Carioca

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Qui l’eut cru ? En cette période de crise aiguë de paranoïa (pour lui), elle avait réussi l’impensable : amadouer ses peurs, profiter d’un moment de répit, d’une ouverture pour tenter un autre raisonnement : et s’il pouvait s’abstraire de ce terrible héritage psychologique ? Et s’il détenait en lui la force de lutter contre ce tempérament colérique ?

Alberto s’était enfermé dans un profond mutisme : le début de la réflexion.

Allongé sur le canapé, il sirotait maintenant un PCB, autre héritage du père, tangible celui-ci : picon-citron-vin blanc, que le rituel du samedi les amenait à boire parmi les forains et les visiteurs sur le marché de Marcigny. Elle lui avait collé dans les mains Aïe, mes aïeux !, d’Anne Ancelin Schützenberger , et il dévorait tout des liens transgénérationnels, des secrets de famille, du syndrome anniversaire et de tout ce qu’il fuyait jusqu’à présent comme la peste. Elle se félicitait. Il s’ensuivait de longues discussions entre eux sur la part de liberté qui est échue aux hommes (et aux femmes) de ce monde, de la nécessité d’affronter le plus douloureux en soi, et pour lui, de mettre des mots sur ce sentiment d’injustice qui empoisonnait sa vie depuis toujours. Elle approuvait.

Quand il conclut sa lecture par : « Et s’il n’y avait pas d’héritage, au fond ? », elle secoua la tête d’un air navré. Enfin, c’était une autre façon de voir les choses et si cela pouvait résoudre une partie de son problème… Elle rangea Anne Ancelin sur l’étagère pour ne plus y penser.

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Pour écrire ces microfictions, un procédé, toujours le même : un mot (ici, CARIOCA) que je décline en autant de mots qu’il comporte de lettres (crise, amadouer, réussir, impensable, ouverture, colérique, Alberto), le tout en quelques secondes. Mots jetés sur un carnet que je relis avant de démarrer une histoire… par quoi, comment ? Mystère. Ici, c’est la crise qui l’a emporté ! Cinq minutes pour écrire, c’est ma contrainte. Le mot initial n’apparaît pas forcément dans le texte.

Léonie

Léonie s’agenouille, frotte, gratte, pour effacer la tache sur le sol rouge, carrelage aux joints noirs qui charrient de la poussière accumulée. Parfois c’est au couteau qu’il faut y aller – encore heureux que je ne manque pas d’huile de coude – et cet évier qui jaunit – un peu de vinaigre Briochin, allez. Elle s’échine elle récure elle ne ménage pas sa peine, tout son corps tressaute pendant que debout devant l’évier elle le décape en tous sens. L’étagère aussi a droit à son coup d’éponge vinaigrée et puis c’est le tour des meubles qu’il faut dépoussiérer avant de les cirer à la cire, de la cire d’abeille bien dorée bien liquide dont elle mouille abondamment le chiffon vert en éponge, morceau récupéré d’une serviette de toilette usée, car rien ne doit se perdre. Elle marmonne en époussetant chaque aboli bibelot d’inanité sonore, elle murmure en glissant sur les cadres, les animaux en bois, les encriers, les roses des sables, les cendriers, les pots à crayon, les vide-poches, les tampons buvards ; elle soulève les livres de la bibliothèque, souffle sur les tranches parfois dorées, les pages parfois cornées, tourne autour de la table en laissant glisser l’éponge sur la toile cirée, recule au fond de la pièce pour admirer son œuvre.

Tout brille, tout resplendit, tout est lisse, propre, net, sauf sauf sauf … là sur la cheminée – cette toile d’araignée qui pendouille – et plus Léonie avance et plus elle la nargue, la toile, et pour s’en approcher, elle grimpe sur une chaise, enfin l’éponge au bout du bras elle va pour l’agripper, se dresse sur la pointe de ses petits pieds taille 36, heurte de la tête le jambon suspendu là qui se détache d’un coup l’animal alors qu’elle retombe sur ses talons dégringole de la chaise et les dix kilos de la bête la terrassent et elle git sans vie à terre sur le carrelage rouge propre net luisant du sang de Léonie.

Marlen Sauvage

Microfiction, 2012.

Dix petites fictions : 2 – le portail du temple

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JUSTE AU SUD D’OU LA ROUTE principale croise celle qui mène au centre de la bourgade, le temple protestant dresse son clocheton depuis les années 1820 disent certains, 1843 précisément, affirment d’autres. En l’occurrence, le temple héberge aujourd’hui un pasteur qui officie pour quelques protestants se rendant encore au culte : une fois par trimestre ici, et dans l’intervalle dans les six villages voisins, parmi les huit de la paroisse, qui conservent un temple en activité.

Durant plus d’un siècle, alors qu’ils ne disposaient pas de lieu de culte, ou pourchassés par les autorités en raison de leur confession, les protestants avaient pour habitude de se retrouver dans des lieux d’assemblée « au Désert ». Des lieux discrets dont la mémoire se transmet seulement dans les familles qui en étaient propriétaires. C’était une petite clairière dans une châtaigneraie, une carrière dans un lieu encaissé, isolée des regards et des voix, ou au contraire une parcelle située sur un plateau dans un terrain très ouvert, d’où l’on pouvait poster des guetteurs et voir arriver les agresseurs. Ici et là, quelques rochers ou murets servant de sièges aux participants ou de chaire au prédicant témoignent encore de ces réunions de prière.

Ce que les gens nouvellement installés dans ce coin de Cévennes ignorent, c’est que le portail qui ferme le chemin du temple conserve sur lui une trace de cette période où les huguenots furent persécutés. Qui le sait encore à vrai dire…

« Ce que je vous raconte là, je le tiens de mon grand-père, Emile – issu d’une famille catholique par sa branche maternelle, ayant toujours prêté main forte à une famille amie, calviniste dès la première heure (sa branche paternelle) et dont la ferme avait été détruite à la fin de l’année 1703 lors du brûlement de trente-deux communes ordonné par le gouverneur du Languedoc, Lamoignon de Basville, et le maréchal de Montrevel. Emile se souvenait encore de sa grand-mère Marguerite l’exhortant à se comporter dans la vie loyalement et courageusement, prenant exemple sur ces deux familles amies depuis des générations.

Mon histoire débute là dans les années 1700. Dans cette famille huguenote comptant outre les parents deux filles et quatre garçons, il n’était pas question d’abjurer sa foi et de se convertir à la religion du roi. Plutôt mourir ! Les deux filles très tôt mariées prirent un jour le chemin de l’Angleterre, et l’on n’entendit plus jamais parler d’elles ni de leurs compagnons. Parmi les quatre frères, les deux aînés étaient agriculteurs, le troisième, menuisier, le dernier, Pierre, dix-huit ans, était forgeron. L’aîné et le troisième s’en allèrent en Hollande et ne remirent plus jamais les pieds en France. De loin en loin, un « pays » revenu de ces terres lointaines en donnait des nouvelles ; l’on sut ainsi qu’ils se marièrent, prêchèrent leur religion et vécurent dans une relative sécurité.

Le cadet qui était aussi prédicant avait très tôt pris les armes contre les dragons du roi, et un soir de représailles avait trouvé la mort dans une embuscade. Pierre, le benjamin qui était aussi le plus trapu, le plus musclé, était le plus austère, le plus déterminé, le plus rebelle sans doute. Il tenait à sa terre autant qu’à sa religion et loin de lui l’idée ou l’envie de quitter l’une ou l’autre.

En ce début d’année 1703, une riche famille catholique d’une bourgade voisine lui ayant commandé un portail pour marquer l’entrée de leur petit château, il s’était mis en devoir de le réaliser, plein d’amour pour son métier, et plein de bonne volonté à l’égard des habitants quelle que soit leur confession. Car entre eux, protestants et catholiques faisaient bon ménage ; il avait fallu l’autorité d’un roi et de quelques petits seigneurs pour détruire la belle harmonie de ces vallées.

Pierre avait un matin de printemps rendu visite à la famille catholique, parti tôt une besace sur l’épaule, il avait emprunté les sentiers de chèvre jusqu’à la crête, traversé les hameaux et les fermes, marché durant des heures à travers les bois de l’autre côté de la vallée, jusqu’à dominer le petit castel et admirer ses tours rondes, avant d’atteindre l’orée du village où l’attendait le propriétaire. Ils avaient fait affaire à l’extérieur de la bâtisse, mais Pierre avait surpris une jeune fille rentrant des prés, un chien de berger sur les talons, dénouant son foulard tout en les saluant de loin. « Marie ! » l’appela son père, « va soigner ton grand-père, il t’attend près de la cheminée. » Le regard de Marie croisa celui de Pierre et ce fut le début de leur amour.

Quelques mois plus tard, le portail terminé, entreposé dans la grange qui faisait office de forge, attendait d’être livré quand les dragons du roi entamèrent leurs visites aux fermes isolées. Prévenus de leur venue, les habitants cachèrent leurs menus trésors, divers objets, linge et vêtements dans des caches, près des ruisseaux, et démontèrent le toit de leurs maisons, limitant ainsi les futurs dégâts. Puis ils se réfugièrent sur quelque hauteur, à l’abri des regards, observant impuissants les dragons incendier leur lieu d’habitation.

On était en novembre par un après-midi ensoleillé, et c’était encore plus triste que par un jour de pluie de voir brûler ainsi sa ferme, les mûriers noueux, quelques châtaigniers en contrebas et leur clède. Les habitants de certains hameaux furent débusqués et déportés vers le village où se tenait la garnison. Pierre descendit la rage aux dents retrouver les restes fumants de la ferme familiale. Ses pauvres parents avaient durant des heures réussi à le retenir de quelque éclat contre les soldats du roi, il ne leur restait que ce fils et l’opiniâtreté de poursuivre leur existence ici bien qu’il leur en coutât.

Dans la grange brûlée, le portail se dressait à peine rougi par les flammes, et Pierre ignorant les gravats et les cendres, s’en approcha les larmes aux yeux. Les deux alliances gravées sur chacun des montants luisaient malgré la nuit tombante ; discrètes, il les avait ajoutées aux motifs réclamés par la famille pour dire secrètement son amour pour Marie. Emile se souvient que sa grand-mère racontait l’histoire de sa propre grand-mère, avec passion et émotion. Un jour pourtant le portail marqua l’entrée de la propriété des parents de Marie. Puis vinrent d’autres escarmouches, d’autres combats, d’autres déportations, Marie et Pierre s’enfuirent, loin des Cévennes et Pierre ne partit que pour l’amour de Marie. Quand ils revinrent en 1715, le château de la famille avait brûlé, ses pierres avaient été dispersées, ses fenêtres à meneaux récupérées ici et là par des habitants ; ne restaient que des ruines et la végétation envahissante. Le père de Marie et son grand-père étaient morts ; son frère, sa grand-mère et sa mère avaient survécu, réfugiés dans une cachette huguenote par le père de Pierre et désormais installés ici dans leur ferme.

Pierre et Marie bâtirent leur propre ferme au milieu d’une châtaigneraie et travaillèrent d’arrache-pied, élaguant les ronces et les genêts, élevant des murets, construisant la soue à cochon, la chèvrerie, le poulailler, des terrasses où cultiver l’oignon, le seigle et la lentille, la clède où sécher les châtaignes et l’aire à battre, élevant leurs cinq enfants dans la tolérance et le respect des convictions de chacun. »

Aujourd’hui un gros bracelet de fer muni d’une chaînette permet de refermer le portail du temple. Les vacanciers rient de cette boîte de conserve, étrange moyen de rapprocher les deux montants. Mais aucun ne voit ni ne regarde de près le détail gravé sur l’un et l’autre, se faisant face, les alliances, celles de Pierre et de Marie.

Témoignage recueilli en 1930 par Emilien, 50 ans, auprès de Emile, son grand-père, lui-même arrière-arrière-petit-fils de Pierre, et conservé dans les archives familiales.

Emilien, né en 1880, fils de Jean, né en 1841, fils de Emile, né en 1815, fils de Jacques-Marie, né en 1780, fils de Jean-Marie, né en 1755, fils de Numa, né en 1724, dernier fils de Pierre et de Marie.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le portail du temple, « Juste au sud d’où la route… » tiré au hasard du livre dans « Ce qui s’est passé à Nolan ».

 

Dix petites fictions : 1 – le vélo jaune

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A CINQ KILOMETRES ENVIRON du village étrangement nommé du nom d’une croix sainte en Valfrancesque, le vélo jaune trône jour et nuit au croisement de la petite route que l’on dit principale et d’un chemin qui monte au lieu-dit Mialet. Il paraît que personne ne l’emprunte plus depuis que son propriétaire a disparu. Le cadenas qui ferme le câble auquel est attaché le vélo a déjà été ouvert sans être forcé car la clé se trouve quelque part cachée dans le périmètre de ce parking improvisé. Mais il a été impossible à l’homme décidé à « ranger » le vélo, un voisin du propriétaire, de le déplacer.

C’était comme une force pesant sur les roues, sur le cadre, sur le guidon, et l’homme pourtant costaud a dû baisser les bras, renoncer à installer le vélo dans le petit garage toujours ouvert de Mialet. Il craignait pour son cadre et sa jolie couleur, car les intempéries sévissent aussi dans ce coin de montagne méditerranéenne. Il pensait ainsi le protéger jusqu’au retour de son propriétaire. Les vacanciers toujours s’imaginent que le soleil darde ses rayons et que la vie est belle sous ce ciel bleu permanent, mais le ciel est gris parfois, chargé de nuages et de pluie, de tonnerre ; le vent souffle et emporte l’été les parasols, les poubelles vertes disséminées au coin des écarts, et plus tard dans la saison les chapeaux, les écharpes, les casquettes, bref l’hiver est dur et froid, même si la neige se fait rare. Mais j’en reviens au vélo. Ici, tout le monde connaît la cachette de la clé mais personne par conséquent ne se risque plus à bouger le vélo depuis l’incident de l’homme costaud qui jamais ne parvint à le déplacer.
Quand un matin je passai devant la bécane nonchalamment appuyée sur le panneau STOP, je notai un détail inhabituel : un morceau de papier dépassait du papillon lumineux placé sur la roue avant. Ne le cherchez pas sur l’image, je l’ai enlevé avant la photo. Surprise, j’ai déplié le message et une vague de quiétude m’envahit immédiatement suivie d’une grande tendresse pour le messager. J’étais l’élue. La missive s’adressait expressément à moi, du moins, je l’interprétais ainsi. Je devais attendre la nuit, revenir ici-même, éviter les regards si possible. « Le phare du vélo fonctionne » était-il écrit en post-scriptum sous le message, et souligné. Je revins le soir-même, certaine qu’il ne s’agissait pas d’une blague imaginée par quelqu’un décidé à rire des efforts d’un curieux pris au piège, mais vigilante tout de même. Je ne surpris personne aux alentours. Je trouvai la clé à sa place, ouvris le cadenas, emportai le câble, et partis à vélo.
Je grimpai jusqu’à la Cam, couverte de bruyère rose et mauve à ce moment de l’année. Je couchai le vélo doucement sur les rochers, et respirai l’air vif du soir d’été. Je n’avais rien d’autre à faire que cela. Et depuis, à chaque tombée de la nuit, je promène le vélo dans la montagne environnante. Jamais je n’ai croisé quiconque et toujours j’ai replacé le vélo à son parking, à la clarté des étoiles, avec la clé du cadenas.

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Dix petites fictions avec pour premiers mots ceux empruntés à Ambrose Bierce dans Histoires de fantômes, traduit et publié par François Bon & Tiers Livre éditeur.
Pour Le vélo jaune, « A cinq kilomètres environ… » tiré au hasard du livre dans « La maison à la vigne vierge ».

 

Retrouvailles

La requête d’Ahmed l’avait ramenée dans le pays du soleil où l’horizon bruit de mirages troubles, où l’on plisse les yeux pour surprendre le point d’eau derrière la dune, où les assauts du sable battent en brèche toute velléité de dresser une stèle aux souvenirs. Et pourtant les souvenirs brûlaient sa mémoire écorchée, ils criaient à son oreille la rengaine du marchand de cacahuètes arpentant le ravin sous la terrasse de la maison de pisé, ils sifflaient les balles des fellaghas dans la torpeur de l’après-midi brûlant, ils souriaient des dents abîmées de vieillards enturbannés et c’était ce sourire qui l’avait conduite là.

A plus de quatre-vingts ans, Ahmed portait la chéchia crânement sur le côté, comme au temps de sa jeunesse et c’est à cela qu’elle l’avait immédiatement reconnu. Ses yeux clairs vibraient d’intensité, au creux des pattes d’oie se lisait l’amour de la vie, le défi à la vieillesse, et les rides de son visage disaient le fatalisme auquel il se rendait, les Inch Allah ponctuaient toutes ses discussions. Deux heures après leurs retrouvailles il avait succombé.

Parti chercher le thé à la menthe, dans son coin de cuisine – ils en étaient à évoquer le fort de N. en plein désert lors de leur dernière rencontre quinze ans plus tôt – Ahmed n’avait pas réapparu. Elle avait continué de jouer à l’awalé qu’il avait tracé sur le sol, imaginant la meilleure stratégie pour contrer le vieil homme, et puis, inquiète de ne pas le voir revenir, elle avait finalement bondi sur ses traces, répondant à un secret appel qui lui nouait le plexus.

Il avait glissé sur le sol, renversé la casserole d’eau. Il gisait face contre terre, sa chéchia découvrant son crâne chauve. Elle se précipita, répétant son prénom, Ahmed, mais au moment de le retourner, elle fut terrassée par un horrible pressentiment. Un sillon rouge creusait le cou d’Ahmed et elle distingua la trace d’un fil d’acier ou d’une cordelette rigide, enfin d’un instrument habilement manipulé pour couper rapidement le souffle d’un vieillard tel qu’Ahmed. C’était trop tard pour lui.

Elle appela la police, tenant la main du vieil homme dans la sienne, dans la chaleur oppressante. Où se cachaient-ils ? Quel avertissement lui envoyaient-ils ?

Marlen Sauvage

L’enfant des abattoirs

Je m’y rendais seule, les jours de vacances où rien jamais n’avait été prévu pour nous occuper. Je traversais le champ derrière la maison, les balles de paille avaient été ramassées mais la terre gardait trace des coupes et des brins dorés la jonchaient encore. Quelques coquelicots rouge sang au cœur noir narguaient le vent et courbaient leur corolle souplement, je les cueillais pour les transformer en danseuses à la taille menue. J’allais d’un bon pas vers mon jardin secret, fixant au loin le clocher qui m’indiquait la bonne direction. Il fallait traverser l’ancienne voie ferrée et toujours je jetais un œil à droite et à gauche bien que plus aucun train ne l’empruntât, mais je jouais aussi à risquer ma vie.

Le ballast charriait de belles pierres vertes aux arêtes coupantes, je rêvais une rivière colorée courant le long des traverses, leur vert était celui de l’eau telle que je l’apercevais dans les lagons d’îles lointaines vantés par des brochures aux slogans éculés. A cette époque de l’année dans la Vallée du Rhône, le soleil cognait, l’aplat bleu du ciel ne s’embarrassait d’aucun nuage, d’ailleurs le mistral les aurait chassés et en début d’après-midi, l’air limpide pourtant pesait son poids de plomb. Une fois les dernières maisons au crépi grossier, jaunâtre, dépassées, je m’enfonçais dans un bois de chênes verts, au sol toujours frais, vivifiée par les senteurs de l’humus et la raideur de la pente, je rejoignais en contrebas le ruisseau – lieu de nos baignades, toutefois pas ici mais bien en aval, près d’un pont où un sentier y menait facilement – ruisseau mouchard qui avait vendu la mèche, un dimanche à l’eau rouge terrifiante. Dès la sortie du bois, j’apercevais la bâtisse allongée, ses toits de tôle hirsute, grise, noire par endroits, ses abords grillagés, le sol bétonné à l’intérieur de l’enceinte, le portail métallique à la chaîne cadenassée. De hauts murs escortaient le bâtiment troué de trois portes sur sa façade ; j’escaladais celui de l’arrière où des moellons désolidarisés creusaient une faille dans sa verticalité. Je me laissais pendre par les bras de l’autre côté pour ne pas sauter toute sa hauteur et me réceptionnais jambes fléchies, accroupie même sur le sol dans cette partie de terrain vaguement herbeux, où les ronces finiraient par se disputer totalement l’espace.

Tout respirait la mort ici. Je le savais, mais j’y revenais. Dès l’intrusion dans l’enceinte grillagée, je la respirais, je l’inspirais à fond. Le sol tâché de sang séché agonisait encore. Quelques mauvaises herbes s’infiltraient dans les fentes du vieux béton, et déjà je voulais croire qu’entre la vie et la mort, la nature choisit toujours la vie. Par dessus le cri invisible des porcs égorgés, les stridulations incessantes, obsédantes, des cigales et des grillons envahissaient l’espace, et pour fuir ce vacarme, j’entrais dans l’abattoir. Seule la porte en bois s’ouvrait. Les deux portes métalliques avaient été cadenassées, celle-ci aussi sans doute mais avec le temps le cadenas avait cédé, ou c’était le pêne de la porte que l’on avait fini par arracher. Dedans je pénétrais dans un silence de mort. Seuls les grognements d’animaux et leurs gémissements escaladaient cette fausse paix. J’étais entourée de présences. De grands crochets de boucher tombant ici et là de traverses métalliques, suintaient pour moi la grande tuerie. Des bacs immenses débordaient de viandes cruellement écarlates et des tables sans fin, carrelées de blanc, vomissaient têtes et abats. Les murs hauts, craquelés de vieille peinture, bruissaient des voix des hommes, de leurs appels, de leur acharnement, de leurs gestes mécaniques.

Pour conjurer la mort, je grimpais sur les tables, et entamais un répertoire de chansons, de ces vieilles complaintes réalistes apprises à force de les entendre grésiller sur les 33 tours de mon père, où les voix de Damia, de Fréhel, de Marie Dubas, poignantes, m’étreignaient la gorge et me tiraient les larmes. Debout sur le carrelage blanc des tables de l’abattoir, je gueulais ces goualantes du haut de mes douze ans, vers les âmes de tous ces animaux éventrés, étripés, transformés en carcasses dans ce lieu de béton, d’acier, de céramique. J’exorcisais la mort, la poussais dans ses retranchements, offrais la tendresse de ma voix d’enfant à l’air saturé de souffrance.

 

Ce n’était pas la faute d’Adeline

Enfoncée dans un fauteuil de cuir vert bronze, près de la haute fenêtre du salon des invités, au sud, dans la lumière, elle tournait les pages d’un vieux dictionnaire, ouvrage du XIXe siècle, emprunté dans la bibliothèque vitrée. Il pesait lourdement sur ses cuisses et elle en tournait religieusement les pages écornées, redressant un coin de temps à autre, surprise à chaque fois de ne pas casser le papier tant la pliure était ancienne.

A la lettre T, le mot taffetas avait été souligné deux fois au crayon de bois, et, à la page suivante, une photo glissa sur le papier jauni, lentement, jusqu’à toucher son pubis. La dame la regardait droit dans les yeux. Pourtant sa tête s’appuyait, légèrement penchée, sur le tronc de l’ormeau du parc voisin. Elle le reconnaissait, il avait beaucoup grandi depuis la photo, c’était un orme magnifique aujourd’hui, mais c’était bien lui, à quelques mètres du bassin aux mosaïques colorées, ce que la photo en noir et blanc ne révélait pas. Et ce fut comme si tout s’animait et s’éclairait : le sourire de la dame, ses yeux légèrement plissés, le vent dans sa longue robe de taffetas miroitant dans la lumière du soir, et le bijou de nacre sur sa poitrine.

Quand elle l’entendit clairement murmurer : « Ce n’était pas la faute d’Adeline », elle déglutit lentement, et toucha la main de la dame de papier. Dans quel univers totalement foutraque allait-elle encore embarquer ? Dans quels replis du temps ? Elle ne percevait plus que ses pas sur le gravier de l’allée, son allure rapide, son souffle haletant, le bruissement du taffetas à chaque avancée. L’orme dressait sa stature à quelques dizaines de mètres vers le ciel, elle pencha la tête en arrière pour en admirer le faîte, plongeant les yeux dans le baldaquin bleu qui s’assombrissait, à l’écoute d’une réponse, les bras levés au-dessus de la tête, prolongeant de ses mains la percée des branches dans l’éther, jusqu’à l’épuisement des muscles et la meurtrissure de la nuque.

Au pied de l’arbre, elle gratta de ses mains nues, de ses ongles vernis, elle gratta, creusa, frappa à l’aide de cailloux plus ou moins aiguisés qu’elle trouvait au fur et à mesure de son creusement, jusqu’à la nuit tombée, jusqu’à ce que brille au fond de la petite excavation la nacre d’un coquillage, un ormeau dans son écrin de soie tachée, qu’elle frotta pour en retrouver l’éclat ; quand une voix derrière elle la surprit tant qu’elle glissa de la position accroupie pour s’adosser contre l’arbre, se demandant quelles explications emberlificotées elle allait bien pouvoir donner à sa présence ici, à sa trouvaille, à la raison de cette entreprise sous la lune, elle serra contre elle le coquillage précieux, s’excusa tandis que l’homme s’éloignait, annonçant la fermeture du parc, elle reboucha tant bien que mal le trou au trésor, et retourna vers le manoir, accompagnée du bruissement de la robe de la dame et de son murmure évanescent « Ce n’était pas la faute d’Adeline ».

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Pour écrire ces microfictions, un procédé, toujours le même : un mot (ici, ETOFFE) que je décline en autant de mots qu’il comporte de lettres (emberlificoté, taffetas, ormeau, foutraque, fermeture, écorné), le tout en quelques secondes. Mots jetés sur un carnet que je relis avant de démarrer une histoire… par quoi, comment ? Mystère. Ici, c’est le taffetas qui l’a emporté ! Cinq minutes pour écrire, c’est ma contrainte. Le mot initial n’apparaît pas forcément dans le texte.

Cavale

Je l’ai soupçonné très vite, dès le premier coup d’œil à l’horloge de la voiture, calculant dans la fraction de seconde quel retard je pouvais m’accorder – cinq à dix minutes, pas davantage. Soupçonné que la situation serait compliquée. Il se cachait derrière un arbre. Je l’avais dépassé. Une voiture me suivait. Je ralentis. Il sortit de l’ombre du bois.

Tandis que je reculais jusqu’au véhicule déjà stationné, cela m’a effleuré qu’il faudrait prendre le temps, le temps de questionner, de converser en anglais, en espagnol, voire en italien pour le peu de mots que je connaissais et qu’il suffisait de retrouver dans la circonstance. Effleuré que le temps ne suffirait pas.

S’imposait l’image de cet homme affamé, que je ramenais chez moi, auquel j’offrais une douche, des vêtements propres, un repas, avant d’appeler qui pourrait trouver une solution à son errance. S’imposait l’image. Car le temps disposait de moi. S’imposait l’image que je me maudirais.

Ne me restait plus qu’à ruminer ce que je soupçonnais que je ruminerais sur notre manque d’humanité et cela revint me submerger, ravager mes pensées encore le lendemain, imaginant ce que cet homme aux pieds en sang au visage creusé au regard égaré avait dû endurer après avoir sans doute versé mille deux mille trois mille euros qui sait à un passeur vénal, et avait dû ravaler comme rêves, comme espérance, comme illusions, alors qu’après dix jours de cavale, il se retrouvait encadré par deux gendarmes.

« La paix de l’esprit s’enracine dans l’affection et la compassion. Cela requiert un très haut degré de sensibilité et d’émotion. » Le XIVe dalaï-lama

 Marlen Sauvage

[La perspective de l’araignée, ≠ 1]

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