Derrière le mur, Marlen Sauvage

…derrière le mur, la maison d’enfance ; la cour herbeuse au printemps, sèche l’été ; les graviers sous la plante des pieds dans les chaussures ouvertes, enlevés du bout des doigts, perchée sur une jambe, à huit ou dix ans, bousculée par les bourrasques du mistral qui gelait les joues l’hiver. Derrière le mur, la pompe à eau métallique au milieu de la cour, au col lisse à caresser en passant ; la meule de pierre ; les roses trémières qui frémissent encore ; l’angle du portail ; le figuier aux larges feuilles, délice des coccinelles ; la chênaie ; le pré vert, ensemencé de blé, de trèfle selon les années, jaune l’été ; coquelicots lumineux, bleuets tendres ; rouleaux de foin ; ballots de paille. Derrière le mur, le chemin de Mialouze, caillouteux, à la crête enherbée ; chênes verts ; genêts jaune d’or qui fouettaient les doigts ; écureuils furtifs ; chemin tampon entre la solitude de la maison et la route pour le village. Derrière le mur, champ de melons ou de lavande ;  la ferme des Donnadieu ; le stop à l’endroit de l’ancienne voie ferrée ; le Lauzon ; le virage à droite. Derrière le mur, le fenouil sauvage dans les fossés ; la chapelle Saint-Jean ; le croisement avec la grand-route pour Saint-Paul-Trois-Châteaux ; la montée vers le village ; les maisons de pierre aux toits de tuiles romaines. Derrière le mur, la place de la mairie, l’hôtel de ville, son drapeau et ses grands escaliers ; l’épicerie du père Masbeuf ; la boulangerie ; l’école ; l’église ; l’arrêt de bus ; le café où jamais on ne mettait les pieds ; le stade de foot ; la patte d’oie avec la route pour Valréas et le collège ; le château de Montségur et les ruines où se perdre et se délecter de la légende de la princesse, morte dans une oubliette. Derrière le mur encore les voix perdues, enterrées, disparues, et se précipitent alors à la mémoire, sans chronologie, en masse, dans un chevauchement chaotique, les leçons qu’ânonnait la grande sœur sur un coin de table de la cuisine ; les comptines inventées par la plus jeune ; les cris époumonés de la mère pour que cessent les chamailleries, l’imitation du clairon par le Pater, le dimanche, du haut de l’échelle de meunier qui descendait dans notre chambre ; le feuilleton radiophonique quotidien mais impossible de se rappeler le moindre titre, le moindre acteur, rien d’autre qu’un son typique de ces années-là, une façon de parler peut-être, pourtant je revois l’appareil et les oreilles captives ; les informations du soir sur l’unique chaîne de télévision et le silence religieux des dîners ; le générique de feuilletons suivis sagement assises dans un canapé de Skaï marron – Thibaud ou les croisades et le galop des chevaux ; Rintintin et le son de la trompette ; Ma sorcière bien-aimée ; la voix off des Envahisseurs… ; L’Homme du Picardie et sa rengaine terriblement nostalgique, la lenteur du feuilleton, le sillage de la péniche ; la musique saturée des Incorruptibles et celle de Daktari aux djembés entêtants ; le concerto de l’Empereur sorti d’un 33 tours posé sur le Teppaz, qu’écoutait ma mère dans la pièce voûtée du rez-de-chaussée, et dans une explosion de couleurs et de frissons, la magie psychédélique d’Atom Heart Mother… Derrière le mur, l’enfance inaccessible, les images pétrifiées de ce qui a disparu dans une strate du temps, un environnement devenu étranger, car rien ne reste plus du passé, rien ne bouge, la vie semble avoir déserté la cour, il n’y a plus de meule, plus de fontaine, plus de figuier…
 © Marlen Sauvage©

La maison s’appelait La Gentone, elle se dresse toujours à un kilomètre environ du village voisin, Montségur-sur-Lauzon, sur la route de Clansayes, dans la Drôme. Elle reste le lieu de mon enfance. Depuis qu’elle a quitté la famille, je suis retournée la voir, silencieuse derrière sa clôture, et à chaque visite, j’ai pensé à ce livre troublant de Marlen Haushofer, Le mur invisible, adapté au cinéma par Julian Pölsler (je recommande les deux !). La proposition de Médiapart tombait donc à pic ! Dans le roman de Marlen Haushofer, l’héroïne se retrouve seule dans un chalet en pleine forêt autrichienne, après une catastrophe planétaire. Toute vie semble s’être évanouie en quelques heures derrière un mur invisible qu’elle découvre au cours d’une balade avec le chien de la maisonnée. Ses amis ont disparu après une course en ville et ne sont jamais revenus. On assiste donc au fur et à mesure des pages à l’aventure quotidienne d’une femme seule au milieu de la nature, accompagnée par quelques animaux domestiques, qui nous raconte dans un journal son combat contre la peur et la solitude. Vers la fin du roman, l’héroïne cède à l’optimisme malgré l’enfermement où elle se trouve « A présent je suis très calme. Il m’est possible de voir un peu plus loin. Je vois que ce n’est pas la fin. Tout continue. (…) Le souvenir, le deuil et la peur existeront tant que je vivrai et aussi le dur labeur. » Il y est aussi question d’une corneille blanche… chacun voit dans cette image ce qu’il souhaite voir. J’en retiens le côté étrange, surnaturel peut-être, l’idéal accessible grâce à l’imaginaire, et le fait de pouvoir par le rêve retrouver tout ce qui nous a construit et nous constitue encore, telles ces images d’enfance comme de maison.

Texte et photo : MS

Ce texte a été écrit pour le Club de Mediapart cet été 2020, et publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage

Gladwys et Emile

Marlen Sauvage – Collection personnelle

C’est grâce à Marie que je ne suis jamais allée travailler dans une ferme, tu vois. Marie qui était si timorée dans les premières années de son mariage a obtenu ce qu’elle voulait de mon père qui était fou d’elle et de ses beaux yeux ! C’est cet amour qui a révélé le vrai tempérament de Marie, elle savait ce qu’elle voulait, elle était tenace et savait jouer de ses atouts ! Sur cette photo, je pose en tenue d’écolière à côté d’Emile, le fils qu’elle a eu avec Germain, donc, mon père. A l’époque je l’ignorais, mais Marie était une cousine germaine de mon père… Sa mère était la sœur de Germain, on l’appelait Claudine. Je ne sais si c’était vraiment son prénom de baptême. En tout cas, Claudine a épousé un entrepreneur qui travaillait dans l’import-export, ce qui a fait d’elle une femme socialement plus respectable que mon père… Il n’a eu de cesse de s’enrichir pour obtenir le même statut ! Tout paysan qu’il était… Au fil du temps, il a acquis des terres, des maisons, des fermes… C’était un parvenu, personne ne s’y trompait. Il se donnait des airs… Mais je reviens à mes moutons ! Ce petit Emile était à la fois mon demi-frère et mon cousin, si tu vas par là ! Il y a eu quelques mariages comme cela dans la famille… Cette lointaine cousine mariée si jeune à un homme bien plus vieux qu’elle, je crois qu’ils avaient trente-cinq ans d’écart, te rends-tu compte ! Il était veuf, il est mort quelques années après son mariage avec cette jeune femme, qui a fini par épouser un de ses cousins… veuf lui aussi, mais beaucoup plus jeune et agréable à regarder ! Emile a failli s’appeler Germain figure-toi ! Mon père y tenait et pourtant c’est encore Marie qui a obtenu gain de cause. Elle a été une bonne mère pour Emile et pour moi. Je n’ai pas connu ma mère, Jeanne, qui est morte en couches… Je l’ai regrettée si longtemps. Je le regretterai toujours je pense. Aujourd’hui à quatre-vingt-six ans, encore je me demande qui était cette maman que je n’ai pas connue… En quelle année sommes-nous ici ? Laisse-moi réfléchir un peu… Probablement dans les années 1880-1881, je dirais… J’avais six ou sept ans, Emile un peu plus de cinq. Je ne fréquentais pas encore l’école, mais mon père avait tenu à ce qu’on immortalise ma future entrée à l’école puisque sa femme tenait à ce que j’y aille ! C’était un amoureux de la photo. A chaque fête ou cérémonie, il convoquait le photographe de la ville. C’est grâce à lui finalement que tu peux reconstituer l’histoire de la famille. Tu penses bien que je n’allais pas à l’école dans ces beaux atours… ça c’était pour la photo ; le chapeau, je le portais le dimanche, à la messe. Mais j’avais une jolie petite jupe plissée, ça oui. Ma tante Ernestine me l’avait cousue, j’en étais si fière. Ernestine ? Ce n’était pas vraiment ma tante, mais je l’appelais ainsi. C’était une grande amie de ma mère, elle avait été très affectée par sa mort. Elle m’a pour ainsi dire adoptée à ma naissance ! Je n’ai pas débuté ma vie dans l’amour paternel, c’est le moins que l’on puisse dire. Ernestine était là pour moi, au nom de son amitié avec Jeanne… Il lui arrivait de me garder dans sa mercerie qu’elle tenait sur le tour de ville à l’époque. Elle fabriquait des vêtements sur mesure pour adultes et enfants et j’étais son modèle favori, me disait-elle. J’ai adoré Ernestine… Elle n’a jamais eu d’enfant. Elle venait parfois me rechercher à l’école, je me souviens, l’école des sœurs, voisine de sa boutique. Emile n’y allait pas, en tout cas pas à cette époque, il avait une gouvernante anglaise, dont j’ai bénéficié moi aussi et qui m’a appris mes premier rudiments d’anglais. Rose… elle s’appelait Rose. Marie suivait les conseils de sa mère. Rose… une jeune femme enjouée qui adorait les enfants et… les roses ! Lui succéda un précepteur… Mais je parle, je parle… reprends donc un gâteau avec ton thé, ma chérie.

Marlen Sauvage

Chez la mère Joyeux

Photo : boutique.genealogie.com

Après la séance de photographie, Germain emmena Marie manger chez la mère Joyeux, sur le boulevard. Il y avait affluence, c’était jour de marché. Habitué des lieux, Germain avait sa table. La patronne elle-même leur servit un savoureux coq au vin auquel Marie pourtant ne fit pas honneur. Ils avaient laissé la petite Gladwys chez Ernestine, amie de feue Jeanne, dont la mercerie avait pignon sur rue. Nounou occasionnelle, la couturière s’amusait de la présence de cette petite fille encore à quatre pattes, s’enthousiasmant devant les coupons de tissu, les dentelles et les cordons. Marie, elle, s’éternisait devant son assiette, grapillant un champignon ici, un petit oignon là. « Vous ne buvez pas non plus… » Les regards appuyés de Germain la tétanisaient. Elle tourna la tête sur la droite, vers une tablée pleine de discussions et d’hommes en chapeau. Elle reconnut monsieur Desfeux, banquier, croisa son regard, ainsi que monsieur Cippe, mais s’attarda sur l’homme plus jeune qui les accompagnait. « Monsieur de Lamargelle, héritier d’une famille de vignerons depuis plusieurs générations, et… célibataire. Mais vous êtes mariée, ma chère. A moi. », lança-t-il avec un air à la fois de défi et de satisfaction. Marie se prit à rougir violemment, elle piqua du nez dans son assiette, troublée d’être surprise ainsi à regarder un homme, alors qu’elle cherchait seulement à échapper aux yeux de son mari. « Comment va mon fils ? », demanda Germain en pointant son doigt vers le ventre de son épouse. « Il bouge depuis ce matin, cette séance de photographie et puis ce repas… je crois que tout cela l’a fatigué… m’a fatiguée… et je suis confuse de ne pas être… enfin, je préfèrerais ne pas m’éterniser ici, si cela ne vous ennuie pas, bien sûr. » Elle termina sa remarque en hochant la tête, comme pour appuyer sa demande. Il s’amusait de sa confusion, se perdant dans la limpidité de ses yeux verts, ah ! décidément, cette cousine lui plaisait, il ne désespérait pas de lui plaire un jour. Elle fixait un point au-dessus de Germain, attendant sa réponse. « Je comprends, j’ai abusé de votre état sans aucun doute. Je vous raccompagne. J’ai à faire. Je vous retrouverai plus tard. » Elle poussa un soupir de soulagement discret, tandis qu’il s’était levé pour lui donner le bras. Et monta dans la voiture à cheval sans un regard pour lui.

Marlen Sauvage

Marie, deuxième épouse de Germain

Archive.reinhard-krause.de

J’ai la nausée, c’est que je suis si droite sur cette chaise raide. Mon Dieu, qu’on en finisse avec cette séance de photographie. Quelle idée ! Germain n’a bien que ça en tête, des frivolités ! Laisser son image à la postérité. Est-ce qu’on verra mon ventre rond de trois mois ? Non, personne ne le verra, ma jupe est ample, personne ne le remarquera. Est-ce que je ne suis pas trop maigre pour le bébé ? Pourvu que je le garde ou il recommencera. Pourvu que je ne meure pas en couches comme Jeanne. Faut plus que j’y pense. Mon Dieu faites que mon mari me laisse tranquille maintenant ! Qu’il cesse de m’importuner à toute heure du jour et de la nuit. Tout à l’heure encore… Avec ce bébé dans le ventre, il faut encore qu’il vienne nous déranger. Je hais sa peau velue, son bas-ventre qui se colle à mes cuisses. Dire que j’ai eu si peur de rester vieille fille, fiancée et veuve sans avoir connu un homme. Pauvre Léonard ! Mort ce jour de juin, déjà dix-huit mois ! Et sa bouche qui écrase la mienne et m’empêche de respirer. Je ne peux plus. Quand j’appelle maman, il entre dans une rage folle. Il dit que je l’insulte, mais non. A vingt-trois ans – il hurle – on n’appelle plus sa mère. Peut-être, et bien moi je l’appelle. C’est que j’ai tellement peur de lui. J’ai peur de ses yeux noirs qui me détaillent quand je passe près de lui, de sa main grasse qui s’abat sur le bas de mon dos et qui me tâte à travers les jupons. Il dit que ma croupe l’inspire, quelle honte, je ne suis pas une vache ou une jument. Dire que je le trouvais bel homme, le cousin. Je serais morte de honte s’il ne m’avait pas demandée en mariage pourtant. Mon Dieu, si tôt après la mort de Jeanne… Paix à son âme, quatre mois. Les gens compteront-ils ? Oui, ils compteront, on compte toujours dans les campagnes. Pourvu qu’il arrive à terme. Je le dirai venu avant l’heure. Qui le croira ? J’espère qu’il sera petit, fragile, tout petit. Est-ce que j’ai péché mon Dieu ? Il me tournait autour, comment je pouvais deviner qu’il profiterait de moi pendant son deuil ? Oh ! mon Dieu, pardonnez-moi si j’ai péché ! Comment résister à sa force ? Il m’a prise comme une bête, en grognant comme un porc. En me répétant qu’il me voulait pour femme, depuis la mort de Jeanne, qu’il n’avait eu d’yeux que pour moi depuis sa disparition. Il m’injuriait d’avoir encore des pensées pour Léonard. Et moi, confiante, qui lui ai raconté notre rencontre et qui ai tellement pleuré sous son regard. Je suis grosse de lui, mais au moins il m’a mariée. J’aimerais Gladwys comme ma fille, je l’aime déjà, j’aimerai aussi son enfant. Il n’y est pour rien. Mais lui, non, jamais, mon Dieu, pardonnez-moi.

Marlen Sauvage

Germain, veuf de Jeanne

J’aurais peut-être dû la porter la chemise à plastron, pour l’occasion… Enfin, j’y penserai la prochaine fois, pour la photo de baptême du petit. Ah ! sacrée Marie. Il se doute de rien l’autre abruti derrière son drap noir. Il t’en fait des minauderies avec son appareil photographique, j’espère que tu ne lui souris pas. Moi je sais que ton ventre est rond sous ta jupe. Il peut toujours te regarder. C’est un fils que tu me donneras, j’en suis certain. Il me ressemblera, fier comme moi. Il héritera de mes domaines, de mes terres, il sera PRO-PRI-E-TAIRE. Et la gamine, qu’est-ce que j’en ferai de la gamine ? Je la placerai dans une ferme comme sa sœur. Les Argand, tiens, il faudra que je leur en parle. Quel âge a leur fils, le Mathieu ? Une douzaine d’années ? C’est bien ça, pour Gladwys. Un bon parti, les Argand, 40 vaches, 40 hectares de terres, la petite, elle se fera la main chez eux. Elle apprendra à traire les bêtes, à nourrir les cochons, à fabriquer les fromages. Ça sera une bonne petite fermière. Elle mariera le Mathieu et lui fera une ribambelle de gosses. Ah ! Ah ! Et toi la Marie, tu m’en feras d’autres, hein ? Que tu le veuilles ou non ! Avec tes airs de pas y toucher, tu te laisseras bien encore engrosser hein ? T’apprendras à aimer comme dirait l’autre. En attendant, j’irai voir Léonore, elle crache pas d’ssus. Et puis la petite Claire avec ses grands yeux bleus et sa jolie bouche en cœur. Elle me les donnera ses seize ans ! Ma Clairette, tu fais partie de mon domaine, toi aussi, que tu le veuilles ou non, c’est moi le maître, je te prendrai quand je le déciderai, dans le foin si ça me chante, dans la grange là-haut, quand personne ne pourra nous entendre, et tu pourras gueuler toi aussi après ta mère, comme la Marie. Et toi ma femme, tu m’en feras un beau de p’tit gars, bien costaud. Et t’avise pas de faire comme la Jeanne, qui est morte en accouchant de cette fichue gamine.

Marlen Sauvage

Jeanne, épouse de Germain

Marlen Sauvage, collection personnelle [au dos : Atelier Chéri Rousseau, 12, rue Boissy d’Anglas, Paris. Téléphone Elysée 02-03]

Elle avait hérité de son arrière-grand-mère maternelle des albums photo de famille, entassés jusqu’à sa visite dans le grenier comme de vulgaires revues abandonnées à la poussière, au milieu des boîtes à chapeau, des réticules et des coupons de tissu. Un héritage lourd de secrets tant les non-dits auréolaient certains personnages. Gladwys, quatre-vingt-six ans, était la dernière d’une famille de douze enfants quasiment tous morts à cette heure, dont trois en bas âge, sauf Albert, quatre-vingt-douze ans qui vivait dans une maison de retraite en dehors de la ville et n’avait plus toute sa tête.
Elle avait fini par glaner tellement d’informations sur ses ancêtres, les lieux où ils avaient vécu, les amours tissés entre les uns et les autres, les déceptions, les enfants morts-nés, les veillées aux noix et les réunions de fermiers pendant les moissons, qu’elle avait consigné tout cela soigneusement et commencé d’établir une généalogie.
Un personnage l’attirait tout particulièrement, une femme prénommée Jeanne, née en 1850, épouse de Germain. N’était-ce pas elle sur cette photo, près de Germain, justement ? Une photo qui n’appartenait à aucun album, retrouvée dans une boîte en métal qui en contenait plusieurs, « déclassées », lui disait son intuition. Couleur sépia, sur un support cartonné, aux bords recourbés vers l’intérieur, comme si le temps voulait finir par en cacher les figurants. Ils étaient trois là, devant l’objectif. Lui, le torse bombé, la main droite légèrement posée sur le dossier du fauteuil sur lequel sa femme était assise. Le costume sombre, la veste ouverte sur une chemise blanche et un gilet d’où sortait la chaîne d’une montre à gousset. La main gauche, ou plutôt le poing collé à la hanche dans une attitude de propriétaire. Ses guêtres blanches rehaussaient le vernis des souliers ; il portait la moustache lisse aux pointes dressées vers le haut, un sourire à peine esquissé révélait sa fatuité. C’était bien Germain, elle le reconnaissait pour l’avoir vu souvent sur d’autres photos, plus tard, plus vieux, mais toujours aussi imbu de lui-même. Quel âge pouvait-il bien avoir alors ? La trentaine ? L’enfant debout près de sa mère n’avait guère que trois ans. Dressée de toute sa hauteur, bien d’aplomb dans ses bottines à lacets, la petite fille se tenait légèrement de profil, comme hésitant entre l’impérieuse nécessité de regarder devant elle et l’envie irrépressible de se cacher dans les bras de sa mère. Blondinette aux yeux foncés, elle était la note de tendresse de cette photo si évidemment posée. Elle ne souriait pas, la lèvre inférieure dépassant la lèvre supérieure en une moue qu’on nommait ici la « bob ». La petite faisait la bob… Et on devinait que juste après la photo, elle avait éclaté en sanglots. Sa robe à jupons froufroutait sur ses bottines, elle touchait de la main droite la ceinture de tissu satiné, dans une attitude faussement naturelle, abandonnant sa main gauche dans les mains de sa mère, une femme engoncée dans une robe stricte, sombre, longue, d’où dépassait juste la pointe de deux souliers luisants. Le corsage laissait deviner une poitrine menue, une chaîne ornait le jabot de dentelle en un double rang de maillons ajourés. Un collier de chien enserrait son cou gracile, ponctué d’un camée ovale. Ses cheveux relevés laissaient échapper des boucles soyeuses d’un côté du cou. Son visage paraissait translucide, elle ne souriait pas, les lèvres minces refermées sur une tristesse tout entière contenue là. Quelqu’un lui avait effacé les yeux.

Marlen Sauvage

Mère – Fils

Vingt-deux ans, elle est la mère, il est le fils. Elle la mère, lui, l’enfant, la mère toujours quand il part à dix-huit ans, quand il revient en permission, quand il repart, la mère encore, quand il a vingt-quatre ans, et puis quand il en a soixante-sept et qu’il la perd. Il est le fils, le protecteur, le rebelle et le protecteur à seize ans, à dix-huit, à vingt-cinq, sa vie durant tant qu’elle reste près de cet homme, le père. Elle est enchaînée à un homme, le père. Il tente de l’extirper de ses chaînes, de sa vie de misère. Quand il comprend que s’enchaîner dépend de chacun, il part, le fils part. Elle rêve de liberté, elle part aussi, elle fuit, puis elle revient. Aux chaînes. A dix-huit ans, il part, il part pour ne plus revenir. Il gagne sa liberté. Il sait qu’il ne reviendra pas, il le dit, il ne reviendra pas. Elle revient. Elle revient toujours à ses chaînes. Et puis un jour elle comprend l’amour de son fils pour la liberté, elle part. Il l’aime toujours, le fils, sa mère. Il l’aime pourtant toujours et c’est une souffrance d’aimer ainsi, sans les chaînes, en les refusant, en choisissant sa liberté. Elle se plaint, elle se soucie de lui. Il la rassure tant et plus, dans ses courriers quotidiens. Il ne se lasse pas d’écrire, toujours les mêmes choses, il la rassure, il l’embrasse. Elle ne croit rien de ce qu’il dit, elle écrit, elle attend des lettres, il écrit des lettres. Elle attend encore. Il est optimiste, elle est pessimiste, elle est optimiste, il est pessimiste. Elle craint pour sa vie, il s’inquiète pour ses finances, il envoie de l’argent, elle ne dépense pas l’argent. 

Marlen Sauvage

Je retrouve ce texte parmi les écrits dans le cadre de l’atelier Vies, visages, situations, personnages de François Bon, jamais envoyé, complètement oublié… Et je réalise qu’il rejoint la trame d’une histoire en cours.

Une vie en éclats

Marlen Sauvage, collection personnelle.

Il s’engagea pour 5 ans. A 18 ans et 5 mois, il débarque à l’Intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie, le 15 octobre 1944. C’est un dimanche. Un service de l’armée de terre métropolitaine française, chargé du ravitaillement, des services de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits militaires. Très vite, il écrivit à ses parents. Le vendredi, il leur envoie un courrier, lettre et carte postale, de Boiscommun. « Nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo ». Créé sous la Révolution à partir d’un régiment français de l’Ancien Régime, ce 1er régiment d’infanterie est l’un des Vieux-Corps, un des « Cinq Vieux » de 1479 qui portait le nom de « bandes de Picardie ». Il n’ignore pas ce détail. Quand il l’intègre en 1944, il vient d’être recréé sous le nom de 1er régiment d’infanterie, à partir des Maquis du Berry. Quelques mois plus tard, il participa à la bataille de Royan. Il vient tout juste d’apprendre à se servir d’un fusil… Il mentionne dans un courrier avoir appris le maniement du fusil mitrailleur… « Je sais tout cela très bien », précise-t-il comme pour rassurer ses parents. Il espère alors « monter sur La Rochelle où il reste encore 75 000 boches très bien armés ». La bataille de Royan dura exactement trois mois et demi, du 14 novembre 1944 au 29 février 1945. Il y participe exactement à ces dates-là, selon ses états de service. Retardée jusqu’au 10 janvier, l’attaque aura finalement lieu le 5, deux vagues de bombardiers de la RAF attaquent entre 4 h et 5 h 43. Royan est rayée de la carte. Dans une archive de la ville, on parle de 442 tués sur les 2 223 habitants et 300 à 400 blessés. On dit que « les troupes FFI mal encadrées et peu aguerries » ne peuvent qu’occuper le terrain derrière les blindés. Dans ses Chroniques irrévérencieuses, d’un humour cruel, LARMINAT (le général de corps d’armée nommé par de Gaulle) admire la bravoure et la témérité de ses FFI tout en déplorant « quelques éléments vicieux ». Il ne fit pas partie de ceux-là. Désigné pour la surveillance du magasin d’armes et de munitions dès les premiers jours de son incorporation, c’est un bon petit soldat, fier de servir son pays, quelle que soit la charge qu’on lui donne. Trop content même sans doute, de cette marque de confiance… La vie alors ne fut que mouvement. Il changea souvent de localité. Il tient des positions dans les tranchées, des embuscades dressées « sans résultat », il séjourne dans la boue, reçoit aux alentours de Noël des colis de nourriture qu’il partage avec les autres soldats… Il évoque ces villages traversés sans plus aucun habitant, où « les maisons ont été mises au pillage » et il espère l’arrivée des Américains pour stopper les Allemands… Cet hiver-là fut rude. « Il gèle terriblement en ce moment, et nous n’avons pas chaud dans nos trous, ma foi. » Gel, vent, pluie… On parle d’un hiver sibérien… Envoyé avec les troupes sur les lignes, on lui demanda de rentrer à la base, en ligne d’arrêt, ce qui n’est pas exactement le repos, une dizaine de kilomètres plus bas. Pas de « boches » en vue, très peu de coups de feu, il est frustré. Le 3e bataillon les remplace. Eux ont eu la chance de se confronter à l’ennemi et de faire dix prisonniers. Entretemps, les tours de permission sont établis et il arrive en queue de liste du septième et dernier, sans se plaindre. Les anciens passent avant, comme les hommes mariés. Quelques gars du Nord partiront d’ici deux ou trois jours et il leur remettra du courrier, il parviendra plus vite aux parents, espère-t-il. Il échappera à la censure aussi…

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 7e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Rien qu’une histoire de noms

Photo : Marlen Sauvage. Woody, sur le Causse Méjean, 2017.

Ponceau… des rubans ponceau… invariable, adjectif de couleur. Je n’en sais pas plus, je n’irai pas chercher. Ponceau appellerait bien un personnage égal à lui-même en toutes circonstances. Neutre. Qui ne voit rien, qui ne dit rien, qui ne s’avoue rien. Un tempérament de pierre arrondie aux angles. Inaccessible. Qui vous tombe des mains quand vous vous en saisissez. Lambault, le germanique, de land, pays et bald, audacieux. Lambault, lambeaux… j’aime sa graphie, ce « lt » à la fin, pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais Lambault me parle d’un passé qui le tient, qui s’accroche, et je le verrais bien généalogiste, découvreur d’histoires derrière le nom des gens. Il se prénommerait Charles en hommage à Juliet. Et ce n’est pas un hasard finalement si je choisis Lambault. Chotard, aphérèse probable d’un hypocoristique de Michel… non, je n’aime pas cette sonorité finale, alors que Michel pourrait devenir Mihalis, Miguel… et pourtant je garderais Chotard. Peut-être même Michel Chotard. Une sorte de nom pléonastique… (Mihalis n’a rien à faire avec Chotard, Miguel, pas davantage.) Michel Chotard m’apprendra bien plus de choses sans doute que n’importe lequel dont la sonorité me plairait a priori. Un homme hors du clan, fidèle à ses seuls objectifs. Charmeur et colérique. Faussement discret, pourvu qu’on n’aille pas voir ce qu’il dissimule. Merre, un nom de lieu, altération de Maire. Forcément, je pense à tout ce qu’il engendrerait du lien souterrain à la matrice. Ce serait une femme et elle se prénommerait Lucile. Pour venir contrer par la clarté du prénom l’errance dans un milieu hostile que suggère la double consonne… Garric, pour le lien avec garrigue, et je constate qu’en effet le nom vient de « chêne » en Languedoc, qu’il est aussi un nom de localité, qu’il s’agit d’un espace couvert de ces arbres, spécialement de chênes kermès. Il y a du chien dans ce nom-là, mais je n’aime pas les chiens, seulement chez les autres. Il s’appellerait donc Garric. Il chercherait les truffes au pied des chênes dans le Lot-et-Garonne sans doute. Et il serait celui de Deloye, « de l’oie », qui se décline en Deloue, Delloue, Deloche, Deloison, Loison, pour le sobriquet, et ce serait le sien, et l’on ne dirait pas pourquoi… Deloye, c’est encore une idée de justice, de rigidité, de cadre, de norme. Je garderais Deloye. Septentrion… je n’oserais pas. Louis Calaferte et le coup de poing de cette lecture. Ou alors pour un personnage qui viendrait du grand Nord et ce serait un surnom. Cippe, que je découvre, la colonne funéraire, l’obélisque, la stèle, Cippe, un nom aérien pourtant, il vole, Cippe, il est ailleurs, au-dessus de tout, pas gisant, pas orant, pas priant, pas transi. Le contraire de ce qui est enfoui, de l’éternel, il est du côté de l’éphémère, Cippe, il a joui de la vie, il disparaît un jour et l’on ne saura jamais de quel côté du monde. Picquenard est un paysan avide de terres, ne me demandez pas pourquoi. Il a sans doute usé de malice pour s’approprier un lopin ici ou là, pour agrandir sans en avoir l’air la moindre de ses parcelles en rabiotant le long d’une haie, d’une clôture, en déplaçant une borne, en s’inventant un lointain aïeul propriétaire d’un terrain et la loi trentenaire aura eu raison de n’importe quel râleur. Et il aura gagné. Picquenard est un tenace. Hippolyte, son prénom. Barrachin a un petit air italien, barrachino, un vase, une sorte de récipient magique qui contient pléthore d’histoires vues et entendues. Baroudeur, curieux, à l’affût de tout, rien ne l’ennuie jamais, il danse plus qu’il ne marche, et je préfère la version italienne de son nom ; un peu fantasque, c’est le Mat du tarot, aussi fou que sage. D’ailleurs je le vois bien devenir ermite à la fin de sa vie, quelque part dans la montagne, un lieu nommé Reversade, exposé au soleil. Le seul qui aurait fini par croiser Cippe.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 6e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Pointe ou tire…

Photo : Marlen Sauvage. Merci à toi, Xavier !

1
Il a pris bien soin de respecter le cercle jeté au sol, plié les genoux, trouvé son centre de gravité, secoué quelques secondes la boule dans la main droite tandis que le bras gauche tient la deuxième serrée… Il pointe et se relève prestement un demi-sourire aux lèvres.

2
C’est un tireur ! La casquette vissée sur le crâne, les yeux aimantés par la boule à dégommer, il tire d’un violent coup de bras et c’est le carreau.

3
Il n’a pas la dégaine d’un joueur, il est là le temps d’une partie, entre deux visites aux copains du village. Instable dans ses baskets, les pieds bien trop collés l’un contre l’autre, il a la mine défaite de celui qui ratera son coup, le bras droit le long du corps, à peine replié, avec dans la main, sa propre boule comme adversaire…

4
Il s’est accroupi dans le cercle bleu, face au jeu, impeccablement aligné, la cigarette au bec… Et son bras droit s’élève négligemment tandis que la boule s’approche du cochonnet, presque sans effort.

5
Il a le regard qui tue ! La pétanque, c’est pas du chiquet. Il joue pour gagner ! Sa médaille en or sursaute au moment où il tire en direction de la boule à dégager, il rate son coup, tourne sur lui-même, furieux.

6
Torse nu, le corps athlétique de la jeunesse sportive, les cheveux retenus en arrière par sa paire de lunettes de soleil, il a mesuré du regard l’ensemble du jeu. Tandis qu’il s’assied sur ses talons, la pointe des pieds stable, le corps légèrement de profil, il jauge encore le terrain, fixe de son regard vert le point d’impact qu’il vise et l’atteint.

7
Après chaque lancer de boule, il reste le bras en l’air au-dessus de la tête, les doigts légèrement écartés, la bouche entrouverte, le visage encore pleinement concentré sur sa cible.

8
Les pieds joints, les fesses en arrière, le buste projeté en avant, le regard obstinément collé à son objectif, elle atteint la cible dans les hourrah de son équipe !

9
On dirait une figure de taï-chi… A demi-baissé, il a relevé la pointe du pied droit tandis que le gauche est ancré dans le sol, le corps en avant, la tête parfaitement alignée dans l’axe du torse, le bras gauche en arrière dans le prolongement de l’épaule et le bras droit, souple, qui balance la boule…

10
C’est un grand mince, bronzé, un mec sûr de lui sans ostentation, qui joue pour le plaisir de la gagne, debout, les pieds « tanqués » au sol, le visage relâché. Il tire comme il pointe, avec précision, en plombant la boule haut dans l’espace, ou en dégommant celle de l’équipe adverse d’un mouvement sec du bras droit.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 5e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .