Carthage, les grands hommes

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« Quelques-uns des Anciens s’étaient postés sur la plate-forme des tours, et l’on ne savait pas pourquoi se tenait ainsi, de place en place, un personnage à barbe longue, dans une attitude rêveuse. Il apparaissait de loin sur le fond du ciel, vague comme un fantôme, et immobile comme les pierres. » (Salammbô, Flaubert)

 

Photo : Marlen Sauvage

Equilibre

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Pendant que j’étais hors des langes reposants de la santé, je vis comme les hommes erraient et les mondes qui erraient dans les hommes.
C’était à se demander ce qu’ils étaient en vérité. Mais quelque chose me disait : « C’en est. Ce sont bien des hommes. Sinon seraient-ils si embarrassés… et en même temps si sûrs ? »
Je vis un escalier équilibrant un ruisseau. Etonnant ! Et pourtant je savais que c’était un homme, et même à n’en pas douter une femme.
Je vis un balcon qui équilibrait un moulin, un moulin au bout d’une gaule. Ah ! Ah ! Puis je vis une grotte qui était en balance avec des jets de pierre. Comment des jets de pierre peuvent-ils faire équilibre à une grotte ? Pourtant cela était.
Je vis des visages : coutures et grimaces portées par deux ou trois stylets. Ces stylets s’enfonçaient dans les années et maintenaient et guidaient l’homme.
Ici une croix équilibrait un puits. Là une aile.
Une cendre légère tenait tranquillement en équilibre une maison entière.
Un château vacille. Un papier lui fait pendant et l’empêche de tomber, ou c’est une plume, une boîte, ou les seins bien formés d’une poitrine blanche.
A une cascade se retient un jeune homme. « Oh symétrie ! Symétrie ! me disais-je, te voici en ce couple vraiment appliquée » et j’errais intéressé dans ce monde singulier, oubliant les tenailles de mon mal tenace.

Henri Michaux, Les équilibres singuliers, Epreuves, exorcismes, 1940-1944

Photo : Marlen Sauvage (Le rocher de Saint-Jean, Serverette, Lozère)

De rêve et de lilas

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Je rêve et je me réveille
Dans une odeur de lilas
De quel côté du sommeil
T’ai-je ici laissé ou là

Je dormais dans ta mémoire
Et tu m’oubliais tout bas
Ou c’était l’inverse histoire
Etais-je ou tu n’étais pas

Je me rendors pour t’atteindre
Au pays que tu songeas
Rien n’y fait que fuir et feindre
Toi tu l’as quitté déjà

Dans la vie ou dans le songe
Tout a cet étrange éclat
Du parfum qui se prolonge
Et d’un chant qui s’envola

O claire nuit jour obscur
Mon absente entre mes bras
Et rien d’autre en moi ne dure
Que ce que tu murmuras

Aragon

Photo : Marlen Sauvage

 

De rose et de bleu mystique

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Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères
Des divans profonds comme des tombeaux
Et d’étranges fleurs sur des étagères
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux

Et plus tard, un Ange, entrouvrant les portes
Viendra ranimer, fidèle et joyeux
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Ch. Baudelaire, La mort des amants