Lavandes

Pour toi, Olivier D. !

Je sais bien, titrer sur Lavandes et envoyer une photo de tournesols, c’est pas très logique, mais voilà, c’est la dernière image de mon petit tour dans la Drôme, du côté de Clansayes où je cherchais des lavandes tôt ce matin… Clansayes, le village où je me promenais enfant – Montségur est à deux pas – la marche alors ne s’embarrassait pas de maux de hanche ou de genou ! J’ai retrouvé avec le même bonheur les paysages du passé. Un beau chêne vert posé sur la pierre. Et blés, herbes folles et foins.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Giulia

Photo : Marlen Sauvage

Giulia. Prononcer Djoulia. En France, tout le monde disait Julia, et elle avait fini par abandonner l’idée d’entendre prononcer son prénom correctement. A son arrivée à Paris, Giulia avait vingt ans, l’âge encore de toutes les espérances. Et le rêve de Giulia, c’était de tenir un café. Elle avait quitté son Italie natale, contrainte et forcée par sa mère, la Pia, qui n’avait aucune estime pour cette fille trapue, musclée, au visage fermé. La Pia avait ordonné à Giulia d’aller retrouver sa sœur aînée, Clara, à Paris, alors qu’elle venait d’accoucher de sa troisième fille. 

E mierda, encore une fille, pensait Giulia, quand elle avait appris la naissance. Instinctivement, elle préférait les garçons. Oh ! pas pour les “imbecillités”, non, pour ça, elle était plutôt du genre sainte nitouche. A vingt ans, le seul garçon qui l’avait jamais touchée s’appelait Domenico, et il était mort. Paix à son âme. Il avait déposé un baiser léger comme un battement d’ailes sur ses lèvres de gamine de quinze ans. Elle s’était essuyée dans son mouchoir immaculé arborant une mine de dégoût devant Domenico. Mais quand il lui avait tourné le dos, elle avait sorti le mouchoir, l’avait entrouvert et déposé un baiser à l’endroit où l’autre se cachait. Domenico avait dix-neuf ans, il venait de temps en temps à la ferme aider le frère de Giulia à chaque saison : il taillait les oliviers en hiver, la vigne à l’automne, aidait à la cueillette des abricots, des prunes, des pêches et vendangeait en août. Il déambulait sur sa moto Bugati, on l’entendait de loin et ce jour-là, ne trouvant pas Paolo, il avait entrepris de taquiner Giulia. Farouche, elle s’était soustraite à ses regards, mais il l’avait poursuivie dans les vignes, jusqu’à la rattraper. Elle tortillait son tablier dans ses doigts, soutenant son beau regard noir et c’est là qu’il avait brusquement avancé son cou, puis sa tête et sa bouche et recouvert ses lèvres d’un baiser furtif et léger. Comme lui. Il avait couru dans les vignes, enfourché sa moto et de loin, lui avait envoyé un autre baiser. En cette journée de mai 1948, Giulia se souvenait encore de Domenico. Depuis, aucun autre homme n’avait connu ses faveurs. Domenico était mort un jour de juin l’année suivant les vendanges de baisers, et Giulia avait versé autant de larmes que son corps en contenait, autant que toutes les sources d’un plateau battu par les pluies. Et puis un matin, tout s’était tari et Giulia gardait désormais les yeux secs en toute circonstance.

Ce 9 mai 1948, elle n’éprouvait aucune envie de pleurer. Elle était furieuse. Furieuse d’avoir quitté son beau village perché dans la montagne, entouré de vergers, de tuiles orange aux toits crevant l’air bleuté, pour aboutir dans cet enfer de voitures et d’immeubles. Sa mère lui avait affirmé que Clara habitait la campagne. Et bien pour la campagne, elle repasserait sa mère. Porco dio, ruminait-elle en jetant un œil à droite puis à gauche à la recherche de la stature de son beau-frère Claudio. Enfin, elle le vit, il cria de loin son prénom et elle eut honte, elle qui ne supportait pas de se faire remarquer, et lui parlait fort, avec les bras et les mains, tout en la rejoignant. Cramponnée derrière Claudio qui se faufilait en mobylette dans les rues de Paris, comprimant entre elle et lui sa petite valise en bois, elle eut tout le temps d’admirer les petits troquets avec leurs tables installées au soleil de mai. Trente kilomètres, lui avait dit Claudio, entre Paris et leur village. Elle pestait intérieurement contre sa mère qui avait anéanti son rêve d’enfant : reprendre le café des Locatelli à Lavis. Depuis qu’elle avait huit ans, elle y avait travaillé, ramassant les mégots, balayant, lavant les carreaux avant de rejoindre l’école. Elle était déjà méticuleuse, récurait dans les coins, mettait un point d’honneur à ce que tout brille. A l’âge de dix ans, elle s’était occupée des verres, à la demande de la patronne. Elle les essuyait minutieusement dans le torchon rêche, avant de les suspendre à l’envers dans les encoches de bois. Quand elle en avait terminé, elle admirait son travail, le nez en l’air, et Madame Locatelli la ramenait brutalement à la réalité. Il restait à laver par terre avant de filer à l’école. Elle avait tellement travaillé, pendant si longtemps, dix ans, qu’elle avait envisagé la suite des événements ainsi : les Locatelli vieilliraient, ils lui demanderaient un jour de tenir le café, elle leur laisserait leur logement et n’occuperait que la petite chambre à l’étage, sous les toits, elle leur remettrait le revenu du café et des extras, les petits repas qu’il fallait parfois confectionner pour les ouvriers le midi, et elle leur demanderait seulement de quoi se nourrir et s’habiller. Point final. Chaque mois, la mère Locatelli lui remettait une pièce pour ses services, elle la déposait dans une anfractuosité du muret le long du chemin du retour à la maison. De temps en temps, quand elle en avait le temps, elle tirait le petit sac de tissu qu’elle avait elle-même cousu dans deux vieux mouchoirs, et elle comptait son trésor. Un jour, il fallut enlever une pierre du mur pour cacher un deuxième sac de pièces. Elle puisait parfois dans son pécule pour s’acheter un magazine qu’elle planquait sous son matelas avant de le jeter dans le poêle. Puis sa mère l’avait surprise trifouillant dans sa cachette, elle avait subtilisé tout son argent et l’avait distribué le soir à table à ses frères pour qu’ils s’achètent du tabac. Giulia avait crié mais elle avait reçu une torgnole. A dix-huit ans, vous rendez-vous compte. Alors elle avait quitté la cuisine pour rejoindre la chambre qu’elle partageait avec deux autres sœurs et on ne l’avait plus revue aux repas. Sa mère se contrefichait qu’elle mange ou pas. Giulia mangeait les fruits du verger en été, les raisins de la vigne à l’automne, du pain qu’elle fauchait la nuit pendant que tout le monde dormait. Elle avait appris à dompter sa faim. A vingt ans, elle était mince comme un fil, et un peu plus agréable à regarder. Mais elle savait travailler, et de cela elle était fière au-delà de tout.

Quand sa sœur s’était mariée avec un gars du pays, elle l’avait enviée au début. Enfin une qui quittait la maison pour fonder son propre foyer. Mais quand Claudio avait parlé d’aller vivre en France ou en Belgique, Giulia avait décrété qu’elle n’épouserait personne s’il fallait ensuite dépendre de son mari comme elle de ses parents. Non merci.

(à suivre, peut-être)

Marlen Sauvage

Petits bonheurs (133)

Un texte de Mireille Rouvière

Assise dans mon fauteuil, de la fenêtre je peux l’observer se balancer au gré du vent. Elle se tient bien droite. J’ai peur, elle paraît si fragile sur sa longue tige grêle. Le vent, ce matin, risquerait de la plier en deux, toute son énergie vitale bloquée par la cassure de ses fines fibres la ferait s’éteindre pour l’éternité. Elle est si jolie à regarder. Sa couleur est unique, elle a mélangé de l’alizarine cramoisi souligné d’une pointe d’auréoline. Elle connaît la peinture à l’aquarelle : elle a ajouté la quantité d’eau nécessaire aux pigments pour obtenir ce rose qui approche la couleur fuchsia. Elle aime se mettre en valeur, elle sait que la couleur verte est la complémentaire du rouge, elle en profite en plaçant son feuillage en arrière-plan et semble vouloir nous faire croire qu’elle se rapproche. Elle a une forme originale, des trompettes couleur de lait translucide satiné couronnées de pétales d’un rose intense. Elle est délicate dans son bercement. Elle paraît irréelle, magique, insaisissable. Un rayon de soleil vient auréoler sa robe féerique. Elle s’épanouit abritée du grand noyer, on dit que sommeiller dans l’ombre de son houppier est dangereux, elle, elle ne le craint pas. J’irai me promener dans le jardin et je la regarderai vivre et osciller dans la brise légère. J’aimerais lui parler de sa beauté et du plaisir qu’elle me donne. Les vibrations et l’intonation de ma voix pourront-elles l’atteindre ? Aurai-je une réponse ?

 Texte et photo : Mireille Rouvière

Petits bonheurs (130)

Photo : Cécile Camatte

Dans quasi toutes les maisons où j’ai vécu, seule ou non, le hasard a voulu qu’il y ait un lilas. Enfant, je faisais des colliers éphémères avec ces petites fleurs, ma mère me laissait toujours une branche pour faire la belle. Plus tard, à Marseille, dans ma maison au jardin, j’ai appris à m’occuper de l’arbre. J’aimais couper les pousses inopportunes et puis les inflorescences après la floraison : important pour qu’il fleurisse plus et mieux l’année suivante. Le lilas fut un des arbres que j’ai eu fierté à voir ainsi redevenir gaillard sur ce terrain où j’ai vécu quelques années. Ici, là où je vis, j’ai plaisir à retrouver ce bonheur, ainsi que celui de pouvoir me faire un bouquet. « Il faut bien écraser les tiges avec un marteau, c’est ainsi que le bouquet peut perdurer ». Savoir acquis auprès d’une passionnée de fleurs, belle dame aux yeux bleus magnifiques et à la superbe chevelure blanche qui aimait me donner un bouquet de leur merveilleux lilas blanc, après un passionnant cours de chant, pris en bord de mer. Le lilas, pour moi, c’est beaucoup de petits bonheurs.

Cécile Camatte