Construire une ville… – Noms propres

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Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens – Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit  Pierre Bergougnioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – B-Roll

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Un poisson émergeait d’une vague juste au-dessous de deux oiseaux de bronze entourant un champignon ; une gargouille assoiffée tendait son cou dans l’air épais ; de minuscules escargots blancs s’accrochaient aux brindilles sèches mêlées aux coquelicots étourdis par le mistral ; un cadran solaire de la taille d’un carreau de faïence – 10 x 10 cm – surplombait une ancienne ouverture que l’on n’aurait pas remarquée sans cela ; le nom de la chapelle apparaissait en réserve dans un bandeau noir étroit posé à même la façade ; sur l’un des flancs du monument aux morts, une plaque de marbre célébrait les « Membres de la société de secours mutuels » ; « Eau non surveillée » en lettres blanches sur un panneau rouge faisait écho au graffitis rouge de la fontaine publique ; l’ombre d’un fil électrique barrait la façade de la  médiathèque ; « Bernard Mabille trente ans d’insolence » s’affichait sur la porte vitrée de la cabine téléphonique et c’est là que j’aperçus le n° de la cabine : 2093 ; la pierre d’angle révélait d’étranges gravures pas aussi anciennes qu’on aurait pu le croire où CGT côtoyait Baron V-E suivi d’une date tronquée…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – S’éloigner

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Du clocher de l’église à vol d’oiseau un kilomètre cinq cents peut-être jusqu’à l’entrée de la maison. Seul un regard de rapace apercevrait l’enfant. Avant il errerait de la cour de l’école en face jusqu’à l’épicerie à l’enseigne bleue ; et de la mairie (captivé un instant par le drapeau bleu blanc rouge flottant dans le mistral) descendrait la rue entre les maisons de village aux fenêtres fermées (derrière lesquelles certainement brilleraient d’autres yeux curieux), glisserait droit devant jusqu’à la chapelle Saint-Jean (où arrivait la procession le jour de la fête de l’été), la laissant sur la gauche et s’enfonçant alors sous quelques arbres avant de percer le ciel bleu au-dessus des maisons crépies, des jardins entretenus, des boîtes à lettres disparates, et sans s’arrêter au stop rouge et blanc qui barre un croisement, traverserait la voie de chemin de fer et son ballast turquoise et blanc, un champ de blé (où se couchaient des corps d’enfants, légers, joyeux, avant de repartir en courant jusqu’au village ou à la rivière), un bois, un champ en friche, un autre bois, mais toujours en point de mire tel un mât dressé au milieu du paysage, la Gentone et son bassin de béton alimenté par une source, à la cour plantée d’un figuier, d’un amandier, d’althéas frémissantes jetant dans l’air jaune et bleu leurs touches blanches et fuchsia.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

 

Construire une ville… – Se retourner

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Contre-champ. Alba spina. Une haie comme une barrière infranchissable, épineuse, dans le virage, le long du chemin. Des fleurs en bouquets blancs éphémères éclaboussent l’air de leur parfum. Fleurs de mai, mois de Marie. Dans le temps on disait de l’aubépine que c’était la plante du cœur, on buvait en infusion ses fleurs en bouton. Gros plan. On s’y déchirait les doigts. Les fruits rouges, « poires d’oiseau », feront le bonheur des fauvettes et des merles avant celui des enfants. Plongée. Un champ, un bois, quelques maisons de part et d’autre de la voie de chemin de fer aux traverses enfouies sous les herbes, encore des maisons, la chapelle Saint-Jean, la route droite qui monte vers le village, Montségur, l’église, le clocher, l’école, l’épicerie… On n’en fera pas le tour aujourd’hui de ce village d’enfance. Retour à la haie d’aubépines. Travelling. A droite, le bois de chênes truffiers dans lesquels la petite fille grimpait pour lire ses livres et oublier la vraie vie. En plongée, un champ de lavande qui strie le paysage de ses rangées violettes, un sentier le suture à un bois de chênes sur sa gauche, traversé par les écureuils tôt le matin, et mène chez les D., au destin tragique. Travelling arrière. La petite fille descend de l’arbre et court jusqu’à la maison. Elle jette un regard derrière elle, sur sa droite, vers le jardin où poussent déjà les fèves et les petits pois ramés, mais c’est l’appel du coq qui la surprend à cette heure de l’après-midi, et son regard scrute le poulailler où quelque chose d’anormal se déroule à en croire le chahut des poules et leurs caquetages, et retournant le visage vers la façade de la Gentone, ses yeux effleurent les toilettes sèches, l’amandier, les clapiers, la niche du chien, et baissant les yeux, le bord du bassin, alors elle rentre finalement, poussant la porte d’entrée, dans la maison qui l’absorbe.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Image

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D’ici, d’abord, le toit dans le ciel provençal, aux tuiles romaines de terre cuite orangée, pain brûlé, plus claires par endroit, un toit en pente douce, sans gouttières, y en avait-il alors ? Pleuvait-il en rideaux l’été des gros orages aux fenêtres carrées ? C’est la hauteur de la maison qui appelle le regard vers le haut, un regard d’enfant, sans doute. On dit de toute maison qu’elle est perdue quand son toit s’effondre ; dans le souvenir, celle-ci tient par son toit reconstitué, rassemblant les deux parties gauche et droite, alors que la première image était bien celle d’une bâtisse bancale, négligée à gauche, laissée aux ronces, aux oiseaux, aux rats peut-être, aux détritus. Les pierres blondes irrégulières de la façade resurgissent de l’enduit dont on a voulu les recouvrir, volonté bourgeoise des derniers occupants, et tant pis pour les interstices où se glissent insectes volants et fourmis en longs convois cheminant du mûrier tout proche, appuyé au coin droit de la bâtisse, jusqu’à un grenier provisoire. Le souvenir exige la pierre nue. La première image. Les fenêtres deux par deux à chaque étage – il y en a deux – et deux fenestrons sous le toit, qui donnent sur le grenier, une fenêtre encore et une porte au rez-de-chaussée. Les linteaux de pierre calcaire, nus de toute attache, de toute tentative d’installer quelque volet. La largeur des murs, avoisinant le mètre. La fierté des propriétaires. La fraîcheur en été.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Revenir

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Dans le dernier virage du chemin de poussière ourlé de genêts, après avoir traversé un bois dense de chênes truffiers aujourd’hui rabougris, on ne peut que la contempler, solide, carrée, installée là depuis des siècles, jetant sur le paysage alentour – champs de lavande, de blé parsemé de coquelicots et de bleuets, de thym – ses regards de fenêtres sans volets. Elle a laissé la voiture sur la route, le long de l’ancienne ferme des Donnadieu, elle a fait le chemin à pied, et c’est de ce dernier virage qu’elle la contemple. Elle sait sur l’autre mur la montée d’escaliers,  la cave au-dessous et sa double porte cintrée, la verrière minuscule aux carreaux translucides au bout du grand balcon. Comme à chaque visite, quelque chose l’étreint, qui part du plexus et monte dans la gorge, et c’est un flot d’images accumulées qui se superposent, jouent des coudes et se bousculent jusqu’au présent. Devant elle, le portail qu’il faut passer, et puis la cour aux herbes drues, la pierre de meule abandonnée, la pompe à eau de métal vert à la gueule rouillée, patinée à l’endroit où se posait la main, les roses trémières blanches et pourpres que le mistral agite et fait ployer. Il lui suffit d’un saut dans le temps pour voir encore la partie gauche en ruines, sans plus de charpente, offerte aux intempéries, les pierres de voûte disjointes, l’amas de ferraille entreposée à l’entrée d’une cave. 

Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Générique&Expansion. Avec Claude Simon

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Dans l’immense réfectoire, les dalles de pierre grise jumelles à l’origine se sont parées d’une identité spécifique au cours du temps, les pas leur ayant infligé de doux enfoncements, abrasant le granit, en patinant la croûte grenue, et l’on ne sait à quoi attribuer les auréoles de rouille ici et là, pareilles aux anneaux d’une chaîne déposée au sol, oubliée pendant des lustres. Des fissures superficielles où s’accumule la poussière strient les longs pavés (mais c’est une boue qui jointoie les pierres là où l’eau a suinté des plafonds abîmés, tout contre les murs) quand d’autres se crevassent de lésions ulcéreuses, à se demander quelles charges les ont altérées ; et aux nids-de-poule qui marquent le seuil de la pièce, face à la cheminée, si des carrioles lourdes de bois ne les ont pas blessées pendant leurs traversées. Une dalle, près de l’âtre, porte sur sa longueur l’empreinte de lignes gravées, parallèles, légèrement recourbées en fin de parcours, d’où semble surgir la pointe d’une épée qui entaillerait le drapé de granit.

Son mal de tête s’estompe, heureusement ; il a dû s’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement s’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il lui a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant son tour de garde. Il dépose l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que lui a donné sa mère, et remet le tout dans sa valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, il a buté dans le creux de la pierre, tête la première sur son casque près de sa paillasse, et selon les dires de ses camarades, il est devenu comme fou, parlait de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour le tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de ses pensées, il se souvient avoir eu peur de la prison. Au contraire, ses supérieurs ont salué la vigueur de ses dix-huit ans et calmé ses craintes. Alors qu’il lace ses bottines, son regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier Hiver 2017 de François Bon. Présentation et sommaire du cycle Vers un écrire-film ici

 

Vos petits bonheurs #31

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« Odeur sucrée, énivrante, voluptueuse. Lourdes grappes mauves. Egayer le gris du schiste. Bonheur double au printemps et en été. »

Texte et photo : Monique Fraissinet

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