Construire une ville… – Noms propres

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Inévitablement, le présent s’était immiscé dans le passé. On avait rétréci le chemin et avancé le portail avant le dernier virage. La maison apparaissait en discontinu derrière un carré de troncs d’arbres qui en gardaient la façade, s’allongeant sur sa gauche de trois bâtiments contigus et bas que reconstituait son regard troublé… Au portail, sur un pilier, un carreau de calcaire indiquait la Gentone, en lettres manuscrites. On avait écrit ce nom, entérinant une origine qui en d’autres temps s’apparentait aux frères « Jean ». Seule l’oralité aurait conservé le mystère du lieu. La Gentone oblitérait la Jeantone. Comme si le passé n’oppressait plus le présent, quand on l’avait exhumé ailleurs… Dans le village, une rue portait le nom de « Carriero Eugèni Martin, félibre, pouèto, païsan », maire durant vingt-cinq ans (Eugène Martin, c’était l’identité d’hommes de sa famille. Montségur et la Gentone tissaient avec elle des liens secrets qu’elle traquait dans les moindres replis de son arbre généalogique à moins que ce ne fût dans son imaginaire. Et tant pis si le pays comptait près de 300 000 Martin !) ; un lotissement des Chênes s’était bâti sur une chênaie déracinée ; un bar, Le Diamant noir, honorait le trésor local qu’on se disputait encore cinquante ans auparavant sur la place du marché ; des gîtes avaient poussé dans le chant de la langue du cru, Lou Nis ; d’autres noms portaient la mémoire de lieux anciens – Le lavoir du Lauzon, le Moulin de Montségur… « En fait, l’heure qu’il est n’est pas toujours ni partout la même », écrit  Pierre Bergougnioux. Son présent à elle, circonscrit dans une vingtaine d’années, se heurtait à l’actualité des lieux, aux changements qu’ils avaient subi, à la volonté d’innover, à l’air du temps, à la vie tout simplement ; elle ne savait plus si le présent qui était le sien, figé dans l’épaisseur des années, ne souffrait pas aussi de sa mémoire défaillante, si Mialouze, les Barquets, Couriol, La Combe d’Hugues promenaient leurs noms dans son imagination déjà au temps de ses dix ans, tout ce qu’elle savait, c’est que l’épicerie Masbeuf, la ferme Reboul, la maison des Benoît, la famille Donnadieu dont elle rêvait adolescente que Marguerite Duras y ait vu le jour, tout cela avait disparu.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – B-Roll

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Un poisson émergeait d’une vague juste au-dessous de deux oiseaux de bronze entourant un champignon ; une gargouille assoiffée tendait son cou dans l’air épais ; de minuscules escargots blancs s’accrochaient aux brindilles sèches mêlées aux coquelicots étourdis par le mistral ; un cadran solaire de la taille d’un carreau de faïence – 10 x 10 cm – surplombait une ancienne ouverture que l’on n’aurait pas remarquée sans cela ; le nom de la chapelle apparaissait en réserve dans un bandeau noir étroit posé à même la façade ; sur l’un des flancs du monument aux morts, une plaque de marbre célébrait les « Membres de la société de secours mutuels » ; « Eau non surveillée » en lettres blanches sur un panneau rouge faisait écho au graffitis rouge de la fontaine publique ; l’ombre d’un fil électrique barrait la façade de la  médiathèque ; « Bernard Mabille trente ans d’insolence » s’affichait sur la porte vitrée de la cabine téléphonique et c’est là que j’aperçus le n° de la cabine : 2093 ; la pierre d’angle révélait d’étranges gravures pas aussi anciennes qu’on aurait pu le croire où CGT côtoyait Baron V-E suivi d’une date tronquée…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – S’éloigner

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Du clocher de l’église à vol d’oiseau un kilomètre cinq cents peut-être jusqu’à l’entrée de la maison. Seul un regard de rapace apercevrait l’enfant. Avant il errerait de la cour de l’école en face jusqu’à l’épicerie à l’enseigne bleue ; et de la mairie (captivé un instant par le drapeau bleu blanc rouge flottant dans le mistral) descendrait la rue entre les maisons de village aux fenêtres fermées (derrière lesquelles certainement brilleraient d’autres yeux curieux), glisserait droit devant jusqu’à la chapelle Saint-Jean (où arrivait la procession le jour de la fête de l’été), la laissant sur la gauche et s’enfonçant alors sous quelques arbres avant de percer le ciel bleu au-dessus des maisons crépies, des jardins entretenus, des boîtes à lettres disparates, et sans s’arrêter au stop rouge et blanc qui barre un croisement, traverserait la voie de chemin de fer et son ballast turquoise et blanc, un champ de blé (où se couchaient des corps d’enfants, légers, joyeux, avant de repartir en courant jusqu’au village ou à la rivière), un bois, un champ en friche, un autre bois, mais toujours en point de mire tel un mât dressé au milieu du paysage, la Gentone et son bassin de béton alimenté par une source, à la cour plantée d’un figuier, d’un amandier, d’althéas frémissantes jetant dans l’air jaune et bleu leurs touches blanches et fuchsia.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

 

Construire une ville… – Se retourner

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Contre-champ. Alba spina. Une haie comme une barrière infranchissable, épineuse, dans le virage, le long du chemin. Des fleurs en bouquets blancs éphémères éclaboussent l’air de leur parfum. Fleurs de mai, mois de Marie. Dans le temps on disait de l’aubépine que c’était la plante du cœur, on buvait en infusion ses fleurs en bouton. Gros plan. On s’y déchirait les doigts. Les fruits rouges, « poires d’oiseau », feront le bonheur des fauvettes et des merles avant celui des enfants. Plongée. Un champ, un bois, quelques maisons de part et d’autre de la voie de chemin de fer aux traverses enfouies sous les herbes, encore des maisons, la chapelle Saint-Jean, la route droite qui monte vers le village, Montségur, l’église, le clocher, l’école, l’épicerie… On n’en fera pas le tour aujourd’hui de ce village d’enfance. Retour à la haie d’aubépines. Travelling. A droite, le bois de chênes truffiers dans lesquels la petite fille grimpait pour lire ses livres et oublier la vraie vie. En plongée, un champ de lavande qui strie le paysage de ses rangées violettes, un sentier le suture à un bois de chênes sur sa gauche, traversé par les écureuils tôt le matin, et mène chez les D., au destin tragique. Travelling arrière. La petite fille descend de l’arbre et court jusqu’à la maison. Elle jette un regard derrière elle, sur sa droite, vers le jardin où poussent déjà les fèves et les petits pois ramés, mais c’est l’appel du coq qui la surprend à cette heure de l’après-midi, et son regard scrute le poulailler où quelque chose d’anormal se déroule à en croire le chahut des poules et leurs caquetages, et retournant le visage vers la façade de la Gentone, ses yeux effleurent les toilettes sèches, l’amandier, les clapiers, la niche du chien, et baissant les yeux, le bord du bassin, alors elle rentre finalement, poussant la porte d’entrée, dans la maison qui l’absorbe.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Image

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D’ici, d’abord, le toit dans le ciel provençal, aux tuiles romaines de terre cuite orangée, pain brûlé, plus claires par endroit, un toit en pente douce, sans gouttières, y en avait-il alors ? Pleuvait-il en rideaux l’été des gros orages aux fenêtres carrées ? C’est la hauteur de la maison qui appelle le regard vers le haut, un regard d’enfant, sans doute. On dit de toute maison qu’elle est perdue quand son toit s’effondre ; dans le souvenir, celle-ci tient par son toit reconstitué, rassemblant les deux parties gauche et droite, alors que la première image était bien celle d’une bâtisse bancale, négligée à gauche, laissée aux ronces, aux oiseaux, aux rats peut-être, aux détritus. Les pierres blondes irrégulières de la façade resurgissent de l’enduit dont on a voulu les recouvrir, volonté bourgeoise des derniers occupants, et tant pis pour les interstices où se glissent insectes volants et fourmis en longs convois cheminant du mûrier tout proche, appuyé au coin droit de la bâtisse, jusqu’à un grenier provisoire. Le souvenir exige la pierre nue. La première image. Les fenêtres deux par deux à chaque étage – il y en a deux – et deux fenestrons sous le toit, qui donnent sur le grenier, une fenêtre encore et une porte au rez-de-chaussée. Les linteaux de pierre calcaire, nus de toute attache, de toute tentative d’installer quelque volet. La largeur des murs, avoisinant le mètre. La fierté des propriétaires. La fraîcheur en été.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Construire une ville… – Revenir

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Dans le dernier virage du chemin de poussière ourlé de genêts, après avoir traversé un bois dense de chênes truffiers aujourd’hui rabougris, on ne peut que la contempler, solide, carrée, installée là depuis des siècles, jetant sur le paysage alentour – champs de lavande, de blé parsemé de coquelicots et de bleuets, de thym – ses regards de fenêtres sans volets. Elle a laissé la voiture sur la route, le long de l’ancienne ferme des Donnadieu, elle a fait le chemin à pied, et c’est de ce dernier virage qu’elle la contemple. Elle sait sur l’autre mur la montée d’escaliers,  la cave au-dessous et sa double porte cintrée, la verrière minuscule aux carreaux translucides au bout du grand balcon. Comme à chaque visite, quelque chose l’étreint, qui part du plexus et monte dans la gorge, et c’est un flot d’images accumulées qui se superposent, jouent des coudes et se bousculent jusqu’au présent. Devant elle, le portail qu’il faut passer, et puis la cour aux herbes drues, la pierre de meule abandonnée, la pompe à eau de métal vert à la gueule rouillée, patinée à l’endroit où se posait la main, les roses trémières blanches et pourpres que le mistral agite et fait ployer. Il lui suffit d’un saut dans le temps pour voir encore la partie gauche en ruines, sans plus de charpente, offerte aux intempéries, les pierres de voûte disjointes, l’amas de ferraille entreposée à l’entrée d’une cave. 

Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page

Ah vous ne connaissez pas Bréhier ?

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(pour attraper son personnage en relief, dit François Bon)

Ah ! vous ne saviez pas… pour Eve ? Oui ça semble étonnant au premier abord… vous dites une grande dame… hmmm… le fait qu’elle n’ait jamais finalement porté de jugement sur quiconque, jamais un mot de trop, un mouvement d’humeur… rien à saisir de ce qu’elle pouvait penser vraiment des frasques des uns et des autres… on peut l’interpréter autrement vous savez… mais elle ne pensait rien dis-tu, oui sans doute as-tu raison…  ton côté positif… Une belle femme intelligente peut-être un peu dédaigneuse avec son mari quand on y pense… non ? un beau couple pourtant… deux familles exemplaires… Ces photos d’eux partout dans la maison… jeunes et moins jeunes… sans enfant oui… ah vous l’ignoriez ? Le jeune homme n’était pas son fils, non… Toujours présent oui… une très belle maison… le top en matière de design… des voyages en veux-tu-en-voilà mais c’était son métier me direz-vous… Paul l’accompagnait souvent, très souvent, jusqu’à ce jour où il s’est blessé à l’aéroport et cette froideur, ce mépris qu’elle a eu pour lui… J’étais là oui ! On voit que vous ne l’avez que peu côtoyée… De là date je crois cette première rupture car il y en eut plusieurs… Mais intelligence ou duplicité que faut-il penser ? Ils se satisfaisaient de ces apparences non ? Une grande dame… encore ! Elle jurait comme un charretier vous savez et vous l’auriez entendue, vous auriez sans doute vu les choses un peu différemment… Monika a raconté cet épisode de la disparition de son cousin le jeune Eric vous voyez de qui je parle et sa réapparition soudaine dix-huit ans plus tard, le flegme de Eve… comment ne pas imaginer le pire alors… Liliane, enfin, tu remues la tête dans tous les sens mais tu étais troublée ce jour où… enfin… la poupée dans le tiroir tu te souviens, avec la ficelle et ce récit qu’elle avait donné de sa fabrication, surtout de ses pouvoirs… Ne me dis pas que tu n’as pas douté à ce moment-là ?… Ah ! vous ne deviniez vraiment pas pour Eve ? Parce qu’ensuite, quand vous réfléchissez, quand vous repensez à des situations, que vous vous remémorez des détails au cours d’une soirée ou d’un voyage, ou d’une discussion, vous voyez… Il y a toujours un moment où vous vous dites que vous l’avez su… cette intuition qui vous taraude sur le moment et que vous oubliez ensuite… parce que ça vous semble ne pas coller avec le personnage… Vous étiez là pour les cendres qui avaient envahi la terrasse… Vous souvenez-vous ce qu’elle disait en les ramassant ? Vous voyez… c’est clair pour vous aujourd’hui… et le jour où elle partait au débotté pour l’Argentine, Stéphanie, tu la revois ? Qu’est-ce qu’il fallait voir là, à ce moment que nous n’avons pas deviné ?… mais quoi… elle n’est pas si différente de tous ici… non ? Son film favori, elle l’a vu dix fois, c’était L’amant de Lady Chatterley ou l’homme des bois ! Elle trompait son monde mais qui ne s’est pas fait la réflexion franchement qu’elle fuyait faussement l’admiration de ce jeune homme ?… Enfin… il était attentif au moindre rictus ! Elle tentait de rester impassible, mais… oui ! Aline, toi tu la devinais aussitôt je me souviens comme elle t’en voulait, comme elle se déchaînait sur toi rien qu’à voir ton sourire… Cette famille quelle s’était inventée peut-être… non… tu penses que non… d’accord… ils sont tous morts, alors ! c’est facile de gloser…  elle avait des convictions, certes, on peut afficher des convictions et vivre en dehors… Tout le monde plaint Paul aujourd’hui mais posez-vous la question, pourquoi ?

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Abbaye de Saint-Papoul, bas-relief attribué au maître de Cabestany)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

tout Mauvignier en une seule phrase

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il y a tout ce qu’on échafaude, et parmi ce qui se raconte, ce à quoi personne ne veut croire mais qui ne surprend personne une fois avéré ; cette fin-là comme une fausse surprise : l’arrivée du printemps au fond d’un vallon, une tache claire près du ruisseau quand l’hiver depuis plusieurs mois se terre dans ses teintes gris violet, dévoilant ses arêtes de roche brûlée sur les reliefs et dans les combes (et les traces dans l’humus du sous-bois comme un corps traîné, rien à voir avec le labour profond des sangliers), le blouson vert, puis le cadavre qui ne peut appartenir qu’à L., elle que plus personne n’aperçoit depuis des semaines longeant les routes et les chemins, les cheveux noirs embroussaillés, dans sa robe blanche devenue haillons gris, de vieilles tongs aux pieds, s’échappant dans les fourrés à l’approche d’une voiture, à l’approche de tout individu faisant mine de lui parler, de lui offrir à boire ou à manger, cette enfant du pays connue de tous (même des nouveaux arrivants, prévenus de sa possible intrusion un jour chez eux, au hasard de leur absence), qui connaît la montagne comme sa poche, qui tourne autour des maisons, repérant les voitures garées momentanément ou non, casse un carreau ici, pousse une porte là, escalade les murs, grimpe sur l’escabeau abandonné contre un cerisier jusqu’à la saison prochaine, le tire sur le sol à hauteur de la fenêtre ; agile comme un chat et mince comme une anguille, s’engouffre dans le secret de chaque bâtisse oubliée de ses habitants pour un temps qu’elle ignore, et de son pas dansant, visite chaque pièce, fouine dans les armoires, s’allonge sur les lits, caresse les fauteuils en chantonnant, ouvre les frigos, les congélateurs, en énumère le contenu, pensive ; revenue ce soir-là dans sa maison favorite (il y a longtemps qu’elle y a mis les pieds) où elle a, de l’extérieur, repéré l’ordinateur caché derrière le rideau, elle a envie d’un film, pianote en s’asseyant sur les coussins du canapé, reste sur le qui-vive toutefois, marmonne de temps en temps, son œil noir scrute vite la pénombre, elle se détend, rassemble ses pieds sous ses fesses, se réchauffe sous le plaid orangé où elle a vu si souvent la mère de Romain se recroqueviller, s’assoupit un moment, se redresse brutalement, secoue la tête, devine la présence d’un animal, un matou surgi de la chatière, tente de le faire fuir en soufflant vers lui mais il a ses habitudes et la dédaigne de toute son arrogance féline, trottinant d’un pas pressé ; à sa maigreur, elle devine la femelle allaitante partie retrouver dans la chambre voisine ses chatons laissés là le temps d’une chasse ; maintenant elle fouille dans les mails, et ce qu’elle lit ne lui plaît pas, à la moue renfrognée du désaccord succède la froideur de la colère, elle arrache d’un coup vif le pansement sali qui recouvre son œil gauche, laissant échapper un cri aigu comme celui d’une souris surprise par un piège ; l’horloge vintage en métal affiche cinq heures et l’hiver le jour tombe tôt de ce côté de la vallée, sa silhouette maigre se profile telle une ombre dans la maison depuis plus d’une heure, elle voudrait allumer dans la cuisine, mais craint d’être repérée bien que la maison soit en bout de hameau ; elle ouvre un tiroir, écarte deux serviettes de table dans leur rond de couleur (elle aurait aimé cela avoir son rond de serviette ici ou ailleurs, dans une maison, il y a longtemps), trouve des allumettes et quelques photophores qu’elle dispose en rond sur la table basse devant elle, soupire tandis qu’ils diffusent une lumière tremblotante ; elle a ouvert le gaz, fébrilement cherché une casserole (les yeux dans le vague elle voit défiler des images d’avant, quand ils jouaient à s’aimer comme des adultes), attrapé un paquet devant elle, (se souvient de leur angoisse de voir débarquer Paul ou Céline), déchire d’un coup de dents le sachet de spaghetti et le jette entier dans l’eau bouillante, sans apercevoir la paire d’yeux qui la suit dans le halo de lumière, derrière le fenestron au-dessus de l’évier, qui voit suinter son œil abîmé qu’elle essuie d’un revers de main tout en surveillant la cuisson des pâtes, la paire d’yeux qui la regarde se passer la langue sur les lèvres, danser d’un pied sur l’autre, se saisir d’un blouson vert chevauchant le dossier d’une chaise, dévorer en quelques minutes la plâtrée à même la casserole, lâcher celle-ci dans le bac en inox, ouvrir le robinet, boire au filet d’eau, retourner vers le coin de salon, pieds nus, ses tongs crasseuses traînant près du canapé sur lequel elle se vautre à plat ventre avant de s’étendre sur le dos, les bras sous la tête – tandis que du regard elle fait le tour des murs, s’arrête sur les photos de son amour d’enfance, placardées dans le désordre avec celles de sa sœur – Romain et sa compagne, Romain et ses amis, Romain et son enfant, (Romain adossé au buffet jaune décoré de frises fleuries, Romain attisant le feu dans la cheminée aux tuyaux argentés, Romain glissant un CD dans le lecteur, Romain aux lèvres sensuelles posées sur les siennes), et elle, tournant la tête vers le miroir pourrait y surprendre le regard posé sur elle, mais elle a les yeux perdus d’une somnambule, ébauche un rictus de tristesse ou de colère, se lève brusquement, crache sur les photos, referme l’ordinateur d’un geste violent avant de souffler toutes les bougies d’un seul coup en grommelant, et c’est un pas claquant sur le carrelage qui l’alerte, trop tard, que quelqu’un a fait irruption dans la salle, sans qu’elle ait entendu un bruit de clés, l’homme tient dans sa main gauche la porte d’entrée ; désarçonné, il la reconnaît, l’appelle, s’avance vers elle qui hurle, l’esquive, s’engouffre dans la nuit ; L., L., L., c’est moi, Paul, tu ne crains rien, reviens, mais ses appels se perdent dans le froid sans atteindre L. qui court en tous sens, se griffant aux branches, se tordant les pieds dans les accrocs du terrain, harcelée par les bogues de châtaignier ; haletant comme un animal, affolée par le souffle qui la poursuit, la frôle ; accrochant son blouson vert dans le sous-bois de cette nuit noire, furieuse après elle, et aucune lune pour éclairer sa fuite, son ascension vers le sommet de la montagne où une clède lui tient lieu de refuge ; quand elle entend le chant de la chouette hulotte à son passage, près du chêne rouvre qu’elle reconnaît, soulagée, d’un battement de cils, c’est peut-être là, à cet écart imprévu, parmi tout ce qui se raconte…

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Vallée cévenole, janvier 2016)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

dans le métro ce matin

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Cet homme longiligne sur le bord de la route, casquette sur la tête, lunettes de soleil, la bouche en cul de poule, serré contre le mur d’une maison, entre mur et route, trois tréteaux dans la main gauche et un sac dans la droite. La lumière de l’après-midi dans l’œil, tétanisé, face aux voitures qui abordent le virage, et la chaleur par-dessus.

Celui-ci devant la porte du supermarché, maigre, le visage buriné et scarifié, qui se lève à mon approche et me demande – quelques abricots si vous pouviez m’acheter quelques abricots j’adore ça – et se rassied sans attendre de réponse, mais les yeux levés vers moi, des yeux sombres, avec une lueur dans le fond, où brûle l’espoir d’un fruit.

Bar du duty free. Aéroport de Marseille. Il se dirige vers la porte 10. Coup d’œil sur le baby-foot sur sa droite. D’un coup d’épaule il jette son sac à dos par terre, redresse la table pour que glisse la boule, s’empare de deux tiges, hèle un compagnon qui le suit et l’entraîne dans un match de quelques minutes, concentré. Perd dans un éclat de rire.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage
(photo Aéroport de Roissy, 2017)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Onze fois trois trente-trois

 

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Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître, le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu, et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente… et lui qui revient de l’enfer.

Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche, elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé, qu’elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur ; il n’ira pas jusqu’à treize ; toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres mais comment s’assurer de sa fidélité ?

Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio, comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité, deux personnes inconnues.

Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement, il écrira, un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années… noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements, toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents, son regard est vitreux, qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

Période caniculaire, les trois policiers le maintiennent contre la voiture, ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus, un tueur en puissance, un étudiant en histoire.

Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas  ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout, c’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom ; elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. A partir du Journal d’Edouard Levé. Tout est ici.