Entrer dans des maisons inconnues 

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Elle avait la migraine et dévalé les rues. Jamais elle ne retenait rien des villes et de ses déambulations, mais de ce jeudi 19 août à 15 h 11, elle se souviendrait. Boulevard Vauban près de l’hôtel de Normandie, un tressaillement. La perspective de la contre-allée bordée d’arbres auprès de laquelle gisait un oiseau mort… Elle s’avança. L’image persista. Elle secoua si fort la tête pour la chasser qu’elle en vacilla, s’appuya à un platane et tourna le regard vers la façade de l’hôtel mangée par le lierre. Cette sensation d’étrangeté familière. Et un désir d’entrailles à dormir là. Elle traversa la chaussée. Une nausée l’emporta, elle s’appuya à l’un des piliers de l’entrée, retrouvant dans la rugosité de l’enduit quelque chose de celui de la maison d’enfance, et sa blancheur jaunâtre. En pénétrant dans le hall rose thé, la surprise l’étreignit de ne rien reconnaître. A quoi s’attendait-elle ? Foulant l’épaisse moquette, elle s’avança jusqu’au comptoir derrière lequel se tenait une employée au sourire convenu qui pourtant s’inquiéta de sa pâleur. Lui offrit un verre d’eau et l’installa dans un canapé de cuir blanc. Alors elle éprouva la fragilité de sa nuque, un échafaudage de vertèbres aux ligaments enflammés, la douleur intense qui plongeait du haut du dos vers le bras droit. Elle payait son inconséquence. La fatigue venue, elle avait opté pour la prochaine sortie sur l’autoroute, suivi la direction d’Auxerre, luttant par des bâillements contre le désir de dormir qui alourdissait ses paupières. Elle entendait la voix de son père « toujours s’arrêter sur le bord de la route dès que le sommeil vous prend… ». Maintenant qu’il avait franchi le seuil d’un autre monde, ses paroles traversaient le temps plus souvent qu’à leur tour. Elle n’avait pourtant pas suivi son conseil. En mode automatique, à la sortie 19, elle avait quitté l’A6 et emprunté la nationale, suivi le centre ville, garé sa voiture au hasard d’un parking pour respirer l’air frais et marcher dans les rues médiévales. La tour de l’Horloge l’avait ramenée à la guerre de Cent ans, à celle des Deux-Roses, à ces vieilles rancœurs qu’exprimaient encore dans son enfance les Bourguignons de la famille envers les Anglais… Sans doute les maisons à colombages ici comme dans tant d’autres villes moyenâgeuses perturbaient-elles son souvenir… Sans doute se fourvoyait-elle et n’avait-elle jamais mis les pieds ici. A cet instant, dans le canapé blanc, elle s’en tint là. Mais la vision de l’oiseau au pied d’un arbre la tenaillait. Lever les yeux, contourner l’incontournable. Le plafond aux moulures anciennes avouait l’âge de l’hôtel. Etait-ce bien celui-ci ? Elle aimait son côté suranné et regrettait qu’on ait de toute évidence voulu en gommer l’aspect vieillot.

Elle réserva une chambre et donna le nom de son père, « mon nom, pensa-t-elle, celui que je ne porte plus depuis des lustres ». La lourde clé au numéro 47 vieilli dans son écrin d’émail pesait dans sa main d’un poids de passé. Elle emprunta l’ascenseur, assaillie de nouveau par l’image de l’oiseau cette fois dans une boîte à chaussures. « Je l’avais ramassé et devant mon insistance et mes larmes, papa avait cédé. Nous devions reprendre la route des vacances le lendemain, peut-être pensait-il que l’oiseau ne passerait pas la nuit… » Trente ans auparavant, seul un escalier menait au deuxième étage, nul ascenseur alors, elle retrouvait encore en fermant les yeux le moelleux de la moquette sous la main le long de la rampe…

Elle enfonça la clé dans la serrure, mais le ventre noué, étonnée qu’une autre main la tournât pour elle, la volonté de revivre un fragment d’enfance si ancrée dans son chagrin. La première image de la chambre et celle de la colombe de Rosine Wachtmeister au-dessus du lit fut une révélation. Rien qu’elle n’aimât dans ce dessin, la surprise se trouvait dans le symbole de la colombe, des dernières conversations avec son père, de la sensation sur son épaule d’une paix sereine au moment de la cérémonie d’adieu. Dans le grand lit elle s’allongea, cherchant à extirper du fond de sa mémoire ce qui y gisait comme un poids mort. Quand elle se réveilla, le ciel s’assombrissait, par la fenêtre une cavale de nuages fonçait droit sur la contre-allée, ses platanes, et sous la rangée d’arbres, une petite fille ramassait un oiseau tombé du nid des années auparavant. Elle jeta un œil au-dessus des toits de la ville. « J’ai déjà admiré ces toits. J’ai rêvé vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, j’ai fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui me parlait d’ailleurs, j’avais dix ans… » Quand elle redescendit plus tard, la tête moins cotonneuse, l’aspect désuet de l’hôtel ne lui évoqua plus rien. Il lui sembla avoir tout inventé : la contre-allée bordée de platanes, la boîte à chaussures, le poids de la clé. Réveillée tout à fait dans la nuit qu’éclairaient deux lampadaires posés sur les piliers à l’entrée de l’hôtel, elle traversa la chaussée, leva la tête vers le deuxième étage et ses chiens-assis. Elle avait admiré la vue de la ville de sa chambre sous les toits. Elle rêvait encore de vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, elle avait fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui lui parlait d’ailleurs, elle avait dix ans…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Tentative de dialogue

 

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Il l’observe s’installer avec précaution à l’avant de la voiture, se caler dans le siège ; sa maigreur est extrême, elle porte encore une minerve et son cœur bat trop fort. Il l’entend. A moins que ce ne soit son propre cœur. Il voudrait la réconforter, mais que dire quand on souffre soi-même au-delà des mots, il tentera des paroles anodines… il sait que rien ne peut être anodin avec elle pourtant. Quand il démarre, elle se raidit, garde une main crispée sur la portière. « Je roulerai doucement. » Dans une sorte de vide mental, elle voit défiler les immeubles de la résidence, les parkings, les clôtures de bois blanc, la petite école au toit de tuiles romaines, le haut grillage derrière lequel l’enfant l’observait fixement il y a quelques mois, perdue au milieu de la cour et du brouhaha des grands, elle se souvient. « Il y a des jours où c’est impossible. » Sa voix atone répète « impossible ».

Il pense qu’aucune parole anodine ne franchira ses lèvres aujourd’hui. La radio a rendu l’âme, il le regrette ; il aimerait l’entendre chanter, elle, qu’elle sache ce souhait… chantera-t-elle de nouveau ? Très vite, ils ont rejoint la voie rapide, la circulation, elle serre ses genoux à s’en faire mal, elle a porté la main gauche à son cou. Il dépasse un camion et elle crie longtemps ; dans ce hurlement il y a une détresse incommensurable qui lui noue la gorge, il appuie sur l’accélérateur et se rabat sur la droite, tout cela n’a duré que quelques secondes et son cri résonne encore dans l’habitacle. Seul le bruit du moteur couvre le silence quand elle lâche d’un ton laconique « Je veux partir d’ici. » « Lâche cette portière, s’il te plaît. Je resterai sur la droite maintenant. Tu peux me faire confiance. » Dans sa tête à elle, le crissement des roues, le froissement de la tôle, l’horizon qui se renverse, la poussière de la route en été, et c’est encore l’été, l’été dure trop longtemps. Elle hait le soleil.

« Tu n’as pas confiance. »

« Je veux dire : je VAIS partir d’ici. C’est une histoire de place. Je n’ai plus de place. Je ne te demande pas ton avis, je t’annonce que je pars. »

Il garde les mains sur le volant, ses doigts se crispent, il a compris. Partir pour où ? Il n’ose pas la question. Sa vie défaite, où ira-t-elle, et pourquoi ne pas rester près d’eux ? Son désespoir le remplit, depuis toujours ils fonctionnent ainsi, deux vases communicants.

C’est maintenant une route de campagne étroite qui coupe à travers champs, les chênes verts, les vignes, quelques maisons disséminées, au loin les Dentelles de Montmirail, les fils électriques noirs dans le ciel bleu ; elle fixe les poteaux qui se succèdent, elle a vu blanchir ses phalanges, elle sait qu’il pleure.

« La semaine dernière, j’ai téléphoné à la maison. Personne n’est venu. Il y avait les dahlias à repiquer, des papiers à remplir et je ne sais quoi encore. J’ai craqué une fois. Une seule. La semaine dernière. Vous n’êtes pas venus. Aucun de vous n’est venu. » Il est près de midi, elle ouvre la vitre et respire l’air du dehors à grandes goulées, pour ne pas pleurer elle aussi. Le téléphone sonne si peu souvent, il se souviendrait l’avoir entendu. Il pense qu’elle a appelé pendant son absence. Le seul jour où il était absent. Lentement elle tourne la tête vers lui, vers son front immense et interrogateur, vers ses cheveux blanchis prématurément, elle voit la larme sur sa peau cuivrée, il ne lève pas les yeux de la route.

« Le dernier soir avant de repartir, nous avons admiré l’océan, longtemps. Il entourait mes épaules de ses bras et c’est la dernière image que je garde de nous deux. Face au soleil qui s’enfonçait dans l’eau. »

« Qu’iras-tu faire là-bas ? Ton enfance est ici, ta maison, ta vie, la famille… C’est ici que vous aviez choisi de vivre. Nous ne verrons plus les enfants… »

« On m’attend ailleurs. Et peu importe si ce n’est pas le cas. »

Elle a parlé d’un ton froid, au-delà de la détermination, avec un détachement qui le tétanise. C’est sa nouvelle voix, sans modulation, sans passion, sans vie, il pense : « sans vie ». Elle détourne son regard et fixe l’horizon, la main droite toujours sur la portière, la gauche hésitante, en l’air, elle pourrait se poser sur la sienne, sur son bras. Mais elle la coince entre ses jambes.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Aller chercher la voix des vivants

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J’ai retrouvé ta voix. Dans le murmure à mon oreille de ta langue gutturale, tendre paradoxe, une voix pour une langue, ta langue, étrangère à mon oreille, inscrite dans ce décor de bougainvillée rose au tronc lisse et incliné sur lequel s’appuyer, un chant ténu de paroles versées dans la fraîcheur de la nuit, et me revient à l’évoquer, mélodieuse, séductrice, enjôleuse, cette lancinante intuition de dernière fois dans le parfum entêtant du jasmin.
J’ai retrouvé ta voix. Une pluie de grêlons, la succession en avalanche de phrases hachées, de syllabes disséquées pour asséner la sentence, la voix c’est un ton aussi, celui de la colère dont tu t’enveloppes au fur et à mesure que les mots t’emportent. Une voix de tête, qui grimpe froidement à l’assaut de mon désarroi.
J’ai retrouvé ta voix. Une caresse sur mon chagrin. Lente, appuyée, présente entièrement. Que la distance et les hoquets de la liaison téléphonique cisaillent sans atténuer ton empathie.
J’ai retrouvé ta voix. Hésitante, entrecoupée de silences, de longs regards interrogateurs, ta voix désarmée devant tout ce qui semble insurmontable, inextricable, ta voix fatiguée, amère.
Si familière pourtant si absente, musique souterraine de tes messages, de tes mots écrits, conservés. J’ai retrouvé ta voix.

MS

 

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

 

 

La route rouge de Rimbaud

Le sommeil gronde, deux voix s’étreignent, basses, féroces, sous l’oreiller, le cœur fonce au galop. Les voix grimpent dans le ciel sans étoiles qui traverse la chambre. Dehors la chouette hulule comme pour donner le signal mais tout n’est plus que silence – C’est une armée qui se met en route dans un grand barouf d’armes levées, de clairons sonnant, d’ordres jetés – Le sursaut du réveil, près des larmes, inquiètes, debout. Aucun regard dans la cuisine, seuls le haut poêle à mazout, le meuble en bois blanc repeint, la pierre à évier, grise, dans un angle de la pièce, le plafonnier hurlant de toute sa hauteur. Des phares dans la nuit. Et de retour, le visage creux, les cheveux blonds en désordre, le teint cireux d’une morte.

Dans ce moment avant que l’aube pointe son jour blanc, quand le matin sombre encore dans la nuit, que c’est le début de l’été, les placards qu’on ouvre, les valises qu’on claque, les murmures, les allées et venues entre la cuisine et la cour, les pas sur les graviers…, la haute maison veille. Avec la fraîcheur du petit jour, le moteur de la Simca se met en route par précaution. C’est le désir et le regret engourdis de sommeil, les habits qu’on enfile à l’envers, avant de se glisser dans la voiture, à l’arrière, et de poursuivre ses rêves dans le cahot du chemin de pierres. Pour se réveiller à l’approche du Nord, dans un midi gris et bas.

Le chant des cigales et des grillons sonne l’été bleu près du bassin aux eaux mouvantes ridées par l’écoulement de la source. Dans la chaleur, la nature grésille. Le soleil brûle toute tentative de fixer l’horizon. Une seule échappée à la sieste : la dalle de béton froid, à l’ombre du figuier. Là, le regard planté vers le ciel, vers cet avion qui dépose une traînée blanche diffuse, se disent les rêves d’autres vies, loin d’ici, les histoires inventées des petites filles. Le frisson d’une autre origine traverse tout le corps. La mère a des airs de Lana Turner, elle attend à la porte de l’école, la taille enserrée dans une jupe rouge et blanche. Elle est si belle, si blonde. On dit qu’elle a dix-neuf ans. Qu’un avion l’emmènera bientôt. Les tressaillements de la peur figent un instant cette pensée. La mer après le ciel, les murs blancs, les toits plats, le ravin, les coups de fusil.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

 

 

 

14 fois vers le même objet

1 – C’est une mémoire usée à trente-deux soufflets – et presque autant d’années – pour distribuer le travail du mois. Comme un parapheur en plus volumineux, un genre d’accordéon en carton au dos large qui se déplie, se déploie.

2 – Il y a des onglets numérotés de 1 à 32. On pense d’abord qu’il n’y a que 31 jours maximum dans un mois, oui, mais le jour en plus est utilisé pour conserver ce qui devra être réparti, ce qu’on n’a pas encore eu le temps de faire, bien que programmé…

3 – C’était l’objet destiné à faciliter l’organisation du travail, distribué au cours d’un stage Templus chez Apple Computer France. En 1987… La chose a donc près de 30 ans ! Trente ans que je trimballe cet objet parmi mes cartons pour le retrouver sur un bureau ! Un objet qui me parle du temps qui passe, en plus du temps à organiser. Organiser le temps… S’organiser dans le temps. Déployer le temps en accordéon, en remplir les interstices, peut-être soulever certains onglets et découvrir que rien n’est prévu ce jour-là.

4 – J’ai voulu le jeter bien des fois après l’avoir rafistolé encore et encore. Avec du scotch épais, transparent, ou marron. Une photo à l’intérieur. Quelques phrases issues de lectures du moment. Des post-it collés ici et là.

5 – Je le regarde comme un objet que je découvre pour la première fois. Il s’appelle Tri-Classeur. Il est bleu à la couverture granuleuse. Sur ses trente-deux onglets, le n° 10 a perdu son numéro, et le 32 est arraché. J’ouvre le 32 : là sont rassemblées des lettres anciennes, des enveloppes bleu blanc rouge « Par avion », d’autres enveloppes kraft avec de vieilles photos noir et blanc, dentelées. Un monde d’avant. Un travail oublié.

6 – « Le bœuf est lent mais la terre est patiente. »

« Il ne faut jamais retourner sur les lieux qui nous ont envoûtés. »

« Le plus court chemin de soi à soi passe par l’autre. »

« Le bonheur des hommes se situe dans les petites vallées. »

« Ce n’est qu’en risquant heure par heure notre personne que nous sommes vraiment en vie. »

« Il faut se prêter à autrui et ne se donner qu’à soi-même. »

« Vous arriverez le jour où vous cesserez de voyager. »

Entre les proverbes chinois et japonais, Gide, Ricœur, Giono, William James et Montaigne me mettent en garde à chaque ouverture.

7 – Je m’amuse à le déployer, entièrement, la couverture cartonnée bleue face au dos, cartonné bleu. Un accordéon couleur jean délavé… Une tenue usagée avec des dessous roses comme autrefois les gaines des grands-mères. De ce déploiement ne sort que du vent, et seulement dans un son très sourd. Comme un instrument de musique qui serait devenu muet.

8 – Un classeur à 32 onglets où ranger – temporairement, le temps d’une journée, normalement – sous chacun des onglets, les papiers correspondant aux activités du jour… Trente-deux jours soit un mois de trente et un jours, plus un, qui contiendrait tout ce que l’on refoule, repousse, re-programme, et qu’il faudra trier dans cet espace de temps entre la fin du 31e jour et le début du 1er du mois suivant. Souvent, je me décide à jeter ce que je sais que je ne ferai jamais.

9 – Je pense que je n’ai plus rien à dire de ce Tri-Classeur, plus rien à penser de lui, plus rien à en tirer. Il ne me raconte plus rien.

10 – A trente ans, la vie nous appartient. Pourtant, pas de place au rêve dans ma vie à trente ans. Le travail et rien que cela.

11 – Parallélépipède rectangle destiné aux bipèdes qui s’imaginent tout maîtriser.

Accordéon comme le temps qui se déploie.

Trente-deux comme trente-et un plus un. Comme s’il fallait penser si loin…

12 – A l’intérieur, les pages cartonnées sont trouées à deux endroits, deux gros trous où l’on passe le doigt. Et où l’on tombe directement sur la page qui vient nous rappeler qu’il reste encore quelque chose à faire.

13 – Ce trente-deuxième volet me tarabuste. Dans l’idéal, il aura recelé tous les contenus des autres onglets, on y aura placé tout ce qui tombe sous la main et qu’il faudra trier. Il aura en plus conservé l’excédent, tout ce qui déborde, que l’on ne trouve jamais le temps de réaliser et qui se retrouve coincé sous cette 32e page. Je devrais écrire la rhétorique du 32e onglet…

14 – C’est un accordéon bleu qui chante le temps de la vie, des maladies et des ordonnances, des achats et des factures, des voyages et des billets d’avion, des excès de vitesse et des contraventions, des lectures recommandées, des fleurs à rempoter, des anniversaires à souhaiter, des morts à honorer…

Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre.

Avec Valère Novarina

Allemagne, Wetzlar, le diable sur un bout de papier et la clinique disparue ; Marburg, Georgstraße, une maison jaune une voix ; Algérie, Arzew, wilaya d’Oran, toits plats pieds nus sur le béton Chevillard les mauresques et dans les tasses tachées le thé à la menthe Mostaganem le Djebel Sicloun le ravin la menace ; France, Le Cateau-Cambrésis, Nord, chez NEN dans l’ancien Caïffa l’école 22, rue Auguste-Seydoux madame Cloche rue d’En-bas la rampe d’escalier dans les portes les doigts la cuisinière à bois ; Lambersart lait sucré boîte en fer à l’étiquette bleue Pinocchio Rue du Chemin noir Roxane dans sa robe à volants ; Margival rue du Son Milou qui tourne en rond les fraises et les lapins le chemin de l’école Rue du Pont rouge les fermes la paille sur la route Petit Pierre toujours montre ses fesses aux passants Rue de Soissons vol au-dessus d’une moto ; Portes-en-Valdaine Madame Tardieu  au coin d’une rue le cervelas pour étendre le linge ; Pierrelatte, cité du Rocher la piscine municipale Ursule sous la table pleure l’Elastique et le Caoutchouc la chorale et les chants russes ; Paray-le-Monial, le Ragabodot, le coq au vin près du coffre à bois le père Dargaud le téléphone en bakélite noire ; Valréas, route de Grillon le grenadier dans la cour le Tourville chemin de Piedvaurias Traverse du Petit Nice Rue des Ursulines Saint-Dominique le dortoir immense et les cœurs en béton armé les cours de danse la tour de l’Horloge à la charansole le rallye de l’école ; Saint-Paul-Trois-Châteaux, Zouzou la rue du Pialon ; Montségur-sur-Lauzon, la Gentone le chemin de Chabrol la chapelle Saint-Jean l’école l’instituteur fou les pognes à la courge Masbeuf les frères Reboul le château et la princesse morte les ossements des filles de Redon dans les ruines ; Valence la gare rue Denis Papin Institution de jeunes filles rue de la Cécile les errances dans le parc Saint-Victor aux magnolias avenue Victor-Hugo Nourredine et les baklawas…

Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

Caméra subjective

ça tient à rien la liberté, à un coup d’œil lancé à droite ou à gauche, mais surtout surtout, à ce que par hasard, ou non, pas par hasard, mais par expérience, un type, pas n’importe lequel, un flic, un professionnel du regard de l’autre, capte ton désarroi, ta peur, ton malaise, et te coince, ça tient juste à ça, et dans la foule de la gare TGV de Vendôme, ce 2 septembre, y avait justement un flic capable de saisir le regard de L., 25 ans, oh ! presque rien, cet œil de biais autour de lui, venu acheter un billet de train, lui qui trépigne dans la file, hochant la tête comme s’il écoutait une musique mais non, pas d’écouteurs sur les oreilles, non, il se dandine, on le sent agacé par la lenteur du préposé au guichet de la gare qu’il fixe intensément par moments, à moins que ce soit par la petite vieille devant lui qui fouine dans son sac, il doit se demander si elle va finir par trouver ce qu’elle cherche – son porte-monnaie peut-être –, n’importe qui le dirait impatient, peut-être inquiet de louper son train, personne n’imagine que ce gars-là passe ses jours en prison depuis des mois, qu’il purge plusieurs peines et qu’il est libérable en fin d’année, que son casier comporte une dizaine de mentions dont une pour sa participation à l’incendie de l’ancien presbytère et de l’église d’Epiais, parce que rien ne permet de le dire, L. est vêtu d’un jean noir et d’un blouson clair, il porte des baskets nickel, propres, blanches avec des bandes orange, ses cheveux taillés courts, très courts, et là, il profite d’une permission, mais peut-être ce flic qui le repère déjà, de loin, a deviné quelque chose, comme grâce à un sixième sens qui fait dire dans cet instant-même à ses collègues qu’il se passe toujours quelque chose quand ils patrouillent avec lui, et justement il voit L. qui jette cet œil de biais autour de lui, comme – et c’est le flic qui le pense – à la recherche de l’échappée possible parmi cette masse de gens qui traîne sa valise à roulettes, qui se presse plus ou moins, qui se plante d’un seul coup devant le tableau du train pour repérer sa place, qui pointe du doigt, puis jette un œil en l’air pour vérifier la lettre où s’arrêter, juste dessous comme si la porte du train allait s’ouvrir là, devant la marque, là où la maman excédée par sa môme lui file une claque en lui interdisant de bouger d’un pouce – tu m’entends tu bouges plus d’un pouce ou tu t’en reçois une autre – cette masse de gens qu’il bouscule alors qu’il vient juste de décliner son identité devant les flics, il leur dira que de les avoir aperçus, il a eu la trouille, les sept flics, ils se déplacent en patrouille dans le cadre de Vigipirate, et là ils sont trois devant lui, et ils lui demandent son nom, et il répond instinctivement du nom d’un autre, mais ça les flics ne le savent pas encore, il donne le nom du cousin de sa copine, parce qu’il vient de le quitter, un mec bien qui a rien à se reprocher, pourquoi il donne son nom, tout de suite, il pourrait pas le dire, plus tard il avouera avoir « réagi dans l’instant » sans imaginer les conséquences parce qu’il avait deux ans de prison à faire, et quand entre les deux costauds et la femme flic, il aperçoit les chiottes, une idée lui traverse la tête, l’enseigne rouge fluo, ça va vite, il se tortille, il demande s’il peut aller aux toilettes, et à peine la réponse entendue, il se propulse à travers la cafétéria, il regarde loin, pourtant il l’aperçoit la jeune femme blonde qui ouvre grand la bouche avant de croquer son sandwich, une bouche à manger des pains de quinze cents, il n’a pas le temps de la réflexion grossière dont il a l’habitude quand il voit ce genre de bouche, une réflexion de mec entre mecs, mais il y repensera plus tard, il enjambe une chaise, pousse un homme en long manteau de laine vert foncé, qui se rend à sa table un plateau à la main, entend les premiers cris de stupeur des gens qu’il bouscule, on dirait qu’il danse, esquisse des pas de côté, jette les bras en avant, à droite, saute, il est jeune, il est mince et grand, c’est un gros handicap d’être aussi grand quand on veut se faire la malle et qu’on est poursuivi par une bande de flics, parce que les autres lui ont emboîté le pas, c’est la course à travers la cafétéria, mais personne ne tente d’arrêter le jeune, et le jeune L. jette des chaises vers ses poursuivants, ça sera dit comme ça dans le journal, on a l’impression – à lire ça dans l’entrefilet –, qu’il s’arrête, L., qu’il prend les chaises, une par une, et qu’il les lance tranquillement vers ceux qui le suivent, comme dans un mauvais film, et lui le super héros, il vole au-dessus de la foule, il porte un bel habit bleu et rouge, il les salue d’une main au front, et il s’éloigne comme propulsé par des réacteurs, mais là, il grimpe sur des tables, L., toujours balançant ses bras à droite et à gauche, et puis il les ramasse d’un seul coup près du corps et trace à travers la gare, s’engouffre dans le hall, les autres le rattrapent, il entend les pas, il garde les yeux rivés devant lui, comme s’il avait des œillères, son regard est concentré, noir, serré sur son objectif, et son objectif c’est la porte vitrée, obligé de ralentir pour ne pas se la prendre dans le nez, un courant d’air le saisit, il inspire profondément, il est toujours plus rapide que les autres, et devant lui le parking, autrement dit la liberté, dans son plexus un spasme de relâchement, son blouson clair flotte maintenant, il glisse sa main gauche dans la poche intérieure droite, il court toujours, s’empare de la clé de sa voiture, derrière lui ça se précipite encore, c’est un battement de pas amortis maintenant sur le goudron, ça ne crépite plus comme tout à l’heure dans le hall sur le carrelage, un bip, et il agrippe la portière, grimpe sur le siège, met le contact, il n’a pas le temps de tourner la clé, il a une menotte autour du poignet et un flic accroché à lui, il se dit qu’il est con, pourquoi bordel de merde, il a couru comme un dératé devant les flics, pourquoi leur avoir donné un faux nom, pourquoi, « ma détention se déroule sans incident », il leur dira ça aussi, alors pourquoi je vous le demande, et il se le demande encore, mais la frousse, la trouille du flic, tu vois, ça se commande pas et tu te prends trois mois de plus pour usurpation d’identité et rébellion.

 

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Penser directement en termes de structure

1 – Si j’étais ornithologue, j’étudierais la nage en marche arrière des canards sur les bords de la Loire. En hiver. Je repèrerais l’Anas crecca, une sarcelle d’hiver qui niche dans les boires. Je me fierais aux mâles dont le plumage sur la tête conserve en hiver une belle couleur brun rouge à la bande verte soulignée de crème, avec sur le bord de l’aile ce miroir vert et noir entouré d’une barre blanche horizontale. Il faudrait prévoir un déplacement de quelques jours à Orléans ou ailleurs, dans le département, un hébergement proche des bords du fleuve, des jumelles de grossissement supérieur, un appareil photo, une caméra même, et peut-être un affût, ce genre de tenue de camouflage en toile renforcée qu’on appelle blind aux Etats-Unis, avec un filet cache-visage… pour les soirées fraîches. Un carnet de notes, quelques stylos. Mais avant toute chose, être sûre que la période est propice, que les canards n’ont pas encore migré.

2 – Je ne suis pas ornithologue. Il y a peut-être quelque part une publication scientifique racontant cette observation de la nage en marche arrière des canards… Toute une littérature grise disant ce déplacement à l’envers de la norme, tenant compte du courant, ou non… Ce que j’ai dans le regard, dans les oreilles et dans le nez, c’est la poésie des bords de Loire en hiver, le fluffff des pas dans les feuilles, l’odeur âcre de l’humus dans la fraîcheur du crépuscule, et l’image de ces oiseaux qui descendent le courant sans un regard en avant. Qu’apprendrais-je à qui ? aux amoureux du fleuve ? Ah ! avec eux, écouter truffler la sarcelle, et les « cuac » des femelles, et leurs « kekeke » aigus…

3 – Au bout du compte, j’aurais noirci un carnet de notes, j’aurais emmagasiné des dizaines de photos, j’aurais réalisé un petit film (je ne suis pas cinéaste non plus) pris à la tombée du soir quand les couleurs changent et que les sarcelles en ombre chinoise ne sont que des canards comme tous les autres. J’aurais enregistré des sons… Je serais bien avancée, tout déjà a été fait ! Je publierais mes conclusions sur mon blog un matin aux alentours de 7 h, c’est-à-dire une preuve par l’image : les canards nagent en marche arrière sur la Loire, en hiver, IL avait raison, mais aucun texte (pour dire quoi ?) ; les photos et le film, comme un hommage à la Loire et ça se partagerait sur les réseaux sociaux. A cette heure-là, celles et ceux qui se trouvent devant leur ordinateur verraient ou non passer l’information, l’avis de WordPress dans leur messagerie pour qui aurait choisi une notification quotidienne, le message dans le fil d’actualité de Facebook ou dans Twitter à condition que ce fil-là de mes publications n’ait pas été masqué par l’internaute.

4 – J’ai appris que les sarcelles d’hiver ne plongent entièrement que pour se protéger d’un prédateur, mais qui sait si votre regard ne les effraierait pas, malgré l’écran, malgré votre bonne volonté, alors elles s’enfonceraient sous l’eau ou s’envoleraient aussi vite qu’elles le peuvent, et elles sont si rapides et si agiles, ne resterait alors dans votre prunelle que le reflet de votre attente et de vos interrogations.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Ne pas mentionner l’oiseau

Tu ne le vois pas mais le mur blanc d’en face s’écaille et dans l’ombre recrache les tâches jaunâtres des enduits précédents. C’est le pignon d’une véranda surplombée par un toit de plexiglas aux montures rouillées qu’il faudra bien rafraîchir un de ces jours aussi. Derrière, les murs blancs d’autres bâtiments aux fenêtres carrées barrées par des moucharabiehs de fer crient leur décrépitude. Tu ne le vois pas ! Tout ici s’abandonne, tout est abandonné.

La géométrie des bâtiments se fond dans la masse végétale des grands arbres, et le blanc jure sur le vert, et le vert sur le gris des nuages immobiles dans le ciel bleu. Encore huit heures ici à regarder de temps en temps par la fenêtre trembler à peine la cime des eucalyptus. Encore aujourd’hui le silence l’emporte sur l’agitation de la révolution, la nostalgie recule, étudiants et enseignants fuient le campus et se réfugient dans la grève.

Des coups sourds résonnent, impossible d’identifier d’où ils proviennent : d’en face, de cette véranda rouillée ? des bâtiments en contrebas ou de l’intérieur de la médiathèque ? Une Citroën grise est garée sur le parking, juste sous le réverbère, devant cyprès et eucalyptus. La sienne. Tout se prépare alors, il va falloir descendre. Rejoindre les autres dans ces salles sombres qu’éclaire à peine le jour à travers les moucharabiehs.

MS

Ecrit pour l’atelier d’hiver 2015-16 de François BON.

 

La Gentone – Fin de l’histoire

Trois coups de feu viennent d’être tirés, en plein centre-ville.
Un dépôt de livres.
Un tireur embusqué.
Des cris, des bruits de foule.

La radio déverse l’information.

La limousine se dirige vers un hôpital. Le Président est sérieusement blessé.

Le meuble blond, imposant, aux boutons de plastique jaune pâle, crache la litanie
des mots : cortège présidentiel, Dallas, Texas, John Fitzgerald Kennedy. 22 novembre 1963. Un souvenir indissociable de la Gentone. De l’arrivée dans une maison dont personne ne pouvait affirmer grand-chose…

Elle a six ans. Elle associe des images aux mots, des mots aux images, des mots aux mots.

Les livres recèlent des drames et des tueurs retranchés derrière leur tranche dorée.

Il y a des étagères de livres dans cette maison, des bibliothèques aux vitres fermées.

Réécrire l’histoire ?

Une carte IGN, un lieu-dit, La Gentone.
Il y a du gentil, il y a du tonnerre, il y a un prénom : Jean. La suite se déroule malgré soi, vous avez tiré un fil et il vous faudra dérouler la bobine entière. Une bâtisse carrée insensible au mistral qui secoue la campagne et les arbres alentour.

Je ne savais pas que j’y retournerais. Je suis revenue pour le chemin, le champ de lavande, mon enfance là, les mûres blanches, les vieilles revues cachées sous notre matelas… Ce que la vie ici m’a légué, ce qu’elle a frappé de son empreinte, je pensais que l’endroit me le dirait.

Je regarde le ciel, seul le ciel n’a pas changé.

MS

Ciel octobre

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai encore du mal à démêler le vrai du faux…

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Texte et photo : M. Sauvage