Lavandes

Pour toi, Olivier D. !

Je sais bien, titrer sur Lavandes et envoyer une photo de tournesols, c’est pas très logique, mais voilà, c’est la dernière image de mon petit tour dans la Drôme, du côté de Clansayes où je cherchais des lavandes tôt ce matin… Clansayes, le village où je me promenais enfant – Montségur est à deux pas – la marche alors ne s’embarrassait pas de maux de hanche ou de genou ! J’ai retrouvé avec le même bonheur les paysages du passé. Un beau chêne vert posé sur la pierre. Et blés, herbes folles et foins.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Giulia

Photo : Marlen Sauvage

Giulia. Prononcer Djoulia. En France, tout le monde disait Julia, et elle avait fini par abandonner l’idée d’entendre prononcer son prénom correctement. A son arrivée à Paris, Giulia avait vingt ans, l’âge encore de toutes les espérances. Et le rêve de Giulia, c’était de tenir un café. Elle avait quitté son Italie natale, contrainte et forcée par sa mère, la Pia, qui n’avait aucune estime pour cette fille trapue, musclée, au visage fermé. La Pia avait ordonné à Giulia d’aller retrouver sa sœur aînée, Clara, à Paris, alors qu’elle venait d’accoucher de sa troisième fille. 

E mierda, encore une fille, pensait Giulia, quand elle avait appris la naissance. Instinctivement, elle préférait les garçons. Oh ! pas pour les “imbecillités”, non, pour ça, elle était plutôt du genre sainte nitouche. A vingt ans, le seul garçon qui l’avait jamais touchée s’appelait Domenico, et il était mort. Paix à son âme. Il avait déposé un baiser léger comme un battement d’ailes sur ses lèvres de gamine de quinze ans. Elle s’était essuyée dans son mouchoir immaculé arborant une mine de dégoût devant Domenico. Mais quand il lui avait tourné le dos, elle avait sorti le mouchoir, l’avait entrouvert et déposé un baiser à l’endroit où l’autre se cachait. Domenico avait dix-neuf ans, il venait de temps en temps à la ferme aider le frère de Giulia à chaque saison : il taillait les oliviers en hiver, la vigne à l’automne, aidait à la cueillette des abricots, des prunes, des pêches et vendangeait en août. Il déambulait sur sa moto Bugati, on l’entendait de loin et ce jour-là, ne trouvant pas Paolo, il avait entrepris de taquiner Giulia. Farouche, elle s’était soustraite à ses regards, mais il l’avait poursuivie dans les vignes, jusqu’à la rattraper. Elle tortillait son tablier dans ses doigts, soutenant son beau regard noir et c’est là qu’il avait brusquement avancé son cou, puis sa tête et sa bouche et recouvert ses lèvres d’un baiser furtif et léger. Comme lui. Il avait couru dans les vignes, enfourché sa moto et de loin, lui avait envoyé un autre baiser. En cette journée de mai 1948, Giulia se souvenait encore de Domenico. Depuis, aucun autre homme n’avait connu ses faveurs. Domenico était mort un jour de juin l’année suivant les vendanges de baisers, et Giulia avait versé autant de larmes que son corps en contenait, autant que toutes les sources d’un plateau battu par les pluies. Et puis un matin, tout s’était tari et Giulia gardait désormais les yeux secs en toute circonstance.

Ce 9 mai 1948, elle n’éprouvait aucune envie de pleurer. Elle était furieuse. Furieuse d’avoir quitté son beau village perché dans la montagne, entouré de vergers, de tuiles orange aux toits crevant l’air bleuté, pour aboutir dans cet enfer de voitures et d’immeubles. Sa mère lui avait affirmé que Clara habitait la campagne. Et bien pour la campagne, elle repasserait sa mère. Porco dio, ruminait-elle en jetant un œil à droite puis à gauche à la recherche de la stature de son beau-frère Claudio. Enfin, elle le vit, il cria de loin son prénom et elle eut honte, elle qui ne supportait pas de se faire remarquer, et lui parlait fort, avec les bras et les mains, tout en la rejoignant. Cramponnée derrière Claudio qui se faufilait en mobylette dans les rues de Paris, comprimant entre elle et lui sa petite valise en bois, elle eut tout le temps d’admirer les petits troquets avec leurs tables installées au soleil de mai. Trente kilomètres, lui avait dit Claudio, entre Paris et leur village. Elle pestait intérieurement contre sa mère qui avait anéanti son rêve d’enfant : reprendre le café des Locatelli à Lavis. Depuis qu’elle avait huit ans, elle y avait travaillé, ramassant les mégots, balayant, lavant les carreaux avant de rejoindre l’école. Elle était déjà méticuleuse, récurait dans les coins, mettait un point d’honneur à ce que tout brille. A l’âge de dix ans, elle s’était occupée des verres, à la demande de la patronne. Elle les essuyait minutieusement dans le torchon rêche, avant de les suspendre à l’envers dans les encoches de bois. Quand elle en avait terminé, elle admirait son travail, le nez en l’air, et Madame Locatelli la ramenait brutalement à la réalité. Il restait à laver par terre avant de filer à l’école. Elle avait tellement travaillé, pendant si longtemps, dix ans, qu’elle avait envisagé la suite des événements ainsi : les Locatelli vieilliraient, ils lui demanderaient un jour de tenir le café, elle leur laisserait leur logement et n’occuperait que la petite chambre à l’étage, sous les toits, elle leur remettrait le revenu du café et des extras, les petits repas qu’il fallait parfois confectionner pour les ouvriers le midi, et elle leur demanderait seulement de quoi se nourrir et s’habiller. Point final. Chaque mois, la mère Locatelli lui remettait une pièce pour ses services, elle la déposait dans une anfractuosité du muret le long du chemin du retour à la maison. De temps en temps, quand elle en avait le temps, elle tirait le petit sac de tissu qu’elle avait elle-même cousu dans deux vieux mouchoirs, et elle comptait son trésor. Un jour, il fallut enlever une pierre du mur pour cacher un deuxième sac de pièces. Elle puisait parfois dans son pécule pour s’acheter un magazine qu’elle planquait sous son matelas avant de le jeter dans le poêle. Puis sa mère l’avait surprise trifouillant dans sa cachette, elle avait subtilisé tout son argent et l’avait distribué le soir à table à ses frères pour qu’ils s’achètent du tabac. Giulia avait crié mais elle avait reçu une torgnole. A dix-huit ans, vous rendez-vous compte. Alors elle avait quitté la cuisine pour rejoindre la chambre qu’elle partageait avec deux autres sœurs et on ne l’avait plus revue aux repas. Sa mère se contrefichait qu’elle mange ou pas. Giulia mangeait les fruits du verger en été, les raisins de la vigne à l’automne, du pain qu’elle fauchait la nuit pendant que tout le monde dormait. Elle avait appris à dompter sa faim. A vingt ans, elle était mince comme un fil, et un peu plus agréable à regarder. Mais elle savait travailler, et de cela elle était fière au-delà de tout.

Quand sa sœur s’était mariée avec un gars du pays, elle l’avait enviée au début. Enfin une qui quittait la maison pour fonder son propre foyer. Mais quand Claudio avait parlé d’aller vivre en France ou en Belgique, Giulia avait décrété qu’elle n’épouserait personne s’il fallait ensuite dépendre de son mari comme elle de ses parents. Non merci.

(à suivre, peut-être)

Marlen Sauvage

Et finalement, j’ignore tout d’eux…

1 – Un sourire qui découvre quelques dents, un sourire que dessinent des lèvres fines à peine ourlées d’une carnation plus cuivrée que le teint du visage.

En son for intérieur : un gant de boxe écrase la figure figée d’une déesse aux yeux mornes et au visage blafard, sans que la silhouette imperturbable s’écarte de son trône doré, l’épée dans une main, la balance dans l’autre.

Après avoir eu la confirmation que la protection des hommes qui sortent était bien assurée, il a fait un tour par les cuisines pour vérifier la préparation du repas et le ravitaillement en eau, sa tournée habituelle avant la paperasse à enregistrer et à répondre.

…ce que j’aurai fait pour elle… entrer dans une église… quel abandon… le village entier déserté… pourquoi exactement… pourquoi je suis là… pour elle… prier… quoi dire… comment… elle m’a pas appris ça… mais je lui raconterai que j’y suis allé… la petite église de Yun Lai… pour la rassurer… prier… pour elle… ma petite mère du nord… pour que tout ce bordel cesse… m’agenouiller… oui… et ce Christ qui me regarde depuis sa croix… que dit-elle, elle ?… je n’ai pas les mots… aucun Pater, aucun Ave, j’ignore tout… ce que tu me demandes est au-dessus de mes forces… c’est le vide… je ne sens rien… je n’entends rien… pourquoi cette furie alors, si je dois te demander quelque chose… je n’entends rien… est-ce qu’il lui répond à elle… comment est-ce qu’elle a pu croire à ces foutaises… 

2 – Dans le visage allongé le menton se creuse en son milieu faisant écho à la courbure de la lèvre supérieure que vient surplomber un nez long et fort.

En son for intérieur : un sommeil de pluie de plumes s’étend sur la vallée, d’en haut, il la voit, endormie et sereine, la chevelure en feu.

C’est la fin de la répétition, il ferme les yeux un instant, éprouve encore dans son corps les sonorités de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, il replace méticuleusement l’alto dans son étui avant d’avancer lentement de son pas allongé vers la sortie.  

Et si le corps de ce noyé était le sien, je ne peux pas le croire, ne plus y penser, attendre les résultats, à aucun moment, je n’ai cru qu’il pourrait passer à l’acte, et si ce n’était pas ça, comment le dire à Y., à qui est-ce qu’elle reprochera la dernière discussion, le dernier conflit, sinon à moi ?

3 – On ne voit que ses yeux, immenses, dans l’ovale de son visage, des yeux noirs qui cisaillent le regard de l’autre quand elle est offensée.

En son for intérieur : une biche fuit à travers les bois, et la mène jusqu’à l’homme qu’elle n’a cessé d’apercevoir dans ses rêves.

Pour la énième fois, elle fait répéter aux enfants leurs leçons pour le lendemain, pour la énième fois, elle hurle sur l’aînée qui ne retient rien, et sur la deuxième qui a encore placé des invités au milieu de la rallonge de la table dans son devoir de géométrie. 

Si je lui dis pour le courrier, je suis obligée d’y aller, tandis que si je…, non c’est compliqué, il finira par le savoir, oui, je vais me présenter, et puis ce serait l’occasion pour moi de sortir d’ici, il faut absolument que je quitte cette maison, tant pis si ça bouscule notre vie et ça va la bousculer, c’est certain, ils parlent de gardes de nuit… je n’ai rien à perdre, je lui montre le courrier ce soir, je lui dirai ma décision, il sera forcément d’accord, on a besoin de cet argent…

Marlen Sauvage

Sixième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont .

Conversation

Photo : Marlen Sauvage

Dans le salon de thé, un couple et son enfant perchés sur de hauts tabourets de bois clair déjeunent en devisant. Le papa porte une kippa noire, posée de travers sur le haut du crâne. C’est un miracle pour moi qu’elle tienne ainsi posée. La petite fille a conservé son manteau bleu marine et son bonnet rouge, façon béret à hauts bords, et avale son chocolat les mains serrées autour de la tasse de porcelaine, en levant de temps en temps ses grands yeux marron vers son père. Le père de dos me cache la maman. L’un et l’autre s’adressent à l’enfant, d’une voix douce, gentiment. Conversation d’adultes d’où elle n’est pas exclue. Le salon de thé affiche une pancarte blanche et rouge, garantissant les produits casher, je lis « casherout » sans savoir bien si c’est un nom ou un adjectif. Ici on vend du bordeaux casher en boîte de bois, à 25 € les trois bouteilles. Et des gâteaux orientaux plus ou moins mielleux, plus ou moins orange ou jaune, à 1,50 € l’unité. Mais aussi des croissants, d’énormes pains au chocolat dont je me demande comment la jeune serveuse peut y résister. J’en déduis que la petite famille est une habituée des lieux. Y déjeunent-ils tous les dimanches ? La petite fille au béret rouge gardera-t-elle le souvenir de ces chocolats chauds avalés autour d’une petite table ronde, sous le regard protecteur de ses parents ? Il a de longues mains fines, presque osseuses, des mains de musicien, de violoniste peut-être, ou de pianiste. Elles volent un instant au-dessus de la table, accompagnent ses paroles, je n’entends pas ce qui se dit, un rire fuse, un rire qui teinte autrement la scène, celui de la maman, qui, s’écartant de la trajectoire, laisse seulement apparaître une chevelure brune bouclée. La fillette interroge son père du regard mais il baisse la tête et c’est un silence long qui s’installe. Il n’y a plus que le dos du père, large sous la parka, le cliquetis d’une fourchette sur une assiette, et les grands yeux de la gamine. Après le déjeuner ils marcheront dans le parc voisin, la petite les devancera, sautillant d’un pied sur l’autre, se retournant parfois pour vérifier qu’ils la suivent toujours, ils poursuivront leur conversation animée, s’écartant parfois l’un de l’autre, se questionnant d’un mouvement de tête, et se rapprocheront, lui l’enlaçant du bras gauche, brièvement pourtant, car elle se dégage de son étreinte enfonçant les mains dans les poches de son manteau, avant de courir vers la petite, de ramasser à terre une barrette qu’elle lui remet dans les cheveux, tandis qu’il n’imagine pas un autre enfant parmi eux, celui qu’elle lui réclame depuis des mois, que ses épaules d’un seul coup s’affaissent à l’idée de la perdre, elle, sa belle jeune épouse au front buté, à l’allure si déterminée.

Marlen Sauvage

Quatrième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont 

La foule…

Photo : Marlen Sauvage

Guérande, place de la collégiale Saint-Aubin, sous le regard égaré des gargouilles et la voûte exagérément bleue pour un ciel de Bretagne, c’est une petite foule qui se presse devant les étals du marché hebdomadaire ; on dirait des pions baladeurs, traînant ici et là leurs pieds et leurs corps dans un dédale d’éventaires, disparaissant et réapparaissant au gré de leur déambulation sous les parasols multicolores ; l’horloge affiche dix heures ce 26 septembre ; la maraîchère la tête sous son banc réarrange les cagettes, évalue ses ventes, d’un geste elle dézippe son gilet matelassé qui lui tient chaud soudain, jette un œil par-dessus son ombrelle couleur mastic – estime peut-être que les clients viendront maintenant – et replonge le nez dans ses sacs plastique quand un homme s’approche un panier rouge rempli d’oranges et le lui tend dans un sourire, le temps d’échanger quelques mots sur la météo, premier sujet de conversation et que dire d’autre d’ailleurs ; de l’autre côté de l’allée, une jeune femme en blouson bleu roi croise une femme en blouson rose suivie d’un homme en blouson de cuir marron ; un passant en bras de chemise, les mains dans les poches, les pieds ancrés dans le sol, jambes écartées, suit des yeux le défilé des blousons ; on se hâte vers l’entrée des halles colorées de banderoles verticales – Boucard Bernard producteur maraîcher, laiterie du Menhir, Poisson marée distribution Nathalie et Christophe, Earl du Cormier… St-Molf ; ici on favorise les circuits courts, on achète aux producteurs locaux, les radis côtoient la rhubarbe, les tomates anciennes et la salade frisée, les carottes et les blettes, ça respire la fraîcheur et le rire d’une femme poussée dans une chaise roulante par son mari sans doute, à la moustache altière, joyeux dans son pull rouge ; on ne se bouscule pas dans l’allée, on se reconnaît, on s’interpelle parfois, et l’on traverse ainsi le marché couvert pour retrouver le dehors et le jour ensoleillé ; quelques clients sirotent un verre de vin ou une bière aux tables dressées à l’extérieur par la brasserie voisine ; ça sent la crêpe ou la galette, un petit gars aux joues roses lève les yeux vers sa mère, du caramel au coin des lèvres et un sourire ; un vendeur de parapluies regarde renfrogné un groupe de personnes tirant cabas à roulettes, portant paniers remplis de victuailles, deviser gaiement dans la chaleur matinale, déclarée maintenant, tandis que l’on s’écarte de la place pour s’acheminer vers une porte ouverte dans les remparts sur la ville au-delà du boulevard, et alors que les forains tentent sous leurs parasols jaunes ou bleus d’attirer le regard vers les nappes, les sacs à mains, les pas portent le long des maisons de granit, austères, aux volets blancs, quand résonne un air local – les bombardes sonnent derrière un grand portail, une fête se donne, et les invités continuent d’arriver, ils entament une danse petits doigts crochetés et en rythme dessinent des 6 d’avant en arrière et d’arrière en avant, les sourires éclairant les visages, on se déplace en sautillant à petits pas, une enfant blonde dans sa tenue vermillon s’est glissée entre deux adultes et suit le mouvement, elle a quatre ou cinq ans, Amazing Love inscrit sur le T-shirt, perturbe un instant la ronde qui s’exclame et l’admire, les sonneurs n’ont pas arrêté de sonner, les talons claquent sur le plancher marin, un homme d’une quarantaine d’années, lunettes de soleil sur le nez, photographie la scène en souriant, il doit s’agir du père de la gamine ; la maman, elle, a été nommée quand la petite a intégré le cercle de danseurs, c’est une fine dame en jupe de suédine marron glacé, bottines assorties, collants foncés sur des mollets galbés, près d’elle d’autres jambes fines aussi, enfermées dans un jean foncé, les pieds dans des baskets blanches, marquent aussi la cadence, tandis qu’un homme que l’on appelle Pascal, de loin, Pascal, Pascal, à la tienne !, abrité sous l’auvent sirote un pastis, accoudé à une table haute, ronde, métallique – le long du trottoir, après le portail et la fête, dans les rues plus tranquilles on déambule encore, mobile collé à l’oreille, tandis que les vitrines reflètent les passants, sous le regard éteint des lampadaires.

MS

Troisième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont

Celles qui…

Collection personnelle Marlen Sauvage

Celle qui n’est nommée que dans l’acte de mariage de son fils Louis ; celle qui, née en 1660 morte en 1736, porte le n° 1045 dans la généalogie familiale ; celle qui avait pour témoins de naissance son père jardinier et son oncle meunier ; celle qui s’appelait Marie, se faisait appeler Catherine, se marie enceinte en janvier 1813 et meurt en couches après avoir donné naissance à un garçon ; celle qui décède rue de la Bonnette en son domicile à deux heures du matin ; celle qui « fait la marque » – une croix – au bas de son acte de mariage ; celle qui était l’aînée d’une fratrie de treize, six filles et sept garçons ; celle qui, fille-mère, épouse un veuf de trente-cinq ans son aîné, père de quatre enfants, puis se remarie avec un homme deux fois veuf, père de six enfants ; celle qui n’est pas née à Lugny entre 1813 et 1822, ni à Nochize ; celle qui se fait assassiner dans son appartement de Lyon, laissant supposer une vie sulfureuse ; celle qui, née le 17 nivôse an XIII, fileuse dans le Nord, savait écrire ;  celle qui avait deux sœurs qui portaient le même prénom qu’elle ; celle qui, née avec la Terreur, grandit sous Napoléon, fête ses vingt ans au moment de son abdication, se marie après les Cent-Jours, vit sous Charles X et la Deuxième Restauration puis connaît la Révolution de 1830, avant la Seconde République ; celle qui, adolescente et solitaire, fuit la maison pour marcher au bord de la Belleuse qui traverse le village, alimentant les trois moulins à blé ; celle qui file le lin et le coton pour les marchands locaux de la région, entonnant de vieilles rengaines d’avant 1789, des airs traditionnels ou encore MalboroughAnnette à l’âge de quinze ans ; celle dont le cousin germain délaissé admirera durant des dizaines d’années – sous le regard exaspéré de sa femme – la photo qu’il avait conservée d’elle, accoudée à la margelle d’un puits ; celle qui aime la fantaisie et agrémente les robes d’une lavallière au corsage, le bas d’une jupe d’un galon ou d’une broderie discrète ; celle qui réalisa qu’elle avait épousé son beau-frère, le fils du deuxième mari de sa mère, quand cette dernière se remaria ; celle qui quitta la ferme parentale, à vingt ans, enceinte du commis, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux.

MS

En réponse à la deuxième proposition du cycle d’écriture que propose François Bon cet hiver intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Pour rejoindre l’atelier, c’est par . Les textes des autres auteur.e.s ici.

Ton visage… un regard

Wetzlar, tu y retournes quarante-cinq ans plus tard ; la caserne est toujours là, de l’autre côté de la rue où tu vivais avec ta famille ; on ne saura rien d’autre que les économats où ta femme allait faire ses achats, l’aînée de ses filles à la main, la plus jeune dans son landau ; la maternité a disparu ; tu le constates avec un brin de dépit dans la voix, tu tenais tant à tout montrer de ce passé qui se dérobe à la mémoire ; sur place, tout te semblait possible ; ta femme, elle, se souvient quand même de ta voix d’instructeur qui dépassait les murs d’enceinte ; tu détournes la tête pour ne pas rencontrer l’objectif. 

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Les lunettes… quelle injure au visage dans les années 60 ! ; ces loupes sur tes yeux qui te donnent un regard dur, froid et en même temps insaisissable, avec leur monture noire épaisse, qui obscurcit ton visage pointu, émacié, cuivré malgré le noir et blanc de la photo; ce que l’on n’oublie pas d’une carnation, d’un grain de peau, d’une ride creusée au large de la bouche, de part et d’autre, et qui découpe le menton. 

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Sur les dernières photos, la tête toujours un peu penchée, ton regard accompagne ton sourire ; même tes yeux rient ; quelqu’un devait t’amuser, se moquer gentiment de toi ; on pouvait tout oser ; avec la vieillesse et la maladie, tu avais remis à sa place l’essentiel de la relation.

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On cherche des ressemblances… oui, ce visage anguleux et pointu, c’est bien celui de ta mère.

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Elle commençait à l’oublier quand dans un rêve elle avait traversé son visage ; la force de l’image persistait au réveil mais il fallait encore fermer les yeux pour ne pas risquer de le perdre ; son visage lui parlait de loin ; elle le surplombait, elle avait plongé en lui et l’avait traversé ; elle se dit qu’on ne perd pas que le visage, on perd aussi la voix.

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Les yeux perdus au plafond, tu évoquais ta mort prochaine, la possible rencontre avec ton propre père ; une perplexité douloureuse inscrite dans tes traits ; mais de peur, non, pas l’ombre d’une crainte quelconque à affronter la mort ; tu aurais juste voulu vivre encore quelques années ; tu aurais juste voulu changer la donne de départ ; les cigares qu’à six ans ton père te mettait dans la bouche ; les gauloises troupes fumées durant l’armée ; oui mais voilà, on ne pouvait pas revenir en arrière ; il fallait assumer la vie et le reste de vie à venir ; et dans un haussement de sourcils tu exprimais ton acceptation.  

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Ses oreilles larges, de plus en plus décollées avec l’âge, étaient source de moquerie ; elle lui avait écrit un jour au dos d’une photo où il posait élégamment avec sa femme :
« Ouah ! Sur celle-ci tu es beau, tu ressembles au prince de Galles !* » ; et sous l’astérisque, elle avait ajouté : « à cause des oreilles. »

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Tu conduis sur cette route de campagne étroite qui coupe à travers champs, les chênes verts, les vignes, quelques maisons disséminées, au loin les Dentelles de Montmirail, les fils électriques noirs dans le ciel bleu ; elle fixe les poteaux qui se succèdent, elle a vu blanchir tes phalanges, elle sait que tu pleures ; elle ne peut qu’apercevoir ton profil ; sans chercher à te regarder, son œil te devine ; à sa gauche, elle ne voit que les muscles de ta mâchoire ; tu serres les dents quand elle te dit qu’elle s’en va ; plus tard, une larme brille sur ta joue. Ce qu’elle savait de toi.

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La sage-femme vient de quitter la chambre au 70, rue de Montay ; il est cinq heures du matin ; Eugénie tient son fils dans ses bras, tout contre elle ; épuisée, elle admire son bébé; « Tu en as de beaux cheveux noirs et de belles frisettes ! », murmure-t-elle en effleurant des lèvres le petit front duveteux ; elle a vingt-deux ans, elle est tisseuse chez Seydoux ; son père, Zéphir, a pleuré dans la cuisine quand il a appris que le père de l’enfant refusait de le reconnaître ; et puis, il a dit à Eugénie : « T’in fais pos m’file, aveque t’mère, nous soign’rons t’in brayou comme si chéto l’not. »

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Sur le lit blanc, sa main gauche reposait, inerte ; c’est ce qu’elle vit d’abord en essayant d’entrer dans la chambre d’hôpital ; l’angle d’ouverture était insuffisant pour qu’elle distingue son visage ; livide, elle poussa d’un seul coup la poignée pour ouvrir en grand la porte mais celle-ci heurta un obstacle et revint immédiatement vers elle ; dans cet espace temps que contenait un angle de 50 ° ; dans ce mouvement de porte violent et désespéré, c’était comme un clin d’œil de la mort à la vie ; elle perçut quelque chose de sa peau ; elle avait viré au gris.

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Un jour on se regarde dans un miroir et on y voit le regard du père ; pas seulement la couleur des yeux similaire, ce bleu légèrement turquoise aux grains mordorés ; mais un questionnement sans réponse. 

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Ton visage finalement pour moi, c’est ton regard. 

Marlen Sauvage

En réponse à la première proposition du cycle d’écriture que propose François Bon cet hiver intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Pour rejoindre l’atelier, c’est par . Les textes des autres auteur.e.s ici.