les dix-huit secondes d’Artaud

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« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo », ses yeux vont de la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, à la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun, cela lui semble si loin 1944, mais c’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende – Le château de la Guette – un manoir plus qu‘un château, irait-elle jamais là-bas et pour quelle raison se dit-elle aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons, le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de sa grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… », elle imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec le père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, il n’a pas dix-huit ans, le camion des FFI à vingt mètres, elle s’est rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans son dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songe-t-elle, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre, les gars dans la chambrée s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près, elle ne sait quoi penser de sa tentative de retrouver ce passé qui ne lui appartient pas, ou si peu, elle cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de son fauteuil, le chat vient se pelotonner sur ses cuisses et elle écarte le bras pour continuer sa lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades », la même fin toujours à toutes ses lettres, et l’énigme toujours de ce personnage.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

Vous y pensez, vous ?

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Quel beau souvenir que celui attaché à ce livre collectif né d’une proposition d’écriture de François Bon durant un atelier d’écriture en ligne ! Il rassemble 89 textes (certains auteurs ont contribué plusieurs fois !) sur le thème des… escaliers, lieu propice aux rencontres avec d’autres escaliers, des carrefours, des odeurs, des personnages, des frayeurs, des voix, des humeurs… Un vertige de textes que l’on traverse posément ou en courant – il y a des paliers parfois, avec un christ en croix, un espace où souffler, des paliers qui ouvrent sur des pièces ou des paliers sans porte –  et l’on grimpe ou dévale, on se faufile dans des bâtisses, ou dehors en pleine nature, dans l’univers des unes et des autres, une main sur la rampe, le cœur battant. Il suffit de s’y risquer…

Marlen Sauvage
(Ma contribution est ici)
On ne pense pas assez aux escaliers
@2017, Tiers Livre Editeur

 

Ah vous ne connaissez pas Bréhier ?

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(pour attraper son personnage en relief, dit François Bon)

Ah ! vous ne saviez pas… pour Eve ? Oui ça semble étonnant au premier abord… vous dites une grande dame… hmmm… le fait qu’elle n’ait jamais finalement porté de jugement sur quiconque, jamais un mot de trop, un mouvement d’humeur… rien à saisir de ce qu’elle pouvait penser vraiment des frasques des uns et des autres… on peut l’interpréter autrement vous savez… mais elle ne pensait rien dis-tu, oui sans doute as-tu raison…  ton côté positif… Une belle femme intelligente peut-être un peu dédaigneuse avec son mari quand on y pense… non ? un beau couple pourtant… deux familles exemplaires… Ces photos d’eux partout dans la maison… jeunes et moins jeunes… sans enfant oui… ah vous l’ignoriez ? Le jeune homme n’était pas son fils, non… Toujours présent oui… une très belle maison… le top en matière de design… des voyages en veux-tu-en-voilà mais c’était son métier me direz-vous… Paul l’accompagnait souvent, très souvent, jusqu’à ce jour où il s’est blessé à l’aéroport et cette froideur, ce mépris qu’elle a eu pour lui… J’étais là oui ! On voit que vous ne l’avez que peu côtoyée… De là date je crois cette première rupture car il y en eut plusieurs… Mais intelligence ou duplicité que faut-il penser ? Ils se satisfaisaient de ces apparences non ? Une grande dame… encore ! Elle jurait comme un charretier vous savez et vous l’auriez entendue, vous auriez sans doute vu les choses un peu différemment… Monika a raconté cet épisode de la disparition de son cousin le jeune Eric vous voyez de qui je parle et sa réapparition soudaine dix-huit ans plus tard, le flegme de Eve… comment ne pas imaginer le pire alors… Liliane, enfin, tu remues la tête dans tous les sens mais tu étais troublée ce jour où… enfin… la poupée dans le tiroir tu te souviens, avec la ficelle et ce récit qu’elle avait donné de sa fabrication, surtout de ses pouvoirs… Ne me dis pas que tu n’as pas douté à ce moment-là ?… Ah ! vous ne deviniez vraiment pas pour Eve ? Parce qu’ensuite, quand vous réfléchissez, quand vous repensez à des situations, que vous vous remémorez des détails au cours d’une soirée ou d’un voyage, ou d’une discussion, vous voyez… Il y a toujours un moment où vous vous dites que vous l’avez su… cette intuition qui vous taraude sur le moment et que vous oubliez ensuite… parce que ça vous semble ne pas coller avec le personnage… Vous étiez là pour les cendres qui avaient envahi la terrasse… Vous souvenez-vous ce qu’elle disait en les ramassant ? Vous voyez… c’est clair pour vous aujourd’hui… et le jour où elle partait au débotté pour l’Argentine, Stéphanie, tu la revois ? Qu’est-ce qu’il fallait voir là, à ce moment que nous n’avons pas deviné ?… mais quoi… elle n’est pas si différente de tous ici… non ? Son film favori, elle l’a vu dix fois, c’était L’amant de Lady Chatterley ou l’homme des bois ! Elle trompait son monde mais qui ne s’est pas fait la réflexion franchement qu’elle fuyait faussement l’admiration de ce jeune homme ?… Enfin… il était attentif au moindre rictus ! Elle tentait de rester impassible, mais… oui ! Aline, toi tu la devinais aussitôt je me souviens comme elle t’en voulait, comme elle se déchaînait sur toi rien qu’à voir ton sourire… Cette famille quelle s’était inventée peut-être… non… tu penses que non… d’accord… ils sont tous morts, alors ! c’est facile de gloser…  elle avait des convictions, certes, on peut afficher des convictions et vivre en dehors… Tout le monde plaint Paul aujourd’hui mais posez-vous la question, pourquoi ?

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Abbaye de Saint-Papoul, bas-relief attribué au maître de Cabestany)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

tout Mauvignier en une seule phrase

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il y a tout ce qu’on échafaude, et parmi ce qui se raconte, ce à quoi personne ne veut croire mais qui ne surprend personne une fois avéré ; cette fin-là comme une fausse surprise : l’arrivée du printemps au fond d’un vallon, une tache claire près du ruisseau quand l’hiver depuis plusieurs mois se terre dans ses teintes gris violet, dévoilant ses arêtes de roche brûlée sur les reliefs et dans les combes (et les traces dans l’humus du sous-bois comme un corps traîné, rien à voir avec le labour profond des sangliers), le blouson vert, puis le cadavre qui ne peut appartenir qu’à L., elle que plus personne n’aperçoit depuis des semaines longeant les routes et les chemins, les cheveux noirs embroussaillés, dans sa robe blanche devenue haillons gris, de vieilles tongs aux pieds, s’échappant dans les fourrés à l’approche d’une voiture, à l’approche de tout individu faisant mine de lui parler, de lui offrir à boire ou à manger, cette enfant du pays connue de tous (même des nouveaux arrivants, prévenus de sa possible intrusion un jour chez eux, au hasard de leur absence), qui connaît la montagne comme sa poche, qui tourne autour des maisons, repérant les voitures garées momentanément ou non, casse un carreau ici, pousse une porte là, escalade les murs, grimpe sur l’escabeau abandonné contre un cerisier jusqu’à la saison prochaine, le tire sur le sol à hauteur de la fenêtre ; agile comme un chat et mince comme une anguille, s’engouffre dans le secret de chaque bâtisse oubliée de ses habitants pour un temps qu’elle ignore, et de son pas dansant, visite chaque pièce, fouine dans les armoires, s’allonge sur les lits, caresse les fauteuils en chantonnant, ouvre les frigos, les congélateurs, en énumère le contenu, pensive ; revenue ce soir-là dans sa maison favorite (il y a longtemps qu’elle y a mis les pieds) où elle a, de l’extérieur, repéré l’ordinateur caché derrière le rideau, elle a envie d’un film, pianote en s’asseyant sur les coussins du canapé, reste sur le qui-vive toutefois, marmonne de temps en temps, son œil noir scrute vite la pénombre, elle se détend, rassemble ses pieds sous ses fesses, se réchauffe sous le plaid orangé où elle a vu si souvent la mère de Romain se recroqueviller, s’assoupit un moment, se redresse brutalement, secoue la tête, devine la présence d’un animal, un matou surgi de la chatière, tente de le faire fuir en soufflant vers lui mais il a ses habitudes et la dédaigne de toute son arrogance féline, trottinant d’un pas pressé ; à sa maigreur, elle devine la femelle allaitante partie retrouver dans la chambre voisine ses chatons laissés là le temps d’une chasse ; maintenant elle fouille dans les mails, et ce qu’elle lit ne lui plaît pas, à la moue renfrognée du désaccord succède la froideur de la colère, elle arrache d’un coup vif le pansement sali qui recouvre son œil gauche, laissant échapper un cri aigu comme celui d’une souris surprise par un piège ; l’horloge vintage en métal affiche cinq heures et l’hiver le jour tombe tôt de ce côté de la vallée, sa silhouette maigre se profile telle une ombre dans la maison depuis plus d’une heure, elle voudrait allumer dans la cuisine, mais craint d’être repérée bien que la maison soit en bout de hameau ; elle ouvre un tiroir, écarte deux serviettes de table dans leur rond de couleur (elle aurait aimé cela avoir son rond de serviette ici ou ailleurs, dans une maison, il y a longtemps), trouve des allumettes et quelques photophores qu’elle dispose en rond sur la table basse devant elle, soupire tandis qu’ils diffusent une lumière tremblotante ; elle a ouvert le gaz, fébrilement cherché une casserole (les yeux dans le vague elle voit défiler des images d’avant, quand ils jouaient à s’aimer comme des adultes), attrapé un paquet devant elle, (se souvient de leur angoisse de voir débarquer Paul ou Céline), déchire d’un coup de dents le sachet de spaghetti et le jette entier dans l’eau bouillante, sans apercevoir la paire d’yeux qui la suit dans le halo de lumière, derrière le fenestron au-dessus de l’évier, qui voit suinter son œil abîmé qu’elle essuie d’un revers de main tout en surveillant la cuisson des pâtes, la paire d’yeux qui la regarde se passer la langue sur les lèvres, danser d’un pied sur l’autre, se saisir d’un blouson vert chevauchant le dossier d’une chaise, dévorer en quelques minutes la plâtrée à même la casserole, lâcher celle-ci dans le bac en inox, ouvrir le robinet, boire au filet d’eau, retourner vers le coin de salon, pieds nus, ses tongs crasseuses traînant près du canapé sur lequel elle se vautre à plat ventre avant de s’étendre sur le dos, les bras sous la tête – tandis que du regard elle fait le tour des murs, s’arrête sur les photos de son amour d’enfance, placardées dans le désordre avec celles de sa sœur – Romain et sa compagne, Romain et ses amis, Romain et son enfant, (Romain adossé au buffet jaune décoré de frises fleuries, Romain attisant le feu dans la cheminée aux tuyaux argentés, Romain glissant un CD dans le lecteur, Romain aux lèvres sensuelles posées sur les siennes), et elle, tournant la tête vers le miroir pourrait y surprendre le regard posé sur elle, mais elle a les yeux perdus d’une somnambule, ébauche un rictus de tristesse ou de colère, se lève brusquement, crache sur les photos, referme l’ordinateur d’un geste violent avant de souffler toutes les bougies d’un seul coup en grommelant, et c’est un pas claquant sur le carrelage qui l’alerte, trop tard, que quelqu’un a fait irruption dans la salle, sans qu’elle ait entendu un bruit de clés, l’homme tient dans sa main gauche la porte d’entrée ; désarçonné, il la reconnaît, l’appelle, s’avance vers elle qui hurle, l’esquive, s’engouffre dans la nuit ; L., L., L., c’est moi, Paul, tu ne crains rien, reviens, mais ses appels se perdent dans le froid sans atteindre L. qui court en tous sens, se griffant aux branches, se tordant les pieds dans les accrocs du terrain, harcelée par les bogues de châtaignier ; haletant comme un animal, affolée par le souffle qui la poursuit, la frôle ; accrochant son blouson vert dans le sous-bois de cette nuit noire, furieuse après elle, et aucune lune pour éclairer sa fuite, son ascension vers le sommet de la montagne où une clède lui tient lieu de refuge ; quand elle entend le chant de la chouette hulotte à son passage, près du chêne rouvre qu’elle reconnaît, soulagée, d’un battement de cils, c’est peut-être là, à cet écart imprévu, parmi tout ce qui se raconte…

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Vallée cévenole, janvier 2016)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

Onze fois trois trente-trois

 

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Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître, le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu, et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente… et lui qui revient de l’enfer.

Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche, elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé, qu’elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur ; il n’ira pas jusqu’à treize ; toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres mais comment s’assurer de sa fidélité ?

Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio, comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité, deux personnes inconnues.

Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement, il écrira, un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années… noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements, toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents, son regard est vitreux, qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

Période caniculaire, les trois policiers le maintiennent contre la voiture, ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus, un tueur en puissance, un étudiant en histoire.

Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas  ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout, c’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom ; elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. A partir du Journal d’Edouard Levé. Tout est ici.

 

on ne pense pas assez aux escaliers 

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Elle ne les grimpait plus quatre à quatre, les quatre-vingt-quatre marches du 214, chemin de l’Oriol, d’ailleurs c’était un abus de langage car deux à deux avait toujours mieux convenu à sa démarche esthétique qui jamais ne se déhanchait mais offrait au regard du suiveur une silhouette dansante sur une paire de jambes aux mollets galbés par l’exercice quotidien, et si elle ne les grimpait plus aussi vivement ces quatre-vingt-quatre marches, au moins, les gravissait-elle sans béquille d’aucune sorte, pensait-elle en ce moment précis où elle posait le pied sur la première (une canne ! quelle injure lui avait-on faite avec ce cadeau saugrenu qui la reléguait au rang des vieilles personnes, ce qu’elle se refusait à être malgré les années qui avaient fripé sa peau hâlée, amaigri son corps mince, taché ses mains menues, et depuis le temps, soixante ans, qu’elle atteignait les hauteurs de Marseille – « le septième ciel compte quatre-vingt-quatre marches », lui murmurait dans leur jeunesse son mari, aujourd’hui mort et enterré, et elle sourit sans nostalgie à cette évocation, d’un sourire qui plissait les rides de ses yeux –) et, jetant un regard sur la boîte à lettres au niveau de la troisième marche, à droite, et n’y voyant rien, « pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit-elle de son accent chantant ; et poursuivit son ascension la tête en l’air vers les bougainvillées couvrant le mur de béton, toujours émerveillée par la couleur violette de leurs bractées d’où émergeait le cœur blanc étincelant de leurs fleurs minuscules qui lui rappelaient sa parure de jeune mariée ; et comme le cabas qu’elle tenait en bandoulière menaçait de verser, elle suspendit son pas, au tiers de la grimpette pour en redresser la bretelle et se reposer un peu sans en avoir l’air, croisa le voisin quinquagénaire dont la maison se tenait à mi-hauteur, qui descendait d’un pas rapide, mais elle le salua d’un bonjour clair et nullement essoufflé, reprit même sa montée en chantonnant le cours de ses pensées : la visite prévue dans l’après-midi d’un ancien élève pour lequel justement elle était descendue dans le quartier faire quelques achats de fruits et de boisson, se félicitant de n’être pas oubliée de ces jeunes hommes et jeunes filles qu’elle avait accueillis dans l’école qu’elle dirigeait, voire dans sa classe, et qui lui vouaient le même respect et la même attention qu’autrefois ; c’était sa fierté, reconnaissait-elle volontiers, d’avoir éduqué à elle seule plus d’enfants que la plus prolifique des mères ; elle avait pris sa retraite à soixante-cinq ans, il y aurait vingt ans bientôt, soupira-t-elle en regardant maintenant la Méditerranée face à elle, perchée sur la quatre-vingt-quatrième marche, comme elle le faisait systématiquement avant de tourner la clé dans la serrure de sa porte d’entrée.

Marlen Sauvage
Cinquième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

Photo : M. Sauvage, Marseille, 2011

à chacun sa rue Vilin

J’ai tardé à écrire cette proposition suggérée par François Bon dans son atelier d’hiver : outre le fait que je n’avais plus d’ordinateur, je n’avais surtout pas « ma » rue Vilin !  Elle était loin d’ici dans le temps, quelque part à la fin des années 70, en 1975 précisément. Je l’ai retrouvée lors d’un court séjour à Paris, tout récemment, et ce fut un morceau du boulevard du Montparnasse.Tout cela pour arriver au bar de La Marine…

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Un trop vieux souvenir
Rue du Cherche-Midi ? Rue de Vaugirard ? Boulevard du Montparnasse la Tour les magasins leurs galeries (un toit, où ? Nous nous y allongeons et je te raconte ma vie courte et bousculée déjà. Il y avait un ciel semé d’étoiles blanches, j’avais posé ma tête sur ton torse, je n’avais pas dix-huit ans). Chez Bébert dans un angle de la place des voitures des piétons de la vie en masse. (J’arrivais de ma campagne. Je voyais ici autant de monde qu’en six mois là-bas.) Le boulevard du Montparnasse le long duquel tu avais garé ta voiture à la parisienne, une Fiat immatriculée 3516RA91. Quelque part sur le boulevard, une pizzeria, (je me souviens de la pizza Pino mais ce n’était pas celle que l’on trouve aujourd’hui sur ce même boulevard si près de la place Montparnasse, en tout cas celle-ci ne m’évoque rien). Le bar de La Marine à l’enseigne rouge (des fauteuils et des banquettes de Skaï rouge dans mon souvenir) avec une ancre bleue et blanche (l’ai-je rêvée ?). Un mois de septembre clément.

Janvier 2017
Boulevard du Montparnasse au départ de l’angle qu’il fait avec la rue de Vaugirard, de ce côté qui mène vers le Port Royal, le café restaurant La Marquise et sa terrasse ouverte avec ses deux palmiers. Service continu 7 h – 20 h en lettres blanches sur une bâche rouge vermillon. Ninasushi, blanc sur noir. Fermé. La Parizienne Hôtel, à l’entrée noire et grise. La coiffure à petits prix, 22 à 52 €, shampoing brushing à 10 € inscrit dans un macaron rose collé sur la vitrine. Au n° 35 un homme s’apprête à poignarder un lion, le bras droit dressé au-dessus de la tête, gravure dans la pierre qui surmonte le porche et le portail en fer forgé orné de rosaces, noir tout entier, mais aux poignées dorées. Une boutique d’antiquités, bijoux-brocante, à la devanture rouge, solde ses prix en rouge dans un immense placard jaune vif qui couvre le tiers de la vitrine. Au théâtre du Palais Royal, on joue Edmond, la nouvelle création d’Alexis Michalik. L’affiche collée sur la porte d’entrée représente un homme de profil sur fond bleu, un nez de caoutchouc attaché par une ficelle autour du crâne. Dans la vitrine, un lévrier de bronze sur un socle de marbre se solde 350 €. Au Stock Montparnasse, mercerie, on vend des boutons pression, des boucles de ceinture, du fil à broder, des aiguilles à tricoter, des bonnets et des pulls marins. À côté, l’hôtel trois étoiles Best western Le Montparnasse a son accueil sur le boulevard et l’homme en vitrine derrière le comptoir ouvre et referme le cahier des réservations. La maison du croque-monsieur est à céder 06 26 26 21 67. Derrière la vitrine désertée, sur une table haute, une branche de conifère remplit un petit pot de métal blanc. Un caoutchouc orne l’angle du resto et celui du n°39, séparé par une paroi de verre et de métal. Au 39, deux cornes d’abondance taillées dans la pierre encadrent un blason vierge. On monte trois escaliers jusqu’au portail de fer forgé. Un homme sac au dos, une boîte d’œufs dans une main, un paquet de mouchoirs dans l’autre tape le code et franchit la porte après l’avoir poussée du pied. Trois grands bacs de bois supportent des sapins et séparent le 39 du Bistrot du sud-ouest, à céder. Sur les marches en tôle galvanisée, une bouteille de champagne côtoie la Cuvée du Patron. Les deux sont vides. En ce samedi le Grand Optical solde à 50 % dans un espace quasi vide où les vitrines de lunettes se font face de part et d’autre d’une grande allée centrale. Casden banque populaire. Un Vespa recouvert d’une bâche noire stationne devant la vitrine. Au 43-45, la porte vitrée d’un jaune pisseux ouvre sur quarante-quatre appartements et deux cabinets d’avocats. Un petit resto miteux propose des pizzas à emporter. Au 47, une double porte à battants bleu canard et aux vitres grillagées épaule un pas de porte à vendre. Restaurant japonais Tokugawa, à la porte peinte en gris. Passe devant la vitrine noire un homme aux cheveux blancs. Un tricycle stationne sur le trottoir. Au 51… Le 51 au store écru sali, et devant, l’arrêt de bus « Place du 14 juin 1945 ». Tête à tête, un restaurant asiatique au 53. Sur la façade de l’immeuble de cinq étages, aux balcons de fer forgé, le nombre s’affiche en blanc dans un rectangle d’émail bleu au-dessus d’une entrée notariale au fronton orné d’un cordon de pierre. A droite, le Bistro Burger tout de gris souris, assorti au temps et à la pluie, puis une crêperie aux lettres dorées sur un fond bleu roi. Au 55 un porche s’élève jusqu’au premier étage. Ici il est interdit de stationner mais une voiture blanche stationne. A droite, Djerba, un café aux tables dressées dehors sous la pluie, aux chaises en plastique tressé, marron, sales. G 20, un petit supermarché. La Pizza Pino. Une agence de Caisse d’épargne, vieillotte, un portique bleu anglais. Le café 1900. Un hôtel trois étoiles, Terminus Montparnasse coincé entre le café et le bar de La Marine.
Marlen Sauvage

Quatrième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

 

du lieu public avec Bergougnioux

Un quai de gare par tous les temps, de septembre à juin, sauf pendant les vacances, trois ans durant, chaque lundi de l’année – où mon père me déposait tôt dans le jour à peine levé (après vingt-cinq minutes de trajet en voiture sur les petites routes de campagne avalées à cent trente kilomètres à l’heure à une époque où l’on ne connaissait pas les limitations de vitesse) après une nuit sans sommeil pour moi comme pour lui que je croisais dans le grand matin attablé dans la cuisine devant des pages de notes et de chiffres. Un quai de gare sombre l’hiver à six heures, où les pieds battent la semelle sur le bitume gris, où les rares silhouettes encapuchonnées, emmitouflées dans leurs écharpes prennent des allures inquiétantes à peine font-elles mine de se diriger vers vous, dans ce décor de béton hostile où vous semble-t-il personne ne lèvera le petit doigt pour vous sauver d’un drame. Étrangement la fumée d’une cigarette humée à distance réconfortait mon attente, du tabac brun à l’odeur familière, de la gauloise bleue, compagne de vie malgré nous. Un quai de gare éclairé par la vie qui se déroulait à l’intérieur du bâtiment, de lumières jaunes, de néons crus, de guichets s’ouvrant sur des employés économes de mots, au regard hagard, habité encore par les rêves de la nuit, le quai où furtivement mon père glissait dans ma main un billet de cinquante francs, sans un mot, avant de repartir vers son lieu de travail posté. Et là, égarée sur le quai ou à l’intérieur de la gare sous les néons violents qui fatiguaient les yeux, environnée des sons d’une journée débutante, avec les voix basses d’abord des voyageurs qui peu à peu traversaient l’espace du hall pour se planter devant les vitres – adultes en manteau, adolescents en blousons et en moufles (pourquoi seul le souvenir de l’hiver s’impose-t-il ?) – avec le froid glacial et les bouffées de mistral à l’ouverture des portes, derrière, devant ; le carrelage clair aux larges dalles, piétiné, sali les jours de pluie ou de neige ; avec le bourdonnement des voix qui enflait à l’annonce d’un train et au fur et à mesure que l’heure avançait, la semaine se hâtait vers moi, le hall se remplissait de monde, lieu d’allers et venues, de reconnaissances, de saluts, et l’on marchait côte à côte jusqu’au wagon où l’on s’installait le plus près de la vitre pour regarder défiler le paysage, se lever le jour définitivement sur la campagne puis les villes alentour jusqu’à notre terminus. Entre-temps peu de mots échangés, le silence du sommeil enveloppant le wagon de ce train omnibus, s’ouvraient les regards à chaque ouverture de porte pour se refermer aussitôt sur des paysages intérieurs, le mien entre des paupières lourdes tentant de s’ancrer quelque part dans le défilement des arbres, des poteaux, des champs, des maisons, des routes, des noms de gares traversées, lieu et temps du vide à soi, où ne rien penser, attente d’une semaine à vivre dans la promiscuité, les repas pris en commun, les prières collectives, les vexations pour un bouton manquant sur une blouse beige, l’internat honni, qui m’éloignait d’une vie familiale inconnue, inexistante, moi qui n’avais de souvenirs que de dortoirs, de sorties en rang par deux, de pommes jaunes au dessert. Le dernier sas avant le rituel de la rentrée chaque semaine, c’était cette porte en métal forgé qui donnait sur la rue de la Cécile, à emprunter seule, laissant aller devant ou derrière soi les compagnes croisées depuis la gare, jetant un œil sur les hauts arbres du square et les magnolias qui symbolisaient pour moi – avec leurs larges fleurs éphémères mais renouvelées chaque saison – la possibilité d’une vie pleinement épanouie entre ces murs prisons de nos âmes et doublement alors hors d’ici. Plus je passais la porte pourtant, plus l’inquiétude pesait et je ne savais plus s’il fallait se hâter de quitter cet endroit ou s’y cloîtrer en mesurant sa chance.

Marlen Sauvage

Quatrieme atelier d’écriture d’hiver mené par François Bon.

Du mouvement, mais sans verbe…

Cour herbeuse au printemps, sèche l’été, graviers sous la plante des pieds dans les chaussures ouvertes, enlevés du bout des doigts, perchée sur une jambe, bousculée par les bourrasques de mistral, à huit ou dix ans, qui gelait les joues l’hiver. Pompe à eau métallique au milieu de la cour, ou est-ce un souvenir trompeur ?, au col lisse à caresser en passant. La meule de pierre. Les roses trémières. A l’angle du portail, le figuier aux larges feuilles, délice des coccinelles, la chênaie, le pré vert, ensemencé de blé, de trèfle selon les années, jaune l’été, coquelicots lumineux, bleuets tendres, rouleaux de foin, ballots de paille. Le chemin de Mialouze, caillouteux, à la crête enherbée en son centre, chênes verts, genêts jaune d’or qui fouettaient les doigts, écureuils furtifs, chemin tampon entre la solitude de la maison et la route pour le village. Champ de melons ou de lavande. Figuier aux fruits rouges à voler par dessus le mur. La route. Le goudron. La ferme des Donnadieu. Les villas des années soixante. La route. La maison des C. Le stop à l’endroit de l’ancienne voie ferrée. Le Lauzon. Le virage à droite. Le fenouil sauvage dans les fossés. La chapelle saint Jean. La maison des H. Le croisement avec la grand-route pour Saint-Paul-Trois-Châteaux. La montée vers le village, les maisons de pierre aux toits de tuiles romaines, maisons mitoyennes, la place de la mairie, la mairie et son drapeau et ses grands escaliers, l’épicerie du père Masbeuf, la boulangerie, l’école, l’église, l’arrêt de bus, le café où jamais on ne mettait les pieds, le stade de foot, trop loin j’ai filé, retour en arrière, la patte d’oie avec la route pour Valréas et le collège, à gauche où conduisait-elle ?, le château de Montségur et les ruines où se perdre et se délecter de la légende de la princesse morte dans une oubliette.

Marlen Sauvage

Deuxième atelier d’écriture mené par François Bon, hiver 2016.

(je ne parviens pas à coller le lien vers le site de François Bon et ses ateliers. Allez sur le-tiers-livre et la rubrique ateliers thématiques je crois. Ordinateur en rade. J’utilise l’IPad et c’est pas gagné…)

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partir de l’angle gauche de la maison ; grimper le talus à l’arrière ; traverser l’écran de bouleaux ; ce qui fut un écran ; les bouleaux meurent au printemps chez nous ; franchir les deux ou trois mètres jusqu’au sentier herbeux ; la limite du terrain de ce côté-ci ; longer les mûriers desséchés ; les laisser à main gauche ; traverser la clôture ; elle délimite la pâture de l’unique brebis ; l’autre n’a pas survécu à son treizième hiver ; avancer dans le verger de cognassiers ; en contrebas à droite la clède ; les châtaignes y séchaient au début du siècle dernier ; à gauche deux cerisiers s’époumonent jusqu’au ciel ; longer le pré voisin  jusqu’à l’angle de la clôture ; au-delà le terrain est celui de Germaine ; Germaine morte en 2002 ; Germaine que nous n’avons pas connue ; Germaine qui vivait de rien ; à la maison en terre battue ; propriété maintenant de cousins éloignés ; descendre sur la droite en contournant la clède ; traverser le chemin communal ; poursuivre dans la pente ; le poulailler ici s’abandonne à la végétation ; nulle poule pour la contenir ; continuer jusqu’à la châtaigneraie ; après avoir coupé dans les genêts allongés sur le sol ; qu’il a fallu tailler à ras l’été dernier ; ramasser quelques « marrons » dauphine ; ces bonnes châtaignes au taux de sucre élevé ; au cloisonnement inférieur à 10 % ; se contenter de jeter un œil vers le bas ; vous y glisseriez à cette heure au milieu des feuilles rousses ; vous apercevrez bien l’autre clôture de bois et de grillage ; piquer alors vers l’autre délimitation ; ce ne sont que châtaigniers encore ; merisiers sauvages ; restes de murets effondrés ; et vous remonterez alors sur votre droite ; croisant la petite route goudronnée ; vous admirerez les sumacs rouge feu ; les tronçons d’eucalyptus au pied du laurier sauce ; le prunier ; le pré où les vaches en cet automne jettent leurs tâches brunes sur le sol givré du matin ; sans souci de vous ; et vous rejoindrez après le portique la ruine éventrée ; présente sur le compoix de 1840 ; la ruine qui nourrissait nos rêves d’atelier tout de verre bâti ; pour profiter de la vue sur la vallée ; la ruine qui marque le coin du rectangle que vous venez de parcourir ; alors que vous n’avez fait que tourner autour de la maison en S inversé ; sans remarquer sa façade de pierre au nord tandis qu’au sud le crépi l’enlaidit ; son absence de gouttières et son toit de bardeaux ; sa terrasse au soleil ; l’if indiquant une tombe protestante ; le jardin potager tout en longueur derrière le poulailler ; l’étroit escalier de pierre qui y descend ; l’abri de jardin qui attend son toit de lauzes depuis des années ; le figuier aux branches basses entouré de forsythias jaunes en février ; le large escalier aux pierres inégales qui mène à la maison ; et trouant le pignon à l’est couvert de signes cabalistiques ; la porte de la cave voûtée où se tenaient des chèvres dans une vie antérieure ;

Texte et photo Marlen Sauvage

(Photo : la clède à l’automne)

Première séance d’atelier d’hiver conduit par François Bon, premier texte.