Marinette

Collection personnelle Marlen Sauvage

« Je la trouve belle ma vie. » Marinette rit. A soixante-dix-huit ans, la peau claire à peine ridée, les cheveux blancs bleutés aux crans impeccables, elle raconte la méthode Ogino préconisée par une amie qui avait eu… douze enfants ! « Moi, j’en ai eu dix et j’ai fait quatre fausses couches. Si j’avais pu choisir, j’en aurais peut-être pas eu autant, mais c’était comme ça. » Elle hausse les sourcils en même temps que les épaules. « Le médecin de famille me disait que je me trouverais enceinte rien que si mon mari mettait sa culotte au pied de mon lit. » Elle a un bel accent Marinette, celui du Charolais où les « r » roulent sur la langue comme le petit vin du coin. Ses yeux noisette pétillent quand elle égrène ses souvenirs et ils s’embuent de larmes quand le passé pèse définitivement trop lourd. Secret de famille.

Ce qui a marqué la vie de Marinette, c’est son départ de la ferme parentale, en 1941, à vingt ans, enceinte du commis. Henri, dix-neuf ans, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux. Sur les photos, il ressemble à Gérard Philippe. Il deviendra son mari un an plus tard après la naissance de leur premier enfant, et le papa d’une grande famille : huit filles et deux garçons.

A 20 ans, Marinette n’était pour ainsi dire jamais sortie de la maison. « J’ai compris les choses petit à petit. J’étais ignorante. La vie m’a rendue responsable. » C’est sa mère qui lui a demandé de partir. « Je ne lui en ai même pas voulu. J’ai trouvé que c’était normal parce que j’avais trahi sa confiance. Pour moi, c’était grave. » Elle se retrouve un 14 janvier dans la campagne de Paray-le-Monial, en Saône-et-Loire, avec sa valise et sa bicyclette, offerte pour son certificat d’études. Dans sa valise, quelques effets, à cette époque-là on n’était pas riche et on se contentait de peu. Elle se souvient de son goût pour l’école :« Du jour où j’ai eu cet examen, à 12 ans, je n’y suis plus allée. J’aimais trop aller à l’école. Puis j’étais bonne élève. » Mais son père compte sur elle pour l’aider à la ferme. Alors, toute jeune, elle trime entre les vaches à traire et les cochons à nourrir.

Ce 14 janvier, sur la route du départ, il neige, il fait -22°C. Direction Roanne. La jeune femme se rend chez une tante, veuve, maman de deux filles, chez qui elle a déjà passé des vacances. « L’arrivée a été dramatique, on pleurait toutes les quatre. » « C’est pas embrouillant », leur dit-elle en guise d’introduction. Elle est enceinte, elle doit travailler. Dans Le petit Renaizon hebdo, elle trouve une offre d’emploi : nounou dans une ferme. Marinette gagne 250 francs par mois. Elle couche au grenier. « Il a neigé pendant un mois », se souvient-elle. La première nuit, elle éclate en sanglots. Elle pense à « Mémé », sa petite sœur Aimée d’un an dont elle est un peu la seconde maman.

Le 31 mai, elle accouche d’une petite fille, avec difficulté. Au médecin qui lui demande ce qu’elle a fait pour être musclée comme un homme, elle répond :« J’ai descendu des sacs de 75 kilos, j’ai déchargé des chars de fumier. A la ferme, il y avait 40 bêtes attachées dont je m’occupais. J’avais pas de dimanche. » Elle met deux jours à accoucher, du vendredi au dimanche à minuit. « Bordel, ça s’appelle des accouchements douloureux. »

Henri a quitté la ferme lui aussi. Il vit en zone libre, Marinette ne le revoit pas. Plus tard, elle lui fait savoir par l’intermédiaire d’une tante que s’il veut la marier, c’est maintenant ou jamais. Henri ne se le fait pas dire deux fois. « C’est une belle histoire d’amour », murmure-t-elle en regardant Henri debout dans la cuisine, le mégot aux lèvres. Ils décident de se marier le 21 novembre 1941 et s’installent à Uxeau, chez les patrons d’Henri. « Henri était venu avec un char et un cheval. La tante Tonine a donné une armoire, Marie a donné un lit, et j’ai acheté le reste avec Cladie. Là j’étais heureuse. »

Des souvenirs, Marinette en a plein la mémoire :« Toutes les nuits, je repasse ma vie. » Une vie difficile souvent mais qui n’a pas réussi à l’aigrir. Et qu’elle partage aujourd’hui entre les mots croisés, la télé, les courses en ville au volant de sa 2CV, de plus en plus rarement, c’est vrai, et ses prières à la messe chaque dimanche : « Je suis chrétienne jusqu’à la racine des cheveux ». Une vie entre sa salle à manger accueillante où trônent les photos des petits et arrière-petits-enfants (19 et 2, respectivement), et sa chambre qu’elle voudrait parfois ne plus quitter tant elle souffre de ses « problèmes de hanches ». Sa plus grande fierté, c’est d’avoir incité ses enfants à poursuivre leurs études. Elle, la fille de fermier, la couturière qui n’hésitait pas à faire des ménages à droite et à gauche pour arrondir les fins de mois, la femme d’ouvrier, peut aujourd’hui apprécier pleinement sa récompense : tous ses enfants lui en sont reconnaissants.

Marinette est née le 14 février 1921 à Nochize en Saône-et-Loire. Récemment, une dame lui a dit qu’elle était belle. On ne le lui avait encore jamais dit.

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Note : Depuis 1999, date où ce portrait a été écrit, Marinette est décédée à l’âge de 93 ans.

Claudine

Collection personnelle Marlen Sauvage

A quarante-trois ans, pas un cheveu blanc n’altère sa chevelure châtain qu’elle relève en chignon. Une mèche s’échappe tandis que Claudine fixe de ses yeux noisette le tissu qu’elle coud à la machine, une Singer offerte par son mari il y a quelques années. Le vêtement est destiné à son dernier fils, Marcel, qui vient d’avoir deux ans. La large bande de dentelle au col et sur les manches réclame toute son attention. Claudine a passé ces dernières années à tailler, assembler et coudre pour habiller sa clientèle, mettant en œuvre toutes les ressources de sa créativité. Elle aime la fantaisie et si ses tenues sont sobres, elles en témoignent toujours par une lavallière au corsage, un galon au bas d’une jupe ou une broderie discrète. En cette année 1915, le travail vient à manquer, les femmes ne se préoccupent plus de toilettes, les hommes sont partis à la guerre, les grands enfants aussi tel son fils aîné, Joseph, enrôlé pour ses vingt ans tout dernièrement. Claudine l’a vu partir avec crainte, même si elle n’en a rien manifesté. C’est une femme solide, peu affectueuse, mais bienveillante et aimable.

Le gilet dont elle vérifie maintenant les coutures, Marcel le portera pour la séance de photographie prévue dans quelques jours avec le photographe de la ville voisine. C’est Joseph qui a insisté avant de partir au front pour que ses parents la commandent. Ils la lui enverront afin qu’il garde contre son cœur l’image de sa famille  durant le temps de la guerre. Car la guerre s’éternise, et si en 1914, on pensait qu’elle durerait quelques mois, voilà déjà plus d’un an qu’elle sévit. Ce jour-là, autour de Claudine et Louis, on réunira leurs six autres enfants, trois filles et trois garçons, tous un peu timides, voire revêches. Les deux aînés, Claude-Marie et Claudine, dix-huit et seize ans, travaillent dans des fermes voisines comme domestiques depuis plusieurs années, ils ont le regard franc mais triste ou inquiet. Pierre qui vient d’avoir quatorze ans a embauché tout juste après son certificat d’études. Il précède Jeanne, neuf ans, Antoinette qui vient d’avoir cinq ans, et enfin, le petit Marcel, farouche bonhomme de deux ans. La famille réduite vit à Comblette, dans une ferme héritée des parents de Louis. Comblette… le lieu-dit signifie « culbute, roulade » en patois charolais. Les prés alentours en dévers expliquent cette origine, sans doute. A Pâques, après avoir teinté les œufs durs dans des bains de pelures d’oignon, de betteraves ou de feuilles d’épinard, on les faisait rouler et gagnait celui dont l’œuf arrivait intact au bas de la pente !

En ce moment précis, Claudine pense qu’elle s’abîme les yeux dans la pièce sombre et sort dans la cour pour apprécier le travail qu’elle vient de terminer. Difficile de savoir si elle est satisfaite. Son visage exprime si peu… Peut-être les pattes d’oie au coin des yeux se plissent-elles… Quand elle esquisse un sourire, il relève à peine la commissure des lèvres et souligne ses pommettes hautes. Observant les maisons voisines, elle se prend à rêver de quitter cet endroit pour un logement plus confortable. Plus tard, elle vivra au Rogabodot, près de Paray-le-Monial, une grande ferme entourée de terres sur lesquelles son mari pourra faire pâturer vaches et chèvres. Alors son souhait le plus cher sera réalisé… De ses grandes mains aux poignets forts, elle confectionnera encore les habits de la famille, assistera la vache qui vêle, participera comme ici aux travaux de la ferme au moment des moissons… quand tout le monde y va de sa fourche, gens de la maisonnée et voisins, tous réunis et partageant le repas.

En cette fin d’après-midi, elle regarde avancer Louis vers elle qu’elle domine de sa haute taille. Cet homme de deux ans son aîné, épousé il y a vingt-trois ans aujourd’hui, en 1892, quand elle avait vingt ans. Aînée d’une fratrie de cinq filles, Claudine était orpheline de père alors, un père très âgé, de trente-cinq ans plus vieux que sa mère. Mais sa mère venait de se remarier avec… le père de Louis… Les deux femmes ajoutèrent ainsi un an plus tard le lien de belle-mère/belle-fille à celui de mère et fille… Claudine s’avisa un jour avoir épousé son… demi-frère ! De nature sage, ceci la fit sourire. « Ce qu’il en est des alliances ! », répétait-elle. L’histoire ne dit pas si elle a choisi cet homme qui s’avance vers elle, ni si elle l’a aimé, mais Claudine a construit sa vie sur la famille, la sienne, celle de son mari, elle a élevé ses enfants dans le don d’elle-même, sans sourciller. Elle tient à bout de bras le gilet de Paul dont elle ne montrera rien à Louis tandis que celui-ci s’approche d’elle et lui sourit.

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Julie

Collection personnelle Marlen Sauvage

Spéciale dédicace pour toi, ma Julie, en ce jour anniversaire !

Elle s’appelait Jeanne… On l’appelait Julie, de son deuxième prénom. Sa sœur aînée s’appelait Julie, on l’appelait Jeanne. Julie… Une grande femme blonde au regard vert, sévère, qui impressionnait enfants et petits-enfants. En ce début de XXe siècle – nous sommes en 1920 – Julie épouse Claude-Marie dont elle est tombée amoureuse après une autre histoire d’amour… (tandis que le cousin germain délaissé admirera durant des dizaines d’années – sous le regard exaspéré de sa femme – la photo qu’il avait conservée de Julie, accoudée à la margelle d’un puits…) Elle a un peu plus de vingt ans, pose délicatement la main sur l’épaule de celui qu’elle a finalement choisi. « Elle s’est mariée par amour, pas par obligation, enfin, je pense… », raconte Monette, 84 ans, la quatrième de ses cinq filles. Et elle le pense en effet, car Julie était si secrète que personne ne peut vraiment dire ce qu’elle a jamais ressenti… « Avec ma mère, nous n’avions pas beaucoup d’intimité », se souvient Laurence, la troisième fille, âgée de 86 ans.

Son mari employé aux chemins de fer quittera la Société à la suite d’un accident du travail – il en gardera une légère claudication – et se reconvertira dans l’agriculture. Julie ne vivra ainsi pas la vie qu’elle aurait souhaitée… Loin d’elle en se mariant avec un cheminot la perspective de trimer comme une fermière. C’est pourtant ce qui l’attend… Un mari devenu paysan, avant la naissance de leur première fille en 1921, très tôt donc dans leur vie de couple. Ils vivent à Volesvres, un hameau de Saône-et-Loire. Trois filles naîtront ici, dans cette petite ferme qui tourne le dos à celle des parents de Julie. Après Volesvres, ce sera Comblette, puis le Rogabodot, héritage parental. Claude-Marie est entretemps devenu « maquignon ». Il élève des veaux et les revend une fois adultes. On parlait de bestiaux, alors, « Sous ce nom l’on comprend les bêtes à cornes, les bêtes à laine, les cochons, les chèvres, les chevaux, etc. Les bestiaux sont la véritable richesse de l’agriculteur, car ils donnent, avec leurs produits abondants, le fumier, sans lequel la terre serait stérile et n’offrirait que de maigres récoltes. » (définition du Dictionnaire universel de Maurice Lachatre – 1865). A Julie la basse-cour avec les poules, les lapins, mais aussi les chèvres et les cochons. « La coutume voulait que les hommes fassent leur… trafic ! explique Laurence. La femme, elle, devait se débrouiller pour avoir son salaire. Ma mère avait des poules, des œufs, des fromages… » 
Ce n’est pas exactement le point de vue de Julie qui n’apprécie guère s’occuper de bêtes et ne pas en tirer profit. « Un jour, mon père a vendu les cochons sans lui donner un centime. A partir de là, elle a refusé de s’en occuper et ne l’a plus fait. Elle avait beaucoup de caractère ! » ajoute Simone.

Preuve de ce tempérament, cette autre anecdote quand une voisine vient à la ferme demander à Claude-Marie (parmi les rares habitants à posséder une voiture) de la conduire à la ville proche pour y faire quelques courses. A la réponse immédiate et positive de son mari, Julie oppose un farouche « non » : « Je lui ai demandé deux fois de m’emmener à Gueugnon pour habiller les enfants et il a refusé, ce serait bien le diable s’il vous y emmenait. » Affaire close. Dans le couple, elle est la plus sévère… Ses filles lui obéissent au doigt et à l’œil. « Quand nous rentrions de l’école, l’une préparait la soupe, l’autre allait couper du bois, se souvient Monette. Nous faisions ce qu’elle nous demandait, mais toujours de bon cœur, ce n’était pas une contrainte. » Pourtant, Julie était crainte de ses enfants, davantage que ne l’était son mari ! « Elle n’était pas maternelle, c’est tout », analyse Laurence, même si chacune des deux sœurs évoque les soupes de vermicelle préparées par Julie quand l’une ou l’autre était malade, et ses attentions dans les moments difficiles. « Elle était peu démonstrative, mais l’est devenue davantage avec les années… »reconnaissent-elles toutes deux. Entre la préparation des fromages – chèvre et vache, qu’elle mettait à sécher dans une cave à fromages sous le hangar – les animaux à soigner, les courses rituelles du mardi en ville où elle partait à vélo et le marché le vendredi, accompagnée de son mari, la grande ferme à tenir propre, les quatre filles (l’aînée avait quitté la maison en 1941) âgées de 13, 10, 8 et 3 ans reçoivent peu d’affection. « Elle n’en avait pas le temps ! », pardonne Monette. Cette femme « à la langue leste » avait des expressions bien à elle : « Ceux qui te courent après sont déjà devant » (pour ne pas céder aux pressions diverses !) ; « C’est pas les plus lavés les plus contents » (contre la maniaquerie) ou encore « Ça lui fait comme le cocu aux canes » (quand on n’est atteint par rien !)… On se souvient dans la famille des histoires qu’elle racontait à la fin de sa vie à l’occasion de mariages ou de fêtes, moments où elle aimait aussi pousser la chansonnette, de sa jolie voix de soprano.

Julie s’est éteinte à 86 ans, d’un arrêt du cœur, près de sa deuxième fille venue lui rendre visite, dans une résidence qu’elle occupait depuis quelques années à la suite du décès de son mari. Elle avait encore toute sa tête, sa répartie et son humour.

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Antoine

Photo : Marlen Sauvage

Il deviendra laboureur comme son père et comme son grand-père avant lui. Rien pourtant n’était gagné en cette année 1706 qui voit naître Antoine, dans cette région picarde où la dysenterie, ici comme ailleurs, fait des ravages. La vie l’épargnera ainsi que sa mère, Anne, toujours inquiète mais soulagée de tenir dans ses bras quelques semaines après sa naissance, cet enfant mâle qu’elle a déjà fait baptiser. Un garçon qui lui vient cinq ans après son aîné, Jean, le seul parmi sa progéniture à avoir survécu aux coups du sort. Epargné, Antoine le sera aussi en 1709, au moment des grandes gelées qui tuent les semences dans les sillons, engendrent la famine et de nombreux décès. Ce sera un petit gars solide, comme son grand frère. Au cours de la décennie de 1710, la population rurale qui habite les campagnes en très grande majorité (85 %) recommence à baisser. Le pays pourtant de 18 à 19 millions d’âmes se remet tout juste de l’hémorragie occasionnée par la guerre de Trente Ans et de la famine de 1693-1694 due aux étés et aux automnes pluvieux et froids.

En Picardie où les terres sont réparties entre la collectivité avec un maximum de justice, selon leurs qualités et leurs destinations, Antoine trouvera sa place parmi les paysans dès son adolescence. Dans ces champs ouverts où l’on pratique l’assolement triennal depuis le Moyen Age, il sèmera à l’automne le blé d’hiver, et au printemps l’avoine ou l’orge, voire des fèves, tandis que la troisième sole restera en jachère. Toute sa vie sera rythmée par les labours, les semis, les moissons, le soin aux animaux que l’on mène en pâture dans les communaux, ces espaces non cultivés que ne se disputent pas encore les seigneurs et les paysans. Il sait manier habilement la charrue, creuser des sillons égaux et droits, en proportionnant leur profondeur à la qualité de la terre, sans fatiguer ses bêtes qu’en bon maître, il fait obéir à la voix. Cette vie lui convient, il est courageux, il aime la nature et tirer le meilleur de cette terre fertile quand les éléments ne se déchaînent pas contre l’homme.

Quand à vingt-cinq ans il épouse Nicole, ses deux parents sont déjà morts. Avant de se déclarer, il a attendu d’être sûr d’avoir les moyens de fonder une famille. Car les terres sont soumises à la dîme et aux droits seigneuriaux. Dans le village de Bernot, Antoine possède sa propre chaumière avec le strict nécessaire : un lit en noyer, orné de rideaux en serge rouge, garni d’un matelas, d’un traversin et d’un oreiller de plumes ; un coffre rempli de linge de maison : quatre draps de toile de chanvre, une douzaine et demie de serviettes, autant de mouchoirs à moucher ; de quelques chemises et de deux tabliers de toile de chanvre ; une table de poirier qui se tire par les deux bouts, quatre chaises garnies de paille, douze assiettes, deux saladiers, deux écuelles et une demi-douzaine de fourchettes de fer. Attenant à la maison, le jardin, qu’il cultive avec amour.

Nicole, il l’a choisie après avoir bien pesé ce qu’il attend de cette jeune femme qui est une payse, une bernotoise. De deux ans sa cadette, ils se croisent depuis l’enfance ; il connaît sa droiture et son caractère posé ; sa capacité à tenir une maison ; il a deviné son penchant pour lui et se dit qu’il est temps de la marier. Un été, il l’emmène à travers champs contempler les blés, il compare ses cheveux clairs au soleil du soir ; pour elle il trouve les mots inspirés par la sensibilité de ceux que la nature comble. Nicole, elle, sait depuis longtemps qu’elle épousera Antoine ! Ils se marient le 29 octobre 1731 dans des habits neufs, un pourpoint de drap gris garni de rubans, pour lui, sur des hauts de chausse de même étoffe et un manteau de bouracan, fait de laine très serrée, un chapeau gris et des souliers. Nicole, quant à elle, porte une brassière de drap blanc, une jupe couleur de rose sèche, une coiffe assortie, un manteau de bouracan dans les mêmes tons, et ses sabots claquent sur la terre battue.

Quand elle meurt en 1737, en mettant au monde un quatrième enfant qui ne lui survivra pas, Antoine se retrouve seul avec François, 5 ans, Marie-Louise, 4 ans, et René, 3 ans. Devant cette injustice, il ne parlera plus, se fâchera à la moindre contrariété, deviendra violent, se repliera sur lui-même… Il confie d’abord ses trois enfants à la femme de son frère Jean mais emmène très vite l’aîné avec lui aux champs. Sa seule consolation reste son travail, et à la fin d’une longue journée, la contemplation de la terre retournée, ensemencée, vibrante d’épis jaunes. Dès l’année de la mort de Nicole, une vague d’épidémies s’abat de nouveau sur le pays. Des semailles automnales de 1739 jusqu’aux récoltes de l’été en 1740, les saisons se succèdent, froides et humides, les semences gèlent au creux de la terre ; les récoltes pourrissent. Antoine fait front grâce à la solidarité familiale et paysanne. Et puis la vie l’emporte, il faut une mère à ses enfants, et l’homme n’a que trente et un ans… Six ans plus tard, il épouse Louise, d’un village voisin. Elle a sept ans de moins que lui et lui donnera 5 enfants, 3 garçons et 2 filles. Antoine est désormais le père d’une grande famille, craint et respecté, on le dit sage. Il passe la plupart de son temps dans les champs ; seul l’hiver le garde dans la ferme à réparer les outils et à soigner les bœufs. Jamais il ne se sera vraiment remis du deuil de Nicole. Il gardera en lui un sentiment d’injustice qui lui vaudra encore des accès de violence jusqu’à l’approche de la vieillesse ; une colère enfouie due à un trop grand chagrin. Lui qui savait trouver les mots pour elle se réfugiera dans un mutisme hostile aux autres.

Né sous le Roi-Soleil, Antoine a vécu sous le règne de Louis XV (1715-1778) le « Bien-Aimé » dont il fut le contemporain. Au cours de sa vie, il découvrira le café et la pomme de terre, se procurera quelques livres, car il sait lire et écrire. Et comme la Picardie est terre de brassage, ouverte à l’innovation, il connaîtra les outils « modernes » qui épargnent un peu l’homme et favorisent de meilleurs rendements… Pour mourir enfin, le 25 février 1765, à 58 ans, dans son village natal de Bernot. Son frère Jean lui survivra douze ans.

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Zéphir (ter !)

Collection personnelle Marlen Sauvage

Toutes mes excuses pour cet énième envoi, WP débloque et publie deux images dont une tronquée !

Pour moi, il était l’homme aux grandes oreilles… Un homme du passé qui avait aimé sa femme – sans démonstration, certes – mais avec laquelle il avait conçu dix enfants ! Car avant de mourir, installé dans son lit, c’est à elle qu’il adressait ses dernières pensées, se félicitant d’avoir terminé de semer, repiquer, planter ; heureux de lui laisser des légumes pour la soupe de l’hiver à venir. Oui, un drôle de bonhomme aux yeux bleus, très clairs. Mon arrière-grand-père, jamais connu, mort en avril 1944.

J’adorais son prénom ! Zéphir. Un nom de vent doux et léger, que j’associais naturellement à sa condition de cocher, le métier qu’il exerça durant plusieurs années. Zéphir, pour moi, chevauchait Pégase ! L’histoire ne dit pas qui de sa mère, Philomène, ou de son père, Honoré, choisit ce prénom. Toujours est-il que Philomène ne reconnut pas ce fils naturel, contrairement à son père qui l’éleva. Né en 1873, à Bousies, dans le Nord, j’imagine que le petit Zéphir se construisit sur cette absence, se demandant peut-être la raison du départ précipité de la première femme de sa vie. Il en garda une distance vis-à-vis des autres, une difficulté à sourire. C’était un taiseux, un grand pudique, qui se dévoilait peu. Pourtant il inspirait confiance : selon le témoignage de sa petite-fille Josiane, au moment de l’exode durant la Seconde Guerre mondiale, l’un de ses employeurs lui ayant confié des « valeurs », Zéphir s’employa à les mettre en sécurité pour les lui remettre à la fin de la guerre.

A 20 ans, avant le conseil de révision, il tire le numéro 150 dans le canton de Reims où il vit alors avec son père. Il a tiré un  « mauvais numéro » et servira trois ans dans l’armée… Jeune soldat, il est incorporé le 15 septembre 1894 au 25e régiment d’artillerie de Châlons-sur-Marne. Son livret militaire précise qu’il sait lire et écrire mais ne sait pas nager ! Sa taille : 1 m 70 ; la couleur de ses cheveux et de ses sourcils : blonds ; ses yeux : bleus ; son front : ordinaire ainsi que son nez ; sa bouche : petite ; son menton : rond ; son visage : ovale. Durant son séjour dans l’armée, il apprendra à tirer au revolver, à 15 m et à 30 m, où il terminera deuxième au classement. Au soldat on remet les effets suivants, et la liste m’emmène dans un temps définitivement révolu : pantalon de cheval, veste de drap, tunique, képi, paire de bottines, ceinturon, courroie de ceinture de revolver, étui de revolver, revolver et sabre, petit bidon de 1 litre, besace, boîte à graisse à deux compartiments, bobine en bois renfermant six aiguilles et une alène emmanchée, bourgeron de toile, bretelles de pantalon, brosse à boutons, brosse à cheval, brosse à habits, brosse à reluire, brosse double à chaussures, brosse pour armes, cache-éperon, caleçon, ceinture de flanelle, chéchia, chemise, ciseaux de pansage, ciseaux de petite monture, corde à fourrage, courroie de capote, couvre-nuque, cravate, dragonne de sabre, paire d’épaulettes, éponge, époussette, étrille, étui-musette, fiole à tripoli – (cet objet-là me laisse rêveuse !) –, fouet, gamelle individuelle, paire de gants, martinet, mouchoir de poche, musette de pansage, pantalon de toile, patience (pour le nettoyage des boutons), peigne à décrasser, chaussons, sabots-galoches, sac à avoine, sac à distribution, serviette, sous-pieds, tasse, trousse, brosse en chiendent. Ses chevaux ont pour nom Fuseau, Forgeron, Saine, Fandango, Agrippine et Safran. Tous portent des numéros matricules. Tous ont donné lieu à l’enregistrement de leurs effets de harnachement confiés au jeune soldat.

Quand Zéphir se marie en 1899, son métier de cocher lui rapporte environ 5,75 F par jour, pour des journées de seize heures ! A cette époque, le pain coûte de 34 à 38 centimes le kg ; le litre de vin comme le cornet de frites 10 centimes et la côtelette de porc 25 centimes ; le journal quotidien, 5 centimes… Le jeune homme travaille ensuite dans les Pompes funèbres, où… il conduit des voitures à cheval. Puis il est ouvrier-fondeur dans une usine locale, confronté à la poussière, à l’insalubrité, dans un univers de luttes sociales. Il décide un jour de monter une petite crèmerie ambulante. Mais devant la misère de ses clients, il donne ici et là fromage et beurre. A la maison, il parle patois, comme sa femme. Quand il rentre un soir une fois de plus sans recettes, il répond à celle qui s’inquiète de la façon dont elle nourrira ses enfants, (je ne parle pas patois !) « Nos enfants ne manquent de rien. » Et c’était vrai ! Pas de superflu, mais pas de misère non plus. Dans les années 1920, les garçons adolescents faisaient du sport à la maison, Zéphir ayant installé un cheval d’arçon dans l’écurie ; les filles allaient au théâtre avec leur mère… L’homme n’était pas un saint toutefois : exigeant et colérique, il avait parfois des gestes d’humeur ! Un soir, en rentrant de son travail, mécontent de constater que la cafetière était vide (il l’appelait Marianne) il l’avait balancée par la fenêtre !

Son dernier métier aura sans doute été celui de représentant-livreur pour une quincaillerie locale où sa probité, son honnêteté seront vantés des années plus tard à sa petite-fille Jo lorsqu’elle aussi y travaillera. Son plus grand chagrin avait été de ne pas revoir « ses prisonniers », comme il disait, en parlant de ses deux fils. Le plus âgé, Léonard, était mort en captivité (dans la Prusse orientale de l’époque) ; le plus jeune, Georges (la star familiale !), grand sportif, champion de France de boxe dans la catégorie poids lourds, avait été fait prisonnier en Allemagne. Depuis mon enfance, je me le représente ainsi, portraituré par Jo : en pantalons de velours, en sabots, avec des guêtres en cuir, une chemise et un gilet.

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Ce portrait a d’abord été publié sur le site des Cosaques des Frontières.

Célestine

Felleries, le musée des Bois Jolis. Photo : Wikimedia.

Je publie ici quelque portraits d’abord accueillis sur le site des Cosaques des Frontières. En décidant d’écrire ces portraits de famille, je pensais surtout évoquer la vie de personnes rencontrées durant mes recherches généalogiques, pour lesquelles j’avais une tendresse particulière, des inconnus la plupart du temps, étant donné l’époque à laquelle ils avaient vécu mais pour lesquels je disposais de quelques informations. Ce fut le cas de Zéphir ou de Claudine ; quant à Célestine, tout comme Antoine, je ne pouvais exploiter que quelques actes d’état-civil. De Célestine, j’ai aimé le prénom pour tout ce qu’il suggère de rêveries, de légèreté, d’aspirations spirituelles…

Quand je constate ses dates de naissance et de décès – 1794-1849 – je réalise en replongeant dans l’Histoire qu’elle est née avec la Terreur, a grandi sous Napoléon et ses nombreuses campagnes militaires ; qu’elle a connu le Premier Empire avec le sacre du Corse (elle a dix ans), fêté ses vingt ans au moment de son abdication et de la Première Restauration ; qu’elle s’est mariée après les Cent-Jours et le retour de l’île d’Elbe de l’Usurpateur (ainsi Louis XVIII appelait-il Napoléon), qu’elle a vécu sous Charles X et la Deuxième Restauration puis connu une autre grande Révolution, celle de 1830, avant la Seconde République… Quelle pouvait être la vie de cette femme, me demandai-je, dans la campagne du Nord au début du XIXe siècle, alors que l’on envoie les hommes à la guerre, que les « régimes » se succèdent, que le pays connaît les frémissements de la révolution industrielle ? Car c’est le temps de l’éclairage aux becs de gaz, des premières machines agricoles à moteur, du métier à tisser automatisé de Jacquard, de la machine à coudre et de la photographie, du chemin de fer… Et celui aussi de l’exode des campagnes pour les villes… Célestine a vingt-huit ans quand Champollion découvre le secret des hiéroglyphes ; elle est contemporaine de Hugo, Lamartine, George Sand, Musset, Géricault, Berlioz… Qu’a-t-elle su de tout cela ? Je découvre qu’elle ne lit ni écrit. Sur son acte de mariage, elle signe d’une croix. Au fur et à mesure de mes recherches, elle apparaît en filigrane, et sa vie n’a rien de léger.

Dans la région du Nord où elle voit le jour, c’est bien encore la Terreur durant laquelle on guillotine à tout va à Paris et en province. Robespierre vient de tomber quatre jours avant son arrivée dans le foyer d’Etienne et de Marie, mais en cet An II de la République, un proconsul particulièrement zélé – fervent disciple de l’Incorruptible – est jugé pour « oppression des citoyens en masse et exercice de vengeances personnelles ». Il est décapité à Amiens l’année suivante, en 1795. Longtemps dans les campagnes du Nord on parle de Joseph Le Bon, 30 ans, chef sanguinaire pour les uns, « du côté des plus pauvres » pour les autres.

Célestine accompagne très tôt dans ses prières sa mère, catholique pratiquante, et récite avec conviction les Pater, Ave Maria, Credo et Confiteor… Au cœur de l’Avesnois, les chapelles de Felleries lui sont un refuge, tout comme les oratoires et les croix dispersés dans le bocage environnant, ou au croisement des routes. Adolescente et solitaire, la jeune Fleurisienne fuit la maison pour marcher au bord de la Belleuse qui traverse le village, alimentant les trois moulins à blé. Celui près du chemin du Petit Pont a sa préférence, elle marche jusqu’à la Sardelette, boucle vers le chemin Vert en direction de l’étang, s’arrête sur les berges de la rivière à hauteur du deuxième moulin qui se trouve là, rêve, chantonne, puis reprend le chemin du Muid, le quartier où elle habite. Elle aime aussi se perdre dans le bois de Belleux parmi les chênes, les hêtres et les charmes… Elle se souvient que petite fille, elle y accompagnait parfois son père, bûcheron au village, qui lui apprit à reconnaître encore le frêne, le peuplier, le bouleau ou l’acacia. Jeune fille, elle s’y aventure et traverse les Bois vers le village de Solre-le-Château où se trouve son amoureux… Pierre, un fabricant d’étoffes, de trois ans son aîné, qu’elle épouse en 1815. A la maison, elle file le lin et le coton pour les marchands locaux de la région, comme nombre de femmes d’ici. Elle manie bien le fuseau puis le rouet et se réjouit de transformer le matériau brut en un fil soyeux. Et comme elle aime chanter, elle file en entonnant des chansons d’amour, de vieilles rengaines d’avant la Révolution de 1789 qui racontent des vaudevilles ; des airs traditionnels revêtus de vers du moment ou encore MalboroughAnnette à l’âge de quinze ans… Mais son préféré reste Le chant du départ, que son père Etienne lui a appris dans ses premières années car il avait été écrit, disait-il, l’année de sa naissance. A son mariage elle est fileuse… Trois décennies plus tard, la « ménagère » travaille pour quelques maisons bourgeoises tandis que Pierre est employé comme ouvrier dans une usine textile des environs.

Entre son mariage et sa mort, Célestine a porté de nombreux enfants dont sept seulement survivront : quatre garçons et trois filles. Le premier qui meurt à deux ans porte le prénom de son père… Elle renommera Pierre son quatrième garçon. Entretemps, il y aura eu Valentin, André, et après le deuxième Pierre, Adèle, Louis, Célestine et Adeline. En 1846, elle perd à quelques jours d’intervalle, Pierre, 19 ans, et Adèle, 16 ans. Elle les veille l’un et l’autre successivement, épongeant leurs sueurs froides, massant leurs jambes et leurs bras pour éloigner les crampes douloureuses… Est-ce le choléra, déclaré cette année-là en Europe et en France, qui touche la région du Nord ? Elle est terrifiée quand la soif dévore les jeunes gens. Se laisse-t-elle mourir de chagrin, ou est-elle atteinte elle aussi par la maladie qui sévit à la frontière belge toute proche, trois ans plus tard ? Toujours est-il que Célestine meurt à cinquante-quatre ans dans son lit, rue du Muid, dans le village de Felleries.

Marlen Sauvage

Portrait (Avec Pierre Michon)

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(Ceci est une fiction)

Sud Viet-Nam. Environs de Saïgon. Dans un décor de bambous serrés, assis à un bureau, il écrit. Il a le visage émacié, long, aux pommettes haut placées, une peau cuivrée qu’aucune barbe n’assombrit, il est parfaitement rasé. Son nez, fort déjà, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche fermée n’esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fraîcheur du lieu, propices à la clarté des idées. Derrière lui, accroché à la paroi végétale, la photo colorée, contrecollée sur un carton bis, d’une chaumière au toit à deux pentes, aux palmiers dressés que cache en partie sa tête aux cheveux bruns, ras, au front dégagé. De ses yeux bleu lagon parsemés de grains mordorés, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Toute annonce le laisse de marbre, il sait toujours faire preuve de sang-froid.

Vingt-huit correspondantes, ses marraines de guerre, reçoivent de longues lettres à la graphie droite, appuyée, régulière. Il rend visite à quelques-unes à chaque permission, aux quatre coins de la France, sans arrière-pensée ; il n’a pas l’âme d’un don Juan ; ses visites de courtoisie allient le goût de la rencontre et de la découverte de nouveaux paysages à celle de la reconnaissance pour lui évidente de la gentillesse de ces dames à son égard, elles qui lui procurent colis et courriers au plus creux de la solitude du front. La correspondance à sa femme emplira des années plus tard une grande malle de bois. Il écrit. Et ce sera toute sa vie sa part secrète. A sa mort, des blocs orange Rhodia couverts de la même écriture élégante. Des réflexions sur la vie, la confrontation avec les ombres du passé, les pensées tues.

L’intendance militaire qu’il intègre à dix-huit ans dans le premier régiment d’infanterie, il en parle parfois… Un service de l’armée de terre, chargé du ravitaillement, de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits. « Créé par une ordonnance de Louis XVIII, actif depuis 1817… ». Le rythme de son élocution est martial, il en a pleinement conscience. A la tête du service, des intendants généraux et des intendants militaires : des officiers. Il le quittera bien avant sa dissolution en 1983.

Indochine, cet été 1951, c’est à sa mère qu’il se confie avec tendresse et sincérité. Dans la petite église de Yen Lai, il est allé prier à sa demande. Un bâtiment abandonné après le départ des habitants où il se rend afin de pouvoir lui écrire qu’il y est entré… « Malgré l’éloignement, nous sommes si près par la pensée que cela est pour moi le plus grand réconfort, et je suis certain que mon moral restera toujours aussi élevé ; j’aurai peut-être des défaillances mais je les surmonterai parce que j’ai justement ta pensée avec moi… » Il ne sait pas prier.

Le 8 octobre, on le soigne à l’infirmerie de la garnison de Nane-Dinh pour un furoncle au genou qui l’a gêné durant une marche d’une vingtaine de kilomètres. Il enrage d’être immobilisé. Il ne peut plus plier la jambe. Il ne rechigne devant rien, la traversée de rivières où les sangsues se collent aux mollets, l’avancée dans la jungle d’où peut surgir la mort derrière chaque tronc d’arbre. Mais il se sait protégé par une étoile. Sa croyance et son optimisme provoquent dans son dos le mépris de certains sous-officiers. Dans la famille, seule sa mère saura qu’il a sauvé des dizaines de compagnons grâce à sa connaissance des lieux et une intuition étonnante des dangers. Il n’évoque jamais sa maîtrise de la stratégie militaire ; quand on le récompense, il place ses médailles dans une boîte en carton. Les opérations de ces derniers jours ont causé des dégâts, on compte de nombreux blessés et des morts. Les lois de la guerre. Derrière son bureau, éclairé par le plafonnier qui jette des ombres sur sa page, il consigne tout avec détachement. Plus tard il ne refoulera pas ses larmes en évoquant certains faits d’armes dont on ne saura jamais rien… Pour l’heure, il ne souhaite qu’une chose, rejoindre ses copains et « ses hommes ».

Quelques jours plus tard, dans un courrier de quatre pages, il réalise que ses confidences inquiètent sa mère. Il minimise le danger : « tu t’imagines qu’à chaque pas je suis prêt à tomber sous les balles. C’est une grave erreur vois-tu car on se déplace encore assez librement, s’il y a des endroits où l’on se fait un peu accrocher, ce n’est pas partout, et il faut bien se faire une idée, c’est que l’on y reste si l’on doit y rester… » Il cachète l’enveloppe et s’apprête à partir. Une photo l’accompagne dans ses manœuvres, celle d’une jeune femme asiatique, à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles. Elle pose de trois-quarts sans regarder l’objectif. Difficile de lui donner un âge, elle paraît si jeune. Il a dû aimer ses yeux en amande, sa bouche pulpeuse, un tantinet boudeuse, son nez long.

Le 4 novembre 1951, il écrit encore. Il a besoin d’argent à prendre sur sa délégation du mois précédent pour acheter une moto. Son vélo a disparu, « cela vaut mieux que de perdre la vie. » Mais il n’a confiance en personne et parle de ses tourments, de « quelque chose qui ne tourne pas pour (lui) ». L’émergence d’une paranoïa qui le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Qu’est-il arrivé, qu’il ne mentionne pas et qui tourne à l’obsession ? « Je ne sais si tu me comprends bien, il me semble qu’il y a quelque chose contre moi, je ne saurais dire quoi, mais je le sens, c’est pourquoi ici je n’ai confiance qu’en moi et mon arme. » Avant de glisser son courrier dans l’enveloppe, il considère une dernière fois cette lettre étrange, à l’écriture dérangée, qui contraste avec celle régulière, aux longs jambages, témoignant de la fluidité de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, il s’inquiète de sa santé mentale.

Sur son bureau, il a laissé un porte-cigarettes en argent gravé représentant une scène aux champs, un paysan menant des bœufs dans une rizière, et une photo en noir et blanc au dos de laquelle est écrit de sa main « l’âge de l’insouciance ». On y voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, à proximité d’une maison au toit de chaume.

Texte : Marlen Sauvage
Photo : ©E. Cliche

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Autoportrait (de et par un personnage)

Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprends et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.