Derniers instants au 46, Claudine Albouy

©Claudine Albouy

Je vous parle d’un temps que mes enfants n’ont pas connu
je vous parle d’un temps où les bruits de la rue n’étaient  pas les mêmes
je vous parle d’un temps où le quartier était différent
je vous parle d’un temps où le voisin de l’hôtel en face ouvrait la fenêtre en marcel blanc tout en sifflotant
je vous parle d’un temps où mon père le regardait d’un œil noir
il était jaloux le Jean …
je vous parle d’un temps où l’immeuble du 46 était encore un vrai village 
Je vous parle d’un temps ou tout le monde se connaissait.
Tous savaient qu’à 8 h madame Guilloux l’infirmière sortirait son chien un petit loulou blanc,
que la mère Kerboeuf l’epicière accueillerait le laitier, qu’il viderait son grand pot au lait dans la cuve en ferraille de « l’épicerie-cremerie kerboeuf »,
qu’Hypolite le concierge laverait le trottoir devant la porte d’entrée du 46, 
que Jean en cuir noir partirait rejoindre le quai de Bercy pour son travail à la RATP,
que les bruits des talons de Raymonde chanteraient dans l’escalier pour regagner son magasin de la rue du Temple… 
Depuis l’aube, les tonneliers auraient fait chanter le fer,
le vitrier aurait commencé à crier dans la rue 
je vous parle d’un temps où il me reste en mémoire les bruits, les odeurs…
Ce matin 4 août 2021 il est 5 h 30 du matin dans l’appartement vide, Paris s’éveille, j’écoute les bruits de la rue, les tonneliers ne feront pas chanter le fer… le jour commence à se glisser dans l’appartement, raisonnablement je devrais dormir maintenant mais je n’ai pas envie d’être raisonnable !
Dans quelques heures je tournerai  la clef une dernière fois au 5e étage. Je la donnerai à Salim et Alexandra ; je fermerai la grande fenêtre, mon regard se perdra dans la rue de Jussieu jusqu’au Jardin des plantes. Je sais qu’il est là mais je ne le verrai pas. Il est au bout de la rue,  les platanes font une marée de verdure, le poumon vert du 46. Les arbres ne sont pas taillés ils nous cachent les immeubles. la faculté est  complètement endormie,  aucune lumière même dans la grande tour .C’est le 4 août, la rue est calme, peu de voitures circulent le double vitrage assourdit les bruits et c’est mieux ainsi. Je suis adossée au mur, assise par terre, l’homme de ma vie dort sur un lit improvisé fait de tapis à même le sol. Cette grande pièce de 20 mètres carrés était la chambre familiale ; j’essaie de fermer les yeux pour me souvenir…  les dernières années de Raymonde chassent  la chambre de l’époque.
Moi je veux me rappeler tel qu’il était dans mon enfance, ce que je veux c’est repartir en arrière en 1955 .
J’ai 8 ans, le tonnelier me réveille mais je me rendors, je suis dans l’alcôve dans mon lit gigogne .Ils se glissaient l’un sur l’autre pour tenir moins de place, à Paris il fallait être ingénieux pour une famille de cinq dans 40 mètres carrés au 5e étage… Plus tard, mon frère aîné Gilbert a quitté le 5e étage pour le 6e, c’était une nouvelle liberté pour lui à 15 ans. L’atelier de Jean était dans la continuité de cette chambre .C’était son jardin secret , on savait que si on ouvrait la porte de l’armoire  en bois face au vasistas, punaisée sur la porte, il y avait une photo de femme à poil comme disait Jean-Pierre ! Orfèvre de métier, Jean créait des bijoux en argent, des boucles d’oreilles, des broches avec des pièces de monnaie ou des morceaux d’avion ! Là dans ce minuscule atelier, il avait les outils à portée de main, il aimait se retrouver seul, comme il aimait surveiller la rue du Cardinal-Lemoine par le vasistas entrebâillé sur la pointe des pieds du haut de son mètre cinquante et demi !  
Mais redescendons au 5e. Une petite entrée nous faisait accéder à la salle à manger, la pièce principale, la pièce de vie face à la rue de Jussieu. Gilbert y  a longtemps dormi dans un lit-cage, toujours pour gagner de la place, il était déplié le soir tandis que le reste de la famille passait dans la chambre à côté. Nous, nous sortions les lits gigognes. Raymonde tirait les rideaux pour nous isoler et ne pas les voir dans leur lit ! je suppose… la mémoire est gommée mais je me rappelle plutôt des  bonnes crises de rire  sous les couvertures pour ne pas se faire houspiller ou en prendre une ! Jean avait la torgnole facile si nous étions trop excités… Nous on aimait bien se glisser l’un contre l’autre dans le même lit pour se raconter des histoires sous les couvertures, je dévorais la Comtesse de Ségur, Jean-Pierre c’était plutôt les Tintin ou  les illustrés. Difficile  d’imaginer les lits gigognes dans l’alcôve aujourd’hui ! Elle a été transformée en salle de bain quand Raymonde a repris sa liberté, elle a pu s’y délecter dans des bains parfumés plein de mouss…  Elle, au cinquième, Jean au sixième, il lui a quand même installé sa baignoire.
A côté de cette alcôve en 1955, il y avait un minuscule cabinet de toilette avec un lavabo et une ingénieuse douche en hauteur. Papa l’avait fabriquée en fer, un bac à douche rond dans lequel nous montions. C’est dans ce cabinet de toilette que je me suis longtemps tartiné le visage de crème à raser avec le savon à barbe ! Je me rasais avec la corne à chaussures pour faire comme papa, pendant que Jean-Pierre secouait la porte comme un malade pour savoir ce que je faisais !
C’est dans ce même cabinet de toilette que Jean sortait le grand rasoir « coupe-chou »de  son étui en cuir noir élimé. Il le cachait très haut dans un placard : nous avions l’interdiction d’y toucher… C’est aussi de ce cabinet de toilette qu’il sortait un visage plein de mousse à raser pour hurler après Gilbert qui faisait des pompes quotidiennes. Le frangin comptait les pompes avec un effort énorme dans la voix pour faire croire qu’il exécutait l’exercice. En fait il ne bougeait pas, restait  allongé sur le sol. Jean sortait, hirsute, pour lui en mettre une et le remettre au boulot ! Nous, on se carapatait en ricanant… Le cabinet de toilette donnait dans la grande chambre, on voit encore la découpe de la porte sur la cloison actuelle. Le lit de Jean et Raymonde était adossé au mur avec une table de nuit de chaque côté, une penderie à droite, une armoire à glace en face du lit et un  meuble fabriqué par Jean pour ranger les chaussures de toute la famille .A droite je n’arrive pas à me souvenir de ce qui pouvait s’y trouver.
Dans la salle à manger une table carrée en chêne avec un  repose-pied en cuivre. Le lit de Gilbert, le grand buffet à vaisselle sous lequel Jean-Pierre planquait le poisson qu’il détestait dans une boîte à dragées jusqu’au jour ou Raymonde le lui a déposé délicatement dans son assiette !
Il y avait le poêle à charbon transformé plus tard en bibliothèque, reste  le trou du conduit .Le charbon était monté de la cave dans un seau en ferraille gris émaillé. C’est Jean ou Gilbert qui s’y collaient. Sur le mur, élément important : la pendule. Nous n’avions pas le droit d’y toucher, seul papa était  habilité à la remonter avec une clef cachée sous le cadran,  la porte grinçait  beaucoup quand elle se fermait. La pendule sonnait toutes les heures  et demi-heures. Son tic-tac était comme un métronome, une respiration dans toute la maison. Mes souvenirs se mélangent un peu. Jean avait construit un coffre à jouets sous la fenêtre, il fallait exploiter le moindre rangement. Nous montions dessus avec Jean-Pierre, une balustrade grillagée nous empêchait de tomber.
Cela donnait des sueurs froides aux commerçants du carrefour quand, grimpés dessus, nous secouions la barrière… Il a fallu un jour que Raymonde se trouve en bas et nous  en haut pour qu’elle comprenne la gravité de la situation ! J’essaie de me souvenir des bruits, des odeurs, celle des crêpes de ma grand-mère qui vivait sur le même palier que nous, leur parfum nous faisait grimper les marches 4 à 4 pour arriver en soufflant, c’était aussi le temps des chocolats chauds Van Houten.
Aujourd’hui l’immeuble dort, cette nuit pas de bruit encore dans la rue. Je vis les derniers instants, je les savoure dans le silence, j’ai envie de fermer ma boîte à souvenirs en toute conscience, enfance heureuse même si… Je vais donner tout à l’heure les clefs de l’appartement complètement vide  à  Alexandra et Salim. Je leur donnerai les 80 pages du 46, quelques textes de cette époque, quelques photos, quelques dessins. Ils ont manifesté l’envie de connaître le vécu de l’immeuble. Ils sont charmants, attentifs, je suis heureuse de leur offrir ce passage de flambeau en douceur.

Texte et dessin : Claudine Albouy

Douleur, Monique Fraissinet

©Marc Guerra

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvrait le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Monique Fraissinet

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par une habituée de mes ateliers…  Illustré par la photo de mon petit Souleyman, 7 ans maintenant, merci à lui !

Les paysages de Monika

La journée est longue comme celle d’hier comme celle de demain les journées s’étirent se ressemblent le temps est élastique les heures s’éternisent pendant des heures et s’accélèrent parfois sans raison, bientôt, déjà, et les heures se ressemblent, il faut les remplir cuisine lecture écriture mails téléphone mots croisés puzzle, et cela aussi finit par se ressembler, trouver autre chose, repos mais ça fatigue, sortir mais pas trop loin dans le jardin sous le soleil de printemps il rayonne ce soleil précoce il réveille la nature, peindre, tu peux peindre devant toi le paysage est magnifique les couleurs se réveillent 50 nuances de vert dans la vallée des ombres noires et violettes sur les pentes du mauve rosé dans le ciel bleu des harmonies des symphonies, de l’aquarelle peut-être, tu aimes les fondus des couleurs mais pour l’aquarelle pour ce fondu tendre des couleurs il faut de la sérénité et tu n’en as pas, la tension monte insatisfaction énervement dans ces heures qui s’étirent, il faut de la force des taches de la couleur pour réveiller l’énergie, alors de l’huile mais tu n’as pas trop l’expérience c’est pas le moment, alors du pastel, du pastel aux teintes vives sur un papier bleu comme le ciel bleu comme la mer, et tu regardes ton paysage et tu cherches des détails, et puis l’impression d’ensemble pour les taches des taches de couleur, et tu choisis le bâton de craie tendre, tu étales tu frottes tu estompes avec le doigt avec le chiffon tu gommes, sur le vert pour les arbres tu ajoutes des reflets du jaune du rouge du bleu pour les toits des maisons pour le pont qui enjambe la rivière, l’eau devient bleu outremer puis plus clair avec une touche de blanc et ton dessin prend du relief et les tulipes tout près éclatent en beauté, et le rouge réveille ton courage et le jaune te donne de la joie et le bleu profond t’apaise et la journée ralentit s’éternise dans une plénitude bienvenue tes couleurs se posent s’organisent explosent sous tes doigts et la journée n’est plus perdue tu es contente tu as créé un autre paysage qui te ressemble plus qui exprime mieux ce que tu peux ressentir révolte fatigue épuisement résignation acceptation rien d’autre à faire en attendant que ça aille mieux que ça change ça ne dépend pas de toi ou juste un petit peu et en fin de compte tu n’es pas si mal tu t’accommodes, juste un peu bizarre il n’y a personne sur ton tableau personne sur ton paysage personne dans les environs tu ne pensais pas que ça te manquerait autant ?

Monika Espinasse

Comme un poisson dans l’eau, Monique F.

Photo : Monique Fraissinet

Douleur, insupportable, rageant, à droite, épaule, meurtrie, brûlante, douleur, hématome, rougeur, lancinante,  agaçante, trop long, renoncement, nerfs en ébullition, en pelote, attente, éternité, nuits sans sommeil, douleur, matin, midi, soir, nuit, insupportable, demain, attendre, douleur, encore, encore, impatience, cerveau, agacé, tension, déplaisance, plus encore, irascible, douleur, électrique, immobilité, déception, difficultés, impatience.

Comme un poisson dans l’eau

 Murs capitonnés, lits vissés au sol, inamovibles.  Cris de hyène, stridents, insupportables, ça déambule,  ça piaille de tous les côtés.

– Tu t’es vu toi ? Regardes-toi, arrête, c’est quoi cette façon sotte et grenue de t’aplatir au sol ? Pff, ça te sert à quoi, à faire mal à ta tête d’œuf ? Tu t’es enturbanné de blanc, tête d’œuf je te dis, tu as une tête d’œuf.

– Tais-toi, le mal je l’arrête, que diable ! Ma tête d’œuf, le mal, il passe pas, il passe pas la coquille, elle se cassera même pas ma tête. Bien réfléchi, je vais me jeter à la mer, je noierai le mal, je l’ancrerai au fond, la poiscaille viendra le chercher, qu’il y reste au fond ce sale mal. Imagine des poissons avec le mal de tête, ils tourneraient, vireraient, ils pourraient même pas se tenir la tête avec les mains pour se calmer, Lui là-haut ne leur a pas fait des mains, c’est malin. Pas de mains, pas de bras, pas de jambes, pas de pieds, c’est pour ça qu’Il les a mis dans la flotte. 

Même pour baiser, ils n’ont pas besoin de rien, ils se z’yeutent un peu, font des ronds dans l’eau, tu me plais, je te plais, et vlan, juste l’air de rien et ça y est ! L’affaire est faite.

L’orage ils s’en moquent de l’orage, moi pas, ça me fiche un de ces mal de tête. 

– Arrête !  sors pas sur le balcon, plonge pas, y’a pas d’eau, tu vas te s’cratcher ! 

– M’en fiche s’ya pas d’eau ! 

Fada, il est fada ! 

– Fichtre, il a tout sali son turban blanc, même qu’il en devient rouge. Eh ! Oh ! réponds, tu causes plus, t’es comme les poissons, ça te sert quoi maintenant d’avoir des bras, des jambes, des pieds, t’es pas plus avancé, t’as tout cassé. 

Toi, avec ta panoplie blanche de cosmonaute, t’approches pas de lui,  enlèves ce masque de martien. Tu vois pas qu’il faut pas le réveiller, il dort, il est comme un poisson dans l’eau.

Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf : « Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

La douleur, Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

La liste

Oublier, cérébrale, tempête sous un crâne, la douleur, évanescente ou tumultueuse, la rêver, la manipuler, obédiente ou indocile,  douleur vagabonde, oppressante, dominante, accablante, pesante, refluer ou renflouer, l’amener à se corrompre, la stipendier, l’accepter pour soulager, finir par l’oublier.

La douleur

Pitre, oui bille de clown, faire l’arbre droit, oui oublier la souffrance. Regarder le ciel et dessiner des arabesques sur le sable clair. Un petit vélo dans ta tête qui fait des zigzags et se sauve pour soulager la tempête sous le crâne, il l’extirpe de ta pensée, il l’aspire la délie et la jette dans l’océan où elle va se fondre et se confondre avec le monde sous-marin. Le grand Léviathan reviendra se fourrera dans ton esprit et ta cervelle en explosera. Tant pis pour toi tu n’avais qu’à y penser avant, la douleur on ne doit pas attendre on doit la soigner dès qu’elle apparaît pour qu’elle nous laisse tranquille, pour qu’elle nous oublie. Maintenant essaie comme l’autruche, ta tête,  enfouis-la dans le sable et écoute si ça te soulage après tout tu n’as rien à perdre, seulement perdre la tête, et alors un décapité il la perd bien et cela ne lui fait ni chaud ni froid, elle roule on la  ramasse et on la lui sert sur un plateau. Ou bien allonge-toi sur la voie ferrée, choisis plus tôt celle du TGV c’est plus radical, tu es tranquille, tu te poses juste pour faire un essai et ta douleur elle a tellement peur qu’elle se retire, et là tu la considères tu lui parles de femme à  femme, face à face, tu l’insultes avec tous les jurons que tu connais et dans toutes les langues dont tu sais faire usage, alors tu la vois ta douleur elle devient rouge de honte, bleue de peur, blanche d’effroi, elle diminue, elle fond, elle se dessèche, elle s’effrite et elle disparaît définitivement.

Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Je marche, donc je suis, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Ah non ! Pas sur le béton, ni sur le goudron ! s’écrient les vrais randonneurs très vite et sans réplique possible. Il n’y aucun plaisir !

Mais si ! Mais si ! Quand tu es né enfant de la ville, tes pieds apprennent très vite le béton des trottoirs ou le goudron de la chaussée. Tu marches dans les rues, tu cours après le tramway, tu sautilles aux feux rouges, tu flânes dans les parcs civilisés sous les marronniers et les tilleuls, avant de t’aventurer dans les forêts des environs. Plus tard, tu trouveras un autre plaisir dans les chemins de randonnée, de plus en plus loin, mais tu ne perdras jamais le goût des premiers pas dans ta vie.

D’ailleurs, plus tard, beaucoup plus tard, tu habiteras à la campagne, à la montagne, et si les routes goudronnées t’étaient familières, les chemins sinueux, caillouteux, embarrassés de racines enchevêtrées, de creux et de bosses, demanderont un apprentissage. Les pieds sont incertains, tâtonnent, trébuchent, et demandent une attention de tous les instants. La nature est belle, sauvage impitoyable. Il faut prévoir le soleil trop pesant, l’ondée soudaine, le vent qui secoue les branches au-dessus de ta tête, la rivière qui déborde, l’herbe poussée trop vite qui te fait avancer dans une petite jungle, qui te mouille, qui s’accroche, qui t’emprisonne, …et ce n’est pas l’arc en ciel poétique et lointain qui te consolera de tous ces désagréments. Il faut aussi avoir une boussole dans la tête pour ne pas s’égarer. Il y en a qui savent d’emblée, qui sont doués. Tu les mets dans la forêt, au milieu des arbres, ils s’en sortiront toujours. Ils tracent tout droit, ils créent leur chemin, ils n’ont besoin ni de soleil, ni d’étoiles pour se retrouver. C’est inné. Ce sont des chanceux… Je vous l’ai dit, il faut apprendre, exercer, pour aimer la nature sauvage.

C’est pour ça que j’aime les chemins qui demandent juste l’effort des pieds. Mes pieds savent faire. Ils avancent, d’un pas régulier, pas besoin de penser, de les guider, ils trouvent leur rythme qui est aussi le mien. Nous sommes en harmonie. Je leur fais confiance et je pense à autre chose. Ou à rien. Cent mètres plus tard, les pieds font toujours leur travail et je ne m’en suis pas aperçu, j’ai à peine vu le paysage, j’étais dans les nuages…Détente complète quand je marche ainsi, liberté totale de l’esprit qui vagabonde, qui balaie, qui invente, des mots, des sons, des idées, des projets, des mélodies, des poèmes, des romans entiers, je sais tout faire quand je marche avec mes pieds. Ce qui est difficile, c’est la mémoire. Retenir. Retenir, ce que je viens d’inventer. Trouver le bouton d’enregistrement dans ma tête. Ne pas arrêter les pieds. Le rythme qui berce. Le flottement qui permet l’envol de l’esprit. Pas de petit carnet, de crayon, ça casse l’élan. Pas de dictée téléphone, les pieds perdront leur équilibre. Et si on s’arrête pour noter, si on interrompt le merveilleux équilibre par une courte pause, une prise de conscience, c’est fini, plus d’idées, plus d’envol, plus de nuages. Ce sera une, deux, une deux, ce sera accélération, course, sport, santé. C’est bien aussi. Cela entretient, le corps est heureux. Mais l’esprit s’est mis en veille, en laisse. Et le rêve, le rêve s’est envolé.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture
Une histoire de marche et d’écriture, où le texte s’élabore en marchant, et en ces temps de confinement (à ce moment-là !), nous pouvons marcher dans notre tête. La phrase restitue le mouvement de la marche, dans son allure, ses arrêts, ses hésitations, selon le sol et ses accidents.
 MS

On a laissé couler le temps, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

On n’était pas sorti depuis maintenant dix-huit jours, quand on dit qu’on n’était pas sorti, je ne parle pas du dehors, je parle de la ville, sortis en ville. On a suivi scrupuleusement les consignes de la distanciation sociale, on s’est adapté. On n’a plus besoin d’ouvrir l’agenda le matin en se levant, aucun rendez-vous ne sera manqué puisqu’il n’y a plus de rendez-vous. On se lève sans précipitation, l’heure on s’en moque, une petite faim, on a le temps, ça peut attendre que l’appétit vienne. Le gargouillis de l’estomac annoncera le moment de préparer tartines, boissons et fruits. En peignoir, cheveux pas coiffés mais pas négligés tout de même, on n’aime pas trop la négligence.

Les deux chats supportent mal le confinement et signifient, d’un petit miaulement plaintif, parfaitement synchronisé, qu’il est temps de leur ouvrir la porte pour une escapade. Ce sont bien les seuls qui n’ont rien modifié au rythme de leur vie, à leur heure de sortie, ça ne traîne pas de ce côté-là.

On vit l’instant présent, ça faisait tellement longtemps qu’on ne savait plus ce qu’était l’instant présent. On nous dit bien que les enfants savourent l’instant présent et que nous, devenus adultes, on ne sait plus ; ça vient, et c’est agréable, très agréable. C’est bon dans le corps, c’est reposant dans la tête, on n’est pas happé par la fuite en avant, les yeux s’ouvrent mais pas comme avant. Le regard s’attarde sur une fleur, sur les nuages, on entend même la lourdeur du silence. Un silence envahissant, qui rayonne autour de nous, qui nous enferme et nous sommes au centre. Une pause.

Aujourd’hui, on a deviné le sens du vent, les herbes de la prairie se courbaient, faut dire que ces derniers jours, l’herbe a bien poussé, peut-être de dix ou quinze centimètres en une semaine, le beau temps, la douceur de la température, et voilà que tout repart. D’ailleurs on l’avait remarqué puisque cela fait au moins dix jours qu’on se promène en traversant le pré en contrebas de chez nous, on doit lever les pieds au risque de s’entraver dans une touffe d’herbe. Le matin on a les mains mouillées en passant la paume de la main sur les haies de buis. Le givre s’était déposé là pendant la nuit. On avait oublié que les rayons de soleil, dès qu’il se posent ont tôt fait de faire fondre le givre.

Dix jours qu’on n’est pas allé faire les courses, on avait des idées de menus et puis tant pis s’il manque quelque chose, on fera différemment, on va pas se prendre la tête, le frigo n’est pas vide. Si on allait faire un petit tour pour récolter quelques brins de ciboulette sauvage pour agrémenter l’omelette de ce soir. Faut faire attention de ne pas cueillir n’importe quoi, couper le brin, le froisser entre les doigts et sentir. C’est bien de la ciboulette, très odorante. On la cisaille précautionneusement avant de la jeter dans les œufs battus, faut pas en perdre une miette.

La journée est passée, on n’a jamais buté contre les heures, on a laissé couler le temps.

Qu’on s’en souvienne.

Texte : Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! Marlen Sauvage

Une histoire de temps, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage, collection personnelle.

Le texte ci-dessous a été écrit par Monique Fraissinet en réponse à une proposition autour du temps passé.

Aujourd’hui j’ai mis de l’ordre dans un vieux meuble recouvert de la poussière du grenier. Une carte postale. Une vue de la côte bretonne, un prénom écrit par la main d’un enfant précédé d’un texte. Il ne s’ennuie pas. C’est beau la Bretagne, il mange bien, il dort bien, il joue avec ses nouveaux camarades. Le moniteur est gentil. Moi, je pleure, il est loin. C’est la première fois. C’est long vingt et un jours.

Une petite valise à la main. Sa mère avait pris soin de ne rien oublier. Elle est partie, elle a agité sa petite main par la fenêtre de l’autobus. Elle les a regardés jusqu’à les perdre de vue à cause d’un virage. Ses petites jambes collent au skaï du siège. Elle ne reconnaît aucun des paysages qui défilent. Le chauffeur est au courant. Sa tante l’attendra-t-elle à l’arrêt de bus ? C’est la première fois, elle compte sur lui. Elle la prend dans ses bras. Une grande place, une belle fontaine, de nombreux véhicules, une boutique de fleurs. Elle voudra acheter un bouquet pour sa maman quand elle repartira.

Un rendez-vous avec lui à dix-sept heures à l’angle de la rue Hugues-Mangin et de la rue des 4-vents. Incertitudes. La barbe longue, blanche, bien taillée, propre. Des cheveux blancs, longs, retenus par un élastique. Le son grave de sa voix, il lui tend la main. Elle la prend sans dire un mot. Juste quelques secondes se sont écoulées. C’est la première fois. Elle lui sourit.

Elle est placée devant, au milieu de la photo, une jupe plissée blanche, un corsage blanc en broderie anglaise, un serre-tête blanc, des sandales blanches. Seule une croix brille autour de son cou. La famille qui l’entoure est endimanchée, en vêtements sombres, ils se tiennent droits, des sourires timides. Ce jour-là, pour elle, c’était la première fois. elle recevait le baptême et le corps du Christ. Mais surtout elle n’a pas oublié qu’elle allait recevoir de précieux cadeaux dont elle gardera le souvenir. Ce sont ses premiers vrais cadeaux.

Elle porte un robe claire à manches ballon, des chaussettes qui ne couvrent que la moitié de ses petites jambes frêles, ses cheveux bouclent sur ses épaules. Elle a les bras levés, maintenant en l’air un ours en peluche. C’est la première fois qu’elle a un jouet neuf. Elle l’a tant aimé qu’il a vieilli avec elle. Handicapé, il n’a plus qu’un œil, qu’un bras, il lui manque une oreille. Il se prénomme Copain.

Une soirée pas comme les autres, elle attend, attend encore. Le téléphone sonne. Une voix de femme, une voix qui lui demande si elle est bien Madame…., ces quelques mots suffisent à eux seuls pour en comprendre la suite. Elle sait déjà. Elle a compris. Les mots d’après sont tous de trop. Elle a mal. A partir de ce jour, elle aura toujours mal. Elle gardera, comme dans un écrin, les derniers mots de son dernier coup de fil, le son de sa voix, précieuse, envolée à tout jamais. C’était la dernière fois.

Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture 
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Petits bonheurs, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Quand nous sommes arrivés, tout était en place. Sur la scène les rideaux tirés cachaient une cuisine reconstituée, sur la table, une  miche de seigle à la couleur de fin de semaine, une bouteille de vin rouge déjà bien entamée, des miettes de pain oubliées là et trois verres aux culots colorés. Sur la gauche un fourneau de fonte noire, surchargé de casseroles rouges, semble attendre la cuisinière. Les chaises de paille sèche nous montrent leur fatigue échevelée.
Heureux, nous sommes heureux, jouer ce spectacle préparé depuis six mois déjà, quel bonheur. Ils sont tous là, tout le village nous attend,  parents, grands-parents, et nos petits élèves surexcités. Moments joyeux, plaisir de partager, spectacle applaudi, tout en sourire, rire, fou-rire, complicité, clin-d’œil, et bravo sifflé par les plus jeunes.
Plus tard, autour de gâteaux, de jus de fruits, de tartes colorées, sucreries et confiseries, offerts par les parents, régaleront petits et grands. Moment de partage  dans ce petit village haut perché, où la vue s’égare entre Mont Lozère et Finiels. Moment ou chacun fait, défait, refait, le mot, la phrase, le geste, où l’émotion des souvenirs remonte, où la complicité se partage.
Juste là,  à ce moment, un cri d’enfant : « il neige !! il neige !!!  ouhhh il neige ! »
Branle-bas de combat, il neige… déjà cinq ou six centimètres, il faut redescendre dans la vallée, vite… vite… ne pas attendre plus longtemps. File de voitures prudentes, chauffeurs attentifs, enfants excités, arrivée au village vingts kilomètres plus bas, tout est ok, appel de phares, pour certains klaxons, il est une heure du matin.
Pour nous, il faut continuer encore un bout de chemin, passer le petit pont tout en arche, rencontre difficile avec la neige, il faut s’y reprendre à trois fois, suivre la route étroite où la voiture patine parfois mais avance tout de même, et voila la montée en lacets, le moteur s’emballe, les roues patinent, le chauffeur se crispe, les enfants hurlent, joie mêlée de peur, la voiture glisse lentement sur le côté et se fige dans la neige.
Les portes s’ouvrent, premiers pas qui s’enfoncent dans la neige, crainte, appréhension, provocation, première boule lancée  au hasard, première imitation du loup, rire et fou rire encore et encore…
Les arbres plient sous la neige grasse, certaines branches se courbent vers le sol, le passage est difficile, on se met à trois pour secouer les branches et les laisser reprendre leur place, la manœuvre est magique, et c’est un feu d’artifice de milliards de paillettes glacées qui s’envolent.
Et encore des éclats de rire, oublier les chaussures trempées, les pieds glacés, les mains nues rougies, presque ankylosées, les vêtements humides, qui glacent le corps, et toujours, comme une communion dans la nuit, cris de joie, cris enfantins, onomatopées gutturales face au silence, ode a cette nature qui s’offre.
Enfin arrivés, les lumières nous aveuglent, la chaleur du poêle nous brûle les mains. 

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS