Rose, par Liliane Paffoni

© Marlen Sauvage 2021

C’est une femme. Toute de gris vêtue. Toujours. Un ample et long manteau gris. Un manteau qui a affronté des jours de vent, de pluie, d’orages. Usé, lavé, lessivé. Une femme, donc. Agée. Cheveux gris, rides, plis, maigre silhouette, les pas encore sûrs, très sûrs. Elle s’appellera Rose. Pour un peu de couleur. Et beaucoup de douceur. Rose. Tous les matins, elle quitte son immeuble. A 7h30. Par tous les temps. Courses ou promenade. Pas de cabas, ni  sac à provisions. Les mains dans les poches. Promenade donc. Rue quasi déserte. Rose, toute seule, dans son grand manteau gris. Frêle, seule dans une rue. Ecoles fermées, magasins, bars, restaurants fermés, bureaux désertés. C’est le grand enfermement. Départ 7h30. Rayon de marche : 1 km. Durée : 1 h. Retour de Rose : 8h30. Le temps s’étire. Où êtes- vous, Rose ? Où êtes-vous allée ? Au square, fermé. A la bibliothèque, fermée. Au parc, fermé. Assise sur un banc de l’avenue. Banc barricadé. Où êtes- vous, Rose ? A 12h30,  Rose apparaît, mains dans les poches. S’engouffre dans son immeuble.

PAUSE

En début d’après-midi, Rose est à nouveau dans la rue. Petit cabas à bout de bras. Courses, donc. Retour de Rose vers 18h. Dans son cabas, de bien maigres provisions.

NUIT

Jour après jour, Rose est dans la rue. Seule. Dans son grand manteau. Elle marche. Arpente la ville. S’arrête peut-être. Dos à un mur. Face à un rayon de soleil. Reprend son souffle. Dans l’encoignure d’une porte. Pousse la porte d’une église. Close. Erre dans les rayons d’un supermarché. Pas trop longtemps. Ne pas attirer l’attention. 

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

Un jour, la voix de Rose résonne dans la rue.  Deux hommes en bleu à ses côtés. Papiers d’identité. Attestation. Dépassement. Voix résignée de Rose. Je vis, sous les combles, dans une pièce de neuf mètres carrés, très sombre. Cette pièce est un tombeau. Suis bien mieux dehors. Les hommes en bleu s’en vont.

Rose rentre chez elle.

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

MARCHE-PAUSE-MARCHE-NUIT-

Marcher, encore, marcher, toujours.

Un jour, la rue est vide. Sans Rose. Où alliez-vous, Rose ?

Ce texte est inspiré d’un fait divers relaté par Régis Jauffret dans la revue Zadig numéro 7. L’article s’intitule : « Ce qui s’est passé près de chez vous. » 

Cette femme s’appelait Louise M., elle avait 79 ans. Elle vivait dans neuf mètres carrés. Sans famille. Sans amis.  Elle est décédée dans cette pièce qui ressemblait à une tombe.

Autrice : Liliane Paffoni
(Texte d’atelier – Décembre 2021)

Abus de pouvoir, une nouvelle de Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

Elle roulait pourtant à une allure tout-à-fait respectable dans cette rue qui traversait le village, enfin cette petite ville rurale de quelques deux-mille habitants, sous-préfecture du département tout de même, cet endroit où elle exerçait son activité professionnelle auprès d’enfants et d’adolescents depuis près de huit ans. Elle venait tout juste de quitter son lieu de travail, tardivement, épuisée par une journée de consultations à peine interrompue par un déjeuner frugal avalé en toute hâte entre deux rendez-vous. Sa voiture, seul lieu où finalement elle pouvait prendre quelques minutes, pour consulter ses messages téléphoniques, SMS, mails du jour, météo agricole du lendemain et éventuellement passer un dernier appel rapide, pendant le trajet du retour chez elle où l’attendaient trois bambins survoltés qui ne la lâcheraient plus jusqu’au coucher. Elle roulait plutôt tranquillement dans la rue déjà noire et glacée de novembre, bordée de voitures garées des deux côtés, une fine couche de givre en formation sur les pare-brise ; cette avenue traversant le village pour rejoindre la route nationale qui la conduirait presque tout droit jusqu’à chez elle, là-haut sur le Causse. Aussi, entre la lecture de deux messages électroniques, elle ne l’avait pas vu débouler de la droite, dissimulé derrière un pick-up blanc de chasseur, on les reconnaissait sans peine à la grande cage rouillée fixée à l’arrière, pour les chiens enragés, assoiffés de gibier, enfermés tout l’été dans leur chenil au sol recouvert de monticules de crottes, prêts à bondir. Elle avait juste entendu le PONG, sec et rapide, du corps percutant son pare-chocs avant, glissant lourdement sur la chaussée puis plus rien. Un silence de mort… Coup de frein brutal éjectant son portable quelque part sur le plancher de son véhicule Citroën Picasso. Elle mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se produire. Puis encore quelques autres secondes avant d’envisager un mouvement, une réaction. D’abord, les tremblements tout le long de ses bras, dans son ventre, ses jambes puis sa nuque, ses lèvres enfin. Elle avait déjà heurté un chevreuil non loin d’ici, dans les gorges du Tarn, un soir d’été. L’animal était venu s’encastrer dans le pare-chocs avant de sa voiture, brisant un phare au passage, avant de reprendre une course titubante vers la forêt tandis qu’elle avait continué sa route, étourdie. Là il ne s’agissait pas d’un chevreuil, elle le savait, elle était en plein cœur du bourg et puis il lui semblait bien avoir entraperçu une doudoune noire par-dessus un col roulé rouge vif. C’était un homme, elle en était certaine à présent. Un homme venait d’heurter son véhicule. Elle devait faire quelque chose et vite. Le bonhomme n’était peut-être pas mort, peut-être juste blessé, un filet de sang s’écoulant de sa bouche entrouverte, le long de sa joue mal rasée… Elle devait lui venir en aide absolument, immédiatement, sans traîner. Elle savait faire, aider les gens toute la journée, être à l’écoute, bienveillante, attentive, rassurante, consolatrice, c’était son métier, non ? Tout de même, ce n’était pas la même chose, cela n’avait même rien à voir. Elle n’intervenait jamais dans l’urgence. Elle n’aurait pas pu, trop anxieuse, trop stressée, trop sensible. Elle appuya longuement sur le bouton du frein à main automatique, décrocha sa ceinture de sécurité et ouvrit sa portière, sans couper le contact. Une bouffée de chaleur l’envahit alors même qu’il faisait un froid de canard au dehors. Elle baissa la fermeture éclair de sa veste et mit un pied à terre. Les tremblements reprirent. Elle appréhendait ce qu’elle allait voir. Rien ne bougeait sur le bitume. Autour d’elle, pas un chat. Juste ce silence glacial sous le ronron du moteur qui tournait toujours, après le brouhaha de sa journée passée avec des enfants de tous âges. Enfin, elle s’avança lentement vers l’avant de son automobile, tous phares allumés.

L’individu à la peau mate, les cheveux noirs ondulés autour de son visage émacié, barbe naissante (elle avait raison, il n’était pas rasé de quelques jours), gisait de tout son long sur la chaussée, les bras de chaque côté du corps inerte, jambes entortillées façon posture de yoga pour confirmés. Une cigarette à peine consumée avait volé à plus d’un mètre de la bouche de son propriétaire. Lucille resta les bras ballants devant ce spectacle une paire de minutes avant de s’approcher d’un peu plus près, encore plus près. Elle se baissa vers le visage du type, tendit sa main à plat vers ses paupières closes puis s’arrêta avant de le toucher, son autre main portée à la bouche, le regard effaré. Il n’y avait aucun doute, c’était bien lui ! Le médecin avec lequel elle travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Celui qui l’avait fait pleurer un matin, en réunion, à force de lui mettre la pression, de venir appuyer là où ça faisait mal. A la fois sadique et pervers, séducteur et provocateur. Capable de repérer très vite les points faibles de ses collègues de travail, de sexe féminin de préférence. Le mâle dominant de l’équipe, attaché au pouvoir. Il l’avait rejointe ensuite dans son bureau pour discuter mais elle était trop émue et en colère pour placer trois mots à la suite. Elle l’avait envoyé bouler. Une fois passée la crise, une semaine après l’altercation, il était revenu un bouquet de fleurs à la  main, elle avait apprécié le geste. Lucille avait eu une discussion avec lui, un long échange productif et bénéfique au terme duquel il l’avait invitée à boire un verre au café du coin pour se faire pardonner.  Lucille avait envoyé un SMS à son mari prétextant le pot de départ à la retraite d’une collègue orthophoniste pour justifier son retour tardif à la maison dans la nuit. Il n’aurait qu’à réchauffer le reste des lasagnes de la veille accompagnées d’une salade verte pour le dîner puis coucher les enfants sans elle, tout se passerait bien, elle en était certaine. Puis un mojito en entraînant un autre puis encore un autre, la soirée était déjà bien entamée lorsqu’elle avait suivi le docteur K. jusqu’à son hôtel où il lui avait offert un dernier verre et plus encore. Elle n’avait jamais fait cela et mit cet écart de conduite sur le compte de l’alcool. Difficile la semaine suivante de se retrouver sur leur lieu de travail, toute distance professionnelle gardée. Lui, avait fait comme si rien ne s’était passé, cherchant plutôt à l’éviter. Il devait être habitué de ce genre de situation pourtant fort incommodante, avait-elle pensé alors. Elle avait ruminé sa rancœur et puis tout s’était tassé. Il était un bon médecin après tout. Il faisait du bien aux enfants, aux parents, à l’équipe aussi. Il était présent quand on avait besoin de lui. On pouvait compter sur son engagement auprès des familles et son investissement auprès des différents professionnels de l’équipe était réel. Elle finit d’approcher sa main de la tête du gisant, effleurant ses cheveux noirs de jais puis sa joue encore tiède, râpeuse. Elle se rappelait ses baisers fougueux dans le cou, sur sa nuque, ses gestes précis détaillant son corps, faisant vibrer chaque pore de sa peau, ses mots doux, suaves, gorgés de soleil. Elle caressa ses lèvres immobiles, gercées, ternies par le tabac. Il lui sembla sentir un filet d’air chaud sur ses doigts. Puis lui revint cet autre jour, une autre réunion, la remarque cinglante, l’arrogance dans le ton de sa voix, l’humiliation qu’elle avait ressentie jusque dans son bas-ventre. Elle avait dû quitter le travail plus tôt que prévu tellement la douleur lui tordait les entrailles. Son médecin traitant l’avait arrêtée quelques jours, lui prescrivant repos et anxiolytiques. Elle ne s’était saisie ni de l’un ni de l’autre. A partir de ce jour, elle n’avait plus ouvert la bouche en réunion, pétrifiée par la seule présence de cet homme qu’elle ne parvenait malgré tout pas à détester. D’ailleurs, tout le monde paraissait tellement l’apprécier parmi ses collègues de travail. On lui déroulait le tapis rouge quand il arrivait, on l’adulait, on buvait ses paroles comme du petit lait. Personne ne se permettait jamais de le contredire, d’aller à l’encontre de ses décisions. Il y avait toujours une bouteille de bière locale au réfrigérateur pour les cas où il daignerait déjeuner avec nous. Le docteur K. aimait la bière, elle avait pu observer qu’il en consommait plus que de raison d’ailleurs. Elle approcha alors son visage de la cavité buccale du blessé assez près pour humer les effluves d’alcool qui s’en échappaient. Enfin elle se redressa et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Assez rapide pour confirmer que l’avenue était belle et bien déserte. Les maisons alentours avaient les volets clos. De la fumée s’échappaient de quelques cheminées. Un froid subit la saisit. Elle referma sa veste sans bruit. Sa décision était prise. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle attrapa le bonhomme fermement par les épaules et le traîna non sans peine jusque derrière le pick-up de chasseur, dénouant ses jambes au passage. D’après la forme en zigzag qu’elle avait prise, la droite semblait bien amochée. Le pied, sorti de sa chaussure, paraissait ne tenir qu’à un fil, pendouillant comme un pénis en perdition. Lucille remonta ensuite dans l’habitacle surchauffé de sa Citroën et referma la portière doucement, sans la claquer, pour ne pas se faire remarquer. Elle récupéra son mobile qui avait glissé sous le siège passager, envoya un rapide texto à son mari afin de le prévenir de son arrivée prochaine et appuya légèrement sur l’accélérateur. Elle roula lentement jusqu’à la sortie du village, jeta à nouveau un bref coup d’œil dans son rétroviseur, rien à signaler, et prit de la vitesse une fois sur la route nationale, entonnant la chanson Sweet Dreams, selon Marylin Manson, « … Some of them want to use you… Some of them want to get used by you… Some of them want to abuse you… Some of them want to be abused… »

Autrice : Chrystel COURBASSIER 

Petits bonheurs (212)

© Monique Fraissinet – Coucher de soleil à Villeneuve-d’Asq mars 2022

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève,
Comme une explosion nous lançant son bonjour !
– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve !

Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite…
– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Charles Baudelaire

Un petit bonheur suggéré par Monique Fraissinet, merci à toi ! MS

Un atelier avec Claude Simon, un texte de Monique F.

© Marlen Sauvage 2016

L’artisan n’avait pas de fil à plomb, pour preuve, le mur dans la cuisine, en entrant à droite n’a rien de rectiligne, vers le bas il est gonflé comme une éponge, est-ce pour sa solidité qu’il a été construit plus large à la base ? Il est plus étroit sur la hauteur jusqu’au plafond, les pierres ont été recouvertes de plâtre mal lissé sur lequel on peut imaginer le contour de l’Afrique, la tête d’un bœuf et dans un petit recoin caché lorsque l’on laisse la porte fermée, des initiales tracées au charbon de bois, un peu comme un dessin rupestre, personne ne les a effacées, elles sont là depuis longtemps, la peinture qui recouvre ce mur est toujours la même depuis cinq décennies, elle est bleue, d’un bleu sali par la fumée de l’âtre, si bien que les multiples calendriers des P.T.T., accrochés y ont laissé leur empreinte rectangulaire, la poussière s’est logée sur les replis de la peau de ce mur, poussière qui n’a jamais été enlevée sauf par les manteau et veste suspendus à la seule patère de bois vieilli et vermoulu ; la lumière du jour entrait peu dans cette pièce et ces vêtements donnaient l’illusion de quelqu’un tapi contre le mur, la table et les chaises étaient les seuls éléments mobiles de cette pièce, deux placards avaient été creusés dans l’épaisseur des murs, leurs portes avaient été ajustées selon la courbure du mur, ils fermaient correctement, la peinture du pourtour des serrures de ces portes a disparu, usée par les années, dans l’un les provisions d’épicerie, pâtes, sucre, farine, sel, une boîte métallique qui fut rouge et qui aujourd’hui est criblée de tâches de rouille, pas de chocolat, en ces temps si durs, il est réservé pour les étrennes au jour de l’an ou pour Noël, il n’y avait pas non plus de boîtes de tomates, de lentilles ou d’épinards, le jardin potager permettant de faire des conserves dans des bocaux de verre, le pain cuit dans le four banal du hameau est conservé dans un sac de toile de lin grisâtre laissant apparaître la forme arrondie de la miche qui n’a pas été entamée, elle le sera juste après que la maîtresse de maison ait fait le signe de croix au-dessus de la croûte dorée, un pot en terre cuite contient la graisse de porc nécessaire aux assaisonnements des plats, dans l’autre placard, le plus à gauche à côté de la fenêtre donnant sur la cour intérieure, la tome des fromages de chèvre s’écoulait des faisselles, une odeur aigre de petit lait s’en échappait.

Par souci d’économie il ne fallait pas allumer la lampe avant que la nuit noircisse la pièce, c’est alors qu’en entrant on distinguait tout juste une silhouette, quelqu’un d’assis devant l’âtre flambant à peine, ce qu’il restait des nuances claires des murs ne permettait pas d’identifier précisément la vie domestique dans cette maison. La petite fille entrait sur la pointe des pieds, évitant d’attirer vers elle les regards de ceux qui seraient là, et pourtant elle ne pouvait s’empêcher de craindre que quelqu’un s’échappe de derrière ces vêtements suspendus à la patère de bois, elle se souvient qu’un jour, à l’aide d’un charbon de bois tiré de l’âtre, elle a écrit ses initiales sur le mur du côté droit du chambranle de la porte d’entrée, témoin de l’année où elle était entrée à l’école communale, elle pensait même que c’était joli puisque personne ne les avait effacées, les poussières invisibles à l’œil nu dégagées par le feu de cheminée s’étaient déposées depuis des années sur le plâtre mal lissé du mur, elles y restaient collées et personne n’en faisait cas, ce n’était pas l’essentiel.

La journée de travail finie, chacun rentrait et prenait place autour de la table, le repas se prenait en silence dans une ambiance quasi monacale. La petite fille occupait ses yeux à déchiffrer, sur le mur en face d’elle, le contour de l’Afrique, la tête de bœuf, ça l’amusait, elle recommençait de même à chaque repas, ainsi elle parvenait mieux à supporter ces longs silences et les bruits de bouche.

Il n’y avait pas de livres, pas d’argent pour en acheter, Léonie, dès qu’elle pouvait sortir de table, se mettait à feuilleter les calendriers des P.T.T., elle connaissait par cœur les dates des foires à Florac, elle annonait les noms des Saints, cherchait à trouver celui qui portait le prénom de son père ou de sa mère, elle retenait ces dates de fêtes à souhaiter, elle aimait particulièrement la carte verte de la Lozère imprimée sur deux feuillets au centre du calendrier, elle connaissait parfaitement les noms des villes, bourgs et hameaux du département, la superficie et le nombre d’habitants, au fil des mois, la mère notait les kilos de fromage de chèvre ainsi que le nombre des chevreaux vendus, sur la ligne d’un jour des mois de janvier ou février, selon les années, le père avait inscrit le poids des deux cochons tués, il pouvait ainsi comparer avec les années précédentes, la dernière page de chaque calendrier n’était pas imprimée, elle servait de mémento, la date d’une crue importante, une adresse, le résultat du scrutin d’une élection municipale, pour ne pas oublier et en reparler dès que l’occasion se présentera, parce qu’il se présente toujours des occasions pour en reparler, au bout de quelques années la ficelle qui permettait de suspendre ces calendriers se cassait, on la remplaçait parce qu’il ne fallait pas jeter, ces calendriers étaient les archives, témoins des années passées, témoins de leur emplacement sur ce même mur par la trace rectangulaire de peinture bleu-clair qu’ils laissent derrière eux.

Autrice : Monique Fraissinet

A la recherche des souvenirs manquants, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

« Un bord de mer en soirée, un anniversaire, une joyeuse tablée, dans la promiscuité du camping-car familial ; un chemisier blanc à gros pois colorés ; un paquet de cigarettes à l’eucalyptus ; une bouteille de vin en plastique vert La Villageoise ; des bouteilles en verre avec des étoiles au bord, la consigne, quelques centimes en échange ; une collection de code-barres découpés sur les emballages, Cédric, glissade, fracture du tibia ; allongée sur la banquette-arrière, mon père au volant, les lumières des phares qui défilent sur l’autoroute, Paris au matin ; une carte de ma tata, un brin de muguet dessiné dessus ; une maison, un garage, quelques copains éphémères, encore un Cédric, premier baiser ; un été, une amie au prénom oublié ; tata Jeanne, Rians, une boîte à bonbons ; une nuit de fête chez des amis, retour à la maison, seule dans la ruelle, sous la pluie peut-être, j’ai peur ; une grande chambre, un bureau devant la fenêtre, une fenêtre donnant sur la rue, une maison abandonnée en face ; un camping-car garé devant la maison, il est vert et gris, aux formes arrondies, toujours en panne, un seul souvenir de lui… »

Autrice : Chrystel Courbassier

Un feu d’enfer, un texte de Stéphanie Rieu

© Marlen Sauvage 2017

Ce morceau de papier froissé est un intrus du présent. Car, à midi, c’est grillades. Une éclaircie entre deux averses. On ne va pas se priver d’un déjeuner champêtre. Je me charge d’allumer le feu. J’aime bien, le feu est mon ami depuis toujours, je sais ne pas l’étouffer en voulant le maîtriser. J’aime la façon dont il dévore les châteaux de bois en faisant danser les flammes, comme il remodèle les salles de bal sans jamais parvenir à éteindre la fougue des danseurs. Petite, bouche ouverte, je passais des heures devant la grande cheminée du Gers à me raconter les histoires que murmurait le feu pendant que pestaient les adultes à qui je gênais le passage vers l’armoire à apéritifs. J’empile tout sur les restes de charbon humide, journal, cagette, fagot de laurier, bûches d’un vieux cerisier et puis je retourne à la cabane de jardin en quête d’étincelle. A travers le fatras de l’hiver pas encore remisé, je trouve une boîte d’allumettes. Les circonstances défavorables ne m’auront pas. Soupir d’aise. Une affaire rondement menée, les choses vont aller bon train, les braises seront prêtes en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire : je n’en finis plus de me flagorner. Dans la boîte, deux allumettes au pauvre bout effrité. Elles ont tenu le temps qu’elles ont pu mais les miracles se font rares. Je déchante illico, la boîte finit dans le petit bois. Dans un vieux pot, un briquet… l’honneur est sauf, je vais pouvoir allumer un beau brasier et faire fi des petites voix qui m’agacent, qui me susurrent que les filles ne savent pas, que c’est voué à l’échec, il faut que je me dépêche si je veux leur montrer à tous. Ces « tous » qui ont disparu depuis belle lurette. Restent ces voix dans ma tête, ce combat intime qui me vaut souvent des regards interloqués de mes proches. Ils n’ont que l’image, pas le son. Les sous-titres, encore moins. En attendant, j’ai beau cajoler la pierre et faire monter la pression avec mon pouce, pas le moindre souffle de vie pour mettre le feu aux poudres. Je n’arrive pas non plus à lui faire allumer le réchaud à gaz de secours, l’étincelle est bien trop timide. En désespoir de cause, j’attrape un morceau de papier sec, le tortille, le range dans mon sac et fonce, rageuse, à la maison bien décidée à y trouver de quoi faire, sans avoir besoin de l’aide de personne, un feu d’enfer. Des heures plus tard, les côtelettes rongées, le feu finissant de fumer paresseusement sous l’impulsion perverse d’une vieille branche de romarin souffreteuse qui le pousse à cracher ses poumons avant de s’endormir, je retrouve le bout de papier froissé. J’ai complètement oublié de l’utiliser : les allumettes de la ménagère parfaite dénichée sous mon toit ont parfaitement fait l’affaire. Seule s’est éteinte, provisoirement sans doute, mon envie d’en découdre.

Autrice : Stéphanie Rieu

Je/Elle, un texte de Monika Espinasse

© Marlen Sauvage 2020

Je suis présente, elle est distante. Je suis timide, je n’aime pas déballer ma vie, elle peut dire ce qu’elle veut et comme elle le veut. Je me cache derrière elle pour dire des choses que je ne dirais pas moi-même. J’aime pourtant bien décrire, expliquer, m’impliquer, mais je n’ai pas encore appris à mentir. Quand je dis JE, c’est moi, et personne d’autre. Pas de voile, pas de rideau, pas de maquillage – ou juste un peu, je fais des progrès.

Quand je dis je, et que je veux me cacher, je deviens un homme. C’est un homme qui parle dans l’histoire, qui marche, qui agit ou qui se laisse aller ; je ne suis plus moi.

Quand elle prend la plume, elle me ressemble de prime abord, elle pense comme moi, elle avance comme moi, mais elle n’a de comptes à rendre à personne. Elle peut vivre pleinement ou chichement, elle peut aimer, et même haïr, elle n’est plus moi. Elle crée son histoire, qui est peut-être un peu mon histoire – ou peut-être pas ! Cela ne regarde plus personne. Et le comble de la liberté, c’est le moment où je lui cherche un nom, un prénom qui lui irait, qui sonnerait bien, qui la rentrerait encore plus dans l’histoire pour l’amener plus loin ou ailleurs. Et je la soutiens et je l’aide à avancer. Elle est un peu à moi avant d’être lâchée dans l’arène. Et moi, j’avance avec elle, elle me permet de m’ouvrir un peu plus au monde et d’avoir la force de créer d’autres histoires.

Elle trépigne, elle aimerait déjà être partie. Mais les parents ne sont pas prêts . Ils traînent comme toujours, se bichonnent, vérifient le gaz, ou ont oublié les gants. Elle n’a pas le droit de partir seule. Elle sera encore en retard à la messe comme tous les dimanches. L’église sera pleine, lumière, chants, orgue, prières. Les rangs sont serrés, ses amies l’attendent sur le banc, et elles vont encore se moquer d’elle, quand elle arrivera en retard se faufilant à travers les couloirs bondés pour trouver sa place, pour s’asseoir aussi discrètement que possible parmi la foule. Quand les parents se mettront en route, la messe sera commencée et c’est comme tous les dimanches, en plein sermon, qu’elle avancera . Tout le monde tournera la tête pour voir les retardataires, elle se fera toute petite, les yeux pleins de larmes, elle voudrait rentrer sous terre, ne plus être vue, semblable à une petite souris. Pourquoi est-ce si difficile d’être à l’heure comme tout le monde ?

Autrice : Monika Espinasse

Histoire de famille, Anne Vernhet

© Marlen Sauvage 2021

Tu te réjouissais depuis longtemps de cette période de fête. Tu avais tout préparé avec ton énergie et ton efficacité habituelle. Pendant deux jours, la famille serait réunie. Tes deux sœurs, leurs maris, ton vieux père, et les enfants aussi. Tu avais réussi à les convaincre, tous. Sans toi, cette famille n’existerait plus, tu le savais, et tu étais décidée à faire tout ton possible pour que ce merveilleux lien survive. Bien sûr, c’était toi qui recevais. Tu avais préparé un lit pour chacun, certains seraient un peu serrés mais néanmoins, assez confortablement installés pour une seule nuit. Tu avais prévu les repas (celui du soir, le petit-déjeuner, celui du lendemain midi), fait les courses et c’est toi qui cuisinerais. Marie, ta plus jeune sœur, te proposerait probablement de l’aide mais sa maladresse t’agaçait, tu ne lui dirais pas mais tu te débrouillerais pour qu’elle ne te dérange pas trop. Au niveau finance, il y avait peu de chance que l’un d’entre eux propose de participer aux frais. Cela n’avait pas d’importance, tu avais les moyens et tu étais généreuse. Encore une de tes qualités. Le repas du soir fut joyeux et bruyant. L’alcool aidant, les conversations allaient bon train. Aldo, ton beau-frère, le mari d’Hélène, ton autre sœur, t’a encore taquiné sur ton célibat qui s’éternisait après le départ, ou plutôt la fuite, de Sébastien ton ex-mari. Tu as réussi à sourire, c’est vrai, tu sais plaisanter. A la fin de la soirée, tu as pris Hélène en aparté. Tu as pris ton air grave qui annonce les mauvaises nouvelles. Tu lui as montré les photos d’Aldo avec la jeune employée du pressing. Tu ne lui as pas dit que tu les avais retouchées pour qu’il n’y ait pas de doutes sur la nature de leur  relation. Ce n’était pas triché, tu l’avais vu dans ses yeux que cet homme était un menteur, il faut savoir ajuster la réalité à ta vérité. Ensuite, tu as pris Hélène dans tes bras et tu l’as consolée, tu lui as assuré que tu serais toujours là pour elle. Aldo a dû faire ses valises. Quand tu as croisé ton père le lendemain matin à la table du petit-déjeuner, il te regardait d’un air bizarre. Cela t’a remis en mémoire le jour où tu l’avais supplié de rester avec toi pendant que Marguerite, sa nouvelle femme, allait à la pharmacie te chercher un traitement contre cet étrange malaise. Marguerite n’est jamais revenue. L’accident qu’elle a eu ce jour là, suite à la défaillance des freins de sa voiture, lui fut fatal. Dans ce regard, tu as compris qu’il savait. Il savait que la famille, c’était toi.

Autrice : Anne Vernhet

A la recherche de souvenirs manquants, Monique F.

© Marlen Sauvage 2019

Il y avait du saucisson pour manger, de l’eau dans une petite bouteille qui avait goût à vin, les brebis tout autour, moi et ma grand-mère, assises à l’ombre d’un pin ; la pente n’était pas très raide, la barrière n’était pas si haute, mais le vélo roulait beaucoup trop vite ; vacances à la mer, la cuisine était minuscule, le tabouret immense ; un bonnet jaune, un pull jaune, un pantalon jaune, et tout ça minuscule, c’était ma petite sœur ; un chien blanc à droite, un chien noir à gauche, j’aurais pas du rester ; le train était bondé, les gens se sont serrés pour nous faire de la place, j’ai aimé le gâteau de la dame ; une forêt avec des pins immenses, un sentier rectiligne, un vingtaine d’enfants en vélo, et des limaces qui traversaient, je ne devais absolument pas les écraser ; un grand homme avec une barbe blanche, un nom imprononçable, des insectes et une histoire de rat qui se bat contre un dinosaure ; le Mont Sinclair était vraiment loin, sa main dans la mienne, on ne se lâcherait pas avant d’être arrivés.

Autrice : Monique Fraissinet

Dans son baluchon, un texte de Stéphanie Rieu

© statue-deco.com

Le porte-clés est en métal argenté, il représente 3 petits singes accolés, le premier se cache la bouche, le deuxième se cache les yeux, le troisième se bouche les oreilles. Je pense que cette image est connue. J’ai déjà vu ces singes en statuette de bois, posés sur une télévision, il y a longtemps chez je ne sais plus qui. Je ne crois pas que c’étaient des gens engagés ou qui réfléchissaient particulièrement. J’ai le sentiment que l’objet avait simplement une fonction décorative mais je ne sais pas pourquoi je ressens cela. Ce porte-clés, je l’ai trouvé dans une boîte à babioles, chez mon beau-père quand on a vidé la maison pour la vendre. Il en avait plein des babioles, Jean, des collections, des boîtes à trucs tout mélangés, cachées partout, même sous la baignoire avec des pièces en argent dedans, la caverne d’Ali-Baba, des amoncellements de tout qui allaient bien avec sa maison biscornue et ensevelie sous les couches de poussière et les années passées à ne plus vouloir se retourner. J’ai toujours été fascinée par l’image de ces petits singes, je les ai exhumés de leur boîte et me les suis appropriés sans rien demander. Ils me revenaient de fait comme un rappel de ce que je ne veux surtout pas être, de ce que je me suis appliquée à ne surtout jamais devenir même si ce n’est pas facile, même s’il a fallu renverser les murs, même si parfois, me prends comme une envie pressante de me reposer de cette mission-là.

Je regarde.

J’écoute.

Je dis.

La pommade magique est juste un tube jaunâtre avec du gel qui sent le citron à l’intérieur. Ça sert à tout, c’est écrit dessus : COMPLEXES. Il y a des mélanges en tout genre, des élixirs floraux et des minéraux, des pierres précieuses en poudre aussi, c’est inscrit en tout petit. C’est pratique, ça guérit tous les bobos, ceux de ma fille, qui ne supporte pas la moindre égratignure sur sa peau de pêche, ceux de sa mère, surtout, qui ne supporte pas l’idée qu’elle puisse s’abîmer, se faire piquer, brûler par le soleil, avoir trop peur, être choquée ou malheureuse. L’ingrédient principal est à base de prunelle d’œil de mère. Avec cette pommade, je déjoue le destin, je ne prends aucun risque. Je m’encanaille même, parée contre tout. Comme un talisman, je la tripote souvent au fond de mon sac,  prête à dégainer au moindre outrage. Elle m’aide à partir en vadrouille sans crainte, en vacances, plusieurs nuits sans risquer une catastrophe. Pas de danger que le remède soit pire que le mal, cette pommade est NA-TU-RELLE et a même le pouvoir de préserver mes illusions.

Autrice : Stéphanie Rieu