La Gentone – Fin de l’histoire

Trois coups de feu viennent d’être tirés, en plein centre-ville.
Un dépôt de livres.
Un tireur embusqué.
Des cris, des bruits de foule.

La radio déverse l’information.

La limousine se dirige vers un hôpital. Le Président est sérieusement blessé.

Le meuble blond, imposant, aux boutons de plastique jaune pâle, crache la litanie
des mots : cortège présidentiel, Dallas, Texas, John Fitzgerald Kennedy. 22 novembre 1963. Un souvenir indissociable de la Gentone. De l’arrivée dans une maison dont personne ne pouvait affirmer grand-chose…

Elle a six ans. Elle associe des images aux mots, des mots aux images, des mots aux mots.

Les livres recèlent des drames et des tueurs retranchés derrière leur tranche dorée.

Il y a des étagères de livres dans cette maison, des bibliothèques aux vitres fermées.

Réécrire l’histoire ?

Une carte IGN, un lieu-dit, La Gentone.
Il y a du gentil, il y a du tonnerre, il y a un prénom : Jean. La suite se déroule malgré soi, vous avez tiré un fil et il vous faudra dérouler la bobine entière. Une bâtisse carrée insensible au mistral qui secoue la campagne et les arbres alentour.

Je ne savais pas que j’y retournerais. Je suis revenue pour le chemin, le champ de lavande, mon enfance là, les mûres blanches, les vieilles revues cachées sous notre matelas… Ce que la vie ici m’a légué, ce qu’elle a frappé de son empreinte, je pensais que l’endroit me le dirait.

Je regarde le ciel, seul le ciel n’a pas changé.

MS

Ciel octobre

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai encore du mal à démêler le vrai du faux…

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Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte et photo : M. Sauvage

La Gentone – Réécrire l’histoire

Le mûrier blanc portait des fruits translucides et sucrés. Un arbre indigène qui avait dû contribuer à nourrir les manhans au fil de soie recherché. Peut-être avait-il jadis été entouré de congénères. En tout cas, il ne restait plus à la ronde que cet individu.

Sous l’arbre, disait-on, le baron des Adrets (1513-1587) – un capitaine de guerre d’une étonnante barbarie à qui la maison avait appartenu – avait enfoui une chèvre d’or. Combien de fois avons-nous fouillé le sol de nos petites mains, relayées des années plus tard par nos propres enfants armés de pelles et de seaux ?

Nous empruntions le mûrier pour descendre la nuit de notre chambre située à l’étage jusque dans la cour, sans éveiller l’attention des parents. C’était une descente facile. La remontée nous valait des fous rires étouffés, il y en avait toujours une parmi nous qui glissait sur le tronc sans parvenir à grimper et seule la peur que nous inspirait notre père nous aidait à retrouver notre sang-froid. Toutes les trois aimions nous retrouver dehors les nuits claires, nous baigner les yeux dans la lumière pâle de la lune, inventant nos mythologies enfantines. « Le fantôme du baron rôde à la pleine lune », je disais, les fois où nous traînions dehors, dans le bois de chênes tout près de la maison. « On rentre », pleurait la petite. « Non, on reste, on est plus fortes que l’esprit du baron. » « Deux trouillardes font une courageuse », disait l’aînée.

La bâtisse se détachait dans le ciel noir. Arrogante à droite, écroulée à gauche. Je me demande si je ne préférais pas cette grosse écorchure à ce qu’elle est devenue après, une fois reconstruite.

L’arbre était posté au coin droit de l’aile droite de la maison. Il était noueux, massif. Tout le contraire de ses fruits aux grains mous, collants, on disait qu’ils « péguaient ». Il oblitérait un morceau de la façade. Trop proche du mur extérieur de la maison, il ne prodiguait aucune cachette, n’autorisait que les grimpettes, les enlacements. C’est depuis sans doute que j’aime enlacer les arbres, me coller peau contre peau, écouter la vie en eux sourdre de l’aubier. Ce côté charnel de la nature m’appelle encore.

Un dehors, oui. Un espace où poser les yeux et laisser courir l’esprit. Une nature généreuse avec un de ces ciels hauts le jour, chargé d’étoiles la nuit, des champs cultivés, des blés brodés du rouge des coquelicots dont on faisait des poupées aux robes virevoltantes, de la lavande vraie, pas de lavandin, des melons ensoleillés craquelés sous la chaleur, des tomates romaines aux formes allongées que l’on mordait au sang en jouant les vampires, des herbes parfumées dans les fossés, thym, mélisse, fenouil au goût d’anis que l’on mâchouillait sur le chemin de l’école, des bois de chênes vert, de chênes truffiers, des pins où couraient des écureuils roux, des noisetiers, des églantiers aux fruits orange, les cynorrhodons qu’on appelait gratte-cul et que l’on transformait en confiture, des mûriers ponctués de mûres noires et rouges qui salissaient les mains et les lèvres et les blouses.

Toujours ce qui me parle d’abord dans un lieu, c’est son dehors.

Savez-vous que l’amandier pousse ses fleurs avant ses feuilles ? Quand il gèle, il fleurit. C’est l’une des grâces de la nature. Il est parmi les arbres l’un des plus reposants. Il symbolise l’amour. Je dirais le bonheur. Car fleurir au moment du gel, n’est-ce pas autoriser tous les espoirs ?

Toutes les maisons de ce sud de la France ont leur bassin. C’est banal de dire qu’ils chantent mais pourtant c’est cela : les bassins chantent l’eau du ciel, dispersée dans la garrigue, captée par la source pour terminer son voyage dans un petit flot qui s’écoule souvent d’un morceau de ferraille rouillé. Son clapotis nous rassurait. Sitôt qu’on ne l’entendait plus, il fallait se demander pourquoi : était-ce bouché un peu plus haut ? Avait-on détourné la source ? Et l’on partait randonner pour retrouver le creux humide au milieu des herbes, c’était toujours une partie de plaisir, quand le temps était à la pluie, de minuscules rainettes sautaient aux alentours. Elles accompagnaient de leurs croassements assourdis le chant de la source.

Parfois la sécheresse tuait le cours de l’eau. Assez vite, le bassin vibrait d’une vie stagnante, les nèpes se multipliaient, les mousses vertes et jaunes s’accrochaient aux parois, nous ne mettions plus les pieds dedans.

Le figuier de la Gentone était un figuier vert. Je préférais le figuier rouge de la ferme voisine, au bout du chemin, aux fruits rouges et charnus, que nous chipions parfois sur l’arbre…

De toutes ces cogitations autour du lieu de prédilection de La Gentone a jailli ce souvenir enfoui dans les strates d’une enfance : elle avait caché sous la terre, dans un coffret de carton bleu nuit qui avait contenu une timbale, une cuillère et un porte-serviette en argent – cadeaux à l’une d’entre elles pour une naissance – les timbres subtilisés sur les enveloppes du courrier qu’adressait son père à sa mère durant ses séjours à l’étranger. Et les timbres, arrachés à cette histoire intime qui ne la regardait en rien, la menaient à un récit oublié et à la honte et la colère dont il était auréolé. Car dans la boîte elle avait joint le premier roman écrit à douze ans, dont sa mère avait surpris quelques pages.

Dans cette maison de famille, l’image associée à cette tentative d’écriture était celle d’une pomme à moitié pelée, à l’épluchure sanguinolente, attachée encore au fruit. Une entame au couteau. Alors que tout reposait à cinquante centimètres sous la terre chargée de l’humus des chênes, ma mère se souvenait longtemps plus tard avoir brûlé le roman de mon enfance, et riait en racontant l’objet de ce premier écrit. Je ne lui avais pas demandé si elle avait déterré l’histoire. Il m’était apparu que ce que j’avais laissé dans ce lieu sacré de mon enfance, c’était l’énergie de l’écriture, celle de ma jeunesse, mon idéal, mes illusions. Peut-être l’amour pour ma mère. Et c’était une raison suffisante pour y retourner, retourner la terre, réécrire l’histoire.

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

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Texte : M. Sauvage

La Gentone – Les passants (suite)

D’autres personnages ont surgi, je ne sais de quel passé.

Elle a seize ans. Des cheveux noirs et des yeux bleus. Elle tient un tambourin dans les mains. On l’a déguisée pour la photo. Elle sourit. Elle a l’air heureux. Elle a trente-trois ans, quatre enfants, un mari jaloux qui la bat quand il rentre de l’usine. Elle a soixante-cinq ans. Un rire clair qui inonde l’été dans les Gorges du Tarn. Elle crie dans les rochers pour que ça résonne et elle rit. Elle a des hanches larges et des jambes légèrement arquées, un visage de femme vieille déjà. Elle a treize ans, elle est dévideuse dans la filature Charles Seydoux, au Cateau, dans le Nord. Elle rapporte son salaire à son père, Zéphir, et à sa mère, Eugénie. Toutes les deux portent le même prénom.

Tes yeux clairs se posaient chaque matin depuis des années sur le mobilier de la pièce peu lumineuse qui te servait de chambre (un lit occupait le coin vers la porte de la cuisine) et de salle à manger (au centre, une table en noyer toujours impeccablement cirée, six chaises, et un vaisselier sobre, dans le même bois). Il me semble qu’il y avait aussi une armoire à linge à gauche en entrant, et un tapis rouge chaleureux qui marquait l’empreinte de la table ; tu devais soulever tes cheveux, les ramener en un chignon sur la nuque, replacer une épingle ou deux, et attaquer le ménage sans jamais te plaindre. Je ne sais plus ce qu’il y avait au mur, mais je me souviens des photos de mariage de tes enfants sur le vaisselier, Lucie dans sa robe courte blanche, et ses yeux qui louchaient un peu, noirs, quand son mari avait des yeux bleus, sur la photo en noir et blanc ils étaient aussi clairs que les tiens, et souffraient aussi d’un léger strabisme. Les tiens regardaient droit devant eux, en toute circonstance, sans jamais l’ombre d’un regret pour ce qui était advenu, le passé était le passé, tous avaient le droit à l’erreur, toi aussi sans doute, loin de te martyriser, de te culpabiliser, tu affichais une distance sereine face à la vie, à ses épreuves, à ses joies.

Elle a trente ans. Elle travaille dans une entreprise américaine. Elle habite Paris. Un collègue l’appelle « dishy », ce qu’elle déteste. Sa meilleure amie est anglaise, son nom est Rebecca, mais elle l’appelle Becky. Elle a quinze ans, un livre de Teilhard dans une main, une laisse et un chien dans l’autre, elle court dans la garrigue, elle ne partage ses rêves avec personne. Elle aime une femme. C’est son secret. Elle a vingt-cinq ans. Elle vient de tout perdre. Elle est anéantie. Elle a douze ans. Elle habite une vieille maison qu’une source alimente en eau. Parfois, elle grimpe dans la montagne avec son père pour la nettoyer. Elle veut devenir écrivain. Elle vivra seule. Elle n’aura pas d’enfants avant trente ans. Elle sillonnera le monde. Pour l’instant elle est pensionnaire dans une école de sœurs, elle les hait toutes. Elle a vingt-deux ans. Elle se marie en blanc. Elle aurait préféré le bleu. Sa belle-mère a hurlé. Elle a cinquante ans. Elle est alto dans un chœur d’opéra. Elle porte la même robe noire que toutes les autres femmes du chœur et une écharpe bleu ciel. Elle a six ans. Elle écrit à sa grand-mère qu’elle l’aime et qu’elle ne l’oubliera jamais. Elle tourne dans une robe bleue et blanche à col claudine, elle a des couettes, un air fripon. Elle a quarante ans. Elle se remarie. Elle est en noir. Elle pleure toute la nuit. Elle a dix ans. Elle marche dans le mistral jusqu’au car qui l’emmène à l’école. Elle prend des cours de danse classique. Elle a appris par une copine qu’on pouvait être indisposée. Mais elle ne sait pas ce que ça veut dire. Elle a quatre-vingt-huit ans. Elle songe à la mort. Elle a de jolies rides au coin des yeux. Elle vient de terminer d’écrire son journal dans son dernier cahier. Elle a vingt-six ans. Elle est allongée dans un camion. Elle a tenté de donner son sang, elle est tombée dans les pommes. Une infirmière la réconforte, mais elle a honte de sa faiblesse. Elle a trente-cinq ans. Elle adopte un chat qu’elle appelle Cosaque. Elle ne rentre jamais avant vingt heures chez elle, elle décide de changer de vie. Elle a vingt-huit ans, elle commence sa généalogie. Elle y consacre tout son temps le soir après son travail. Elle s’inscrit à des cours de paléographie. Elle a quatorze ans. Elle a huit correspondantes, en France et à l’étranger. Elle a huit ans. Elle a attrapé la scarlatine. Pour l’emmener chez le médecin sa mère lui plaque un foulard sur la figure. Le traitement coûte cher. Elle a une tête de plomb.

Il pleut à grains serrés sur le chemin de terre, si dru qu’on ne distingue plus les bois ni la maison. La nuit vient de tomber, reléguant dans les draps les tourments les plus noirs. Il y a longtemps qu’elle ne dort plus, des lustres. L’appréhension de la vie, la certitude qu’elle ne lui réservera rien de bon, il lui semble que la partie gauche de son corps s’atrophie alors que la maison existe maintenant dans son entier, toute rebâtie, toute vibrante, toute vivante. Le mûrier dresse toujours son tronc noueux mais il y a longtemps qu’elle ne croit plus à la légende de la chèvre d’or cachée au pied de l’arbre.

Les roses trémières poussaient là depuis la nuit des temps, elles avaient fini par envahir la cour puis le jardin, dressant leurs longues hampes dans le vent fort, leurs corolles fragiles et transparentes aux tons irisés selon la rosée du matin, le plein soleil ou l’ombre. Aujourd’hui, on trouve des althaeas de toutes les couleurs, y compris des noires. Ici, il n’y en avait que des fuschia et des « blanc crème ». Dans les archives de la famille des Jean, une jeune femme s’appelait Althéa, une altération du nom de la rose… Althaea altérée. J’imagine une silhouette gracile, élancée, évanescente, un teint rose pâle, un caractère souple et solide, une aspiration à la spiritualité, un goût certain pour les horizons marins.

J’ai été frappée par la prolifération des roses trémières en Vendée et dans l’Île d’Oléron. Pourtant, dans mon esprit, la fleur est liée à ce coin de midi, à la sécheresse et au mistral. Or, on me dit que là où elle pousse, il y a forcément de l’eau…

Et me revient en mémoire que nous puisions l’eau à la fontaine installée dans la cour, entre les deux moitiés de maison. Une fontaine en fonte verte, qui s’était écaillée avec les années. Les premiers pieds de rose trémière se dressaient dans le périmètre de la fontaine et leurs fleurs saluaient l’été de juillet à septembre. C’étaient des roses à fleurs simples, j’ignore si quelques graines végètent encore dans ce qui fut notre cour.

Un été, en balade à Blois, j’ai cueilli des couronnes de graines noires dans les jardins du château, dans les rues de la ville, devant les maisons de particuliers… C’est cet été-là que j’ai perdu mon père, et pour moi sa mort reste associée aux roses trémières. Des fleurs fières pour une immense fêlure.


(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

 

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Texte : M. Sauvage

La Gentone – Les passants

Mes parents ont vendu la Gentone à leur tour après des dizaines d’années d’une vie de famille et de couple ponctuée de joies, de fêtes, de deuils, de rires, de larmes, de grandes scènes théâtrales où ils juraient de se quitter, ils avaient tous les deux le goût du tragique.

Mais la Gentone vivait.

Qui a parlé ? Qui parle ? Qui parlera ? Qu’importe. Ceux qui m’ont visitée ne se sont pas faits prier, tous avaient plaisir à renouer avec ce lieu de leur passé. Ils ont relu ici un pan de leur histoire comme on relit un livre aimé dans l’enfance avec la secrète angoisse de ne plus y trouver ce qu’on y avait mis de soi la première fois…

Un ancien amant. L’histoire ne dit pas quelle femme il aimait, laquelle il attendait encore plusieurs années après.

Dire qu’il passait parce qu’il avait vu de la lumière ? Impossible. Une maison dans cette campagne, au bout d’un si long chemin, nichée dans une chênaie aussi dense, on ne le croirait pas. Ils ne le croiraient pas. Le reconnaîtrait-on ? Vivaient-ils encore là ? Le temps avait passé pour eux aussi. La maladie les avait-elle épargnés ? Mais c’est à la mort qu’il pensait.

C’est en versant le café que j’en avais pris conscience : je l’attendais encore ; quinze ans jour pour jour et je l’attendais encore… c’était peut-être ces cyclistes la veille qui avaient roulé devant chez moi, elle me l’avait rappelée, j’ai vraiment cru que c’était elle, elle avait la même désinvolture, le regard qui portait loin et le rire… elle a tourné la tête contre le vent pour renvoyer ses cheveux vers l’arrière, et nos regards se sont croisés… elle a tout de suite détourné les yeux, elle voulait éviter de me voir, c’est une sensation infime où tout le corps tressaille, et je suis sûre maintenant que c’était elle, ou alors j’aurais oublié l’incident… pourquoi me souvenir de cette femme et de cet homme qui cheminaient côte à côte sur une petite route au milieu de nulle part, enfin devant chez moi, je n’avais pas réagi, mais comment était-ce possible, qu’est-ce que j’avais à craindre, ils passaient à petite allure, j’aurais pu les héler, j’aurais dû…, ma pauvre maman, oui elle était partie déjà, maman m’aurait houspillé, elle, devant les cyclistes, elle aurait fait quelque chose, si elle l’avait reconnue, elle l’aurait appelée, j’en suis sûr, elle aurait crié son prénom, elle l’aimait autant que moi, elle me disait cette fille, c’est le meilleur qui puisse t’arriver, ne la déçois pas, c’est exigeant ces filles-là, et moi comme un imbécile, j’avais laissé passer le meilleur, comme la veille, ces deux promeneurs à vélo, mais je n’avais rien su faire d’autre… Alors j’étais revenu, c’était ma dernière visite. Ils avaient changé, bien sûr, mais ils se souvenaient de moi. Ils étaient seuls. Je ne leur ai pas parlé d’elle. J’ai pleuré une fois dehors.

 

Une lointaine voisine

« Pourquoi tu es vieille déjà, toi ? ». Elle en riait encore. Devant le portail fermé, elle s’ennuyait. A qui confier ses découvertes sur les uns et les autres, ses petits commérages ? Elle aurait tant aimé revoir les enfants, la petite surtout aux yeux bleus transparents, qui l’avait tant fait rire avec sa question. Elle traînait ses pas sur ce chemin de terre, elle était passée par derrière, le long du champ de lavande, avait esquissé un geste en direction du tracteur immobilisé là, des fois que le paysan serait dans la cabine. C’était dur de vieillir, on devenait myope en plus.

Avant, c’était sauvage. Maintenant, la cour était dallée de pavés d’un rose pâle délavé, pas de danger qu’un brin d’herbe pointe sa tige un matin. La façade avait été enduite d’un crépi couleur jaune d’œuf. Des volets alourdissaient les fenêtres, des barreaux défiguraient celle de l’ancienne salle d’eau, on avait déplacé la porte d’entrée sur la droite, et c’était comme si celle-ci fuyait le côté gauche de la maison. L’amandier avait dépéri, sans doute, comme l’amour avait fui l’endroit, les clapiers à lapins et le poulailler avaient été rasés, et j’espérais qu’un enfant ait pu récupérer les trésors de la pie domestique. Le figuier s’inclinait toujours vers le bassin mais aucune eau n’abritait plus les nèpes au corps allongé qui agitaient frénétiquement leurs pattes pour éviter les ballons des enfants.

 

Le père

Il avait conduit sous un soleil écrasant. Les derniers kilomètres avaient été les plus difficiles, sa bouteille d’eau terminée, il avait roulé toutes vitres ouvertes aspirant l’air à pleine gorge, mâchoires écartées, montrant les dents. Il la devina au loin, par l’arrière, longeant les terres, le champ de romarin, la chênaie. Arrivé devant le portail, le muret de pierres, il la reconnut. Le chant des cigales l’avait accompagné dans la fournaise jusqu’au bout du chemin.


Une des filles de la maison

Stupeur. Stupeur devant la violence des dégâts, la cave jetée dans la cour, la porte fracturée, la vitre éclatée. Il m’avait dit : tu viens quand tu veux, quand tu peux. Et le mistral qui n’en finissait pas de souffler. Comment lui annoncer cela ? Le pire, c’était la méchanceté, le chien empoisonné découvert derrière le bassin. Le téléphone était coupé depuis longtemps, je n’avais d’autre issue que de refaire le trajet en sens inverse et d’aller frapper à la ferme voisine, chez les Donnadieu.

Je le sentais, je ne sais pas pourquoi, mais ce matin l’idée d’aller là-bas ne m’enchantait pas, j’avais trop à faire et à penser, avec les enfants, l’école, et puis mes mains qui me faisaient tellement souffrir, j’en avais parlé au médecin, il me disait « tu dois t’arrêter, prendre trois semaines de repos, ta peau n’en peut plus, ton corps te dit non », il est gentil, mais moi je ne pouvais pas prendre de congé comme ça, autant démissionner et comment je nourris mes gamins, il ne se posait pas la question, et maintenant devant ce capharnaüm… « Il n’y a rien de pire que la matière », Mathias avait raison, je confirme, surtout la matière des autres, quand elle est jetée à la rue, en pâture aux regards des voisins, il y en a bien un qui était venu se promener par ici, impossible que tout traîne dehors comme ça et que personne n’ait rien vu, n’ait rien dit, je ne pouvais pas le croire, eux toujours prêts à médire, à critiquer, à faire des gorges chaudes du moindre écart des étrangers au pays, parce qu’ils étaient étrangers malgré leur x années de présence ici, je comprends qu’ils aient choisi de partir finalement, je leur en ai voulu, mais je comprends, cette histoire allait me retomber dessus j’en étais certaine, aussi certaine que je sais bien maintenant pourquoi je ne voulais pas venir ce matin-là, comme si je pouvais faire le guet tous les jours, ils ne se rendaient pas compte… Ce qui m’inquiétait davantage, c’était la peine que ça lui ferait et puis, il allait me reprocher de ne pas avoir correctement refermé la cave, il fallait toujours un coupable avec lui comme quand on était gamines et qu’il nous alignait en face de lui jusqu’à ce qu’on avoue qui avait cassé le pot à eau, je ne sais plus si j’avais appelé les gendarmes depuis la ferme finalement, ils n’étaient pas venus de toute façon « y a pas de mort, alors on ne bouge pas », j’avais remis le cadenas comme je pouvais et puis une fois à la maison je les avais prévenus pour qu’ils fassent venir un serrurier…

Un inconnu, un ami des filles de la maison ? 

Il a trente six-ans, un regard intense qui écorche ce qu’il traverse, des lèvres ourlées gourmandes et rassasiées et pourtant le masque de la mort aux pommettes saillantes. Il a dix-sept ans, il vient d’obtenir son bac littéraire avec mention très bien. Il n’a aucune idée de ce qu’il va bien pouvoir faire de sa vie. Tailler la route peut-être ? Il a six ans. Son frère jumeau vient de mourir d’une leucémie. On lui dit qu’il vit dans le ciel, les adultes sont stupides, il le comprend là. Il se promet que jamais il ne mentira à ses enfants. Il a vingt-sept ans. Il décide de consigner tous ses cauchemars et d’arrêter sa psychothérapie. Il a quatorze ans. Il est fan d’Alice Cooper. Il a dix-huit ans. Il part en Inde avec deux copains de lycée et un sac à dos. Ses parents tentent de le dissuader. Il se demande encore souvent s’il est bien issu de leur chair et de leur sang. A son retour, il étudiera la philo à Lyon. Il a vingt-ans. Il lui arrive encore de se déguiser en sorcier, de se peinturlurer les yeux et les lèvres en noir, et de débarquer chez ses parents, ainsi accoutré. Il a trente-six ans, deux ans à vivre, à mourir.

(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

 

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Texte : M. Sauvage

La Gentone – Une maison, ta voix

Je devais décrire la maison…

Un chemin de terre qui oblique sur la gauche, un bois de chênes truffiers d’un côté, un champ de blé de l’autre, et la Gentone au milieu. La partie gauche est en ruines : plus de tuiles, plus de charpente, plus de portes ; celui des deux frères Jean auquel elle appartenait a tout perdu au jeu. Enfin, c’est ce qu’on raconte. Trois pieds de roses trémières se balancent, fragile rempart qui sépare la partie gauche de la droite, plantée d’un mûrier. Cette maison, c’est d’abord un dehors. Une grande cour carrée où grandit un amandier aux feuilles vertes et grises, en fleurs à la sortie de février. A côté du portail, un bassin rempli d’eau venue de la garrigue, et tout près un figuier aux fruits gorgés de lait qu’on passe doucement sur les verrues naissantes. J’ai passé mon enfance à casser des amandes au pied de ce bassin.

(Ici, vue de l’arrière, alors que j’étais retournée sur les lieux de l’enfance quarante ans plus tard…)

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Mais c’est encore ta voix que j’ai entendue.

C’est la dernière que je visite, je n’irai pas plus loin, pourvu qu’elle lui convienne… en pleine nature, je ne peux pas trouver plus silencieux qu’ici, au milieu des champs de lavande et de coquelicots, je pourrai jardiner, malgré la terre à cailloux, « une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut »Tu citais Cicéron.

Elle avait les livres, tu avais le jardin. La maison lui avait plu.

Jusque dans les années 1940, la maison s’est orthographiée La Jeantone, « la maison des frères Jean ». Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale que les documents administratifs ont mentionné « La Gentone ». Je suppose que l’histoire des Jean s’est effacée et que La Gentone est devenue sous la plume d’un bartleby la maison des « gens ». Je l’expliquerais ainsi.

Un érudit local raconte que sur le lieu de la maison, un premier édifice avait appartenu aux chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem qui l’avaient reçu en 1312 au moment du partage de la fortune des Templiers installés non loin de là sur la commune de Clansayes. Aucun document ne donne la date de construction de l’actuelle bâtisse ; on en retrouve la trace sur un compoix datant de 1688.

Les deux frères avaient hérité de la Jeantone en 1871 alors qu’ils étaient âgés de 18 et 21 ans, au décès de leurs parents dans le renversement d’une charrette. Elle a versé dans le chemin. Alors, tout le trajet n’était qu’un long chemin pour parvenir jusqu’à cette maison cachée dans les bois. Selon les statistiques, on se tue près de chez soi. Ce qui est vrai au XXIe siècle l’était-il aussi au XIXe ?

Pour ces deux jeunes gens, la maison où ils vivaient enfants a dû rester attachée à la mort de leurs parents. Comment ont-ils continué à y vivre… je l’ignore, mais je comprends que la vie de l’un d’eux ait basculé. L’aîné se prénommait Achille François Honoré, le plus jeune Clément Joseph Augustin. On retrouve trace d’eux dans les archives locales, dans le plus vieil acte de vente de la Jeantone. Ils se partagèrent la maison équitablement : à l’aîné, l’aile gauche, à Clément, l’aile droite. Les terres attenantes n’ont jamais été dissociées de la maison au fil du temps. Elles étaient mises en fermage. Quand mes parents ont acheté La Gentone, des paysans exploitaient les terres pour la lavande, les melons, le romarin…

(Le terrain attenant, à l’arrière de la maison, alors encore exploité pour le thym, je crois…)

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Le reste, je l’ai appris par les voisins qui se racontaient l’histoire de génération en génération. Achille qui était d’un tempérament taciturne, mais travailleur, avait changé de comportement à la mort de ses parents. Il s’était réfugié dans l’alcool, menait une vie dissolue, au grand désespoir de son frère, promis par sa placidité à une vie moins trépidante. Quelques années après son héritage, alors qu’il ne vivait plus à la Jeantone et on ne sait d’ailleurs pas exactement où, Achille avait vendu la toiture pour « se refaire au jeu », vouant sa partie de l’habitation aux pierres et aux ronces.

« Les endroits ne sont pas coupables », dit Jaume Cabré, « le mal vient des hommes ».

Clément, plus sage, avait fondé une famille, ses cinq filles avaient vécu dans la partie droite de la maison jusqu’à leur mariage. Dans leurs commentaires, les voisins ne manquaient pas de souligner que si Clément avait reçu en héritage la partie gauche, il n’aurait pas « tourné » différemment de son frère.

Achille avait terminé ses jours en mendiant dans les rues d’Avignon. On attribuait cette destinée au côté gauche de la maison, de sinistre augure, comme chacun sait.

Quand les parents y vivaient, les Jean avaient perdu six enfants, toutes des filles. Où dormaient-elles ? Du côté gauche ? Des jumelles avaient péri dans un début d’incendie, serrées toutes deux dans un couffin près de la cheminée. On ne sait rien pour les autres.

Depuis la disparition d’Achille, jamais personne n’avait touché au côté gauche de la Jeantone. S’y étaient entassés au cours des ans ce qu’on ne parvenait pas à jeter : morceaux de métal, encadrements de fenêtres et de portes, bidons, pierres de meules…

La maison était restée longtemps inhabitée, deux décennies au moins durant lesquelles les filles de Clément et leurs descendants ne s’étaient pas décidés à la vendre. L’indivision est la plaie des campagnes. Il a fallu attendre que tous soient morts quasiment pour que l’un des fils de la lignée ne sache plus ce qui le rattachait à cette bâtisse et à ces terres et cède le tout à un étranger…

(à suivre)

 

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon. Il est devenu une histoire de famille, où j’ai du mal à démêler le vrai du faux…

Photos : M. Guerra

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Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte : M. Sauvage

La Gentone – Bifurcation

J’ai manqué ton départ, ce sera le seul regret sans doute de ma vie. Quand sur l’autoroute j’ai aperçu la bretelle qui indiquait C., où tu avais choisi de vivre pour maman, certain qu’elle y terminerait sa vie longtemps après que toi tu l’aurais quittée, j’ai pensé il est là-bas, quelque part entre son lit et son fauteuil, peut-être se repose-t-il, peut-être rêve-t-il un livre entre les mains, et j’espérais que c’était celui de Boris Schreiber que je venais de t’offrir. Je ressentais intensément le besoin de te voir (comme à douze ans quand j’avais su avant vous peut-être que vous ne rentreriez pas de votre virée dans la nuit où vous aviez heurté ce colporteur sur le bas-côté de la route) mais nous avons poursuivi la nôtre, nous allions à Blois, j’ai détourné la tête. J’étais sûre de te revoir le lundi suivant, nous l’avions planifié ainsi, je devais revenir, cette pensée de toi s’est imposée de nouveau le soir après l’hôtel, le repas, dans cette fête de sons et lumières au château, en montant les marches un flambeau à la main, (je t’entendais me dire l’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru), derrière une vitrine sur la gauche de l’escalier se tenait le Monde et j’ai pensé à Juliette, restée seule à la maison pour la garder ; et puis plus loin, la Mort aux orbites vides, j’ai ressenti une douleur dans le plexus, cherché des yeux Romain qui m’accompagnait mais il avait avancé dans la foule de son grand pas de rêveur et nous nous étions perdus, je lui avais dit en voyant le panneau de C. sur la route, tiens je croyais que tu m’emmènerais chez eux et il avait répondu non, ce sera pour une prochaine fois, je t’emmène ailleurs, tu n’es pas déçue tout de même ? J’avais souri, je ne voulais pas gâcher son enthousiasme, pourtant comment ne pas m’en vouloir de ne pas avoir insisté ? Il m’avait habituée à ces virées inattendues, je sais que tu enviais son tempérament, toi, tu as toujours eu besoin de prévoir, de calculer, de te rassurer en somme, toi l’éternel inquiet qui as baigné notre enfance dans ta propre inquiétude, la distillant en creux dans nos vies de fillettes, puis d’adolescentes, toi qui avais peur du mal que le monde pourrait nous faire, toi tu n’aurais certainement pas eu la pensée de bifurquer en passant devant la bretelle pour C….

Ton visage sur la photo, je ne le reconnais pas, il ne me dit rien de toi, sauf ce que tout le monde raconte. Je ne veux garder que le souvenir de celui que tu osais avec nous, dans tous ses effacements, ses tensions, ses rictus, ses rebuffades, ses contradictions, ses emportements, ses confrontations avec la pire facette de toi, la paranoïa rampante, la béance du regard, les tremblements maîtrisés, la violence insolente – malgré soi, malgré les autres – la tristesse farouche qui ne se livre pas, la solitude extrême et la pudeur à ne rien en avouer. Ton visage est là ainsi posé dans mon souvenir. Dans ce regard faussement caché derrière des lunettes d’écaille, trop grandes pour ton visage triangulaire, je lis toute ta détresse d’enfant traînée avec toi durant ta vie entière, les batailles livrées avec cette partie coléreuse de toi qu’a révélée l’adolescence quand tu n’avais pas assez de cartes en main pour comprendre le monde et que tout s’évanouissait devant ton idéal et tes exigences. Je lis tout ce que tu as tu, j’écarte la réserve, je n’épargne ni la honte ni la culpabilité ; parfait, tu serais décevant. Avec le temps, ta personnalité et ses paradoxes se sont inscrits dans les rides au coin de tes yeux, à la commissure des lèvres, en travers de ton front frappé par l’étonnement encore à la fin de ta vie. Quelque chose de la bonté qui témoigne d’une simplicité intrinsèque émanait de ton visage et venait enfin se perdre dans ton sourire, un large sourire que plus rien ne retenait, où tu larguais enfin toutes les amarres, quelque chose de la sérénité, de la réconciliation aussi et nous étions si peu à comprendre ce message silencieux.

Je devais décrire La Gentone… J’espérais voir émerger ce que cette maison suscite encore des années plus tard chez ceux qui l’ont connue, qui y ont vécu, qui l’ont aimée ou détestée, comme souvenirs, comme regrets, comme attentes, comme blessures, en tentant de cerner ce que chacun a laissé de soi dans ce lieu, traces visibles ou invisibles.

Je l’ai revue pourtant la maison de mon enfance, j’ai retrouvé ma hâte d’atteindre le dernier virage, la course sur le chemin où les cailloux roulaient, ma main libre frôlant les genêts, le chemin court par la chênaie où Dolly venait nous accueillir. La vision du toit orangé nouait encore ma gorge, rien que d’y songer, je ralentissais le pas. En bas je retrouverais mes sœurs, une fois n’est pas coutume, nous serions trois ce jour-là, si peu de temps pour se revoir, se reconnaître. De ma fenêtre je contemplais les roses trémières, elles avaient essaimé. Du passé me parvenait le piaillement des poules, un miaulement, un appel : la voix de la plus jeune. Bientôt ensemble nous cueillerions les amandes fraîches, et nous les croquerions en gardant les yeux clos.

Je devais décrire La Gentone… Mais ce qui a surgi, c’est ton visage et cette bretelle d’autoroute. Le lieu pourtant est bien là, tout est arrivé par lui, et j’explique tout par son rayonnement fossile.

(à suivre…)

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon.

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Texte : M. Sauvage