Une vie en éclats

Marlen Sauvage, collection personnelle.

Il s’engagea pour 5 ans. A 18 ans et 5 mois, il débarque à l’Intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie, le 15 octobre 1944. C’est un dimanche. Un service de l’armée de terre métropolitaine française, chargé du ravitaillement, des services de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits militaires. Très vite, il écrivit à ses parents. Le vendredi, il leur envoie un courrier, lettre et carte postale, de Boiscommun. « Nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo ». Créé sous la Révolution à partir d’un régiment français de l’Ancien Régime, ce 1er régiment d’infanterie est l’un des Vieux-Corps, un des « Cinq Vieux » de 1479 qui portait le nom de « bandes de Picardie ». Il n’ignore pas ce détail. Quand il l’intègre en 1944, il vient d’être recréé sous le nom de 1er régiment d’infanterie, à partir des Maquis du Berry. Quelques mois plus tard, il participa à la bataille de Royan. Il vient tout juste d’apprendre à se servir d’un fusil… Il mentionne dans un courrier avoir appris le maniement du fusil mitrailleur… « Je sais tout cela très bien », précise-t-il comme pour rassurer ses parents. Il espère alors « monter sur La Rochelle où il reste encore 75 000 boches très bien armés ». La bataille de Royan dura exactement trois mois et demi, du 14 novembre 1944 au 29 février 1945. Il y participe exactement à ces dates-là, selon ses états de service. Retardée jusqu’au 10 janvier, l’attaque aura finalement lieu le 5, deux vagues de bombardiers de la RAF attaquent entre 4 h et 5 h 43. Royan est rayée de la carte. Dans une archive de la ville, on parle de 442 tués sur les 2 223 habitants et 300 à 400 blessés. On dit que « les troupes FFI mal encadrées et peu aguerries » ne peuvent qu’occuper le terrain derrière les blindés. Dans ses Chroniques irrévérencieuses, d’un humour cruel, LARMINAT (le général de corps d’armée nommé par de Gaulle) admire la bravoure et la témérité de ses FFI tout en déplorant « quelques éléments vicieux ». Il ne fit pas partie de ceux-là. Désigné pour la surveillance du magasin d’armes et de munitions dès les premiers jours de son incorporation, c’est un bon petit soldat, fier de servir son pays, quelle que soit la charge qu’on lui donne. Trop content même sans doute, de cette marque de confiance… La vie alors ne fut que mouvement. Il changea souvent de localité. Il tient des positions dans les tranchées, des embuscades dressées « sans résultat », il séjourne dans la boue, reçoit aux alentours de Noël des colis de nourriture qu’il partage avec les autres soldats… Il évoque ces villages traversés sans plus aucun habitant, où « les maisons ont été mises au pillage » et il espère l’arrivée des Américains pour stopper les Allemands… Cet hiver-là fut rude. « Il gèle terriblement en ce moment, et nous n’avons pas chaud dans nos trous, ma foi. » Gel, vent, pluie… On parle d’un hiver sibérien… Envoyé avec les troupes sur les lignes, on lui demanda de rentrer à la base, en ligne d’arrêt, ce qui n’est pas exactement le repos, une dizaine de kilomètres plus bas. Pas de « boches » en vue, très peu de coups de feu, il est frustré. Le 3e bataillon les remplace. Eux ont eu la chance de se confronter à l’ennemi et de faire dix prisonniers. Entretemps, les tours de permission sont établis et il arrive en queue de liste du septième et dernier, sans se plaindre. Les anciens passent avant, comme les hommes mariés. Quelques gars du Nord partiront d’ici deux ou trois jours et il leur remettra du courrier, il parviendra plus vite aux parents, espère-t-il. Il échappera à la censure aussi…

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 7e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Pointe ou tire…

Photo : Marlen Sauvage. Merci à toi, Xavier !

1
Il a pris bien soin de respecter le cercle jeté au sol, plié les genoux, trouvé son centre de gravité, secoué quelques secondes la boule dans la main droite tandis que le bras gauche tient la deuxième serrée… Il pointe et se relève prestement un demi-sourire aux lèvres.

2
C’est un tireur ! La casquette vissée sur le crâne, les yeux aimantés par la boule à dégommer, il tire d’un violent coup de bras et c’est le carreau.

3
Il n’a pas la dégaine d’un joueur, il est là le temps d’une partie, entre deux visites aux copains du village. Instable dans ses baskets, les pieds bien trop collés l’un contre l’autre, il a la mine défaite de celui qui ratera son coup, le bras droit le long du corps, à peine replié, avec dans la main, sa propre boule comme adversaire…

4
Il s’est accroupi dans le cercle bleu, face au jeu, impeccablement aligné, la cigarette au bec… Et son bras droit s’élève négligemment tandis que la boule s’approche du cochonnet, presque sans effort.

5
Il a le regard qui tue ! La pétanque, c’est pas du chiquet. Il joue pour gagner ! Sa médaille en or sursaute au moment où il tire en direction de la boule à dégager, il rate son coup, tourne sur lui-même, furieux.

6
Torse nu, le corps athlétique de la jeunesse sportive, les cheveux retenus en arrière par sa paire de lunettes de soleil, il a mesuré du regard l’ensemble du jeu. Tandis qu’il s’assied sur ses talons, la pointe des pieds stable, le corps légèrement de profil, il jauge encore le terrain, fixe de son regard vert le point d’impact qu’il vise et l’atteint.

7
Après chaque lancer de boule, il reste le bras en l’air au-dessus de la tête, les doigts légèrement écartés, la bouche entrouverte, le visage encore pleinement concentré sur sa cible.

8
Les pieds joints, les fesses en arrière, le buste projeté en avant, le regard obstinément collé à son objectif, elle atteint la cible dans les hourrah de son équipe !

9
On dirait une figure de taï-chi… A demi-baissé, il a relevé la pointe du pied droit tandis que le gauche est ancré dans le sol, le corps en avant, la tête parfaitement alignée dans l’axe du torse, le bras gauche en arrière dans le prolongement de l’épaule et le bras droit, souple, qui balance la boule…

10
C’est un grand mince, bronzé, un mec sûr de lui sans ostentation, qui joue pour le plaisir de la gagne, debout, les pieds « tanqués » au sol, le visage relâché. Il tire comme il pointe, avec précision, en plombant la boule haut dans l’espace, ou en dégommant celle de l’équipe adverse d’un mouvement sec du bras droit.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 5e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Quitter la ville

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

en bref

Il a déposé son baluchon sur le carrelage, le frôle de temps en temps du bout des pieds pour se persuader qu’il en est là de sa vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, il inspecte la rue d’En-Bas. Ce matin brumeux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Pourvu que les FFI arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau. Et puis, le nez du camion apparaît au coin de la rue. Il se baisse pour attraper son bagage, jette un regard à sa mère, l’embrasse dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de s’imprégner de son odeur, il court et grimpe à l’arrière du véhicule, tend à un homme en treillis la lettre d’engagement où il a imité la signature de son père. Près de lui les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de son crâne ; il sait qu’il a bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans la gorge et le battement intempestif dans le plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues lui semblent longues et sa fuite interminable.

en (plus) long

Il a depuis des mois imaginé le départ de la maison de la rue d’En-bas, ses stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à la mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisés de rouge, ses yeux happés par le spectacle écœurant – la frayeur des plus jeunes rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en lui, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les quatre continueraient à vivre dans la terreur. Il quitterait cette vie qu’il n’avait pas choisie, – les images le hanteront longtemps mais il n’en sait rien encore –, il cesserait de trembler dès le retour du père de l’usine, déjà la boxe qu’il pratiquait en cachette lui donnait confiance en lui, il avait tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie, jusqu’à ce qu’il apprenne le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Se faire la belle à la barbe du tyran. Le dimanche où il peut enfin partir, un sac en toile rempli du minimum, il guette le camion des résistants, et quand il l’aperçoit à vingt mètres de là, il s’arrache aux bras de sa mère prévenue à son réveil, se précipite à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière lui, accélère le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter sa ville, oublier l’enfance. Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme lui, défilent sous ses paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule la petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous l’emploie comme ouvreur – qui l’employait, il n’ira pas ce dimanche – et lui a donné non seulement le goût du cinéma mais ses premiers modèles masculins, l’ancienne brasserie – l’antienne rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait ses journées et aujourd’hui son départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, il ressent les cahots de la chaussée dans son corps en même temps que le corps de ses voisins, pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations, les virages, les arrêts, son regard traverse le regard vide du jeune homme face à lui, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne l’arrête dans sa fuite…

Marlen Sauvage

Ce texte est le troisième du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est . Il s’agissait ici d’amorcer un texte sous l’angle de la nouvelle, puis du roman.