Enfance |Jaune

marlen-sauvage-giono-cuisine©Marlen Sauvage – Dans la maison de Giono, à Manosque.

Un portail en fer modeste et rouillé qui grince à la poussée ; une main suffit aujourd’hui, et ouvre sur une cour en terre battue, dites-moi que c’est ici, les premiers souvenirs, la maison de l’enfance confuse, brouillée, les murs de brique pour enceinte, les murs de brique pour façade, de la brique rouge et noire, sale, on pourrait croire la misère, la décrépitude, l’oubli, pourtant ce n’était qu’un quartier simple, une maison mitoyenne, une vie de ménages et sans superflu, une grand-mère droite, à l’autorité naturelle, qui n’élevait jamais la voix, aux yeux bleus rieurs, à l’accent chantant du Nord, ferme et douce à la fois ; que la porte s’ouvre enfin, sur la pièce où un lit s’adossait au mur du fond, près d’une porte menant à la cuisine jaune, avec la table et le buffet, les chaises en ordre autour.

Le jaune brille de tous ses feux, arrosant de lumière les souvenirs les plus lointains, les plus aimants, le jaune où s’enfouissent tous les rêves, les nuits à chuchoter dans le noir en attendant le retour des parents, on croyait au ciel, aux prières, au soleil  et le soleil se levait avec chaque journée, on l’accrochait à notre cartable pour le mélanger à l’encre violette des encriers, on le suivait comme une étoile de retour à la maison, il éclairait la cuisinière où la soupe réchauffait, il se couchait avec nous, on le suspendait à nos cœurs d’enfant.

A Giverny, le coup de cœur pour la salle à manger ! Bien sûr le jaune de l’enfance a pâli, comparé à celui-ci, et l’opulence du lieu n’a rien à voir avec les souvenirs. Peut-être la cuisine de Giono s’apparentait-elle davantage au jaune et à la modestie de la cuisine de la grand-mère… 

 

MS

A toi de croire à mes paroles…

Photo : Marlen Sauvage

Tu me voulais contraire à ce qui est enfoui ; du côté de la légèreté, de la subtilité, de l’éphémère, aussi disais-tu, l’éphémère garant de la sincérité, arguant de ces instants fugaces où l’essentiel peut s’avouer quand on sait qu’aucun lendemain ne nous exposera aux conséquences de nos aveux, mais aujourd’hui, regarde d’où je te parle… Que tu considères la terre où l’on m’a déposé ou le cosmos auquel tu me crois réunifié, c’est bien l’éternité maintenant qui leste mes paroles. Le fugitif relégué où toute fuite serait une gageure que l’on s’en tienne à la glaise qui colle à mes os ou à l’univers dont je renonce à trouver la sortie. A toi par conséquent de croire à mes paroles ou de mettre en doute cette authenticité qui t’est si chère, compte tenu des circonstances. Depuis mon ermitage, je contemple les vivants de ce monde, observe leurs bassesses, leur goût du drame et de la stigmatisation, leur nécessaire ostracisme… oh ! je n’ai pas échappé à cela, je te rassure, j’ai contribué de mon écot ravageur, alors que jeune et arrogant… c’est à la vieillesse – et à la mort aujourd’hui sans doute – que je dois d’avoir gagné en sagesse, après m’être cassé les dents, après avoir bâti des cathédrales dédiées à la confiance, à la confidence, à la spontanéité, à la force des mots, au prix de la bêtise souvent. Je n’accuse donc pas. Je suis du bon côté, par la force des choses. Et d’ici, je peux voir – l’avantage du lieu –, dessous les mesquineries, combien de peurs, de regrets, de discours flamboyants en guise de justification… autant de marche à reculons au tréfonds de soi, malgré les grandes gesticulations, pour finir par tourner la tête en tous sens à la recherche d’une approbation. Sais-tu qui repose désormais au fond de la terre, sais-tu qui était Cippe, l’as-tu cerné enfin ? Tu l’esquives, tu le bouscules, tu ne peux plus jouer des coudes avec moi, à moins de me rejoindre, et nous entamerons une discussion peut-être, et peut-être n’auras-tu pas le dernier mot, comme ici tandis que tu frappes ton clavier en m’écoutant monologuer. Tu me voyais aérien, pas gisant pas orant pas priant écrivais-tu, pas transi. Je suis tout cela à la fois aujourd’hui. Retourné à l’êtreté dont nous sommes tous sortis en pleine inconscience de ce qui nous arriverait en ce « bas-monde »… Et gisant aérien tant l’esprit se moque bien du corps pourrissant, retourné à la terre. Transi je le suis devant la monstruosité du monde, content de l’avoir quitté, mais inquiet de votre devenir, à vous qui finirez pas massacrer l’idéal qui traîne encore dans quelques poings levés, quelques slogans, quelques banderoles.

Codicille : Ce que m’a finalement raconté Cippe, ce personnage sorti des noms trouvés au hasard de la proposition n° 6, je n’en ai pas tout compris, je l’ai stoppé en pleines confidences il y a des semaines, et j’ai eu tellement de mal à retrouver sa voix.

Marlen Sauvage

En réponse à la 14 e proposition d’écriture de François Bon, été 2020… J’ai oublié son titre…

Pendant le sommeil

Photo : Marlen Sauvage

Je tressaute il dort et ne s’en rend pas compte seule elle près de lui sursaute à chacun de mes bondissements je suis la jambe droite celle qui ne s’est pas remise de la fracture du bassin mes tendons tendus comme fils de funambule se relâchent la nuit et je gigote à tout-va même sous sa main apaisante

nos doigts se réchauffent entre eux dans cette position croisée où il nous a placées en haut de son torse sous les phalanges les veines saillent longues et velues nous n’attendons qu’un effleurage le frôlement d’une autre peau d’une autre main peut-être ne sentira-t-il rien puisqu’il dort maintenant nous attendons

seule une caresse dans nos friselis noirs encore blancs surtout grêlerait notre terre d’accueil de pointes hérissées comme l’air frais quand il envahit la chambre vers cinq heures du matin

je reste obstinément fermée lorsqu’il tente de s’endormir et je m’entrouvre aussitôt que le sommeil le prend exhalant son souffle profond mes lèvres fines frémissent si peu si peu de chair me borde si peu de chair pour exprimer ma sensualité pourtant comme j’aime les baisers doux longs et humides qui me parcourent parfois

nous ne captons plus rien d’autre que les battements de son cœur son sang dans les veines et ce souffle si particulier obstruées la nuit venue par un bouchon de cire tenues éloignées du vrombissement des moustiques des rires lointains de touristes campant dans la montagne proche de l’aboiement du chien de la ferme voisine

j’ai déposé chacune de mes vertèbres harassées sur le moelleux du matelas depuis les coccygiennes jusqu’aux cervicales et mes côtes s’étalent et l’on n’espère rien de ma moelle spinale sinon qu’elle repose son long corps gris 

Codicille : un personnage qui dort, oui, c’est banal mais j’ai imaginé ce que quelques parties d’un corps abîmé pouvaient ressentir et nous dire si on les écoutait…

Marlen Sauvage

En réponse à la proposition n°12 de François Bon, « Journal du corps », été 2020.

Un matin comme un autre

Le fait que la douleur traverse encore mon corps abîmé par le seul fait que mon cerveau souffre ; le fait que dehors crépite la pluie en tachant les carreaux ; le fait que je ne parle à personne de ce qui s’immisce dans ma solitude, de ce qui me surplombe ; le fait que je ne supporte plus ces boules de cire dans mes oreilles et que je les ôte dès les premières lueurs du jour ; le fait que j’ai le sentiment d’avoir gâché tant de vies par le seul fait de mon égoïsme ; le fait qu’au loin la chienne tenue en laisse ne puisse plus venir me saluer, comme une brimade supplémentaire et que je prends ses aboiements pour un bonjour ; le fait que j’aurais voulu qu’elle m’offre son dernier souffle omettant le fait que l’on ne peut courir après des enfants blessés et tenir une main, voyez je mets en œuvre toute ma lucidité matinale ; le fait que des touristes s’accostent au carrefour et que j’entends leurs rires ; le fait que d’autres ont partagé la plénitude du silence de sa mort ; le fait que l’on dépose le pain en ce moment-même sur le seuil de ma fenêtre ; le fait que la mort soit un ultime au revoir à ce monde ; le fait que je déploie ma main droite sur le bord du lit pour tenter de me lever sans dommage ; le fait que je n’ai dit ni au revoir ni adieu à aucun d’entre eux ; le fait que la douleur vrille ma jambe à peine le pied au sol ; le fait que j’aurais eu besoin de leur sérénité devant la mort pour affronter le reste de ma vie ; le fait que la porte de ma chambre reste entrouverte laissant le jour perler ; le fait que je suis resté avec mes questions, mes regrets, ma culpabilité ; le fait que personne aujourd’hui ne me prépare le café ; le fait que les absents ont toujours tort ; le fait que la cafetière gémisse au rythme de mes pensées à moins que je ne lui prête ma souffrance ; le fait que le pardon ne regarde finalement que moi, je veux dire qu’il suffirait de me pardonner ; le fait que se baisser pour saisir une tasse fait de moi un vieillard avant l’âge ; le fait que je cogite perpétuellement ajoute à ma fatigue ; le fait que j’ouvre enfin les volets sur la montagne environnante et que cela suffise à installer la paix en moi.

Codicille : partie de mon personnage allongé de la précédente proposition… traversé par un chagrin dont je ne sais que peu de choses, lié à la mort de proches, et alors que j’ignorais le thème de la #13. Conscience d’être allée dans la tête du personnage, et d’engager en quelque sorte un monologue intérieur, ce qui n’était pas demandé, mais voilà…

Marlen Sauvage

(En réponse à la proposition d’écriture n°13 de François Bon, l’été 2020 « le fait que »)

Happy together

Photo : Marlen Sauvage – © MarcGuerra, « Soft Grey », détail

…alors elle se remémora. Une houle de corps, des jambes des langues qui s’ébrouent à la tombée du soir par le temps froid de mars. Un brouhaha de voix. Des groupes qui se dispersent. Dans la foule, eux deux, la tête vers le ciel dans un même mouvement. Plus de sept heures d’affilée dans une salle obscure… Le dernier mariage ; Dis, papa ; Au loin s’en vont les nuages ; Kristin Lavransdatter… Ils viennent de vivre plusieurs vies, empreintes de la sensibilité de Liv Ullmann, Markku Pölönen, Aki Kaurismäki, René Bjerke. Elle hume l’air en fermant les yeux, décrypte une affiche publicitaire et s’étonne qu’ici aussi on dise “biscotte”, mais nous sommes à Rouen, ma chérie, lui répond-il, comprenant cet étrange décalage qui l’a saisie alors que les films se sont succédé dans des langues étrangères devenues étrangement familières au fil de la semaine… Norvège, Danemark, Suède, Estonie, Finlande… La ville s’estompa, leur univers intime ne fut plus qu’un immense écran. Les pas dans les pas de l’autre, chacun replonge dans les images et les histoires, mélangeant les prénoms, les cinéastes, les pays, il leur faudra reprendre le catalogue du festival pour mettre de l’ordre dans leurs souvenirs. Ensemble ils rêvèrent de s’allonger, de plonger dans leur propre fiction. Il leur suffit de traverser la rue de la République à la sortie du Gaumont pour tomber dans la rue Saint-Romain et l’hôtel de la Cathédrale où ils élisent domicile à chaque rendez-vous cinéphile. Les scènes défilent comme des lambeaux d’images arrachées tandis que dans leur tête, lovés sous les draps, ils retrouvent la fraîcheur de la salle, le moelleux du fauteuil, son enfoncement, la main douce voisine à laquelle encore croiser ses doigts dans la nuit qui se pointe, et leurs mots se mêlent de plus en plus ténus pour échapper à la réalité et retomber dans l’imaginaire de leurs rêves intriqué dans celui des cinéastes. C’est à partir de là qu’elle collectionna les tickets comme autant de repères dans leur vie amoureuse, il en retrouve parfois, oubliés au fond d’un sac à main : Voyages, salle 3, il ne saurait plus dire où mais on lit encore le 26 novembre 1999. Le facteur, 1996, un 19 mai, à Valence, il s’en souvient, le public bavard massé à l’extérieur en file indienne, et un flash d’émotions auxquelles il ne peut attribuer un moment de l’histoire, salle 4, 18 h 07, dit encore le ticket bleu, on l’aurait préféré en VO ce film… On connaît la chanson, Nantes, 20 novembre 1997, 22 h au Katorza. C’était à Charolles, peut-être en décembre, ton père s’était endormi un peu, il nous a dit qu’il avait beaucoup aimé le film. Je le soupçonne d’avoir plus aimé encore être avec nous. Une autre salle et d’autres fauteuils rouges, la lumière qui décline au moment des placards publicitaires pour les commerces locaux et la soirée prochaine consacrée à la Chine… Il jeta un œil sur elle plongée dans la lecture d’une revue cinématographique, mais elle n’entend pas sa question, et il retombe dans ses pensées, la tête appuyée au dossier, perdu dans la contemplation du plafond noir au réseau compliqué de spots, dans un état second proche de celui de sa petite sœur il y a si longtemps, éblouie par Mary Poppins descendant du ciel sous son parapluie. Elle ne lit plus qu’entre les lignes, bercée par la musique de fond, une image la transporte, d’un petit gamin de Paris planté derrière un mur, avec Charlot, dévisageant un immense flic, elle tourne lentement la tête vers lui qui somnole, attendrie par le souvenir de ce courrier au timbre de Georges Simenon à la pipe qu’il lui avait envoyé, ou encore de ce collage de Manuel et Marie dans un film d’Anne-Marie Melville qu’ils iront voir, avait-il écrit au dos de l’enveloppe… Une autre fois, Hôtel des Carmes, dans le centre historique, entre la cathédrale et l’abbatiale Saint-Ouen, le parfum des jacinthes dans la cour intérieure, les murs anciens et les volets ouverts, la douche au rideau blanc, le marbre fissuré de la coiffeuse…  alors elle replia ses trésors, les enfouit dans la boîte à motifs colorés, Jude aux Halles de Paris, le 30 novembre 1996 à 21 h 20 ; La prisonnière espagnole, à l’Escurial, Paris, le 7 février 1998, plein tarif 18 francs, 18 h ; Jugé coupable, L’Isle Adam, 30 avril 1999 à 22 h ; The pillow book, 19 février 1997, Parnassien Salle 6 ; Box of moonlight, 6 août 1997, Beaubourg salle 6 ; No sex last night, le Denfert, salle 1 ; A vendre, Opéra 3, UGC Paris, 15 septembre 1998, 21 h 55… Le goût de la cerise, Abbas Kiarostami, palme d’or, festival de Cannes 1997 « Oh ! Que de temps où nous ne serons plus, et où le monde sera encore ! » Et leurs visages souriants à l’objectif d’une cabine photographique.

Codicille : des tickets de cinéma au fond d’une boîte et les revues conservées au fil des ans du festival du cinéma nordique de Rouen… Le titre de ce bout de roman en hommage à Wong Kar-Wai… Un passé cinéphile qui sert de trame à ce qui se passe dans la tête de deux personnages, au cinéma et hors cinéma, le passé simple qui permet la plongée dans un présent dépassé pour en conclure sans doute que la fiction (ou le rêve) a une fin.

Marlen Sauvage

(En réponse à la 10e proposition d’écriture de François Bon, l’été 2020, « au cinéma, sans histoire »)

Rien qu’une histoire de noms

Photo : Marlen Sauvage. Woody, sur le Causse Méjean, 2017.

Ponceau… des rubans ponceau… invariable, adjectif de couleur. Je n’en sais pas plus, je n’irai pas chercher. Ponceau appellerait bien un personnage égal à lui-même en toutes circonstances. Neutre. Qui ne voit rien, qui ne dit rien, qui ne s’avoue rien. Un tempérament de pierre arrondie aux angles. Inaccessible. Qui vous tombe des mains quand vous vous en saisissez. Lambault, le germanique, de land, pays et bald, audacieux. Lambault, lambeaux… j’aime sa graphie, ce « lt » à la fin, pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais Lambault me parle d’un passé qui le tient, qui s’accroche, et je le verrais bien généalogiste, découvreur d’histoires derrière le nom des gens. Il se prénommerait Charles en hommage à Juliet. Et ce n’est pas un hasard finalement si je choisis Lambault. Chotard, aphérèse probable d’un hypocoristique de Michel… non, je n’aime pas cette sonorité finale, alors que Michel pourrait devenir Mihalis, Miguel… et pourtant je garderais Chotard. Peut-être même Michel Chotard. Une sorte de nom pléonastique… (Mihalis n’a rien à faire avec Chotard, Miguel, pas davantage.) Michel Chotard m’apprendra bien plus de choses sans doute que n’importe lequel dont la sonorité me plairait a priori. Un homme hors du clan, fidèle à ses seuls objectifs. Charmeur et colérique. Faussement discret, pourvu qu’on n’aille pas voir ce qu’il dissimule. Merre, un nom de lieu, altération de Maire. Forcément, je pense à tout ce qu’il engendrerait du lien souterrain à la matrice. Ce serait une femme et elle se prénommerait Lucile. Pour venir contrer par la clarté du prénom l’errance dans un milieu hostile que suggère la double consonne… Garric, pour le lien avec garrigue, et je constate qu’en effet le nom vient de « chêne » en Languedoc, qu’il est aussi un nom de localité, qu’il s’agit d’un espace couvert de ces arbres, spécialement de chênes kermès. Il y a du chien dans ce nom-là, mais je n’aime pas les chiens, seulement chez les autres. Il s’appellerait donc Garric. Il chercherait les truffes au pied des chênes dans le Lot-et-Garonne sans doute. Et il serait celui de Deloye, « de l’oie », qui se décline en Deloue, Delloue, Deloche, Deloison, Loison, pour le sobriquet, et ce serait le sien, et l’on ne dirait pas pourquoi… Deloye, c’est encore une idée de justice, de rigidité, de cadre, de norme. Je garderais Deloye. Septentrion… je n’oserais pas. Louis Calaferte et le coup de poing de cette lecture. Ou alors pour un personnage qui viendrait du grand Nord et ce serait un surnom. Cippe, que je découvre, la colonne funéraire, l’obélisque, la stèle, Cippe, un nom aérien pourtant, il vole, Cippe, il est ailleurs, au-dessus de tout, pas gisant, pas orant, pas priant, pas transi. Le contraire de ce qui est enfoui, de l’éternel, il est du côté de l’éphémère, Cippe, il a joui de la vie, il disparaît un jour et l’on ne saura jamais de quel côté du monde. Picquenard est un paysan avide de terres, ne me demandez pas pourquoi. Il a sans doute usé de malice pour s’approprier un lopin ici ou là, pour agrandir sans en avoir l’air la moindre de ses parcelles en rabiotant le long d’une haie, d’une clôture, en déplaçant une borne, en s’inventant un lointain aïeul propriétaire d’un terrain et la loi trentenaire aura eu raison de n’importe quel râleur. Et il aura gagné. Picquenard est un tenace. Hippolyte, son prénom. Barrachin a un petit air italien, barrachino, un vase, une sorte de récipient magique qui contient pléthore d’histoires vues et entendues. Baroudeur, curieux, à l’affût de tout, rien ne l’ennuie jamais, il danse plus qu’il ne marche, et je préfère la version italienne de son nom ; un peu fantasque, c’est le Mat du tarot, aussi fou que sage. D’ailleurs je le vois bien devenir ermite à la fin de sa vie, quelque part dans la montagne, un lieu nommé Reversade, exposé au soleil. Le seul qui aurait fini par croiser Cippe.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 6e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Pointe ou tire…

Photo : Marlen Sauvage. Merci à toi, Xavier !

1
Il a pris bien soin de respecter le cercle jeté au sol, plié les genoux, trouvé son centre de gravité, secoué quelques secondes la boule dans la main droite tandis que le bras gauche tient la deuxième serrée… Il pointe et se relève prestement un demi-sourire aux lèvres.

2
C’est un tireur ! La casquette vissée sur le crâne, les yeux aimantés par la boule à dégommer, il tire d’un violent coup de bras et c’est le carreau.

3
Il n’a pas la dégaine d’un joueur, il est là le temps d’une partie, entre deux visites aux copains du village. Instable dans ses baskets, les pieds bien trop collés l’un contre l’autre, il a la mine défaite de celui qui ratera son coup, le bras droit le long du corps, à peine replié, avec dans la main, sa propre boule comme adversaire…

4
Il s’est accroupi dans le cercle bleu, face au jeu, impeccablement aligné, la cigarette au bec… Et son bras droit s’élève négligemment tandis que la boule s’approche du cochonnet, presque sans effort.

5
Il a le regard qui tue ! La pétanque, c’est pas du chiquet. Il joue pour gagner ! Sa médaille en or sursaute au moment où il tire en direction de la boule à dégager, il rate son coup, tourne sur lui-même, furieux.

6
Torse nu, le corps athlétique de la jeunesse sportive, les cheveux retenus en arrière par sa paire de lunettes de soleil, il a mesuré du regard l’ensemble du jeu. Tandis qu’il s’assied sur ses talons, la pointe des pieds stable, le corps légèrement de profil, il jauge encore le terrain, fixe de son regard vert le point d’impact qu’il vise et l’atteint.

7
Après chaque lancer de boule, il reste le bras en l’air au-dessus de la tête, les doigts légèrement écartés, la bouche entrouverte, le visage encore pleinement concentré sur sa cible.

8
Les pieds joints, les fesses en arrière, le buste projeté en avant, le regard obstinément collé à son objectif, elle atteint la cible dans les hourrah de son équipe !

9
On dirait une figure de taï-chi… A demi-baissé, il a relevé la pointe du pied droit tandis que le gauche est ancré dans le sol, le corps en avant, la tête parfaitement alignée dans l’axe du torse, le bras gauche en arrière dans le prolongement de l’épaule et le bras droit, souple, qui balance la boule…

10
C’est un grand mince, bronzé, un mec sûr de lui sans ostentation, qui joue pour le plaisir de la gagne, debout, les pieds « tanqués » au sol, le visage relâché. Il tire comme il pointe, avec précision, en plombant la boule haut dans l’espace, ou en dégommant celle de l’équipe adverse d’un mouvement sec du bras droit.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 5e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Quel pataquès…

Photo : Marlen Sauvage

Je peux le prendre le pain, sur l’étagère, alors… ? La boulangère jette un œil au bonhomme fluet vêtu comme un sac, elle attrape une miche craquante qu’elle enveloppe lestement d’un papier kraft et ne fait aucun cas de celui qui vient d’entrer en trombe, s’agite et marche le long de la vitrine, dans un sens puis dans l’autre, jette un œil vers les pâtisseries, s’arrête à proximité des clientes devant la caisse puis rebrousse chemin. Je peux le prendre le pain, sur l’étagère… ? Personne ne daigne lui répondre, alors il s’adresse au commis venu remettre un lot de baguettes tout juste cuites à la stagiaire -– celles au chia que tu m’as demandées –- je pourrai le prendre le pain ? Il m’a dit que je pouvais… Mais le commis, un jeune gars en blouse grise qui s’est retourné sur le vieil homme, ne sait pas quoi lui répondre, il adresse un regard furtif à la patronne, ah ! près du fournil, mais non on ne rentre pas comme ça, c’est tout ce qu’il lui semble possible de dire, il n’est pas au courant en tout cas, il en parlera au patron, pas de problème, mais là, non, impossible, il est dans ses cuissons, il n’a pas le temps et puis on ne lui a rien dit à lui… La boulangère fait mine de rien tout en observant la scène. Elle revient à son service mais les deux clientes interrompent l’une son règlement, l’autre sa commande, pour observer l’homme contrarié qui pousse sa voix – je peux le prendre le pain, sur l’étagère… ? -– le volume sonore augmente d’un seul coup dans l’étroite boutique, la boulangère accompagne son mouvement de tête d’un froncement de sourcils vers la vendeuse qui voudrait interrompre le débit verbal du bonhomme, en vain, l’homme tempête, essaie d’accéder au fournil, le commis le repousse, et la boulangère, depuis sa caisse, tente de calmer l’homme en lui rappelant que le patron – son mari – ne reviendra que d’ici une heure (elle lance un regard appuyé au commis) ce qui plonge le monsieur dans une seconde d’interrogation muette, avant qu’il ne se dirige vers la sortie, quand le commis alors l’interpelle à distance pour confirmer que le pain sera prêt comme d’habitude, mais pas avant une heure et qu’il lui faut revenir. Une cliente murmure « quel pataquès ! », avec une moue désapprobatrice.

Marlen Sauvage

Ce texte est le deuxième du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Un fragment de la vie du monde

Photo : Marlen Sauvage, Arles, 2012.

Les rues convergent vers le cloître, on dirait que tous les passants s’y dirigent, cherchant l’ombre sur leur trajet, sous les parasols verts ou jaunes des boutiques ; c’est un serpent humain qui déambule, zoom sur la rue des Arts où avance un homme roux, le visage baissé, un début de calvitie ne dira même pas son âge, il sait qu’il ne sera pas au rendez-vous demain, il a lâché l’affaire, trop de concessions à envisager, quelle allure incertaine pourtant, quel pas lent – à quel moment sait-on que l’on fait le bon choix, pour soi, pour l’autre – le bitume brûlant de midi n’apporte aucune réponse, l’homme les yeux au sol secoue la tête en signe de dénégation, un geste qu’impulse sa pensée, une sorte de confirmation à soi-même que sa décision est la bonne, qu’il est prêt à la défendre et là où il piétinait maintenant il file rapidement ; il y a comme un film opaque dans l’air, une brume de chaleur qui enveloppe tous les personnages engagés dans ce moment de leur vie sous un regard qui les rapproche, en unira certains, peut-être, dans une temporalité bousculée, errant autour des uns et des autres ; une femme au crâne rasé, bermuda mastic, s’échine à faire grimper la poussette sur le trottoir, le papa du gosse chapeauté d’un bob tourne négligemment la tête sans pour autant apporter son aide, appareil photo en bandoulière, lunettes noires sur le nez, il ne comprend pas l’entêtement de la maman à trimballer leur fils par cet été caniculaire – il lui proposera de rester à l’ombre des grands arbres au bord de la fontaine du cloître, pendant qu’il ira voir le travail de Marc Garanger sur les femmes algériennes, il est venu pour ça, retrouver trace d’un passé dans les yeux noirs des adolescentes au front buté tatoué de henné, aux cheveux nattés, aux chèches négligemment posés sur les crânes soumis, aux voiles transparents recouvrant les épaules, aux bijoux offerts au regard du photographe. Parmi la foule, seul un gamin a repéré le manège d’un pigeon qui voltige d’un toit voisin jusqu’au volet entrouvert de la maison d’en face, y revenant sans cesse comme pour l’obliger à s’ouvrir, heurtant son bec sur le bois ; on s’écarte autour de l’enfant planté au milieu de la chaussée, une voix appelle « Noé ! », mais le garçon reste perdu dans sa contemplation ; la petite foule ramassée dans la rue des Arts avance toujours attirée par l’exposition à moins que certains ne s’arrêtent boire un verre en chemin ou cherchent un restaurant à cette heure de la journée. Juste derrière l’enfant, un grand gars mince, large d’épaules, adolescent trentenaire au visage tourmenté, tape du pied dans une cannette de bière abandonnée, se repassant en boucle l’altercation d’hier soir avec sa jeune femme, lasse de sa vie de mère déjà, de son quotidien d’où il serait absent, lui qui se lève la nuit depuis la naissance de Lila, engoncé dans le manque de sommeil et ne livrant rien de lui-même, égal au profil du militaire tel qu’on l’attend dans l’armée de l’air aux commandes de son Fennec, lui qui mesure d’un seul mouvement de tête vers elle à quel point ils se sont éloignés, alors qu’il aime tant encore sa silhouette, la minceur de son corps, sa démarche de fée, suspendue, son regard éthéré, sa voix, et c’est alors qu’elle le fusille de ses yeux verts, il reçoit dans l’instant la charge de son exaspération, une vague hostile traverse le peu de distance qui les sépare, ça tremble en lui, ça frissonne, étrangement cela attise son désir pour elle, il refoule la pensée de l’enlacer, de l’étreindre, sous le soleil plombant sa frustration se confond avec la mélancolie, sa part d’ombre, celle qui le rattrape toujours dans les moments de doute extrême, du sentiment exacerbé de la perte imminente, il la guide d’un mouvement de tête vers la boutique d’antiquités où elle le suit d’un air maussade. A la traîne, derrière la foule, une femme aux cheveux cachés sous un tissu fleuri arpente la rue, rattrape le monde, se faufile entre les uns et les autres, croise un homme en tongs qu’elle bouscule et qui, en perdant l’une de ses savates, se retourne pour la récupérer tandis que la femme s’excuse, un bras sur l’épaule de l’homme, et lui sourit, son foulard repose sur un crâne rasé, qui le sait, la bandoulière de son sac s’affaisse sur un sein coupé, qui le voit, elle avance telle une amazone, éclairée par une grâce intérieure, elle cultive ses passions, elle se rend au cloître, elle trouvera ce qu’elle n’est pas allée y chercher.

Marlen Sauvage

Ce texte est le premier du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Retrouvailles (Scène avec téléphone)

Photo : Marlen Sauvage

La sonnerie avait retenti longtemps, celle du fixe, personne ne l’appelait jamais sur celui-ci, elle avait cru à un énième appel venu lui vanter les mérites d’une isolation à un euro, aussi ne s’était-elle pas inquiétée, quand l’autre, le cellulaire, avait pris le relais, jouant « Paroles, paroles, paroles », elle se mit à chercher nerveusement l’engin toujours planqué quelque part dans l’appartement, soulevant un coussin, un livre – le son provenait de la table du salon – elle eut à peine le temps de lire le nom qui s’affichait, appuya précipitamment sur l’icône verte, pour l’entendre à l’autre bout du fil – depuis longtemps ils ne s’étaient pas parlé de vive voix, échangeant ici ou là un mail, une carte envoyée par la poste, quand cela se faisait encore de s’écrire, – et là, quelle heureuse surprise, après les textos où il parlait de retrouvailles, il la joignait enfin –, le ton était à la plaisanterie, il mettait de l’humour dans toutes ses réparties, c’était comme une seconde nature chez lui, sa marque de fabrique, une forme de séduction aussi, ils évoquèrent très vite les souvenirs anciens – datant d’une petite trentaine d’années – déjà dix-sept ans qu’ils ne s’étaient pas revus, leur amitié avait tenu bon malgré l’éloignement, quand la rédaction avait éclaté, les renvoyant à des boulots de pigiste, dans des revues qui finissaient toutes par mourir de leur belle mort, puis d’écrivain public pour lui en région parisienne, et de rédactrice dans la presse institutionnelle pour elle, en province, – la dernière fois, souviens-toi, c’était en montagne, dans cette grande maison entourée de silence –, il l’y avait rejointe à moto sur la route du midi, déjà leurs amours respectives avaient subi les aléas de la vie à deux, les ruptures s’enchaînant, il leur était devenu difficile de croire à la survie d’un couple au-delà de quelques années, ils s’accordaient l’un et l’autre sur l’aliénation sournoise qui finissait par briser la joie de vivre, et avec l’heure de la retraite, à la soixantaine bien tassée maintenant, le téléphone les rapprochait dans une complicité amusée, leur voix toujours identique ne trahissait rien du temps qui avait passé – la voix, ce chant si particulier à chacun, insaisissable une fois le corps emporté par la mort –, leurs rires s’entrechoquaient, ils parlaient en même temps, leur mémoire les ramenait à des détails oubliés qu’ils reconstruisaient à deux, tâtonnant quant aux articles, aux lieux, aux interlocuteurs rencontrés, elle se réjouissait de la prochaine rencontre qu’ils organisaient depuis quelques semaines, leur joie partagée la rassurait sur ce qu’ils étaient devenus, oui ils se reconnaîtraient, malgré les rides, l’embonpoint, la calvitie, elle l’attendait malgré les mesures annoncées en raison de la pandémie de COVID19, quand plus lucide qu’elle, il éteint d’un seul coup son enthousiasme, arguant qu’il était plus raisonnable de reporter leur rendez-vous, pour finalement briser le silence qui venait de la saisir : « croisons les doigts, on va y arriver ».

Marlen Sauvage

Atelier de François Bon, 7e proposition, « qui est plus d’exploration qu’une consigne formelle : partir en quête de souvenirs autobiographiques liés au téléphone, aux pics d’intensité liés à une conversation téléphonique, l’évolution des appareils, des usages… et depuis un de ces souvenirs précis, détourner le dispositif (un peu, très peu, le moins possible en fait) pour le produire comme fiction… »