Retrouvailles (Scène avec téléphone)

Photo : Marlen Sauvage

La sonnerie avait retenti longtemps, celle du fixe, personne ne l’appelait jamais sur celui-ci, elle avait cru à un énième appel venu lui vanter les mérites d’une isolation à un euro, aussi ne s’était-elle pas inquiétée, quand l’autre, le cellulaire, avait pris le relais, jouant « Paroles, paroles, paroles », elle se mit à chercher nerveusement l’engin toujours planqué quelque part dans l’appartement, soulevant un coussin, un livre – le son provenait de la table du salon – elle eut à peine le temps de lire le nom qui s’affichait, appuya précipitamment sur l’icône verte, pour l’entendre à l’autre bout du fil – depuis longtemps ils ne s’étaient pas parlé de vive voix, échangeant ici ou là un mail, une carte envoyée par la poste, quand cela se faisait encore de s’écrire, – et là, quelle heureuse surprise, après les textos où il parlait de retrouvailles, il la joignait enfin –, le ton était à la plaisanterie, il mettait de l’humour dans toutes ses réparties, c’était comme une seconde nature chez lui, sa marque de fabrique, une forme de séduction aussi, ils évoquèrent très vite les souvenirs anciens – datant d’une petite trentaine d’années – déjà dix-sept ans qu’ils ne s’étaient pas revus, leur amitié avait tenu bon malgré l’éloignement, quand la rédaction avait éclaté, les renvoyant à des boulots de pigiste, dans des revues qui finissaient toutes par mourir de leur belle mort, puis d’écrivain public pour lui en région parisienne, et de rédactrice dans la presse institutionnelle pour elle, en province, – la dernière fois, souviens-toi, c’était en montagne, dans cette grande maison entourée de silence –, il l’y avait rejointe à moto sur la route du midi, déjà leurs amours respectives avaient subi les aléas de la vie à deux, les ruptures s’enchaînant, il leur était devenu difficile de croire à la survie d’un couple au-delà de quelques années, ils s’accordaient l’un et l’autre sur l’aliénation sournoise qui finissait par briser la joie de vivre, et avec l’heure de la retraite, à la soixantaine bien tassée maintenant, le téléphone les rapprochait dans une complicité amusée, leur voix toujours identique ne trahissait rien du temps qui avait passé – la voix, ce chant si particulier à chacun, insaisissable une fois le corps emporté par la mort –, leurs rires s’entrechoquaient, ils parlaient en même temps, leur mémoire les ramenait à des détails oubliés qu’ils reconstruisaient à deux, tâtonnant quant aux articles, aux lieux, aux interlocuteurs rencontrés, elle se réjouissait de la prochaine rencontre qu’ils organisaient depuis quelques semaines, leur joie partagée la rassurait sur ce qu’ils étaient devenus, oui ils se reconnaîtraient, malgré les rides, l’embonpoint, la calvitie, elle l’attendait malgré les mesures annoncées en raison de la pandémie de COVID19, quand plus lucide qu’elle, il éteint d’un seul coup son enthousiasme, arguant qu’il était plus raisonnable de reporter leur rendez-vous, pour finalement briser le silence qui venait de la saisir : « croisons les doigts, on va y arriver ».

Marlen Sauvage

Atelier de François Bon, 7e proposition, « qui est plus d’exploration qu’une consigne formelle : partir en quête de souvenirs autobiographiques liés au téléphone, aux pics d’intensité liés à une conversation téléphonique, l’évolution des appareils, des usages… et depuis un de ces souvenirs précis, détourner le dispositif (un peu, très peu, le moins possible en fait) pour le produire comme fiction… »

Et finalement, j’ignore tout d’eux…

1 – Un sourire qui découvre quelques dents, un sourire que dessinent des lèvres fines à peine ourlées d’une carnation plus cuivrée que le teint du visage.

En son for intérieur : un gant de boxe écrase la figure figée d’une déesse aux yeux mornes et au visage blafard, sans que la silhouette imperturbable s’écarte de son trône doré, l’épée dans une main, la balance dans l’autre.

Après avoir eu la confirmation que la protection des hommes qui sortent était bien assurée, il a fait un tour par les cuisines pour vérifier la préparation du repas et le ravitaillement en eau, sa tournée habituelle avant la paperasse à enregistrer et à répondre.

…ce que j’aurai fait pour elle… entrer dans une église… quel abandon… le village entier déserté… pourquoi exactement… pourquoi je suis là… pour elle… prier… quoi dire… comment… elle m’a pas appris ça… mais je lui raconterai que j’y suis allé… la petite église de Yun Lai… pour la rassurer… prier… pour elle… ma petite mère du nord… pour que tout ce bordel cesse… m’agenouiller… oui… et ce Christ qui me regarde depuis sa croix… que dit-elle, elle ?… je n’ai pas les mots… aucun Pater, aucun Ave, j’ignore tout… ce que tu me demandes est au-dessus de mes forces… c’est le vide… je ne sens rien… je n’entends rien… pourquoi cette furie alors, si je dois te demander quelque chose… je n’entends rien… est-ce qu’il lui répond à elle… comment est-ce qu’elle a pu croire à ces foutaises… 

2 – Dans le visage allongé le menton se creuse en son milieu faisant écho à la courbure de la lèvre supérieure que vient surplomber un nez long et fort.

En son for intérieur : un sommeil de pluie de plumes s’étend sur la vallée, d’en haut, il la voit, endormie et sereine, la chevelure en feu.

C’est la fin de la répétition, il ferme les yeux un instant, éprouve encore dans son corps les sonorités de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, il replace méticuleusement l’alto dans son étui avant d’avancer lentement de son pas allongé vers la sortie.  

Et si le corps de ce noyé était le sien, je ne peux pas le croire, ne plus y penser, attendre les résultats, à aucun moment, je n’ai cru qu’il pourrait passer à l’acte, et si ce n’était pas ça, comment le dire à Y., à qui est-ce qu’elle reprochera la dernière discussion, le dernier conflit, sinon à moi ?

3 – On ne voit que ses yeux, immenses, dans l’ovale de son visage, des yeux noirs qui cisaillent le regard de l’autre quand elle est offensée.

En son for intérieur : une biche fuit à travers les bois, et la mène jusqu’à l’homme qu’elle n’a cessé d’apercevoir dans ses rêves.

Pour la énième fois, elle fait répéter aux enfants leurs leçons pour le lendemain, pour la énième fois, elle hurle sur l’aînée qui ne retient rien, et sur la deuxième qui a encore placé des invités au milieu de la rallonge de la table dans son devoir de géométrie. 

Si je lui dis pour le courrier, je suis obligée d’y aller, tandis que si je…, non c’est compliqué, il finira par le savoir, oui, je vais me présenter, et puis ce serait l’occasion pour moi de sortir d’ici, il faut absolument que je quitte cette maison, tant pis si ça bouscule notre vie et ça va la bousculer, c’est certain, ils parlent de gardes de nuit… je n’ai rien à perdre, je lui montre le courrier ce soir, je lui dirai ma décision, il sera forcément d’accord, on a besoin de cet argent…

Marlen Sauvage

Sixième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont .

La foule…

Photo : Marlen Sauvage

Guérande, place de la collégiale Saint-Aubin, sous le regard égaré des gargouilles et la voûte exagérément bleue pour un ciel de Bretagne, c’est une petite foule qui se presse devant les étals du marché hebdomadaire ; on dirait des pions baladeurs, traînant ici et là leurs pieds et leurs corps dans un dédale d’éventaires, disparaissant et réapparaissant au gré de leur déambulation sous les parasols multicolores ; l’horloge affiche dix heures ce 26 septembre ; la maraîchère la tête sous son banc réarrange les cagettes, évalue ses ventes, d’un geste elle dézippe son gilet matelassé qui lui tient chaud soudain, jette un œil par-dessus son ombrelle couleur mastic – estime peut-être que les clients viendront maintenant – et replonge le nez dans ses sacs plastique quand un homme s’approche un panier rouge rempli d’oranges et le lui tend dans un sourire, le temps d’échanger quelques mots sur la météo, premier sujet de conversation et que dire d’autre d’ailleurs ; de l’autre côté de l’allée, une jeune femme en blouson bleu roi croise une femme en blouson rose suivie d’un homme en blouson de cuir marron ; un passant en bras de chemise, les mains dans les poches, les pieds ancrés dans le sol, jambes écartées, suit des yeux le défilé des blousons ; on se hâte vers l’entrée des halles colorées de banderoles verticales – Boucard Bernard producteur maraîcher, laiterie du Menhir, Poisson marée distribution Nathalie et Christophe, Earl du Cormier… St-Molf ; ici on favorise les circuits courts, on achète aux producteurs locaux, les radis côtoient la rhubarbe, les tomates anciennes et la salade frisée, les carottes et les blettes, ça respire la fraîcheur et le rire d’une femme poussée dans une chaise roulante par son mari sans doute, à la moustache altière, joyeux dans son pull rouge ; on ne se bouscule pas dans l’allée, on se reconnaît, on s’interpelle parfois, et l’on traverse ainsi le marché couvert pour retrouver le dehors et le jour ensoleillé ; quelques clients sirotent un verre de vin ou une bière aux tables dressées à l’extérieur par la brasserie voisine ; ça sent la crêpe ou la galette, un petit gars aux joues roses lève les yeux vers sa mère, du caramel au coin des lèvres et un sourire ; un vendeur de parapluies regarde renfrogné un groupe de personnes tirant cabas à roulettes, portant paniers remplis de victuailles, deviser gaiement dans la chaleur matinale, déclarée maintenant, tandis que l’on s’écarte de la place pour s’acheminer vers une porte ouverte dans les remparts sur la ville au-delà du boulevard, et alors que les forains tentent sous leurs parasols jaunes ou bleus d’attirer le regard vers les nappes, les sacs à mains, les pas portent le long des maisons de granit, austères, aux volets blancs, quand résonne un air local – les bombardes sonnent derrière un grand portail, une fête se donne, et les invités continuent d’arriver, ils entament une danse petits doigts crochetés et en rythme dessinent des 6 d’avant en arrière et d’arrière en avant, les sourires éclairant les visages, on se déplace en sautillant à petits pas, une enfant blonde dans sa tenue vermillon s’est glissée entre deux adultes et suit le mouvement, elle a quatre ou cinq ans, Amazing Love inscrit sur le T-shirt, perturbe un instant la ronde qui s’exclame et l’admire, les sonneurs n’ont pas arrêté de sonner, les talons claquent sur le plancher marin, un homme d’une quarantaine d’années, lunettes de soleil sur le nez, photographie la scène en souriant, il doit s’agir du père de la gamine ; la maman, elle, a été nommée quand la petite a intégré le cercle de danseurs, c’est une fine dame en jupe de suédine marron glacé, bottines assorties, collants foncés sur des mollets galbés, près d’elle d’autres jambes fines aussi, enfermées dans un jean foncé, les pieds dans des baskets blanches, marquent aussi la cadence, tandis qu’un homme que l’on appelle Pascal, de loin, Pascal, Pascal, à la tienne !, abrité sous l’auvent sirote un pastis, accoudé à une table haute, ronde, métallique – le long du trottoir, après le portail et la fête, dans les rues plus tranquilles on déambule encore, mobile collé à l’oreille, tandis que les vitrines reflètent les passants, sous le regard éteint des lampadaires.

MS

Troisième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont

Celles qui…

Collection personnelle Marlen Sauvage

Celle qui n’est nommée que dans l’acte de mariage de son fils Louis ; celle qui, née en 1660 morte en 1736, porte le n° 1045 dans la généalogie familiale ; celle qui avait pour témoins de naissance son père jardinier et son oncle meunier ; celle qui s’appelait Marie, se faisait appeler Catherine, se marie enceinte en janvier 1813 et meurt en couches après avoir donné naissance à un garçon ; celle qui décède rue de la Bonnette en son domicile à deux heures du matin ; celle qui « fait la marque » – une croix – au bas de son acte de mariage ; celle qui était l’aînée d’une fratrie de treize, six filles et sept garçons ; celle qui, fille-mère, épouse un veuf de trente-cinq ans son aîné, père de quatre enfants, puis se remarie avec un homme deux fois veuf, père de six enfants ; celle qui n’est pas née à Lugny entre 1813 et 1822, ni à Nochize ; celle qui se fait assassiner dans son appartement de Lyon, laissant supposer une vie sulfureuse ; celle qui, née le 17 nivôse an XIII, fileuse dans le Nord, savait écrire ;  celle qui avait deux sœurs qui portaient le même prénom qu’elle ; celle qui, née avec la Terreur, grandit sous Napoléon, fête ses vingt ans au moment de son abdication, se marie après les Cent-Jours, vit sous Charles X et la Deuxième Restauration puis connaît la Révolution de 1830, avant la Seconde République ; celle qui, adolescente et solitaire, fuit la maison pour marcher au bord de la Belleuse qui traverse le village, alimentant les trois moulins à blé ; celle qui file le lin et le coton pour les marchands locaux de la région, entonnant de vieilles rengaines d’avant 1789, des airs traditionnels ou encore MalboroughAnnette à l’âge de quinze ans ; celle dont le cousin germain délaissé admirera durant des dizaines d’années – sous le regard exaspéré de sa femme – la photo qu’il avait conservée d’elle, accoudée à la margelle d’un puits ; celle qui aime la fantaisie et agrémente les robes d’une lavallière au corsage, le bas d’une jupe d’un galon ou d’une broderie discrète ; celle qui réalisa qu’elle avait épousé son beau-frère, le fils du deuxième mari de sa mère, quand cette dernière se remaria ; celle qui quitta la ferme parentale, à vingt ans, enceinte du commis, un beau garçon brun, orphelin, au visage lumineux.

MS

En réponse à la deuxième proposition du cycle d’écriture que propose François Bon cet hiver intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Pour rejoindre l’atelier, c’est par . Les textes des autres auteur.e.s ici.

Œil intérieur, mon silence

Devant elle les champs de thym et de lavande     terre aride où se courber     terre à cailloux semée de chênes verts     clocher toits orangés voie ferrée     et comme surgie d’une mer lointaine     la grande montagne pelée et les rêves d’ascension           y accrocher ses désirs     les secrets désirs de départ     désirs de vie intense     passionnée     fichés au plus haut du bleu du ciel     comme un fanion planté     le témoignage de sa décision     traverser les terres gravir la pente     à la sueur de tout son corps engagé    la montagne     sa vie déroulée devant elle     âpre     mais quelle gratitude au bout du compte     pour ce qu’elle en avait conquis          montagne barrière entre deux mondes     comme les deux temps de l’enfance et de la vie d’après     n’est-ce pas la ligne fine d’une ancienne draille là-bas ou ses yeux lui jouent-t-ils des tours     et sur le sentier escarpé elle entend le silence maintenant que plus une brebis ne grimpe     le silence porté par le mistral     et les échos de la vie d’en-bas     le silence de la fleur de l’arbre du caillou     tandis qu’à ses pieds sous son regard     glisse un lézard entre deux pierres     vif comme la pensée     dans le soleil ardent     et en elle la chaleur de la pierre chauffée

MS

Voilà, c’était la dernière proposition de l’atelier d’été 2019 de François Bon. Ceci n’est qu’une ébauche, j’ai voulu terminer dans les temps car le site ferme bientôt et rouvrira en janvier. Le support d’écriture : Meurtre, de Danielle Collobert. Où un œil extérieur qui regarde (et est condamné à le faire dans les limites de ses capacités) se confronte à un œil intérieur qui lui, interprète ce qu’il voit, s’évade, amplifie, bref a toute liberté pour j’allais dire « monologuer » ! Bon, c’est mon interprétation de la proposition de François !

Quelques notes en guise de dictionnaire

Julie D. ma grand-mère maternelle, le 22 avril 1920, jour de son mariage.

Le Ragabodot
Ainsi se nommait le lieu-dit… Existe-t-il encore sous ce même nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier « o » se prononçait « a ») était une propriété constituée de terres et d’une ferme avec dépendances. A l’époque des faits (inventés, aussi bien mais n’est-on pas là pour raconter des histoires ?), une famille y vivait avec ses cinq filles, quarante veaux destinés à l’engraissement puis à la vente, quelques cochons, de nombreuses poules…

Le coq au vin de la grand-mère
Elle découpait le coq à grands coups de hachette, avec adresse… aucune esquille. Coupait le lard en petits lardons qu’elle faisait blondir dans la grande cocotte avec les oignons, puis retirait tout à l’écumoire. Ensuite, elle jetait les morceaux de coq dans la graisse, les faisait raidir et blondir sans hâte. Là, elle ajoutait une cuillère ou deux de farine (et un peu de beurre, éventuellement), un petit verre de cognac et flambait le tout. Puis ajoutait les échalotes, le bouquet garni, l’ail et les morilles trempées pendant une heure et égouttées. Elle couvrait. laissait mijoter à très petit feu pendant vingt minutes. Pendant ce temps, elle remettait les lardons dans une casserole, les faisait chauffer, mouillait avec trois-quarts de la bouteille de vin. Portait le tout à bouillir et versait ensuite sur le coq. Si le liquide n’affleurait pas les chairs, elle ajoutait du vin. Salait, poivrait, râpait une pointe de muscade, et ajoutait les oignons. Puis elle couvrait et laissait mijoter trente minutes à petit feu (ou davantage selon la fermeté de la viande). Mais le secret de la tendreté du plat était de laisser refroidir la viande à cœur, avant de la réchauffer au moment du repas…

Le téléphone et la voiture
Les D. étaient connus en ville comme une famille aisée, le père ayant bâti sa fortune grâce au maquignonnage. On lui vouait respect et gratitude pour sa morale, pour son travail et son amour des bêtes (il contredisait à lui seul toutes les définitions péjoratives liées au métier), sa générosité durant la Deuxième Guerre mondiale (il avait facilité le passage de résistants en zone libre et nourri ceux qui étaient dans le besoin sans contrepartie). On admirait son esprit novateur : il était le premier à avoir fait poser une ligne téléphonique à la ferme et à avoir une automobile qu’il utilisait sans ostentation.

La pêche à la grenouille
Une tradition familiale pour la génération née dans les années 30. Il fallait accrocher un morceau de chiffon rouge à un hameçon, jeter ça dans la mare, et attendre qu’une grenouille vienne y mordre. Le plus dur étant de sortir la grenouille de l’eau sans qu’elle se carapate. Ce qui était le plus souvent le cas. Et il fallait alors courir après, sauter plus exactement, d’après les témoignages recueillis. Quand les filles (de ma grand-mère) eurent compris que c’était ces cuisses-là qu’elles dégustaient, dorées dans le beurre, l’ail et le persil, la pêche devint une corvée plus qu’un jeu.

Le cheminot
La grand-mère avait épousé un employé des chemins de fer. Les familles s’étaient entendues pour donner la fille de l’une au garçon de l’autre, ayant monnayé la dot bien sûr. Le cœur de la jeune épouse battait pour un autre jeune homme pourtant… fils de patron d’entreprise locale et le statut d’employé de chemin de fer était une piètre compensation, mais enfin, elle n’avait pas le choix. Quel drame quand son époux, quelques mois après leur mariage, fut accidenté à tel point qu’il dût renoncer à son poste aux chemins de fer français… pour devenir paysan.

La Crêpière
Un autre lieu de mémoire, plus tardif toutefois que le Ragabodot ou la Gentone (dont il n’est pas question ici). Deux chênes centenaires dans la cour gravillonnée, une longère prolongée par une véranda qui ouvrait sur les prés, un jardin de rosiers et de lilas, quelques zinnias, des salades peut-être, mais plus rien d’un potager tel que celui de l’enfance. 

Les courriers interdits 
Après avoir délaissé les plus petits, elle avait, avec sa sœur aînée, entraîné Jean-Luc sous l’escalier extérieur, dans le réduit qui fermait à clé et qui contenait quelques mystérieuses cantines de l’armée. Entre autres, une cantine en métal bleu marine, rouillée aux quatre coins, bosselée. Au début, les trois enfants s’étaient contentés de s’asseoir sur la terre battue, après avoir pris soin de refermer le battant en bois aux lattes espacées qui servait de porte au cagibi. Elle avait particulièrement veillé à éviter les toiles d’araignée qu’elle avait en horreur. Ils avaient dû vouloir inventer un jeu et se concertaient sur ses règles quand ils réalisèrent que la malle devant eux n’était pas fermée à clé. Lequel des trois décida de l’ouvrir ? Elle se retrouva quelques instants plus tard, les mains plongées dans un trésor de lettres dont les enveloppes portaient toutes de magnifiques timbres inconnus. Du Maroc, d’Algérie, d’Allemagne… Années 1950. Ils se contentaient tous les trois de déchiffrer les flammes mais très vite, cela ne suffit plus. Elle était bien plus douée que les deux autres pour décrypter l’écriture adulte. Elle commença : « Ma chérie »… suivaient des descriptions de lieux, de gens, des anecdotes, puis des mots tendres et des pensées, qui c’était clair, ne les regardaient pas ! Elle en avait bien conscience et son premier réflexe fut de dire « on n’a pas le droit de lire ces lettres, c’est papa qui écrit à maman ». Mais sous prétexte d’admirer encore de beaux timbres, elle extirpa une lettre puis une autre, et le jeu devint très vite de compter les « chéri » « amour » et autres « tendres baisers » qui les faisaient pouffer de rire. Son cœur battait à tout rompre. Consciente de s’immiscer dans une vie passée, consciente de l’interdit. Sa raison lui intimait d’arrêter tout de suite mais ne serait-elle pas encore l’empêcheuse de tourner en rond, la raisonnable ? Elle s’abstint. Les premières craintes passées d’être découverts à fouiller ainsi dans la malle, elle en oublia même de quoi il s’agissait. Les deux autres s’étaient enhardis et dépiautaient les enveloppes pour aller plus vite. Fascinée par la longueur des lettes, elle n’en lisait même plus le contenu, tâchant de repérer les mots d’amour. Elle aimait le papier légèrement jauni qui crissait quand on le dépliait, elle imaginait des parfums d’ailleurs… mais rien d’autre qu’une odeur de secrets oubliés dans une malle. Personne ne devait savoir. Ils replacèrent tout à l’intérieur et elle rabattit le couvercle, un poids sur le cœur. Le lendemain soir, sa mère lui dit qu’elle avait tout appris. Jean-Luc avait parlé. Plus fort que le sentiment d’avoir commis une faute, elle ressentit le pincement de la trahison.

MS

Pour cette onzième et avant-dernière proposition du cycle d’été de François Bon, nous devions parvenir à créer des fragments non-fictionnels ou documentaires – sortes de notes de bas de page (ou de dictionnaire), pas nécessairement identifiées comme telles, c’est-à-dire non référencées au texte long qui s’est écrit durant les précédentes propositions – afin de créer « un soubassement à la fiction et devenant eux-mêmes partie souterraine de cette fiction »

Il suffirait…

Les verres de communion s’offrent encore, je ne rêve pas. Aucune date, aucune mention sur ce gobelet de verre vert qui m’est échu il ya maintenant trente-trois ans. Et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce verre, seul témoin chez moi d’une maison oubliée depuis des années, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs. Au contact du verre, froid en ce matin d’automne, je ferme les yeux à la recherche d’un moment figé dans le passé, qui éclairerait autrement la présence du verre. Mais sa douceur lisse ne me transmet rien, il reste muet, étranger à ma main, aucune aspérité pour en contester l’image douce émaillée de la fillette toute vêtue de blanc, posée sur un nuage cotonneux, offrant une fleur de lys à on ne sait qui ; aucun défaut, aucun éclat. Tout ce qu’il recélait a sombré dans le silence du temps, impossible de capter une émotion, une pensée, une impression… à moins de tricher, de prendre la place de celle qui l’a tenu, de lui façonner des sentiments, une ferveur sincère, de retrouver la petite fille des années 1910, au corps voilé de mousseline, aux yeux baissés sous l’aube, une aumônière dans une main, une bible dans l’autre, troublée sans doute par ce rituel de sortie de l’enfance, ne sachant qu’espérer de meilleur pour elle, ne sachant nommer le meilleur. Il suffirait de confronter l’idée de cette toute jeune fille à la femme qu’elle devint, (méconnue à jamais pourtant — connaît-on vraiment ceux que l’on a aimés —, d’autant que ceux qui l’ont aimée ont depuis longtemps disparu de cette terre), de lui supposer des rêves, des désirs, une quête, des besoins, des peurs, des talents, des échecs… Il suffirait de trouer l’oubli, de plonger dans l’abîme du temps, d’en cueillir les fulgurances pour les déposer aux pieds de l’enfant recevant le verre en cadeau, d’en attendre l’assentiment dans le regard vert amande, seule mémoire attestée par les images qui ont traversé le temps. Peut-être.

Texte et photo : Marlen Sauvage

C’est ce texte qui m’a valu de « rencontrer » Anne Dejardin (je raconte l’histoire ici).

Voilà, c’était la 10e proposition de l’atelier de François Bon, intitulée « il, elle, corps ». Pas piquée des vers… Bien que présentée comme « pas compliquée ». Il s’agissait de « sélectionner dans nos textes de l’atelier un fragment, un simple paragraphe, tout un texte, dans lequel nous avions utilisé – fréquemment ou pas » le « je », puis en explorant ce matériau, passer du je au il et enfin à ce qui s’écrit (si j’ai bien compris), sans énonciateur propre, avec comme référence Jacques Dupin (Le corps clairvoyant)… lequel disait (repris dans un article de Bernard Pokojski, paru dans la République des livres, trouvé alors que j’écris ce billet) : « la vérité de l’œuvre rend nécessaire l’effacement du poète. » Je ne saurai jamais si ce que j’ai écrit là correspond à la proposition ou non, mais enfin, c’est écrit.

Mes hypothèses

• …les larmes  d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi

Elle aurait parlé en confiance à l’aube de ses quatre-vingts-ans parce que ses fantômes la rejoignaient la nuit surtout et que malgré son âge, oui, elle avait peur, et qu’en parler c’était s’en débarrasser un peu ; elle aurait parlé du passé tout en colère et en combats parce qu’à cette époque de l’avant-guerre, dans les années trente du siècle dernier, la petite fille de dix ans, aînée d’une fratrie de cinq sœurs, travaillait à la ferme et aux champs laissant ses rêves et sa fierté de bonne élève sous son oreiller chaque matin, après avoir clamé son goût d’apprendre et avoir ravalé ses larmes, elle aurait parlé des lectures à la lampe sous les draps, de sa découverte de la psychologie et ses fenêtres lumineuses, de ses ruminations le jour autour de la fuite possible, des mains de son père sur son corps dès l’absence de la mère, de la honte, de la noirceur de la porcherie où se frotter pour en souiller une plus noire encore, du canal où tant de fois elle aurait voulu sombrer et de sa foi de charbonnier qui l’en empêchait à chaque pensée, elle aurait parlé de sa dévotion filiale qui la scindait en deux, la condamnant à enfouir ses drames et ses regrets.

  • …sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée 

Hypothèse n° 1 :

Il avait voyagé sans le sou et surtout sans billet, et à l’approche du contrôleur avait sauté sur la voie, s’était pris les pieds dans un aiguillage, et ses cris avaient rameuté les cheminots en charge de l’entretien. Il avait eu tout le temps de constater le mauvais alignement des traverses et évita ainsi à ses sauveteurs un risque potentiel de déraillement, ce qui fit d’eux ses obligés, et l’accident fut passé sous silence. 

Hypothèse n° 2 :

Embauché dans les chemins de fer peu après son mariage, il avait été accidenté en 1922  dans un convoi avec sept autres cheminots. Les informations retrouvées dans la presse locale racontent l’accident du train n° 364 sur la ligne de Bourg-en-Bresse à Bellegarde, en mai de cette année. Un train de voyageurs venant de Bourg-en-Bresse, sur la ligne de Bourg à Bellegarde, percuta la machine de renfort placée à l’arrière d’un train de marchandises parti dans la même direction deux heures auparavant. Ça se passait de nuit, dans le tunnel de Mornay, long de plus de 2500 mètres, et la collision n’avait fait que quelques dégâts et blessures légères pour les occupants du train. Mais ce n’est que plus tard, alors que ceux-ci descendaient sur la voie, qu’ils découvrirent les huit cheminots du train précédent, inanimés. Un seul fut ramené à la vie, c’était lui. Selon son témoignage et l’enquête qui fut menée, les victimes avaient été asphyxiées par les fumées des deux locomotives qu’elles avaient tenté de redémarrer. 

  • …(une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur)

Il s’agissait pour elle de retrouver le maximum de traces de cette maison qui l’avait appelée. Elle croyait aux signes et ce n’avait pas été pur hasard de visiter cette ancienne magnanerie. Elle s’en remettait à ses intuitions… et à quelque documentation, aussi, glanée dans les archives communales. Le four banal aurait appartenu au seigneur local, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution de 1789, les paysans venaient y cuire leur pain moyennant une redevance souvent en nature, le seigneur entretenant en contrepartie le four et le chemin qui y conduisait. Petite maisonnette au toit arrondi, surmontée d’une cheminée, le four avait en son temps été indépendant de la bâtisse, en témoignait l’architecture des murs. Elle s’assura que les briques qui tapissaient la voûte soient encore en état pour diffuser la chaleur. Elle rêvait d’utiliser ce four. Elle pouvait imaginer à l’intérieur  les miches chaudes posées sur les étagères de lauzes. Il faudrait alors retrouver trace du propriétaire de la bâtisse dont les fenêtres à meneaux, les multiples agrandissements, la soue à cochons derrière la maison, les petites cheminées d’angle aménagées pour la culture des magnans, attestaient d’une présence à travers le temps et les révolutions.

Texte : MS
Photo : DR

Notre support pour cette 9e proposition de l’atelier de François Bon : L’affaire La Pérouse, d’Anne-James Chaton, où à partir d’un fait historique (la perte de deux bateaux de l’expédition La Pérouse et de leurs équipages), l’auteur « propose un extraordinaire voyage imaginaire tout entier basé sur la confrontation de l’enquête (rapports, savoirs, listes) à une suite de 22 « hypothèses » qui sont le fil rouge du livre« . Et bien sûr, tous les textes déjà écrits depuis le début de l’atelier, à revisiter pour explorer quelques hypothèses sur les récits possibles…

Nos 27 septembre

1988 (mardi)

La nuit tombait déjà, le froid cinglait, le parvis se peuplait de gens pressés d’attraper le train ou le métro. Elle marchait d’un pas rapide en baissant la tête pour échapper à tout regard, à tout accroche d’une enseigne lumineuse ou d’une étoile perdue dans le ciel noir. Elle désirait rester seule avec elle et traverser ses pensées comme la foule, sans se laisser distraire. Le vent lui gelait les oreilles et elle enroula soigneusement l’écharpe grise autour de sa tête. C’était comme une caresse odorante, la bonne odeur de cette eau de toilette dont il se parfumait le matin – alors qu’il était à neuf heures de vol. Son passé était constitué d’étapes géographiques. Chaque déménagement portait en lui ses promesses. Elle avait tout aimé. Le soleil de Provence et ses garrigues, les Pyrénées aux réveils gelés, la Marne et ses champs de craie. Aucun paysage ne l’avait retenue. Elle était de nulle part. En déambulant ce soir sur le parvis de La Défense, elle avait admiré les jeux de lumière et d’eau, elle sifflotait en pensée la musique qui générait les sourires des passants en même temps que les gerbes jaillissantes, Tea for Two. Elle surprit le regard d’un homme qu’elle croisa. Elle venait d’éclater de rire au plaisir de traverser cette place vivante. Un éclat de bonheur à l’heure où l’on rentre chez soi d’un pas pressé.

1997 (samedi)

Des petits destins… 
L’estafette verte devant la maison rose à Charolles.
Il y a des étrangers dans ma rue et je ne comprends pas leur langue.
Le temps passe et je n’entends plus ta voix au téléphone.
Le suicide de cet écrivain que j’ai découvert il y a trois mois.
Le baiser dans le train.
L’Huma, le Figaro et Le Monde, dans un train encore.
La maison de Tantine aux portes toujours ouvertes.
Le cellier du Ragabodot.

1999 (lundi)

Du vide parfait, de Lie ZI. Maître taoïste, Lie Zi estime davantage le XU (le vide) que le ROU (le souple, cher à Lao Zi) et que le REN (la bienveillance) prôné par Confucius. 

[Difficile de me relire… est-ce le ROU ou le RON ? Et je suis incapable d’écrire le o barré obliquement de Lao…]  

Trois sections dans ce petit livre : Faveurs célestes, L’Empereur jaune, Yang Zhu. 

300 ap. J.-C. Penseur taoïste. Style simple, direct, clair (une clarté qu’on lui a reprochée). Cet auteur se met en scène dans des situations qui ne l’avantagent pas, contrairement à d’autres maîtres (Lao Zi, Zhuang Zi).

Dans Faveurs célestes : « Aussi revient-il (…) à chacun des dix mille êtres de suivre sa nature. » « (…) que la saveur soit goûtée, ses ingrédients ne se montrent pas. »  « Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui. » (Les Anciens appelaient les morts « Ceux qui sont revenus »)

« (…) Brisez le silence, remplissez le vide, vous ne trouverez nulle part où aller. »

Huang Di
« No wanting to clink like jade they clunk like rocks. » « Il préfère rouler comme un caillou qu’être un jade poli. » Traduction de R. Pine.

« Pour rester ferme, deviens souple. Pour rester puissant, préserve ta faiblesse. »

« Qui s’attache aux apparences pour reconnaître un Sage ne découvrira rien qui s’en rapproche. »

A propos des animaux : « En quoi leur cœur est-il différent du nôtre ? » Seuls leur forme et leurs cris nous sont étrangers et encore n’est-ce pas parce que nous ne savons pas communiquer avec eux ?

Yang Zhu
« Celui qui veut gouverner un grand Etat ne s’attache pas à des détails. Celui qui veut s’élever ne s’abaisse pas. »

2002 (vendredi)

De Gubbio

3 pièces rapportées
2 soliflores
1 long et mince
1 court et gros
1 assiette creuse aux oiseaux

Tout est dans les nuages

Firenze
Nous sommes montés dans la coupole et je crois que nous avons vu l’Enfer, l’Enfer et le Ciel.

2004 (lundi)

Petite expo concentrée, ramassée, des travaux de Zao Wou-Ki au musée Fabre de Montpellier. Quel chemin entre ses débuts en peinture et ce que l’on en a vu là. J’ai découvert que sa rencontre avec Michaux l’avait réconcilié avec son écriture « originelle ». Je me souviens d’un grand bonheur, perdue dans la contemplation d’une toile dans les tons de terre et de nuit. 

2005 (mardi)

Lu ce mois-ci (septembre) : Paul Auster, L’invention de la solitude. James Baldwin, Harlem Quartet. Anne Lauricella, Charles Juliet : d’où venu ? Erri de Luca, En haut à gauche. Jacques Réda, Le méridien de Paris (offert par Patrick Roy). François Bon, C’était toute une vie (Verdier). Bernard Noël, Le tu et le silence. Bernard-Marie Koltès, Combat de nègres et de chiens

2008 (samedi)

Stef parle en anglais au petit gars [Justin, 3ans1/2] qui lui répond : « Moi, je parle en majuscules ! » (il voulait dire « en français »)

2011 (mardi) 

A Céret. Hôtel Vidal, aux moulures colorées, à la girouette datant de 1736, dans un petit salon moelleux éclairé par deux grandes fenêtres, nous lisons. Et c’est déjà la vacance du corps.

Dans les rues de Céret, terrasse du café de France, la sirène des pompiers a retenti deux fois, saisissant un centième de seconde les esprits dans un même questionnement. Une nuée de jeunes s’est levée d’un seul mouvement, rien à voir avec la sirène, mais sans doute avec l’heure de rentrée du lycée. Ici les toilettes ne sont pas à l’étage. Le panneau indicateur est visible de loin, ornementé, joli, et quand on s’en approche, il nous dit que les toilettes ne sont pas à l’étage. Du coup, je pense à tout ce qu’on affiche, tout ce que l’on donne à voir, qui, en fait, est menteur. Racoleur, provocant, et trompeur à la fois. A qui raccrocher cela dans le monde de la littérature ?

Rieira y Arago, musée d’art contemporain de Céret. Toutes les formes parlent d’hélices, de sous-marins, de poissons, d’êtres humains, d’arcs, d’objets en marche, de roues, d’élan spirituel entre l’air et les vagues, des couleurs de la vie, du jaune au rouge, au bleu turquoise, au bleu du ciel, au bleu de Prusse, au gris, à l’or, au rouge vermillon, le tout gainé de noir et de blanc. Toutes les pièces redisent la même obsession, chantée différemment [dessin]. Une seule nous laisse notre place pour penser l’absence [dessin]elle dit en trois morceaux ce que taisent les autres qui en disent trop.

Haïkus par Rieira y Arago. Juste quelques traits de peinture qui affleurent le tissu bis et qui, traversés par la fulgurance du mouvement, ou de l’intention du peintre, livrent l’essentiel de son émotion. 

Absence Disparition Oubli Egarement Manque Enfouissement Extinction Anéantissement Eloignement Rupture Evanescence Ephémère Diaphane Pas de côté Engourdissement Faille Présence à soi

2016 (mardi)

Enfance berlinoise, Walter Benjamin, prêté par Samuel.

Marlen Sauvage

C’était la 8e proposition de l’atelier de François Bon, il s’agissait de retrouver trace (fictivement ou non) de quelques 27 septembre, comme l’avait fait Christa Wolf, écrivain allemande, dans Une journée ordinaire.

Introspection du moment

Le fauteuil opportun où j’ai terminé l’écriture de cette proposition, dans une rue de Nyons, par un ciel bien blanc…

Née dans la marge ; entre deux avortements ; sans désir ; sans prénom ; enfin nommée ; dans le souvenir d’un pays ; d’une autre femme ; découvert ; des dizaines d’années plus tard ; ahurie ; mon numéro d’arrivée ; dans une clinique allemande ; ce jour-là ; cette année-là ? ; numéro diabolique ; m’en suis effrayée ; et puis en ai ri ; me suis voulue gars ; plutôt que fille ; pour plaire ; jouer au bras de fer ; gagné souvent ; fumé la pipe et la gitane maïs ; déplacé les meubles ; attendu un compliment ; pour pouvoir m’aimer ; expérimenté l’échec ; dès mon plus jeune âge ; garçon attendu ; après la première fille ; ai fui ; mon patronyme ; enchaîné mes vies ; villes ; amours ; sans déni ; sans oubli ; mais vécu ; volcan passionné ; traversé le sud le nord l’est l’ouest ; arpenté les montagnes usées ; les plus arrogantes ; les vallons ; les surplombs et les combes ; survolé  mers ; océans ; n’ai rien choisi, longtemps ; m’en suis allée ; au gré des rencontres ; m’adaptant ; me liant ; me déliant ;  construit trois maisons ; en ai aimé bien d’autres ; écouté en boucle ; lovée dans le canapé ; « le vilain petit canard » ; offert pour mes sept ans ; rêvé ma vie ; couchée dans les blés ; sur le chemin de l’église ; le long de la rivière ; perchée ; en haut des arbres ; tôt ; les dimanches matins ; quand le monde dormait ; encore ; et que je respirais la campagne ; bu ; la poésie ; aux lèvres d’une adorée ; Neruda Aragon ; pleuré ; de rage ; de n’être pas entendue ; adolescente ; dans mes choix de vie ; alors ; bousculé les convenances ;  envoyé promener les principes ; des autres ; relevé la tête ; rencontré un regard ; un père ; pour mes enfants ; fait mes enfants ; dorloté pouponné ; nourri ; anxiété impuissance désarroi ; étudié ; travaillé ; étudié ; terrassée ; par une disparition ; puis par une autre ; les hommes ; aimés ; ne faisant que passer ; semble-t-il ; dans ma jeunesse ; résignée alors ; à ce que la mort  ; entre ; accidentellement ; dans ma vie ; de jeune maman ; repartie ; sur mon chemin ; mes enfants sous le bras ; vers d’autres maisons ; mais avant tout cela ; effrayée ; dans la chambre partagée ; sous les toits ; près d’une patiente ; crachant ses poumons ; allongée sur une planche ; en déclive ; écouté ; dans cette même chambre ; Romain Gary à la radio ; « la fidélité n’est pas une histoire de cul » ; tenté l’expérience ; raté l’expérience ; me suis souvenue qu’enfant ; déjà ; couple égalait histoire ; compliquée ; de scènes ; violentes ; jouées entre les murs ; avec retrouvailles ; déchirements ; complicité ; tendresse ; rancœurs ; frémi ; aux films de Bergman ou de Cassavetes ; été subjuguée ; devant la lumière de Vermeer ; puis par celle de Twombly ; émue ; par Alfred Wallis ; savouré ; l’austère simplicité de Morandi ; chanté ; beaucoup ; de Jacques à Léo et à Barbara ; dessiné ; photographié ; enregistré ; décrypté ; écrit ; regretté de n’être ni polyglotte ni musicienne ; ni muse ; ou si peu de temps ; trébuché ; de nombreuses fois ; sur ce parcours chaotique ; toujours ; à rebours ; et dans le désordre.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Proposition n°7 de l’atelier d’été de François Bon (Introspection sous verbe), avec les textes des auteurs et autrices ici.