Le sang de la terre

Photo : Marlen Sauvage 2018

« C’est de l’or, disait l’oncle. Ceux qui disent que nous sommes pauvres n’ont jamais mangé un bout de pain baigné de l’huile de chez nous. C’est comme de croquer dans les collines d’ici. Ça sent la pierre et le soleil. Elle scintille. Elle est belle, épaisse, onctueuse. L’huile d’olive, c’est le sang de notre terre. Et ceux qui nous traitent de culs-terreux n’ont qu’à regarder le sang qui coule en nous. Il est doux et généreux. Parce que c’est ce que nous sommes : des culs-terreux au sang pur. De pauvres bougres à la face ravinée par le soleil, aux mains calleuses, mais au regard droit. Regarde la sécheresse de cette terre tout autour de nous, et savoure la richesse de cette huile. Entre les deux, il y a le travail des hommes. Et elle sent cela aussi, notre huile. La sueur de notre peuple. Les mains calleuses de nos femmes qui ont fait la cueillette. Oui. Et c’est noble. C’est pour cela qu’elle est bonne. Nous sommes peut-être des miséreux et des ignares, mais pour avoir fait de l’huile avec des caillasses, pour avoir fait tant avec si peu, nous serons sauvés. Dieu sait reconnaître l’effort. Et notre huile d’olive plaidera pour nous. »

Laurent Gaudé, Le soleil des Scorta, © Actes Sud, 2004

Giacometti, poème pour Violette

tendre tendre route de verre trouble
Violette incertaine démarche effacée
point où tout se joue – de caresses infinies
sexe verre trouble tendre de verre sexe
la démarche à la démarche des marais
qui s’effacent dans les sommeils des hôtels
impondérables sommeils
ils sont noirs les lambeaux qui flottent
doucement au soleil haleine de morphine
tendre haleine haletante de morphine et les draps
je vois je vois les hôtels les draps
des vagues chemins de sexe, de fleurs
nénies nénies
de pâles fleurs de chair sous les pierres


vers novembre 1933
Un poème écrit probablement pour le livre Violette Nozière (Bruxelles, 1933) mais non retenu.

in Alberto Giacometti, Ecrits.
1990, Hermann, éditeurs des sciences et des arts

La Voie, Marcel Gagnon

Photo : Marlen Sauvage

Parmi les témoignages, les photos, les petits bonheurs qui me sont parvenus ces jours de confinement dû au virus, il y a eu ce texte de Marcel Gagnon que m’envoie C. H., qui répondait à sa longue réflexion autour du thème (inépuisable !) du sens de l’existence. Marcel Gagnon, ancien politicien québécois, est écrivain, peintre et sculpteur. Merci Cathy !

Rendu au milieu de ma vie, j’ai cherché à savoir « A quoi ça sert la vie ? » 
J’ai cherché dans les sports et les voyages, 
J’ai cherché dans la politique et les performances, 
J’ai cherché dans les religions et les livres, 
J’ai cherché dans le travail acharné et le luxe, 
J’ai cherché de toutes les façons, j’ai même cherché des façons de chercher.

Un beau jour j’ai trouvé sans chercher. 
J’avais cherché trop loin, à l’extérieur, dans les autres. 
J’avais cherché l’impossible pour m’apercevoir qu’il n’y avait rien à trouver. 
On le possède tous à l’intérieur de nous.

Maintenant que je sais que la vie est faite de petits et de grands moments présents,
Maintenant que je sais qu’il faut se détacher pour aimer plus fort,
Maintenant que je sais que le passé ne m’apporte rien,
Maintenant que je sais que le futur me fait parfois souffrir d’angoisse et d’insécurité,
Maintenant que je sais qu’on n’a pas besoin de voyager dans l’astral pour être heureux sur cette terre,
Maintenant que je sais que la bonté et la simplicité sont essentielles,
Et que pour rendre les autres heureux,je dois l’être d’abord,
Maintenant que je sais que je sais qu’on peut aider les autres surtout par l’exemple et le rayonnement,
Maintenant que je sais que l’acceptation est un gage de bonheur
Et que la nature est mon meilleur  » Maître « ,
Maintenant que je sais…
La réponse vient du même endroit que la question.
Maintenant que je sais que je vis,
Alors maintenant je vis tout simplement…

Marcel Gagnon, La Voie.

Du bonheur national brut


« Les Etats contemporains ne considèrent pas que c’est leur rôle de faire le bonheur des citoyens, ils s’occupent plutôt de garantir leur sécurité et leur propriété. » Luca et Francesco Cavalli-Sforza

Photo : Marc Guerra

Lors d’un Forum de la Banque mondiale qui s’est tenu en février 2002 à Katmandou, au Népal, le représentant du Bhoutan, royaume himalayen grand comme la Suisse, affirma que, si l’indice du Produit National Brut (PNB) de son pays n’était pas très élevé, en revanche il était plus que satisfait de l’indice du Bonheur National Brut (BNB). Sa remarque fut accueillie par des sourires amusés en public et l’on s’en moqua en coulisse. Mais les pontes des pays « sur-développés » ne s’imaginaient pas que les délégués bhoutanais avaient de leur côté des sourires où se mêlaient amusement et désolation. On sait que, si le pouvoir d’achat a augmenté de 16 % aux Etats-Unis durant les trente dernières années, le pourcentage de gens qui se déclarent « très heureux » est tombé de 36 à 29 %.
Car n’est-ce pas singulièrement manquer de finesse que de penser que le bonheur suit l’indice Dow Jones de Wall Street ? Les Bhoutanais hochent la tête avec incrédulité lorsqu’on leur parle de gens qui se suicident parce qu’ils ont perdu une partie de leur fortune sur les autels de la Bourse. Mourir à cause de l’argent ? C’est que l’on n’a pas vécu pour grand-chose.
Chercher le bonheur dans la simple amélioration des conditions extérieures revient à moudre du sel en espérant en extraire de l’huile. Souvenons-nous de l’histoire du naufragé qui, tout nu, prend pied sur la plage et proclame : « J’ai toute ma fortune avec moi », car le bonheur est bien en soi et non dans le chiffres de production des usines d’automobiles. Il n’est donc pas étonnant que nos amis bhoutanais considèrent comme des rustres ceux qui n’ont d’yeux que pour la croissance annuelle du PNB et sont catastrophés lorsqu’elle baisse de quelques pour-cent. Et il n’eût pas été mauvais que les éminences de la Banque mondiale, oubliant un peu leur superbe, examinent de plus près les options que le Bhoutan a choisies après mûre réflexion et pas simplement parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Ces options incluent notamment la priorité donnée à la préservation de la culture et de l’environnement sur le développement industriel et touristique.
Le Bhoutan est le seul pays au monde où la chasse et la pêche sont interdits sur tout le territoire ; les Bhoutanais ont en outre renoncé à couper leurs forêts alors qu’elles sont encore très abondantes. Voilà qui contraste fort heureusement avec les deux millions de chasseurs français et avec l’avidité des pays qui achèvent d’anéantir leurs forêts alors qu’ils les ont déjà considérablement réduites, le plus souvent dévastées, comme au Brésil, en Indonésie et à Madagascar. Le Bhoutan est considéré par certains comme un pays sous-développé – il n’y a que trois petites usines dans tout le pays –, mais sous-développé à quel point de vue ? Bien sûr, il y a une certaine pauvreté, mais pas de misère ni de mendiants. Moins d’un million d’habitants dispersés dans un paysage sublime de cinq cents kilomètres de long avec pour capitale Thimpou, qui ne compte que trente mille habitants. Dans le reste du pays, chaque famille a ses terres, du bétail, un métier à tisser et pourvoit à la quasi-totalité de ses besoins. Il n’y a que deux grands magasins dans tout le pays, l’un dans la capitale, l’autre près de la frontière indienne. L’éducation et la médecine sont gratuites. Comme le disait Maurice Strong, une personne qui aida en son temps le Bhoutan à entrer aux Nations Unies : « Le Bhoutan peut devenir comme n’importe quel autre pays, mais aucun pays ne peut redevenir comme le Bhoutan. » Vous allez me demander sur un ton dubitatif : « Mais sont-ils vraiment contents ces gens-là ? » Asseyez-vous sur le flanc d’une colline et écoutez les bruits de la vallée. Vous entendrez les gens chanter au moment des semailles, des récoltes, sur le chemin. « Epargnez-moi ces images d’Epinal ! » vous exclamerez-vous. Image d’Epinal ? Non, juste un reflet de l’indice du BNB. Qui chante en France ? Lorsque quelqu’un chante dans la rue, c’est généralement qu’il fait la manche, à moins qu’il ne soit timbré. Sinon, pour entendre chanter, il faut aller dans une salle de spectacle et payer sa place. N’être concerné que par le PNB, cela ne donne plus guère envie de chanter…

Matthieu Ricard, Plaidoyer pour le bonheur, (2004), Pocket 2017.

« Et c’est l’humain qui nous trahit »

Il y a longtemps que je voulais parler de ce petit livre publié par Erwan Gabory aux Editions fort rêveur en 2018… Monté page après page, au Népal, sur du papier fait main, c’est le genre de petit livre qu’on peut ouvrir à volonté, soit dit en passant, sans qu’une seule page ne se fasse la malle ! Ce recueil de fragments raconte finalement le plus ordinaire (en tout cas c’est ainsi que je l’ai lu) – la traversée d’une dépression après une rupture, ce que ça vient réveiller, tout ce dont on prend conscience : l’ego défoncé, le miracle des larmes, la crainte d’aimer encore, notre place infime dans le cosmos – mais avec élégance, avec la pudeur de qui a survécu, par le biais d’un « nous » qui finit par entraîner l’adhésion. Extraits.

« Nous, les vieilles âmes, sommes dévouées à l’amour. L’absolu est son intensité, l’ultime sa finalité. Non ! Puisqu’il n’y a pas de dessein. Si, parce qu’il est enflammé. Passionnées, nous nous offrons intégralement. Si l’amitié est faite de respirations, l’amour est notre poumon. » (…)

« Dans la collision des êtres, du corps, de ses fluides, les énergies se mêlent. La peau pétrit la chair, secoue, éveille. Le sexe se métamorphose et s’ouvre en fleur à respirer. La bouche se fait abeille. Les caresses frémissent et bientôt chancèlent les échafaudages. L’érotisme nous accouche frêles, déchire, comme on déshabille, la pudeur pour lessiver notre couche cérébrale. » (…)

« Et c’est l’humain qui nous trahit. La vie se charge de nous réveiller. Un shoot en pleine poitrine, une flèche, une naissance après un avortement. C’est la séparation, la cassure avec l’autre qui faisait que nous étions un, l’occasion de se reposer les bonnes questions A l’absolu succède le désenchantement. Nous planions sereines dans notre destin. » (…)

« A présent, nous aimons à un niveau supérieur, respectant la distance de la braise et du glaçon. Notre ambition n’est plus que d’être là à s’embrasser dans nos imperfections qui demeurent. Remises comme propulsées, un plaisir ultime nous recouvre. On partage la joie d’être un seul et même cœur, dans un mouvement sensuel. » (…)

« Quand on se pose pour regarder l’illusion du temps : avons-nous parcouru un an, dix, une génération, une rupture, un deuil, un drame, la leçon est toujours la même, les écueils diffèrent. La conclusion est que nous nous relevons. Une certitude est que nous doutons et nous choisissons nos enseignements. Nous cherchons un équilibre pérenne pour atteindre ce qui nous dépasse. » (…)

Erwan Gabory, Nous les vieilles âmes, Editions fort rêveur, 2018.

Ciel bas, Mahmoud Darwich

Photo : Marlen Sauvage

« C’est un amour qui passe par nous
Sans que nous y prenions garde.
Et il ne sait et nous ne savons
Pourquoi une rose dans un vieux mur nous disperse,
Pourquoi une jeune fille en pleurs à l’arrêt d’un bus,
Croque une pomme et pleure encore et rit :
Ce n’est rien, rien qu’une
Abeille qui vient de traverser mon sang… »

Extrait – Le Lit de l’étrangère, Mahmoud Darwich, Actes Sud, 2000.

Journal d’une émancipation

Un premier roman, un plaisir que ce journal d’Antonia, de Gabriella Zalapi, artiste plasticienne, aux origines anglaise, italienne, et suisse. L’auteure était à la Comédie du Livre en juin dernier, où elle commentait les images montées en film court à partir desquelles elle a écrit son livre. On peut l’écouter ici dans une émission France Culture.

« 24 juin 1966
Anniversaire d’Arturo. Immature. C’est le seul mot qui me vient en repensant à la naissance de mon fils. J’avais vingt et un ans, j’étais inconsciente. J’ai fait ce que toute femme fait après s’être mariée : un enfant.
Le visage de mon fils me glisse des mains. J’essaie de saisir quelque chose dans son regard mais il me résiste. J’ai décidé de ne plus aller le chercher à l’école. Je n’ai invoqué aucune excuse malgré son expression dépitée. Je suis incapable d’aimer. »


Antonia – Journal 1965 – 1966, Gabriella Zalapi, Editions Zoé, 2019.

Et enfin septembre vint, Tabucchi

« Chaves, ville de Tràs-os-Montes. Je ne sais pas si à cette époque tu étais déjà allé à Chaves. Difficile de te décrire cet endroit, si tu as vu Las Hurdes de Buñuel, ce documentaire qu’il a tourné en 1933, cela peut te donner une idée. Un endroit loin de tout, des montagnes qui séparaient du reste du monde, et même de l’Espagne franquiste, qui en comparaison nous semblait enviable, parce que là-bas au moins, il y avait eu une guerre civile dont les gens gardaient la mémoire, il y avait des gens qui s’opposaient à ce petit maniaque assassin. Là-haut, à Tràs-os-Montes, les gens avaient un air hébété sur des visages creusés par la misère, patates et choux, c’est tout ce qu’ils pouvaient manger, les femmes étaient vêtues de noir avec des fichus noirs sur la tête, comme aujourd’hui, dans certains pays islamiques, c’était, on pourrait dire, la lune.
Nous passâmes la nuit dans un pensionnat religieux et le jour suivant nous partîmes pour le village qui était l’objectif de nos recherches linguistiques. Résumées en quelques mots nos recherches portaient sur le bétacisme [étude de la prononciation des consonnes, MS souligne !], les dentales et la prononciation des nasales. Archaïsme. S’il y avait un lieu où la langue n’avait pas bougé depuis des siècles, c’était bien celui-ci.
J’ai oublié le nom du village : je me souviens que nous traversâmes une gorge, puis un village désert, parce que tout le monde avait déjà fui vers la France, seuls quelques vieux décrépits assis sur des pierres devant des maisons en pierres décrépites, ces Français présomptueux ne savent pas que les Portugais ont fui le Portugal pour ne pas aller mourir en Afrique, ils croient que les maçons et les concierges des immeubles parisiens se sont exilés pour chercher fortune : imbéciles, ils ne comprennent pas qu’ils sont partis pour sauver leur peau, tous ces jeunes gens qui avaient alors entre vingt et trente ans sont partis a salto, franchissant la frontière de manière clandestine, comme le font les Africains aujourd’hui pour arriver chez nous, mais à l’époque, l’Union européenne ne payait pas de Kadhafi pour qu’il les rassemble dans des camps d’extermination douce, à l’époque l’Europe était plus fermée, mais bien plus ouverte qu’aujourd’hui, elle offrait des possibilités à ceux qui prenaient la fuite. »
Antonio Tabucchi, Et enfin septembre vint, Chandeigne, mars 2019.

Une nouvelle d’Antonio Tabucchi écrite en 2011, restée inachevée (l’auteur est mort en 2012 des suites d’un cancer). Une édition trilingue avec une traduction française de l’italien par Martin Rueff et une traduction portugaise de l’italien par Maria José de Lancastre. J’ai sélectionné ce passage parce qu’il rassemble quelque chose d’un lieu et de ses habitants, d’un objectif de chercheurs en linguistique, et qu’il révèle aussi l’engagement politique de l’auteur, mais c’est la postface de Martin Rueff qu’il faut absolument lire avant la nouvelle inachevée pour la comprendre… Et on peut en profiter pour aller voir le documentaire de Buñuel ici (âmes sensibles, s’abstenir !)

Le vrai problème !

Et c’est drôle cette histoire d’identité c’est drôle d’être soi parce que vous n’êtes jamais vous-même à vos propres yeux sauf dans le souvenir que vous avez de vous et alors bien sûr vous ne vous croyez pas. C’est cela le problème de l’autobiographie vous ne vous croyez pas vraiment vous-même non bien sûr pourquoi vous croiriez-vous, vous savez tellement bien que ce n’est pas vous, cela ne pouvait pas être vous parce que vous ne pouvez pas avoir de souvenirs exacts et si vous avez des souvenirs exacts cela sonne faux  et bien sûr cela sonne faux parce que cela n’est pas exact.Vous n’êtes évidemment jamais vous-même.
Gertrude Stein, Autobiographie de tout le monde.

Photo : Marlen Sauvage

Aujourd’hui, je suis un ciel du soir…