La victoire ou la mort, par Bluette

 

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Jean se passa la main sur le front. Son crâne luisait malgré le talc dont il l’avait saupoudré. Il se sentait nerveux. Aujourd’hui était jour de corvée. Il ne rendait pas souvent visite à sa famille et lorsqu’il se prêtait au jeu, une fois l’an, il mettait un point d’honneur à imposer une distance qui décourageait tout de suite les tentatives de manifestations affectives à son égard. Raide et inflexible, il trônait. Il consacrait exclusivement son attention à dévier les périlleuses conversations de l’ordinaire vers des sujets plus anodins pour lui. Il soupira et empoigna avec une vigueur toute feinte la chaînette rouillée du carillon qui avertirait tout le monde de sa présence. Il eut à peine la présence d’esprit de s’enquérir de la santé du petit dernier en se rappelant in extremis de sa récente existence avant de se lancer dans l’exercice pour lequel il excellait, un long et pénétrant discours. Tout y passa. Sa vie héroïque, ses exploits militaires, ses stratégies en combat rapproché, ses vieilles blessures qu’un temps humide continuait pourtant de réveiller, ses anciens camarades de chambrée, les décorations brillantes qu’il affichait jadis sur son plastron. Il s’appliqua, noya le poisson. Du coin de l’œil, il pouvait observer le bâillement quasi-continu des enfants que l’on avait obligé, pour l’occasion, à porter des vêtements raides et empesés. On arriva enfin devant le restaurant. Chaque année, Jean offrait un pantagruélique repas à sa quantité de neveux et à sa non moins nombreuse progéniture. C’était le rituel. A peine installé, il déversa sur ces chers petits la flopée de cadeaux faciles dont il se munissait toujours : livres achetés au poids et sans discernement, monceaux d’atlas historiques ou géographiques qu’il espérait formateurs d’esprits et de destins glorieux. Pas de pause. Il saisit un mot de son neveu au passage, en profita pour reprendre la main, pour dominer la conversation, pour n’y laisser apparaître aucun blanc, aucune faille susceptible de l’aspirer dangereusement. « Un grenadier ? Mais non, mon cher, ceci est un grenadier d’ornement ! ». Échec et mat. Il tendit à sa filleule le coûteux bijou qu’il lui avait choisi pour l’occasion, dans un écrin de velours bleu et se demanda si elle était dupe et comprenait qu’il achetait ainsi sa présence parmi eux et surtout, leur silence. Les enfants n’avaient nul besoin de savoir. Autant leur donner l’image du vieux tonton radoteur plutôt que de leur laisser deviner ne serait-ce qu’un instant quel homme déchu il était. Le reste ne regardait que lui et d’ailleurs, il avait payé pour son crime. Il n’était même pas sûr de regretter son geste tant sa femme neurasthénique et inconstante était devenue un obstacle à sa progression sociale. Il avait appris à tuer et avait mis ce savoir à profit. Il n’avait pas trouvé plus difficile d’enserrer le cou gracile de Catherine entre ses deux mains puissantes et d’appliquer ses pouces à l’endroit exact où il savait que la privation d’oxygène entraînerait une mort rapide que d’exercer son talent face à l’ennemi, en service commandé. Souvenir d’Indochine. Il se sentait simplement vexé, agacé, atteint dans son orgueil de chef guerrier, voilà tout. Amère sensation qu’il trimballait depuis plus de vingt ans dans ses insomnies chroniques durant lesquelles il disséquait patiemment chaque seconde des événements passés, cherchant vainement à y découvrir la cause de son échec. Pourtant, il avait tout planifié. Une fois sa femme inanimée, il l’avait portée dans sa robe blanche, poids plume sur son épaule, jusqu’à la rivière toute proche dans laquelle il l’avait laissée glisser puis, lui avait donné une petite impulsion pour lui faire prendre le large et avait tranquillement remonté le sentier qui conduisait tout droit à sa demeure bourgeoise. Les enfants ne s’étaient même pas réveillés. Au bout de deux jours, éploré, il avait signalé la disparition de Catherine à la gendarmerie locale, soulignant, l’air de rien, l’état dépressif dans lequel elle surnageait depuis si longtemps. Plan parfait. Les pandores zélés, sûrement impressionnés par son grade et ses prestigieux états de service l’avaient retrouvée bien trop tôt, bien avant que l’eau n’ait eu le temps d’effacer les discrètes marques violacées sur son cou. Procès aux Assises, éclatement familial, vingt ans de prison. On lui avait retiré de droit de s’approcher de ses trois enfants, sa tête était apparue en gros plan à l’ouverture des journaux télévisés et Madame sa Très Sainte Mère avait failli en avaler son chapelet. Le pire restait à venir. Les autorités militaires lui avaient ôté le droit d’arborer toute décoration, le privant par là-même de son unique raison d’être. Puis Henriette. Visiteuse de prison. Manières douces mais fermes. Cultivée, élégante. Une main de fer dans un gant de velours. Henriette connaissait son histoire et l’aimait comme il était. Leur petit appartement de la banlieue lyonnaise était tenu avec soin et c’est elle qui faisait le lien avec la famille, elle, qui insistait pour sacrifier à ce rituel immuable et inconfortable pour lequel il n’éprouvait aucun appétit particulier. Un silence soudain le tira de ses réflexions. Les conversations s’étaient tues et il avait négligé de les relancer en direction de ses terrains favoris. Il sourit intérieurement et prit une grande respiration avant de retourner dans la mêlée. Il ne leur devait décidément rien.

Texte : ©Bluette
Photo : Marlen Sauvage

Des pas sur le causse

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Chemin entrouvert
Un but à notre balade
~ La beauté du causse

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Dans la magie blanche
Nos pas foulent le silence
~ Le regard suffit

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Pures stalactites
Que tu décroches, vainqueur ~
Epée dans le ciel

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Les murets de pierre
témoignent du temps qui passe ~
Immobilité

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Peu de vie ici
Derrière tous les volets ~
L’été attendra

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Pour Sam, janvier 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un récit d’enfance, par Bluette

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Ce qu’il regrettait le plus, c’était d’avoir perdu la force des sensations. En fermant les yeux, bien fort, il pouvait parfois évoquer de l’intérieur la douceur de la mousse agrippée par ses petits doigts d’enfant et les reflets mobiles du soleil sous la voûte du trapu petit pont de pierres. Il se souvenait de cela, de s’être soudain levé dans la barque, au moment où elle franchissait le pont, pour toucher ce vert mœlleux qui pendait paresseusement.

« Impossible, lui disait sa mère, tu avais à peine dix-huit mois ! »

Mais lui, savait. Le temps, il l’avait apprivoisé très tôt, se forçant à en capturer des morceaux, par plaisir de se regarder vivre. A quatre ans, il avait même gravé des lettres au dos de l’imposant bahut familial pour se rappeler que ce moment avait déjà eu lieu lorsqu’il le revivrait.

Le soleil d’alors lui semblait plus chaud, il se prêtait plus volontiers à ses caresses. Lorsqu’il parvenait à pleurer très longtemps et s’endormait sur son chagrin, il goûtait avec plaisir, à son réveil, le sentiment délicieux de satiété que cela lui procurait. C’était comme s’il avait bu toutes ses larmes une par une.

Il se souvenait très précisément de la chaleur de la main de ce mendiant sur sa tête, de sa voix qui lui disait qu’il était un joli petit. Et, par dessus tout, de la sensation brusque et sèche de la main de sa mère tirant la sienne en arrière pour l’obliger à avancer. Il avait marché avec elle, emportant dans ses cheveux, le doux creux fait par cet homme, comme un secret.

La chaleur des énormes gants de son père lors d’une promenade dans la neige et sa peur lorsqu’il passait devant la chambre de ses parents, d’apercevoir, sur le lit sombre, la forme immobile d’un cadavre qui le guettait pour l’emporter.

Sa fièvre même, était plus intense. Quand il tombait malade, elle lui faisait chanter des couplets à tue-tête, affolant sa mère, qui le racontait ensuite aux voisines.

De son enfance, lui reste le regret profond des sensations inédites. Ces premières fois, ces émotions vierges que n’éclabousse aucune convenance.

Et ces odeurs…

Cette odeur de Javel qui le ramène à la mort de Jeanne, l’arrière-grand-mère. Son père était venu le chercher à midi à la maternelle. Il ne devait pas y retourner de la journée puisqu’il s’était passé cette chose grave mais, finalement, papa avait téléphoné pour dire qu’on l’attende, qu’il le ramènerait après déjeuner : il ne voulait pas lui faire rater la piscine. Lui, accroupi par terre près de son père, contemplait les minuscules carreaux beiges du vestibule et sentait monter la chaleur et l’odeur de l’eau chlorée du bassin tout autour de lui.

A l’épreuve du temps, ces petits riens mis bout à bout s’étaient étiolés. Au cours de sa longue vie, il avait si bien rempli son temps de répétitions et de gestes, qu’ils avaient pris toute la place, au détriment des perceptions fortes qui l’avaient construit.

Son enfance en était comme lavée.

Texte : © Bluette

Photo : Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit en atelier d’écriture sur une proposition consistant à injecter de la mémoire dans un récit.

Fête de la soupe à Florac

Pour l’ouverture du festival de la soupe à Florac hier soir dans la bibliothèque municipale, quelques courageuses des Ateliers du déluge ont lu un petit nombre de textes consacrés au goût, à la nourriture, à la gastronomie, écrits durant deux séances d’atelier. Une mise en bouche avant la dégustation de soupes concoctées par les Amis de la bibliothèque de Florac et le spectacle de deux comédiens époustouflants : Guillaume Collignon et Damien Bricoteaux, de la compagnie du même nom en résidence à la Genette verte, salle culturelle floracoise. A leur menu, des textes théâtralisés de Rabelais, Baudelaire, Brillat-Savarin, Apollinaire, Desproges, Barthes et bien d’autres…

 

La cuisinière, Monika Espinasse

Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été un peu mère nourricière, c’était important de bien manger, que ce soit en famille ou comme ici dans une école ménagère pour jeunes filles. Matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceinte d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz . Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires… Les patates de Mémé Germaine ! Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes qui faisaient manger leurs hommes, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait avec un petit sourire timide.

Ce qu’on ne peut décidément pas avaler !, Chrystel Courbassier

C’est drôle et surprenant à la fois de constater que certains adorent ce que d’autres détestent jusqu’à en vomir… En fait il est presque impossible pour moi d’imaginer que l’on raffole de cette chose visqueuse, gluante et froide vendue en période de fête par demi-douzaines dans des cagettes, à des prix prohibitifs. Les HUUUUUîTRES ! Le mot lui-même avec sa liaison désagréable à l’oreille (les Zuitres) fait frémir. Improbable à manger. D’abord il faut l’ouvrir la bête, s’acharner dessus avec un couteau spécial, très pointu, inventé pour l’occasion, au risque de se couper dix fois, pour n’en conserver que la moitié comestible. Ensuite, tu l’arroses de citron frais, tu regardes la forme glaireuse et grisâtre se recroqueviller sur elle-même sous l’effet de l’acidité, tu la décroches éventuellement avec une fourchette, tu penches le coquillage au-dessus de ta bouche ouverte tournée vers le plafond et tu laisses glisser la matière informe au goût salé dans ton gosier, et tu mâches, ou bien tu avales, je n’ai jamais su exactement comment on faisait. Je me souviens juste de l’odeur, du goût, de la texture, et de ce que m’évoque cette chose immonde au contact de ma bouche. Pour mon compte, j’ai vite avalé, sans mâcher. Même les escargots et leur bave, je trouve cela meilleur. Non, vraiment, vous n’allez pas me dire que vous aimez cela ? C’est juste pour faire croire, juste pour faire comme tout le monde, au moment des fêtes, pour ne pas avoir l’air tarte quand on veut vous faire croire que c’est pourtant délicieux ?

Le lapin du dimanche, Monique Frayssinet

C’était un rituel. Le samedi, grand-père partait le matin de la maison, un couteau dans une main, un bol et un plat, toujours le même plat bleu émaillé, dans l’autre main. Je savais qu’il allait saigner un lapin. La mort du lapin aurait pu m’attrister, alors je restais près de ma grand-mère. Grand-père revenait, rapportait le bol de sang et il avait déposé le lapin nu dans le plat émaillé. Voilà, il allait rester là, allongé de tout le long sous un torchon jusqu’au dimanche. On allait faire le banquet. Grand-mère avait au préalable, pendant que le pauvre lapin passait de vie à trépas, fait revenir dans la poêle, les oignons, les épinards, des morceaux de pain rassis coupés menus, le persil et l’ail. Sitôt, le sang prélevé était versé sur cette préparation qui mitonnait. Ça, c’était le samedi, le sanquet ça se prépare sans tarder. On le mangerait froid, découpé en tranches, en entrée au repas du lendemain. Le lapin, lui, c’est le dimanche matin qu’on le découpait en morceaux. La viande est meilleure un peu rase, disait grand-mère. Elle avait préparé des morceaux de lard qu’elle avait fait fondre dans cette même poêle noire. L’odeur du lard se répandait dans la cuisine. Puis, un à un, elle déposait les morceaux de lapin dans la poêle  chaude. J’entends encore ce léger crépitement. Ensuite elle déplaçait la poêle sur le côté, la posait sur la pierre près de l’âtre, et là, encore, un à un, précautionneusement elle tournait les morceaux pour les faire rissoler et la poêle reprenait sa place jusqu’à une parfaite cuisson du lapin sauté. Elle étalait les braises pour diminuer la chaleur du feu et laissait cuire tout doucement en surveillant du coin de l’œil la coloration du plat. Elle dosait avec précision le sel et le poivre qu’elle ajoutait. A chaque lapin tué, c’était le même rituel.

Les épinards, Liliane Paffoni

Sur l’écran de télévision, un célèbre marin engloutit une énorme boîte de légume aux vertus bienfaisantes. Aussitôt, la nausée l’envahit. Le marin, lui, a fait provision de force et de vitamines… Les larmes faisaient de tous petits blocs et creusaient de minuscules trous dans cette mixture verte. Elle aurait presque pu trouver ça joli mais le cœur n’y était pas. Depuis combien de temps était-elle là devant son assiette ? Cinq minutes, une heure ? La grande salle était plongée dans une quasi obscurité, les cuisines étaient nettoyées, astiquées et rangées, prêtes pour le petit déjeuner du lendemain. Les entailles dames étaient parties depuis longtemps. ll faisait froid. Elle grelottait. Des nausées régulières montaient jusqu’au bord de ses lèvres et mourraient là tant sa bouche était crispée. Elles étaient quatre, toujours les mêmes, le vendredi soir, face à leur assiette. Au milieu de cette purée verte flottait un œuf dur, îlot de blancheur contaminé par tout ce vert si peu naturel. Il lui semblait qu’il disparaissait petit à petit, englouti au tréfonds de ce magma insipide. Lui aussi se noyait et se perdait dans cette bouillie. Dehors, la nuit était tombée depuis longtemps. La cour était déserte. C’était l’heure de l’étude avant le coucher. Tête baissée, poings serrés, elle maudissait le cuisinier, l’intendant, les camardes, des traitres qui avaient englouti leur assiette sans respirer grands renfort de verres d’eau et qui probablement rendaient à la terre ce qui lui appartenait. Pour passer le temps, elle saisit sa fourchette. Le surveillant poussa un soupir d’aise : Ah ! enfin tu te décides ! Non, elle ne se décidait pas. Elle faisait des ronds dan stout ce vert et au passage, elle attrapa de longs filaments qui avaient échappé au moulin à légumes. L’œuf disparaissait peu à peu sous le raz-de-marée verdâtre. Tout se figeait dans l’assiette. Le froid, le noir, le silence,e vraiment ce n’est pas bon du tout pour… les Zépinards !

Bella, Chrystel Courbassier

Bella attend ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en a fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps. Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande et aux longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent. Face à elle, l’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré. Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme : « Je te remercie mais ça ira. » Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne servis avec la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier. Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré ! Elle tente alors de prendre son temps pour déguster par petites cuillérées l’entremets, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler. « Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table. Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos. « Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Merci encore à Aline Leaunes, Monika, Liliane et Chrystel pour leur présence et leur performance devant un public particulièrement attentif.

 

 

 

Occasions manquées

Trois amochés. Toi qui gisais hier au pied de ma voiture, noyé dans ta cuite « jé né parlé pas fransé », retombé illico sur le macadam, en boule, après avoir fugitivement souri dans la lumière du réverbère. Et moi qui t’ai abandonné là…

Toi la jeune femme dans ton blouson blanc, encapuchonnée pour mieux cacher ta honte peut-être, mendiant auprès des gens attablés à cette brasserie « 50 centimes Madame » et aux passants, inlassablement, ignorant leurs dénégations pour passer au suivant. Nous avons parlé ensemble, je t’ai donné de l’argent en me disant que ce n’était pas une solution, et toi, les yeux à peine tristes « Je viens de Strasbourg, il n’y a pas de travail ici », dans une petite moue que je jugeai faussement désappointée. J’aurais voulu t’inviter à prendre un thé avec moi, je t’ai regardée déambuler avec toujours la même question, toujours la même main tendue.

Et toi, le gars hurlant sa douleur l’oreille collée au téléphone que tu as finalement envoyé valdinguer sur la chaussée, comme j’aurais voulu te dire que ce n’était pas fini, que la vie continuerait, que tu devais y croire. Et j’ai poursuivi mon chemin en ne pensant qu’à toi.

« La paix de l’esprit s’enracine dans l’affection et la compassion. Cela requiert un très haut degré de sensibilité et d’émotion. » Le XIVe dalaï-lama

 Marlen Sauvage

[La perspective de l’araignée, ≠ 2] [2007]

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Texte mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Haïku de septembre (à rebours)

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Pour Liliane

Dans le silence
de pierre et d’arbres éteints ~
Un avion passe

Toujours l’horizon
penche quand la tristesse
s’installe en son cœur

Le soleil descend
dans l’océan et déjà
j’ai quitté cette île

Flocons nuageux
sur la surface irisée ~
Pensées océanes

Tout a une fin ! ~
Retour à l’aéroport.
Cinq heures de retard…

Douceur du couchant
au voile orange et rose
sur les hauts palmiers

Le toit de l’église
comme un vaisseau de haut-bord
sillonne le ciel

Arbres tortueux
comme mes cauchemars ~
Forêt où se perdre

Éclats d’argent… Haut
Vers le ciel loin des tourments ~
Prière de l’eau

Plantes clairsemées
dans un désert de lave
~ Force de la vie

Comme des étoiles
les arbres au bord de la lave
dansent sur les pointes

Brume sur les monts ~
La caresse du matin
avant le réveil

Au ciel gris argent
l’arbre à contre-jour trace
son empreinte noire

Au soleil couchant
se lèvent majestueux
de grands arbres noirs

Le vent de septembre
arrache aux palmiers leurs feuilles
~ L’enfant pleure au loin

Le papangue en vol
transperce les nuages
d’un trait noir sur blanc

Piton Maïdo ~
Un rempart de la Nature
à la vanité

L’écume salée
ourle l’océan de blanc
sous le ciel indien

Muzik maloya
A travers les champs de canne ~
Le vent me répond

Partout le soleil se couche
et donne à la Terre
un air de famille

A pleine vitesse
roule le camion de canne ~
Poussière sucrée

Raisin sous la treille ~
Bourdons noirs et papillons
s’enivrent trop tôt

Case colorée ~
Sous la varangue
l’oiseau a bâti son nid

Horizon bleuté
un matin de septembre ~
Cadeau des oiseaux

Le temps passe ainsi ~
Ecouter rire un enfant
S’amuser d’un rien

Réveil décalé ~
Le soleil invite… L’esprit
lévite encore

Enfants et comptines
pour réveil du dimanche ~
Douleurs envolées

Face à l’océan
Indien, six heures du matin
au chant des oiseaux

Sommeil collectif
dans le ciel de septembre ~
Calme. Vol de nuit

Le jour du départ
enfin là. Reste le ciel
valises à la main

 

MS

Constat

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Comme une toile jetée entre deux brindilles, j’ai lancé mes désirs dans l’air bleu, j’ai retenu le temps, rouvert les vieux albums, raconté le passé, j’ai tenté l’impossible : le divertir, le rassembler, le retenir ; j’ai aligné telles les perles d’un collier sur la gorge d’une femme mes forces et mes faiblesses, mes espérances et mes craintes, humour et colère, tendresse et cynisme, poésie et violence, et j’ai accueilli sa détresse, ses outrages, ses revirements, ses pleurs et ses aveux, ses déclarations, ses mensonges. Puis j’ai déchiré la toile.

Photo : Sylvie Chaudoreille
Texte : Marlen Sauvage (Toiles 8)

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Pour ces Regards croisés, nous avons choisi avec Sylvie Chaudoreille, photographe amateur, de travailler ensemble à partir de sa série de toiles d’araignée…

Autoportrait (de et par un personnage)

Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprends et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.