Les bottes et les charentaises, Liliane Paffoni

On disait de lui – c’est un homme droit dan ses bottes – droit- il l’était – plus que droit – altier – orgueil du noble – rigide – strict – pas de concessions – pas de compromis –avançait en ligne droite – avec ses bottes imaginaires – n’avait jamais porté de bottes – trop vulgaire – trop commun – mais revendiquait l’expression – en jouait – en abusait – se gaussait – suis un homme droit dans mes bottes – ne craignait rien – ni personne – se baissait jamais – pour un baiser – une caresse – un effleurement – fallait se hisser jusqu’à lui – tige métallique – inflexible – inatteignable – et puis – avait sonné l’heure de la déchéance – s’était ratatiné – recroquevillé – avait presque disparu – personne pour se pencher – pas de caresse – pas de baiser – pas d’effleurement – n’était plus droit – même dans ses charentaises.

Texte : Liliane Paffoni
Photo : M. Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Tu attends quoi… Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Tu attends quoi pour t’y mettre !

Obéir, toujours à tout et à tous, sans mot dire. Tu attends quoi pour t’y mettre ! Elle n’avait pas le choix, savait-elle seulement ce que c’était que d’avoir le choix, l’intonation de la voix du père ne souffrait d’aucune contestation possible, faire, exécuter et s’exécuter, dans l’instant, alors qu’en même temps et chaque fois grossissait en elle une violente rancœur contre l’homme, son père qui n’avait jamais pris soin d’elle, qui n’avait jamais voulu ouvrir les yeux sur les conditions de vie qu’il infligeait autour de lui, elle ne pourrait pas essuyer les larmes qui coulaient sur le visage vieilli avant l’âge de cette femme, sa mère qui ne bronchait pas, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ! alors elle ferait, elle irait, elle prendrait la fourche, la pioche, la scie, elle laverait, battrait et étendrait le linge, supporterait les gerçures qui fendillaient chaque doigt, elle nourrirait les bêtes, les amènerait à la pâture, s’exécuter, encore et encore, sans répit, sans tarder, avec la fatigue dans les muscles, les articulations douloureuses, avec la boule dans l’estomac et le résidu salé de ses larmes qui marbraient son visage, la rage lui faisant serrer les dents, serrer les poings, alors elle marcherait de plus en plus vite sur le chemin caillouteux pour faire sortir cette hargne qui ne la quittait pas, pas plus que ne la quittait la faim qui tenaillait ses entrailles, et le soleil qui la brûlait tout au long de ses journées harassantes ne la laisserait tranquille qu’avec le soir tombant, pâtir, supporter chaque soir la paillasse partiellement éventrée et les draps humides avec pour seul confort la chaleur des moutons qui monte et passe au travers du plancher disjoint, et pour seuls mots, ceux qu’elle adresserait aux brebis endormies, avoir un semblant de paix car, bien vite, elle redouterait le bruit grinçant des gonds de la porte de la chambre, elle aurait peur, son corps recroquevillé, son cœur battant si fort contre sa poitrine douloureuse, prête à éclater, sentir une main sur sa bouche, et le lendemain matin chercher encore en vain un peu de réconfort dans les yeux de la mère, elle éviterait ceux de son frère, cet être violent, bourru, insensible, égoïste, qui lui reprocherait tout et n’importe quoi, elle le maudirait, lui qui était né de la même semence et du même ventre qu’elle, lui, devenu homme, elle, abusée, salie, flétrie dans son jeune âge, se résignerait encore et encore à moins de décider d’en finir, alors elle partirait avant l’aube, ferait disparaître le fouet qui ne servait pas qu’aux troupeaux, elle abandonnerait sur le buffet, à côté de la photo de la grand-mère maternelle, la seule image qu’elle n’ait jamais eue dans sa vie, celle de sa communion, un dessin figurant une croix, un chapelet et un livre de messe sur lequel est écrit et qu’on me lisait « Je renonce à Satan, je m’attache à Jésus pour toujours« , elle ferait glisser le tiroir de la grande table, volerait un morceau de lard, un morceau de pain bis rassis et le dernier fromage, le soir elle ne ramènerait pas le troupeau à la bergerie, malgré ses pieds boursouflés flottant dans des chaussures efflanquées elle et le chien prendraient le chemin d’un espoir de liberté, ne plus tout faire, se rebeller, faire des choix, elle n’aurait plus faim, elle apprendrait à chanter, à courir pour le plaisir, elle s’habillerait de neuf, elle serait entourée de regards bienveillants, elle s’apprivoiserait telle quelle est, telle qu’on la laisse, elle apprendrait enfin à vivre dans la prière et le calme de chaque matin,  elle s’affranchirait de ses hommes alors pour la dernière fois, elle se sauvera, prenant l’escalier intérieur descendant à la cave, laissant sur le côté le père gisant sur le sol de terre battue d’où remontaient des effluves alcalines de vin, il a les yeux mi-clos, une bouteille vide renversée à côté de lui, elle ouvrira la porte de la bergerie laissant s’égailler ses seuls compagnons de vie qu’elle accompagnera vers la liberté, il faisait doux ce jour de printemps, du haut de la colline elle distinguait la petite silhouette noire de sa mère sur le pas de la porte et en bas, dans la vallée, les cloches du Prieuré sonnaient six heures.

Texte : Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

La rue grise, Monika Espinasse

Une rue bordée d’immeubles assez hauts, peu éclairés. Une rue grise dans la nuit qui tombe, aux ombres fuyantes et aux lumières vacillantes. Une rue tranquille, ordonnée, silencieuse qui respire pourtant l’inquiétude, le vide à combler, le temps d’incertitude dans cette soirée grise. Une rue sans mouvement, sans piétons, sans voitures, une scène sans personnages. Les immeubles cossus sont fermés pour la nuit, portes closes, rideaux tirés sur les vitres des façades. 

Sur le trottoir de gauche, une jeune fille, dix douze ans à peine, cheveux blonds tombant en nattes sur les épaules, jupe à carreaux, socquettes blanches dans les ballerines noires. Sous le manteau léger un pull rouge. Sur le dos un cartable, dans une main un petit sac qu’elle serre fort et qu’elle balance au rythme de ses pas. Pas rapides. Elle marche très vite, sautille un peu, va courir dans la brume du soir. Elle chantonne d’une toute petite voix.

En face, sur l’autre trottoir, un homme déambule, lentement, traînant les pieds. La tête rentrée dans les épaules, ses cheveux noirs plaqués sur les tempes, l’imper serré autour de son corps, les mains enfoncées dans les poches, il traîne, lambine, se dandine en marchant. Marmonnant par moment des mots incompréhensibles. Il marche tout droit devant lui presque sans regarder ni à droite ni à gauche. Vire d’un seul mouvement sec pour traverser la chaussée noire mouillée par la brume du soir, marchant sur les reflets argentés des éclairages placés en hauteur. Quelques pas résolus et il rejoint la petite jeune fille aux nattes blondes qui marche vite en chantonnant. Bonsoir, tu peux me dire l’heure ? Je n’ai pas de montre. Elle, elle en une au poignet, la regarde en faisant un mouvement brusque. Huit heures du soir. Elle répond poliment, mais en se hâtant, en accélérant. L’homme reste là, à côté d’elle, accorde ses pas à son allure et l’accompagne en silence dans la rue grise. 

Texte : Monika Espinasse
Photo : Marlen Sauvage

[Atelier en Cévennes, les textes (5)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

L'inconnu du 30 septembre, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage – Plage de Monastir, Tunisie.

Un corps fracassé, dénudé, abandonné.
Le roulis incessant des galets,
des galets noirs nés d’un volcan.
Un volcan aussi celui qui l’a emporté laissé exsangue, sans vie 
Pas d’ultime rappel
le rideau est tombé…
Quelle ivresse de sensations
Quelle quête d’absolu
Quel désespoir a pu inviter ce poison dans ses veines
Le ressac pour s’oublier, 
oublier les autres.
Les galets noirs pour linceul. 
J’ai envie de crier, de hurler au vent, à la vague, à la mer.
La vague ce matin a enseveli son empreinte 
La mer est là puissante, dévoreuse
Plus rien du mirage, seule la plainte du ressac
le chant continu des galets noirs…

Claudine Albouy

Ce texte a été écrit dans la nuit du 5 octobre 2016, cinq jours après la mort d’un jeune d’overdose sur une plage andalouse.

Hors atelier, les textes ! (1)

La rivière, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère

La lune était laide et échevelée. La rivière ne chantait pas, elle émettait des borborygmes sonores et nauséabonds comme si elle pressentait que l’on allait bientôt lui faire ingurgiter quelque chose de force. Les moignons noirs des arbres se découpaient sur un ciel gris sale. La terre des berges était spongieuse, les pieds s’enfonçaient dans une boue brunâtre, des ronces acérées barraient le passage, griffaient, lacéraient. Les deux hommes se déplaçaient, collés l’un à l’autre comme des sangsues. Leurs pieds, en se libérant de la boue collante, émettaient des bruits de succion qui retentissaient dans cette nuit livide. Putain, bordel, avance, connard. Connard toi-même. On ne le retrouvera jamais. Ta gueule, avance. Un des hommes était quasiment cramponné à l’autre. L’autre, grand, avait une tête qui se tournait à droite, à gauche comme le périscope d’un sous-marin, scrutant la rivière, les broussailles. On ne le retrouvera jamais, j’te dis. A dû se faire bouffer depuis longtemps par un sanglier. La ferme. En plus, t’as même pas laissé de repère. Ferme-la ou j’te bute. Au loin, un chien se mit à hurler à la mort. Les deux hommes s’arrêtèrent net, aux aguets, tendus. Un coup de feu déchira la nuit. Les hommes s’écroulèrent, presque enlacés, la rivière les engloutit, malgré elle.

Texte : Liliane Paffoni

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Les sens interdits, Jacques Gleize

Photo : Marlen Sauvage

Lagos, en fin d’après-midi, comme chaque jour d’une semaine lourde, fume, poisse et grouille.
La circulation est si dense les gens s’invitent à rire ou à pleurer dans tous les sens interdits.
Un vieux taxi rouge, guimbarde bringuebalante, transporte une belle négresse au visage marqué de mépris pour son environnement on la voit qui regarde par la fenêtre plus ou moins dans le vague.
Dans une file parallèle file un bus vrombissant, lâchant une fumée noire, suivi par un jeune homme à mobylette, sûr de lui, de sa conduite. Il voit la fille : elle paraît indifférente il faut attirer son attention elle est trop attirante, encadrée dans la fenêtre de son taxi. Il virevolte sur sa mob, affichant un sourire penché et plutôt niais.
La jeune femme dédaigneusement indifférente. Le crissement du bus qui freine brutalement. La mobylette s’encastre et se plie et la tête du jeune homme tournée vers le taxi s’écrase sur la tôle bleu sale.
Le blanc des yeux de la jeune femme vient souligner son éclat de rire qui rougit son visage elle pleure d’un rire franc et jovial un fou-rire qu’elle ne peut retenir et qui se prolonge à la régalade.
Le chauffeur de taxi a freiné pour regarder la scène qui attire déjà tous les badauds qui entourent en grappe étouffante le jeune. Celui-ci gît à terre sur un sol gras et noir, tâché d’un peu de rouge, le visage plus déconfit qu’ensanglanté.
A Lagos, aux terrasses des cafés, on voit en permanence que les femmes s’invitent à rire et les hommes à pleurer dans tous les sens interdits.

Texte : Jacques Gleize

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

 1 – Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

On naît d’une chanson comme on naît d’un pays… Monika E.

Photo : Marlen Sauvage

Une phrase entendue entre deux rêves. Tilt ! Elle ne le savait pas, mais c’était bien ça ! Alors elle est née tardivement, les chansons d’avant, d’un autre pays, était reléguées au fond de sa mémoire. C’est comme si elle s’était réveillée un jour avec Edith Piaf qui chantait sa dernière chanson. Non, elle ne regrette rien… !  Il faut oser le dire, le chanter, mais Piaf osait tout. Et le miracle a continué. Des chanteurs peu connus devenaient connus, des chansons jalonnaient son histoire. D’Alain Barrière qui vient de mourir, elle éprouve de la tristesse, elle pleure un peu le temps qui a passé, son histoire qui a commencé alors, c’était il y a longtemps et c’était hier, elle était si jolie, chanson flatteuse de ralliement pour les rencontres, mélodie tendre et indélébile. Point de départ pour une histoire d’amour, ou de passion, comme vous voulez. Aznavour, étoile montante, chantant un avenir incertain, l’amour, c’est comme un jour, ça s’en va, mon amour, ça faisait pleurer, douter, Lenny Escudero en rajoutait, pour une amourette, il avait perdu la tête. Tout cela ne promettait pas dans la durée. Mais c’était beau. Emouvant. Qui a dit : « les chants les plus beaux sont les chants désespérés » ? Et la vie continue, passion, amour, tendresse, enfants, travail, routine, et les chansons aussi. Monsieur Brel sanglote Ne me quitte pas, mais qu’elle est belle la vie, entre Jean Ferrat et Isabelle Aubret, elle hésite, que de belles voix, que de belles chansons, on ne désespère plus, on vit, on trace, on avance. On déménage à la campagne, elle est toujours belle la vie, et puis il y a Monsieur Phalippou et ses chansons tendres, pas très connues, moins que celles de Ferrat et pourtant aussi belles, le petit galet qui descend de sa montagne, la table mise qui attend Salut, une voix tendre, un accent ensoleillé. Et le temps passe et le passé remonte, pas les chansons, dans sa tête il n’y a pas de chansons d’antan, à croire que ça ne lui a pas plu ou qu’elle a tout oublié, mais la musique remonte, les airs d’opéra et de danse, les valses de l’empereur ou du Danube bleu, le tango de Violetta, les grandes robes balayant la salle ourlet jusqu’au sol, les orgues des églises accompagnées de trompettes victorieuses ou de chorales puissantes, des concerts concertos sonates polonaises dans des salles dorées immenses. Et elle s’achète un piano pour réviser ses émotions, pour faire danser son cœur, pour raccrocher le passé au présent, pour vaincre la nostalgie, pour retrouver toutes les musiques.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

On lui a dit, Aline Leaunes

©Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

On  lui a dit
«  Je vous présente mes condoléances » 
Les yeux rougis, égarés, la voix éraillée elle a répondu
«non merci je ne veux pas les rencontrer, je ne veux voir personne, je ne les connais pas.»

On lui a dit
« nous sommes désolés pour vous »
Et dans sa tête en ribambelle ils sont tous arrivés  

«  Moi je suis, détruite, dévastée, ravagée, saccagée, disloquée, morcelée, délitée, pulvérisée piétinée, écrasée. »   

elle a tapé sur l’ordi : condoléances
elle a lu : message de condoléance,  «  modèle de texte gratuit ».
Dans un spasme révulsé incontrôlé elle a vomi.

On lui a dit
« Avec le temps… Tu sais »
Silencieusement  elle a crié. 
Non  Non Non  avec le temps  Je  ne sais pas.
Dans sa galerie j’farfouille des chouettes souvenirs, elle nage à contre-courant, elle se débat hystérique solitaire, dans ses « je t’aime, tu me manques, dans ses pourquoi sans réponse.
Dans une volonté désespérante, rechercher les odeurs, les mots, les sons, les bruits de pas dans les escaliers montés quatre à quatre, vouloir a tout prix y  voir  des signes. Coller sur elle la guitare « sa guitare » et dans une rage incontrôlée, martyriser les cordes. 
Siffler les chiens et les voir venir se coller à elle.  Ils l’ont adoptée.

ON LUI A DIT
«  tu dois, il faut avancer maintenant »

Alors, elle avance Louise, elle avance
tous les matins elle reconstruit les murs écroulés durant la nuit, elle colmate les fissures, elle maquille les fêlures, elle ponce les égrenures, colore ses lèvres et va chercher son pain chez la boulangère. Un petit signe de la main à la fleuriste, qui parfume  sa vitrine, couleurs pastel, camélias rouge et  lilas blanc.
Suit le chemin qu’elle a tracé dans sa tête et va s’asseoir ou plutôt se lover, dans un petit creux sur l’herbe, les pieds dans l’eau de la rivière, en déclamant : » Et depuis, le hareng saur …   sec  sec   sec  
Au bout de cette ficelle…             longue    longue  longue
Très lentement se balance…         toujours    toujours  toujours
et quand de trop rire,  les larmes lui viennent,  alors elle pleure.
Elle avance Louise… Elle avance… 

ON A DIT A LOUISE
Occupe-toi, fais quelque chose

Alors elle a pris un livre entre ses mains, puis deux,  puis cinq,  puis dix,  elle lit Louise, elle lit, des heures et des heures, elle s’évade,  elle s’échappe,  elle s’envole,  elle cavale,  elle découvre,  elle adore ou déteste, elle recopie dans un  petit carnet,  les mots, les phrases qu’elle aime.
Alors le goût lui est  revenu à  Louise, elle lit et elle écrit aussi.                                                      Elle égratigne le verbe, elle défigure le mot, elle abîme l’adverbe, elle étale le sujet  je,  tu, il,  elle travestit la phrase, elle contourne le subjonctif imparfait, méprise le futur, déchire le présent, colore le passé composé.  Elle écrit des poèmes qu’elle lit à haute voix dans sa chambre et mortifiée de son audace,  les émiette  au hasard.                                                                                              
Et saturée de mots, elle s’en va baguenauder, en fredonnant Barbara, Leo, ou Félix
« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé
« ils ont traîné de l’école à la guerre… » 

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Le dîner, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

Le téléviseur trônait sur un meuble brun collé au mur, tapisserie années soixante-dix aux reliefs jaunis par les années. Dans tout l’appartement on pouvait entendre les voix mornes des deux candidats choisissant consonne ou voyelle de façon lente et saccadée. La comtoise égrenait ses secondes inéluctablement tandis qu’il lapait sa soupe dans un bruit de succion régulier. Chaque trois cuillérées, il portait de façon méthodique son crouton de pain rassis à la bouche, en croquait un morceau laissant tomber quelques miettes dans l’assiette. Il avala une gorgée de mauvaise piquette avant de porter le regard à l’écran. Après un bref instant, sept lettres : arriéré, il marmonna avant de retirer dans une moue grimaçante et à l’aide d’un cure-dents un bout de poireau coincé entre ses dents. L’assiette restée vide devant la sienne. Il acheva son potage puis se leva pour aller remettre proprement la chaise en place face à l’assiette vide. Il revint s’asseoir à sa place. L’animateur, vainement enthousiaste, dictait les chiffres à présent. Il se leva à nouveau, déplaçant son corps raide et épais jusqu’aux toilettes, ne prenant pas la peine de fermer la porte derrière lui, plus besoin. Après un jet d’urine puissant et prolongé dans la cuvette, il retourna se poser sur sa chaise, satisfait, achevant d’avaler son morceau de pain. Il attendait la suite, jeta un coup d’œil vers la cuisine restée allumée, s’apprêta à parler puis se ravisa, savait que ce n’était plus la peine. Il se décida enfin à se relever et traîna ses savates élimées jusqu’aux fourneaux. On l’entendit heurter un corps mou, l’enjamber, soulever un couvercle, renifler bruyamment et revenir vers la salle à manger, une casserole de daube réchauffée à la main. Le compte est bon, il se rassit, écouta la solution et piocha directement dans le plat.

Texte : Chrystel Courbassier

[Atelier en Cévennes, les textes (3)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Sous le voile, Mireille Rouvière

©Marlen Sauvage – Rivière à Grattegals, Lozère

Qui voit ses veines voit ses peines – son visage ne laisse pas des veinules apparaître mais des rides qui se croisent et s’entrecroisent et ressemblent au delta du Rhône le pays d’où elle vient – avec ses alluvions qui resserrent en fins ruisselets l’eau et peuvent nous apporter par  leurs cheminements la sagesse et la connaissance – son faciès fripé comme une pomme oubliée que l’on retrouve au printemps encore ferme à l’intérieur qui vous surprend par son goût sucré suave et exquis lorsque vous la croquez – entoure  deux yeux pétillants et vifs du désir de découverte qui ne l’a pas encore abandonnée –  des petites pattes lui donnent une expression de douceur et de compréhension envers tout ce qui l’entoure pourtant – combien de perles salées a-t-il fallu pour creuser ces sillons aussi profondément dans sa chair et combien de soucis d’inquiétudes et d’attentes son front a-t-il ruminés  avant de contourner toutes les cellules dont il est fait – comme un vieux parchemin bruni par le temps son teint en a pris la couleur et garde sur la crête de ses ridules le nacre et la brillance des années – le Mistral ce vent violent dont on n’arrive pas à s’abriter qui passe par tous les interstices elle l’a accepté et lui a laissé le droit de lui tailler un visage émacié – pourquoi lutter aussi contre lui se disait-elle des luttes elle en avait suffisamment dans d’autres domaines – lui parfois au moins il emportait par sa force quelques bribes de préoccupations qui la laissaient légère – ses lèvres un joyau qu’elle surligne avec un peu de rouge rehausse la volonté que ses yeux affichent après tant d’années – elles sont encore charnues et gourmandes de la vie qu’elle a voulu engloutir avec une boulimie carencée – sa bouche n’a pas retenu le pli amer et désabusé qu’elle aurait été en droit de prendre et les mots doux et onctueux qui en sortent savent apaiser la petite tête blonde et bouclée posée sur ses genoux – elle la caresse d’un geste d’apaisement avec des mains aux veines saillantes qui charrient toutes les misères que le monde concède aux gens dans le malheur – combien de tâches ont-elles accomplies combien de linge ont-elles frotté l’un contre l’autre dans l’eau de la rivière encore froide au printemps combien de larmes de tristesse ou de rage ont elles essuyées

Texte : Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS