Avec Ravel, Monique Fraissinet-Brun

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Elle a rempli sa corbeille de milliers de pâquerettes, de marguerites, de fleurs de tournesol. Le vent d’été souffle, elle porte une jupe, une corolle rouge autour de la taille.

Une par une, elle effeuille les petites pâquerettes, un pétale, un autre, puis un autre, dix, vingt, cent, s’envolent à droite, à gauche, un peu plus haut, un peu plus bas, dix vingt, cent pétales blancs, puis plus grands, plus blancs les pétales de marguerites, plus visibles dans le vent, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas, puis au tour des pétales or des tournesols, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas puis tous au sol, il ne reste que la corolle rouge de sa jupe qui tourne, tourne, dix, vingt, cent fois autour de son corps en même temps qu’elle laisse glisser un pas, puis un autre, dix, vingt, cent pas glissés au milieu des pétales blancs et or, puis elle tourne, tourne encore, au centre de la corolle rouge de sa jupe et sur un dernier pas glissé elle s’assoit au milieu du tapis fleuri.

Texte : Monique Fraissinet-Brun, avec son aimable autorisation.
Photo : Marlen Sauvage
[Ce texte a été écrit en atelier à la suite d’une proposition d’écriture basée sur l’écoute du Boléro de Ravel, avec une lecture de Ravel, de Jean Echenoz, dont j’avais extrait une remarque prêtée par l’auteur au compositeur, concernant le rythme de sa pièce musicale.]

Le lit de l’étrangère

marlen-sauvage-Darwich

Ni plus ni moins

Je suis femme. Ni plus ni moins. Je vis ma vie comme elle va,
Fil à fil,
Et je tisse ma laine pour m’en vêtir, non
Pour accomplir le récit d’Homère ou son soleil.
Et je vois ce que je vois,
Tel qu’il est.
Mais je fixe parfois son ombre
Pour sentir le pouls de la perte
Et j’écris demain
Sur les feuilles d’hier : Pas de voix
Hormis l’écho.
J’aime l’ambiguïté nécessaire dans
Les paroles du voyageur nocturne qui va vers ce qui a disparu
De l’oiseau sur les pentes des mots
Et les toits des villages.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

En mars, la fleur de l’amandier
M’envole de ma fenêtre
Avec la nostalgie des paroles du lointain :
« Touche-moi que je mène mes chevaux à l’eau des sources. »
Je pleure sans raison et je t’aime,
Toi, tel que tu es, ni par intérêt,
Ni gratuitement.
Et le jour se lève sur toi de mes épaules
Et quand je t’enlace, une nuit descend sur toi.
Et je ne suis ni celui-là, ni celle-là
Non, je ne suis ni soleil, ni lune.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Sois donc le Qays de la nostalgie
Si tu le désires. Quant à moi,
Il me plaît d’être aimée telle que je suis,
Ni photo en couleur dans un journal, ni idée
Mise en musique dans le poème entre les mouflons…
De la chambre à coucher,
J’entends le cri lointain de Layla : Ne m’abandonne pas
Captive d’une rime dans les nuits des tribus,
Ne m’abandonne pas chez eux, légende…
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Je suis qui je suis tout comme
Tu es qui tu es : Tu m’habites
Et j’habite en toi, vers toi et pour toi.
J’aime la clarté nécessaire dans notre énigme partagée.
Je t’appartiens lorsque je déborde de la nuit.
Mais je ne suis pas une terre
Ni un voyage.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Et me fatigue
La rotation de la lune femelle
Et ma guitare tombe malade,
Corde
Après corde.
Je suis femme.
Ni plus
Ni moins.

Mahmoud Darwich, Le lit de l’étrangère, « Ni plus ni moins »
Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar.
Tous droits réservés. © Editions Actes Sud, 2000.

Ateliers de campagne (4)

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Vacances de Pâques. A la demande de la Fédération des écoles de musique des vallées cévenoles*, pour fêter ses dix ans, je démarre le projet d’écriture d’une fable écologique. Se sont succédé plusieurs réunions d’information, d’organisation – avec enseignants de musique, de théâtre, responsables d’associations, chorégraphe – durant lesquelles j’ai proposé d’adapter une légende australienne racontée dans le Chant des pistes par Bruce Chatwin. Deux vallées sont finalement concernées, 7 ateliers planifiés durant deux semaines. J’ignore encore combien d’enfants participeront… Je roule en ce début d’après-midi vers Saint-Germain-de-Calberte, où doit se dérouler le premier des ateliers. La D13 serpente dans un décor verdoyant de bouleaux, de mélèzes, de chênes verts, de châtaigniers, de ponts de pierre et de murets moussus, de chemins privés qui grimpent vers des maisons invisibles ou y descendent en épingles à cheveux. Parfois, la route en corniche ouvre sur la vallée et les montagnes bleues puis s’enfonce dans les bouscas de châtaigniers. Je note mentalement les lieux-dits traversés : Le Plan de Fontmort, haut lieu de la résistance camisarde, Le Cauvel et son château aux fenêtres bleues, Nogaret, Le Mazel Rosade, L’Elziere, Le Crémat… Des cascades brillent à flanc de montagne, une couleuvre qui profitait de la chaleur du bitume s’enfonce dans les hautes herbes, une jeep vert pomme me laisse passer, je serai à l’heure.

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Dans la salle froide et sans âme qui nous est allouée, je fais la connaissance de 6 jeunes garçons et filles âgés de 8 à 11 ans. J’ai posé le décor, le « temps » de l’atelier, celle de la légende aborigène du commencement du monde. Je leur lis des passages du bouquin de Chatwin. Ils sont attentifs au nomadisme, à l’idée de se suffire de ce que la terre donne, à celle du troc, au fait que personne n’est sans terre car à un chant correspond un tronçon de pays…

J’ai prévu quatre suggestions pour ce premier atelier à partir de cette lecture, dont un « jeu du chapeau » pour choisir les animaux qui feront partie de notre spectacle. A chaque proposition, les enfants dessinent quelque chose sur leur feuille, spontanément, et je découvre à la fin de l’atelier seulement ce qui a peuplé leur imaginaire en dehors des mots : personnages, arbres, chouettes, cœurs…  Tous écriront, tel Paolo, 8 ans, qui lit : « Etonné de rugir, il découvrit qu’il était un lion. » Je jubile ! Les enfants me fascinent. Une seule phrase – et tout est dit – pour une proposition, quand d’autres remplissent une page. Car les enfants, comme les 13 autres de la vallée plus lointaine du Collet de Dèze qui participeront aux ateliers – bien que bavards, turbulents – se donneront à fond dans ce projet qui deviendra l’un de mes meilleurs souvenirs d’écriture.

Ensemble, nous avons joué, mimé, inventorié, travaillé les synonymes, les rimes, le vocabulaire, la description, lu Rimbaud, Léopardi, Baudelaire, Eluard, Kafka, Le Clézio et d’autres, travaillé à partir d’articles de journaux, de légendes cévenoles… Au final, après dix-huit mois d’ateliers divers (écriture, musique, danse, arts plastiques, théâtre) aura lieu un spectacle que nous mettrons en scène avec un ancien professionnel bénévole et une huitaine d’enfants. Accompagné musicalement par plusieurs dizaines de jeunes musiciens sur une musique créée par eux avec leurs enseignants, il sera dansé et joué dans des décors magistraux fabriqués avec une artiste locale et les enfants revêtiront des costumes étonnants imaginés par une styliste… Tout est raconté  de ce spectacle qui sera intitulé « J’ai mal à la Terre », où des enfants commentent la légende de la création d’un monde en prenant le public à témoin, s’émerveillant d’abord de la vie que mènent les premiers hommes, mais gardant l’esprit critique quant aux avantages et aux inconvénients d’un tel paradis.

« Aujourd’hui le temps passe vite et demain mes cours seront lents. » J’ai noté la phrase quelque part tant elle m’a réconfortée tout au long de cette entreprise… Une autre phrase de Paolo avec laquelle je termine cette évocation…

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*Fédération des écoles de musique des Hauts Gardons de Lozère, qui fêtait ses 10 ans en 2009.

[Je livre ici des extraits des premier et quatrième tableaux parmi les cinq qui constituent le texte finalisé, co-écrit avec les enfants.

Premier tableau – La création du monde

(…)

Ces ancêtres étaient des vieillards qui dormaient depuis toujours. Le soleil les réchauffa, alors ils remuèrent au fond de leur trou, ils s’étirèrent, se soulevèrent, traversèrent l’écorce terrestre. Et chacun ouvrit la bouche et cria : « Je suis ! »

« Je suis l’ancêtre poisson ; je nage dans l’eau bleue du fleuve Tamara, mes moustaches se baladent au gré des courants. Un petit coup de nageoire et hop, je vois le ciel éclairer le chêne du mensonge ; un autre coup de nageoire, et hop, le mascaret m’emporte tel un dragon en furie sur le lac Noyemi. Un hibou parcourt ciel et terre, franchit la Montagne du Savoir, et, en ululant, vole de séquoia en palmiers et en tamariniers jusqu’à la mer des Silures où naîtra ma descendance. »

« Je suis l’ancêtre-lion, le roi des animaux et mes griffes soulèvent la terre fraîche et mûre. Le soleil flamboie, brûle ma peau vieillie. Dans la nuit, au clair de lune, je marche à pas lents vers le Nord ; au loin, j’aperçois les montagnes de l’Aconcagua, et l’Elbrouz, le Kilimandjaro… Et toute cette neige blanche et glacée à leurs sommets. »

« Je suis l’ancêtre-salamandre, noire et jaune, à la peau lisse et humide. Le ventre collé à la Terre, je fais un avec elle ; à chaque pas, je sens son cœur qui bat, ce cœur de feu où je puise ma force de vie. Le vent me rafraîchit. Présence aérienne où la colombe s’envole et l’oiseau est si rapide que je le perds des yeux. »

« Je suis l’ancêtre-colombe, je survole la Terre et descends parfois me recueillir dans la paix de ce monde nouveau. Sous mes ailes, le lac Myoutsou, je suis éblouie par la beauté de son eau bleue. Entre les arbres de la forêt Chebo, j’aperçois les insectes qui se fondent dans le décor de feuilles et de lianes. La nature chante, et l’univers est magnifique dans le bruit du silence. »

Après le temps des hommes, des échanges, et de l’harmonie (3e tableau) où chaque descendant des ancêtres reçoit en héritage une musique et le tronçon de terre lui correspondant vient l’homme qui blesse provoquant le chaos (4e tableau) : un descendant du clan des lions cache l’instrument de musique du clan des chevaux ; les salamandres prennent le parti des lions ; les poissons celui des chevaux ; des morceaux de musique sont volés, un homme vend même une célèbre ritournelle à des étrangers de passage… Les colombes tentent de pacifier les clans. En vain… les musiques sont modifiées, et la Terre avec elles, les paysages, le monde végétal, animal et minéral…

Quatrième tableau
La plainte des ancêtres

Les hommes étaient devenus fous. Les poissons étaient panés et surgelés ; les lions en cage dispersés dans les zoos du monde entier ; les salamandres étaient en voie d’extinction ; les chevaux faisaient la queue à l’abattoir pour nourrir la planète ; les oiseaux mouraient, atteints de la grippe aviaire… La Terre mourait et quelque part dans leur monde, les ancêtres assistaient au spectacle de leur Terre en train de mourir.

La Terre
J’étais ronde
j’étais bleue
j’étais peuplée d’une extraordinaire diversité
animaux, insectes, plantes
tout était équilibré
puis l’homme a prétendu évoluer
voulu construire et beaucoup détruit

il a tout industrialisé
tout piétiné
pollué et modifié
il a joué à l’apprenti-sorcier
il court à sa perte et entraîne avec lui
tout ce qui vit
J’étais ronde
j’étais bleue

Spectacle J’ai mal à la Terre – Droits réservés]

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Texte et photos : Marlen Sauvage

(Photo : Sur la route de Saint-Germain-de-Calberte)

Ateliers de campagne (3)

marlen-sauvage-causse

“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)

Ateliers de campagne (2)


Je planifiais mes interventions du mois : à Mende, la fac pour les cours de FLE*, la maison d’arrêt ; à Marvejols, l’école d’éducateurs, le centre de loisirs ; à Rieutort-de-Randon, une école primaire et une maison de retraite. C’était tout pour le nord de la Lozère. Plus au sud maintenant, une maison de retraite à Ispagnac ; à Florac, deux ateliers en soirée ; le projet Bruit de page avec trois classes de primaire (CP et CE1)… Et il fallait caser la visite à Rome, le lieu-dit sur la commune de St-Frézal-de-Ventalon, avec la responsable d’une association locale et un garde du Parc national des Cévennes, en prévision de la balade écriture prévue au printemps… Le médecin du travail venait de me demander de réduire mes déplacements ou de faire en sorte de les regrouper et de dormir sur place le plus possible. Un tête à queue sur nos petites routes l’avait échaudé et il estimait que je prenais trop de risques en roulant été comme hiver à des heures indues… Comme j’accusais une grosse fatigue et une toute petite tension, j’étais prête à en tenir compte, pour un temps donné… [
Le jour où je réalisai que je passais deux ou trois nuits chaque semaine hors de chez moi, j’en déduisis que ce n’était pas vraiment la vie que j’étais venue chercher ici ! Et je ralentis le rythme…]
Il ne fallait pas traîner, plus d’une heure de route m’attendait avant d’arriver à la fac pour rejoindre les étudiants chinois, venus de la province du Guizhou avec laquelle le département entretenait une relation de coopération dans le domaine du tourisme, de l’enseignement supérieur et de la culture. Une dizaine de jeunes, studieux, attentifs, ponctuels, sûrs d’eux, bien que leur français se soit avéré déplorable pour la grande majorité. Leur manque de curiosité pour la région qui les accueillait m’attristait ; depuis leur arrivée en octobre, ils vivaient en groupe dans une maison qu’ils ne quittaient pour ainsi dire jamais spontanément, en dehors des cours qui les emmenaient « sur le terrain », alors qu’ils préparaient une licence de tourisme. Ils achetaient leur nourriture au centre commercial du coin : soupes chinoises, tofu, vermicelle, nouilles de blé, sauce soja, etc. et m’avouaient n’avoir jamais rien mangé de français… Ne parlaient pas une autre langue que la leur. Ne se décidaient pas à entrer dans des petits commerces pour tester leur compréhension… Je ne parvenais pas à savoir si leur frilosité provenait d’une grande timidité ou d’une grande vanité. J’avais décidé d’un cours sur la gastronomie française et rapportais un tas de gourmandises pour le goûter : du nougat de Sault aux biscuits roses de Reims en passant par les nonnettes de Dijon, les galettes bretonnes et les douceurs locales : miel, crème de châtaignes, confitures de fruits rouges, pélardons et pain de seigle à la farine moulue à la meule de pierre… Quelle déception ! Seuls les garçons avaient joué timidement le jeu, picorant deux ou trois biscuits, buvant du jus de fruit, les filles étant toutes trop attentives à leur ligne… Des jeunes filles filiformes, vêtues à la dernière mode de rose et de paillettes… Mais ils étaient tout sourire et m’apprenaient des rudiments de chinois ! Je repartais avec mes échantillons sous le bras. Un jour je les emmènerais dans la ville visiter la cathédrale, se promener dans les rues, entrer dans des boutiques, questionner des passants, et nous prendrions un verre en terrasse, à charge pour eux de commander leur boisson.
Mais ce soir là je dormirais chez un ami, dans la chambre de son fils adolescent, entourée de posters de foot, de guitaristes et de karaté… Toute la nuit, j’eus l’impression de traverser ma vie. Je traversais une sorte de marché, d’espaces peuplés d’objets mais abandonnés temporairement peut-être, avec des interdictions d’aller « au-delà ». Je cheminais dans les rues, en ville, et au milieu de la foule. C’était un rêve de traversée. Un rêve très peuplé. Au-delà d’une réunion d’hommes dans une rue, une sorte d’impasse où des rideaux, des tentures, tombaient, cachaient, quoi ?, tenues par qui ? Sans arrêt je revenais à l’endroit premier, celui où j’étais censée rester, pour qui, pourquoi ? Je revenais chercher quelque chose, et je repartais, et je retraversais les espaces colorés, temporairement abandonnés. Il y avait de l’eau, quelques flaques, parfois, à enjamber, des pièges à éviter, rien de trop grave à vue d’œil, mais je devais me méfier toutefois. Et puis, j’arrivais où je devais arriver, j’étais attendue. Je me réveillais d’un seul coup, étonnée de l’endroit où je me trouvais, ne reconnaissant ni la chambre ni l’appartement. Une bonne odeur de café me remit la tête à l’endroit, G. frappait à la porte, tout doucement.
(à suivre)

*Français langue étrangère.
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.
Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Lieu-dit Rome, St-Frézal-de-Ventalon)

Ateliers de campagne (1)

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C’était novembre en mars. Le brouillard enveloppait tout de son tourment et je me demandais si j’arriverais à temps pour l’atelier d’écriture prévu ce mercredi. Plus d’une heure vingt en temps normal ; en roulant à cinquante kilomètres heures maxi, je n’y serais donc pas… Le contretemps météorologique pourtant ne me déplaisait pas : il redonnait à chaque chose sa place exacte. Depuis le début de ma vie dans ces montagnes cévenoles, j’avais appris que la Nature seule ici dictait la conduite à tenir. Les contacts parisiens que j’avais gardés durant les deux premières années n’y comprenaient rien – Quoi ? un orage vous empêche d’envoyer vos fichiers ? Votre téléphone est coupé ? Vous m’appelez d’une cabine ? (il y en a encore dans certains villages de Lozère) – A force de passer pour une folle éprise d’un absolu qui n’était pas de ce monde, j’avais perdu tous mes contrats de rédaction, mes piges, mes corrections… J’avais creusé mon sillon dans ces petites vallées et d’année en année, gagné des adeptes à l’écriture romanesque, tant ici comme ailleurs, chacun rêvait de rêver sa vie…
Je roulais en surveillant le bas-côté de la route et ses pièges, pensant au groupe d’enfants que j’allais retrouver pour l’écriture du polar démarrée à la rentrée ; un petit groupe de neuf garçons et filles de 8 à 10 ans… Tous avaient accepté de lire un roman policier emprunté à la bibliothèque locale, tous avaient jusqu’ici suivi les ateliers sans en manquer un seul, tous m’avaient épatée ! Notre roman porterait le titre de Crime à la Lunette, un choix qui s’était imposé en toute démocratie… Comme quoi les ateliers, c’était cela, aussi : l’apprentissage du choix, de l’argumentation d’une idée, du respect des points de vue et du résultat du vote ! Henry, Lilian, Perrine, Floran, Inès, Elian, Marie, Chloé, Nassim… chacun avec ses audaces, ses craintes, son imaginaire, son enthousiasme. L’histoire se construisait doucement, avec les résidents d’une maison de retraite qui nous fournissaient quelques éléments de récit que nous mettions en scène. Après la visite d’un menuisier à Marvejols pour les besoins de la cause, j’attendais une météo plus clémente avant d’emmener ce petit monde sur les hauteurs de la ville et restituer une atmosphère crédible à notre histoire. Ah ! je ne connaîtrais plus jamais le même succès que lors de l’intervention du technicien de la brigade criminelle qui avait passionné les gamins durant près de trois heures ! Un couple de blaireaux sur le bas-côté m’obligea à m’écarter d’un coup de volant. Je craignais plus que tout de croiser inopinément le parcours d’un chevreuil ou d’une biche. Dans la montée sur le causse, je laissai les nappes de brouillard au-dessous de moi et la vallée s’enveloppa d’un immense édredon blanc. Je filais maintenant sous la pluie, dans une visibilité relative, vers le centre de loisirs qui m’accueillait pour la septième année consécutive.
(à suivre)

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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Variations et vibrations : le manque

J’aime ses mots, ses images, son univers… Je publie ici avec son accord textes et photos de Marie-Christine Grimard publiés sur son site le 19 mars dernier. Merci encore à toi, Chris !

 

« On peut donner bien des choses à ceux que l’on aime. Des paroles, un repos, du plaisir.

Tu m’as donné le plus précieux de tout: le manque.

Il m’était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais tu me manquais encore.

Ma maison mentale, ma maison de cœur était fermée à double tour.

Tu as cassé les vitres et depuis l’air s’y engouffre, le glacé, le brûlant, et toutes sortes de clartés. »

Christian Bobin

(La plus que vive)

*

Le manque. Le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à ceux que l’on aime. L’occasion de se poser et de penser à l’autre.
L’occasion de penser à soi. De faire silence pour écouter vibrer son âme dans la fraîcheur du petit matin.

D’oublier le vacarme et la fureur pour se recentrer sur l’essentiel.

Quelle est cette quête permanente, ces besoins perpétuellement insatisfaits ? Pourquoi et de quoi le monde est-il insatiable ?

Quel est ce besoin d’exister seulement dans le regard des autres ?

Quel est ce besoin d’écraser l’autre pour mieux exister ?

Toujours plus haut, toujours plus fort.

Toujours plus vite.

Moi d’abord ! Il me faut tout, tout de suite ! Regardez-moi ! Répondez-moi !

Réagir plus vite que son ombre, répondre à toutes les sollicitations si possible sans réfléchir, à l’instinct, sur l’instant. Dans l’urgence permanente.

Être sur tous les fronts, de toutes les urgences, de tous les combats, suivre toutes les modes ou mieux les précéder, les initier ! S’acharner sur la dernière trouvaille médiatique et hurler avec les loups sans se poser de question, du moment qu’on est dans l’air du temps. Ne plus voir que l’on est manipulé, que l’on n’est qu’une marionnette parmi d’autres.

Donner de soi l’image qui vous flatte, se regarder dans le miroir de ses propres « selfies », exister seulement dans le portrait que l’autre se fait de vous. Etre tel que l’on vous imagine. Ressembler à ses « tweets » ou finir par croire que l’image que l’on dessine du bout des doigts, est plus vraie que nature.

Oublier qui l’on est derrière l’image que l’on donne de soi.

Se perdre dans l’illusion d’un monde factice.

Se suivre à la trace. Laisser ses empreintes partout pour avoir l’illusion de vivre.

Il est temps de couper les ficelles de la marionnette. Il est temps d’être de nouveau.

Je veux exister pour ce que je suis, et non pour ce que l’on imagine de moi. Je veux laisser le temps au temps qui me porte. Je veux être imparfaite et différente, rebelle et libre  de mes choix. Je veux assumer mes erreurs et mes succès, tranquillement, et m’appuyer sur eux pour aller plus loin sur le chemin de ma vie.

Je veux apprendre chaque jour quelque chose de quelqu’un. Je veux être utile chaque jour pour quelqu’un. Je veux m’oublier pour l’aider. Je veux donner plutôt que prendre. Je veux aimer chaque jour de ma vie et pouvoir en sourire chaque nuit.

Je veux avoir le temps d’exister, sentir le soleil glisser sur mon visage et la vie couler sur ma peau. Je veux croiser ton regard et goûter à ton souffle. Je veux entendre battre ton cœur dans le silence de la nuit. Je veux caresser ton regard et le laisser m’envelopper de sa douceur.

Je veux qu’aux petits matins frais, la vie qui me saute au visage soit chaque jour un nouvel enchantement.

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Pépé, es-tu là ?, par Stéphanie Rieu

Mon tonton le plus jeune, pour nous occuper l’été, il invente toujours plein de jeux. Il y en a un qui s’appelle « Touchez ! ». On est tous autour de lui et il dit « Touchez du bleu ! », par exemple et on doit se dépêcher de trouver quelque chose de bleu à toucher. Le premier qui y arrive a gagné. Des fois, c’est plus compliqué, surtout quand il dit « Touchez l’oreille droite de pépé ! » et qu’on est tous à galoper vers pépé qui fait des mots croisés bien tranquille et qu’on a pas intérêt à déranger si on veut pas prendre un coup de tapette à mouches sur les cuisses. En général, quand on arrive pas loin de lui, on ralentit en se surveillant pour pas se faire dépasser par les autres et on attend que pépé lève le nez pour essayer de lui frotter gentiment l’oreille l’air de rien. Quand il est de pas trop mauvaise humeur, il prend juste sa tête sévère et râle un coup contre mon tonton qui a toujours des idées stupides mais si c’est un jour où il est contrarié, il se lève en faisant claquer son livre et part dignement dans la maison avec la tête toute rouge. Là, on sait que c’est pas la peine de le suivre même si on a très envie de gagner au jeu de tonton parce qu’on risque que la tête de pépé se dégoupille comme une grenade et que ça fasse beaucoup de dégâts.

L’autre jour, on devait toucher des bretelles et quand on est arrivé derrière pépé, qui est le seul à en porter, un de mes cousins m’a poussée fort contre lui. Pépé était de dos, en train de faire la vaisselle et pour pas tomber, je me suis agrippé à son pantalon. Sans faire exprès, j’ai fait sauter l’attache de ses bretelles mais heureusement, que d’un seul côté. Ce coup-là, j’ai gagné mais j’arrivais pas à être vraiment contente de moi. Pépé m’a secouée un peu en me tenant par les deux bras et j’ai eu beau lui dire que mon cousin m’avait poussée, ce n’était pas une excuse, les enfants n’avaient pas à traîner dans les pattes des adultes, point barre, et de son temps ça se passait pas comme ça mais aujourd’hui tout était permis parce que personne voulait assumer son rôle de parents comme il faut et les enfants prenaient le pouvoir et qu’il avait pas intérêt à me retrouver sur son chemin de toute la journée parce que sinon, ça allait vraiment barder. « Eh, ben, dis donc… », j’ai entendu mémé soupirer juste derrière moi.  Et puis elle m’a attrapée la main et m’a fait sortir de la cuisine. C’est là que j’ai vu que mes cousins avaient déguerpi depuis longtemps.

Après ça, mon tonton, il a essayé d’inventer des nouveaux jeux parce que même s’il est adulte, il a quand même un peu peur de pépé lui aussi. Il nous a dit qu’il avait une idée. On a fermé les volets de la chambre où je dors et qui est juste en face de la cuisine, de l’autre côté du couloir. C’est une chambre avec une alcôve et deux lits superposés dedans. Mon tonton le plus jeune dort dans celui du haut et moi en bas. J’aime bien. L’autre soir, pour rigoler et aussi parce que j’étais vexée qu’on m’envoie me coucher avant lui, j’ai mis des petits bouts du mur qui s’effrite dans son duvet. Ça l’a pas fait rire, il a juste dit « Aïe, aïe, aïe, ça pique, qu’est ce que c’est ? », en soufflant comme s’il était énervé alors j’ai fait semblant de dormir et on a pas partagé un bon moment juste nous deux comme je croyais qu’on allait faire.

L’alcôve, elle est au fond mais la pièce est très grande, ça fait comme un petit salon devant. Au milieu, il y a un vieux tapis et une petite table ronde minuscule. Contre le mur, il y a un grand bahut où on range les jeux de société auxquels il manque des pièces et aussi la vaisselle qu’on utilise pas souvent parce qu’elle est faite pour des occasions spéciales, par exemple quand on mange des escargots ou de la fondue bourguignonne et on en mange jamais. C’est aussi là que pépé et mémé rangent les mazagrans. Ce sont des espèces de calices en terre comme à la messe mais avec des dessins de feuilles mortes dessus ou des paysages tristes. Ces verres-là, on les sort que pour Alphonse et Caroline quand ils viennent boire le café. Ils sont précieux parce qu’ils ont été fabriqués en l’honneur d’un cardinal pas commode, je crois que c’était celui qui cherchait des histoires à d’Artagnan. C’est pour ça qu’ils portent son nom. C’est Lulu, le cousin de maman qui me l’a expliqué la dernière fois. Je sais pas pourquoi mais pendant qu’il me racontait ça, pépé levait les yeux au ciel comme quand il est agacé mais reste poli. Pour quelqu’un qui est passionné par l’histoire de France, mon pépé, je trouve qu’il fait pas trop d’effort pour apprendre des trucs qui se sont passés avant ses guerres à lui.

Après avoir fermé les volets, tonton a mis la petite table exactement au milieu du tapis et a éteint la lumière. Il a dit « je vais vous montrer comment on fait tourner un guéridon ». Mes cousins, ils ont pas compris. Ils ont cru que c’était une ruse et que tonton, il allait nous dire de fermer les yeux et nous laisser plantés là pendant qu’il partirait faire autre chose sur la pointe des pieds. Ils ont commencé à râler et à se bousculer mais moi j’ai dit, « ah, oui ! C’est du spiritisme, ma copine elle en a déjà fait avec son grand frère même qu’elle a eu super peur ! », alors ils ont arrêté de se disputer pour dire que c’était nul si c’était un truc pour les fillettes. Moi, j’ai juste haussé les épaules en leur demandant si eux aussi avaient la trouille alors ils se sont calmés tout de suite. Tonton, il nous a fait asseoir tout autour de la table ronde. On a posé nos mains bien à plat sur le plateau et on a fermé les yeux. On l’a entendu qui disait plein de fois avec la voix très grave : « Esprit, es-tu là ? Un coup pour oui, deux coups pour non ! », de plus en plus sérieusement. Soudain, il y a eu un grand coup et la table a commencé à gigoter dans tous les sens. J’ai ouvert un œil pour essayer de voir si mes cousins trichaient pas mais ils avaient tous leurs mains sur le guéridon. Tonton a dit qu’on pouvait poser des questions au fantôme si la réponse était oui ou non mais on a pas eu le temps parce qu’on a entendu la corne de pépé qui sonnait et ça, ça veut dire que le repas est prêt et qu’on a cinq minutes pour venir à table.

Pendant qu’on mangeait, on a raconté ce qui venait de se passer et que c’était incroyable et qu’il nous tardait de sortir de table pour retourner parler avec les esprits. Pépé, il est devenu tout rouge, avec des gouttelettes sur le front comme quand il mange des piments crus et qu’il veut pas montrer que ça lui pique aussi fort que tout le monde alors qu’on voit presque son crâne qui fume et il a dit qu’il fallait pas plaisanter avec ces choses-là, que lui il avait vraiment vécu une expérience de spiritisme et qu’il avait comme une sorte de don pour communiquer avec l’au-delà. Moi, ça m’a sciée ! Quand je pense au cirque que ça a fait l’année dernière, juste parce que j’avais dit que j’avais déjà sauté en parachute… Mon tonton, il le regardait avec un sourcil levé et j’ai bien vu que lui aussi, ça l’étonnait que pépé dise un truc pareil. Pépé, il a baissé la voix et a dit que pendant la campagne machin-chose, il avait eu une permission et avec ses copains, ils se sont retrouvés dans un bar secret où il y avait des jeux d’argent et une gitane qui disait la bonne aventure. « Comment, a dit mémé, et d’où elle sort cette gitane, tu m’en avais jamais parlé, on en apprend de belles, tiens, elle a bon dos la guerre ! ». Justement, la veille, avec mémé, on avait regardé « Cartouche » à la télé. Je me suis dit que si la gitane de pépé était aussi belle que celle du film, mémé avait des raisons de s’inquiéter. Pépé lui a fait remarquer que pendant la guerre, il ne la connaissait pas encore vu qu’elle était fiancée avec son troufion de Julot Nabouillé et que s’il s’était pas fait bêtement tuer, elle se serait jamais intéressée à lui mais elle est quand même sortie prendre l’air. Je me suis dit qu’on l’avait échappé belle, il aurait suffi d’un rien pour que je naisse jamais.

Pépé, il a pas fait attention à mémé et nous a expliqué que la gitane avait fait parler les esprits et avait été surprise par ses énormes capacités. Il a dit ça en relevant le menton et en avalant plusieurs fois sa salive comme moi quand le maître me félicite et me demande de lire ma rédaction devant toute la classe. Il a dit aussi qu’il nous montrerait si on lui laissait le temps de se préparer correctement et que ça serait autre chose que les âneries de mon tonton. Quand il a entendu ça, tonton, il est allé tenir compagnie à mémé dehors en pestant.

Après le repas, on a fait une partie de béret nocturne dans le jardin pour laisser à pépé le temps de se mettre en condition. J’ai demandé à mémé si Julot était plus drôle que pépé et si elle aurait aimé s’appeler Nabouillé parce que quand même c’était pas très facile à porter Titine Nabouillé comme nom. Ma grand-mère, son vrai nom, c’est pas mémé, c’est Titine. Mémé, elle a rigolé et m’a dit que pépé en uniforme était plutôt beau garçon à l’époque et qu’elle aimait bien les militaires, quand elle était jeune. Elle avait l’impression d’être en sécurité quand elle les voyait passer devant le garage de son père au Maroc. Et puis, elle s’est mise à les imiter en train de défiler avec un commandant qui donnait des ordres. Mes cousins, ils ont crié « Chut », parce qu’ils ont eu peur qu’elle empêche pépé de se concentrer alors mémé, ça lui a fait repenser aussi sec à la gitane et elle s’est renfrognée dans son coin en faisant « Peuh » avec les épaules. Au bout d’un moment, comme pépé nous appelait toujours pas, on s’est glissé discrètement dans le couloir pour voir ce qu’il fabriquait. La porte du salon était ouverte et pépé, les mains sur la table et les yeux fermés se concentrait très fort. Ça se voyait parce qu’il avait la peau du front toute plissée comme s’il forçait beaucoup et que ça faisait du bruit quand il respirait. Moi, de le voir comme ça, ça m’a fait tout bizarre. On est retourné dehors en pensant qu’il n’allait plus tarder à nous dire de le rejoindre mais on commençait à avoir froid et à s’ennuyer ferme. Puis, tonton est retourné voir et quand il est revenu, il avait la main sur la bouche comme s’il était terrorisé. Il s’est approché de nous et à voix basse, il nous a dit de le suivre à l’intérieur. On s’est tous mis en file indienne sans faire de bruit. On entendait juste nos cœurs qui cognaient très fort. J’ai espéré que pépé n’avait pas ramené le fantôme d’une autre copine à lui ou celui du Général de Gaulle sinon, ça allait encore faire des histoires. On s’est retrouvé devant la porte du salon. Pépé était toujours dans la même position et tonton a fait « chut » avec son doigt. Tout d’un coup, on a entendu un énorme ronflement et le gros ventre de pépé s’est soulevé et a fait bouger la table. On a réussi à pas hurler de rire. On est vite allé dans la cuisine et on a fermé la porte. On riait tellement, qu’on était même pas déçu de pas avoir pu parler avec les esprits.

Le reste de la soirée, on l’a passée à jouer à un autre jeu de tonton. Ça s’appelle « Si c’était ». Il faut penser à un personnage et les autres posent des questions qui commencent par « si c’était » et doivent deviner à qui on pense. Quand la porte s’est ouverte sur pépé tout penaud, c’était au tour de mémé de jouer. J’ai dit : « si c’était un animal ? ». « Un loir ! » a dit mémé en regardant pépé par en dessous avec les yeux qui pétillaient. Tout le monde a hurlé « Pépé ! ». Pépé, il s’est frotté le crâne et il a dit : « Bon, allez : extinction des feux ! » et il est parti se coucher sans nous regarder.

Le lendemain en faisant les courses, pour rigoler, mémé lui a acheté un porte-clés accroché à une petite boule en verre et lui a offert au dessert en le poussant avec le coude, mais pépé, il a baissé les yeux, tout gêné. Il a plus jamais proposé de faire tourner les tables. A la place, il a recommencé à nous raconter la guerre depuis le début et à tous les repas.

Auteur : ©Stéphanie Rieu

 

 

 

 

Bella, par Chrystel C.

Bella attendait ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en avait fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps.

Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande surmontés de ces longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent.

L’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré.

Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme :

« Je te remercie mais ça ira. »

Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne accolés à la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier.

Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré !

Elle tente alors de prendre son temps pour déguster l’entremets par petites cuillerées, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler.

« Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table.

Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos.

« Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, rajoute-t-il, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Auteur : ©Chrystel C.

(Ecrit en atelier d’écriture)

Liste, par Bluette

Sortir le sanglier du congélateur.
Aller cueillir des champignons.
Carottes : au jardin.
Persil et laurier : jusqu’ici, tout va bien.
Du vin blanc, il en reste.
Bardes de lard demi-sel… Bardes de lard demi-sel…
Aller au village chercher du lard demi-sel.
Ne pas oublier de le faire tremper… se rappeler la morue de la semaine dernière.
Vérifier, tout de même, s’il ne reste pas un bout de lard au saloir.
Annuler la descente au village s’il en reste.

Faire un brin de ménage dans la cuisine, la salle de bains, le salon, les chambres, non, pas les chambres. Il n’y a aucune raison qu’ils aillent dans les chambres !

Et les enfants ?
Penser aux enfants.
Vont-ils aimer le sanglier ?
Soupe de potimarron au cas où, pour les enfants, ça leur fera penser à Halloween. En même temps, du sanglier, ça peut leur rappeler Obélix, c’est quitte ou double. Ne prenons pas de risques ! Potimarron.
Le plat, c’est tout vu !
Pour le dessert et pour l’entrée, que du tout simple : petit mesclun du potager et sorbet de framboises tout frais, à faire turbiner pendant le souper.

M’y mettre dès le matin.

Cuisiner tout le jour, me tenir prête, quand ils arrivent, à entonner l’apéritif. Pas trop copieux, l’apéritif, ou ils ne mangeront plus rien. Il faut quand même les leur faire goûter, toutes ces mignardises amoureusement assemblées, ces petits témoins de nos occupations de l’année. Caviars divers et variés, aubergines séchées au soleil de l’été indien et confites à l’huile d’olives. Quelques chips, seulement ? Hors de question ! Du tout maison, du concocté, du créatif improvisé ! Quand même, c’est la première fois qu’ils viennent, c’est important, une première. Il faut que la rencontre ait lieu, qu’ils sachent à qui ils ont affaire, avec qui vit leur fils et leur grand frère.

Je voudrais que chaque plat leur conte une histoire, leur montre ce qui m’importe, avec quel délice je sens la rosée du matin se déposer sur notre jardin, qu’ils sentent combien mes papilles explosent au contact de certaines alchimies gustatives, qu’ils vivent le chemin du légume qu’ils croquent, du potager à leur assiette. Leur raconter nos gestes emplis d’amour qui soignent ce jardin. Retracer pour eux, à travers les étapes de la confection de ce repas, un aperçu de notre vie et des valeurs qui nous animent.

Les accueillir sur le champ d’un territoire en commun, leur ouvrir les portes de notre intimité de jeune couple au travers de ce partage des sens.

Sentiront-ils, comme nous, à quel point la tonalité du grain d’ail est juste, à cet endroit ? Si c’est le cas, pas d’inquiétude ! Nous démarrons sur de bonnes bases.

Si, au contraire, ils restent sourds à mes sollicitations sensuelles, il nous faudra nous retrancher sur des chemins plus périlleux. Passer par les mots, échanger des avis sur des questions sociales, politiques et peut-être faudra-t-il que je m’excuse de n’avoir pas mis de nappe… et pour les verres dépareillés.

Et, qui sait, peut-être aurons-nous droit, au prochain Noël, à un service à dessert au grand complet ?

Auteur : ©Bluette

(Ecrit en atelier d’écriture)