Quelques notes en guise de dictionnaire

Julie D. ma grand-mère maternelle, le 22 avril 1920, jour de son mariage.

Le Ragabodot
Ainsi se nommait le lieu-dit… Existe-t-il encore sous ce même nom ? Le Rogabodot (mais dans la famille, le premier « o » se prononçait « a ») était une propriété constituée de terres et d’une ferme avec dépendances. A l’époque des faits (inventés, aussi bien mais n’est-on pas là pour raconter des histoires ?), une famille y vivait avec ses cinq filles, quarante veaux destinés à l’engraissement puis à la vente, quelques cochons, de nombreuses poules…

Le coq au vin de la grand-mère
Elle découpait le coq à grands coups de hachette, avec adresse… aucune esquille. Coupait le lard en petits lardons qu’elle faisait blondir dans la grande cocotte avec les oignons, puis retirait tout à l’écumoire. Ensuite, elle jetait les morceaux de coq dans la graisse, les faisait raidir et blondir sans hâte. Là, elle ajoutait une cuillère ou deux de farine (et un peu de beurre, éventuellement), un petit verre de cognac et flambait le tout. Puis ajoutait les échalotes, le bouquet garni, l’ail et les morilles trempées pendant une heure et égouttées. Elle couvrait. laissait mijoter à très petit feu pendant vingt minutes. Pendant ce temps, elle remettait les lardons dans une casserole, les faisait chauffer, mouillait avec trois-quarts de la bouteille de vin. Portait le tout à bouillir et versait ensuite sur le coq. Si le liquide n’affleurait pas les chairs, elle ajoutait du vin. Salait, poivrait, râpait une pointe de muscade, et ajoutait les oignons. Puis elle couvrait et laissait mijoter trente minutes à petit feu (ou davantage selon la fermeté de la viande). Mais le secret de la tendreté du plat était de laisser refroidir la viande à cœur, avant de la réchauffer au moment du repas…

Le téléphone et la voiture
Les D. étaient connus en ville comme une famille aisée, le père ayant bâti sa fortune grâce au maquignonnage. On lui vouait respect et gratitude pour sa morale, pour son travail et son amour des bêtes (il contredisait à lui seul toutes les définitions péjoratives liées au métier), sa générosité durant la Deuxième Guerre mondiale (il avait facilité le passage de résistants en zone libre et nourri ceux qui étaient dans le besoin sans contrepartie). On admirait son esprit novateur : il était le premier à avoir fait poser une ligne téléphonique à la ferme et à avoir une automobile qu’il utilisait sans ostentation.

La pêche à la grenouille
Une tradition familiale pour la génération née dans les années 30. Il fallait accrocher un morceau de chiffon rouge à un hameçon, jeter ça dans la mare, et attendre qu’une grenouille vienne y mordre. Le plus dur étant de sortir la grenouille de l’eau sans qu’elle se carapate. Ce qui était le plus souvent le cas. Et il fallait alors courir après, sauter plus exactement, d’après les témoignages recueillis. Quand les filles (de ma grand-mère) eurent compris que c’était ces cuisses-là qu’elles dégustaient, dorées dans le beurre, l’ail et le persil, la pêche devint une corvée plus qu’un jeu.

Le cheminot
La grand-mère avait épousé un employé des chemins de fer. Les familles s’étaient entendues pour donner la fille de l’une au garçon de l’autre, ayant monnayé la dot bien sûr. Le cœur de la jeune épouse battait pour un autre jeune homme pourtant… fils de patron d’entreprise locale et le statut d’employé de chemin de fer était une piètre compensation, mais enfin, elle n’avait pas le choix. Quel drame quand son époux, quelques mois après leur mariage, fut accidenté à tel point qu’il dût renoncer à son poste aux chemins de fer français… pour devenir paysan.

La Crêpière
Un autre lieu de mémoire, plus tardif toutefois que le Ragabodot ou la Gentone (dont il n’est pas question ici). Deux chênes centenaires dans la cour gravillonnée, une longère prolongée par une véranda qui ouvrait sur les prés, un jardin de rosiers et de lilas, quelques zinnias, des salades peut-être, mais plus rien d’un potager tel que celui de l’enfance. 

Les courriers interdits 
Après avoir délaissé les plus petits, elle avait, avec sa sœur aînée, entraîné Jean-Luc sous l’escalier extérieur, dans le réduit qui fermait à clé et qui contenait quelques mystérieuses cantines de l’armée. Entre autres, une cantine en métal bleu marine, rouillée aux quatre coins, bosselée. Au début, les trois enfants s’étaient contentés de s’asseoir sur la terre battue, après avoir pris soin de refermer le battant en bois aux lattes espacées qui servait de porte au cagibi. Elle avait particulièrement veillé à éviter les toiles d’araignée qu’elle avait en horreur. Ils avaient dû vouloir inventer un jeu et se concertaient sur ses règles quand ils réalisèrent que la malle devant eux n’était pas fermée à clé. Lequel des trois décida de l’ouvrir ? Elle se retrouva quelques instants plus tard, les mains plongées dans un trésor de lettres dont les enveloppes portaient toutes de magnifiques timbres inconnus. Du Maroc, d’Algérie, d’Allemagne… Années 1950. Ils se contentaient tous les trois de déchiffrer les flammes mais très vite, cela ne suffit plus. Elle était bien plus douée que les deux autres pour décrypter l’écriture adulte. Elle commença : « Ma chérie »… suivaient des descriptions de lieux, de gens, des anecdotes, puis des mots tendres et des pensées, qui c’était clair, ne les regardaient pas ! Elle en avait bien conscience et son premier réflexe fut de dire « on n’a pas le droit de lire ces lettres, c’est papa qui écrit à maman ». Mais sous prétexte d’admirer encore de beaux timbres, elle extirpa une lettre puis une autre, et le jeu devint très vite de compter les « chéri » « amour » et autres « tendres baisers » qui les faisaient pouffer de rire. Son cœur battait à tout rompre. Consciente de s’immiscer dans une vie passée, consciente de l’interdit. Sa raison lui intimait d’arrêter tout de suite mais ne serait-elle pas encore l’empêcheuse de tourner en rond, la raisonnable ? Elle s’abstint. Les premières craintes passées d’être découverts à fouiller ainsi dans la malle, elle en oublia même de quoi il s’agissait. Les deux autres s’étaient enhardis et dépiautaient les enveloppes pour aller plus vite. Fascinée par la longueur des lettes, elle n’en lisait même plus le contenu, tâchant de repérer les mots d’amour. Elle aimait le papier légèrement jauni qui crissait quand on le dépliait, elle imaginait des parfums d’ailleurs… mais rien d’autre qu’une odeur de secrets oubliés dans une malle. Personne ne devait savoir. Ils replacèrent tout à l’intérieur et elle rabattit le couvercle, un poids sur le cœur. Le lendemain soir, sa mère lui dit qu’elle avait tout appris. Jean-Luc avait parlé. Plus fort que le sentiment d’avoir commis une faute, elle ressentit le pincement de la trahison.

MS

Pour cette onzième et avant-dernière proposition du cycle d’été de François Bon, nous devions parvenir à créer des fragments non-fictionnels ou documentaires – sortes de notes de bas de page (ou de dictionnaire), pas nécessairement identifiées comme telles, c’est-à-dire non référencées au texte long qui s’est écrit durant les précédentes propositions – afin de créer « un soubassement à la fiction et devenant eux-mêmes partie souterraine de cette fiction »

Il suffirait…

Les verres de communion s’offrent encore, je ne rêve pas. Aucune date, aucune mention sur ce gobelet de verre vert qui m’est échu il ya maintenant trente-trois ans. Et pendant trente-trois ans, jamais je ne me suis souciée de ce verre, seul témoin chez moi d’une maison oubliée depuis des années, vendue, on l’appelait le Ragabodot, la ferme des grands-parents bourguignons, chargée pourtant de souvenirs. Au contact du verre, froid en ce matin d’automne, je ferme les yeux à la recherche d’un moment figé dans le passé, qui éclairerait autrement la présence du verre. Mais sa douceur lisse ne me transmet rien, il reste muet, étranger à ma main, aucune aspérité pour en contester l’image douce émaillée de la fillette toute vêtue de blanc, posée sur un nuage cotonneux, offrant une fleur de lys à on ne sait qui ; aucun défaut, aucun éclat. Tout ce qu’il recélait a sombré dans le silence du temps, impossible de capter une émotion, une pensée, une impression… à moins de tricher, de prendre la place de celle qui l’a tenu, de lui façonner des sentiments, une ferveur sincère, de retrouver la petite fille des années 1910, au corps voilé de mousseline, aux yeux baissés sous l’aube, une aumônière dans une main, une bible dans l’autre, troublée sans doute par ce rituel de sortie de l’enfance, ne sachant qu’espérer de meilleur pour elle, ne sachant nommer le meilleur. Il suffirait de confronter l’idée de cette toute jeune fille à la femme qu’elle devint, (méconnue à jamais pourtant — connaît-on vraiment ceux que l’on a aimés —, d’autant que ceux qui l’ont aimée ont depuis longtemps disparu de cette terre), de lui supposer des rêves, des désirs, une quête, des besoins, des peurs, des talents, des échecs… Il suffirait de trouer l’oubli, de plonger dans l’abîme du temps, d’en cueillir les fulgurances pour les déposer aux pieds de l’enfant recevant le verre en cadeau, d’en attendre l’assentiment dans le regard vert amande, seule mémoire attestée par les images qui ont traversé le temps. Peut-être.

Texte et photo : Marlen Sauvage

C’est ce texte qui m’a valu de « rencontrer » Anne Dejardin (je raconte l’histoire ici).

Voilà, c’était la 10e proposition de l’atelier de François Bon, intitulée « il, elle, corps ». Pas piquée des vers… Bien que présentée comme « pas compliquée ». Il s’agissait de « sélectionner dans nos textes de l’atelier un fragment, un simple paragraphe, tout un texte, dans lequel nous avions utilisé – fréquemment ou pas » le « je », puis en explorant ce matériau, passer du je au il et enfin à ce qui s’écrit (si j’ai bien compris), sans énonciateur propre, avec comme référence Jacques Dupin (Le corps clairvoyant)… lequel disait (repris dans un article de Bernard Pokojski, paru dans la République des livres, trouvé alors que j’écris ce billet) : « la vérité de l’œuvre rend nécessaire l’effacement du poète. » Je ne saurai jamais si ce que j’ai écrit là correspond à la proposition ou non, mais enfin, c’est écrit.

Mes hypothèses

• …les larmes  d’une vieille dame          déposant ses souvenirs d’enfance          quand ils seraient déjà dans la tombe           ses regrets de n’avoir pu dénouer la parole avant la nuit qui la prendrait elle aussi

Elle aurait parlé en confiance à l’aube de ses quatre-vingts-ans parce que ses fantômes la rejoignaient la nuit surtout et que malgré son âge, oui, elle avait peur, et qu’en parler c’était s’en débarrasser un peu ; elle aurait parlé du passé tout en colère et en combats parce qu’à cette époque de l’avant-guerre, dans les années trente du siècle dernier, la petite fille de dix ans, aînée d’une fratrie de cinq sœurs, travaillait à la ferme et aux champs laissant ses rêves et sa fierté de bonne élève sous son oreiller chaque matin, après avoir clamé son goût d’apprendre et avoir ravalé ses larmes, elle aurait parlé des lectures à la lampe sous les draps, de sa découverte de la psychologie et ses fenêtres lumineuses, de ses ruminations le jour autour de la fuite possible, des mains de son père sur son corps dès l’absence de la mère, de la honte, de la noirceur de la porcherie où se frotter pour en souiller une plus noire encore, du canal où tant de fois elle aurait voulu sombrer et de sa foi de charbonnier qui l’en empêchait à chaque pensée, elle aurait parlé de sa dévotion filiale qui la scindait en deux, la condamnant à enfouir ses drames et ses regrets.

  • …sa démarche claudicante séquelle d’un accident sur une voie ferrée 

Hypothèse n° 1 :

Il avait voyagé sans le sou et surtout sans billet, et à l’approche du contrôleur avait sauté sur la voie, s’était pris les pieds dans un aiguillage, et ses cris avaient rameuté les cheminots en charge de l’entretien. Il avait eu tout le temps de constater le mauvais alignement des traverses et évita ainsi à ses sauveteurs un risque potentiel de déraillement, ce qui fit d’eux ses obligés, et l’accident fut passé sous silence. 

Hypothèse n° 2 :

Embauché dans les chemins de fer peu après son mariage, il avait été accidenté en 1922  dans un convoi avec sept autres cheminots. Les informations retrouvées dans la presse locale racontent l’accident du train n° 364 sur la ligne de Bourg-en-Bresse à Bellegarde, en mai de cette année. Un train de voyageurs venant de Bourg-en-Bresse, sur la ligne de Bourg à Bellegarde, percuta la machine de renfort placée à l’arrière d’un train de marchandises parti dans la même direction deux heures auparavant. Ça se passait de nuit, dans le tunnel de Mornay, long de plus de 2500 mètres, et la collision n’avait fait que quelques dégâts et blessures légères pour les occupants du train. Mais ce n’est que plus tard, alors que ceux-ci descendaient sur la voie, qu’ils découvrirent les huit cheminots du train précédent, inanimés. Un seul fut ramené à la vie, c’était lui. Selon son témoignage et l’enquête qui fut menée, les victimes avaient été asphyxiées par les fumées des deux locomotives qu’elles avaient tenté de redémarrer. 

  • …(une de ces cheminées où l’on pouvait rôtir un bœuf, surplombée d’un four à pain dont le dôme pointait dans la pièce suivante, et d’un large cendrier creusé dans le mur)

Il s’agissait pour elle de retrouver le maximum de traces de cette maison qui l’avait appelée. Elle croyait aux signes et ce n’avait pas été pur hasard de visiter cette ancienne magnanerie. Elle s’en remettait à ses intuitions… et à quelque documentation, aussi, glanée dans les archives communales. Le four banal aurait appartenu au seigneur local, sous l’Ancien Régime et jusqu’à la Révolution de 1789, les paysans venaient y cuire leur pain moyennant une redevance souvent en nature, le seigneur entretenant en contrepartie le four et le chemin qui y conduisait. Petite maisonnette au toit arrondi, surmontée d’une cheminée, le four avait en son temps été indépendant de la bâtisse, en témoignait l’architecture des murs. Elle s’assura que les briques qui tapissaient la voûte soient encore en état pour diffuser la chaleur. Elle rêvait d’utiliser ce four. Elle pouvait imaginer à l’intérieur  les miches chaudes posées sur les étagères de lauzes. Il faudrait alors retrouver trace du propriétaire de la bâtisse dont les fenêtres à meneaux, les multiples agrandissements, la soue à cochons derrière la maison, les petites cheminées d’angle aménagées pour la culture des magnans, attestaient d’une présence à travers le temps et les révolutions.

Texte : MS
Photo : DR

Notre support pour cette 9e proposition de l’atelier de François Bon : L’affaire La Pérouse, d’Anne-James Chaton, où à partir d’un fait historique (la perte de deux bateaux de l’expédition La Pérouse et de leurs équipages), l’auteur « propose un extraordinaire voyage imaginaire tout entier basé sur la confrontation de l’enquête (rapports, savoirs, listes) à une suite de 22 « hypothèses » qui sont le fil rouge du livre« . Et bien sûr, tous les textes déjà écrits depuis le début de l’atelier, à revisiter pour explorer quelques hypothèses sur les récits possibles…

Nos 27 septembre

1988 (mardi)

La nuit tombait déjà, le froid cinglait, le parvis se peuplait de gens pressés d’attraper le train ou le métro. Elle marchait d’un pas rapide en baissant la tête pour échapper à tout regard, à tout accroche d’une enseigne lumineuse ou d’une étoile perdue dans le ciel noir. Elle désirait rester seule avec elle et traverser ses pensées comme la foule, sans se laisser distraire. Le vent lui gelait les oreilles et elle enroula soigneusement l’écharpe grise autour de sa tête. C’était comme une caresse odorante, la bonne odeur de cette eau de toilette dont il se parfumait le matin – alors qu’il était à douze heures de vol. Son passé était constitué d’étapes géographiques. Chaque déménagement portait en lui ses promesses. Elle avait tout aimé. Le soleil de Provence et ses garrigues, les Pyrénées aux réveils gelés, la Marne et ses champs de craie. Aucun paysage ne l’avait retenue. Elle était de nulle part. En déambulant ce soir sur le parvis de La Défense, elle avait admiré les jeux de lumière et d’eau, elle sifflotait en pensée la musique qui générait les sourires des passants en même temps que les gerbes jaillissantes, Tea for Two. Elle surprit le regard d’un homme qu’elle croisa. Elle venait d’éclater de rire au plaisir de traverser cette place vivante. Un éclat de bonheur à l’heure où l’on rentre chez soi d’un pas pressé.

1997 (samedi)

Des petits destins… 
L’estafette verte devant la maison rose à Charolles.
Il y a des étrangers dans ma rue et je ne comprends pas leur langue.
Le temps passe et je n’entends plus ta voix au téléphone.
Le suicide de cet écrivain que j’ai découvert il y a trois mois.
Le baiser dans le train.
L’Huma, le Figaro et Le Monde, dans un train encore.
La maison de Tantine aux portes toujours ouvertes.
Le cellier du Ragabodot.

1999 (lundi)

Du vide parfait, de Lie ZI. Maître taoïste, Lie Zi estime davantage le XU (le vide) que le ROU (le souple, cher à Lao Zi) et que le REN (la bienveillance) prôné par Confucius. 

[Difficile de me relire… est-ce le ROU ou le RON ? Et je suis incapable d’écrire le o barré obliquement de Lao…]  

Trois sections dans ce petit livre : Faveurs célestes, L’Empereur jaune, Yang Zhu. 

300 ap. J.-C. Penseur taoïste. Style simple, direct, clair (une clarté qu’on lui a reprochée). Cet auteur se met en scène dans des situations qui ne l’avantagent pas, contrairement à d’autres maîtres (Lao Zi, Zhuang Zi).

Dans Faveurs célestes : « Aussi revient-il (…) à chacun des dix mille êtres de suivre sa nature. » « (…) que la saveur soit goûtée, ses ingrédients ne se montrent pas. »  « Celui qui oublie son chemin en voyageant ne peut rentrer chez lui. » (Les Anciens appelaient les morts « Ceux qui sont revenus »)

« (…) Brisez le silence, remplissez le vide, vous ne trouverez nulle part où aller. »

Huang Di
« No wanting to clink like jade they clunk like rocks. » « Il préfère rouler comme un caillou qu’être un jade poli. » Traduction de R. Pine.

« Pour rester ferme, deviens souple. Pour rester puissant, préserve ta faiblesse. »

« Qui s’attache aux apparences pour reconnaître un Sage ne découvrira rien qui s’en rapproche. »

A propos des animaux : « En quoi leur cœur est-il différent du nôtre ? » Seuls leur forme et leurs cris nous sont étrangers et encore n’est-ce pas parce que nous ne savons pas communiquer avec eux ?

Yang Zhu
« Celui qui veut gouverner un grand Etat ne s’attache pas à des détails. Celui qui veut s’élever ne s’abaisse pas. »

2002 (vendredi)

De Gubbio

3 pièces rapportées
2 soliflores
1 long et mince
1 court et gros
1 assiette creuse aux oiseaux

Tout est dans les nuages

Firenze
Nous sommes montés dans la coupole et je crois que nous avons vu l’Enfer, l’Enfer et le Ciel.

2004 (lundi)

Petite expo concentrée, ramassée, des travaux de Zao Wou-Ki au musée Fabre de Montpellier. Quel chemin entre ses débuts en peinture et ce que l’on en a vu là. J’ai découvert que sa rencontre avec Michaux l’avait réconcilié avec son écriture « originelle ». Je me souviens d’un grand bonheur, perdue dans la contemplation d’une toile dans les tons de terre et de nuit. 

2005 (mardi)

Lu ce mois-ci (septembre) : Paul Auster, L’invention de la solitude. James Baldwin, Harlem Quartet. Anne Lauricella, Charles Juliet : d’où venu ? Erri de Luca, En haut à gauche. Jacques Réda, Le méridien de Paris (offert par Patrick Roy). François Bon, C’était toute une vie (Verdier). Bernard Noël, Le tu et le silence. Bernard-Marie Koltès, Combat de nègres et de chiens

2008 (samedi)

Stef parle en anglais au petit gars [Justin, 3ans1/2] qui lui répond : « Moi, je parle en majuscules ! » (il voulait dire « en français »)

2011 (mardi) 

A Céret. Hôtel Vidal, aux moulures colorées, à la girouette datant de 1736, dans un petit salon moelleux éclairé par deux grandes fenêtres, nous lisons. Et c’est déjà la vacance du corps.

Dans les rues de Céret, terrasse du café de France, la sirène des pompiers a retenti deux fois, saisissant un centième de seconde les esprits dans un même questionnement. Une nuée de jeunes s’est levée d’un seul mouvement, rien à voir avec la sirène, mais sans doute avec l’heure de rentrée du lycée. Ici les toilettes ne sont pas à l’étage. Le panneau indicateur est visible de loin, ornementé, joli, et quand on s’en approche, il nous dit que les toilettes ne sont pas à l’étage. Du coup, je pense à tout ce qu’on affiche, tout ce que l’on donne à voir, qui, en fait, est menteur. Racoleur, provocant, et trompeur à la fois. A qui raccrocher cela dans le monde de la littérature ?

Rieira y Arago, musée d’art contemporain de Céret. Toutes les formes parlent d’hélices, de sous-marins, de poissons, d’êtres humains, d’arcs, d’objets en marche, de roues, d’élan spirituel entre l’air et les vagues, des couleurs de la vie, du jaune au rouge, au bleu turquoise, au bleu du ciel, au bleu de Prusse, au gris, à l’or, au rouge vermillon, le tout gainé de noir et de blanc. Toutes les pièces redisent la même obsession, chantée différemment [dessin]. Une seule nous laisse notre place pour penser l’absence [dessin]elle dit en trois morceaux ce que taisent les autres qui en disent trop.

Haïkus par Rieira y Arago. Juste quelques traits de peinture qui affleurent le tissu bis et qui, traversés par la fulgurance du mouvement, ou de l’intention du peintre, livrent l’essentiel de son émotion. 

Absence Disparition Oubli Egarement Manque Enfouissement Extinction Anéantissement Eloignement Rupture Evanescence Ephémère Diaphane Pas de côté Engourdissement Faille Présence à soi

2016 (mardi)

Enfance berlinoise, Walter Benjamin, prêté par Samuel.

Marlen Sauvage

C’était la 8e proposition de l’atelier de François Bon, il s’agissait de retrouver trace (fictivement ou non) de quelques 27 septembre, comme l’avait fait Christa Wolf, écrivain allemande, dans Une journée ordinaire.

Maisons perdues

Les mains derrière le dos       le regard en l’air       elle doit contempler le ciel ou les oiseaux       les pieds sanglés dans des souliers de tissu       à la semelle suffisamment épaisse       pour ne plus sentir le sol et ses aspérités       ses chausse-trappes       ces boursouflures dans le ciment       des chaussures       qui l’empêchent d’anticiper       la chute       elle qui tombe si souvent       se souvient-elle de ce rideau de tissu imprimé       derrière elle       qui occultait l’entrée       de la cuisine       avec ses pompons à franges        était-ce bien la cuisine       son carrelage aux petits losanges       colorés       doux à la plante du pied       à laquelle on accédait après le palier       surélevé       bétonné de la terrasse       la terrasse       un univers      celui dont son corps se souvient le mieux     sans doute parce qu’elle y passait son temps       à rêvasser dans la poussière       et la lumière aveuglante       tout reconstituer tout        car aucun souvenir vraiment       mieux vaudrait parler      essayer au moins       de la ferme des vacances de Pâques       la longue route       sur la nationale 7        les chansons durant le trajet       sous la pluie d’avril             puis les départementales et les questions       sur l’arrivée       qu’on répétait       sans crainte alors       quand est-ce qu’on arrive       traverser les vallons       verdoyants et les prés       s’étonner de l’immobilité       des charolaises       sous le ciel gris       avant d’apercevoir       au bout du chemin gravillonné       la ferme y avait-il       un portail       oui sans aucun doute       mais où se cache-t-il dans son souvenir       seule la tonnelle       subsiste      sur l’écran de mémoire       et puis le banc       devant la porte d’entrée       elle n’entrera pas       justement        pas en ce moment       c’est l’extérieur        qu’elle fouille des yeux       sans être sûre       de son constat       le petit portail de bois       tout à droite au fond de la cour       avant le pré       mais où se trouvaient alors       le poulailler la porcherie       tout cela       elle l’imaginait devant       impossible       deux maisons se confondent       la Crêpière       en surimpression       une autre longère       pourtant        sans jamais aucune poule       ni cochon       trahison des traces       avec un escalier à la rampe de fer forgé       tout de suite        sur la gauche       de la bâtisse       je n’y entrerai pas non plus       l’abri à bois       sous l’escalier       qui évoque l’autre       encore plus ancien       de la maison d’enfance       où s’est cachée longtemps        la honte       d’avoir découvert        mais plus encore        lu       les courriers interdits       manquerait à la liste       celle-ci de maison       route de Grillon       avec sa cour et son grenadier       et l’escalier extérieur       qui mène elle ne sait où       dedans tombé dans les oubliettes      ne reste que ce cube       et son toit à deux pentes       et la rue devant       la route plutôt       où le chat noir       avait perdu la vie       bien après       la maison jaune     l’appartement de la grand-mère       dans une cour du Nord       qui rayonne encore       de sa cuisine de formica       où tout s’invente aussi       à chaque récit       à chaque tentative de remémoration       parce que les émotions       réclament de vivre encore         

Texte et photo : Marlen Sauvage

Atelier d’été de François Bon, un deuxième interstice intitulé « A la recherche des maisons perdues », avant d’autres propositions… Les textes des autres participants sont .

Introspection du moment

Le fauteuil opportun où j’ai terminé l’écriture de cette proposition, dans une rue de Nyons, par un ciel bien blanc…

Née dans la marge ; entre deux avortements ; sans désir ; sans prénom ; enfin nommée ; dans le souvenir d’un pays ; d’une autre femme ; découvert ; des dizaines d’années plus tard ; ahurie ; mon numéro d’arrivée ; dans une clinique allemande ; ce jour-là ; cette année-là ? ; numéro diabolique ; m’en suis effrayée ; et puis en ai ri ; me suis voulue gars ; plutôt que fille ; pour plaire ; jouer au bras de fer ; gagné souvent ; fumé la pipe et la gitane maïs ; déplacé les meubles ; attendu un compliment ; pour pouvoir m’aimer ; expérimenté l’échec ; dès mon plus jeune âge ; garçon attendu ; après la première fille ; ai fui ; mon patronyme ; enchaîné mes vies ; villes ; amours ; sans déni ; sans oubli ; mais vécu ; volcan passionné ; traversé le sud le nord l’est l’ouest ; arpenté les montagnes usées ; les plus arrogantes ; les vallons ; les surplombs et les combes ; survolé  mers ; océans ; n’ai rien choisi, longtemps ; m’en suis allée ; au gré des rencontres ; m’adaptant ; me liant ; me déliant ;  construit trois maisons ; en ai aimé bien d’autres ; écouté en boucle ; lovée dans le canapé ; « le vilain petit canard » ; offert pour mes sept ans ; rêvé ma vie ; couchée dans les blés ; sur le chemin de l’église ; le long de la rivière ; perchée ; en haut des arbres ; tôt ; les dimanches matins ; quand le monde dormait ; encore ; et que je respirais la campagne ; bu ; la poésie ; aux lèvres d’une adorée ; Neruda Aragon ; pleuré ; de rage ; de n’être pas entendue ; adolescente ; dans mes choix de vie ; alors ; bousculé les convenances ;  envoyé promener les principes ; des autres ; relevé la tête ; rencontré un regard ; un père ; pour mes enfants ; fait mes enfants ; dorloté pouponné ; nourri ; anxiété impuissance désarroi ; étudié ; travaillé ; étudié ; terrassée ; par une disparition ; puis par une autre ; les hommes ; aimés ; ne faisant que passer ; semble-t-il ; dans ma jeunesse ; résignée alors ; à ce que la mort  ; entre ; accidentellement ; dans ma vie ; de jeune maman ; repartie ; sur mon chemin ; mes enfants sous le bras ; vers d’autres maisons ; mais avant tout cela ; effrayée ; dans la chambre partagée ; sous les toits ; près d’une patiente ; crachant ses poumons ; allongée sur une planche ; en déclive ; écouté ; dans cette même chambre ; Romain Gary à la radio ; « la fidélité n’est pas une histoire de cul » ; tenté l’expérience ; raté l’expérience ; me suis souvenue qu’enfant ; déjà ; couple égalait histoire ; compliquée ; de scènes ; violentes ; jouées entre les murs ; avec retrouvailles ; déchirements ; complicité ; tendresse ; rancœurs ; frémi ; aux films de Bergman ou de Cassavetes ; été subjuguée ; devant la lumière de Vermeer ; puis par celle de Twombly ; émue ; par Alfred Wallis ; savouré ; l’austère simplicité de Morandi ; chanté ; beaucoup ; de Jacques à Léo et à Barbara ; dessiné ; photographié ; enregistré ; décrypté ; écrit ; regretté de n’être ni polyglotte ni musicienne ; ni muse ; ou si peu de temps ; trébuché ; de nombreuses fois ; sur ce parcours chaotique ; toujours ; à rebours ; et dans le désordre.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Proposition n°7 de l’atelier d’été de François Bon (Introspection sous verbe), avec les textes des auteurs et autrices ici.

il, elle, fenêtre

Heures pensives derrière les vitres du bureau lumineux à l’étage de la grande maison tristes heures longues heures lui suggérait Shakespeare alors que ce qu’elle tentait de combattre c’était davantage la langueur qui s’infiltrait à l’intérieur de son corps impuissant plutôt que la longueur du temps qui ne l’effrayait pas et l’amènerait fatalement vers la vieillesse et les cheveux gris mais la tristesse oui méditations quotidiennes devant le paysage changeant du matin au soir les ciels déchirés de janvier à décembre la course des jeunes chevreuils émergeant de la brume d’automne à l’aube pour lui rappeler ces évidences les moins partagées l’insouciance de la jeunesse sa brièveté sa beauté elle dont les souvenirs ne se paraient que d’oripeaux de longues heures à instaurer le vide pour échapper à ses rabâchages stériles sur la perte et l’absence et le manque pour retrouver un semblant de désir le goût des jours derrière sa fenêtre surplombant la vallée la clairière les bancels où l’on cultivait le seigle cent ans auparavant et les oignons et les lentilles toutes cultures délaissées pour l’herbe soumise à la dent de la brebis ce qui n’évoquait même pas les ravages du dépeuplement de ces contrées sauvages rien n’évoquait plus rien en elle à ce moment de ses cogitations car elle retournait à ses radotages et l’on pouvait se demander quelles pensées la traversaient alors que le sumac de Virginie avait tellement drageonné qu’il réclamait l’arrachage des tiges rouges et veloutées pointant à travers les fougères et qui lui feraient ombrage pouvait-elle l’ignorer ou son regard franchissait-il le visible la pierre la terre le ciel pour s’accrocher ailleurs mais où ailleurs si ce n’était sur l’envers des choses avec cette propension à s’évader finalement dès que le mal creusait son sillon trop loin en elle comme lorsqu’enfant par la fenêtre de sa chambre elle déposait ses rêves sur la montagne pelée du Ventoux gravissant en pensée les flancs de son pas léger portée par son désir de voir l’autre côté du monde avant de retomber dans ses lectures qui l’emmenaient aussi loin que ses divagations à plat ventre sur le lit après un coup d’œil de temps en temps au miroir de l’armoire s’interpellant s’invectivant se défiant ou sur la vitre de la chambre de l’internat les matins d’hiver dessinant des points d’interrogation quant à l’avenir qui l’attendait cherchant dans les nuages et le vol des oiseaux et même des avions haut dans le ciel les signes de son futur interprétant une traînée blanche comme on décrypte les traces laissées par le marc de café se rendant à ses propres codes érigés en verdicts auxquels sans arrêt la vie la ramènerait prophéties auto-réalisatrices derrière les vitres d’une voiture après l’accident du mois d’août ou celles d’une chambre d’hôtel à Blois quand le cauchemar avait succédé au son et lumières du château de la veille ou par la grille d’une porte ouvrant pourtant sur un jardin quand un paysage succèderait à un paysage et des bras à des bras et une voix à une voix sans qu’elle en retienne la saveur ni l’écho parce que tout se déroulait derrière la vitre sans elle et qu’elle assistait interdite à une vie dénuée de sens à laquelle elle ne pouvait plus appartenir observant le monde jouer à l’amour ou à la guerre en sauvant les apparences un monde derrière la vitre d’où sourdaient le mensonge la facilité la futilité la vanité tout ce qu’elle avait perçu déjà deviné réfugiée dans la cabine transparente où elle avait surpris enfant le baiser volé résigné accordé mais c’était aussi bien avant quand à travers le verre à facettes de la porte vitrée de la cuisine elle avait saisi toute la lassitude des gestes du père nu devant une bassine pour sa toilette du soir lisant dans son dos fatigué le poids des souvenirs impartageables

Texte et photo : Marlen Sauvage


La proposition n°6 de l’atelier d’été de François Bon est ici. Les autres textes sont ici.

Nuit d’écriture sur le mont Lozère

Ecrire une nuit et un jour sur le mont Lozère, c’était le défi que nous nous étions lancé avec le groupe de Florac un matin froid de février. Le thème « La nuit et l’intime » n’emporta d’abord pas l’unanimité mais les affinités firent le reste et c’est bien dix participant.e.s que j’accueillis avec mon hôtesse, Mireille, dans le magique hameau du Cros en cette fin de mai.

Les genêts avaient certes envahi la nature, l’enveloppant de leur parfum suave, signature du début de l’été, mais les soirées fraîches encore demandaient la chaleur d’une cheminée. C’est là que Mireille et Francis installèrent le chaudron pour la soupe du soir (entre autres agapes), dans l’ancienne étable à la grande mangeoire.

En attendant l’arrivée du groupe, mon hôtesse m’invita à visiter les alentours, perchée à l’arrière d’un quad. La pilote, c’est elle !

Et nous voilà parties, rebroussant chemin devant un troupeau de vachettes rousses aux jolis yeux maquillés venues à notre rencontre, et empruntant la piste qui surplombe les combes et permet d’admirer en contrebas moulins, granges, habitations. Et l’imposante minéralité de cette nature étourdie de bleu.

Les barrières de bois ouvrent sur des chemins d’écriture… tout ce qui traverse l’esprit, se chevauche, s’embrase, à l’arrière du quad… et que je ne retiendrai pas.

Je crois me souvenir qu’il s’agit d’un frêne double, « une rareté », me dit Mireille… Je le salue sans l’enlacer, le lieu est habité…

Après avoir écrit sur les sols, j’écrirais volontiers sur les toits…

Un moulin à céréales en bordure du chemin…

Et des ruines à rebâtir disséminées sur le territoire… Il émane quelque chose de la largeur des murs, de la profondeur des pierres, de leur agencement, du défi lancé au temps par les hommes qui s’installèrent ici.

Une ancienne école aux larges fenêtres…

Et c’est de nouveau la piste sèche et cahotante que nous suivons, moi accrochée comme je le peux à l’arrière, ma conductrice cheveux au vent, libre comme l’air !

La pierre à laine… où l’on venait battre les peaux de mouton si mes souvenirs sont corrects.

La soupe de Mireille… divine… un mélange d’herbes locales, ramassées dans les prés, de légumes frais, avec une tranche de poitrine de porc, un régal que nous avons dégusté tard dans la soirée, après l’apéro qu’accompagnaient les premières propositions d’écriture.

Et l’atelier traversa la nuit de 19 h jusqu’à 5 h du matin pour reprendre le lendemain
de 11 h à 14 h… Des extraits de textes écrits cette nuit-là suivront sur ce blog.

Photos : Marlen Sauvage

« L’alphabet des oubliés »…

Il y a trois semaines, je participais à un atelier d’écriture avec Patrick Laupin, en Haute-Provence, près de Manosque. Le lieu est splendide, le temps jouait sa partie, je découvrais le groupe avec lequel j’allais passer un court week-end à la recherche des mots qui répondraient à l’élan qu’impulse Patrick dans ces rencontres. Je ne trouvais rien que des larmes à partager, autour de mots bien pauvres, mais plus tard, au fond de moi, a surgi une joie intense, comment vous dire ?, un nœud de joie attendait là, qui s’est défait à la relecture des textes des autres, au souvenir de leur regard. Depuis, plusieurs m’ont écrit leur propre découverte et de quelle empreinte cet atelier a marqué leurs jours.

Le gîte de Chanteoiseau
Le beau désordre de la pensée ou les livres de Patrick durant l’atelier

“Il faut que la sensation surgisse et retrouve le goût du corps perdu des choses. Qu’elle se passionne pour l’obstacle. Moment pivot où l’écoute se retourne dans le second tympan et se penche sur le corps de ceux qui ressentent, de ceux qui écoutent autre chose qu’eux-mêmes. Lorsqu’on touche à ce point vide, la narration commence. On commence à prendre au sérieux le tissu du texte dont on est nous-même la divinité close, l’usure et l’effet d’altération. Je me dis que dans l’atelier, je sers peut-être un peu à ça? Tout seul on se fige plus vite entre soi et soi, on se perd entre le dicible et le corps qui pulse.”

“Une sensation pérenne plane entre création et décréation, c’est un lieu flagrant entre l’autorité souveraine du sens et son envers dénué de formes, sa ruine, ses orages, c’est la même chose mais à l’envers. Quand le vide et le rien entrent en scène, le contact avec l’inassimilable recrée l’état vécu du corps.
Nous retrouvons le sens et la suite quand nous renouons le fil fragmenté de la notion, vaste fresque initiale qui a sa source dans le mystère presque perdu des correspondances d’un don qui précède le langage. Un alphabet des oubliés, une épopée ou une chanson de geste de la parole. « Garder la mémoire signifie méditer l’oubli. » « Il faut se souvenir de ceux qui oublient où mène le chemin. » On a beau faire on ne sait pas quelle est la chose séparée dans l’art qui fait la chose d’art.”

Citations extraites du livre de Patrick Laupin, Le Rien qui précède, ed. Gros Textes, collection la petite porte, 2019.

Avec une préface de Marion Lafage qui éclaire sur la « grande leçon du Rien qui précède »

MS

Mon œil ! (3)

Commencé il y a quelques jours, le défi que lance #Karen Ward une ou deux fois par an pendant une dizaine de jours – #MyCuriousEyes. Il s’agit donc, sur un thème donné, d’ouvrir les yeux autour de soi et de publier une photo et une seule illustrant le thème. Plus de deux cents participants cette année. En léger différé donc, mes réponses à cette 6e saison… JOUR 3 avec une citation de Tuli Kupferberg comme déclencheur potentiel ! Motif.

Texte et photos : Marlen Sauvage