Mon œil ! (3)

Commencé il y a quelques jours, le défi que lance #Karen Ward une ou deux fois par an pendant une dizaine de jours – #MyCuriousEyes. Il s’agit donc, sur un thème donné, d’ouvrir les yeux autour de soi et de publier une photo et une seule illustrant le thème. Plus de deux cents participants cette année. En léger différé donc, mes réponses à cette 6e saison… JOUR 3 avec une citation de Tuli Kupferberg comme déclencheur potentiel ! Motif.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Faut-il faire place nette dans sa maison ?, Liliane Paffoni


Ranger, trier, jeter le superflu, ne garder que l’indispensable.  Se délester pour être libre. Délestons-nous. Devenons légers, si légers que nous deviendrons invisibles. Nous le sommes déjà invisibles. On se croise, je dirais plutôt,  on se décroise. Ce mot n’existe pas, je crois. Je l’invente. Je le rajoute à ma liste. Pas bien ça,  ma fille, tu sais que tu dois te délester et toi, tu inventes un mot nouveau. Donc on se décroise c’est-à-dire qu’on se déleste de belles pratiques : se dire bonjour, se serrer la main, se sourire se parler… A la ville comme à la campagne, qui connaît son voisin ? Aux faits divers, rapportés quotidiennement, on entend des témoignages : jamais on aurait pu imaginer que, qui aurait cru, qui aurait pu penser…et cela n’en finit plus. Les gens se sont tant délestés. On ne les voit plus. Ils errent comme des fantômes. Parfois, on les oublie : sur une aire d’autoroute, au fond d’un car, à l’école… Pire parfois, ils meurent tout seuls chez eux. Les voisins n’ont rien remarqué, rien vu, rien entendu. Si l’odeur ! Trop tard. D’ailleurs n’a-t-on pas inventé la fête des voisins ? C’est quand même incroyable cette invention. Une fois par an, les voisins se réunissent, mangent et boivent ensemble, s’amusent, enfin ils essaient. Et quand la fête est finie, chacun rentre chez soi, tire la porte. Et la place redevient nette.

Texte : Liliane Paffoni
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.
Photo : Marlen Sauvage


Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Majestic, par Liliane Paffoni

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Minuit sonnait quand j’arrêtai la voiture devant le Majestic. Il tombait des hallebardes et je pensais immédiatement à la chanson de Reggiani : « à l’arrière-saison, il y avait des lézardes aux toits de nos maisons… ». Des lézardes, il y en avait dans notre vie, dans nos cœurs. Les pavés scintillaient sous la pluie et la lumière du néon bleu clignotait : Majestic, Majestic. Quel nom ridicule pour ce café chaleureux. Le nom évoquait plus un palace de la riviera avec palmiers et voitures de luxe. C’était bien son idée de baptiser cet endroit le Majestic, lui et ses idées de grandeur prétentieuses. Derrière les portes vitrées, je distinguais les silhouettes des derniers clients. Je n’avais aucune envie d’entrer. J’imaginais déjà notre conversation où il  ne m’écouterait pas de toute façon, parlant, parlant à perdre haleine, pérorant, s’écoutant et me regardant avec son petit air condescendant. Au téléphone, il m’avait dit : « Tu reviendras, tu es toujours revenue. Je t’attends ce soir vers minuit au Majestic. » J’avais tant aimé cet endroit. Le charme désuet du lieu, les boiseries anciennes, les fauteuils profonds. Le coup de foudre avait été immédiat. Bien sûr, il y avait eu des travaux et je n’avais pas ménagé ma peine, lui non plus. Après six mois de travaux, nous avions ouvert. Le succès avait été immédiat. On organisait des soirées à thèmes : poésie, théâtre, musique, lectures autour d’un livre. Les jours, les semaines, les mois avaient défilé si vite. Est-ce pour cela que je n’avais rien vu, emportée par l’enthousiasme de réaliser quelque chose qui nous convenait ? Je m’approchai de la vitrine. Il était là derrière le bar, la  serviette blanche, jetée négligemment sur l’épaule, souriant, sa mèche rebelle barrant son front à peine ridé. Mon cœur se serra. Et si je pardonnais ? Je reculai comme brûlée par cette pensée. Tiens bon. J’approchai à nouveau. Il jetait des regards inquiets à sa montre, surveillait la porte d’entrée. Pourvu qu’il ne sorte pas ! Je restais là, le nez collé à la vitre, prostrée. Le froid s’enroulait autour de mon corps, la pluie allait me faire disparaître. Soudain, je sentis une pression sur l’épaule. Je me retournai. Un homme me souriait. Il me tendit un mouchoir et désignant un groupe de trois personnes, il me dit : « Nous, bien sûr, la gaieté nous est facile, nos valises sont faites, nous partons demain. »

Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Trop loin, peut-être, par Chrystel C.

Photo : ©Marlen Sauvage

Soixante-cinq jours qu’il la séquestrait là, comme un animal. Il passait une ou deux fois par jour pour lui changer son eau ou bien lui déposer quelques restes de nourriture séchée. Elle ne savait plus très bien comment cela était arrivé, comment les choses avaient tourné sans qu’elle n’y prît garde. Au début, tout se passait plutôt bien, il était amoureux, elle en faisait ce qu’elle voulait. Elle l’avait convaincu de placer sa mère dans une maison de retraite, prétextant qu’ainsi, elle serait mieux soignée. Dix mois avec elle à la maison avaient été de trop ! Elle ne la supportait plus, elle avait pourtant essayé plusieurs fois d’abréger ses souffrances en s’emmêlant les pinceaux dans la posologie des dizaines de cachets qu’elle lui administrait chaque jour mais la vieille, coriace, avait toujours résisté. Bon, une fois ce problème réglé, il y avait eu celui de son travail. Il travaillait trop à son goût et puis, elle avait besoin de lui, besoin qu’il soit là, à ses côtés, à prendre soin d’elle. Alors elle avait simulé une dépression nerveuse carabinée, feignant la tentative de suicide à chacun de ses départs. Il avait fini par capituler et avait posé sa démission. Il avait des réserves sur son compte en banque, elle le savait, il n’aurait qu’à puiser dedans. Là, ça avait été le meilleur moment, l’avoir près d’elle à chaque minute du jour et de la nuit. Elle l’appelait, il accourait. Ils se faisaient livrer les courses, tout pouvait se faire par internet à présent, plus besoin de mettre le nez dehors. Même son gosse prenait le transport scolaire pour aller à l’école et pour rentrer le soir. Bon ça, ça avait été un problème plus épineux à régler. C’était peut-être là d’ailleurs que tout avait basculé, qu’il avait peut-être compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, elle avait bien joué le jeu, elle avait tenté d’être au maximum de sa gentillesse quand elle lui avait cuisiné, exprès pour lui, une belle omelette aux champignons qu’elle était allée ramasser la veille lors d’une ultime sortie en forêt, avant qu’il ne parte avec le voisin à son entraînement de football. Il lui fallait des protéines avant toute cette activité physique. Ensuite, elle avait entendu dire que le pauvre malheureux s’était effondré sur le terrain après s’être vidé de ses entrailles. Et malgré l’intervention rapide des pompiers, ils n’avaient pas pu le sauver. Grégoire ne s’en était pas remis. Toujours est-il qu’elle ne l’avait pas vu venir le jour où il l’avait attrapée par les cheveux et enchaînée comme une bête dans le sous-sol de leur maison. Elle était peut-être allée trop loin, songeait-elle en regardant les pierres grises de la voûte… 

Texte : Chrystel C.

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Faut-il couper les roses fanées ?


Un texte de Mireille Del Bianco, écrit en atelier d’écriture, à Florac, en 2018.

Photo © Marlen Sauvage, les roses rouges de la maison de Noé.

Aujourd’hui mon rosier foisonne de fleurs, mais elles se terniront, les pétales tomberont, il ne restera que le fruit : « Il faut couper les roses dès qu’elles fanent pour que refleurisse le rosier très rapidement, sinon les fruits vont épuiser l’arbuste et l’année prochaine tu n’auras pas de fleurs », me disent mes amies. Moi j’ai du mal à les couper, je préfère les laisser vivre leur vie jusqu’au bout, tout ce qui m’entoure a une vie et l’on ne peut ni répudier ni mettre au rebut ni supprimer, de quel droit peut-on savoir ce qui est bien pour la rose ? Le petit prince le savait-il vraiment ? Ne serait-ce pas ce qui nous convient qui fait que nous décidons de couper la rose ? Ne serait-ce pas que nous voulons voir la beauté de la rose et non sa déchéance, comme la belle fille de magazine svelte, de longues jambes, mince à souhait, aucun bourrelet, qui ne devrait pas enfanter, pas grossir, garder sa peau fraîche et rose, aucune ride à l’horizon. La rose avec ses feuilles flétries, jaunies, puis noircies au matin pousse ses derniers efforts sous la rosée pour protéger le fruit qui va venir après elle et qui plus tard tombera, finira par germer pour reproduire une autre vie Après les grossesses, les varices, les yeux bouffis par le manque de sommeil, les cheveux blancs, et malgré le sport pour garder les muscles fermes, les seins finissent par tomber comme des pétales flétris… Doit-on cacher les vieux ? Doit-on s’en débarrasser ? Doit-on mettre en place une IVV (interruption volontaire de vieillesse) ?

Texte : Mireille Del Bianco
Photo : Marlen Sauvage


Histoire de famille, Anne Vernhet

Photo : ©Marlen Sauvage

Tu te réjouissais depuis longtemps de cette période de fête. Tu avais tout préparé avec ton énergie et ton efficacité habituelles. Pendant deux jours, la famille serait réunie. Tes deux sœurs, leurs maris, ton vieux père, et les enfants aussi. Tu avais réussi à les convaincre, tous. Sans toi, cette famille n’existerait plus, tu le savais, et tu étais décidée à faire tout ton possible pour que ce merveilleux lien survive. Bien sûr, c’était toi qui recevais. Tu avais préparé un lit pour chacun, certains seraient un peu serrés mais néanmoins, assez confortablement installés pour une seule nuit. Tu avais prévu les repas (celui du soir, le petit-déjeuner, celui du lendemain midi), fait les courses et c’est toi qui cuisinerais. Marie, ta plus jeune sœur te proposerait probablement de l’aide mais sa maladresse t’agaçait, tu ne lui dirais pas mais tu te débrouillerais pour qu’elle ne te dérange pas trop. Au niveau finances, il y avait peu de chance que l’un d’entre eux propose de participer aux frais. Cela n’avait pas d’importance, tu avais les moyens et tu étais généreuse. Encore une de tes qualités. Le repas du soir fut joyeux et bruyant. L’alcool aidant, les conversations allaient bon train. Aldo, ton beau-frère, le mari d’Hélène, ton autre sœur, t’a encore taquinée sur ton célibat qui s’éternisait après le départ, ou plutôt la fuite, de Sébastien ton ex-mari. Tu as réussi à sourire, c’est vrai, tu sais plaisanter. A la fin de la soirée, tu as pris Hélène en aparté. Tu as pris ton air grave qui annonce les mauvaises nouvelles. Tu lui as montré les photos d’Aldo avec la jeune employée du pressing. Tu ne lui as pas dit que tu les avais retouchées pour qu’il n’y ait pas de doutes sur la nature de leur  relation. Ce n’était pas tricher, tu l’avais vu dans ses yeux que cet homme était un menteur, il faut savoir ajuster la réalité à ta vérité. Ensuite, tu as pris Hélène dans tes bras et tu l’as consolée, tu lui as assuré que tu serais toujours là pour elle. Aldo a dû faire ses valises. Quand tu as croisé ton père le lendemain matin à la table du petit-déjeuner, il te regardait d’un air bizarre. Cela t’a remis en mémoire le jour où tu l’avais supplié de rester avec toi pendant que Marguerite, sa nouvelle femme, allait à la pharmacie te chercher un traitement contre cet étrange malaise. Marguerite n’est jamais revenue. L’accident qu’elle a eu ce jour là, suite à la défaillance des freins de sa voiture, lui fut fatal. Dans ce regard, tu as compris qu’il savait. Il savait que la famille, c’était toi.

Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.


Visage de voleuse, Aline Leaunes

Un ciel bleu, des fleurs plein les jardins, une journée de printemps où la joie de vivre est offerte. Elle chante, elle danse, elle déclame la dernière récitation apprise à l’école. Elle voit bien l’agitation inhabituelle au bout de l’impasse. Antonio vocifère comme un fou, sa femme Margarita sur ses talons se lamente en levant les bras au ciel et Maria la grand-mère, interpelle, interroge, menace tous ceux qui passent à portée de main. Louise, elle toujours danse et chante,  éclaboussée de joie, de bonheur d’être en vacances, regarde tout ce charivari  avec le sourire. Soudain, comme une explosion, comme une tornade, sa mère s’abat sur elle, l’invective, s’égosille, s’époumone, l’interroge  : c’est toi dis c’est toi qui a volé l’argent d’Antonio ? Le souffle coupé, la voix qui tremble, elle répond : non c’est pas moi ! Un c’est pas moi fragile que sa mère n’entend pas. Oui c’est toi je le vois sur ton visage, c’est toi la voleuse, donne-moi cet argent, je dirai que je l’ai trouvé sur le banc du parc. Louise dans son coin se rapetisse, se recroqueville, pleure en silence, elle a peur, elle ne comprend pas. Plus tard… beaucoup plus tard elle aura honte… honte d’avoir été accusée par sa mère, mais pourquoi ? elle était juste heureuse, elle chantait, elle dansait c’était les vacances. Pourquoi sa mère, sa mère chérie avait-elle pensé un seul instant qu’elle, Louise, sa fille, avait volé l’argent d’Antonio, et que cela se voyait sur son visage ? Les voleurs ont ils le visage du bonheur et de la joie ? Longtemps longtemps la blessure de cette accusation l’a poursuivie, une blessure dont la cicatrice est encore parfois visible.

Texte : Aline Leaunes (extrait d’un atelier d’écriture à Florac, 2018)
Photo : Marlen Sauvage














Souvenirs ténus, par M. Fraissinet

©marc-guerra-ateliers-du-deluge

Ils étaient debout devant le bassin, il m’a pris par la main puis m’a soulevée dans ses bras feignant de me jeter dans l’eau, j’entendais et hop et hop ; mes cris dans la nuit, ma mère se lève, je vois une tête d’homme nager dans une bassine de sang, nuit de peurs et de cauchemars ; un fauteuil que le coiffeur manipule. ses ciseaux derrière mes oreilles, les lames qui claquent, mes mains prisonnières du tablier qui me recouvre ; odeur du bois, tous les outils de sabotier, les sabots qui naissent de ce bois, le froid de l’atelier ; ma mère, une casserole de lait bouillant, mon beau tablier tâché, le dos cuisant de douleur ; trois hommes en costume noir, une traction noire, mon épaule contre la portière, ma sœur sur la route, cris de peur et de panique ; un beuglement de vache, pas de vache, un trou béant ; l’inspecteur dans la salle de classe, un homme grand, qui regarde mon cahier, le temps est long ; elle me parle de Dieu et de Jésus, elle me dit qu’il viendra sur terre pour nous juger, il doit être si vieux, l’enfant que je suis devant l’irréel ; un bruit de klaxon pendant la sieste, un bruit de porte qui s’ouvre, puis celle d’un placard, le bruit d’un moteur qui démarre, à quatre heures nous aurons des croissants ; l’odeur du levain, les manches retroussées du tablier de la grand-mère, les pâtons, le bois dans le four ; mon père, chemise déchirée, poitrine rougie, le moulin, tout arrêter, première approche du danger et de l’accident ; l’observatoire de l’Aigoual, au loin la ligne argentée de la mer, voir au-delà des montagnes, sortir de l’espace réduit.

Texte : Monique Fraissinet (extrait d’un atelier d’écriture à Florac)
Photo : M. Guerra

Carnet des jours (32)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mars 2018
Première semaine. LE déménagement en vue. Le dos qui tiraille, les nuits sans sommeil, pour le jour J, après avoir mobilisé la famille A., me retrouver handicapée par un lumbago. Qu’à cela ne tienne, les camions sont loués, en route à 6 h du mat’ pour les Cévennes où j’assiste au déplacement des cartons, des meubles, des plantes, allongée dans une couverture, shootée à je ne sais plus quel médicament… et la matinée passe ainsi entre deux états. Quitter une vie pour on ne sait trop laquelle, dans le coma.

Deuxième semaine. Report de la signature de la vente. L’angoisse jusqu’au bout de ne pas vendre quand je me suis engagée ailleurs. Ne pas avoir été capable de tout larguer, de me départir des livres, des meubles, de la vaisselle, puisque j’emporte si peu. Une vie dans 20 ou 30 m3… Ne te plains pas, d’autres n’ont rien. Mais justement. Un sac à dos, j’en rêvais. L’occasion ratée. Six mois au Québec. Six mois à La Réunion. Pas le cran. Je me déteste. Et puis je me rassure. Besoin de murs autour de moi. Je vieillis.

Troisième semaine. Je dois y retourner. Nous signerons le 24 pour finir. Nettoyer la maison, emporter les derniers cartons, décrocher une barre de rideaux, un cadre… Fourrer un bric-à-brac encore énorme dans le coffre de la voiture. Heureusement E. et P. m’ont accueillie dans leur maison chaleureuse qui surplombe celle-ci. Le matin de la signature, je filme leur jardin, la châtaigneraie, le vol des oiseaux, la toiture de la maison de Noé, le temps est clair. Finissons-en.

Dernière semaine. Toujours les séances de kiné pour les séquelles de l’accident d’août dernier. Une bonne âme m’instruisait encore du pourquoi de cet accident de genou, « je » « nous »… Un autre l’explique par mon prénom, Gérard Athias est passé par là… Heureusement, un atelier un mardi sur deux. Mon oxygène. J’apprends par A.  la mort de Lucie le 30, 92 ans, à peine avait-elle quitté son havre monastirien pour Marseille. J’ai son écriture dans mon agenda où j’ai indiqué entre parenthèses (sœur libanaise rencontrée le 25/12/2017 à Monastir). Je me souviens de cette rencontre, de ses au revoir répétés, quand à la troisième fois, en m’embrassant, elle me disait ses prothèses de hanches et de genoux, « je n’ai plus rien en haut » en montrant sa poitrine absente et « j’ai un cancer de l’œil droit, mais debout grâce au Seigneur. » J’avais admiré cette foi. Comme il faut fêter la vie, nous allons dîner à la Charrette Bleue pour l’anniversaire de A., avec B. et P. après une montée vers le saint Laurent et les vautours.

NB : Notes de mémoire. Et aucune photo. Tout était dans l’iPad volé.