L’œil d’Artaud

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« L’œil d’Artaud, ce n’est pas un regard curieux ou serein, comme on peut en voir sur les portraits, genre classique de histoire de la peinture : la minutie de Corneille de Lyon, le rayonnement des tronches rubicondes de Frans Hals ou les autoportraits anxieux et curieux du vieillissement de Rembrandt.
Est-ce un portrait que nous livre ici Ernest Pignon-Ernest ?
L’idée n’est pas de reproduire au plus près le visage tourmenté d’Artaud. Il s’agit d’une évocation des tourbillons de l’âme. Comment peindre l’âme ?
Ernest Pignon-Ernest  y parvient grâce à ce mouvement des lignes, mélanges de gris et de blanc, de noir et de gris, qui tournoient tout autour des traits dévastés du modèle, saisi dans un moment de folie et qui nous ramène invariablement vers le vrai propos du peintre ; l’œil d’Artaud.
Ernest Pignon-Ernest a ceci de caractéristique qu’il s’inscrit à la fois dans la grande tradition du dessin par la précision des traits, la qualité du détail, le mouvement de l’expression de ses modèles, dans l’instant d’une situation qu’il choisit avec soin. Ses œuvres, jetées à même le mur, dans des lieux de passage, jaillissent à la figure des passants, comme d’insolites provocations : rue de Naples, cabines téléphoniques, townships sud-africaines, Ernest Pignon-Ernest ne cherche pas seulement à reproduire une réalité, il interpelle en permanence le promeneur par un sujet en mouvement dont il saisit l’essentiel du moment de sa vie.
Ici, c’est l’œil d’Artaud, tourmenté, inquiet, perçant comme une pointe d’acier qui nous dit à la fois son angoisse et l’expose. Le portrait d’Artaud, c’est l’évocation d’un homme près de la mort, décharné et réduit par sa déchéance physique à ce qui reste quand tout est parti, le regard, seule parcelle de vie intacte, subsistant dans une face détruite par la folie.
Les dessins d’Ernest Pignon-Ernest ne sont pas beaux, bien faits, ou intéressants. Ils nous ramènent à ce propos majeur de l’existence de chacun, la misère, la mystique, la folie. Instant saisi au vol par un peintre d’abord engagé dans son époque, préoccupé d’exprimer les tourments de l’Homme, les drames de son temps.
L’œil d’Artaud nous dit tout cela, à la fois : le dessin de ce grand artiste et l’incapacité du monde à lui assigner une place dans la société. La mort est proche, parfois rappelée par la forme d’un crâne posé près du regard, dans la grande tradition des vanités, trait à peine esquissé, tant l’œil d’Artaud suffit à nous dire l’essentiel. »

Jérôme Clément, in Face aux murs, Ernest Pignon-Ernest
©Delpire Editeur, 2010. Nouvelle édition revue et augmentée ©Libella, Paris, 2018.

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Photos : M. Sauvage

 

Tempête dans une vie

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Pour toi, Eric

« La radiothérapie s’est étalée sur quatre semaines, en juillet. J’avais eu un mois et demi pour me remettre de l’opération. Mon cou était toujours prisonnier de sa minerve. Les nuits étaient difficiles. Mais les douleurs s’estompaient peu à peu et j’étais plus mobile. Je profitais du calme de la maison pour graver sur le papier de nouvelles histoires. J’étais un survivant. Mille projets explosaient dans ma tête. J’avais plusieurs romans à écrire, deux recueils de nouvelles à terminer et un disque de chansons à enregistrer. Je ne voulais plus les remettre à plus tard. Je voulais les réaliser rapidement. Le temps était mon ennemi.

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, paraît-il. Je n’en suis pas persuadé. Cette épreuve ne m’a pas amélioré. Elle ne m’a pas rendu plus fort.

Ce qui ne m’a pas tué m’a seulement rendu plus pressé. »

©Olivier Martinelli, L’Homme de miel, ©Christophe Lucquin Editeur, 2017

 

Photo : Marlen Sauvage

Le désir d’une vie sauvage

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« La cosmose, se fondre dans la nature, est une expérience de fusion du soi dans le monde des éléments et de communauté des êtres de nature : le moi ne résiste plus à la pénétration du monde en lui. La perméabilité de la peau rejoint la porosité du monde. Le corps devient le monde comme dans le bronzage, le plein air, l’hivernage, l’enfouissement, la spéléologie… Autant de techniques de cosmose pour décider de la limite du corps vécu face aux épreuves traversées par le corps vivant. L’abandon dans l’autre, dans l’élément, dans le monde, est une passivité mondaine du corps dans laquelle le monde m’éprouve. Le monde est une épreuve de l’autre en soi, moins selon un rapport de force supposé que comme acceptation du cosmos en tant qu’une part de moi-même, une cosmos-pathie. L’abandon dans le silence de la nature comme renonciation à soi dans l’embrassement du monde. Après trois années d’enfermement forcé au Liban comme otage, Jean-Paul Kauffmann concède avoir aujourd’hui besoin d’être confronté à l’immensité de la nature, besoin de la démesure de ce paysage, ponctué par des vides au milieu des pinèdes mais jamais borné« .

Bernard Andrieu, philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes – Le désir d’une vie sauvage : vers la cosmose
Extrait d’un article publié dans 303 arts recherches, créations « Sauvage », n° 153.

Construire une ville… – livres enfuis

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Tout me racontait un univers désiré, côtoyé peut-être en rêve, à moins que ce ne fut dans l’enfance, ce que l’on perçoit d’un pays, d’une ville, d’une maison qui resurgissait à la lecture, écho réveillé de sons disparus, d’une atmosphère languide, de noms étrangers aux sonorités caressantes, d’espaces couleur de sable où l’immobilité n’était qu’un leurre, d’où le chaos pouvait jaillir sournoisement ; de ciels bouleversés par un regard, une réminiscence ; de ruelles vides hantées par une présence, une énigme qu’on ne résoudra pas ; du dépaysement, du désarroi du personnage dont je partageais l’ambition, la curiosité, les élans passionnés, la mélancolie ; des individus au langage ambigu qui refaisaient surface, portés par les mots d’un auteur aimé mais inconnu, et dont les visages s’effaçaient à l’instant qu’on croyait les revoir ; ces situations  glauques où s’insinuait le pire quand on croyait à l’instant même vivre le meilleur ; tout m’attachait aux rêves d’un autre comme si vivre véritablement c’était cela, vivre par procuration. 

Un territoire d’affinités, un village, des champs et des églises, les images que déroulent les mots d’un autre, une histoire dont on ne saura pas à quoi elle appartient, au rêve ou à la fiction, et où l’on déambule troué de questions sans réponse comme l’épouvantail d’un jardin soumis aux jets de pierres incessants des enfants, car c’est l’enfance encore qui vient hanter la route, qui  houspille les souvenirs, qui trimballe ses odeurs, ses peurs et ses merveilles. Cette étrange impression que nos routes mènent au même endroit du passé, que cette histoire est la nôtre au bout du compte, et les rues, et la route circonscrivent une ville intérieure, ancrée quelque part, et des maisons sans adresse, peuplées de fantômes, que l’on regarde s’écrire sur l’écran d’un ordinateur.

Au hasard de maisons et de villes enracinées dans le rêve et la réalité, s’attachent des réminiscences encapsulées dans des façades, des ruelles, des porches, des cimetières, des paysages. La pensée vagabonde à travers l’épaisseur du temps, de l’enfance ou de l’avant-enfance jusqu’à aujourd’hui, une route, longue, chemine de la première adresse à la dernière – la dernière ? –, d’un pays à un autre, d’une sereine solitude carrée à une ville-vie, mouvante, aux trottoirs délabrés. Dans cette succession de maisons-villes traversées où l’on n’a pas suffisamment vécu, pas assez longtemps pour ouvrir sa mémoire et croire à ce qu’elle nous raconte, émerge la frustration de ne pas être, de ne pas exister, de ne pas « habiter », de ne garder aucune empreinte vraie d’un lieu, d’être dans un entre-deux toujours. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Images d’un jour (2)

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Des migrants affolés
Débarquent sur la plage
Sous les cris des vacanciers
Ils escaladent la montagne jaune
Devant eux
Courent fuient
Les autres hurlent
En maillot de bain
Les pourchassent de leurs rires
Tonitruants
Dans l’Espagne en vacances
Et combien de pays
Continuer à nager
Dans des mers étales

Texte et photo : Marlen Sauvage

 

Construire une ville… – Limite

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Trois taxis jaunes dans un mouchoir de poche, à quelques mètres de distance les uns des autres, deux foncent dans l’avenue, le troisième attend son client sous un eucalyptus à l’angle d’une rue ; le client court, il a surgi de l’immeuble grand standing d’en face, à la façade d’un blanc pétant, aux baies vitrées fumées renvoyant l’image immobile d’un ciel bleu dur sans nuage. Instantané mouvant dans cette chaleur muette qui estampille les paysages d’ici d’une empreinte d’éternité. Aux abords de la ville, avant la longue artère plantée de palmiers, des trottoirs délabrés hébergent des échoppes indéfinissables où la ferraille rouillée côtoie des bidons de plastique, des containers verts pour les poubelles domestiques, des abris de fortune, bâches fixées sur des piquets branlants… On a quitté il y a peu les bords de route ensablés où pointent de petits monticules de sel, loin pourtant après les salines de Sahline… Face à l’immeuble blanc, un autre en construction, même hauteur mais de briques orange, les trois étages supérieurs ne comportent encore aucune cloison, le ciel bleu passe à travers, c’est comme un pochoir dans le paysage, on aurait plaqués là les étages sans cloison et on aurait coulé de la peinture bleue dans les vides. On construit et pourtant il y a si longtemps que tout s’est arrêté. Il faut une bonne dose d’optimisme pour ne pas laisser libre cours au délabrement de la pensée. La terre est maussade au pied des palmiers, brume jaune pulvérulente, semée de bouquets d’herbes rases, anémiques, qui se pressent au bas des troncs, à l’ombre des branches quand le soleil le veut bien. Sur le trottoir, un homme assis sur un pneu examine le bas de caisse de la voiture devant lui, surélevée sur un cric. Il a le regard fixe. Mauvais présage. Il a laissé sa chaise déglinguée adossée contre le mur du garage derrière lui ; par habitude, l’auvent de tôle ondulée ne le protège pas du soleil de treize heures ni de la pesanteur de l’air.

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Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Chantier

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Monastir, 1956 – DR

Cimetière marin Sidi El Mezri, à l’ouest de la Grande Mosquée. Des sépultures à perte de vue, les plus basses délimitées par les herbes sèches fatiguées de les protéger de la canicule ou de les retenir à fleur de terre, certaines immaculées sous le plomb du ciel, d’autres calligraphiées de rouge, noir, vert ; dalles s’irisant au couchant de veines orangées, aux coupelles d’eau reflétant un morceau de nuage – on dit que les oiseaux viennent s’y désaltérer et les anges aussi – ; tombes érodées par le sel et le temps, tournées vers la qibla et la mer, surplombant à peine les allées sablonneuses, blondes ; cachées par le Ribat majestueux, les remparts de la médina, l’alignement verdoyant des arbres le long de la plage avant l’anse elliptique de la baie que ne referme pas encore sur sa gauche l’île El Ghedamsi, ; dernières demeures caressées par le vent et l’air marin, que souillent parfois les goélands railleurs, rincées par les pluies, effleurées par les doigts errants des vieux Monastiriens venus saluer les leurs. Années 50. Les morts dorment tranquilles. Jusqu’à ce que débarquent les pelleteuses, les grues, les camions-bennes, que s’entassent des tonnes de gravats, que l’on déplace à quelques mètres de leur ancestral ancrage les tombes encastrées dans le sol depuis des dizaines d’années ; sépultures secouées ou finalement abandonnées sous six mille mètres carrés de ce qui sera l’allée principale menant au mausolée du Combattant suprême. Devant les yeux émerveillés des touristes, une esplanade de deux cents mètres sur trente mètres d’arabesques blanches et roses guide leurs pas jusqu’à l’édifice somptueux au dôme doré, encadré de deux minarets qui s’élancent vers le ciel.

Texte et photo (ci-dessous) : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

 

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Construire une ville… – Jamais dire jamais

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(la proposition de François Bon : en adieu à Cendrars, depuis son texte programmatique “le roman que je n’ai jamais écrit”, 10 à 15 titres ou résumés en 2 lignes de livres possibles (ou pas) sur la ville dont vous parlez.

Le fantôme du Baron des Adrets (recueil de micro-fictions)
La maison de l’enfance dont il est question ici appartint, dit la légende, au baron des Adrets (XVIe siècle) qui y prenait ses quartiers après ses razzias dans la région. Chaque micro-fiction revisite la légende à travers ses prolongements dans l’imaginaire de la narratrice pour construire celle même de la maison.

La Gentone, une maison, une ville (récit)

La ferme de Marguerite (nouvelle)

L’étoile du sud (fragments poétiques)
Une déambulation nostalgique et poétique dans les villes d’une vie, d’Arzew à Monastir, en passant par Marburg, Coblence, Marrakech, Ouarzazate, Saïgon, Hanoï…

Peur dans la ville (nouvelle)

Monastir, les brisants (fragments poétiques)
Autour du promontoire de la Kahlia, dans le grondement des vagues, on croise le regard d’Isabelle Eberhardt à Monastir qu’elle ne fit que traverser. Quid aujourd’hui de la vieille ville et du port « moderne » de ses Notes de route ? 

Les yeux dans la toile (nouvelle)
Quand l’histoire commence, le peintre vient de disparaître sous les yeux de son public. Après l’effarement, force est de constater que le tableau raconte cette fin.

D’autres clichés d’Irlande pour Monsieur Kahn (récit)

Le masque du requin (roman)

La lecture ou la vie (roman)
Dans une benne à ordures, un étudiant trouve un lot de livres en français parmi lesquels les Confessions de saint Augustin et Les Essais de Montaigne… Il tente de retrouver le propriétaire de ces livres dans un quartier noyauté par les fondamentalistes.

L’oreille de la zaouia (roman)
Dans une zaouia délabrée mais encore habitée, un marabout, mort depuis plus d’un siècle, interpelle les vivants quant à leur existence dépravée. La seule à l’entendre est une petite fille de sept ans, qui vit ici avec sa famille.

Zoufris (fiction)
Un lanceur d’alerte dénonce la corruption dans un pays qui se réclame de la démocratie.  Parcours d’un idéaliste confronté à un système pernicieux et voyou. « Zoufri » qui vient du mot français « ouvrier », signifie aussi « brigand, voyou »…

La mobylette de Nabil (roman)
Les pérégrinations d’une mobylette volée, de Tunis à Gafsa jusqu’aux îles Kerkenna ou un voyage dans l’épaisseur d’un pays et de sa société cosmopolite. Abandonnée là par son dernier « propriétaire », Nabil, parti pour Lampedusa…

La datte et le figuier (roman)
Souvenirs d’une enfance condamnée au nomadisme, parce qu’un père militaire et une mère voyageuse… Et comment on ne se défait pas de cette façon de vivre.

Une valise à la main (anticipation)
Regards croisés de cinq femmes qui furent indépendantes, coachs, cheffe d’entreprise,  étudiantes libres, avant l’islamisation de la Tunisie. 

Un retour en questions (roman)
Rentré dans son pays après cinq ans à l’étranger, un homme ne reconnaît plus rien de son quartier. Le livre est une suite des questions qu’il se pose en partant à la recherche de la librairie, du salon de thé, de la salle de sports, etc. qu’il avait connus avant son départ.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Construire une ville… – Enfilades

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Vers l’est, c’est la mer. La route longe une supérette où la fraîcheur de la climatisation saisit les épaules nues, invite à déambuler parmi les boîtes de sardines, d’harissa, les produits d’entretien, les paquets de gâteaux, si clairsemés sur les étagères que le mur écaillé outrage la vision dans l’éclairage au néon capricieux ; où le regard absent de la vendeuse derrière son comptoir n’enjoint pas à traîner, ni sa nonchalance à poser devant son client le paquet de tabac de contrebande ; avenue Ibn Sibna, un café, au carrelage bicolore, aux lampes tamisées, et une silhouette masculine effilée qui promène son déhanchement entre les tables basses et les fauteuils de skaï à l’assise creuse ; un hôpital privé en faillite exhale l’haleine fétide des malades dans les couloirs endormis sur les brancards et les fauteuils morts, écrasés de torpeur les bureaux vitrés reflètent encore le panneau Urgences rouge et blanc ; derrière le mur, le terrain en indivision enveloppe de ses limbes les ordures multicolores avant le point multi-services à la vie trépidante des objets empilés, des cartons serrés, des présentoirs aux cartes postales poussiéreuses, des pains dorés entassés dans les cageots gris devant la porte ; avant la pizzeria sans odeurs à cette heure du matin, aux frigos pleins de tomates en quartiers, d’ersatz de fromage râpé, d’olives noires lisses comme des ventres ; vers l’est, c’est encore une pharmacie, deux containers remplis à ras bord où se bousculent les chats étiques du quartier, une grande maison au seuil carrelé débordant sur la rue, un café près du rond-point que l’on franchit en évitant les mobylettes zigzagantes, puis l’avenue El Karraya pour atteindre la corniche qui surplombe la plage. Une plage de sable fin gris beige, vantée par les guides touristiques, où s’amoncellent inégalement, selon les marées et les jours, déchets humains et algues marines. La mer, elle, danse, claire et bleue, plus ou moins houleuse, et l’on évite parfois de justesse la morsure d’une méduse. Les vieux Monastiriens, pêcheurs pour la plupart, viennent ici de bon matin faire leurs ablutions. L’anse, petite, en jouxte une autre, beaucoup plus large, réservée aux grands hôtels qui accueillent de nombreux Russes, rares Occidentaux à fréquenter le pays depuis les attentats des dernières années. Elle nage de l’une à l’autre, contourne le rocher Mida Seghira, fréquenté par d’audacieux plongeurs effectuant des sauts de plus de vingt mètres là où pourtant il arrive que les rochers fendent des crânes. 

Vers le nord, la mer encore, la ville est une presqu’île ; ce fut d’ailleurs son nom, Ruspina, un nom phénicien, vieux de deux mille quatre cents ans ; mais avant les flots, on trouve le ribat de pierre blonde, au ventre vide que survolent les oiseaux de mer, criaillant autour de la tour vigie où flotte le drapeau rouge et blanc, ses bastions, ses remparts décalquant un ciel crénelé ; le plus ancien ribat du Maghreb et le plus important de la côte du Sahel avec celui de Sousse. Pour y parvenir, elle remonte tout droit la rue Mohamed Mhalla vers le centre ville, croise l’avenue du 1er juin 1955, large couloir grouillant de voitures, de pas pressés, de voiles et de froissements ; suit durant quelques minutes une femme drapée dans un safsari couleur crème comme on le porte dans cette région, tourne à gauche à la municipalité, le bâtiment gris sale au crépi larmoyant où s’endorment des fonctionnaires épuisés par le ronflement des ventilateurs ; s’enfonce sur une vingtaine de mètres dans l’ombre fraîche des arbres avant de longer sur la droite une série de cafés – Abbesses, El Andalous, Frizia –, où des hommes à la mine impassible la regardent passer, assis devant une tasse de thé ou de café ; à sa gauche, elle laisse le Park Baladia, ses fontaines mordorées à la tombée du soir, et là elle peut admirer la forteresse imposante, sereine, qui domine la mer et les hommes depuis des siècles. Derrière le ribat, le mausolée au parvis somptueux, aux arabesques roses et blanches qu’avalent les vélos des enfants, aux dômes décorés à la feuille d’or, le tombeau du grand homme de la ville, Habib Bourguiba, qui ici compte trois statues, encore beaucoup d’admirateurs mais aussi quelques détracteurs. Puis c’est la marina et ses immeubles blancs et bleus, ses façades à balcons, ses porches où l’on s’enfonce parmi les djellabas suspendues aux vitrines des boutiques, grimpant et descendant des volées d’escaliers jusqu’à retrouver le port et ses mâts crevant l’azur, ses placettes larges, trop, pour les touristes que la destination n’attire plus vraiment, ses palmiers aux troncs dénudés, aux toupets en corolle, ses restaurants bars, ses réverbères ronds comme des soleils éteints, ses vendeurs de jasmin. Au nord, c’est l’île Ghedamisi, qui témoigne de l’indifférence politique aux préoccupations environnementales et aux nécessités d’un tourisme écologique, une île abandonnée aux promeneurs, où un terrain de tennis délabré – ici, pourquoi ? – suscite l’étonnement et entretient l’idée d’un manque cruel de pertinence, d’autorisations délivrées à tout va, ou pire encore d’absence d’autorisations, une île à la zaouïa inaccessible que des vacanciers tentent d’observer en escaladant le mur d’enceinte, aux murs carrelés de faïence entre lesquels une oreille exercée capterait encore des ondes de méditation ; une île aux sentiers ocres défoncés ; aux lambeaux de plastique incrustés dans les anfractuosités de la roche, rose sous le soleil couchant ; au pauvre maquis d’herbes grises et violacées où s’accrochent ordures et algues séchées ; aux criques discrètes que se disputent les amoureux ; au nord, c’est le golfe d’Hammamet, et puis la Méditerranée vorace qu’empruntent femmes et hommes désespérés, d’ici pour ailleurs, d’ailleurs pour ici.

Vous êtes ici. Avenue Mohamed Mhalla. Aucun numéro ne vous permet de vous situer sur la carte, cependant vous irez vers l’ouest quand vous croiserez l’avenue du 1er juin 1955 que vous prendrez sur la gauche, une rue assez large entre d’un côté l’hôpital Fattouma Bourguiba – ses équipes en blouse blanche devant l’objectif d’un journaliste en reportage, ses services discutés –, et, de l’autre, une école primaire aux salles désertées, aux cours intérieures abandonnées  ; quelques arbres, un parking, des trottoirs aussi défoncés là qu’ailleurs dans ces quartiers pourtant assez proches du centre ville entretenu, au sol vous éviterez sans doute les branches sèches d’arbres élagués depuis des semaines que des ordures viennent colorer, vous croiserez des patients en béquilles qui hèlent un taxi, des familles qui attendent leur proche, debout sous un porche, assises sur des escaliers poussiéreux ; au coin droit de l’avenue, un maraîcher dont l’échoppe reste ouverte en permanence, avec son rideau de bananes enfilées sur des ficelles, les raisins blancs et noirs à même les cartons, les tomates romaines, les melons jaunes empilés artistiquement ; vous franchirez la voie, obliquerez vers la gauche où tous les trois mètres, de part et d’autre de la rue, vous trouverez un commerce : petite épicerie, pharmacie de nuit, coiffeur, artisan vannier, « foirfouille » à 1 DT, 10 DT ou 20 DT d’objets en plastique coloré, de vaisselle bon marché ; un vendeur de chapeaux à même le sol carrelé d’une quincaillerie ; la halle et son marché aux poissons, les étals aux billots de bois alternant avec les éviers en inox, le sol luisant d’écailles et d’eau ; l’atmosphère gouailleuse des pêcheurs vantant leur marchandise  ; un kiosque à jus de fruits et borj où le vendeur prend les commandes derrière une vitre étroite ; un café bondé du matin au soir de messieurs bavards ou alanguis par la chaleur ; et enfin les remparts de la médina devant lesquels le regard tombe, effrayé de la beauté abîmée du site, dénaturé par des constructions intérieures collées à la pierre blonde, la surplombant de leurs pignons aveugles, de leurs ferrailles verticales. 

Toujours plus au sud. Vers le soleil qui aveugle, le verbe guttural, la parole facile, les chansons nostalgiques, les familles, la fête, la graine et l’harissa, vers les toits plats et les fils électriques, les cours intérieures, le parfum du jasmin et des roses, vers le froissement des tissus et des djellabas, vers les vallées de montagnes, l’air vivifiant, les oasis, vers les chotts, les oueds, les canyons, les plages, vers les campagnes oubliées où les ânes tirent encore des charrettes de fruits, vers les marabouts comme des seins dans la ville, vers les cimetières blancs, vers les maquis épineux, les figuiers de barbarie, les palmiers-dattiers jaune d’or, vers les crépuscules roses, vers le ventre de la terre, vers les médinas et leurs escaliers, leurs ruelles pavées, vers les boutiques aux devantures bleues, aux faïences mauresques, vers les petites mosquées de brique sans prétention, vers les kasbah, vers les coins de rues ombragés où palabrent de vieux messieurs, vers les kilims et les margoums, vers les drapés aux portes et les tasses de thé sucré, vers les marchands d’amandes, de pistaches, de cacahuètes, vers les trottoirs encombrés de bidons de plastique, de cageots colorés, vers les cafés bondés, vers les églises chrétiennes, vers les basiliques-marchés, vers l’oud et l’envoûtement des musiques soufies, vers les mosquées ostentatoires, dans les pas de saints, de peintres, d’écrivains, de poètes, vers la fierté, l’orgueil, le ressentiment, la duplicité, la corruption aussi, vers l’amertume, le désespoir, vers la mer transparente, turquoise, porte close, mortelle. Vers l’enfance.

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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