Variations et vibrations : le manque

J’aime ses mots, ses images, son univers… Je publie ici avec son accord textes et photos de Marie-Christine Grimard publiés sur son site le 19 mars dernier. Merci encore à toi, Chris !

 

« On peut donner bien des choses à ceux que l’on aime. Des paroles, un repos, du plaisir.

Tu m’as donné le plus précieux de tout: le manque.

Il m’était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais tu me manquais encore.

Ma maison mentale, ma maison de cœur était fermée à double tour.

Tu as cassé les vitres et depuis l’air s’y engouffre, le glacé, le brûlant, et toutes sortes de clartés. »

Christian Bobin

(La plus que vive)

*

Le manque. Le plus beau cadeau que l’on puisse offrir à ceux que l’on aime. L’occasion de se poser et de penser à l’autre.
L’occasion de penser à soi. De faire silence pour écouter vibrer son âme dans la fraîcheur du petit matin.

D’oublier le vacarme et la fureur pour se recentrer sur l’essentiel.

Quelle est cette quête permanente, ces besoins perpétuellement insatisfaits ? Pourquoi et de quoi le monde est-il insatiable ?

Quel est ce besoin d’exister seulement dans le regard des autres ?

Quel est ce besoin d’écraser l’autre pour mieux exister ?

Toujours plus haut, toujours plus fort.

Toujours plus vite.

Moi d’abord ! Il me faut tout, tout de suite ! Regardez-moi ! Répondez-moi !

Réagir plus vite que son ombre, répondre à toutes les sollicitations si possible sans réfléchir, à l’instinct, sur l’instant. Dans l’urgence permanente.

Être sur tous les fronts, de toutes les urgences, de tous les combats, suivre toutes les modes ou mieux les précéder, les initier ! S’acharner sur la dernière trouvaille médiatique et hurler avec les loups sans se poser de question, du moment qu’on est dans l’air du temps. Ne plus voir que l’on est manipulé, que l’on n’est qu’une marionnette parmi d’autres.

Donner de soi l’image qui vous flatte, se regarder dans le miroir de ses propres « selfies », exister seulement dans le portrait que l’autre se fait de vous. Etre tel que l’on vous imagine. Ressembler à ses « tweets » ou finir par croire que l’image que l’on dessine du bout des doigts, est plus vraie que nature.

Oublier qui l’on est derrière l’image que l’on donne de soi.

Se perdre dans l’illusion d’un monde factice.

Se suivre à la trace. Laisser ses empreintes partout pour avoir l’illusion de vivre.

Il est temps de couper les ficelles de la marionnette. Il est temps d’être de nouveau.

Je veux exister pour ce que je suis, et non pour ce que l’on imagine de moi. Je veux laisser le temps au temps qui me porte. Je veux être imparfaite et différente, rebelle et libre  de mes choix. Je veux assumer mes erreurs et mes succès, tranquillement, et m’appuyer sur eux pour aller plus loin sur le chemin de ma vie.

Je veux apprendre chaque jour quelque chose de quelqu’un. Je veux être utile chaque jour pour quelqu’un. Je veux m’oublier pour l’aider. Je veux donner plutôt que prendre. Je veux aimer chaque jour de ma vie et pouvoir en sourire chaque nuit.

Je veux avoir le temps d’exister, sentir le soleil glisser sur mon visage et la vie couler sur ma peau. Je veux croiser ton regard et goûter à ton souffle. Je veux entendre battre ton cœur dans le silence de la nuit. Je veux caresser ton regard et le laisser m’envelopper de sa douceur.

Je veux qu’aux petits matins frais, la vie qui me saute au visage soit chaque jour un nouvel enchantement.

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Carnet du jour (12)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

1er mars. Parce que le temps passe trop vite… mardi 28 février, lundi 27, dimanche 26, samedi 25, vendredi 24, jeudi 23. A rebours, comme la proposition d’écriture… de… François Bon ? Etudiée chez Bing il y a… 18 ans !

Aujourd’hui, atelier à Mende et toujours plus de 10 participants. Je reste émerveillée par ce que les uns et les autres produisent dans une simplicité et une sincérité bouleversantes. Sans chichis, sans grandes envolées réflexives, chacun s’empare à sa façon avec son cœur et sa personnalité de ce que je propose. L’un y va de sa chanson, l’autre de sa prose poétique, et celui qui décrète n’avoir rien écrit se décide pendant la lecture des autres à embarquer pour une de ses remarques de bon sens, étayée, lui qui ne savait pas écrire il y a trois ou quatre ans… J’aime ce groupe.

Virée au Mazel Escassier pour récupérer Baloo en garde depuis hier matin. Maurice est mort et P. est allé rejoindre E. Tristesse, et j’ai appelé B. pour passer le week-end chez elle. Un carton ou deux.

Lundi, repos, passé la journée à lire et écrire.

Partie vendredi chez P. et T. Revu avec plaisir Marius, Angèle et la belle Yseult. Coiffeur ce jour-là. Retour dimanche en fin d’après-midi. Je pense à ce que je vais proposer pour les Cosaques. Bio de P. que je m’obligerais ainsi à poursuivre ? Nouvelles remaniées écrites il y a des années ? Portraits de femmes (Marinette ?) ou de personnes issues de ma généalogie à partir de ce que Tournier disait de la ressemblance des visages avec le monde dans lequel ils vivent ? Je vais tout proposer à Jan !

Jeudi 23, première visite, qui n’aura pas de suite. 
Et hier, regardé petit film sur Daphné du Maurier. Quelle vie ! Quelle personnalité ! Quelle sensibilité ! Ce soir My Sweet Pepperland, un moment de vie entre Turquie, Iran et Irak, avec l’histoire de ces femmes kurdes qui combattent pour leur liberté face à des hommes arriérés et une société hypocrite, tout comme le fait Baran, le sensible commandant du commissariat nommé dans ce bout du monde où il rencontre la belle institutrice dont j’ai déjà oublié le nom (Govend ?). Vu aussi ces jours derniers une docufiction en 3 parties sur Charlemagne et découvert que Paderborn était sa résidence ! Ce qui me rappelle que CM m’a proposé d’animer des ateliers en Allemagne en mai… J’ai dit oui…

Pépé, es-tu là ?, par Stéphanie Rieu

Mon tonton le plus jeune, pour nous occuper l’été, il invente toujours plein de jeux. Il y en a un qui s’appelle « Touchez ! ». On est tous autour de lui et il dit « Touchez du bleu ! », par exemple et on doit se dépêcher de trouver quelque chose de bleu à toucher. Le premier qui y arrive a gagné. Des fois, c’est plus compliqué, surtout quand il dit « Touchez l’oreille droite de pépé ! » et qu’on est tous à galoper vers pépé qui fait des mots croisés bien tranquille et qu’on a pas intérêt à déranger si on veut pas prendre un coup de tapette à mouches sur les cuisses. En général, quand on arrive pas loin de lui, on ralentit en se surveillant pour pas se faire dépasser par les autres et on attend que pépé lève le nez pour essayer de lui frotter gentiment l’oreille l’air de rien. Quand il est de pas trop mauvaise humeur, il prend juste sa tête sévère et râle un coup contre mon tonton qui a toujours des idées stupides mais si c’est un jour où il est contrarié, il se lève en faisant claquer son livre et part dignement dans la maison avec la tête toute rouge. Là, on sait que c’est pas la peine de le suivre même si on a très envie de gagner au jeu de tonton parce qu’on risque que la tête de pépé se dégoupille comme une grenade et que ça fasse beaucoup de dégâts.

L’autre jour, on devait toucher des bretelles et quand on est arrivé derrière pépé, qui est le seul à en porter, un de mes cousins m’a poussée fort contre lui. Pépé était de dos, en train de faire la vaisselle et pour pas tomber, je me suis agrippé à son pantalon. Sans faire exprès, j’ai fait sauter l’attache de ses bretelles mais heureusement, que d’un seul côté. Ce coup-là, j’ai gagné mais j’arrivais pas à être vraiment contente de moi. Pépé m’a secouée un peu en me tenant par les deux bras et j’ai eu beau lui dire que mon cousin m’avait poussée, ce n’était pas une excuse, les enfants n’avaient pas à traîner dans les pattes des adultes, point barre, et de son temps ça se passait pas comme ça mais aujourd’hui tout était permis parce que personne voulait assumer son rôle de parents comme il faut et les enfants prenaient le pouvoir et qu’il avait pas intérêt à me retrouver sur son chemin de toute la journée parce que sinon, ça allait vraiment barder. « Eh, ben, dis donc… », j’ai entendu mémé soupirer juste derrière moi.  Et puis elle m’a attrapée la main et m’a fait sortir de la cuisine. C’est là que j’ai vu que mes cousins avaient déguerpi depuis longtemps.

Après ça, mon tonton, il a essayé d’inventer des nouveaux jeux parce que même s’il est adulte, il a quand même un peu peur de pépé lui aussi. Il nous a dit qu’il avait une idée. On a fermé les volets de la chambre où je dors et qui est juste en face de la cuisine, de l’autre côté du couloir. C’est une chambre avec une alcôve et deux lits superposés dedans. Mon tonton le plus jeune dort dans celui du haut et moi en bas. J’aime bien. L’autre soir, pour rigoler et aussi parce que j’étais vexée qu’on m’envoie me coucher avant lui, j’ai mis des petits bouts du mur qui s’effrite dans son duvet. Ça l’a pas fait rire, il a juste dit « Aïe, aïe, aïe, ça pique, qu’est ce que c’est ? », en soufflant comme s’il était énervé alors j’ai fait semblant de dormir et on a pas partagé un bon moment juste nous deux comme je croyais qu’on allait faire.

L’alcôve, elle est au fond mais la pièce est très grande, ça fait comme un petit salon devant. Au milieu, il y a un vieux tapis et une petite table ronde minuscule. Contre le mur, il y a un grand bahut où on range les jeux de société auxquels il manque des pièces et aussi la vaisselle qu’on utilise pas souvent parce qu’elle est faite pour des occasions spéciales, par exemple quand on mange des escargots ou de la fondue bourguignonne et on en mange jamais. C’est aussi là que pépé et mémé rangent les mazagrans. Ce sont des espèces de calices en terre comme à la messe mais avec des dessins de feuilles mortes dessus ou des paysages tristes. Ces verres-là, on les sort que pour Alphonse et Caroline quand ils viennent boire le café. Ils sont précieux parce qu’ils ont été fabriqués en l’honneur d’un cardinal pas commode, je crois que c’était celui qui cherchait des histoires à d’Artagnan. C’est pour ça qu’ils portent son nom. C’est Lulu, le cousin de maman qui me l’a expliqué la dernière fois. Je sais pas pourquoi mais pendant qu’il me racontait ça, pépé levait les yeux au ciel comme quand il est agacé mais reste poli. Pour quelqu’un qui est passionné par l’histoire de France, mon pépé, je trouve qu’il fait pas trop d’effort pour apprendre des trucs qui se sont passés avant ses guerres à lui.

Après avoir fermé les volets, tonton a mis la petite table exactement au milieu du tapis et a éteint la lumière. Il a dit « je vais vous montrer comment on fait tourner un guéridon ». Mes cousins, ils ont pas compris. Ils ont cru que c’était une ruse et que tonton, il allait nous dire de fermer les yeux et nous laisser plantés là pendant qu’il partirait faire autre chose sur la pointe des pieds. Ils ont commencé à râler et à se bousculer mais moi j’ai dit, « ah, oui ! C’est du spiritisme, ma copine elle en a déjà fait avec son grand frère même qu’elle a eu super peur ! », alors ils ont arrêté de se disputer pour dire que c’était nul si c’était un truc pour les fillettes. Moi, j’ai juste haussé les épaules en leur demandant si eux aussi avaient la trouille alors ils se sont calmés tout de suite. Tonton, il nous a fait asseoir tout autour de la table ronde. On a posé nos mains bien à plat sur le plateau et on a fermé les yeux. On l’a entendu qui disait plein de fois avec la voix très grave : « Esprit, es-tu là ? Un coup pour oui, deux coups pour non ! », de plus en plus sérieusement. Soudain, il y a eu un grand coup et la table a commencé à gigoter dans tous les sens. J’ai ouvert un œil pour essayer de voir si mes cousins trichaient pas mais ils avaient tous leurs mains sur le guéridon. Tonton a dit qu’on pouvait poser des questions au fantôme si la réponse était oui ou non mais on a pas eu le temps parce qu’on a entendu la corne de pépé qui sonnait et ça, ça veut dire que le repas est prêt et qu’on a cinq minutes pour venir à table.

Pendant qu’on mangeait, on a raconté ce qui venait de se passer et que c’était incroyable et qu’il nous tardait de sortir de table pour retourner parler avec les esprits. Pépé, il est devenu tout rouge, avec des gouttelettes sur le front comme quand il mange des piments crus et qu’il veut pas montrer que ça lui pique aussi fort que tout le monde alors qu’on voit presque son crâne qui fume et il a dit qu’il fallait pas plaisanter avec ces choses-là, que lui il avait vraiment vécu une expérience de spiritisme et qu’il avait comme une sorte de don pour communiquer avec l’au-delà. Moi, ça m’a sciée ! Quand je pense au cirque que ça a fait l’année dernière, juste parce que j’avais dit que j’avais déjà sauté en parachute… Mon tonton, il le regardait avec un sourcil levé et j’ai bien vu que lui aussi, ça l’étonnait que pépé dise un truc pareil. Pépé, il a baissé la voix et a dit que pendant la campagne machin-chose, il avait eu une permission et avec ses copains, ils se sont retrouvés dans un bar secret où il y avait des jeux d’argent et une gitane qui disait la bonne aventure. « Comment, a dit mémé, et d’où elle sort cette gitane, tu m’en avais jamais parlé, on en apprend de belles, tiens, elle a bon dos la guerre ! ». Justement, la veille, avec mémé, on avait regardé « Cartouche » à la télé. Je me suis dit que si la gitane de pépé était aussi belle que celle du film, mémé avait des raisons de s’inquiéter. Pépé lui a fait remarquer que pendant la guerre, il ne la connaissait pas encore vu qu’elle était fiancée avec son troufion de Julot Nabouillé et que s’il s’était pas fait bêtement tuer, elle se serait jamais intéressée à lui mais elle est quand même sortie prendre l’air. Je me suis dit qu’on l’avait échappé belle, il aurait suffi d’un rien pour que je naisse jamais.

Pépé, il a pas fait attention à mémé et nous a expliqué que la gitane avait fait parler les esprits et avait été surprise par ses énormes capacités. Il a dit ça en relevant le menton et en avalant plusieurs fois sa salive comme moi quand le maître me félicite et me demande de lire ma rédaction devant toute la classe. Il a dit aussi qu’il nous montrerait si on lui laissait le temps de se préparer correctement et que ça serait autre chose que les âneries de mon tonton. Quand il a entendu ça, tonton, il est allé tenir compagnie à mémé dehors en pestant.

Après le repas, on a fait une partie de béret nocturne dans le jardin pour laisser à pépé le temps de se mettre en condition. J’ai demandé à mémé si Julot était plus drôle que pépé et si elle aurait aimé s’appeler Nabouillé parce que quand même c’était pas très facile à porter Titine Nabouillé comme nom. Ma grand-mère, son vrai nom, c’est pas mémé, c’est Titine. Mémé, elle a rigolé et m’a dit que pépé en uniforme était plutôt beau garçon à l’époque et qu’elle aimait bien les militaires, quand elle était jeune. Elle avait l’impression d’être en sécurité quand elle les voyait passer devant le garage de son père au Maroc. Et puis, elle s’est mise à les imiter en train de défiler avec un commandant qui donnait des ordres. Mes cousins, ils ont crié « Chut », parce qu’ils ont eu peur qu’elle empêche pépé de se concentrer alors mémé, ça lui a fait repenser aussi sec à la gitane et elle s’est renfrognée dans son coin en faisant « Peuh » avec les épaules. Au bout d’un moment, comme pépé nous appelait toujours pas, on s’est glissé discrètement dans le couloir pour voir ce qu’il fabriquait. La porte du salon était ouverte et pépé, les mains sur la table et les yeux fermés se concentrait très fort. Ça se voyait parce qu’il avait la peau du front toute plissée comme s’il forçait beaucoup et que ça faisait du bruit quand il respirait. Moi, de le voir comme ça, ça m’a fait tout bizarre. On est retourné dehors en pensant qu’il n’allait plus tarder à nous dire de le rejoindre mais on commençait à avoir froid et à s’ennuyer ferme. Puis, tonton est retourné voir et quand il est revenu, il avait la main sur la bouche comme s’il était terrorisé. Il s’est approché de nous et à voix basse, il nous a dit de le suivre à l’intérieur. On s’est tous mis en file indienne sans faire de bruit. On entendait juste nos cœurs qui cognaient très fort. J’ai espéré que pépé n’avait pas ramené le fantôme d’une autre copine à lui ou celui du Général de Gaulle sinon, ça allait encore faire des histoires. On s’est retrouvé devant la porte du salon. Pépé était toujours dans la même position et tonton a fait « chut » avec son doigt. Tout d’un coup, on a entendu un énorme ronflement et le gros ventre de pépé s’est soulevé et a fait bouger la table. On a réussi à pas hurler de rire. On est vite allé dans la cuisine et on a fermé la porte. On riait tellement, qu’on était même pas déçu de pas avoir pu parler avec les esprits.

Le reste de la soirée, on l’a passée à jouer à un autre jeu de tonton. Ça s’appelle « Si c’était ». Il faut penser à un personnage et les autres posent des questions qui commencent par « si c’était » et doivent deviner à qui on pense. Quand la porte s’est ouverte sur pépé tout penaud, c’était au tour de mémé de jouer. J’ai dit : « si c’était un animal ? ». « Un loir ! » a dit mémé en regardant pépé par en dessous avec les yeux qui pétillaient. Tout le monde a hurlé « Pépé ! ». Pépé, il s’est frotté le crâne et il a dit : « Bon, allez : extinction des feux ! » et il est parti se coucher sans nous regarder.

Le lendemain en faisant les courses, pour rigoler, mémé lui a acheté un porte-clés accroché à une petite boule en verre et lui a offert au dessert en le poussant avec le coude, mais pépé, il a baissé les yeux, tout gêné. Il a plus jamais proposé de faire tourner les tables. A la place, il a recommencé à nous raconter la guerre depuis le début et à tous les repas.

Auteur : ©Stéphanie Rieu

 

 

 

 

Bella, par Chrystel C.

Bella attendait ce rendez-vous depuis longtemps. C’est qu’elle lui en avait fait des yeux doux à son collègue avant qu’il se décide enfin à l’inviter au restaurant un soir de printemps.

Elle profite de l’apparition des petits bourgeons sur son cerisier pour sortir sa robe à fleurs, sa robe d’été. Il fait encore un peu frais en soirée mais Bella a chaud. Chaque jour, chaque moment passé à la table de réunion, près du jeune homme aux yeux en amande surmontés de ces longs cils bruns, font monter en elle une puissante vague de chaleur. Aussi, ce soir, lorsqu’il s’assied face à elle et verse le contenu noir aux reflets violine de la bouteille dans son verre, en lui accordant un large sourire, ce n’est pas la chair de poule qui fait frissonner ses bras nus.

L’émulsion d’avocat au gingembre finit de remplir sa fonction de mise en bouche. Bella avale en deux bouchées la purée verte qui lui rappelle les yeux de son bellâtre. Après un verre du breuvage tiède et suave dans la gorge, elle commence enfin à se détendre. La chaleur de l’alcool se propage dans tout son corps. Elle se sent bien. Les crevettes au lait de coco conseillées par le charmant serveur la ravissent.

L’homme parle et elle l’écoute, en suçotant les petits crustacés, les yeux rivés sur les lèvres roses au milieu de ce visage blanc qu’elle devine sucré.

Encore un verre de rouge, elle sent ses joues rosir. Elle fait l’éventail avec sa main droite au-dessus de son visage à elle, pour tenter un rafraichissement, en vain.

Alors que l’entrecôte arrive, saignante et fumante, Bella détaille les épaules saillantes et musclées du mâle qui lui ressert un verre de vin, arborant toujours ce large sourire. Elle ne résiste pas à l’envie soudaine de poser ses doigts chauds et humides sur la main du jeune homme :

« Je te remercie mais ça ira. »

Le contact de peau à peau la fait frémir. Echanges de rires gênés. Elle retire sa main et découvre alors, sous la chemise entrouverte de son compagnon de table, une forêt de poils bruns ressemblant aux filaments de légumes émincés en julienne accolés à la viande. Faute de pouvoir y fourrer les deux mains, elle avale un verre d’eau pour se calmer puis engloutit l’entrecôte et les légumes pour abréger. Il continue de parler, lui laissant le loisir de savourer l’intérieur de sa bouche, ses dents blanches comme la nappe, sa langue râpeuse comme la viande qui glisse dans son gosier.

Enfin, lorsqu’arrive le banana split en dessert, elle ne peut contenir un petit cri d’extase : son dessert préféré !

Elle tente alors de prendre son temps pour déguster l’entremets par petites cuillerées, méthodiquement, en commençant par les boules de glace, vanille, fraise, chocolat. Finalement, elle se jette sur le fruit, long, jaune, encore chaud et dégoulinant de chocolat, sous le regard perplexe de son collègue qui continue de parler.

« Une petite boisson chaude pour terminer ? », suggère le serveur en desservant la table.

Bella le regarde, incapable de répondre. Des gouttes de sueur coulent dans le bas de son dos.

« Non, ça ira, répond Mathieu pour deux. Je dois rentrer, rajoute-t-il, il est tard et ma mère ne peut pas se coucher tant qu’elle me sait dehors. »

Auteur : ©Chrystel C.

(Ecrit en atelier d’écriture)

Liste, par Bluette

Sortir le sanglier du congélateur.
Aller cueillir des champignons.
Carottes : au jardin.
Persil et laurier : jusqu’ici, tout va bien.
Du vin blanc, il en reste.
Bardes de lard demi-sel… Bardes de lard demi-sel…
Aller au village chercher du lard demi-sel.
Ne pas oublier de le faire tremper… se rappeler la morue de la semaine dernière.
Vérifier, tout de même, s’il ne reste pas un bout de lard au saloir.
Annuler la descente au village s’il en reste.

Faire un brin de ménage dans la cuisine, la salle de bains, le salon, les chambres, non, pas les chambres. Il n’y a aucune raison qu’ils aillent dans les chambres !

Et les enfants ?
Penser aux enfants.
Vont-ils aimer le sanglier ?
Soupe de potimarron au cas où, pour les enfants, ça leur fera penser à Halloween. En même temps, du sanglier, ça peut leur rappeler Obélix, c’est quitte ou double. Ne prenons pas de risques ! Potimarron.
Le plat, c’est tout vu !
Pour le dessert et pour l’entrée, que du tout simple : petit mesclun du potager et sorbet de framboises tout frais, à faire turbiner pendant le souper.

M’y mettre dès le matin.

Cuisiner tout le jour, me tenir prête, quand ils arrivent, à entonner l’apéritif. Pas trop copieux, l’apéritif, ou ils ne mangeront plus rien. Il faut quand même les leur faire goûter, toutes ces mignardises amoureusement assemblées, ces petits témoins de nos occupations de l’année. Caviars divers et variés, aubergines séchées au soleil de l’été indien et confites à l’huile d’olives. Quelques chips, seulement ? Hors de question ! Du tout maison, du concocté, du créatif improvisé ! Quand même, c’est la première fois qu’ils viennent, c’est important, une première. Il faut que la rencontre ait lieu, qu’ils sachent à qui ils ont affaire, avec qui vit leur fils et leur grand frère.

Je voudrais que chaque plat leur conte une histoire, leur montre ce qui m’importe, avec quel délice je sens la rosée du matin se déposer sur notre jardin, qu’ils sentent combien mes papilles explosent au contact de certaines alchimies gustatives, qu’ils vivent le chemin du légume qu’ils croquent, du potager à leur assiette. Leur raconter nos gestes emplis d’amour qui soignent ce jardin. Retracer pour eux, à travers les étapes de la confection de ce repas, un aperçu de notre vie et des valeurs qui nous animent.

Les accueillir sur le champ d’un territoire en commun, leur ouvrir les portes de notre intimité de jeune couple au travers de ce partage des sens.

Sentiront-ils, comme nous, à quel point la tonalité du grain d’ail est juste, à cet endroit ? Si c’est le cas, pas d’inquiétude ! Nous démarrons sur de bonnes bases.

Si, au contraire, ils restent sourds à mes sollicitations sensuelles, il nous faudra nous retrancher sur des chemins plus périlleux. Passer par les mots, échanger des avis sur des questions sociales, politiques et peut-être faudra-t-il que je m’excuse de n’avoir pas mis de nappe… et pour les verres dépareillés.

Et, qui sait, peut-être aurons-nous droit, au prochain Noël, à un service à dessert au grand complet ?

Auteur : ©Bluette

(Ecrit en atelier d’écriture)

L’entasseur, par Chrystel C.

Accroupi au fond de la grande benne grise, il s’attelle à sa tâche favorite.

Voilà juste cinq minutes qu’il est arrivé, à la tombée de la nuit, et son grand carton est déjà à moitié plein. D’une main levée, il tient sa lampe de poche et de l’autre, méticuleusement, il trie toutes ses trouvailles. Les livres dans le carton à droite, tout le reste : téléphones portables, DVD, cassettes vidéo, objets électroniques, petites voitures, jouets, etc, côté gauche. Tout ce qui n’est pas récupérable, il le jette derrière lui.

Parfois son visage s’illumine devant un objet trouvé plus précieux qu’un autre. Parfois encore, il s’assombrit à la vue d’un objet cassé. De temps à autre, lèvres serrées, il émet un petit sifflement à l’auscultation d’objets insolites. Il lui faut quelquefois un certain temps pour comprendre de quoi il s’agit. Et quand il n’a pas la réponse, l’objet part directement dans la grande poche de sa grande veste, trois fois trop grande pour lui.

Tous les quarts d’heure, il se redresse pour reposer son dos, meurtri par cette activité quotidienne, et s’essuyer les mains sur son jean. Il regarde autour de lui, pour voir si personne ne l’observe. Puis il se remet à la tâche.

Pour chaque objet trouvé s’ensuit un petit commentaire de sa part. Lorsque le carton est plein, satisfait mais déçu, il remonte à la surface. Il en explore le contenu encore une dernière fois à la lumière de sa lampe, et place le tout dans le coffre de sa voiture, aux côtés d’autres cartons pleins.

S’il a encore le temps et s’il ne fait pas trop froid, il plonge à nouveau dans la benne avec un autre carton vide. Là, seul, à la recherche de l’objet-trésor, il est bien. Il n’a pas envie de rentrer.

Auteur : © Chrystel C.
(Ecrit en atelier d’écriture)

La victoire ou la mort, par Bluette

 

marlen-sauvage-riviere

Jean se passa la main sur le front. Son crâne luisait malgré le talc dont il l’avait saupoudré. Il se sentait nerveux. Aujourd’hui était jour de corvée. Il ne rendait pas souvent visite à sa famille et lorsqu’il se prêtait au jeu, une fois l’an, il mettait un point d’honneur à imposer une distance qui décourageait tout de suite les tentatives de manifestations affectives à son égard. Raide et inflexible, il trônait. Il consacrait exclusivement son attention à dévier les périlleuses conversations de l’ordinaire vers des sujets plus anodins pour lui. Il soupira et empoigna avec une vigueur toute feinte la chaînette rouillée du carillon qui avertirait tout le monde de sa présence. Il eut à peine la présence d’esprit de s’enquérir de la santé du petit dernier en se rappelant in extremis de sa récente existence avant de se lancer dans l’exercice pour lequel il excellait, un long et pénétrant discours. Tout y passa. Sa vie héroïque, ses exploits militaires, ses stratégies en combat rapproché, ses vieilles blessures qu’un temps humide continuait pourtant de réveiller, ses anciens camarades de chambrée, les décorations brillantes qu’il affichait jadis sur son plastron. Il s’appliqua, noya le poisson. Du coin de l’œil, il pouvait observer le bâillement quasi-continu des enfants que l’on avait obligé, pour l’occasion, à porter des vêtements raides et empesés. On arriva enfin devant le restaurant. Chaque année, Jean offrait un pantagruélique repas à sa quantité de neveux et à sa non moins nombreuse progéniture. C’était le rituel. A peine installé, il déversa sur ces chers petits la flopée de cadeaux faciles dont il se munissait toujours : livres achetés au poids et sans discernement, monceaux d’atlas historiques ou géographiques qu’il espérait formateurs d’esprits et de destins glorieux. Pas de pause. Il saisit un mot de son neveu au passage, en profita pour reprendre la main, pour dominer la conversation, pour n’y laisser apparaître aucun blanc, aucune faille susceptible de l’aspirer dangereusement. « Un grenadier ? Mais non, mon cher, ceci est un grenadier d’ornement ! ». Échec et mat. Il tendit à sa filleule le coûteux bijou qu’il lui avait choisi pour l’occasion, dans un écrin de velours bleu et se demanda si elle était dupe et comprenait qu’il achetait ainsi sa présence parmi eux et surtout, leur silence. Les enfants n’avaient nul besoin de savoir. Autant leur donner l’image du vieux tonton radoteur plutôt que de leur laisser deviner ne serait-ce qu’un instant quel homme déchu il était. Le reste ne regardait que lui et d’ailleurs, il avait payé pour son crime. Il n’était même pas sûr de regretter son geste tant sa femme neurasthénique et inconstante était devenue un obstacle à sa progression sociale. Il avait appris à tuer et avait mis ce savoir à profit. Il n’avait pas trouvé plus difficile d’enserrer le cou gracile de Catherine entre ses deux mains puissantes et d’appliquer ses pouces à l’endroit exact où il savait que la privation d’oxygène entraînerait une mort rapide que d’exercer son talent face à l’ennemi, en service commandé. Souvenir d’Indochine. Il se sentait simplement vexé, agacé, atteint dans son orgueil de chef guerrier, voilà tout. Amère sensation qu’il trimballait depuis plus de vingt ans dans ses insomnies chroniques durant lesquelles il disséquait patiemment chaque seconde des événements passés, cherchant vainement à y découvrir la cause de son échec. Pourtant, il avait tout planifié. Une fois sa femme inanimée, il l’avait portée dans sa robe blanche, poids plume sur son épaule, jusqu’à la rivière toute proche dans laquelle il l’avait laissée glisser puis, lui avait donné une petite impulsion pour lui faire prendre le large et avait tranquillement remonté le sentier qui conduisait tout droit à sa demeure bourgeoise. Les enfants ne s’étaient même pas réveillés. Au bout de deux jours, éploré, il avait signalé la disparition de Catherine à la gendarmerie locale, soulignant, l’air de rien, l’état dépressif dans lequel elle surnageait depuis si longtemps. Plan parfait. Les pandores zélés, sûrement impressionnés par son grade et ses prestigieux états de service l’avaient retrouvée bien trop tôt, bien avant que l’eau n’ait eu le temps d’effacer les discrètes marques violacées sur son cou. Procès aux Assises, éclatement familial, vingt ans de prison. On lui avait retiré de droit de s’approcher de ses trois enfants, sa tête était apparue en gros plan à l’ouverture des journaux télévisés et Madame sa Très Sainte Mère avait failli en avaler son chapelet. Le pire restait à venir. Les autorités militaires lui avaient ôté le droit d’arborer toute décoration, le privant par là-même de son unique raison d’être. Puis Henriette. Visiteuse de prison. Manières douces mais fermes. Cultivée, élégante. Une main de fer dans un gant de velours. Henriette connaissait son histoire et l’aimait comme il était. Leur petit appartement de la banlieue lyonnaise était tenu avec soin et c’est elle qui faisait le lien avec la famille, elle, qui insistait pour sacrifier à ce rituel immuable et inconfortable pour lequel il n’éprouvait aucun appétit particulier. Un silence soudain le tira de ses réflexions. Les conversations s’étaient tues et il avait négligé de les relancer en direction de ses terrains favoris. Il sourit intérieurement et prit une grande respiration avant de retourner dans la mêlée. Il ne leur devait décidément rien.

Texte : ©Bluette
Photo : Marlen Sauvage

Des pas sur le causse

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Chemin entrouvert
Un but à notre balade
~ La beauté du causse

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Dans la magie blanche
Nos pas foulent le silence
~ Le regard suffit

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Pures stalactites
Que tu décroches, vainqueur ~
Epée dans le ciel

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Les murets de pierre
témoignent du temps qui passe ~
Immobilité

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Peu de vie ici
Derrière tous les volets ~
L’été attendra

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Pour Sam, janvier 2017

Texte et photos : Marlen Sauvage