Vingt minutes avant…, par Anne Vernhet

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Photo : Marlen Sauvage – Les Makes, La Réunion.

Voici la réponse d’une participante à mes ateliers, Anne Vernhet, à une proposition qui consistait à écrire la fin d’une situation, pour ensuite seulement imaginer les vingt minutes précédentes. J’ai adoré ce texte, son suspens, son écriture. A la suite de cette proposition, une autre, qui demandait de créer une atmosphère étrange à partir du corps, du visage, du physique, d’un personnage. Très réussi aussi, je trouve !

Première proposition :
La fin
Elle courut à perdre haleine. Le ravin était proche. Elle s’engagea sur l’étroit pont de pierre. Ses poursuivants étaient toujours là. Elle enjamba la balustrade et se tint  quelques secondes debout au bord du vide. Les cris se rapprochaient. Elle sauta dans les eaux des gorges profondes.

Les vingt minutes qui précèdent 
Elle avait tout prévu. Son plan allait réussir, elle en était sûre, elle n’avait rien laissé au hasard. Des mois qu’elle se préparait. Des mois à serrer les dents, à sourire quand il le fallait, à dire oui madame, oui monsieur, à se lever quand il fallait se lever, à faire des tours de cour quand c’était l’heure de la promenade et à dire merci madame, à manger leurs aliments infects sans se plaindre, à rencontrer le docteur, l’assistante sociale, l’éducatrice, la psychologue…, etc. etc. Oui madame, bien sûr madame. Je regrette madame, je regrette monsieur. Et à raconter sa vie. Sa vie ! Qu’est ce qu’il en connaissait vraiment ? Ce qu’elle en avait raconté ? Du misérabilisme, c’est ça qu’ils voulaient tous ! Et elle leur en avait fourni, oh oui ! Ils en avaient les larmes aux yeux. Mais ils n’en avaient jamais assez. Alors elle racontait, encore et encore. Elle ne savait plus elle-même ce qui était vrai. Mais cela avait porté ses fruits. Bonne conduite. Écrit en bas de son dossier et paraphé par le directeur, le sous-directeur, la gardienne en chef, l’éducatrice, le médecin… etc. etc. Alors, enfin, elle avait pu mettre au point son plan. Une demande pour que la pauvre jeune femme qu’elle était, si défavorisée par la vie et si seule, puisse être transférée pour se rapprocher de la seule personne qui l’avait jamais aimée dans cette terrible vie, son grand-père. Elle en aurait ri si elle avait encore su le faire. Mais ça avait fonctionné. Et maintenant, la voilà qui montait dans le fourgon qui allait l’amener dans son nouveau lieu de détention, à cinq cents kilomètres de là. 

Le trajet s’était déroulé comme prévu. Grâce à ses bonnes manières, elle avait réussi à avoir toutes les informations. Arrêt à la cafétéria sur l’aire de l’autoroute. L’aire qui était située en zone montagneuse, entre hauts plateaux et rivières sinueuses. Quatre policiers pour une si gentille prisonnière. Aucune inquiétude. Les difficultés commencèrent pour sortir des toilettes sans être vue.  Elle compta sur l’impatience de la jeune policière qui finit par s’éloigner fumer sa cigarette. En quelques secondes elle fut dehors, au fond du parking, la (voiture) devait l’attendre, elle avait à peine quelques minutes de retard. Mais au fond, près de la grille, celle qui séparait la forêt de la zone routière, il n’y avait personne. Stupéfaite, elle scruta désespérément le vide devant elle. Elle n’était pas là. Ce n’était pas possible ! Elle lui avait fait confiance, elle n’avait confiance qu’en elle, la seule personne qui méritât qu’elle continue de vivre. Que s’était-il passé ? Elle ne le saurait probablement jamais. Son absence venait d’être découverte. Elle entendit les policiers qui criaient. Sans plus réfléchir, elle escalada le grillage, se griffa les bras, les jambes et retomba lourdement de l’autre coté. Elle emprunta la piste forestière qui s’enfonçait dans les arbres. Alors que ses jambes semblaient se mouvoir sans aucune volonté de sa part, elle sut que ses gardiens étaient derrière elle.

Deuxième proposition :

Elle ne l’avait pas vu au premier abord. Il était beau, charmant ; elle avait accepté son invitation sans se faire prier, flattée qu’un tel homme s’intéresse à elle. Lorsqu’il s’était reculé, après lui avoir donné ce baiser si doux, elle avait bien cru apercevoir une légère marque à droite de sa lèvre supérieure, vision fugace, elle avait pensé à une fossette. Ils avaient quitté le restaurant ensemble et il l’avait suivie chez elle. Le charme opérait toujours bien qu’une certaine froideur semblait l’envahir, probablement due à la température extérieure qui avoisinait les zéro degrés. Des heures qui avaient suivi, elle ne se rappelait que cette bouche qui la détaillait, la scrutait, la dévorait, et parfois un reflet métallique qui traversait l’obscurité comme un éclair éteint sur son visage. C’est le froid qui la réveilla, elle crut que le thermostat du chauffage était encore déréglé. L’homme était là, allongé près d’elle. Elle se recula brusquement. Aucune chaleur de semblait émaner de son corps nu. Elle tourna les yeux vers son visage, la cicatrice prolongeait sa bouche dans un rictus diabolique qui la glaça jusqu’au sang.

Textes : Anne Vernhet

Ici, Liliane Paffoni

Pas d’ici pas d’ici – tu – vous – elle – ils – n’est pas – vous n’êtes pas – ils ne sont pas – elle ne sera pas – pas d’ici – pas d’ici – conjugué à tous les temps – à toutes les personnes – regard interrogateur – où est-ce – un pays – un continent – une île – petite – village d’à côté – à peine quelques kilomètres – pas d’ici – pas d’ici – scrute – cherche – interroge – visages de la même couleur – même langue – mêmes habitudes – joue pas avec toi – pas d’ici – a beaucoup pleuré – trop – est partie – anonymat de la grande ville – soulagement – personne n’est d’ici – tous – d’ailleurs – visages de toutes les couleurs – charabia des langues – plus tard – bien plus tard – a encore entendu – pas d’ici – pas d’ici – n’a rien dit – a fermé les yeux et les oreilles – a enfoui son visage dans ses mains – n’ a plus pleuré – se pose une question – dans la mort sera-t-elle d’ici

Texte : Liliane Paffoni

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Nos valeurs les plus précieuses ne sont pas cotées en bourse, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage – château de St-Julien-d’Arpaon (Lozère)

Quelques phrases entendues tout l’enfance scandées par un père et une grand-mère.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliquer… Elle a la tête dure, son frère a plus de facilité mais il ne fait rien, elle, est travailleuse… Parle à mon cul ma tête est malade… Elle n’est pas des premiers jours de la semaine… Pour un œil les deux, pour une dent toute la gueule… Il vous faudrait une bonne guerre…

Qui n’a pas entendue cette phrase terrible lancée à la volée à un enfant qui refuse de goûter à un plat. Gamin elle nous fait ricaner, semble rentrer par une oreille et sortir rapidement par  l’autre ! Cette petite phrase insidieuse qui résonne en fait, longtemps après… Enfant nous n’en saisissons peut-être pas le sens ou le survolons, pourquoi y attacher de l’importance puisque la guerre nous avons la chance de ne pas la connaître, nous faire une histoire pour un chou fleur à la sauce blanche. Et puis les privations pendant la guerre n’étaient pas les mêmes à la ville qu’à la campagne. Les paysans ont toujours fait des jardins, récolté des légumes des fruits, pratiqué les cueillettes sauvages et élevé quelques bêtes, de quoi subsister…

A Paris il y a le marché noir, mais la petite fille continuera de bouder devant son assiette, elle n’aime simplement pas les choux fleurs, une aversion tombée comme cela sur le bord de l’assiette. La menace de la guerre lui fait ni chaud ni froid plutôt : cause  toujours tu m’intéresses ! D’abord la guerre, chez nous elle est finie, avec elle le rationnement et les carnets de tickets. Mettre en avant une éducation avec ses six mots, fait basculer ceux qui la reçoivent dans un état de responsabilité ou pire de culpabilité. Peut être était-ce seulement pour la grand-mère : apprendre à ne pas gâcher…

Avoir connu l’assiette vide ou remplie de rutabagas excuse la phrase lancée un jour d’agacement devant un plat préparé avec amour. Répéter la petite phrase assassine deux générations plus tard en dit long ! L’enfance nous colle à la peau quoi qu’on fasse quoi qu’on pense, même si cette phrase paraissait le jet d’une pierre dans l’eau, aujourd’hui  au moment ou j’écris, elle prend soudain une autre couleur, je ne m’y étais jamais vraiment intéressée ! Et si cette phrase anodine avait fait germer en nous une petite graine, qui nous fait ouvrir les yeux sur le partage avec celui qui n’a rien et celui qui transforme ce rien en atout économique pour lui ?  Il y a encore là matière à la réflexion, certains ont de tout temps exploité une situation de guerre pour gagner de l’argent «  le malheur des uns fait le bonheur des autres » : le profit toujours, encore une petite phrase qui chemine dans les têtes. Nous avons aussi entendu « une bonne guerre relancera l’économie… » Allons dire cela aux Palestiniens, aux Syriens et bien d’autres pays en guerre perpétuelle  qui se réfugient dans les sous-sols d’une ville en ruine et vivent sous les bombes. Là, la petite phrase entendue tout une enfance prend un sens avec les moyens de communication d’aujourd’hui… La petite fille n’aime toujours pas les choux fleurs à la sauce blanche et elle ne me répète jamais :                   « Il vous faudrait une bonne guerre ! »

Peut- être que Prévert avait touché la vérité dans la fin de son poème La grasse matinée
« Il est terrible 
le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain
il est terrible ce bruit
quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim »

Texte : Claudine Albouy

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Enchantement fracassé, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Ce soir comme tous les soirs, depuis quarante ans, c’est une partition à quatre mains qu’ils joueront. Elle à petits pas précautionneux rentrera les cagettes de fruits, de légumes, les bouquets de menthe, les sacs de jute, ou le thé n’en finit pas de sécher, les invendus de la journée ressortiront demain. Lui, un peu plus tard fermera les volets de bois usés, rongés, vermoulus, sur lesquels on peut lire ou plutôt deviner, en lettres majuscules  « ÉPICERIE- KARSENTY »  écriture écaillée, peinture effacée, le soleil et la lune se sont mariés pour éteindre petit à petit, la belle couleur rouge sang d’il y a quarante ans.

A l’intérieur un long néon balance sa cruelle froideur, déforme les couleurs, les citrons jaune, jaune citron, deviennent blancs, les oranges, orange, sont jaunes  et sur le comptoir, les pyroulis, sucre d’orge multicolores, se transforment en vulgaire bâtons de réglisse à la couleur indéfinie.

Il s’est penché vers l’avant, il a appuyé très fort les deux mains sur les volets qui se sont coincés  l’un dans l’autre, il ouvre la petite porte sur la gauche, se courbe un peu et disparaît à l’intérieur.

Voilà la boutique est fermée pour la nuit.

Ce matin c’est le simoun, ce vent du sud sec et chaud, qui a ouvert les volets, sur le trottoir des milliers de bouts de verre  la vitrine est brisée, les galettes de teff éparpillées sur le sol, sur le mur de gauche, des lettres à la peinture noire dégoulinante, encore fraîche, accroche le regard, une écriture incomplète  « CER OU VALI » , déjà quelques clients, les mains autour des yeux avancent avec précaution pour observer l’intérieur de la boutique ou le néon est allumé, un, plus téméraire, avance tout près, il se fige, vacille un peu et d’un signe de la main demande aux autres de venir près de lui. Sur le sol les sacs de farine sont éventrés, les seaux de menthe renversés, le thé noir ou vert piétiné, les murs badigeonnés de rouge au hasard du geste, le comptoir renversé.

Déjà la sirène du village déchire l’air, fracture le silence de ce petit matin, disloque la parole, une agitation fébrile et le cri du marchand ambulant « ils ont assassiné… assassiné… assassiné… égorgé…. égorgé… assassiné… répétition… répétition sans fin,  dans un hoquet où la voix se brise. 

Texte : Aline Leaunes

[Atelier en Cévennes, les textes (8)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

La femme, Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

Elle descend l’escalier et s’avance vers le quai. La rame arrive et fait trembler le sol. Elle continue et se dirige vers le tunnel où une lueur rouge est allumée. Ses talons aiguilles claquent sur le pavé. Sa jupe courte et moulante remonte le long de ses cuisses et découvre des jambes longilignes enserrées dans un collant fin qui scintille au reflet des lampadaires. Le courant d’air emporté par la rame qui repart soulève son écharpe et sa chevelure argentée, d’un geste ferme de la main elle récupère le tissu soyeux et doux qu’elle resserre autour de son cou. Il fait nuit dehors comme sous terre. Quelques clochards s’abritent sous des cartons pour passer la nuit en  grommelant sur son passage. Des bouteilles vides s’éparpillent aux pieds des pochards, ça sent la pisse et le vin bon marché. Il est tard, bientôt la dernière rame de la nuit passera. Elle marche derrière la limite de sécurité un pas après l’autre dans un alignement parfait, son regard se dirige vers les rails luisants d’usure et la profondeur sombre où ils reposent.

Texte : Mireille Rouvière

[Atelier en Cévennes, les textes (7)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Les bottes et les charentaises, Liliane Paffoni

On disait de lui – c’est un homme droit dan ses bottes – droit- il l’était – plus que droit – altier – orgueil du noble – rigide – strict – pas de concessions – pas de compromis –avançait en ligne droite – avec ses bottes imaginaires – n’avait jamais porté de bottes – trop vulgaire – trop commun – mais revendiquait l’expression – en jouait – en abusait – se gaussait – suis un homme droit dans mes bottes – ne craignait rien – ni personne – se baissait jamais – pour un baiser – une caresse – un effleurement – fallait se hisser jusqu’à lui – tige métallique – inflexible – inatteignable – et puis – avait sonné l’heure de la déchéance – s’était ratatiné – recroquevillé – avait presque disparu – personne pour se pencher – pas de caresse – pas de baiser – pas d’effleurement – n’était plus droit – même dans ses charentaises.

Texte : Liliane Paffoni
Photo : M. Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Tu attends quoi… Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Tu attends quoi pour t’y mettre !

Obéir, toujours à tout et à tous, sans mot dire. Tu attends quoi pour t’y mettre ! Elle n’avait pas le choix, savait-elle seulement ce que c’était que d’avoir le choix, l’intonation de la voix du père ne souffrait d’aucune contestation possible, faire, exécuter et s’exécuter, dans l’instant, alors qu’en même temps et chaque fois grossissait en elle une violente rancœur contre l’homme, son père qui n’avait jamais pris soin d’elle, qui n’avait jamais voulu ouvrir les yeux sur les conditions de vie qu’il infligeait autour de lui, elle ne pourrait pas essuyer les larmes qui coulaient sur le visage vieilli avant l’âge de cette femme, sa mère qui ne bronchait pas, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ! alors elle ferait, elle irait, elle prendrait la fourche, la pioche, la scie, elle laverait, battrait et étendrait le linge, supporterait les gerçures qui fendillaient chaque doigt, elle nourrirait les bêtes, les amènerait à la pâture, s’exécuter, encore et encore, sans répit, sans tarder, avec la fatigue dans les muscles, les articulations douloureuses, avec la boule dans l’estomac et le résidu salé de ses larmes qui marbraient son visage, la rage lui faisant serrer les dents, serrer les poings, alors elle marcherait de plus en plus vite sur le chemin caillouteux pour faire sortir cette hargne qui ne la quittait pas, pas plus que ne la quittait la faim qui tenaillait ses entrailles, et le soleil qui la brûlait tout au long de ses journées harassantes ne la laisserait tranquille qu’avec le soir tombant, pâtir, supporter chaque soir la paillasse partiellement éventrée et les draps humides avec pour seul confort la chaleur des moutons qui monte et passe au travers du plancher disjoint, et pour seuls mots, ceux qu’elle adresserait aux brebis endormies, avoir un semblant de paix car, bien vite, elle redouterait le bruit grinçant des gonds de la porte de la chambre, elle aurait peur, son corps recroquevillé, son cœur battant si fort contre sa poitrine douloureuse, prête à éclater, sentir une main sur sa bouche, et le lendemain matin chercher encore en vain un peu de réconfort dans les yeux de la mère, elle éviterait ceux de son frère, cet être violent, bourru, insensible, égoïste, qui lui reprocherait tout et n’importe quoi, elle le maudirait, lui qui était né de la même semence et du même ventre qu’elle, lui, devenu homme, elle, abusée, salie, flétrie dans son jeune âge, se résignerait encore et encore à moins de décider d’en finir, alors elle partirait avant l’aube, ferait disparaître le fouet qui ne servait pas qu’aux troupeaux, elle abandonnerait sur le buffet, à côté de la photo de la grand-mère maternelle, la seule image qu’elle n’ait jamais eue dans sa vie, celle de sa communion, un dessin figurant une croix, un chapelet et un livre de messe sur lequel est écrit et qu’on me lisait « Je renonce à Satan, je m’attache à Jésus pour toujours« , elle ferait glisser le tiroir de la grande table, volerait un morceau de lard, un morceau de pain bis rassis et le dernier fromage, le soir elle ne ramènerait pas le troupeau à la bergerie, malgré ses pieds boursouflés flottant dans des chaussures efflanquées elle et le chien prendraient le chemin d’un espoir de liberté, ne plus tout faire, se rebeller, faire des choix, elle n’aurait plus faim, elle apprendrait à chanter, à courir pour le plaisir, elle s’habillerait de neuf, elle serait entourée de regards bienveillants, elle s’apprivoiserait telle quelle est, telle qu’on la laisse, elle apprendrait enfin à vivre dans la prière et le calme de chaque matin,  elle s’affranchirait de ses hommes alors pour la dernière fois, elle se sauvera, prenant l’escalier intérieur descendant à la cave, laissant sur le côté le père gisant sur le sol de terre battue d’où remontaient des effluves alcalines de vin, il a les yeux mi-clos, une bouteille vide renversée à côté de lui, elle ouvrira la porte de la bergerie laissant s’égailler ses seuls compagnons de vie qu’elle accompagnera vers la liberté, il faisait doux ce jour de printemps, du haut de la colline elle distinguait la petite silhouette noire de sa mère sur le pas de la porte et en bas, dans la vallée, les cloches du Prieuré sonnaient six heures.

Texte : Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

La rue grise, Monika Espinasse

Une rue bordée d’immeubles assez hauts, peu éclairés. Une rue grise dans la nuit qui tombe, aux ombres fuyantes et aux lumières vacillantes. Une rue tranquille, ordonnée, silencieuse qui respire pourtant l’inquiétude, le vide à combler, le temps d’incertitude dans cette soirée grise. Une rue sans mouvement, sans piétons, sans voitures, une scène sans personnages. Les immeubles cossus sont fermés pour la nuit, portes closes, rideaux tirés sur les vitres des façades. 

Sur le trottoir de gauche, une jeune fille, dix douze ans à peine, cheveux blonds tombant en nattes sur les épaules, jupe à carreaux, socquettes blanches dans les ballerines noires. Sous le manteau léger un pull rouge. Sur le dos un cartable, dans une main un petit sac qu’elle serre fort et qu’elle balance au rythme de ses pas. Pas rapides. Elle marche très vite, sautille un peu, va courir dans la brume du soir. Elle chantonne d’une toute petite voix.

En face, sur l’autre trottoir, un homme déambule, lentement, traînant les pieds. La tête rentrée dans les épaules, ses cheveux noirs plaqués sur les tempes, l’imper serré autour de son corps, les mains enfoncées dans les poches, il traîne, lambine, se dandine en marchant. Marmonnant par moment des mots incompréhensibles. Il marche tout droit devant lui presque sans regarder ni à droite ni à gauche. Vire d’un seul mouvement sec pour traverser la chaussée noire mouillée par la brume du soir, marchant sur les reflets argentés des éclairages placés en hauteur. Quelques pas résolus et il rejoint la petite jeune fille aux nattes blondes qui marche vite en chantonnant. Bonsoir, tu peux me dire l’heure ? Je n’ai pas de montre. Elle, elle en une au poignet, la regarde en faisant un mouvement brusque. Huit heures du soir. Elle répond poliment, mais en se hâtant, en accélérant. L’homme reste là, à côté d’elle, accorde ses pas à son allure et l’accompagne en silence dans la rue grise. 

Texte : Monika Espinasse
Photo : Marlen Sauvage

[Atelier en Cévennes, les textes (5)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

L’inconnu du 30 septembre, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage – Plage de Monastir, Tunisie.

Un corps fracassé, dénudé, abandonné.
Le roulis incessant des galets,
des galets noirs nés d’un volcan.
Un volcan aussi celui qui l’a emporté laissé exsangue, sans vie 
Pas d’ultime rappel
le rideau est tombé…
Quelle ivresse de sensations
Quelle quête d’absolu
Quel désespoir a pu inviter ce poison dans ses veines
Le ressac pour s’oublier, 
oublier les autres.
Les galets noirs pour linceul. 
J’ai envie de crier, de hurler au vent, à la vague, à la mer.
La vague ce matin a enseveli son empreinte 
La mer est là puissante, dévoreuse
Plus rien du mirage, seule la plainte du ressac
le chant continu des galets noirs…

Claudine Albouy

Ce texte a été écrit dans la nuit du 5 octobre 2016, cinq jours après la mort d’un jeune d’overdose sur une plage andalouse.

Hors atelier, les textes ! (1)

La rivière, Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère

La lune était laide et échevelée. La rivière ne chantait pas, elle émettait des borborygmes sonores et nauséabonds comme si elle pressentait que l’on allait bientôt lui faire ingurgiter quelque chose de force. Les moignons noirs des arbres se découpaient sur un ciel gris sale. La terre des berges était spongieuse, les pieds s’enfonçaient dans une boue brunâtre, des ronces acérées barraient le passage, griffaient, lacéraient. Les deux hommes se déplaçaient, collés l’un à l’autre comme des sangsues. Leurs pieds, en se libérant de la boue collante, émettaient des bruits de succion qui retentissaient dans cette nuit livide. Putain, bordel, avance, connard. Connard toi-même. On ne le retrouvera jamais. Ta gueule, avance. Un des hommes était quasiment cramponné à l’autre. L’autre, grand, avait une tête qui se tournait à droite, à gauche comme le périscope d’un sous-marin, scrutant la rivière, les broussailles. On ne le retrouvera jamais, j’te dis. A dû se faire bouffer depuis longtemps par un sanglier. La ferme. En plus, t’as même pas laissé de repère. Ferme-la ou j’te bute. Au loin, un chien se mit à hurler à la mort. Les deux hommes s’arrêtèrent net, aux aguets, tendus. Un coup de feu déchira la nuit. Les hommes s’écroulèrent, presque enlacés, la rivière les engloutit, malgré elle.

Texte : Liliane Paffoni

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).