Un murmure d’oasis, de Mireille Rouvière

On aime entendre le bip de notre mobile, il nous annonce une nouvelle. On se pose alors la question serait-ce une bonne ou une mauvaise. Vite on veut savoir et on se précipite sur le mot de passe et on ouvre l’écran qui va nous informer. Ce bip qui résonne à nos oreilles, les jours où aucun message n’arrive, les jours où il reste muet. Ces jours-là on s’inquiète pour ses proches, on s’inquiète des non-retour de demandes, on lève le rabat et on regarde si un message apparaît. Puis il y a les jours où on sature de ce bip, il y en a sur WathsApp, sur toutes sortes de messageries. Ces jours où on n’a pas le temps de les lire seulement. Ces jours où on voudrait qu’il y en ait moins. Ces jours ou on regrette de ne pas prendre le temps de les découvrir et de se délecter d’une photo, d’une vidéo ou d’un petit message écrit. Ces jours où le remords nous tord les tripes de laisser de côté une petite réponse pour dire que l’on a apprécié que l’autre pense à nous. Il y a ces bips qui s’accumulent et dont on n’a pas le courage de prendre connaissance. Pourtant il faut vérifier si rien de grave n’est arrivé autour de nous, mais non ce sont les confinées qui envoient déjà leur textes, on ne les lira que le lendemain car il faut prendre le temps d’apprécier de belles lectures qui vont nous distraite par ces temps de confinement.

*********************

J’ai fait du rangement et il est réapparu, je l’ai posé bien en vue sur ma table. C’était l’attrait de la couverture qui m’avait poussé à l’acheter. Je devais être enceinte. L’image d’un beau et appétissant tajine, un livre de recettes, un murmure d’oasis. Sur la couverture, d’un vert d’herbes tendres printanières, était posé un plat contenu et contenant de couleurs chaudes qui vous donnaient l’eau à la bouche. Tajine c’est un repas que l’on partage à plusieurs, c’est un repas aux convives bruyants, qui mangent à même le plat. Ce sont des palabres en continu. Mais avant cela un tajine ce sont des femmes attelées à le préparer ensemble dans la bonne humeur, l’une pour découper et frire la viande dans des oignons finement hachés et légèrement colorés, l’autre pour trier et éplucher les légumes colorés, une autre pour s’occuper des agrumes peut-être des citrons confits ou des fruits. Tout cela dans des fous rires et dans l’expectative du partage de ce tajine. L’une dira d’ajouter des épices, l’autre trouvera que ce n’est pas assez salé, du cumin sera prévu dans une coupelle pour rajouter si nécessaire. Puis on mettra le plat au four, la cuisson en est longue. Elles partageront un thé à la menthe en se racontant les potins du coin et tous les tajines déjà partagés. Un tajine c’est un pays chaud, convivial et gai, des souks bruyants, colorés et parfumés. Des badauds par grappes devant un étal de pâtisseries, les couleurs des babouches en peau de chèvre, les artisans de masques taillés dans la racine d’un thuya. Avec les années j’avais oublié la douceur de vivre, le soleil qui illumine les journées, la sieste bien méritée que l’on pratique dans ma Provence natale. Les couleurs chatoyantes des robes sur des épaules dénudées, des peaux bronzées. Pourtant Tajine ce n’est pas un plat provençal…

Mireille Rouvière

Ces deux textes ont été écrits en réponse à deux propositions d’écriture que j’avais données durant le confinement. Je suis en retard dans la publication… J’ai oublié quelles propositions et c’est bien comme ça. Ce sont des textes qui se suffisent à eux-mêmes. J’aime la spontanéité de ces écrits d’atelier, et celle de Mireille en particulier ! Marlen Sauvage

Les paysages de Monika

La journée est longue comme celle d’hier comme celle de demain les journées s’étirent se ressemblent le temps est élastique les heures s’éternisent pendant des heures et s’accélèrent parfois sans raison, bientôt, déjà, et les heures se ressemblent, il faut les remplir cuisine lecture écriture mails téléphone mots croisés puzzle, et cela aussi finit par se ressembler, trouver autre chose, repos mais ça fatigue, sortir mais pas trop loin dans le jardin sous le soleil de printemps il rayonne ce soleil précoce il réveille la nature, peindre, tu peux peindre devant toi le paysage est magnifique les couleurs se réveillent 50 nuances de vert dans la vallée des ombres noires et violettes sur les pentes du mauve rosé dans le ciel bleu des harmonies des symphonies, de l’aquarelle peut-être, tu aimes les fondus des couleurs mais pour l’aquarelle pour ce fondu tendre des couleurs il faut de la sérénité et tu n’en as pas, la tension monte insatisfaction énervement dans ces heures qui s’étirent, il faut de la force des taches de la couleur pour réveiller l’énergie, alors de l’huile mais tu n’as pas trop l’expérience c’est pas le moment, alors du pastel, du pastel aux teintes vives sur un papier bleu comme le ciel bleu comme la mer, et tu regardes ton paysage et tu cherches des détails, et puis l’impression d’ensemble pour les taches des taches de couleur, et tu choisis le bâton de craie tendre, tu étales tu frottes tu estompes avec le doigt avec le chiffon tu gommes, sur le vert pour les arbres tu ajoutes des reflets du jaune du rouge du bleu pour les toits des maisons pour le pont qui enjambe la rivière, l’eau devient bleu outremer puis plus clair avec une touche de blanc et ton dessin prend du relief et les tulipes tout près éclatent en beauté, et le rouge réveille ton courage et le jaune te donne de la joie et le bleu profond t’apaise et la journée ralentit s’éternise dans une plénitude bienvenue tes couleurs se posent s’organisent explosent sous tes doigts et la journée n’est plus perdue tu es contente tu as créé un autre paysage qui te ressemble plus qui exprime mieux ce que tu peux ressentir révolte fatigue épuisement résignation acceptation rien d’autre à faire en attendant que ça aille mieux que ça change ça ne dépend pas de toi ou juste un petit peu et en fin de compte tu n’es pas si mal tu t’accommodes, juste un peu bizarre il n’y a personne sur ton tableau personne sur ton paysage personne dans les environs tu ne pensais pas que ça te manquerait autant ?

Monika Espinasse

Le Tarn en furie, Claudine Albouy

Photo : DR – 48 Info du 12 juin

La France est déconfinée en ce début juin 2020. Après un mois de mai estival qui nous a dorlotés, le Tarn a enfin repris ses jolies couleurs transparentes avec un niveau d’eau même acceptable pour les premiers baigneurs, les algues ont enfin pris la poudre d’escampette, tout semblait rentrer dans l’ordre… Mais des nuages aux formes fantastiques, aux couleurs anthracite bourlinguent de plus en plus souvent, accompagnés de quelques ondées bénéfiques…Les maraîchers et jardiniers se réjouissent  pour ce cadeau…Mais le ciel se charge de plus en plus souvent, nous aurions dû nous méfier de ces cadeaux gratuits pendant tout le confinement ensoleillé, débordé de couleurs, de chaleur… Donner pour mieux reprendre! La semaine précédente, un violent orage avec des chutes de grêle très localisées avait déclenché une série de mini catastrophes dans certains hameaux. En une demi-heure, la montagne avait craché une multitude de ruisseaux boueux chargés de pierres qui dévalèrent avec rapidité les rues de Fayet. Bataille immédiate : armés de pelles, balais nous avons lutté pour repousser l’eau et des tonnes de pierres arrivées avec sans-gêne direct des sentiers noirs de la montagne ! Arrachant tout sur son passage, bougeant les coupadous et creusant des profondes crevasses dans le chemin des châtaigniers…Nous venions juste de colmater les dégâts. En face, le hameau de la Rochette n’avait pas trop souffert, les serres étaient sorties vaillamment indemnes, quelques bâches envolées mais les plants étaient prêts à se vendre. Ce jeudi 11 juin, tous les médias avaient brandi le spectre de l’arrivée d’un épisode cévenol, il y a les prudents qui croient aux loups et ceux qui font confiance à Dame nature… Toute cette fin de journée le ciel était devenu de plomb, menaçant, noir, laissant échapper des roulements de tonnerre de plus en plus continus. Une colère sourde s’était installée discrètement en début de soirée pour éclater très fort au fil des heures, la pluie battait avec furie, les éclairs zébraient le ciel, on sentait la fureur monter de plus en plus, le tonnerre hurlait sans répit. Dans bien des chaumières, la trouille avait dû s’enraciner… Nous dormions dans la véranda donc aux premières loges pour une observation ! Nous avions fini par nous endormir, incroyable ! Et puis à trois heures du matin il y a eu un coup terrible, la maison s’est mise à trembler avec une drôle de vibration dans le sol, l’esprit s’emballe, un tremblement de terre ou un gros rocher qui s’est détaché des falaises au-dessus ? Non, pas d’inquiétude nous sommes tout de même loin et puis il y a  entre nous la forêt de châtaigniers pour stopper l’impertinent !!! Les milles pensées galopent à 100 kilomètres à l’heure. Dominique dort tranquille ou pas mais il dort. Impossible de me rendormir ! La trouille commence à rôder… Je me lève, mince ! plus d’électricité, mince ! il faut sortir : le disjoncteur est à l’extérieur en bas dans le bureau de Dominique. J’enfile le ciré, il pleut très fort toujours avec des éclairs et du tonnerre, j’ouvre la porte, la mimine en profite pour s’engouffrer et ne pas dire bonjour ! Je comprends tout de suite au bruit que fait la rivière qu’une très grosse crue s’amorce… Le faisceau de ma frontale danse à droite à gauche pour une surveillance ultime. Pour faire cinq mètres, je suis déjà trempée… Ouf le disjoncteur est en vue, le bureau de Dominique rangé, donc mon doigt vengeur rétablit le courant sans me prendre les pieds dans une pile de bouquins ! Je me recouche en devinant que la journée va être dure, une heure de sommeil pas plus car l’inquiétude m’éperonne et le bruit de la rivière semble envahir la maison. A six heures du matin, message de Camille la situation est dantesque. A la Salle-Prunet, la Mimente a une crue jamais vue, un petit car, une voiture et plein d’autres choses viennent de partir et l’eau continue de monter. « Vite la grand-mère, la centenaire, nous dit-il, cela craint ! » Il faut se rendre en face à la Rochette sous une pluie battante, pas le temps de prendre un café, une seule chose : sauter dans son pantalon et vite partir. C’est chose faite, en arrivant sur notre pont on comprend vite : le Tarn marron est en folie, des troncs d’arbres et toutes sortes de choses passent à toute vitesse, une vague gigantesque se fait sur le pilier… A la Rochette, toutes les voitures, enfin presque toutes, sont déjà remontées sur la hauteur vers l’aire naturelle de camping. Nous avançons tout de même en voiture pour nous rendre compte : c’est l’apocalypse !  La route est déjà coupée au niveau de la piscine, le Tarn s’étale maintenant sur toute la plaine, la cabane des chevaux est arrachée, emportée, on entend le craquement des arbres, de vrais cris, des gémissements, impossible de lutter contre cette force phénoménale, pourtant il y a Maxime et Sandy qui essaient de faire revenir les trois « ânes laboureurs » des maraîchers. Il faut les sauver mais les bêtes refusent de bouger, elles doivent être tétanisées par la peur mais à tout moment elles peuvent se prendre un arbre, il y en a d’énormes qui passent à grande vitesse et maintenant avec la largeur du Tarn elles vont bientôt être au milieu… Bon, laissons les ânes, la maréchaussée est au courant, pensons à la grand -mère. Je vois une planche qui fait comme une petite passerelle entre le bitume et la prairie devant chez Raymonde, je pose le pied dessus et hop la planche se met à la verticale, je m’enfonce dans le fossé en dessous ! Me voilà avant que le sauvetage commence trempée jusqu’à la culotte ! Chez Raymonde, pas de panique mais elle est encore couchée, l’aide de nuit se réveille, je l’appelais en vain au téléphone depuis une heure et là tout s’accélère, il faut faire vite. Le lève-personne, le fauteuil roulant, couper l’électricité, tout mettre en hauteur au cas où… car l’eau continue de monter vite, inexorablement…Muriel fait déjeuner Raymonde, lui fait prendre ses médicaments. Nous, nous sortons sur la terrasse pour nous aider à prendre la décision d’extirper ou pas la centenaire, l’hôpital est d’accord pour la mettre en sécurité le temps que tout rentre dans l’ordre mais l’eau risque-t-elle vraiment de rentrer dans la maison ? De mémoire d’habitants cela n’est jamais arrivé mais les temps changent ! Alors que nous réfléchissons encore, devant nos yeux effarés, on voit passer un grand camping-car malmené à gauche à droite et d’un seul coup on voit ses lumières allumées !!! Oh pauvre ! je mélange mes touches pour prévenir les pompiers peut-être y a-t-il du monde dedans. Là, dans mes mains c’est la bloblote qui refait surface vingt ans en arrière quand les quatre jeunes d’ici sont tombés en voiture lors d’une crue et ont été engloutis, un drame monstrueux. Ce n’est pas le moment de ressasser, les ânes ne sont toujours pas sauvés et le Tarn monte toujours, il est maintenant à cinq mètres de la maison, engagé sur le parking. Dominique part chercher la voiture pour passer par l’étroite ruelle du haut du hameau. Vite, des affaires dans une valise, ne rien oublier d’important pour les oreilles, les yeux, les pieds ; habits pour la nuit, le jour, la carte vitale, la carte d’identité, la radio, les mouchoirs et vite vite refaire un coup de lève-personne pour mettre la mamie dans un fauteuil plus léger au cas où il faudrait se taper sous la pluie la côte très raide de la ruelle ! La voiture est là devant la porte. Ouf ! Il a pu passer, Raymonde ne veut pas partir : elle ne se rend pas compte comme d’habitude de la situation !!  « Tu ne sais pas nager » et elle nous répond « j’apprendrai ! » Il vaudrait mieux qu’elle s’entraîne avec le masque et le tuba ! Le treuil est en action, les rampes de moto installées et hop la grand-mère est dans la voiture, sanglée, direction l’hôpital où nous l’expédions rapidement car les consignes draconiennes du Covid nous empêchent de rentrer et l’installer. Pas de visite avant le dimanche. Dur dur pour elle… Quand je reviens à la Rochette les ânes sont sortis et mis à l’abri, je préviens les pompiers qui ont autre chose à faire que de s’occuper des bêtes. Partout, c’est la désolation. Les joyeux drilles du hameau ne rigolent plus, ils essaient de sauver du matériel, le quad, la remorque, déjà deux voitures flottent mais l’eau est la plus forte c’est elle qui gagne et nos larrons reviennent vaincus. Le Tarn va tout envahir et grignoter mètre après mètre l’espace sans trêve : jardins, cultures, piscine, parking, caves, garages, terrasses, outils de travail, mais aucune victime n’est à déplorer. La décrue le samedi laisse la Rochette exsangue, ravagée, dévastée. Certains pleurent, d’autres font péter les bières, le temps de se poser, s’organiser dans la solidarité et de retrousser tous les manches… Le jardin de Jeanne est recouvert dans sa totalité de plus d’un mètre de haut de bois flottés, plus loin dans un enchevêtrement inextricable d’arbres de plus d’un mètre de diamètre, des tuyaux d’arrosage d’irrigation, table de pique-nique venue d’ailleurs, des ferrailles de tout genre sont imbriquées, des amas énormes parsèment le paysage. L’Eden du confinement est triste à pleurer : certains le font, d’autres préfèrent s’acharner, nettoyer, récupérer, il va falloir de l’énergie et de la solidarité en continu pour reconstruire ce petit paradis… Le samedi, plusieurs parlent de partir. Espérons qu’une petite dose d’amnésie pourra s’infiltrer pour aider à la cicatrisation des blessures. L’eau est montée jusqu’à la quatrième marche de l’escalier, il y en a six, l’appartement de Raymonde a été préservé, nous aurions pu lui épargner cette chevauchée fantastique mais comme les voyages forment la jeunesse, tous les espoirs sont permis ! La décrue n’est pas encore terminée, la solidarité et l’entraide ont été au rendez-vous et le soleil réchauffe tout de même un peu  les cœurs…

Mardi 16 juin 2020

Claudine Albouy

Merci, Claudine, pour ce reportage en différé. MS

Comme un poisson dans l’eau, Monique F.

Photo : Monique Fraissinet

Douleur, insupportable, rageant, à droite, épaule, meurtrie, brûlante, douleur, hématome, rougeur, lancinante,  agaçante, trop long, renoncement, nerfs en ébullition, en pelote, attente, éternité, nuits sans sommeil, douleur, matin, midi, soir, nuit, insupportable, demain, attendre, douleur, encore, encore, impatience, cerveau, agacé, tension, déplaisance, plus encore, irascible, douleur, électrique, immobilité, déception, difficultés, impatience.

Comme un poisson dans l’eau

 Murs capitonnés, lits vissés au sol, inamovibles.  Cris de hyène, stridents, insupportables, ça déambule,  ça piaille de tous les côtés.

– Tu t’es vu toi ? Regardes-toi, arrête, c’est quoi cette façon sotte et grenue de t’aplatir au sol ? Pff, ça te sert à quoi, à faire mal à ta tête d’œuf ? Tu t’es enturbanné de blanc, tête d’œuf je te dis, tu as une tête d’œuf.

– Tais-toi, le mal je l’arrête, que diable ! Ma tête d’œuf, le mal, il passe pas, il passe pas la coquille, elle se cassera même pas ma tête. Bien réfléchi, je vais me jeter à la mer, je noierai le mal, je l’ancrerai au fond, la poiscaille viendra le chercher, qu’il y reste au fond ce sale mal. Imagine des poissons avec le mal de tête, ils tourneraient, vireraient, ils pourraient même pas se tenir la tête avec les mains pour se calmer, Lui là-haut ne leur a pas fait des mains, c’est malin. Pas de mains, pas de bras, pas de jambes, pas de pieds, c’est pour ça qu’Il les a mis dans la flotte. 

Même pour baiser, ils n’ont pas besoin de rien, ils se z’yeutent un peu, font des ronds dans l’eau, tu me plais, je te plais, et vlan, juste l’air de rien et ça y est ! L’affaire est faite.

L’orage ils s’en moquent de l’orage, moi pas, ça me fiche un de ces mal de tête. 

– Arrête !  sors pas sur le balcon, plonge pas, y’a pas d’eau, tu vas te s’cratcher ! 

– M’en fiche s’ya pas d’eau ! 

Fada, il est fada ! 

– Fichtre, il a tout sali son turban blanc, même qu’il en devient rouge. Eh ! Oh ! réponds, tu causes plus, t’es comme les poissons, ça te sert quoi maintenant d’avoir des bras, des jambes, des pieds, t’es pas plus avancé, t’as tout cassé. 

Toi, avec ta panoplie blanche de cosmonaute, t’approches pas de lui,  enlèves ce masque de martien. Tu vois pas qu’il faut pas le réveiller, il dort, il est comme un poisson dans l’eau.

Monique Fraissinet

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf : « Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Amédée, par Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

A  l’ envers,  de travers, vers le bas, fixe, vide, 

                 le regard

Coincé, asphyxié, essoufflé, avorté, refusé, 

                 le mot 

Tremblent, cherchent, déformées, vides, inutiles,

                  les mains

Froid, inerte, atrophié, condamné, inutile,

                    le pied

Corps bloqué, disloqué, épuisé, ravagé.

……………………………………………………………………………………………….

Bonjour  Amédée, alors déjà levé ? 

Hé ouais, c’est pas toi qui décides, c’est moi le coq, le chef, j’ai chanté à cinq heures ce matin, elles sont  toutes là comme des mouches, à vouloir mes plumes… ouais ouais mes plumes et le reste…

J’me comprends ouais  ouais,  tout seul. 

Je l’ai vu l’autre… t’usais,  la bas, plus loin, t’usais…

Vous voulez du lait avec votre café ?

Du lait… du lait, du pis de ma femme ? Je l’ai vu ce matin à minuit, elle est sortie avec sa fourrure de synthétique, verte, sur le dos. Elle est amoureuse de lui, ouais… ouais j’me comprends, tu crois que je vois pas  des choses ?

Amédée, vous voulez de la confiture ou du miel avec vos tartines.

Ah !!! parce que tu as fait du miel toi, cette nuit, je t’ai pas entendu, je les ai toutes appelées, elles sont pas venues, et ça bourdonne,  ça bourdonne, là ! là ! A croire que la forêt va brûler.

Tu sais le Justin, il est venu tout à l’heure, il m’a donné une boîte d’allumettes, tu le dis pas hein ! 

Je vais mettre le feu moi ouais… ouais j’me comprends

Amédée, buvez ce verre s’il vous plaît, là maintenant, tout à l’heure nous irons visiter le rucher.

Ah !! oui le rucher, rusé comme le rucher, c’est ça ? Regarde… regarde là derrière la vitre, elles sont toutes là, la blonde là oui… oui, elle me  cherche, c’est la reine on a guinché toute la nuit et ça bourdonne !! et ça bourdonne !!, elle me guigne depuis un moment, elle me croit  une fleur de sureau ou peut être même le bourdon, mais moi, ça bourdonne… ça bourdonne là… là. Elle regarde mes yeux comme ils bourdonnent, mais elle croit quoi, que le vais venir, j’suis pas un tarnagas encore, j’irai demain, peut être, si j’ai envie. 

Oui demain, Amédée, nous irons demain voir la reine dans son rucher. 

Attends… attends, il faut que j’te dise, tu sais la compagnie des Indes, qui me téléphone tous les matins,  et ben !!, ils veulent absolument que je leur livre du lait de mes poules, alors demain j’peux pas venir avec toi, il me reste les poules encore à traire, alors tu vois j’suis pas sorti d’l’auberge.   

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

La douleur, Mireille Rouvière

Photo : Marlen Sauvage

La liste

Oublier, cérébrale, tempête sous un crâne, la douleur, évanescente ou tumultueuse, la rêver, la manipuler, obédiente ou indocile,  douleur vagabonde, oppressante, dominante, accablante, pesante, refluer ou renflouer, l’amener à se corrompre, la stipendier, l’accepter pour soulager, finir par l’oublier.

La douleur

Pitre, oui bille de clown, faire l’arbre droit, oui oublier la souffrance. Regarder le ciel et dessiner des arabesques sur le sable clair. Un petit vélo dans ta tête qui fait des zigzags et se sauve pour soulager la tempête sous le crâne, il l’extirpe de ta pensée, il l’aspire la délie et la jette dans l’océan où elle va se fondre et se confondre avec le monde sous-marin. Le grand Léviathan reviendra se fourrera dans ton esprit et ta cervelle en explosera. Tant pis pour toi tu n’avais qu’à y penser avant, la douleur on ne doit pas attendre on doit la soigner dès qu’elle apparaît pour qu’elle nous laisse tranquille, pour qu’elle nous oublie. Maintenant essaie comme l’autruche, ta tête,  enfouis-la dans le sable et écoute si ça te soulage après tout tu n’as rien à perdre, seulement perdre la tête, et alors un décapité il la perd bien et cela ne lui fait ni chaud ni froid, elle roule on la  ramasse et on la lui sert sur un plateau. Ou bien allonge-toi sur la voie ferrée, choisis plus tôt celle du TGV c’est plus radical, tu es tranquille, tu te poses juste pour faire un essai et ta douleur elle a tellement peur qu’elle se retire, et là tu la considères tu lui parles de femme à  femme, face à face, tu l’insultes avec tous les jurons que tu connais et dans toutes les langues dont tu sais faire usage, alors tu la vois ta douleur elle devient rouge de honte, bleue de peur, blanche d’effroi, elle diminue, elle fond, elle se dessèche, elle s’effrite et elle disparaît définitivement.

Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Un beau soleil, Chrystel Courbassier

Photo : Marlen Sauvage

Une liste

Du soleil, de la douceur, un café, cartables, école, réunion, visages, paroles, croissants, pain au chocolat, table, manger, barbecue, viande grillée, flambée, omelette, pommes de terre, champignons, salade, vin rouge, clafoutis, en reprendre, jardin, chaises, masques, désinfectant, visages, paroles, sonnerie, téléphone, écrits, entretiens, écran, échanges, messages, satisfaction, retrouvailles, visages, paroles, sourires, lettres, écrits, dessins, coiffures, tables, chaises, lumière, ordinateur, silence, pudeur, continuité, reprise, bien-être, verre d’eau, chocolat, se nourrir, de mots, de textes, d’aliments, de douceur, de soleil, des autres.

Un beau soleil

Il était beau le soleil ce matin, tout luminayant, tout gouleyant, t’aurais dû voir ça mon tendre, j’avais plus idée que ça existait un soleil tout rond, tout jaune, tout claironnant comme ça, si chatoyant et si gourmand qu’on aurait cru une grosse brioche de chez le boulanger du coin de la rue de l’église, tu sais, celui qui fait des croissants plus beurrés que le beurre, tout gros comme une baleine ce soleil, tellement magnifiquescent que quand j’ai sorti de la maison, j’avais envie de rire et de sourire à tout ce qui passait par là, même le bougre de voisin qu’a plus de dent et qui grogne tout le temps tellement si fort qu’on dirait un vieux bouc qu’aurait perdu ses cornes, j’avais envie de tout balancer, les corvées, les savates, la vaisselle, les marmots et d’aller me courir dans les champs avec toi, tous les deux, pour une fois, se coucher sur l’herbe toute douce et toute mouillée, chaude et humide, envie de m’empiffrer de douceurs, de ton odeur, de ta sueur et de me laisser remplir de lumière et de baisers salés qu’on se partagera comme des carrés de chocolat, et on se serrera les entrailles et on se scrutera dans les yeux, toi et moi, on se parlera des mots doux plus brûlants que le soleil et on oubliera un instant tout petit, tout minuscule, qu’il y aura un après et qu’un autre jour, il fera froid à nouveau et tu seras loin de moi à nouveau et on sera seuls à nouveau.

Chrystel Courbassier

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Sous l’œil de Neptune, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage

La voiture est garée sous le faux poivrier, je sais que j’en grappillerai une ou deux branches en revenant ce soir… Ces grappes de petites graines rose tyrien odorantes m’enchantent quand elle débordent d’un vase, c’est joli, asymétrique, les graines abandonnent un délicat parfum, les petites folioles sécheront vite et tomberont, ne resteront plus que ces petites boules d’un parfum poivré venu d’ailleurs…

Neuf heures trente, les jambes se griffent dans les premiers arbustes épineux, cela pique je slalome pour éviter les griffures sur mes jambes. Je cale mes pieds bien à plat sur chaque pierre, mes chaussures écrasent du thym qui libère des fragrances bienveillantes. Dès les  premiers cent mètres la montée demande de l’attention car le sol est inégal, rocailleux. Petites enjambées, grandes enjambées, le souffle est court, cela monte dur dès le départ car nous partons bille en tête. Un dernier effort pour me hisser dans l’éboulis du muret et j’atteins un petit sentier, sans embûches avec un sol sablonneux, régulier. Je reprends mon souffle, j’en profite pour admirer en contrebas une propriété, vue plongeante sur une très jolie maison avec une piscine qui invite à nager. Mes jumelles battent contre ma poitrine, prêtes à servir. La facilité du sentier presque rectiligne  permet de garder le regard au loin en éveil. La Méditerranée est là tranquille à une centaine de mètres devant moi, inaccessible d’où je suis. Le sentier longe des falaises truffées de trous, des abris troglodytes, vestiges du premier village d’Agua Amarga nommé ainsi sûrement à cause de  la présence d’une source aux eaux amères ou de marécages asséchés aujourd’hui pour y faire un parking ! En cas de crues la nature reprend ses droits et descend avec force dans cette rambla… Le village tout blanc s’étale sur toute la longueur de la plage avec tout de même un point culminant, une végétation méditerranéenne luxuriante grimpe le long des maisons : plantes grasses, cactées, lauriers, bougainvilliers, palmiers sont à la fête. Je m’arrête pour respirer en pleine conscience et imprimer dans ma tête cette vue panoramique. A l’extrémité de la pointe rocheuse la marche nonchalante se termine, plus question de penser à Christine, Sylvie, les enfants, au concert de demain ou au petit repas de ce soir ; je suis face à une montée très raide pour atteindre le sommet. De nouveau les yeux rivés au sol, ne pas trébucher sur le parcours accidenté, la roche s’effrite par endroits donnant naissance à de petits éboulis, il fait chaud. Je transpire dans ma robe bain de soleil en voile de coton heureusement le sac à dos n’est pas lourd et mes basquettes accrochent bien ! J’essaie de ne pas regarder le sommet, j’avance avec précaution. Des hautes touffes d’alpha bordent maintenant le chemin. Je sais que l’effort va être récompensé dans quelques mètres, j’y suis !! Un paysage grandiose me saute aux yeux, la vue se perd devant à plus de quarante kilomètres en direction d’Alméria. Les pointes rocheuses se succèdent dans un diaporama de couleurs fusantes, le blanc et l’anthracite se disputent chaque avancée sauvage,véritables points de repères pour les marins et les terriens. A mes pieds en bas, une crique au sable blond bercée par un léger ressac à peine visible, c’est un petit bijou enchâssé entre des falaises aux formes excentriques d’un blanc éblouissant, des pans rocheux propices à des histoires fantastiques de monstres à têtes d’animaux, d’hommes en colère ou placides ! Un monde silencieux de pierre qui surveille cette petite plage. Celle-ci se mérite, l’accès n’est pas facile. Je n’ai pas bougé de mon point de vue, il me reste à pivoter pour une lecture de paysage à 360 degrés. A gauche la Méditerranée, calme aujourd’hui, quelques bateaux de pêche à  l’horizon. Derrière moi, Agua Amarga se réveille, les bruits nous parviennent très assourdis. A droite, un paysage vallonné à perte de vue, très loin des serres et là au creux d’un mamelon s’épanouit un olivier millénaire, je sais qu’il est là même si je ne le vois pas. Mais le coup de foudre : c’est là devant mes yeux ébahis et à mes pieds, une beauté parfaite, cette contemplation  oblige à respirer profondément pour emmagasiner, imprimer cette image dans le souvenir. Au-dessus de moi un faucon crécerelle fait le saint esprit et semble de mon avis… Je reprends la marche en bordure de la falaise, le spectacle est là aussi dans le ravin accidenté. Fini de contempler, place de nouveau à l’attention pour la descente, avancer entre des dalles de rochers, buissons agrippants, pierraille pour atteindre un minuscule sentier périlleux, aérien juste la place d’une chèvre et je suis la chèvre !!! Surtout ne pas glisser, avancer avec prudence à droite ce serait le grand saut… Au bout de ce sentier de nouveau une descente acrobatique, la roche a façonné un escalier mal taillé, irrégulier, plus loin les falaises s’arrondissent pour donner naissance  à trois abris sous roche au sol du sable blanc, pour moi, pas d’essoufflement car il faut avancer doucement et regarder  là ou les pieds se posent. Je connais ce parcours par cœur impossible de s’y endormir chaque mètre parcouru offre une originalité de difficulté ! Nous ne sommes pas au bout de nos surprises le niveau de la mer n’est pas encore atteint ! Premier verrou, deux pas d’escalade pour se laisser glisser et que les pieds se réceptionnent sur un tas de pierres mis là par des mains amies. J’ai de plus en plus chaud avec la réverbération des rochers blancs, la proximité de la mer me rend impatiente. Deuxième verrou sur les fesses ! Passage étroit dans un éboulis  raide. Pour les derniers cinquante mètres, il faut faire une petite traversée plaquée contre le rocher, une deuxième dalle et enfin  les pieds laissent leurs traces sur le sable mouillé… Deux énormes rochers tombés il y a bien longtemps nous accueillent, l’un est équipé de crochets bien pratiques pour accrocher toutes nos affaires précieuses ! Ce lieu a été habité pendant plusieurs mois comme le fait penser l’énorme Neptune gravé sur le deuxième bloc, il est impressionnant de grande taille, il sort d’une eau poissonneuse. Masque sur le visage, je m’apprête à enfin entrer dans l’eau, le bruit d’un moteur me fait sursauter, ce n’est pas celui d’un bateau… Je me réveille complètement. C’est celui d’une moto sur le chemin au-dessus de  chez moi, la blancheur immaculée des  falaises d’Agua Amarga s’évanouit, aspirée dans le vert des châtaigniers ! Je suis dans ma prairie, même pas essoufflée, je baigne dans de multiples sensations de bien-être, un souffle d’éternité. Je songe à ce lieu magique qui vaut bien quelques griffures sur les jambes et un peu de surchauffe ! Cette petite plage se mérite même dans l’imaginaire…

Claudine Albouy

Ma proposition d’écriture
Une histoire de marche et d’écriture, où le texte s’élabore en marchant, et en ces temps de confinement (à ce moment-là !), nous pouvons marcher dans notre tête. La phrase restitue le mouvement de la marche, dans son allure, ses arrêts, ses hésitations, selon le sol et ses accidents.
 MS

Le bertou, Claudine Albouy

Photo : Marlen Sauvage

La liste…

Le vase bleu, le coussin, la feuille gribouillée, le stylo, toi, le jardin, la table, le rayon de soleil, la mouche, les radis, lui, le verre, la salade, le papier chiffonné, le dessin, elle, le coude, la colline éclairée, les framboises, le rayon de soleil, la véranda, le sourire,  un papier noirci, l’édredon jaune, l’abeille, la voiture, elle, le verre plein, le souvenir, la photo, le pastis, le livre, la guêpe, son visage, le rayon de soleil, le sourire, les framboises, la tarte, la lumière, la bougie, le parfum, lui, toi, le rayon de soleil, le bruissement, le coucou, écrire, partager, envoyer, eux, toi, lui, elle, la chatte, l’orange, l’odeur du café, l’édredon,  pluie, gouttes, rayon de soleil, légèreté, la feuille vierge, la maison blanche, le rayon de soleil, la rivière, le jaune, l’édredon

Le bertou

« C’est vous la nouvelle patronne de cte barraque boudi en vla une drôle de maison on dirait un musée c’est plein de cochonneries de vieilleries j’vas vous en filer si vous voulez j’en ai plein ma grange qu’est ce que vous en dites ? » j’en disais rien pardi, j’l’avais vu arriver de loin c’était un vieux… «  le bertou » je crois bien qu’on l’appelait. Le rayon de soleil arrivait juste dans son œil noisette, un regard pétillant, il avait une dégaine incroyable, un pantalon noir remonté presque jusque sous les seins et serré à la taille avec beaucoup d’énergie, une grosse ceinture qui lui faisait une taille de guêpe, justement il y en avait une de guêpe qui commençait à tourner dangereusement autour de lui vite j’avais saisi sur la table le piège en verre pour qu’elle se noie après une ivresse de sucré au goût de mirabelle, belle elle l’était la  guêpe pas farouche même un peu entreprenante « le bertou » par contre il sucrait les fraises à cause des rincettes de gros rouge qu’il avait dû se mettre dans le cornet, il mâchait  plus qu’il le fumait le bout de son mégot coincé entre ses lèvres, ce qui ne lui facilitait pas l’élocution,  on aurait dit que le rayon de soleil le poursuivait aussitôt qu’il bougeait. Il venait de s’asseoir à la table à côté de mon bel édredon jaune, je craignais le pire déjà les mouches attaquaient et il venait de prendre son béret crasseux dans le ruban à mouches accroché au dessus de la table ! il ne manquait plus que cela il prit dans sa poche un papier qu’il défroissa avec la paume de la main, un de ces papiers gras tout griffonné  « j’vous ai mis une liste de courses à apporter de la pharmacie ça va le faire ? » m’interrogea-t-il. Le rayon de soleil l’avait poursuivi et éclairait le mouchoir à carreaux rouges qu’il s’était mis autour du cou, il portait une paire de moustaches à la mousquetaire,  mais un vieux mousquetaire qui se battait pour enlever son ruban encollé maintenant sur ses cheveux gris ! je repoussais discrètement l’édredon jaune plus loin, le bertou avait même poissé le verre sur la table, lui il était là, elle le regardait consternée, eux ils étaient hilares, arrivés manches retroussées, ils sucraient aussi les fraises !  « hé la patronne on se le fait ce p’tit pastis ? » le rayon de soleil avait chu, il sucrait les fraises lui aussi.

Claudine Albouy

Ma proposition d’écriture
A la façon de Tarkos, dans son texte
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf : « Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Joseph

Photo : Marlen Sauvage – « Justin et le train jaune » (merci Justin !)

Elle l’a oublié, c’est sûr, elle l’a oublié, c’est un peu une fofolle non ?? phrase banale, lancée comme une interrogation, au hasard, sans réponse.

Lui, c’est Joseph, il a cinq ans et ce soir, assis sur le sol de résine vert pomme de la grande salle ; la salle « Tistou les pouces verts » de la garderie municipale, il attend sa maman.

Comme souvent, elle arrivera en retard en fredonnant du Boby Lapointe ou du  Nougaro, joyeuse et insouciante.

Lui dans son coin, saturé de jeux, de balles, de ballons, de trains à l’arrêt, de camions, de voitures où les télescopages sont fréquents, de chevaux de bois belliqueux et de poupées disloquées, lui il préfère et il cache dans ses mains ses deux amis, Goldorak le combatif aux couleurs aveuglantes et capitaine Flam, défenseur de l’univers, heureux de cette compagnie, il n’écoute pas les commentaires des deux monitrices du centre.

Parfois un mots résonne plus fort…  oublié… Fofolle… il lève les yeux, suspend son duel intergalactique entre ses deux mains amies et sourit aux dames qui le regardent.

Voilà bientôt une heure qu’elles attendent, l’impatience aiguise la nervosité des dames, la mastication de leur chewing-gum est plus violente et de grosses bulles sortent de leur bouche, ça fait rire Joseph…

Les mots,  les phrases sont plus dures : c’est une fille de peu, une fofolle, je suis sûre qu’elle l’a oublié, elle doit traîner encore. 

Lui, Joseph, les mots qu’il retient, il les a déjà entendus… oublié,  fofolle…

Oublié, il sait, ça lui arrive aussi parfois, il oublie de faire pipi au bon moment, et alors il fait pipi dans son pantalon, il oublie de se brosser les dents le soir, et alors après il a des caries, voilà c’est des choses comme ça…

Mais fofolle !!! c’est quoi fofolle ? Il sait fou, comme kabouillat, dans la rue quand il crie contre sa femme, il sait folle, c’est la même chose mais en fille, mais fofolle… il sait pas.

Peut être fo-vole, comme l’oiseau au long bec  jaune, aux yeux verts, aux ailes grandes comme  des avions, aux pattes rondes comme des roues, voilà c’est ça, il l’a vu dans la galaxie du capitaine Flam, oui oui il l’a vu. Alors elles aussi, elles connaissent la galaxie du capitaine. 

Joseph est heureux.

Ce soir sur le boulevard du général Joffre, la circulation comme tous les vendredis soirs est anarchique, désordonnée,  chaotique, brouillon, Klaxons, cris, hurlements, vociférations, excitations de fin de semaine.

Elle, dans sa robe multicolore, aux plis surabondants, dans ses chaussures rouges, talons aiguilles, insensés, extravagants de hauteur, les bras et les mains encombrés de paquets, ne sait plus où elle a garé sa voiture, elle va, elle vient, se parle à voix basse : « il va croire que je l’ai oublié… oublié. »

Elle se pose un moment  près d’un lampadaire pour réfléchir, soudain dans une fulgurance tremblante, elle voit sa  Siata Diana rouge, là à dix mètres, de l’autre côté de la route.

Le choc, elle ne l’a pas vu venir, pas de cri, pas de douleur, une main qui s’ouvre et lâche un Albator fracassé. 

Aline Leaunes