Ecrire, par Chrystel C.

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« Ecrire jusqu’au bout de la nuit, jusqu’au bout du rouleau, jusqu’à plus soif, jusqu’à plus d’encre.
Ecrire pour graver dans le marbre, pour faire trace, ne jamais oublier.
Ecrire comme une nécessité, un besoin impérieux de poser les mots, là, sur le papier, qu’ils soient enfin lisibles et accessibles.
Ecrire pour partager, pour rassembler, pour dire, juste pour dire, tout dire.
Ecrire jusqu’à la blessure, jusqu’à user la peau des doigts.
Noircir la page résolument, revenir en arrière, barrer, gribouiller, reprendre, poursuivre.
De courbes en liaisons, d’arabesques en ruptures, écrire comme on jette sur la feuille, avec ardeur, le fruit de nos pensées.
Ecrire tout ce qu’on ne peut pas dire.
Ecrire pour dénoncer, témoigner, raconter.
Ecrire tout et n’importe quoi.
Ecrire comme ça vient, écrire comme on est, ce que l’on est et ce que l’on n’est pas.
Écrire, pourquoi ? Pour qui ? Pour rien, pour le plaisir.
Ecrire assis, en silence, le jour comme la nuit,
Ecrire partout où c’est possible,
Ecrire seule ou parmi vous, seule parmi vous,
Ecrire en confiance, écrire pour avoir confiance, se sentir exister,
Ecrire pour se retrouver, pour ne plus jamais se perdre,
Ecrire pour s’évader, pour fuir,
Ecrire pour lutter ou pour s’abandonner,
Écrire le ventre plein, pour se nourrir, sans jamais être rassasiée.
Écrire les gens, les lieux, l’histoire, décrire et se morfondre,
Se fondre dans les mots, se tordre dans les pages, écrire de douleur
Ecrire pour la douceur des mots, dans la fraîcheur du soir, la torpeur du moment.
Écrire dans sa tête en regardant au loin les lumières de la ville, la Lune rousse dans le ciel noir et deviner, tout au fond, la mer assoupie.
Écrire et ressentir, toucher la feuille, palper les mots, humer les phrases.
Ecrire en voyage, en colère, en avion,
Ecrire les autres puis écrire soi.
Ecrire comme on aime, passionnément, à la folie, à perdre haleine, sans tabou, sans limite, sans compter.”

Texte : Chrystel C., atelier d’écriture juillet 2017.
Photo : Marlen Sauvage [au moulin de Grattegals, juillet 2016]

 

 

Ateliers de campagne (6)

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Rentrée des classes. Pour moi ce sera Vebron, un village situé dans une vallée au-delà de La Cam de l’Hospitalet. L’institutrice me demande d’écrire un conte sur l’environnement à partir du premier texte des Histoires naturelles de Jules Renard, avec des enfants de 6 à 8 ans. Il est 8h30. Passé le col du Rey, direction St-Jean-du-Gard, le temps est mitigé. Depuis que j’ai laissé la clairière protégée où je vis, le thermomètre a baissé de 2 °C. Col des Faïsses, 1018 m, le vent balaye le plateau, la route est large, et la vue magnifique.

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A droite, en direction de Vebron, le chemin de Salgas s’enfonce dans la forêt, la route – difficile et dangereuse, dit le panneau – serpente, et la pente est sévère. On l’appelle la Cardinale, après la Royale que je viens de quitter… Vestiges des dragonnades du début du XVIIIe siècle. Je croise deux ou trois voitures sur cette route communale où la place est comptée… Et le petit pont de Racoules est si étroit !

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J’ai préparé mes interventions, mais je ne fige rien, et de fait j’irai de surprises en surprises. Il est prévu dix ateliers de 2 h 30, la classe est scindée en deux groupes et il faut composer en fonction du travail de l’un puis de l’autre, expliquer ce qui vient d’être construit, redire à chaque fois où nous en sommes restés… Mais cela permet de mettre le doigt sur les incohérences, de recueillir d’autres idées, de laisser mûrir l’histoire. Au “chasseur d’images” qui ouvre le livre de l’écrivain morvandiau, les enfants ont préféré “le pêcheur d’images”, parce que pêcher leur semble moins cruel que chasser…

Leurs trouvailles m’amusent… A la question des sorts qui pourraient mettre notre héros en difficulté : celui qui lui ferait avoir des illusions d’optique… (nous convenons qu’un désert pourrait devenir un dessert, et c’est l’occasion de jouer sur les mots), un sort de vieillesse qui lui ferait oublier son seau à images, son pull pour mettre ses images dans ses manches… Dans leur fiche descriptive du pêcheur d’images, celui-ci est “étonné, angoissé, inconscient, impatient, coléreux, un peu crédule, curieux, naturaliste”, et tout cela est étayé par de bons arguments. Il n’est pas “un surhomme, il est parfois maladroit mais persévérant et courageux. Il évolue dans l’histoire car à la fin il est calme et il sait protéger la nature”… Parmi les interdictions qui lui sont faites : celles de “pêcher des images de légumes pourris, de chambres mal rangées (le quotidien finit toujours par les rattraper !, de pétrole dans la mer, de forêts en feu et de maisons enfumées”…   Les plus petits qui n’écrivent pas encore très vite inventent à voix haute. Nous lisons des contes, Le Tsarévitch aigle, Petit Chaka, etc. Nous repérons les points communs avec notre conte, dans son déroulement, sa construction, ses personnages… A chaque séance, quand 11h30 sonnent, les enfants se préparent pour aller déjeuner dans le village tandis que je regagne ma voiture. Leur école est en réfection et ils sont accueillis dans une vieille maison derrière l’église. Notre atelier se déroule dans une petite cuisine au rez-de-chaussée.

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[En ce jour de juillet où je refais la route, celle du retour est chargée, je croise trois véhicules, mais surtout une biche plantée au milieu du bitume, mon appareil est près de moi mais impossible de shooter, la bête se rue dans les fourrés. Plus loin une mère et son faon s’attardent aux abords d’un bois.]

Après dix ateliers, un conte est né qu’il a fallu ensuite dialoguer pour un spectacle. Ce qui n’avait pas été prévu au départ, mais enfin quand on aime, on ne compte pas… En dehors du premier texte imposé, j’avais choisi le dernier du recueil, « Une famille d’arbres », et proposé aux enfants que notre personnage finisse par avoir un lien avec celui-ci – les arbres qui deviennent une vraie famille, dans le texte de Jules Renard. Les enfants inventèrent un voleur de mémoire venu une nuit voler les images du pêcheur, un « gragragnateur » animal de compagnie du voleur, des arbres qui murmurent à l’oreille de notre héros pour le prévenir d’un danger, et d’autres personnages tous plus fantasques les uns que les autres.

Le spectacle a été joué deux fois dans la salle de spectacle de Florac, La Genette verte. L’image de la fin du conte était un soleil levant accroché à un arc-en-ciel derrière une montagne où pousse un saule sacré… A la fin de ces rencontres-ateliers, alors que je remerciais les enfants, l’un d’eux eut cette  remarque : « Pourquoi tu dis toujours votre conte, c’est notre conte ».

Texte et photos (juillet 2017) : Marlen Sauvage
PS : Depuis ces ateliers (2010-2011), l’école a été restaurée !
Affiche réalisée par les enfants avec leur institutrice.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues.

Conseil soufi…

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L’être humain est un lieu d’accueil.
Chaque matin un nouvel arrivant,
Une joie, une déprime, une bassesse,
Une prise de conscience momentanée
Emergent tels des visiteurs inattendus.
Accueillez-les et choyez-les tous !
Même s’ils sont une foule de chagrins
Balayant violemment votre maison
Et la vidant de ses meubles,
Traitez chaque invité honorablement.
Ils peuvent vous débarrasser du superflu
en vue d’un nouveau ravissement.

Rumi

(Poète mystique soufi persan)

Photo : Marlen Sauvage

Je vous le disais bien, par Aline Leaunes

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Te parler de sa mère, ta grand mère Y., son départ en catimini, sa fuite en douce, l’abandon de ses deux enfants J., 5 ans et A. ton père, 3ans, un jour ordinaire ; d’une semaine ordinaire du beau mois de mai.

Enfants livrés à eux-mêmes toute une nuit suivie d’une longue journée ou le temps n’a de sens qu’à travers les bonbons avalés, engloutis, mal digérés, entre larmes et morve.

Situation révoltante aux yeux de la grand-mère Louise (ton arrière grand-mère). Comment ?, pourquoi ?,  avec qui ?,  pour qui ?,  où était-elle partie cette Y. de misère, cette femme de peu, cette moins que rien, fille à soldats, qui avait osé laisser une lettre, un mot, un brouillon, une bavure, une vomissure, un chiffon sur la table de la cuisine :

JE PARS
Y.

L’armoire vide jupes et jupons disparus
chapeaux feutre délicat ou soie froissée envolés
chaussures de cuir souple, escarpins de satin ou bottines à lacets
iront à petits pas danser sur d’autres parquets

Je vous le disais bien, répétait Louise, l’arrière-grand-mère au corps lourd,  aux hanches larges, à la poitrine tombante, et je crois même deviner sur la photo un soupçon de moustache… Je vous le disais bien que tout cela finirait mal, c’était pas une fille d’ici cette Y. Elle avait le regard par en-bas, les lèvres trop rouges, la chemise trop moulante, la jupe trop courte et les pieds toujours en mouvement. Je vous le disais ! C’est pas une fille d’ici ça !!!

Aline Leaunes
Texte écrit en atelier d’écriture, 17.6.17

Photo : Marlen Sauvage
« Reflets de nuage dans une mare »

Ateliers de campagne (5)

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Ils arrivent au compte-goutte, un seul homme pour six femmes, et s’installent bruyamment dans la pièce aux murs égayés de fresques colorées. Les chaises grincent sur le carrelage. Les « bonjour » résonnent. Ce matin le soleil fuse dans la salle d’activités aux larges portes-fenêtres réservée aux résidents de cette maison de retraite dans les gorges du Tarn. Mais pour satisfaire tout le monde, il faudra finalement baisser les stores ! Une dame entre dans son fauteuil roulant, poussée par une aide-soignante. La porte enfin se referme, je reste seule avec le groupe de personnes, âgées de 62 à 95 ans, un tableau de papier derrière moi et quelques feutres de couleur, l’enfance à visiter.

Ma venue a été préparée, tout le monde est là pour son plaisir, m’a-t-on affirmé, par envie de découvrir l’atelier d’écriture, sur un thème proposé par les encadrants de l’établissement. Je me présente brièvement et donne le ton de ma pratique : de l’écriture, certainement, mais surtout de la parole, des échanges, de la remémoration en commun de souvenirs au plus près de la réalité, mais le sait-on jamais ?, de la convivialité, un bon moment à passer ensemble chaque semaine pendant près de deux mois.

Durant le premier tour de table, les uns et les autres égrènent leur prénom, leur nom, certains me donnent leur âge. J’en profite pour leur demander comment ils souhaitent être appelés : la plupart m’indiquent leur prénom seul. D’autres précisent aussi leur origine et Pierrette, au fort accent du sud, m’assure qu’elle n’est pas du tout « d’ici » mais… du village voisin ! Brève discussion sur les gens nés quelque part. Le monsieur malicieux fredonne la chanson de Brassens.

Louise, une grande dame blonde, élancée, coquette, ancienne professeure de latin et de grec, souffre de la maladie d’Alzheimer. « C’est le début », précise-t-elle, et ce dont elle souffre surtout pour l’instant, je le comprends et elle le verbalise, c’est ce qu’elle redoute : la lente dégradation, l’image qu’elle donnera d’elle. Sa voix douce tremble un peu. J’apprends son âge : 72 ans. Elle s’inquiète déjà, avant de commencer l’atelier, de ne pas retrouver tous les souvenirs qu’elle souhaiterait. Je la rassure, le groupe nous portera, et je lui propose, à l’écoute des uns et des autres, de noter un mot, un chiffre, évocateur ici ou là pour laisser surgir le souvenir le cas échéant. Il s’avère que pendant les dix ateliers, Louise n’aura pas plus de difficulté que les autres personnes non diagnostiquées Alzheimer pour raconter son enfance, l’école, les fêtes traditionnelles, la fratrie, la vie à la maison, à la ville ou à la campagne, etc. Mais là où d’autres pestent comme nous le faisons tous quand un nom ou un mot nous manque, Louise perdait pied, me regardait en affirmant « vous voyez, je ne sais pas ». Je m’interrogeai sur les dégâts d’un diagnostic posé trop tôt… selon la capacité de la personne à encaisser le coup… Seule ici dans une maison de retraite, sans le réconfort d’un proche – car elle se disait « exilée » – je voyais se profiler une dépression plus invalidante pour Louise dans l’immédiat que ladite maladie.

Durant cette période, je lis Le Crépuscule de la raison, de Jean Maisondieu, passionnant, bouleversant. Loin de prôner le discours officiel qui attribue seulement une cause organique à la maladie, le médecin rappelle l’importance de l’environnement familial et social, dans une maladie très liée aussi à notre peur de la mort… « Nous déguisons nos pensées comme nous maquillons nos corps, nous nous dupons mutuellement pour sauver les apparences, pour croire et faire croire que nous sommes au-dessus de notre condition de mortels. »

Près de Louise, la plus âgée des personnes du groupe a la mine renfrognée. La voix bourrue, les sourcils froncés, elle ne croise jamais mon regard… A chaque proposition, elle râle ! Elle quittera l’atelier dès la fin de la deuxième rencontre. Quant au seul homme du groupe, en plus de chanter, il bavarde ! Il écrase les autres de ses souvenirs précis, les reprend, connaît tout de la Lozère, insiste pour que chacun trouve le mot juste… Je décide en mon for intérieur de solliciter cet ancien instituteur pour stimuler les personnes qui ont plus de difficulté. Je le félicite de sa faculté à prendre la parole, de son éloquence, de la qualité de ses souvenirs, de son français irréprochable… laissant entendre que ceci n’étant pas le cas de tout le monde, la bienveillance s’impose. Il doit deviner ma démarche car il répond au quart de tour, démarre la recension de ses souvenirs, puis s’arrête l’air de rien et se tourne vers l’une ou l’autre. Vous vous souvenez de ci ou de ça ? Il sera mon complice durant les séances suivantes, dans la discrétion absolue. Quelle gentillesse, quelle subtilité… Et c’est une foison de souvenirs qui remontent à la mémoire sans les chercher absolument. Tout un passé de vie rurale, de brebis à garder, de « pache » durant les foires, d’enfants qui se louent dans des fermes voisines, de chansons oubliées, de métiers anciens, d’expressions familiales, d’odeurs et de sons… Un passé plus ancien parfois que celui des participants redonnant vie à leurs propres pères et mères. Tout cela se termine par un ensemble de textes que je transcris et lis au groupe à chaque atelier suivant pour validation.

J’ai animé des ateliers auprès de vieilles personnes pendant plus de huit ans dans des établissements différents. Cela aura été une joie constante.  J’ai aimé leurs visages fripés, cuits par le soleil et les années, leurs sourires doux, leur voix éteinte ou gouailleuse, leur pudeur, leur malice, leur sagesse, leur érudition souvent… Leur plus grand plaisir était de rencontrer des enfants lors de projets intergénérationnels. Notre joie de vivre se conjuguait, se multipliait, je leur disais que la vieillesse était pleine de ressources et leur racontais l’histoire du Buena Vista Social Club, ils riaient, je repartais avec la pêche ! Durant les rencontres dans l’EHPAD* de ces Ateliers de campagne, je découvrirai avec surprise qu’une dame censée ne pas savoir écrire (paroles de l’encadrement) remplissait consciencieusement ses pages blanches ! Et plus tard, à l’occasion de rendez-vous dans le quartier, j’apercevrai toujours le vieil instituteur assis sur son balcon… Et je l’écouterai de loin me raconter pendant quelques minutes sa solitude loin de ses enfants éparpillés dans la vie…

 

Texte et photo : Marlen Sauvage
Nota : Les prénoms des personnes ont été modifiés.
* Etablissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Avec Ravel, Monique Fraissinet-Brun

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Elle a rempli sa corbeille de milliers de pâquerettes, de marguerites, de fleurs de tournesol. Le vent d’été souffle, elle porte une jupe, une corolle rouge autour de la taille.

Une par une, elle effeuille les petites pâquerettes, un pétale, un autre, puis un autre, dix, vingt, cent, s’envolent à droite, à gauche, un peu plus haut, un peu plus bas, dix vingt, cent pétales blancs, puis plus grands, plus blancs les pétales de marguerites, plus visibles dans le vent, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas, puis au tour des pétales or des tournesols, dix, vingt, cent, un peu plus haut, un peu plus bas puis tous au sol, il ne reste que la corolle rouge de sa jupe qui tourne, tourne, dix, vingt, cent fois autour de son corps en même temps qu’elle laisse glisser un pas, puis un autre, dix, vingt, cent pas glissés au milieu des pétales blancs et or, puis elle tourne, tourne encore, au centre de la corolle rouge de sa jupe et sur un dernier pas glissé elle s’assoit au milieu du tapis fleuri.

Texte : Monique Fraissinet-Brun, avec son aimable autorisation.
Photo : Marlen Sauvage
[Ce texte a été écrit en atelier à la suite d’une proposition d’écriture basée sur l’écoute du Boléro de Ravel, avec une lecture de Ravel, de Jean Echenoz, dont j’avais extrait une remarque prêtée par l’auteur au compositeur, concernant le rythme de sa pièce musicale.]

Le lit de l’étrangère

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Ni plus ni moins

Je suis femme. Ni plus ni moins. Je vis ma vie comme elle va,
Fil à fil,
Et je tisse ma laine pour m’en vêtir, non
Pour accomplir le récit d’Homère ou son soleil.
Et je vois ce que je vois,
Tel qu’il est.
Mais je fixe parfois son ombre
Pour sentir le pouls de la perte
Et j’écris demain
Sur les feuilles d’hier : Pas de voix
Hormis l’écho.
J’aime l’ambiguïté nécessaire dans
Les paroles du voyageur nocturne qui va vers ce qui a disparu
De l’oiseau sur les pentes des mots
Et les toits des villages.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

En mars, la fleur de l’amandier
M’envole de ma fenêtre
Avec la nostalgie des paroles du lointain :
« Touche-moi que je mène mes chevaux à l’eau des sources. »
Je pleure sans raison et je t’aime,
Toi, tel que tu es, ni par intérêt,
Ni gratuitement.
Et le jour se lève sur toi de mes épaules
Et quand je t’enlace, une nuit descend sur toi.
Et je ne suis ni celui-là, ni celle-là
Non, je ne suis ni soleil, ni lune.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Sois donc le Qays de la nostalgie
Si tu le désires. Quant à moi,
Il me plaît d’être aimée telle que je suis,
Ni photo en couleur dans un journal, ni idée
Mise en musique dans le poème entre les mouflons…
De la chambre à coucher,
J’entends le cri lointain de Layla : Ne m’abandonne pas
Captive d’une rime dans les nuits des tribus,
Ne m’abandonne pas chez eux, légende…
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Je suis qui je suis tout comme
Tu es qui tu es : Tu m’habites
Et j’habite en toi, vers toi et pour toi.
J’aime la clarté nécessaire dans notre énigme partagée.
Je t’appartiens lorsque je déborde de la nuit.
Mais je ne suis pas une terre
Ni un voyage.
Je suis femme. Ni plus ni moins.

Et me fatigue
La rotation de la lune femelle
Et ma guitare tombe malade,
Corde
Après corde.
Je suis femme.
Ni plus
Ni moins.

Mahmoud Darwich, Le lit de l’étrangère, « Ni plus ni moins »
Poèmes traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar.
Tous droits réservés. © Editions Actes Sud, 2000.

Ateliers de campagne (4)

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Vacances de Pâques. A la demande de la Fédération des écoles de musique des vallées cévenoles*, pour fêter ses dix ans, je démarre le projet d’écriture d’une fable écologique. Se sont succédé plusieurs réunions d’information, d’organisation – avec enseignants de musique, de théâtre, responsables d’associations, chorégraphe – durant lesquelles j’ai proposé d’adapter une légende australienne racontée dans le Chant des pistes par Bruce Chatwin. Deux vallées sont finalement concernées, 7 ateliers planifiés durant deux semaines. J’ignore encore combien d’enfants participeront… Je roule en ce début d’après-midi vers Saint-Germain-de-Calberte, où doit se dérouler le premier des ateliers. La D13 serpente dans un décor verdoyant de bouleaux, de mélèzes, de chênes verts, de châtaigniers, de ponts de pierre et de murets moussus, de chemins privés qui grimpent vers des maisons invisibles ou y descendent en épingles à cheveux. Parfois, la route en corniche ouvre sur la vallée et les montagnes bleues puis s’enfonce dans les bouscas de châtaigniers. Je note mentalement les lieux-dits traversés : Le Plan de Fontmort, haut lieu de la résistance camisarde, Le Cauvel et son château aux fenêtres bleues, Nogaret, Le Mazel Rosade, L’Elziere, Le Crémat… Des cascades brillent à flanc de montagne, une couleuvre qui profitait de la chaleur du bitume s’enfonce dans les hautes herbes, une jeep vert pomme me laisse passer, je serai à l’heure.

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Dans la salle froide et sans âme qui nous est allouée, je fais la connaissance de 6 jeunes garçons et filles âgés de 8 à 11 ans. J’ai posé le décor, le « temps » de l’atelier, celle de la légende aborigène du commencement du monde. Je leur lis des passages du bouquin de Chatwin. Ils sont attentifs au nomadisme, à l’idée de se suffire de ce que la terre donne, à celle du troc, au fait que personne n’est sans terre car à un chant correspond un tronçon de pays…

J’ai prévu quatre suggestions pour ce premier atelier à partir de cette lecture, dont un « jeu du chapeau » pour choisir les animaux qui feront partie de notre spectacle. A chaque proposition, les enfants dessinent quelque chose sur leur feuille, spontanément, et je découvre à la fin de l’atelier seulement ce qui a peuplé leur imaginaire en dehors des mots : personnages, arbres, chouettes, cœurs…  Tous écriront, tel Paolo, 8 ans, qui lit : « Etonné de rugir, il découvrit qu’il était un lion. » Je jubile ! Les enfants me fascinent. Une seule phrase – et tout est dit – pour une proposition, quand d’autres remplissent une page. Car les enfants, comme les 13 autres de la vallée plus lointaine du Collet de Dèze qui participeront aux ateliers – bien que bavards, turbulents – se donneront à fond dans ce projet qui deviendra l’un de mes meilleurs souvenirs d’écriture.

Ensemble, nous avons joué, mimé, inventorié, travaillé les synonymes, les rimes, le vocabulaire, la description, lu Rimbaud, Léopardi, Baudelaire, Eluard, Kafka, Le Clézio et d’autres, travaillé à partir d’articles de journaux, de légendes cévenoles… Au final, après dix-huit mois d’ateliers divers (écriture, musique, danse, arts plastiques, théâtre) aura lieu un spectacle que nous mettrons en scène avec un ancien professionnel bénévole et une huitaine d’enfants. Accompagné musicalement par plusieurs dizaines de jeunes musiciens sur une musique créée par eux avec leurs enseignants, il sera dansé et joué dans des décors magistraux fabriqués avec une artiste locale et les enfants revêtiront des costumes étonnants imaginés par une styliste… Tout est raconté  de ce spectacle qui sera intitulé « J’ai mal à la Terre », où des enfants commentent la légende de la création d’un monde en prenant le public à témoin, s’émerveillant d’abord de la vie que mènent les premiers hommes, mais gardant l’esprit critique quant aux avantages et aux inconvénients d’un tel paradis.

« Aujourd’hui le temps passe vite et demain mes cours seront lents. » J’ai noté la phrase quelque part tant elle m’a réconfortée tout au long de cette entreprise… Une autre phrase de Paolo avec laquelle je termine cette évocation…

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*Fédération des écoles de musique des Hauts Gardons de Lozère, qui fêtait ses 10 ans en 2009.

[Je livre ici des extraits des premier et quatrième tableaux parmi les cinq qui constituent le texte finalisé, co-écrit avec les enfants.

Premier tableau – La création du monde

(…)

Ces ancêtres étaient des vieillards qui dormaient depuis toujours. Le soleil les réchauffa, alors ils remuèrent au fond de leur trou, ils s’étirèrent, se soulevèrent, traversèrent l’écorce terrestre. Et chacun ouvrit la bouche et cria : « Je suis ! »

« Je suis l’ancêtre poisson ; je nage dans l’eau bleue du fleuve Tamara, mes moustaches se baladent au gré des courants. Un petit coup de nageoire et hop, je vois le ciel éclairer le chêne du mensonge ; un autre coup de nageoire, et hop, le mascaret m’emporte tel un dragon en furie sur le lac Noyemi. Un hibou parcourt ciel et terre, franchit la Montagne du Savoir, et, en ululant, vole de séquoia en palmiers et en tamariniers jusqu’à la mer des Silures où naîtra ma descendance. »

« Je suis l’ancêtre-lion, le roi des animaux et mes griffes soulèvent la terre fraîche et mûre. Le soleil flamboie, brûle ma peau vieillie. Dans la nuit, au clair de lune, je marche à pas lents vers le Nord ; au loin, j’aperçois les montagnes de l’Aconcagua, et l’Elbrouz, le Kilimandjaro… Et toute cette neige blanche et glacée à leurs sommets. »

« Je suis l’ancêtre-salamandre, noire et jaune, à la peau lisse et humide. Le ventre collé à la Terre, je fais un avec elle ; à chaque pas, je sens son cœur qui bat, ce cœur de feu où je puise ma force de vie. Le vent me rafraîchit. Présence aérienne où la colombe s’envole et l’oiseau est si rapide que je le perds des yeux. »

« Je suis l’ancêtre-colombe, je survole la Terre et descends parfois me recueillir dans la paix de ce monde nouveau. Sous mes ailes, le lac Myoutsou, je suis éblouie par la beauté de son eau bleue. Entre les arbres de la forêt Chebo, j’aperçois les insectes qui se fondent dans le décor de feuilles et de lianes. La nature chante, et l’univers est magnifique dans le bruit du silence. »

Après le temps des hommes, des échanges, et de l’harmonie (3e tableau) où chaque descendant des ancêtres reçoit en héritage une musique et le tronçon de terre lui correspondant vient l’homme qui blesse provoquant le chaos (4e tableau) : un descendant du clan des lions cache l’instrument de musique du clan des chevaux ; les salamandres prennent le parti des lions ; les poissons celui des chevaux ; des morceaux de musique sont volés, un homme vend même une célèbre ritournelle à des étrangers de passage… Les colombes tentent de pacifier les clans. En vain… les musiques sont modifiées, et la Terre avec elles, les paysages, le monde végétal, animal et minéral…

Quatrième tableau
La plainte des ancêtres

Les hommes étaient devenus fous. Les poissons étaient panés et surgelés ; les lions en cage dispersés dans les zoos du monde entier ; les salamandres étaient en voie d’extinction ; les chevaux faisaient la queue à l’abattoir pour nourrir la planète ; les oiseaux mouraient, atteints de la grippe aviaire… La Terre mourait et quelque part dans leur monde, les ancêtres assistaient au spectacle de leur Terre en train de mourir.

La Terre
J’étais ronde
j’étais bleue
j’étais peuplée d’une extraordinaire diversité
animaux, insectes, plantes
tout était équilibré
puis l’homme a prétendu évoluer
voulu construire et beaucoup détruit

il a tout industrialisé
tout piétiné
pollué et modifié
il a joué à l’apprenti-sorcier
il court à sa perte et entraîne avec lui
tout ce qui vit
J’étais ronde
j’étais bleue

Spectacle J’ai mal à la Terre – Droits réservés]

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Dont acte.

Texte et photos : Marlen Sauvage

(Photo : Sur la route de Saint-Germain-de-Calberte)

Ateliers de campagne (3)

marlen-sauvage-causse

“La prison, c’est un peu ma famille…” C’est ainsi que démarre l’entretien mené par l’un des détenus avec l’aumônier catholique de la maison d’arrêt de Mende. Et c’est l’aumônier qui parle ! Tous les jeudis après-midi depuis neuf ans, il ouvre l’aumônerie à un groupe de six ou huit, ou à des détenus seuls, en entretien individuel. La pièce ouvre sur une grande fenêtre… à barreaux, mais elle est lumineuse et les détenus s’y sentent bien. C’est ici que j’anime les ateliers d’écriture et que depuis quelques semaines, nous pratiquons l’écriture journalistique. Aujourd’hui, chacun relit son article, destiné au journal bimestriel que nous avons créé et auquel a été donné le titre de Celluloïd. La production poétique et romanesque des participants trouve sa place parmi les sujets concernant la vie de la prison, l’actualité, un dossier thématique, les recettes de cuisine… Je suis fière de ce travail avec eux… Car même les plus réfractaires à l’écriture pour des raisons toutes respectables, les plus hostiles au métier de journaliste, ont joué le jeu de la conférence de rédaction, du choix des sujets, de la répartition des rôles, pendant plusieurs ateliers. Je les ai vus prendre plaisir à préparer les entretiens, à rédiger les brèves, à agencer leur papier pour qu’il reflète une information objective, sans se perdre dans des considérations qui n’avaient pas leur place à cet endroit-là. Le journal se fabrique en équipe avec trois autres intervenants dans leurs ateliers respectifs, un illustrateur et une maquettiste, ainsi qu’un professeur des écoles. La direction de la prison et le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) jouent le rôle de garants de la ligne éditoriale. Mais nous ne dépassons jamais les limites, bien que ce ne soit pas l’envie qui manque parfois aux détenus… L’atelier d’écriture est ici plus qu’ailleurs un atelier de parole : je les écoute chaque semaine pendant un quart d’heure avant de démarrer les propositions d’écriture. Nous alternons ainsi la parole, l’écriture journalistique et l’écriture romanesque… L’expérience du journal ne durera que quelques mois, faute de moyens.

Je franchirai les portes de métal durant trois ans chaque semaine, ne sachant jamais à l’avance qui serait là des détenus inscrits, accueillant d’une semaine sur l’autre un ou plusieurs nouveaux venus à intégrer dans l’atelier. Ce mardi, c’est jour faste : le groupe autour de la table rassemble une dizaine d’hommes. Parmi eux, un jeune inconnu de 28 ans, incarcéré pour 18 mois (c’est lui qui le raconte car je ne pose jamais aucune question quant à leur présence ici). Après les présentations et l’accueil, il refuse d’écrire à partir d’une suggestion ayant recours à la mémoire de l’enfance : trop de souvenirs difficiles. Il l’exprime avec violence, une violence qui transparaît dans le ton de sa voix, dans sa gestuelle alors que je viens de préciser que personne n’est obligé d’écrire. Je perçois toute sa frustration. Il ajoute alors pour préciser (mais je sens percer comme une menace) qu’il est d’un caractère violent. Je reste de marbre. Les autres ne bronchent pas non plus, ils m’observent. Dix paires d’yeux me fixent alors que je fixe le jeune assis en face de moi, face à la fenêtre. J’attends la suite ! Je suis à contre-jour pour lui. Ce qui me traverse l’esprit, c’est qu’il puisse mal interpréter les expressions de mon visage. Je me demande aussi très vite pourquoi il assiste aux ateliers. Pour bénéficier d’une réduction de son temps d’emprisonnement ?  Le jeune homme parle toujours, il s’énerve, je lui rappelle qu’il a le choix d’écrire ce qu’il veut en réponse ou non à la proposition et même de ne pas écrire du tout. Peut-être préfère-t-il retourner dans sa cellule ? Je peux appeler le surveillant qui le raccompagnera. Non. Il choisit de rester… « pour voir ». Après son intervention, chacun s’est penché sur son cahier, dans le calme. Et après un temps d’observation je le surprends à écrire lui aussi. Quand vient son tour de lire son texte, c’est une suite de questions qui toutes portent en creux leur réponse. Les regards fusent vers lui, dans une attention soutenue à ce qui vient de s’exprimer. Il finit par confier que se souvenant de la promesse de sa mère de ne jamais venir le voir en prison (il avait douze ans à l’époque !), il a refusé de l’accueillir lorsqu’elle s’est présentée durant la semaine précédente. Autour de la table, tout le monde semble comprendre son malaise, sa souffrance, son chagrin. Il y a des visages qui acquiescent, d’autres qui plongent vers leur feuille, mais l’émotion est palpable. Je n’ai pas grand chose d’autre à dire à ce moment-là que le remercier de partager son désarroi aussi simplement et d’avoir réussi à l’écrire par un long questionnement. J’ajoute que tout cela reste entre nous. Jusqu’à la fin de notre discussion, le groupe s’est montré attentif et personne n’est intervenu. Au cours de l’atelier, le jeune écrit la proposition suivante sans discuter…

Je vivrai durant ces trois ans de nombreuses situations comme celle-ci. Une fois seulement je serai aux prises avec un homme réellement violent que des détenus maintiendront spontanément en place. Ici plus qu’ailleurs, l’atelier requiert une attention aiguë aux moindres gestes du groupe, aux expressions de visage, au ton de la voix, et une écoute entre les lignes, souvent, de ce qui s’écrit dans une grande sincérité… Il est 11h30. Je repars comme à chaque fois secouée après cette heure et demie derrière les barreaux. Une fois la porte de l’aumônerie ouverte par le surveillant de service ce matin-là dans un bruit de clé qui ne s’oublie pas, une fois les nombreuses autres portes activées à distance passées dans un grincement métallique, et le portique de contrôle, et la dernière, immense, qui ouvre sur la liberté, j’expire toute ma tension. Je redescends vers le centre-ville – la prison est située sur les hauteurs – puis je roule vers Marvejols, à une vingtaine de minutes de là, pour l’atelier de l’après-midi prévu à l’école de travail éducatif et social.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues. Tout sera donc vrai  en grande partie, et faux dans les mêmes proportions.

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Photo : Le causse entre Florac et Mende à la tombée du soir)