Ecrire en novembre, par Liliane Paffoni

Photo : Marlen Sauvage

Parce que

Parce que les forêts s’étaient tues, le vacarme du monde en était assourdissant.

Parce que les villes et les villages étaient déserts, des mauvaises herbes s’insinuaient dans les fissures.

Parce que la métamorphose n’est pas la mort, un jardin envahi d’herbes folles n’est pas abandonné.

Photo : Liliane Paffoni

Errance

Jour 1

Fermer la porte n’était pas suffisant. Trop simple. Clic, clac. Et le tour était joué. Non. Il fallait se dépouiller. Cela ne se verrait pas. Mais elle, elle le sentirait, l’appréhenderait. Peut-être ou jamais. D’abord le dépouillement extérieur. Elle laissa tomber son grand manteau noir. Il s’étala dans l’herbe sèche comme une corolle rabougrie. Aussitôt, une nuée de gamins, qui avaient poussé au gré des saisons, les pieds noirs et nus, s’emparèrent du manteau et disparurent derrière les taillis. De la route, elle entendit les cris d’une dispute, des jurons, puis, soudain, une voix forte dans une langue qu’elle ne connaissait pas, s’éleva. Des claques retentirent. Le silence, immédiatement troué par les hoquets des pleurs des enfants. Elle porta la main à sa joue. La brûlure de la gifle était toujours là. Elle marcha longtemps, droit devant elle.

Jour 2

Sur le bord du chemin, une femme en robe de mariée. La robe était sale et déchirée. Au loin, des appels : « Francesca ! Francesca ! » La mariée mit un doigt sur ses lèvres. Des larmes coulaient, silencieuses. De son sac, la femme sortit un mouchoir en dentelles et lui tendit. Elle aussi, elle avait pleuré. Des paroles pleines d’épines éclatèrent dans sa tête. Elle mit les mains sur ses oreilles et s’éloigna.

Jour 3

L’aube se levait sur la pâture. Elle entendait le bêlement lancinant des moutons. Leur dos ondulait dans les vapeurs de brume. Elle aperçut le berger, assis sur un tronc d’arbre, immobile, serrant un agneau dans ses bras. Elle s’approcha lentement. Il tenait une petite boule frisée qu’il contemplait avec un regard grave et doux. Elle tendit la main pour caresser l’agneau. Son corps était froid et raide. Elle recula. De son chapeau, elle décrocha une fleur qu’elle posa sur la toison bouclée. Elle s’en alla, les mains posées sur son ventre. Elle aussi, un jour, n’avait pas su donner la vie.

Jour 4, jour 5, jour 6, Jour 7 …

Il y eut des sentiers, des routes, des chemins, des fleurs, des arbres, la douceur du vent, les brûlures du soleil, les pierres, les épines, les rochers, les montées, les descentes, les plaine à l’infini, il y eut des éclats de rire, des sursauts de peur, des caresses, des baisers, des mots d’amour, des hommes, des femmes, des enfants, des souvenirs qu’elle ne voulait plus, des errances qui l’avaient lassée, alors, elle s’assit sur une pierre. Peut-être qu’il viendrait la chercher.

Auteur : Liliane Paffoni

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Claudine Albouy

Photo : Claudine Albouy

Errance

Nous nous apercevions de loin, lui sur son tapis de yoga insouciant au passage des promeneurs, moi me baladant. C’était un jeune homme presque blond avec un visage doux encadré de boucles. Un regard bleu un peu perdu ou ailleurs ? Torse nu dès le matin, toujours  habillé d’un pantalon bouffant bariolé qui lui cachait le corps. Un jour  nous avons échangé quelques mots, il était britannique et l’idée de me rapprocher de la langue de Shakespeare ne me déplaisait pas, ce jeune m’intriguait. Il est revenu plusieurs années de suite toujours de plus en plus attiré par ce pays Andalou et cette douceur de vivre. Il partageait son temps entre l’Angleterre, et la marche le longs des routes, s’interrogeait beaucoup sur ses choix de vie. Ingénieur de formation,  il se sentait de plus en plus inadapté à ce mode d’existence,  il avait envie d’autre chose et dans l’immédiat, un besoin impératif de cerner ses envies profondes. Il voyageait beaucoup à pied ou en stop, progressait lentement au fil des rencontres et cela lui convenait, un jour se louant pour les vendanges, l’autre pour la cueillette des pommes ou ailleurs pour aider un boulanger. Il restait le temps voulu décidé par celui qui lui proposait le gîte et le couvert. Il répondait oui souvent, tout essayer, tout découvrir pour s’enrichir et peut être découvrir son moi profond. Il emmagasinait ainsi dans sa besace au fil des rencontres, des savoir-faire. Il progressait aussi en français, en espagnol. Quand je l’ai connu, il logeait dans une minuscule toile de tente. Un jour, il a disparu nous ne l’avons plus vu. Quelques années plus tard, il est réapparu, changé physiquement, amaigri,  un visage plus émacié, toujours avec son regard bleu un peu absent. Il nous expliqua que maintenant il vivait ici toute l’année de petits boulots d’entretien dans les résidences secondaires, cela lui suffisait pour le nécessaire vital : se nourrir, acheter des livres, des cd. Il n’avait pas de souci de logement car il avait rejoint  la crique de San Pedro, un endroit squatté par des marginaux, un Eden ou la végétation s’accroche dans ce petit fjord grâce à une source connue des marins depuis l’Antiquité. Des écrits, des gravures racontent que les bateaux venaient y faire escale pour se ravitailler en eau potable. Le château sur le piton rocheux en défendait l’accès. Aujourd’hui ne subsistent que quelques pans de murs en ruine, ils abritent des personnages hauts en couleur, à l’allure inquiétante ! Des arbres fruitiers offrent leurs fruits à tous. Des habitations légères singulières poussent au gré des nouveaux arrivants, les plus anciens ont aménagé des abris rocheux dans la falaise calcaire avec de minuscules jardins et des fleurs. L’arrivée de la source est protégée par un rideau de roseaux et de plantes aquatiques, un paradis pour les batraciens qui s’y cachent. Des sculptures expressives très belles en calcaire jalonnent le parcours, un vrai havre de paix et de fraîcheur quand le soleil d’été se déchaîne. C’est émouvant de se souvenir que des corsaires ont foulé ce sentier ! Une microsociété vit là toute l’année, pas de route, pas de voiture juste une piste en plein cagnard interdite à la circulation, ce qui dissuade bon nombre de curieux. Un ponton de bois permet l’arrivée d’un bateau zodiac et d’y accoster. Quand la mer n’est pas trop agitée, un  va et vient existe suivant les besoins, entre la crique et le village le plus proche.

Le yogiste s’est arrêté là, abandonnant une vie stressante qui l’éloignait de plus en plus de l’essentiel. A San Pedro cette microsociété a vu le jour avec d’autres valeurs, une approche assez respectueuse de la nature. Cette vie  l’attirait  et après toutes ses errances, il a senti qu’il fallait se poser là ici et maintenant. Les habitants éphémères ou sédentaires se privent volontairement du toujours plus, de l’excédent d’une  consommation oppressante… Ce lieu  bouge, les artistes exposent du land art au bas des falaises au-dessus d’une eau transparente, ils savent que la mer engloutira les œuvres un jour de furie mais qu’importe ils recommenceront ! Sur la grande plage, la vie tourne au ralenti, je laisse le yogi à ses espérances pour une halte bienveillante, une pause provisoire ou définitive ou peut-être de nouveau un retour au voyage vers une nouvelle errance…

Avec Sophie Calle

Parce qu ‘elle avait vu son corps abandonné

jambes repliées sur le sable elle avait cru qu’il dormait

Avait-il choisi cet abandon définitif au bord de la grève

ou était-ce une malchance ?

Parce qu’elle imaginait son corps nu sur la dalle de granit

le bruit de la cascade l’avait submergée ensevelie

dans une douce mélancolie.

Parce que l’asphyxie était montée comme une marée lente inexorable

il avait tout quitté, identité, maison, travail, amis, famille

sans se retourner il avait tracé la route.

Textes : Claudine Albouy

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il franchit le seuil, ferme la porte et s’en va. Il descend vers le village, dans l’ombre de la vallée, longeant la route abandonnée. C’est calme. Plus que calme. C’est désert. Personne dans les rues, personne sur la place. Des silhouettes à travers des vitres, vite cachées par des rideaux. Devant le bar, les tables et les chaises sont alignées, attendant les clients. Un chien traverse la place, craintif, la queue entre les jambes. Un chat noir grimpe sur l’arbre en face de l’église fermée. Le marcheur prend le sentier qui monte vers le plateau, vers le soleil. Cailloux, buissons épineux, plumets d’herbe sèche. Silence. Sur la montée, son pas devient pesant, Une pie s’envole en jacassant. Pas d’autres bruits. Juste la terre ocre, ferme, qui fait résonner ses pas, son souffle qui s’accélère dans l’effort. Forêt de châtaigniers, puis de pins. Lacet après lacet, il gagne le plateau. La lumière. L’espace. Pas une âme en vue. La steppe, les herbes qui ondulent sous le vent. Au loin, un hameau. Il continue son chemin tout droit, à travers les prés, sautant les clôtures, évitant un troupeau de moutons sans chien, sans berger. Avance à pas de géant. Se repose au pied d’habitations abandonnées. Tire de son sac quelques fruits secs à grignoter. Il reste un peu d’eau dans sa bouteille, mais il faudrait trouver une source ou une maison accueillante. Il suit toujours le chemin qui descend vers un village. Là aussi, les portes et les volets sont fermés, pas de café, pas de pain, le village semble inhabité.  Mais la fontaine coule. Il se sauve, reprend le sentier qui remonte sur une montagne couverte de forêts, épicéas, hêtres, sapins, bouleaux. Des odeurs de sapins de Noël et de terre humide. Des traces de cerfs, de lapins, des pépiements d’oiseaux. Au sommet, une vue fantastique. Des chaînes de collines et d’arêtes, des vallées encaissées, des pentes violettes de bruyère. A l’horizon, le ciel bleu tombe dans la mer blanche de soleil. La mer. Il ira vers la mer. Liberté, espace. Le sentier redescend vers l’obscurité. Il se sent seul. C’est bien ce qu’il désirait. Mais cette solitude ressemble à un brouillard. Dense. A couper au couteau. A traverser en aveugle. Il aime mieux les hauteurs. Il remonte vers les crêtes qui défilent. En contrebas, la rivière qui enroule ses lacets dans des gorges sauvages. La rivière qui part vers la mer en accueillant sources et torrents. La rivière qui scintille sous le soleil.

Le chemin sent bon la garrigue, les odeurs acres de thym et de genièvre, de buissons de lavande et de romarin. Il grignote quelques brins d’herbes, il a faim. Au loin, en bordure du chemin une ferme. Il approche, appelle, se penche pour frapper à la porte qui s’ouvre brusquement encadrant une silhouette. Un fusil pointé sur lui. Cheveux gris, châle de lainage sur une blouse grise, la femme le regarde sévèrement. Qu’est-ce qu’il veut ? d’où il vient ? Méfiante, solitaire. Il bafouille, surpris, effrayé, il s’attendait à un refus, peut-être, mais pas à cette manière forte sur un sentier de randonneur. Finalement, elle l’invite à entrer, vous avez faim, ça se voit, je peux vous faire une omelette, j’ai les œufs de mes poules, un peu de pain, ça ira ? Faut pas faire attention au fusil, ici on est loin de tout, il faut être prêt ! Il mange en silence, sauce les œufs avec le reste de pain. Il apprécie. Pour la nuit, il y a un coin chaud près des moutons, si ça vous dit ? Il incline la tête, fait signe que oui, ça lui dit. Demain matin, si vous partez tôt, vous n’avez qu’à tirer le portail…. 

Il se lève avec les moutons, prend son sac, ferme le portail avec soin. Elle est devant la porte à l’attendre, un petit café avant de prendre la route ? Il se remet dans le chemin, reconnaissant. Bientôt, ses pas légers s’enfilent, réguliers, comme on enfile des perles sur un collier, un pas devant l’autre, un pas après l’autre, le corps s’est mis en automatique, l’esprit vagabonde. Il est parti pour se vider la tête, pour laver le cerveau, rien de son ancienne vie, tirer un trait, avoir des yeux neufs, trouver un sens… Une camionnette passe, le boulanger porte le pain à la ferme, une fois par semaine, elle le lui a dit, il pense à son air sévère et à sa générosité naturelle, une lumière dans son périple solitaire. La route descend vers l’abbaye et le cloître paisible qu’il avait envie de voir, pèlerin plus que touriste, mais il appréhende l’affluence. Le bourg est en contrebas, coule entre les falaises comme un serpent, comme une rivière, il avance avec prudence, ici aussi, tout semble fermé, les maisons, les magasins, pas de café, pas de pain, pas de cartes postales ni de souvenirs, pas de bruit, c’est lugubre, menaçant, le cloître est vide, comme abandonné, ni paix ni sérénité, il est inquiet, ne comprend pas, le monde ne semble pas tourner rond. La beauté de l’église romane ne le réconforte pas, il fuit, s’engage vers le Sud, par le pont du diable, par les vignes et les oliviers, il descend dans la plaine des vignerons, il marche, il fatigue, il se désole, la nature est pourtant accueillante, soignée, les raisins gonflent, les olives mûrissent, mais rien ne trahit une présence humaine. Tout est comme paralysé. Sauf lui qui marche. Marche encore. Marche jusqu’au point d’horizon, là où le ciel rejoint la mer, jusqu’au port, voir les bateaux balancer sur les vagues. Les bateaux.  Monter sur l’un d’eux. Traverser la grande étendue pour la rive d’en face. Toujours le Sud. Mais les bateaux aussi sont immobiles, ils épousent les vagues, mais ils n’avancent pas… Alors il repart, plus loin, plus bas, vivant de cueillette dans les vignes, dans les jardins, dans la nature sauvage, pas après pas, village après village, saute une frontière, le pays est large, la terre est grande, il a encore des sentiers à parcourir, cherchant à comprendre cette paralysie, cette disparition, ce grand vide… et pourquoi lui, pourquoi cette fermière, pourquoi les animaux… il est en colère, il est en détresse, ce n’est pas cette solitude-là qu’il désirait, cette condamnation d’un monde auquel il est lié malgré ses déceptions et sa révolte. Il traîne son désespoir jusqu’au prochain sommet, un promontoire couronné d’une petite chapelle, se pose sous la croix, sort l’harmonica de sa poche, cet harmonica qui l’accompagne partout, qui le réconforte dans sa tristesse. Le caresse, souffle et en tire une mélodie lancinante pour réveiller ce grand vide, pour anéantir ce néant.

Auteur : Monika Espinasse

Ce texte répondait à l’une des suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Sabine L. Chardenon

A la façon de Sophie Calle

Parce qu’il était seul rescapé, lumineux, jaune d’or à la cime rouge, il l’attirait comme un aimant, elle partit à sa rencontre.

Parce qu’en l’embrassant, elle sentit l’odeur de la fumée sur ses vêtements, elle sut qu’un bon feu attendait dans la pièce commune.

Parce qu’assis sur l’accoudoir du fauteuil de son père, il le regardait assidument, on sut qu’il l’aimait profondément.

Photo : MS

Une errance dans le passé

Comme tous les matins Marie arrive à 8 h 30, elle la trouve dans la cuisine, assise rêveuse devant son bol de café presque terminé. Sur la table un deuxième bol, vide, deux tranches de pain prêtes à être grillées.

– Bonjour madame.
Elle l’appelle madame tout simplement car elle sait que cela lui fait plaisir. Elle pourrait, maintenant qu’elle vient tous les jours dire madame Odile, ou madame Durand mais non c’est madame avec un grand « M ». Elle sait que ce Madame résonne en elle, dans son brouillard, comme quand elle allait à l’usine de son mari où tous les ouvriers lui disaient « Madame » signe d’une certaine distance mais d’un grand respect. Ce Madame lui permet de se situer dans ce flou qui s’est abattu sur elle voilà un an déjà, brusquement à la mort de son mari. Accident de la route. Parce qu’il y avait du verglas, il a perdu le contrôle de sa voiture et plus rien, tout était fini. Elle était seule. Ils ne s’étaient jamais quittés longtemps, c’était un couple fusionnel dont la passion n’avait jamais tari. Bien sûr ils ont eu des enfants (une fille et trois garçons) bien sûr elle les a aimés, dorlotés, a tout fait pour eux ; mais lui c’était son Amour.
Parce que pour elle, depuis ce jour tragique son mari était toujours là occupant son esprit ; il y avait depuis un an Marie dans la journée et une jeune fille la nuit.

– Bonjour Marie, monsieur n’est pas encore descendu, il a travaillé tard hier au soir, merci de lui servir son café, je dois me préparer.

– Bien Madame, aujourd’hui que souhaitez-vous ?

– Monsieur aime les tripes à la mode de Caen, peut-être le boucher en aurait-il pour midi avec des pommes de terre bouillies, il se régalera.
Jamais Marie ne la contredisait, comme tous les jours dans un moment elle enlèvera le bol et les deux tartines et lui demandera ce qu’elle désire pour manger, Monsieur étant en déplacement.

Comme tous les matins Anne sa fille aînée arrive, d’un coup d’œil discret à Marie elle comprend que c’est toujours pareil, sa mère erre dans son passé.

– Tiens Anne tu es là ! Ah! c’est vrai c’est lundi jour de lessives. Anne acquiesce, elle aussi, comme tous, joue le jeu. Il y a bien longtemps qu’elle a sa propre machine à laver à la maison. Mais ses parent avaient, vers le milieu des années 50, acheté une des premières machines et à tour de rôle leurs enfants venaient laver le linge.

– Ton père est parti tôt ce matin, il avait de la route à faire. Fais attention aux rouleaux, présente bien ton linge à plat et n’avance pas trop tes doigts tu pourrais te blesser.

– Je sais maman ne t’inquiète pas. Anne est triste sa mère ne fait pas son deuil et chaque moment de la journée est prétexte à revivre le passé.

Hier Martin l’aîné de ses petits-enfants est venu, elle lui a demandé des nouvelles de l’usine, disant que elle savait qu’il s’entendait très bien avec son grand-père, qu’il pourrait bientôt seconder son père ainsi l’usine lui rendrait son époux.

Marie est juchée sur un escabeau quand elle voit Madame arriver chapeautée, gantée, chaussée mais en chemise de nuit, cherchant son sac et ses clefs.

– Où allez vous ainsi ? demande Marie, qui a appris à ne plus rire, quand elle se présente dans un tel accoutrement.

Chez le coiffeur, j’ai rendez-vous, Claudine m’attend. Aujourd’hui c’est coupe et teinture, Monsieur aime les cheveux courts et bruns. Voila bien longtemps que Claudine a fermé son salon, que Madame a les cheveux blancs élégamment remontés en un chignon « banane » lui conférant beaucoup de classe et d’élégance. Elle était toujours bien habillée, soignée. Elle ne gaspillait pas, cousant souvent elle-même, tout comme elle cuisinait, préparait conserves et confitures avec tout ce que lui procurait le jardin qu’ils cultivaient tous ensemble. Encore une fois Marie ne la contredit pas, à quoi bon….

– Je crois Madame que vous vous trompez de jour, le lundi Claudine est fermée.

– Suis-je sotte!
Elle repart vers sa chambre, discrètement Marie la suit, par la porte entrebâillée elle la voit déposer son chapeau, ses gants et entreprendre sa toilette. Tranquille elle sait que tout ira bien pendant un petit moment.
Comme prévu à midi le repas s’est bien déroulé, Monsieur étant en déplacement Marie est restée manger avec Madame. Toute la conversation a été orientée vers lui, qui travaillait trop, il venait de prendre la succession de son père à la direction de l’usine de textile et avec la concurrence il fallait se battre, évoluer. D’ailleurs il ne fallait pas qu’elle traîne car elle avait tout un devis à taper pour une commande en prévision. L’après-midi plusieurs fois par semaine elle allait aider au bureau.
Marie lui propose cependant un café au salon avant de partir, sachant qu’une fois assise dans son fauteuil elle s’assoupirait une heure ou deux. Au réveil il ne sera plus question de devis, de bureau mais sans doute de préparer une sortie avec Monsieur ou un bon dîner. Préparatifs qui seront interrompus par le petit Maxime, le premier de ses arrière-petits-enfants qui en sortant de l’école viendra goûter, elle l’appellera Xavier, Pierre ou Guilhem (prénom de ses trois garçons.), le petit éclatera de rire, il a l’habitude, puis ils feront un jeu avant qu’elle ne l’envoie faire ses devoirs et prendre son bain.
Ce sera alors le moment le plus long de la journée : attendre le retour de Monsieur jusqu’à l’arrivée d’un de ses fils qui viendra dîner avec elle, ils discuteront des enfants, de l’usine, elle ira se coucher, il prétextera du travail à finir, elle a l’habitude, elle s’endormira sereine.
La jeune fille viendra prendre le relais pour la nuit.
Ainsi la nuit s’écoulera, personne ne saura où elle sera demain, ni en quelle année, mais par contre tous sauront avec qui.

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Mireille Rouvière

D’après Sophie Calle

Délire.

Parce qu’il avait oublié sa clef : une fleur écarlate flottait sur l’eau de la piscine emportée  par les vaguelettes que le vent formait. Le ciel s’assombrit, un éclair scinda le nuage rougi par le soleil couchant, un Peau-Rouge à la parure de plumes couleur rubis apparut sur le fond rosé du ciel délavé.

– noooon : il ne voulait pas.

Pourtant de son index le guerrier lui intima la direction.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il avançait, il faisait froid, puis il eut chaud, de ses pores suintait une eau de feu. La femme à la cruche étancha sa soif d’un liquide gluant et nauséabond puis essuya ses joues inondées de larmes de sang à l’aide de son moignon sanguinolent, d’elle émanait une chaleur caniculaire, elle le laissa  filer en lui susurrant des sifflements assourdissants. Il plaqua ses deux mains sur ses oreilles. Marcha, marcha en traînant les pieds. Ses chaussures laissaient sortir des orteils qui commençaient à se déchiqueter et faisaient apparaître des lambeaux de peau et d’os. Il était toujours debout et continuait son chemin. A l’horizon une lumière incandescente pointait.  Corbeille en équilibre sur la tête, une magnifique négresse déambulait, le panier chuta, tous les fruits s’éparpillèrent et furent aussitôt avalés par le sol comme une bouche aux lèvres épaisses et charnues, seul rescapé un grain de raisin, il s’en saisit avidement, les ricanements sinistres de la belle dame l’accompagnèrent encore longtemps se répercutant comme autant d’échos. Son corps tout entier lui disait qu’il brûlait vif. Il ne voulait plus savoir. De la dernière phalange décharnée du majeur de la main gauche il appuya sur le bouton flash-back.

Textes : Mireille Rouvière

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Aline Leaunes

Avec Sophie Calle                                                                   

Parce qu’ elle ne voulait pas les abandonner, aux deux bouts de son écharpe, ils pendent, pieds et mains nus.
Parce qu’ici le silence est la règle, elle hurle ivre de douleur.
Parce que dehors le vent souffle, la rue brûle, les enfants pleurent, la foule hurle, il sort mains jointes, le calvaire en protection.

Photo : Marlen Sauvage

Errance

La route est longue, le pas lourd, le regard perdu, souvent il trébuche, chute et se relève, les  mots violents jaillissent, rauques, éraillés, âpres. La fatigue parfois le pose au bord d’un fossé, sur le quai d’une gare ou dans les bas-fonds d’une cave, sa tête toujours enrubannée de bouts de chiffons, de bonnets de laine avachis,  de casquettes décolorées, garde ses idées au chaud, émiette ses souvenirs et alors sa mémoire s’effiloche et vagabonde. 

Ce matin devant la boulangerie il attend, qui ?quoi ? Celui qui, celui que, celui dont le regard a attrapé le sien l’autre matin à cet endroit même, celui dont les mains blanches cachaient une pipe, celui dont la gabardine de toile grège cachait un corps musclé, celui au pas raide, au pas militaire, celui dont le sourire a effleuré le mot, le mot resté en suspens, en attente, ce mot insonore, ce mot rejeté avec la fumée de sa pipe. Une odeur de tabac blond qu’il déteste.

Ce matin il ne sait pas, il ne sait plus, il attend peut être aussi, la grande dame aux cheveux blonds qui lui a dit « bonjour et pardon »  en trébuchant sur un bout  du manteau qu’il traînait sur le sol.

Il sourit, elle était grande et pourtant elle avait de hauts talons et son pas résonnait comme un flamenco insensé dans ce petit matin brumeux devant la boulangerie.

Il l’imaginait au Lido ou ailleurs dans sa tenue de scène, son corps filiforme et ses jambes immenses… Là il arrache son bonnet, se gratte la tête avec vigueur et se met a chanter ou plutôt a fredonner Asi Fue d’Antonio Mairena.

Voilà la journée était lancée, reprendre la route vers le sud, retrouver l’exubérance, le verbe haut, le délicieux accent de sa  Galice  natale, suivre le chemin, se perdre solitaire et se retrouver.

Et celui là, ce  jasquet  silencieux, qui lui offrit son eau et son pain, sans un mot, perdu dans ses tourments et ses prières, la croix et la coquille en signe de ralliement muet.

Revoir ce petit port sur l’Atlantique, l’odeur de la sardine et du merlu, la couleur du poivron vert,  le parfum du paprika, la douceur de la tomate grenade, sentir l’empanada fondre sous la langue et se sentir, se sentir… au bon endroit.

Texte : Aline Leaunes 

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Ecrire en novembre, par Monique Fraissinet

Fragments, selon Sophie Calle

Parce que ce matin je l’ai vue onduler sous l’eau, j’ai compté son temps d’apnée, huit secondes une seule fois elle est remontée à la surface avec un poisson dans sa gueule blanche.

Parce que j’ai décidé d’y aller à l’heure de l’ouverture,  je voulais être seule, d’autres aussi voulaient certainement être seuls, mention zéro,  ils étaient tous là en même temps que moi.

Parce que je crains les froids de l’hiver, que je suis fourmi plutôt que cigale, je me suis chauffée une première fois, le mur de bois est parfait, un si beau tableau.

Parce que sur la porte de la pharmacie une affiche nous invite vivement à nous faire vacciner contre la grippe, alors pourquoi ça,  un leurre, rien dans leurs frigos, attendre, attendre le vaccin ou la grippe, on verra bien.

Parce que la pelouse est fraîchement tondue, parce que le vent, parce que les feuilles mortes, tapis vert parsemé de jaune, de rouge, de brun et d’ocre.

Parce que je cherche, je recherche, je trouve ou pas, je persiste et sa vie se tisse, j’en remplis des pages.

Parce qu’on nous a dit de ne plus, de ne pas, alors je ne sais pas, je ne sais plus si l’espoir est au bout du tunnel, en tout cas je ne vois pas la lumière, pas encore.

Parce que l’écriture est si belle même s’il ne se passe rien, j’en lis les mille pages, la montagne est magique

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère, 2019.

L’errance

De la rue l’on entendait des bruits provenant de matériels que l’on traîne au sol, de portes que l’on claque, de cliquetis de courroies que l’on tend, de barres de fer qui s’entrechoquent, beaucoup d’agitation à l’intérieur. Je sursautai quand la porte s’ouvrit sur un faisceau de lumière violente, un homme me fit face, tirant une énorme caisse métallique noire, montée sur roulettes, je m’écartai de son chemin pour le laisser passer et si l’homme m’avait remarqué, il n’en montra rien.  L’homme ouvrit l’arrière du semi-remorque stationné à proximité, activa le monte-charge, y plaça la caisse qu’il fit rouler vers l’avant de la remorque. Un autre conduisait un petit engin à moteur sur lequel étaient disposés des caissons, des matériels techniques, des projecteurs, des cordes, des enceintes acoustiques. Deux autres hommes sortirent portant à chaque main une valise qu’ils déposèrent dans la cabine du camion. Il ne faisait pas de doute que ces hommes étaient des professionnels aguerris à  ce genre de déménagement. Ils portaient une tenue certainement imposée par la société qui les emploie, tous vêtus d’une combinaison noire avec des bandes réfléchissant la lumière, marquant leur torse et le bas de leurs pantalons, un bandana autour de la tête, des chaussures style rangers, des gants. La rue était peu passante à cette heure de la nuit malgré la tiédeur de la brise légère.

Tout semblait minuté, précis, ordonné, chacun à sa place, sans débordement aucun ni par la voix ni par le geste et c’est cela qui m’avait incité à sortir mon carnet pour croquer ce manège d’automates  bien rodé et bien huilé.

J’entendis claquer et verrouiller les portes arrière du semi, trois des hommes entrèrent dans la cabine du camion et prirent la route juste après avoir salué leur collègue d’une main levée.

Crick cessait par la force des choses de renifler du bout de la truffe les mystères des roues du semi et tirait sur la laisse quand le quatrième homme en noir vint vers moi tout en allumant une cigarette, posant sa main caressante sur la tête du chien qui semblait apprécier. Il me tendit le paquet, j’acceptais bien volontiers, puis se pencha sur la page de mon carnet.

– Je peux ? 

Je lui tendis le carnet.

– C’est réussi, bravo !  Vous faites des bandes dessinées ?

Il avait dit cela sur une intonation d’étonnement puis me demanda s’il pouvait jeter un œil sur les autres pages.

–  En quelque sorte oui,  je dessine ceux qui travaillent.

– C’est ça votre travail ?

– Si l’on peut dire, c’est un regard différent sur le monde du travail. L’idée m’est venue lorsque, sur mon lit d’hôpital j’ai lu les bandes dessinées d’Etienne Davodeau, entre autres celle intitulée Les ignorants.

L’homme en noir au bandana rouge était perplexe et ne semblait pas vouloir en rester là. A première vue, nous avions sensiblement le même âge et étions tous deux curieux de nos vies respectives. Il m’invita à prendre un verre dans son camion-couchette stationné sur le parking à quelques mètres. La présence de Crick ne le dérangeait nullement, le chien crée du lien. Je lui dis que je roulais ma bosse sans jamais avoir de but précis, que tout était hasard de rencontres, que j’appréciais particulièrement celle de ce moment et que demain serait un autre jour. Nous avons ri quand il m’a proposé de dormir chez lui pour cette nuit.

– C’est bien la première fois que je dormirai allongé sur un matelas de fortune en travers des sièges, à l’avant d’un camion. L’homme en noir s’est allongé sur son lit à l’arrière de la cabine, il a tiré les rideaux.

 Crick s’est enroulé sur le tapis de sol du passager.

– Allez mon gars ! Debout dans cinq heures ! Il va falloir avaler six cents kilomètres.

L’idée me séduisit,  je ne lui posai pas de question sur son lieu de destination pas plus qu’il ne me le donna. Le jour était déjà levé quand nous reprîmes la route. Les panneaux de direction de l’autoroute se succédaient, notre destination vers l’est se dessinait. Nous avons roulé le temps réglementaire imposé avant de nous arrêter sur une aire d’autoroute. Je lui offris un café-croissant que nous avons partagé sur une table à l’extérieur, histoire de prendre l’air.  Au bout de sa laisse, Crick se dégourdissait les pattes.

Une estafette marquée au logo d’une entreprise de peinture était garée sur le parking. Trois hommes tout de blanc vêtus, entreprenaient un chantier, montaient un échafaudage sur la façade nord du bâtiment de la  halte café-restaurant et en sécurisaient l’accès. 

L’homme en noir regardait sa montre, le temps de pause s’achevait, il fallait repartir. Je lui laissais comprendre que nos routes allaient se séparer là. Je le remerciais de nos échanges. Un autre travail allait naître, j’allais noircir les pages de mon carnet avec les hommes en blanc. 

Je n’avais plus d’horaires, les rencontres hasardeuses jalonnaient heureusement mes journées, mes soirées ou mes nuits. Mon compagnon de route à quatre pattes avait l’air d’apprécier le changement et la mobilité que je lui offrais, en même temps, j’exerçais un œil nouveau sur le monde du travail, celui qui peut rendre heureux vu de l’autre côté de la barrière.

Textes : Monique Fraissinet

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Sabine Lavabre Chardenon

Photo : © R Mohr/painpicture (détail)

La carte ou l’image
De forme rectangulaire plus petite qu’une carte standard, elle est à tenir et regarder verticalement.

Un parquet usé, ancien, de teinte moutarde ocre en occupe les trois quarts inférieurs. Fait de cinq lattes longitudinales se terminant contre une dernière transversale qui se cogne à la plinthe murale marron ; certaines sont disjointes par endroits témoignant du travail du bois avec le temps et la chaleur. On y distingue de multiples rainures et nœuds évoquant la vie de l’arbre dont les planches ont été débitées. Par endroits des écorchures d’où des échardes ont dû s’échapper. Ailleurs des traces de martèlement irréguliers, laissent entrevoir la chute de nombreux objets au cours du temps. Il a cependant fière allure, bien net et ciré ce parquet ! Le dernier quart, au fond, étant un mur gris blanc impersonnel et sans vie.

Sur le parquet un siège est posé, sans doute une chaise dont on voit distinctement trois pieds légèrement plus clairs que le sol, ronds, obliques vers l’assise sur laquelle se tient une femme. Du haut de son corps on ne distingue rien. Une jupe bleu ciel unie, présentant un pli creux soigneusement étalé cache pudiquement des genoux. Les pieds, chevilles et mollets, sont les seules parties du corps qui en échappent. Les pieds sont nus au contact du parquet chaud et accueillant. Au centre de l’image, entrecroisés, le pied droit en arrière du gauche, ils ne sont pas étalés, seuls les orteils recourbés sont au contact du bois. Les pouces sont bien visibles, le gauche laisse apparaître un ongle un peu long et carré. La courbure de la cheville gauche bombante en avant évoque l’extrême souplesse de la femme. La peau est claire, presque blanche, par endroits, on distingue des irrégularités faisant imaginer des blessures de danseuse.

Sur ce vieux parquet usé, la netteté de la jupe impeccablement repassée, un tantinet rococo fait penser à une femme bien mise, propre, assez stricte, mais dont la souplesse et la nudité des pieds révèle une certaine grâce et espièglerie.

La Corbeille

Elle est là posée au coin du grenier cette vieille corbeille en châtaignier. Plus longue que large, globalement rectangulaire aux coins arrondis faite de fines lattes soigneusement entrecroisées initialement serrées mais dont l’usage et le temps sont venus entamer la robustesse et la régularité.

Elle en a vu du linge passer !

Tous les lundis les draps blancs épais, rêches. tout juste retirés des lits y étaient négligemment jetés encore tièdes et imprégnés de l’odeur et de la chaleur des corps . 

Ponctuelle Laurette la lavandière venait la récupérer .

D’abord soigneusement coincée contre la hanche arrondie de la femme  la corbeille était ensuite déposée sur la brouette en bois sans rebord et transportée à la rivière .Le trajet était rapide, en descente les draps encore secs étaient légers . Avec fermeté Laurette maintenait le cap malgré de nombreux cailloux.

 Sur la rive pierreuse où elle était déposée elle profitait du soleil alors que le linge était savonné, brossé, battu et largement rincé dans le courant. La lavandière à genoux retenant avec force de ses mains gercées, les draps que l’eau entrainait.

Elle semblait sourire de bonheur! cette corbeille lorsqu’on lui confiait ce linge bien essoré.

Le retour était plus difficile, mouillés les draps étaient lourds, la brouette butait contre les cailloux et Laurette dont la fatigue se faisait sentir peinait. Il fallait faire très attention à ne pas basculer , sinon il faudrait  retourner au courant tout rincer et recommencer.

C’était alors l’étape du séchage, une nouvelle fois au sol, alors que les draps étaient étendus dans le pré, elle pouvait goûter au moelleux du tapis d’herbe, s’imprégner de ses multiples odeurs. Servant de perchoir aux sauterelles ou de repos à un papillon elle savourait pleinement l’instant.

Le soir alors que le soleil déclinait, Laurette revenait pliant soigneusement le linge elle le débarrassait des brindilles avant de le déposer dans la corbeille. Quelle mission pour celle ci ! conservant délicatement le résultat du travail de toute une journée lors de son dernier transport. Enfin une nouvelle fois elle était vidée, les lits refaits, fière de sa journée accomplie elle pouvait se reposer dans le placard pensant en souriant à la famille qui s’endormirait bientôt dans des draps propres sentant l’herbe et la nature.

©Lorenzo Mattotti

Le Livre

Après avoir déposé un doux baiser sur ses lèvres il est parti.

Comme tous les matins depuis plus des 30 ans à la pointe du jour Pierre s’est levé le premier 

«  -Hop dit il encore une belle journée qui démarre . Tu traines encore un peu Odile ou tu me tiens compagnie?

 -J’arrive bien-sûr »

Voila 30 ans que je fais la même réponse, 30 ans que tous les matins je prépare le petit déjeuner alors qu’il sifflote sous la douche :

Café noir, jambon cru, tartine de pain grillé sur laquelle ensuite il étale une fine couche de beurre et une grosse cuillère de confiture et inlassablement de répéter «  un peu de douceur pour sucrer ma journée et me rappeler que tu fais les meilleures confitures de la région.

 -Il va faire beau et chaud , je m’en vais vite tant que c’est supportable. »

Une fois mis son bleu de travail propre, il passe par le décrottoir enfiler ses chaussures et sort de la maison sans claquer la porte, tout en chantonnant.

Comme tous les matins j’ai une grosse heure de calme et de liberté. C’est mon moment à moi, j’ai toujours profité de cette heure matinale sans aucun programme ni obligation. 

Les enfants sont tous partis, adultes maintenant. Nous attendons Hugo et Charlie, nos petits enfants pour les prochaines vacances. Hugo passera des heures avec son grand père sur le tracteur , Charlie petite fille douce se collera à moi juchée sur un petit escabeau ,afin de sucer les cuillères et de tourner  quelques sauces.

Nous avons eu 4 enfants, pour lui rien de plus normal il appartient à une famille nombreuse (ils sont 7 frères et soeurs). Leur maison était ouverte aux amis de tous. C’est ainsi que nous nous sommes connus à l’âge de 15 ans au cours d’une fête d’anniversaire, à une « boum ». Pour nous ce fut une évidence , après nos études nous nous sommes mariés. Pierre aimant la terre , a pris en charge la propriété du grand père.

Bon an mal an, avec mon salaire de comptable en complément nous avons pu élever nos enfants sans problème. Nous ne roulions pas sur l’or mais Pierre habile des ses mains a rénové le corps de ferme. Tout y a été modifié sauf le vieux parquet du séjour qui a une trop belle âme. Bien ciré il a toujours fière allure et chacune de ses marques est pour nous un souvenir.

Chaque enfant a eu sa chambre, Pierre trouvant toujours le temps pour la leur aménager au fur et à mesure des naissances et des années.

Guilhem l’ainé est très rangé, méticuleux, un peu strict « tout son grand père » dit souvent mon mari. Il ne jette rien il a même conservé une vieille corbeille en châtaignier retrouvée dans le grenier. Glissée sous son lit elle garde précieusement tous ses trésors. Toujours là un peu plus usée avec le temps. Guilhem vient de temps en temps y récupérer ou y déposer un objet.

Les jumelles Camille et Gabrielle sont longtemps restées ensemble . Ce sont de vraies jumelles aussi bien par leur physique que par leur tempérament. Pour le désordre aussi elles étaient sur la même longueur d’onde… Grandes et brunes comme leur père elles ne perdaient rien c’était « un chantier organisé : chaque chose ailleurs qu’à sa place », pour cela elles ne ressemblent pas à Pierre qui bien qu’organisé et soigneux est toujours à la recherche de ses clefs, d’un outil, qu’il avait pourtant bien rangé d’une manière logique afin de ne plus perdre de temps , répétait il régulièrement..

Quant au dernier Louis c’est un doux rêveur, comme mon mari il aime la terre et bien qu’encore en BTS il espère un jour revenir à la ferme.

En cette matinée de début d’été je souris en pensant à toutes ces années passées. Des années de bonheur bien qu’émaillées de divers chagrins et de difficultés.

Odile et Pierre sont sur le Quai de la gare, il dépose un doux baiser sur les lèvres d’Odile et sans se retourner monte dans le train, sur ses épaules tout le poids de leur séparation.

Je ferme mon livre comme toujours morose à la fin d’un roman quel qu’il soit. C’en est un sans prétention, une bonne petite histoire pour les vacances, décrivant la vie rurale des jeunes il y a 30 ans. Bien écrit , et assez documenté il m’a emportée dans cette société.

Il n’y aura pas de mariage , pas de jumelles ni 4 enfants, Pierre n’a pas su s’opposer à son père qui refusait qu’il devienne « cul terreux comme son grand père ». Il a été reçu au concours d’entrée d’une grande école à Paris il fera « l’X »..

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Abus de pouvoir, une nouvelle de Chrystel C.

Photo : Marlen Sauvage

Elle roulait pourtant à une allure tout-à-fait respectable dans cette rue qui traversait le village, enfin cette petite ville rurale de quelques deux-mille habitants, sous-préfecture du département tout de même, cet endroit où elle exerçait son activité professionnelle auprès d’enfants et d’adolescents depuis près de huit ans. Elle venait tout juste de quitter son lieu de travail, tardivement, épuisée par une journée de consultations à peine interrompue par un déjeuner frugal avalé en toute hâte entre deux rendez-vous. Sa voiture, seul lieu où finalement elle pouvait prendre quelques minutes, pour consulter ses messages téléphoniques, SMS, mails du jour, météo agricole du lendemain et éventuellement passer un dernier appel rapide, pendant le trajet du retour chez elle où l’attendaient trois bambins survoltés qui ne la lâcheraient plus jusqu’au coucher. Elle roulait plutôt tranquillement dans la rue déjà noire et glacée de novembre, bordée de voitures garées des deux côtés, une fine couche de givre en formation sur les pare-brise ; cette avenue traversant le village pour rejoindre la route nationale qui la conduirait presque tout droit jusqu’à chez elle, là-haut sur le Causse. Aussi, entre la lecture de deux messages électroniques, elle ne l’avait pas vu débouler de la droite, dissimulé derrière un pick-up blanc de chasseur, on les reconnaissait sans peine à la grande cage rouillée fixée à l’arrière, pour les chiens enragés, assoiffés de gibier, enfermés tout l’été dans leur chenil au sol recouvert de monticules de crottes, prêts à bondir. Elle avait juste entendu le PONG, sec et rapide, du corps percutant son pare-chocs avant, glissant lourdement sur la chaussée puis plus rien. Un silence de mort… Coup de frein brutal éjectant son portable quelque part sur le plancher de son véhicule Citroën Picasso. Elle mit quelques secondes à comprendre ce qui venait de se produire. Puis encore quelques autres secondes avant d’envisager un mouvement, une réaction. D’abord, les tremblements tout le long de ses bras, dans son ventre, ses jambes puis sa nuque, ses lèvres enfin. Elle avait déjà heurté un chevreuil non loin d’ici, dans les gorges du Tarn, un soir d’été. L’animal était venu s’encastrer dans le pare-chocs avant de sa voiture, brisant un phare au passage, avant de reprendre une course titubante vers la forêt tandis qu’elle avait continué sa route, étourdie. Là il ne s’agissait pas d’un chevreuil, elle le savait, elle était en plein cœur du bourg et puis il lui semblait bien avoir entraperçu une doudoune noire par-dessus un col roulé rouge vif. C’était un homme, elle en était certaine à présent. Un homme venait d’heurter son véhicule. Elle devait faire quelque chose et vite. Le bonhomme n’était peut-être pas mort, peut-être juste blessé, un filet de sang s’écoulant de sa bouche entrouverte, le long de sa joue mal rasée… Elle devait lui venir en aide absolument, immédiatement, sans traîner. Elle savait faire, aider les gens toute la journée, être à l’écoute, bienveillante, attentive, rassurante, consolatrice, c’était son métier, non ? Tout de même, ce n’était pas la même chose, cela n’avait même rien à voir. Elle n’intervenait jamais dans l’urgence. Elle n’aurait pas pu, trop anxieuse, trop stressée, trop sensible. Elle appuya longuement sur le bouton du frein à main automatique, décrocha sa ceinture de sécurité et ouvrit sa portière, sans couper le contact. Une bouffée de chaleur l’envahit alors même qu’il faisait un froid de canard au dehors. Elle baissa la fermeture éclair de sa veste et mit un pied à terre. Les tremblements reprirent. Elle appréhendait ce qu’elle allait voir. Rien ne bougeait sur le bitume. Autour d’elle, pas un chat. Juste ce silence glacial sous le ronron du moteur qui tournait toujours, après le brouhaha de sa journée passée avec des enfants de tous âges. Enfin, elle s’avança lentement vers l’avant de son automobile, tous phares allumés.

L’individu à la peau mate, les cheveux noirs ondulés autour de son visage émacié, barbe naissante (elle avait raison, il n’était pas rasé de quelques jours), gisait de tout son long sur la chaussée, les bras de chaque côté du corps inerte, jambes entortillées façon posture de yoga pour confirmés. Une cigarette à peine consumée avait volé à plus d’un mètre de la bouche de son propriétaire. Lucille resta les bras ballants devant ce spectacle une paire de minutes avant de s’approcher d’un peu plus près, encore plus près. Elle se baissa vers le visage du type, tendit sa main à plat vers ses paupières closes puis s’arrêta avant de le toucher, son autre main portée à la bouche, le regard effaré. Il n’y avait aucun doute, c’était bien lui ! Le médecin avec lequel elle travaillait depuis plusieurs mois maintenant. Celui qui l’avait fait pleurer un matin, en réunion, à force de lui mettre la pression, de venir appuyer là où ça faisait mal. A la fois sadique et pervers, séducteur et provocateur. Capable de repérer très vite les points faibles de ses collègues de travail, de sexe féminin de préférence. Le mâle dominant de l’équipe, attaché au pouvoir. Il l’avait rejointe ensuite dans son bureau pour discuter mais elle était trop émue et en colère pour placer trois mots à la suite. Elle l’avait envoyé bouler. Une fois passée la crise, une semaine après l’altercation, il était revenu un bouquet de fleurs à la  main, elle avait apprécié le geste. Lucille avait eu une discussion avec lui, un long échange productif et bénéfique au terme duquel il l’avait invitée à boire un verre au café du coin pour se faire pardonner.  Lucille avait envoyé un SMS à son mari prétextant le pot de départ à la retraite d’une collègue orthophoniste pour justifier son retour tardif à la maison dans la nuit. Il n’aurait qu’à réchauffer le reste des lasagnes de la veille accompagnées d’une salade verte pour le dîner puis coucher les enfants sans elle, tout se passerait bien, elle en était certaine. Puis un mojito en entraînant un autre puis encore un autre, la soirée était déjà bien entamée lorsqu’elle avait suivi le docteur K. jusqu’à son hôtel où il lui avait offert un dernier verre et plus encore. Elle n’avait jamais fait cela et mit cet écart de conduite sur le compte de l’alcool. Difficile la semaine suivante de se retrouver sur leur lieu de travail, toute distance professionnelle gardée. Lui, avait fait comme si rien ne s’était passé, cherchant plutôt à l’éviter. Il devait être habitué de ce genre de situation pourtant fort incommodante, avait-elle pensé alors. Elle avait ruminé sa rancœur et puis tout s’était tassé. Il était un bon médecin après tout. Il faisait du bien aux enfants, aux parents, à l’équipe aussi. Il était présent quand on avait besoin de lui. On pouvait compter sur son engagement auprès des familles et son investissement auprès des différents professionnels de l’équipe était réel. Elle finit d’approcher sa main de la tête du gisant, effleurant ses cheveux noirs de jais puis sa joue encore tiède, râpeuse. Elle se rappelait ses baisers fougueux dans le cou, sur sa nuque, ses gestes précis détaillant son corps, faisant vibrer chaque pore de sa peau, ses mots doux, suaves, gorgés de soleil. Elle caressa ses lèvres immobiles, gercées, ternies par le tabac. Il lui sembla sentir un filet d’air chaud sur ses doigts. Puis lui revint cet autre jour, une autre réunion, la remarque cinglante, l’arrogance dans le ton de sa voix, l’humiliation qu’elle avait ressentie jusque dans son bas-ventre. Elle avait dû quitter le travail plus tôt que prévu tellement la douleur lui tordait les entrailles. Son médecin traitant l’avait arrêtée quelques jours, lui prescrivant repos et anxiolytiques. Elle ne s’était saisie ni de l’un ni de l’autre. A partir de ce jour, elle n’avait plus ouvert la bouche en réunion, pétrifiée par la seule présence de cet homme qu’elle ne parvenait malgré tout pas à détester. D’ailleurs, tout le monde paraissait tellement l’apprécier parmi ses collègues de travail. On lui déroulait le tapis rouge quand il arrivait, on l’adulait, on buvait ses paroles comme du petit lait. Personne ne se permettait jamais de le contredire, d’aller à l’encontre de ses décisions. Il y avait toujours une bouteille de bière locale au réfrigérateur pour les cas où il daignerait déjeuner avec nous. Le docteur K. aimait la bière, elle avait pu observer qu’il en consommait plus que de raison d’ailleurs. Elle approcha alors son visage de la bouche du blessé assez près pour humer les effluves d’alcool qui s’en échappaient. Enfin elle se redressa et jeta un rapide coup d’œil autour d’elle. Assez rapide pour confirmer que l’avenue était belle et bien déserte. Les maisons alentours avaient les volets clos. De la fumée s’échappaient de quelques cheminées. Un froid subit la saisit. Elle referma sa veste sans bruit. Sa décision était prise. Il n’y avait plus de temps à perdre. Elle attrapa le bonhomme fermement par les épaules et le traîna non sans peine jusque derrière le pick-up de chasseur, dénouant ses jambes au passage. D’après la forme en zigzag qu’elle avait prise, la droite semblait bien amochée. Le pied, sorti de sa chaussure, paraissait ne tenir qu’à un fil, pendouillant comme un pénis en perdition. Lucille remonta ensuite dans l’habitacle surchauffé de sa Citroën et referma la portière doucement, sans la claquer, pour ne pas se faire remarquer. Elle récupéra son mobile qui avait glissé sous le siège passager, envoya un rapide texto à son mari afin de le prévenir de son arrivée prochaine et appuya légèrement sur l’accélérateur. Elle roula lentement jusqu’à la sortie du village, jeta à nouveau un bref coup d’œil dans son rétroviseur, rien à signaler, et prit de la vitesse une fois sur la route nationale, entonnant la chanson Sweet Dreams, selon Marylin Manson, « … Some of them want to use you… Some of them want to get used by you… Some of them want to abuse you… Some of them want to be abused… »

Auteur : Chrystel Courbassier 

Nota : Cette nouvelle n’a pas été écrite en atelier, mais nous a été envoyée par Chrystel « pour nous divertir », précisait-elle. Bon divertissement, donc ! MS

Cartes postales, Monika Espinasse

Un ciel de plomb

La photo en noir et blanc est de taille moyenne, une moitié de page A5, sans cadre, partagée en deux à l’horizontale par la rencontre d’un ciel opaque et lourd et de la mer étale. Un soupçon de colline accompagne la ligne d’horizon. L’ensemble est grisâtre, sans force. Dans le coin gauche inférieur, un bateau se découpe très nettement. Une grande coque de noix soutenue par des bordures ou traverses horizontales épousant la courbe du bateau. Au fond du bateau, des caisses ou paniers carrés sont empilés, une douzaine peut-être, au premier abord. Une silhouette massive surplombe le tout, cheveux long ruisselants, manteau épais, deux jambes de pantalon qui émergent parmi les caisses et se cachent ensuite sous l’ourlet du manteau. La silhouette noire, peu identifiable, tient une perche en diagonale, à droite au bout un plateau ou une rame plongent dans l’eau, l’autre bout pointe à gauche vers le ciel. Les vaguelettes sont peu prononcées, dans le sillage du bateau une épaisse traînée d’ombre trace une verticale jusqu’au bord inférieur de la photo. L’ensemble donne l’impression d’être figé et plombé.

Photo : Die grosse Reise, ©Quint Buchholz

Le bonheur…

Young Reader, ©Chris Ware

Me perdre dans un livre. Ne plus voir autour, ne plus sentir la présence des autres, ignorer tous les repères sauf les lettres noires sur la page blanche, les mots, les phrases, les lignes, les histoires, les personnages. Une plongée dans une autre vie, passionnante, plus intéressante que le présent qui m’environne. Assise, à genoux, couchée dans le lit ou à plat ventre sur le tapis, rien ne peut plus me toucher, me déranger, me détourner. Les yeux courent de ligne en ligne, les mains tiennent le livre et tournent les pages, le reste du corps n’existe plus. Immobile. Quand je lis, j’oublie de courir, de sauter, j’oublie de manger, j’oublie l’école et le temps qui passe. Je n’entends pas ma mère qui appelle, mon frère qui m’asticote, la sonnette qui annonce une visite. Un mot après l’autre, une existence se déroule, m’englobe, je suis elle, lui, je vis avec eux jusqu’à la fin du livre. Happée, engloutie, ensorcelée. Un monde s’est ouvert, la tête chauffe, le cœur déborde, je lis, j’apprends, je ressens, je voyage, je suis ailleurs jusqu’à la fin de l’histoire.

Le grand voyage

©Jean-Michel Fauquet

Lili s’était immergée dans son livre et l’avait lu avec tant d’intérêt et de passion qu’elle avait perdu tout contact avec la réalité. Elle avait l’impression de s’être endormie sur son histoire et dans un rêve étrange, elle était partie en voyage sur une pile de livres, des livres volants, avec des ailes comme des anges qui la transportaient dans l’air comme les tapis volants des mille et une nuits. Elle se perdit dans un ciel gris rempli de nuages bizarres, en montagnes, en moutons, en traînées, en tours menaçants qui se couraient après, se cognaient, se lançaient vers elle comme des ballons sautillants. Elle aurait dû avoir peur, mais non, ça l’amusait pendant un long moment. Traverser cette voûte grise, glisser sur un toboggan, balancer sur une escarpolette, monter, descendre, tourbillonner dans l’espace. Elle aurait dû avoir froid, très froid, dans ce ciel hostile et mouvementé, mais elle ne sentait rien. Par contre, c’était tout drôle, elle pouvait s’observer d’en haut, spectatrice de son voyage, de ses mouvements, de ses tournoiements. Puis elle perdit connaissance.

A son réveil, ça flottait, glissait, balançait sous elle, autour d’elle, elle eut un haut le cœur sévère, c’était le noir et c’était l’odeur, une odeur de poisson qui l’écœurait, une odeur de sel, d’iode, de mer agitée, de bois mouillé, elle se boucha le nez, ouvrit les yeux, mais elle était toujours dans le noir, enfermée dans une caisse en bois, parmi d’autres caisses en bois qui s’entrechoquaient. Elle se tourna, se tortilla, essaya de sortir, ne trouva pas d’ouverture, pas tout de suite, tâtonna, décrocha un truc en fer, une serrure en métal lisse, réussit à renverser le couvercle, clac, et sortit prudemment la tête. Elle se trouvait sur un petit bateau bas en bois rempli de caisses pleines de poissons. Elle se secoua, tremblant de froid, de dégoût et de peur et découvrit avec effroi qu’elle naviguait en pleine mer, sur une coque que conduisait une silhouette noire, on aurait dit un géant, lourd et massif, aux cheveux grouillant comme des serpents jusqu’au milieu du dos et des mains épaisses qui serraient une longue canne ou rame ou perche plongeant dans les vagues. Un géant planté tout seul sur un petit bateau qui n’avançait guère, gouvernant, pilotant ou simplement flottant sur cette étendue d’eau immense. Lili se sentit bizarre et révisa à toute vitesse dans sa tête toutes les histoires de géants qu’elle avait pu lire… aucune ne parlait d’un géant marin, à part l’histoire de Neptune avec son trident, mais ici, le géant n’avait qu’une perche longue et fine, à se demander à quoi ça pouvait servir puis que le bateau n’avançait pas. Est-ce qu’il était condamné à voguer à perpétuité sur la mer comme dans les légendes ? Et elle, qu’est-ce qu’elle faisait dans cette histoire de marin ? Il fallait en sortir aussi vite que possible !

« Et Monsieur, on ne peut pas aller plus vite, regardez au loin, la terre s’étale devant nous, elle nous attend ! »

Elle l’apostropha malgré sa peur, parlant avec politesse et amabilité. Mais lui resta immobile comme une statue, comme un sourd, comme un fantôme noir. Elle chercha une issue, elle n’allait pas voguer là jusqu’à l’éternité. Nager vers la terre ? Trop loin, trop froid, trop mouillé surtout ! Voler ? Il lui manquait un moyen, plus d’ailes, plus de tapis volant ! Elle se sentit très seule. Abandonnée. Elle ferma les yeux, réfléchissant, retenant les larmes qui montaient avec son désespoir. Reste positive, concentre-toi, trouve un moyen…

Une vive lumière transperça ses paupières, le ciel s’était éclairci, les nuages s’étaient écartés et à travers ce grand espace de lumière, une ombre avança à grande vitesse. Elle écarquilla les yeux, angoissée et en même temps curieuse de voir cette boule noire, non, plutôt une ellipse, un ballon ovale, d’une taille impressionnante, environné de cordes qui semblaient s’attacher au ciel et d’autres qui pendaient vers la mer. Ce n’était pas une montgolfière, pas assez rond, et la nacelle manquait, ce n’était pas un avion, rien à voir, elle avait déjà voyagé en avion, elle aurait compris tout de suite, alors elle pensa à ce qu’on appelait un Ovni, mais il n’y avait pas de bruit de moteur, l’engin avait l’air mou, plus ou moins gonflé, les cordes qui pendouillaient lui rappelaient vaguement les attaches d’un ballon gonflable, mais sans gondole, ni nacelle, je ne suis qu’une petite fille, je ne peux pas tout savoir, mais j’aimerais bien qu’on m’enlève de ce maudit bateau, ne jure pas, Lili, pas de gros mot, elle se gourmande, mais elle aimerait bien avoir quelqu’un qui s’occupe d’elle et qui la sorte de là….

« Hé, Lili, regarde-moi ! Viens ! Monte ! »

C’était son ami Tom Pouce qui la héla, se penchant par une ouverture du ballon, par une petite fente qui semblait être une fenêtre. Une toute petite fenêtre, comme son ami était petit, petit, mais intelligent et débrouillard. Elle était heureuse de le voir, il allait l’aider, elle en était sûre. Il lui disait de monter, mais monter où ? Une des cordes qui pendaient du ciel, tomba dans le bateau et s’y enroula. Accroche-toi ? Elle ne comprenait pas bien, mais attrapa la corde qui monta aussitôt vers le ciel, vers Tom Pouce qui se dandinait dans le ballon bizarre, comme sur une balançoire. En bougeant, il fit avancer l’engin qui s’envola tout droit vers la bande de terre toute mince au fond de l’horizon.

« Tu viens avec moi dans le pays où on rit tout le temps ? »

« Un pays où on lit tout le temps ? » Cela lui semblait tentant, mais impossible, il fallait bien manger et boire, au moins…

« Mais non, un pays pour rire, être joyeux, sans soucis ! »

Lili réfléchit, être joyeux, cela lui plaisait, mais tout le temps ?… il y avait bien d’autres choses à faire dans la vie…

« Je préfère que tu me ramènes à la maison ! »

Elle avait soudain la nostalgie de sa chambre, de ses livres, de maman, papa et de grand-mère. Dans son impatience, elle se pencha par la petite fenêtre qui n’était finalement pas si petite que ça, qui s’élargissait, s’allongeait, grandissait à toute vitesse. Lili perdit l’équilibre, voulut s’accrocher à Tom Pouce tout petit, trop petit pour la retenir, passa par l’ouverture et tomba tête la première dans l’espace. L’air et le vent la portèrent un instant, puis elle ne sentit plus rien… Elle réfléchit, crut entendre la voix de sa mère : « Lili, viens manger, il y a des spaghettis ! » Son ventre gargouilla et elle s’aperçut qu’elle était couchée sur le tapis de sa chambre et qu’elle avait très faim. Sa tête était lourde, posée sur les pages ouvertes de son livre. Ses yeux étaient encore collés et ensablés, mais ses oreilles fonctionnaient, elle avait bien entendu sa maman appeler de la cuisine.
« Oui, maman, j’arrive ! »

Monika Espinasse

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage