Beauté (24)

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Le sentiment-paysage  du 15 novembre 2017, par Quyên Lavan :

 

Frère traçons nos vies par le signe des crêtes
– Âpres lignes après lignes –
Aux royaumes diffus des ensommeillements
La scie de l’horizon fera tôt rendre gorge

Comme aux degrés solaires les herbes s’agrippent
Fidèles fibre à fibre à l’appel du zénith
De joubarbe en lichen aux plaies de l’ascension
L’œil sûr et le pied sec saignons nos libations

Marchons mon frère nus sur les lames de faîte
Vertiges et vallées chanteront violet
Obliques sous nos pieds comme les toits douillets
Où bien avant son heure achoppe la lumière

Au partage des eaux allons offrir nos corps
Et l’âme en équilibre briser les étais
De soir il n’y aura pas plus que de repos
Pas plus que de repos il n’y aura d’espoir

Ces pins ne sont tordus qu’aux yeux déconsacrés
Le vent nous a dédiés au fil de l’arbalète

Texte et photo : Quyên Lavan

 

Le carré, par Chrystel C.

Un texte d’atelier par une participante, écrit un dimanche de septembre au creux d’une petite vallée cévenole…

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Sur son petit bout de terrain accolé à la maison, Pierrot tourne en rond. Quand ils ont acheté ici, il y a une vingtaine d’années, Alice et lui, enfin lui surtout (parce que c’est lui qui décide de tout dans le couple, enfin qui décidait…), il était tombé sous le charme des lignes droites et des angles parfaits de la maison comme du jardin. “Surtout pas une vieille maison en pierres !”, avait-il protesté à Alice quand ils ont commencé à chercher à acheter. Lui, il est comptable de métier. Compter et mesurer, il aime ça. Alors l’une des premières taches qu’il a exécutées en arrivant, ce fut de mesurer la surface du jardin, un carré parfait, douze mètres de côté. Dans un angle, il a arrangé un petit potager, carré aussi, pas trop grand pour ne pas y consacrer trop de temps. Il passe la tondeuse une fois par semaine, le dimanche à 9 h 30. Dans un autre angle, l’étendoir s’ouvre en carré aussi. Il ne supporte pas quand Alice étend le linge, n’importe comment, alors il préfère le placer lui-même, sur les fils, avec soin et précision, des pinces à linge identiques pour le même vêtement, surtout ne pas mélanger ! Dans la maison, carrée, du carrelage blanc, des fenêtres carrées, une femme au visage carré, quatre enfants (pour former un carré) aux prénoms commençant par la lettre C (ça aussi, c’est lui qui a choisi!) et des lits arrangés au carré chaque matin.

Mais là, il tourne en rond le pauvre Pierrot, il ne sait plus où il en est, tout part en vrille, tout se casse la gueule. Deux des enfants ont quitté la maison pour aller vivre aux quatre coins du pays (enfin au moins deux…), le troisième est porteur d’une maladie génétique rare non encore identifiée et le quatrième… le quatrième, Colin, c’est un rêveur, il tourne pas rond. Pierrot ne le comprend pas, il l’exaspère, c’est à peine s’ils se parlent. Et voilà qu’Alice lui annonce , il y a deux jours, qu’elle va partir, qu’elle n’en peut plus de cette vie-là, trop “carrée”, qu’elle a besoin de voir l’horizon, de sortir de ce “carcan”. Elle part avec les enfants. Non, il n’y comprend rien Pierrot ! Pour lui, quand on se marie, c’est pour la vie. Qu’est-ce qu’il va devenir à présent, tout seul dans sa maison carrée ? Comment va-t-il occuper la deuxième moitié de son grand lit carré, un king size bed, deux mètres sur deux, acheté à bas prix à Carréland, son magasin préféré ? Va-t-il pouvoir dormir en diagonale, occuper tout l’espace ? Doit-il tourner en rond ou en carré dans son jardin ? Il s’est toujours posé la question : pourquoi dit-on tourner en rond et pas en carré ?

Le carré, c’est beau, c’est rassurant, le summum de la perfection. Il se rappelle en classe de CP… ou bien peut-être était-ce en CE1, sa fascination pour la forme carrée. Il s’était mis alors à dessiner des carrés partout, sur ses cahiers, ses livres, sa tapisserie, ses habits. Il mesurait tous les quadrilatères qu’il trouvait, à la recherche de nouveaux carrés. Adolescent, il ne voulait plus porter que des chemises à carreaux. Il s’est passionné pour les chiffres et la géométrie. A présent, il fait le tour de son jardin en logeant le bord, il compte le nombre de pas pour parcourir un côté, pour se rassurer que rien n’a changé vraiment.

Texte : Chrystel C.
Photo : Marlen Sauvage, d’un tableau de ©Jean-Michel Marchetti.

 

Du côté de l’invisible, par Stéphanie Rieu

L’invisible était notre thème lors d’un dernier atelier… les textes sont ceux d’une participante du groupe de Florac.

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Pénombre du soir sous l’escalier. L’odeur entêtante et sucré du chèvrefeuille qui flotte et insuffle dans l’air une douce amertume en forme de regret. Le lucane s’abat juste sur mon épaule, rebondit sur le sol et il reste sonné près du pot de terre cuite qui a fait la culbute. On voit béer son trou ne menant nulle part, et sa chaleur factice léguée par le ciment le fait se rengorger tel un petit volcan. L’insecte est immobile et je l’entends penser. Sa corne est grossière, sa carapace sans finesse. Ses pattes courtaudes et sa manière de s’aplatir au sol comme pour éviter un éternel orage font monter ma colère. Quelle est donc cette forme encore ? N’a-t-elle rien appris de toutes ces épreuves ? Combien de vies va-t-il lui falloir pour libérer sa carcasse de toute cette gêne, de toute cette peur,  et de ce miroir terne ? Ma colère et mes larmes, ma colère et mon désespoir, ma colère et mon incrédulité de la voir retourner à ces choses qui rampent au lieu de s’élever. La bestiole esquisse un pas tremblant, je la sens s’ébrouer, le deuxième est prudent mais elle semble avancer. Puis d’un saut maladroit se retourne vers moi, bouge la tête à gauche, bouge la tête à droite et se laisse admirer. Sa corne est affûtée, je peux y distinguer des piques acérées.  Elle est enfin armée, me dis-je, c’est là la différence, c’est ce qu’elle vient montrer.

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La première fois, c’était juste un rouge-queue. Posé sur le pilier de la maison natale. Coïncidence. Agité, espiègle, frivole, frondeur. Il est revenu le lendemain. A la même heure. Au petit déjeuner. Le seul moment de la journée qui réunissait tout le monde sur la terrasse. L’heure exacte où l’on ne pourrait manquer d’admirer sa forme vigoureuse. Sa queue rouge en panache. Transformation réussie de son esprit coquin, de sa liberté, du droit d’aller trop loin que lui accordaient son grand âge, sa tête blanche, sa solitude indéfectible, son regret de ne plus pouvoir éteindre, aimer charnellement, trop vieux pour ça et pas assez conforme à l’idée qu’on se fait d’un brave grand-papa. Il continuait quand même à gueuler l’Internationale, poing en l’air, dès qu’il pouvait. Rien à voir avec ce pépiement d’oiseau, ce virevoltage léger, ce sautillant primesautier qu’il nous donnait là. Tous les matins, il revenait. Je l’accueillais en silence, au-dessus de mon bol de café, je répondais muettement à son désir d’être admiré, le laissait, jour après jour me passer le message. Tout était bien. Cette forme était la sienne, il n’en n’avait jamais eu d’autre malgré nos illusions d’humains, malgré la couche vernissée. C’était bien lui maintenant plus que jamais. Au bout de dix jours de ce manège étrange (il n’y avait jamais eu d’oiseau avant), j’ai simplement dit, l’air de rien comme à la cantonade, c’est quand même bizarre ce rouge-queue tous les matins. Le lendemain, il n’est pas revenu.

Textes : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

La cuisinière, de Monika Esse

Un écrit d’atelier par une participante, un soir de l’année 2016, à la bibliothèque de Florac.

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Elle se sentait bien dans cette grande cuisine. On lui avait proposé ce travail de cuisinière, alors qu’elle était déjà près de la retraite. Elle avait toujours été un peu mère nourricière, c’était important de bien manger, que ce soit en famille ou comme ici dans une école ménagère pour jeunes filles. Matin, midi et soir, elle préparait les repas pour une trentaine d’élèves. Pas très grande, ni grosse, ni mince, toujours ceint d’un tablier en coton ou d’une blouse en nylon, elle se mettait devant les gros fourneaux de collectivité. Elle saisissait le lourd faitout plein d’eau à deux mains, fermement, avec force, et le posait sur le gaz . Pendant que l’eau chauffait, elle attrapait une grande poêle de la main gauche, y versait de l’huile d’arachide de la main droite et attendait que ça grésille. Quand elle commençait à avoir chaud dans la cuisine, elle remontait ses manches au dessus des coudes, refixait deux épingles dans son chignon qui laissait échapper quelques mèches grises. Elle avait bien essayé les cheveux courts, mais cela ne lui avait pas plu et tous les matins elle remontait son chignon avec quelques épingles. Depuis qu’elle travaillait à l’école, et qu’elle fréquentait des jeunes filles, elle avait commencé à mettre du rouge à lèvres. Pas pour travailler, bien sûr, mais quand elle sortait après le travail, jupe droite, cardigan, sac à main et chaussures à petit talon, elle se sentait plus jeune qu’autrefois. Même à la cuisine, son domaine, l’énergie lui était revenue. Elle commandait son second, faisait valser les casseroles et préparait les repas avec entrain. Ses grands yeux noirs surveillaient la cuisson des pâtes comme la poêlée de pommes de terre. Ah, ces patates ! C’était un poème ! Tous ceux qui y ont goûté s’en souviennent. Traditionnelles, nageant dans l’huile, dorées à souhait, grillées au fond de la poêle sans être noires…Les patates de Mémé Germaine ! Comment faisait-elle pour trente personnes ce que nous arrivions tout juste à faire pour une demi-douzaine ? Quand tout le monde avait été servi dans le réfectoire, elle mangeait debout dans la cuisine, à l’ancienne, c’est à dire comme les femmes qui faisaient manger leurs hommes tout en restant debout, appuyée sur la table de ferme. Elle était fière de son travail, et contente des compliments qu’elle recevait avec un petit sourire timide qui remontait à peine aux coins de ses lèvres.

Quand elle était au calme dans sa chambre, elle sortait sa laine et ses aiguilles, et avec ses doigts agiles cernés de deux bagues dorées, elle tricotait des pulls colorés pour ses petits-enfants. Le dimanche midi, elle s’invitait chez eux avec le petit carton de la pâtisserie du village, où étaient alignés les éclairs au chocolat, les pêches et les gâteaux à la frangipane. Elle se privait de sucre, elle n’en mangeait pas, mais elle gavait avec plaisir les enfants gourmands qui, joyeusement, en redemandaient chaque dimanche.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

Fleurette, par Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier… Un personnage en 3 phrases, un texte « juste avant » cet extrait succinct…

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Elle court pour attraper le dernier métro. Sa robe trop légère se soulève en rythme. Du rimmel a coulé partout sur ses joues.

 ***

 Comme tous les jours, Fleurette marchait dans Paris. Comme tous les jours, elle battait le pavé, à la recherche des invisibles. Elle avait fini par galber ses jambes à force d’arpenter les rues. Elle en tirait une certaine satisfaction, elle qui n’aimait pas beaucoup son corps trop rond. Il lui arrivait même de jeter un coup d’œil en arrière quand elle passait devant une vitrine. Tout ça pour admirer un instant la rondeur plus si ronde de ses mollets musclés. Petite fierté secrète et personnelle, plaisir qui ne lui coûtait pas bien cher. Aussitôt après ce moment dérobé à la longue journée, elle se ressaisissait, se reconcentrait, utilisait ses yeux pour réaliser ce pour quoi on la payait grassement. Sous un tas de cartons, près d’une bouche d’aération, elle en vit soudain un. Il avait beau se ratatiner, se tortiller, faire mine de ne pas l’avoir remarquée, elle fut sûre d’avoir tiré le gros lot, sûre que celui-là en était un. Elle s’accroupit près de lui et essaya d’entamer la conversation, doucement, en utilisant successivement les quelques mots les plus courants des langues chantantes et mystérieuses qu’on lui avait vaguement enseignées avant de la laisser se débrouiller toute seule. Un éclair illumina brièvement le regard de l’autre quand elle en fut au pachtoune. Ça y est, ça prenait, il était harponné. Mon dieu, qu’il était jeune ! Mon dieu, qu’il était beau ! Même sous la crasse, ça se voyait qu’il avait les traits fins, presque des traits de fille. Et ses yeux qui brillaient, est-ce que c’était de fièvre ou de ferveur devant le sourire éclatant qu’elle lui adressait ? Il leva soudain la main vers son visage et d’un doigt lui caressa la joue. Elle fut emportée dans l’encre profonde de ses mirettes sombres et s’y noya un instant. Quand elle reprit pied, il lui souriait doucement, d’un air triste. Avec des gestes, trois mots de plus, des grimaces et des cabrioles, elle réussit à lui faire comprendre qu’il devait se lever, qu’elle voulait marcher avec lui parce qu’elle avait beaucoup à lui dire. Comme souvent, son charme opéra. Le garçon sortit de dessous le monticule brun et lui emboîta le pas. Elle mit toute son énergie à l’entraîner car elle aimait le travail bien fait. C’était difficile pourtant. Ses pieds connaissaient le chemin mais son cœur battait trop fort, la tirait en arrière et elle devait lutter contre. Le garçon lui avait agrippé la main, l’écoutait lui parler de soupe, de bain, de chaleur, d’abri, de sommeil serein, d’enveloppement douillet et d’absence de peur. Mon dieu, qu’il était jeune… Mon dieu, qu’il était beau… Il irradiait la douceur et la confiance. Une fois, elle faillit renoncer, le planter là et rentrer bredouille. Il eut suffi d’un rien mais elle fut assaillie par la pensée du loyer à payer, des années où elle avait dû monnayer sa chair pour joindre les deux bouts. Elle fut anéantie par le souvenir de sa déchéance passée, incapable de prendre le risque de retomber encore si bas, beaucoup trop bas. Elle força l’allure, le traînant presque maintenant. Il se faisait tard : la place était déserte. Quand ils atteignirent l’impasse sombre, la silhouette du gros Marcel se découpait déjà sous la lune. Elle se retourna vers le jeune homme, plongeant une dernière fois son regard au fond de ses yeux. Une longue et dernière fois. Puis, d’une secousse brusque, elle lui fit perdre l’équilibre et il chuta. Rapidement, Marcel, dans une danse arachnéenne se pencha sur lui et l’assomma avant de le balancer sur son épaule comme un vulgaire sac de chiffons. Il jeta par-dessus son épaule les cinq cents euros promis. Elle dut se plier en deux pour les ramasser, sentit venir la nausée, se retint. Pour ne pas éclabousser les chaussures en cuir de son acolyte. Elle voulait éviter les ennuis. « Merci, lui dit Marcel, belle pièce celui-là, ses organes vont rapporter un max. ». Il tourna les talons, elle se retrouva seule et il fallut rentrer.

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

les dix-huit secondes d’Artaud

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« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo », ses yeux vont de la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, à la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun, cela lui semble si loin 1944, mais c’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende – Le château de la Guette – un manoir plus qu‘un château, irait-elle jamais là-bas et pour quelle raison se dit-elle aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons, le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de sa grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… », elle imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec le père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, il n’a pas dix-huit ans, le camion des FFI à vingt mètres, elle s’est rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans son dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songe-t-elle, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre, les gars dans la chambrée s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près, elle ne sait quoi penser de sa tentative de retrouver ce passé qui ne lui appartient pas, ou si peu, elle cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de son fauteuil, le chat vient se pelotonner sur ses cuisses et elle écarte le bras pour continuer sa lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades », la même fin toujours à toutes ses lettres, et l’énigme toujours de ce personnage.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

Automne (To do list 6)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, un sixième texte, écrit par Chrystel C.

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• laisser s’éloigner, impuissant, les lumières de l’été, entrer progressivement dans la pénombre
• s’imprégner des couleurs chaudes et éphémères de la nature environnante avant qu’elle ne se pare de ce blanc uniforme et silencieux
• sortir les vêtements chauds, les couettes, les couvertures, rentrer les plantes
• admirer la mer de brouillard qui enveloppe la vallée et lui préférer le soleil qui rayonne encore au-dessus
• vider la piscine et remplir ses pensées de gaufres, crêpes, chocolat et autres friandises qui feront un doux manteau de graisse pour supporter l’hiver
• ranger les salades, se remettre à la soupe
• songer aux anniversaires, aux fêtes de fin d’année, aux prochaines destinations de vacances pour garder espoir, se convaincre que la vie continue
• éteindre les lampions, rallumer la cheminée
• laisser venir à soi les sorcières d’Halloween, les fantômes de l’hiver, les monstres de la nuit
• observer les rassemblements des oiseaux dans le ciel, avant le grand départ, et se dire que ce sont eux qui ont raison…

Texte : Chrystel C.
Photo : Marlen Sauvage

Le village de Louise, par Monika Esse

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par Monika Esse, atelier de Florac.

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Elle est arrivée sur la place du village. Le mur gris est toujours là. Le petit chemin aussi, bordé maintenant d’une haie d’orties qui rendent l’approche difficile. Mais la ferme n’existe plus. Effondrée ? Rasée ?  Elle ne l’a jamais su. Elle n’était pas revenue depuis l’été de ses 15 ans.

Dans sa tête, elle repeuple cet endroit changé en terrain vague. La maison basse, l’entrée dans la cuisine avec le grand fourneau qui cuisinait, chauffait l’eau pour la toilette et rayonnait dans la pièce. Elle ne se rappelle plus les chambres, dortoirs où les enfants dormaient ensemble. Par la fenêtre, on voyait la route où le car soulevait la poussière deux fois par jour. A la porte, vue sur la cour, sur les cochons qui couraient dans un enclos, sur le gros tas de fumier au milieu, sur la cabane qui abritait les toilettes qu’on qualifierait aujourd’hui de toilettes sèches. De l’autre côté, l’étable, avec quelques vaches pour le lait et deux bœufs qui tiraient la charrette sur les chemins et la charrue dans les champs. L’odeur de l’étable rivalisait avec celle du fumier. Ensuite la remise pour les outils et la grange où étaient entreposés la paille et les grains de blé.

Elle rouvre les yeux. Le souvenir est vif, jusqu’aux odeurs acres et poussiéreuses.  Mais devant elle, il n’y a que le paysage. Un pré vert couvert d’une herbe grasse, un verger avec les vieux arbres qu’elle reconnaît. Le poirier dont les petits fruits jaunes tombaient bien trop tôt par terre, vite talés, immangeables. Les pommiers, cerisiers, pruniers qui invitaient les gamins à grimper, toujours plus haut, au prix de culottes déchirées et d’engueulades mémorables. Le potager qui accueillait parmi les légumes des delphiniums et des pivoines. Le goût des carottes tirées du sol, pleines de terre, qu’on lavait sous l’eau  jaillissant de la bouche d’une vieille fontaine au bras grinçant. C’est là qu’elle avait appris ses liens avec la nature.  Pieds nus dans la rosée du matin,griffures de la chaume pendant les moissons, grondement de l’orage dans la plaine, odeur de la pluie sur la poussière de la route. Premier baisers au goût de l’herbe fraîchement coupée.

Elle lève les yeux, regarde devant elle. A l’horizon, mais finalement beaucoup plus près que dans son souvenir, le village voisin et sa piscine improvisée. La distance est plus petite aujourd’hui que pour les yeux et les pieds d’autrefois. Sur la colline, à quelques battements d’ailes, le chef-lieu qui appartenait à un autre monde. L’église pour la messe du dimanche. Le coiffeur pour les premières permanentes qui frisottaient autour de la tête. Le magasin pour les besoins hebdomadaires. Le médecin s’il en fallait un. C’était loin.

Elle se retourne, regarde la belle maison en face devenue une résidence secondaire. Le clocher qui surplombe la place, un clocher simple sans église. La cloche est accroché en haut, sur la cime. Louise se rappelle la fête de l’inauguration, la foule joyeuse et aussi solennelle, les petites filles en robe blanche, le curé en soutane qui bénit la cloche neuve, brillante dans le soleil de juillet, et sa tante qui en était devenue la marraine. Elle devait sonner l’angélus deux fois par jour, midi et soir. Pendant des années.

La cloche bouge. Balance selon le rythme imposé par la corde. Tinte timidement d’abord, puis sonne à la volée. Appelle les moissonneurs, rappelle à la prière, ramène les familles à la maison. Mais le village a changé. Peu de fermes, plus de bœufs, beaucoup de voitures. Ce n’est pas un village fantôme, mais ce n’est pas celui qu’elle a connu il y a vingt ans. Restent les arbres, les collines, le ruisseau en bas du village. Et le ciel qui éclaire le paysage.

Restent les souvenirs de Louise, de son frère, de ses cousins. Souvenirs d’apprentissages, d’initiations, d’empreintes qui ont fondé, marqué, orienté des vies. Reste le village de Louise dans la mémoire de Louise.

Texte : Monika Esse
Photo : Marlen Sauvage

Suzanne, par Anne Vernhet

Atelier d’écriture… Un personnage en 3 phrases, et un atelier plus tard, l’instant où se tenait ce personnage juste avant ce qui a été saisi dans l’atelier précédent.

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« Ses cheveux blancs étaient serrés dans un éternel chignon. Le bouquet de fleurs qui trônait au milieu de la table, sur un des innombrables napperons qu’elle continuait à broder, était un peu défraîchi. Comme chaque jour, à cette heure là, elle attendait une visite. »

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Suzanne se réveille tôt comme tous les matins. Elle reste allongée dans son lit ; elle attend que le clocher sonne sept fois, puis encore sept fois. Il est temps alors de se lever et d’affronter une nouvelle journée. Celle-ci sera peut être la dernière. Non, pas vraiment la dernière ; pas dans ce sens là ; la dernière d’un cycle c’est tout. Suzanne n’a pas envie de mourir. Cela fait des années qu’elle lutte pour arriver à devenir ce qu’elle est aujourd’hui : une grand-mère respectable, menant une vie bien rangée et un rien monotone, dans un appartement bien comme il faut. Elle ne se laissera pas faire.

Elle sort de son lit ; fait sa toilette, une toilette sommaire car on est mardi ; elle fait bouillir l’eau, prépare ses trois tartines ; sept heure trente ; elle peut déjeuner. Rien ne doit s’immiscer dans la routine avec laquelle elle a su dompter le quotidien.

Elle va s’habiller : une robe droite couleur ciel d’automne en lainage léger, des bas gris, des chaussures confortables ; elle se coiffe, rassemble ses longs cheveux blancs dans un chignon strict ; elle ne se regarde pas dans le miroir.

L’appartement est en ordre, chaque chose à sa place. Chaque chose ? Il y en a si peu finalement. Pas d’objet qui lui rappelle son passé ; pas de photo ; enfin si, celle de Gabi, ce chaton maigrichon qui avait élu domicile dans le local à poubelle ; il avait su l’attendrir mais, malgré tous ses bons soins, il n’avait pas survécu.

Les fleurs du bouquet commencent à faner. Elle verra ça plus tard. Ce n’est pas le moment. Samedi dernier, au milieu des factures et des publicités, elle a reçu une carte postale. Image touristique de la plage de Cancale. Une seule phrase : Je serai chez toi à 10h30.

Texte : Anne Vernhet
Photo : Marlen Sauvage

Automne (To do list 5)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, un cinquième texte, écrit par Aline Leaunes.

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• Retrouver l’odeur de terre humide, de champignons, de figues mûres, parfum que l’humidité appauvrit

• Nettoyer le bassin où la mousse, le lichen, les iris d’eau masquent la mosaïque monochrome au visage difforme

• Aller a la rencontre de François qui bientôt, avec ses brebis, rentrera de son estive solitaire

• Rentrer le bois sec dans la grange en savourant déjà la flamme qui s’élance, qui éclaire, qui crépite et qui réchauffe

• Sortir de l’armoire la cape verte aux couleurs flamboyantes qui illuminera les journées sombres et mon cœur tiède

• Devoir mais ne pas pouvoir fermer la cabane au fond du jardin ou résonnent encore les cris, les rires, les pleurs, les disputes des enfants partis trop loin

Texte : Aline Leaunes
Photo : Marlen Sauvage