Souvenirs ténus, par M. Fraissinet

©marc-guerra-ateliers-du-deluge

Ils étaient debout devant le bassin, il m’a pris par la main puis m’a soulevée dans ses bras feignant de me jeter dans l’eau, j’entendais et hop et hop ; mes cris dans la nuit, ma mère se lève, je vois une tête d’homme nager dans une bassine de sang, nuit de peurs et de cauchemars ; un fauteuil que le coiffeur manipule. ses ciseaux derrière mes oreilles, les lames qui claquent, mes mains prisonnières du tablier qui me recouvre ; odeur du bois, tous les outils de sabotier, les sabots qui naissent de ce bois, le froid de l’atelier ; ma mère, une casserole de lait bouillant, mon beau tablier tâché, le dos cuisant de douleur ; trois hommes en costume noir, une traction noire, mon épaule contre la portière, ma sœur sur la route, cris de peur et de panique ; un beuglement de vache, pas de vache, un trou béant ; l’inspecteur dans la salle de classe, un homme grand, qui regarde mon cahier, le temps est long ; elle me parle de Dieu et de Jésus, elle me dit qu’il viendra sur terre pour nous juger, il doit être si vieux, l’enfant que je suis devant l’irréel ; un bruit de klaxon pendant la sieste, un bruit de porte qui s’ouvre, puis celle d’un placard, le bruit d’un moteur qui démarre, à quatre heures nous aurons des croissants ; l’odeur du levain, les manches retroussées du tablier de la grand-mère, les pâtons, le bois dans le four ; mon père, chemise déchirée, poitrine rougie, le moulin, tout arrêter, première approche du danger et de l’accident ; l’observatoire de l’Aigoual, au loin la ligne argentée de la mer, voir au-delà des montagnes, sortir de l’espace réduit.

Texte : Monique Fraissinet (extrait d’un atelier d’écriture à Florac)
Photo : M. Guerra

D’un mot à l’autre. Monique Fraissinet

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Tendresse
Lovée dans le creux de la main qui caresse, la main jointe à l’autre, les mains qui prient pour demander refuge

Refuge
Refuge dans un bateau, bateau d’espoir, bateau du désespoir. Les secours qui approchent, la sirène hurle, les bras se lèvent, les mains se tendent. Les femmes et les enfants d’abord !

Femmes
Les femmes sont libres d’aller au stade, libres de conduire, leur liberté est toute enfouie. Seul cet habit nous dit que c’est une femme.

Habits
Habits de fête, habits de travestis, habits de moine, habit de noce. C’est selon, vis ta vie, attache-toi aux moments délicieux.

Moments
Moments éphémères des fumerolles qui remontent du lac gelé au petit matin glacé, moments éphémères de l’arc-en-ciel, moments délicieux devant l’éternel va-et-vient des vagues, moment agréable du reflet de la nature dans l’eau claire.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

D’un mot à l’autre, par Anne Vernhet

anne-vernhet-ateliers-du-deluge

Partir
Mouvement du corps ou de l’âme qui consiste à oublier ce qui m’oppresse

Oppression
Sentiment permanent que le monde est trop lourd et manque d’oxygène

Oxygène
Gaz mythique qui prétend nous donner la vie et même nous rendre heureux

Bonheur
Sentiment ponctuel que le moment présent, s’il est agréable, est éternel

Éternité
Laps de temps interminable illustré par Mr Camus comme celui perçu en écoutant une conférence donnée dans une langue inconnue sur un sujet inintéressant

Inconnu
Personne ou endroit étrange, suspect, inquiétant, mais tellement nécessaire et attirant

Nécessaire
Augmente sans-cesse jusqu’à donner envie de Partir

Texte  et photo : Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

 

 

En amont de l’histoire. Stéphanie Rieu

berlin-wall-ateliers-du-deluge

Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve, que la décision de réunir est venue de vrais gens et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Moerschy, 2014 – CC0 Creative Commons

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

En amont de l’histoire. Quartier Latin, mai 68

@Francisco-Anzola-Rue_des_Ecoles,_Paris_1_June_2014-1

@Francisco Anzola – Rue des Ecoles, Paris, 1er juin 2014/

Paris 5e arrondissement Quartier Latin mai 1968
Les boucliers placés les uns contre les autres
dressent une barrière métallique,
dans le soleil couchant ils brillent étrangement.
Un silence pesant s’est installé dans le bas de la rue des Ecoles.

Elle prend tous les matins son métro à Jussieu,
plongée dans un livre les stations s’égrènent très vite.
A l’arrêt Palais-Royal
elle descend juste devant la Comédie française
petit détour pour respirer à pleins poumons
dans les jardins du Palais-Royal
Burenne n’y a pas encore installé ses colonnes.
Elle presse le pas en regardant sa montre, déjà 8h45 !
Elle traverse le passage qui arrive dans la rue de Richelieu.

Derrière la première rangée de boucliers,
il en brille une autre puis une autre encore
la rue des Ecoles est noire  de C.R.S.
pas un casque ne bouge, les hommes sont toujours figés
dans le même silence lourd, pas un bruit ni d’un coté ni de l’autre.

Elle est maintenant dans la rue de Richelieu.
Elle la remonte d’un bon pas malgré sa jupe serrée
Le bruit de ses talons hauts font chanter les pavés.
Au 36, elle s’arrête, elle ouvre la lourde porte cochère verte.
Premier escalier à droite, premier étage une plaque de laiton
« Cartographie-publicité Robert Quémy »

L’homme ivre s’est approché de la première rangée de C.R.S.
Il hurle des injures, des slogans de la rue,
C.R.S. S.S. sous les pavés la plage mon cul ! dégagez
Pas un bouclier, pas un casque ne bouge
derrière leurs lunettes de motards le regard est fixe
la voix de l’homme au milieu du silence fait froid dans le dos…

Neuf heures  elle sonne à la porte, claque quelques bises et bonjours sonores, traverse la première pièce, enlève son manteau
et se laisse tomber comme d’habitude sur son haut tabouret .
Ce matin, elle continue la carte au 25000 de l’île de Bréhat
collection « RIVAGES » celle de son patron.

Pendant une heure, l’homme a continué de vociférer
même bousculer le mur de boucliers
ils n’ont pas bougé d’un centimètre !
La tension monte, palpable, étouffante,
en face les manifestants inquiets ont la  respiration suspendue…
D’un seul coup, l’ordre tombe, bref, sifflant, les C.R.S. chargent !
Comme un essaim d’abeilles noires, bouclier dans une main matraque dans l’autre les coups pleuvent violents,
le silence est rompu, la foule massée dans la rue hurle, injurie
et se met à courir dans tous les sens un mouchoir sur le nez.
Surtout courir plus vite qu’eux ou rentrer dans un immeuble
vite fermer la porte, se planquer coûte que coûte…

Elle a étalé  sur la droite de sa table à dessin sur un molleton gris
ses tires-lignes, balustres, plumes, compte-fils*.
Elle prépare maintenant une encre très noire,
commence son travail de précision au dixième de millimètre…
Elle adore tracer les courbes de niveau avec son tire-ligne simple,
devenir maîtresse du tracé des routes avec son tire-ligne double,
dessiner à la plume les signes conventionnels avec application,
certains  sont une vraie prouesse et vous emportent en voyage !
A l’ institut géographique national l’I.G.N.
Elle a appris la rigueur d’exécutrice cela manque de fantaisie
mais pour l’instant elle aime.

Surtout ne pas respirer l’air devenu irrespirable
avec les grenades lacrymogènes qui explosent
à une cadence frénétique !
La charge dure une demie heure, les C.R.S. se défoulent,
les fenêtres se ferment dans les maisons,
un nuage blanc ou jaunâtre épais piquant écrase le quartier en ébullition.
Du 46 rue des Fossés-Saint-Bernard jusqu’au quai de la Seine
les camions noirs sont garés les uns derrière les autres
vidés de leurs occupants ils sont immatriculés de toute la France,
les  C.R.S. sont jeunes comme les manifestants.
La radio raconte encore et encore avec force détails
les émeutes, les échauffourées, les journalistes sont partout.

Quelques jours plus tard, les bus sont arrêtés, le métro aussi
plus aucune rame ne circule
le personnel de la  R.A.T.P. est en grève
Entre deux manifestations, elle va travailler à pied
par les bords de Seine jusqu’à la rue Richelieu
mouchoir mouillé sur les yeux, talons plats
elle court les pavés des quais de Seine
avec une certaine liberté mêlée d’allégresse.                                 

* instruments de travail de la dessinatrice cartographe : les tires-lignes sont simples ou doubles, le compte-fil sert à déterminer l’épaisseur du trait et le balustre (sorte de mini compas) à tracer de minuscules cercles pour les signes conventionnels comme par exemple les chapelles, les églises. 

Texte : Claudine Albouy
Photo : @Francisco Anzola

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

D’un mot à l’autre, par Chrystel C.

@marc-guerra-ateliers-du-deluge

Capricieuse

Où l’insatisfaction guette à chaque coin de rue

Rue

rue de son enfance, rumination, rumeur, ruade contre le temps qui passe

Temps

qui blesse sans vergogne, qui ne lâche rien, pas même une poussière de soi

Poussière

voile léger sur mon âme, je souffle et tu t’envoles

Souffle

ton air chaud dans mon cou adoucit mes rancœurs, apaise mes colères

Apaise

comme une main posée sur sa joue jusqu’à ce qu’elle s’endorme

Main

toujours tu valses, tu caresses, tu entoures, tu es la vague sur la mer bleue qui berce

Valsent

les mots, les voix, les rires, les arbres qui se balancent en chœur au fil des heures

Voix

d’hier et d’aujourd’hui, envoûtantes, éclatantes, autant qu’effrayantes, voie rapide, voie sans issue

Effrayante

la noirceur de la nuit, le vide intersidéral du silence, lourdeur des insomnies

Nuit

tu viens parfois trop vite, parfois trop peu, promesse de rêves et d’infinie torpeur

Torpeur

tu as tort d’avoir peur, aie confiance et fais semblant d’y croire, redeviens capricieuse

Capricieuse

où l’insatisfaction guette à chaque coin de rue.

Texte : Chrystel C.
Photo : M. Guerra

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

D’un mot à l’autre, par Monika Sedlak.

dav

 

Eléments

Soleil, mon ami, mon énergie,

ma force, et ma faiblesse quand tu m’oublies

ma chaleur, ma vie, et puis un petit peu de pluie

pour arroser mes fleurs et mon âme.

Pluie douce et tendre, caresse entre deux rayons

orage puissant et sonore aux éclairs de feu

nettoyeur du ciel et des rues, des ruisseaux, de mes yeux

baignant dans l’arc en ciel, magique illusion

Arc en ciel, ciel en tableau,

arc boutant aux couleurs chantants,

tendres nuées en pastels dégradés

gouttes de soleil et de pluie mariées

Gouttes de pluies, gouttes de suée

nuages qui éclatent pleins de hargne,

friselis moutonnés déposant la rosée,

mer chantante sous les ondées

Mer de larmes mouillant les doigts

gouttelettes de joie rouges orangées

éclats de rires, clochettes cristallines

s’envolant dans l’air mouillé

Eclat, brillance, rutilance,beauté

aveuglant reflet d’image, sonore effet

de sons qui flottent, qui s’effilochent,

de mots qui claquent, valsent, s’accrochent

Mots qui frappent, font mal, caressent

se marient aux images et dressent

des tableaux intenses de vie et de heurts

malheurs, bonheurs, réalité ou leurre.

Texte et photo  (tableau de) ©Monika Sedlak.

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

D’un mot à l’autre, par Stéphanie Rieu

 

FUNAMBULE

Fille à fil qui vacille sous les applaudissements des aveugles.

VACILLER

Ne jamais savoir si, lorsqu’on se penche, c’est pour éviter l’obstacle ou par manque de courage. Avoir peur de perdre la sûreté de son pas, de savoir que l’abîme existe pour de vrai.

ABIME

Plus j’avance mieux je sais ce qui m’abîme et m’entraîne dans le gouffre que je dessine et que j’habille de mes frayeurs contenues.

GOUFFRE

Le gouffre de Padirac où j’ai plongé, petite, toujours plus profondes les vacances en famille. C’est à lui que je dois de ne jamais savoir écrire le mot gaufre, de m’y reprendre à deux fois et chaque fois le même étonnement.

FAMILLE

Fil à la patte de l’existence qui nous empêche d’être baudruche.

BAUDRUCHE

Ce n’est pas le roi des Belges mais c’est quand même gonflé.

GONFLE

C’est l’épaisseur qui me submerge, une bouée quand je m’enfonce  et un bélier lorsque je cogne dans la bêtise qui emprisonne.

SUBMERGER

Sur les berges de la Seine, j’imagine, insubmersibles, les peines de cœur tragiques jetées aux flots par mauvais temps.

PEINE DE CŒUR

C’était hier et c’est si loin. Bat-il encore un peu, le bougre ?

LOIN

Regarde loin devant, oublie tes pieds, avance si tu ne veux pas tomber. Fixe un point devant toi et avance. Ne regarde pas en bas, avance mais avance donc !

AVANCER

Continuer quand même avec la sensation du vide sous nos pas. Oublier le vertige et le fil qui s’agite, se dire qu’il est moelleux d’atterrir tout en bas, funambule léger de sa propre existence.

FUNAMBULE

J’avance sur mon fil, les aveugles applaudissent mais en dedans de moi, je sens que je vacille.

Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

 

 

En amont de l’histoire. Chute et fin…

par Stéphanie Rieu

Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve,

et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

En amont de l’histoire. Scandale en mai !

par Monique Fraissinet.

La chemise à fleurs, les garçons aux cheveux longs, les filles en mini-jupe, les tissus Liberty.

Dix-sept heures, Europe n°1 , la radio diffuse « Salut les copains ». Pour rien nous ne lâcherions le transistor, les chansons de Johnny. Avec Antoine, nous dansions le jerk au Palladium, les paroles des Beatles on les connaissait mieux que les cours d’anglais.

Les filles, les coudes appuyés sur les tables d’un café se donnent des airs désinvoltes, prenant des bouffées de cigarettes mentholées qu’elles rejetent dans l’atmosphère brumeuse aux senteurs de patchouli, qu’est devenue la salle du bar.

La pince automatique du bras du Jukebox sélectionne le disque 45 tours, le bascule vers l’avant et hurle « Les portes du pénitencier… bientôt vont se refermer » que tous écoutent religieusement.

Se distinguer des autres. Les filles portent des collants de couleur sous leur mini-jupes, les garçons ont troqué la cravate pour le bandana, les santiags remplacent les mocassins.
Quelques jours de vacances dans le combi orange que conduit Daniel puisqu’il est le seul à avoir le permis. Des journées au bord de l’eau. Nous nous donnions une assurance de filles averties, nous quittions le haut du maillot et plongions énergiquement, évitant ainsi de trop montrer notre nudité.

D’autres osaient plus franchement. Dans un coin, à l’ombre d’un aulne, des flirts, des caresses, des amours naissants, éphémères, libres.

Deux gendarmes passent en Estafette bleue sur le pont qui surplombe le coin de baignade, stoppent leur véhicule un peu plus loin, viennent vers nous. L’un d’eux interpelle Françoise qui jette une serviette sur ses épaules et sa poitrine nue. Elle sera poursuivie devant le tribunal correctionnel pour atteinte à la pudeur. Nous avions fait une pétition pour la soutenir mais la morale et la loi l’ont emporté. Les potins vont bon train, on s’offusque, oser se baigner à moitié nue !  la fille dévergondée du village. Scandale dans la famille.

Texte : Monique Fraissinet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage