La maison forestière

marlen-sauvage-arrosoir

Un texte écrit hors atelier, par Monique Fraissinet

Au moment où elle posait son ouvrage, elle a compté les jours, plus que deux et elle serait là-bas. Quand elle en parlait, elle disait toujours là-bas, et tous savaient où se situait la-bas. On y arrive par une route étroite, quatre épingles à cheveu. La première chose qu’elle voit, qui dépasse au-dessus du toit, le grand séquoïa. Il n’a pas beaucoup poussé depuis trente ans, faut dire qu’il avait déjà plus de cent vingt ans quand nous étions là. Il est comme moi, on ne pousse plus après.

Dès cet instant lui revint l’odeur qui se dégageait de cet arbre séculaire. Ah, ça sent encore la résine ! dit-elle dès qu’elle ouvrit la portière de la voiture . Son premier pas au sol, il est hasardeux, elle s’appuie sur sa canne tandis que Geoffrey lui prend le bras.

Ils lui ont coupé les grandes branches courbes qui le reliaient au sol et permettaient à tous les enfants d’y grimper dedans et d’aller s’y cacher. C’est pour le protéger de l’incendie m’a dit Geoffrey.

Son regard sur la façade de la maison est fixe. Grand Dieu, ils ont tout laissé périr. MAISON FORESTIERE DU MARQUAIRES. L’inscription gravée sur la plaque de marbre, qui fut blanc, au-dessus de la porte d’entrée, disparaît presque totalement sous une coloration verdâtre, la date de construction n’est plus lisible.  Dire qu’avec Marcel, on la nettoyait au moins une fois l’an.

Au-dessous de la plaque, la double porte qui ferme, enfin, qui tente de fermer l’entrée n’est plus que le reste de quelques planches verticales complétement délabrées, disjointes, écorchées à en voir les veines.

Elle voudrait bien s’avancer mais ce n’est pas aisé de franchir les hautes herbes, les ronces et les orties qui camouflent les deux marches d’escalier. Personne n’est entré là depuis combien d’années ? A droite de la porte d’entrée, la fenêtre, derrière deux barreaux de fer rouillés n’a plus de vitres. Toutes cassées. Elle donnait dans l’arrière-cuisine. On y entend des bruits, comme quelque chose de sauvage qui habite à l’intérieur. Un chat égaré, peut-être ?

Tu vois, quand on était là, avec ta mère, tes oncles et tantes, je me faisais un grand plaisir d’entretenir la maison et les alentours. Mon dieu ! Mon dieu ! ne cesse-telle de dire, le reste des mots restant enfouis, qu’est-ce qu’il en ont fait de cette pauvre maison ? L’Etat laisse tout périr.

La maison était construite en L. Sur la gauche, le portail qui clôturait le grand parterre n’existe plus.

Tout le long de la façade, des herbes couchées par des pas qui se sont aventurés là. Pour aller voir quoi ? Tout au fond, c’était la salle à manger des officiers.

Dans un coin à gauche, seuls, les rubans de bergère survivent, dans cet espace qu’elle avait tant bichonné. Là, j’avais planté des hortensias, ils camouflaient la barrière de béton au bord du mur, juste en-dessus de la route, là, au centre du parterre, ton grand-père y semait des zynnias, là, j’avais fait un carré de reine-marguerites. J’en faisais des bouquets pour mettre sur la table des officiers, il fallait que la partie de cette maison qui leur était réservée soit toujours impeccable. Ils débarquaient sans prévenir. Tu vois, c’était pour eux leur résidence d’été. Ton grand-père mettait alors son uniforme officiel de garde-forestier. Il était fier de porter cet habit. Les soirs, quand il faisait chaud, après le repas, avec les enfants, nous allions chercher de l’eau à la fontaine, pour arroser les fleurs. Qu’est-ce qu’elle est devenue cette fontaine ?

Ça me fait un choc, vois-tu ! Aides-moi, on va faire le tour du bâtiment.

En contrebas, le jardin potager est remplacé par des taillis broussailleux. Ton grand-père cultivait des glaïeuls, sur tout ce bancel. C’était son petit orgueil à lui, il en variait les couleurs, il les choyait et les offrait à ceux qui nous rendait visite.

Elle ne parlait plus. Elle peinait à marcher, ses yeux cherchaient à apercevoir quelque trace de ce qu’elle avait laissé là depuis trop longtemps.

Sur le rebord du bassin-lavoir, un arrosoir en zinc, cabossé, surgissait des lianes de lierre qui rampaient et qui pendaient. L’eau suintait de la voûte recouverte de mousses et de plantes qui supportaient de vivre sans lumière et sans chaleur. Il n’y faisait pas chaud, là, l’hiver, en plein nord. Pour faire la lessive, j’en ai eu des engelures ! Elle coule encore la source. Elle était bonne l’eau, on la buvait, on n’avait pas autre chose.

La nature reprend ses droits et la place des hommes, se dit-elle. Nous vivions seuls ici, les premières maisons sont à trois kilomètres au moins, mais la vie était partout. Le lieu en devient effrayant. Et les meubles que sont-ils devenus ? La porte de la cave, côté nord est ouverte. Avec un bâton, Geoffrey frappe les herbes pour tenter de leur frayer un passage jusque là. Stupéfaite par ce qu’elle découvre, elle regarde, sans mot dire, la bouche ouverte, seul un souffle de désespoir en sort. Un chèvrefeuille s’est infiltré dans la cave au plafond effondré. Un tonneau renversé est au milieu des décombres. L’accès devient dangereux. Elle serre un peu plus fort la main de son petit-fils. Une larme coule sur son visage.

Texte : Monique Fraissinet
Photo : Marlen Sauvage

 

 

 

 

Carré

marlen-sauvage-carre

 

Carrée son existence
bornée dans tous les angles
une injonction à vivre selon
se cogner sans rebondir
se heurter à l’arête des jours des nuits
repousser de l’épaule les murs de la pensée
s’y écorcher la peau
tourner en rond
caresser la folie
déposer dans les coins
les élans la tendresse les calices de fraises les émerveillements
marcher en diagonale croiser les pas de l’autre
rebrousser chemin
retrouver la trace de l’instant premier
la suivre jusqu’au bord de l’oubli
quand la douleur efface le plaisir
entendre poindre la peur de l’inconnu
dans les pulsations du cœur
s’évanouir
la main sur la paroi mince du silence
lécher la plaie à vif
se cloîtrer pour ne plus
désirer l’espace au-delà de la forme
la jouissance du présent échoué
broyer l’offrande noire

 

Texte & photo : Marlen Sauvage

Les chaussettes, de M. Esse

marlen-sauvage-laine

Une paire de chaussettes, la chaussette orpheline n’étant pas très utile pour habiller mes deux pieds. Donc, deux chaussettes, posées l’une sur l’autre, à plat. Douces, d’une blancheur encore neigeuse, aucunement abîmées par des lavages fréquents et savonneux. Toutes neuves, posées là, entourées d’un ruban rouge. En laine moelleuse, qui réchauffe le cœur avant de chauffer les pieds. Les mailles sont bien dessinées, on suit parfaitement le travail de la tricoteuse qui s’est aventurée jusqu’à créer des motifs, des tresses, des côtes, des rangées en mousse, mousseuse comme la laine blanche.

Je les mets le soir quand les nuits sont fraîches dans la vallée et que mes pieds ont du mal à réchauffer le lit. Je les enfile doucement, presque amoureusement, l’une après l’autre, sur des pieds lavés dans un bain à bulles, crémés, massés, satinés, elles entourent la peau comme une caresse, elles la réveillent, la tiédissent, lui apprennent le confort et peut-être bien la volupté. Quel bonheur d’avoir les pieds au chaud, de remuer les orteils dans la douceur de ces mailles ajourées, souples, d’un gonflant inimitable. Dans une matière naturelle qu’un mouton a porté un jour sur son dos, gambadant au milieu d’un troupeau  face à l’horizon immense du Causse. Toison blanche ou noire, hirsute ou bouclée, sentant le suif au thym et au genièvre, tondue, ramassée, filée, mise en pelote, en attente des aiguilles et du savoir-faire.

Jersey à l’endroit, point mousse, point de riz, diminution au talon pour la courbure, augmentation pour la plante du pied, diminution  pour la pointe et les orteils. Ce n’est pas un travail pour des gougnafiers, il faut du soin et de l’attention, du calme et de la sérénité. Que les belliqueuses s’abstiennent ! Il nous faut des philosophes pour tricoter rang par rang des chaussettes larges qui épanouissent les pieds, qui laissent vivre les chevilles, qui montent haut pour chauffer les mollets sans serrer. Une vraie œuvre d’art qui procure de la joie de vivre pour tout l’hiver.

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage

Vache et violon, de M. Esse

Un texte d’une participante à mes ateliers d’écriture à Florac, en 2017, à partir d’un tableau de Malevitch.

mal_vache

Vache et violon 

Mais comment suis-je arrivée sur cette contrebasse ? On n’est pas sur le pré, je ne suis pas un archet, je ne sais pas pincer les cordes, je ne suis qu’une vache qui fait meuh et qui s’accroche comme elle peut avec ses sabots. Je fais très attention, je ne bouge pas d’une oreille, ni d’une corne, je ne bouge pas la queue, même s’il y a des mouches partout au dessus de moi. Mais je vous appelle au secours, faites-moi descendre vite fait, et sans casser la contrebasse avec son ventre blond, avec ses cordes blanches et ses boutons noirs, je voudrais repartir sur le pré et entendre à nouveau la musique de l’herbe qui pousse.

M. Esse

Ecrire, de Monique Fraissinet-Brun

Le texte d’une participante à mes ateliers, Florac, juillet 2017.

 

Ecrire pour laisser sortir l’épaisseur du noir et la lumière du bonheur ; écrire avec les yeux à l’intérieur et laisser la porte ouverte, juste devant le cœur ; écrire en se regardant comme un étranger ; laisser venir le filet d’eau des mots, légers, fluides ; accepter la cascade qui chute douloureusement puis s’apaise  en permettant à cette eau de glisser, de se faufiler autour de ma vie ; écrire pour se relire, s’aimer ou pas ; écrire dans ses pensées, juste pour jouir des mots, des émotions, des sensations ; écrire la nuit pour éclairer des images sombres, les accepter, les laisser revenir, les regarder posées sur la page ; écrire pour apprendre à voir l’éphémère d’un rai de lumière ; écrire pour apprendre à lire, savourer, se délecter ; écrire pour rattraper le temps, pour le ralentir, pour en laisser une trace ; écrire pour déchirer ; écrire les mots de mes petits-enfants ; écrire dehors en se laissant envelopper d’un silence rempli d’une multitude de bruits ; écrire devant un feu de bois pour la chaleur et le doux vacillement des flammes ; écrire à l’encre violette, reflet de mon enfance ; écrire pour laisser échapper la douleur et – ou – se rassasier de petits et grands bonheurs ; écrire des fragments à laisser dans un livre, au fil des pages de lecture.

Texte : Monique Fraissinet-Brun
Video : Marlen Sauvage

La place, de M. Esse

Un texte d’une participante à mes ateliers d’écriture, Florac, 2017.

marlen-sauvage-place

Au milieu de la cité, une cathédrale gothique au portail en voûte occupe la place. Une tour en flèche monte haut dans le ciel. Ce matin de la Fête-Dieu, les cloches sonnent à la volée.

En bas sur la place pavée, les gens tracent des chemins singuliers, sinueux, se déplacent comme des pions dans un jeu.

Un groupe d’Italiens se serre autour d’une guide brandissant un parapluie arc-en-ciel, marque de reconnaissance et de retrouvailles.

Des Japonais sillonnent la foule, un pas devant l’autre comme des funambules, et regardent le monde à travers leur mini-camera fixée sur une tige en métal.

Habillés en Mozart, perruque blanche, redingote rouge et or, chaussettes blanches et chaussures noires à bride,  de jeunes gens vendent des billets pour un concert dans le château impérial.

Des imitations de rickshaws jaunes et rouges, carrosses du pauvre à deux places, traversent en klaxonnant, tirées par un cycliste fatigué.

Au bout de la place, derrière la cathédrale, s’allonge une file de fiacres, tirés par deux chevaux blancs aux œillères noires ; au-dessus, tenant les rênes, trône le cocher coiffé d’un melon noir. Ils attendent les clients pour un tour dans la vieille cité et font la joie des enfants..

Une terrasse de café mord sur la place, surmontées par des parasols blancs défraîchis par le temps. Devant les barrières, un marchand de journaux vend  les magazines étalés par terre. Des étudiants portant une canette de coca, casquettes à l’envers, sacs à dos bariolés, traînent à côté. Une femme assez âgée, chapeau noir en cloche, manteau en velours bleu, sandales blanches, s’appuie contre la barrière du café. Un mime couvert de peinture dorée, planté au beau milieu de ce remue-ménage, se meut au rythme d’une valse de Strauss.

Les touristes font leurs achats, magasin de chocolats célèbres, glacier réputé, pâtisserie étalant ses gâteaux crémeux et chocolatés, cartes postales et souvenirs, avenue commerciale invitant à la flânerie. Au bout, une grande bouche noire où des escalators conduisent les passants vers le souterrain du métro local.

Le  portail de la cathédrale est encore fermé . On attend le retour de la procession des fidèles.

Les cloches sonnent toujours. Les spectateurs tournent sur la place, impatients. D’en haut, le ballet devient un puzzle étrange dont les pièces cherchent à se caser. Une toile d’araignée tissée de fils d’Ariane qui se croisent, s’entortillent, se séparent, s’éloignent, fils invisibles, marionnettes de l’espace et du temps.

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage [Marseille]

Autour du goût, écrire…


marc-guerra-corniche

Trois textes de Monique Fraissinet, écrit en atelier d’écriture, à Florac en 2017

J’ai mis le chemin sous mes pieds et je suis partie sous le soleil brûlant de l’été.  J’ai longé le bord de la corniche qui surplombe la mer. Après une heure de marche, un pin parasol m’a offert son ombre. J’ai tiré de mon sac la salade de fruits juteux que j’avais pris soin de mettre dans la glacière. Le goût sucré, aigrelet des morceaux d’abricots s’était fondu avec celui du melon et de la pastèque. Au fond du saladier, ils avaient rendu un jus frais et désaltérant. Je m’en suis délectée et j’ai poursuivi ma balade.

+++++++++++++++

C’était un rituel. Le dimanche, les grands-parents recevaient leurs enfants et petits-enfants. Le samedi, grand-père partait le matin de la maison, un couteau dans une main, un bol et un plat, toujours le même plat bleu émaillé, dans l’autre main. Je savais qu’il allait saigner un lapin. La mort du lapin aurait pu m’attrister, alors je restais près de ma grand-mère, elle ne voulait pas que j’aille voir ça. Grand-père revenait, rapportait le bol de sang et il avait déposé le lapin nu dans le plat émaillé. Voilà, il allait rester là, allongé de tout le long sous un torchon jusqu’au dimanche. On allait faire le sanquet.

Grand-mère avait au préalable, pendant que le pauvre lapin passait de vie à trépas, fait revenir dans la poèle, les oignons, les épinards, des morceaux de pain rassis coupés menus, le persil et l’ail. Sitôt, le sang prélevé était versé sur cette préparation qui mitonnait. Ça, c’était le samedi, fallait pas attendre. Le sanquet ça se prépare sans tarder. On le mangerait froid, découpé en tranches, en entrée au repas du lendemain.

Le lapin, lui, c’est le dimanche matin qu’on le découpait en morceaux. La viande est meilleure un peu rassie disait grand-mère.

Elle a préparé des morceaux de lard qu’elle a fait fondre dans cette même poèle noire. L’odeur du lard se répandait dans la cuisine. Puis, un à un, elle déposait les morceaux de lapin dans la poèle  chaude. J’entends encore ce léger crépitement. Ensuite elle déplaçait la poèle sur le côté, la posait sur la pierre à côté de l’âtre, et là, encore, un à un, précautionneusement elle tournait les morceaux pour les faire rissoler et la poèle reprenait sa place jusqu’à une parfaite cuisson du lapin sauté. Elle étalait les braises pour diminuer la chaleur du feu et laissait cuire tout doucement en surveillant du coin de l’oeil la coloration du plat. Elle dosait avec précision le sel et le poivre qu’elle ajoutait.

A chaque lapin tué, c’était le même rituel.

+++++++++++++++

A chaque fois, je déclinais l’invitation. Une vraie-fausse excuse. Cette fois-ci c’en était trop, je ne pouvais plus inventer quoique ce soit.

Le jour J, en entrant chez eux, au rez-de-chaussée, l’odeur du civet de cerf envahi mes narines et sitôt, par quelque influx que mon cerveau envoya à mon nez et mes papilles, mon estomac se retourna. Une nausée m’envahit ; cette odeur fétide est partout, aussi à l’étage ;  des hauts le coeur !

D’abord l’apéro, puis l’entrée, sentir toujours et encore, si au moins on pouvait ouvrir la fenêtre !

Ils bavardaient, s’étalaient en palabres sur cette partie de chasse qui nous régalera de ce ….bon gibier !

Le plat sur la table, je vise le plus petit morceau, je dois absolument tout faire pour me servir en premier. Voilà, c’est fait ! Ouf ! Heureusement qu’il y a, à côté, le plat de gratin de courgettes. Là, je ne lésine pas, j’adore les courgettes. Je me sers très, très copieusement. Un petit morceau de cerf, une grosse cuillerée de gratin, un peu de cerf, beaucoup de gratin, et encore et encore. J’aurai bientôt fini d’avaler ce gibier immonde. J’avais presque terminé quand mon ami me sert encore une grande et belle tranche de viande. Tu n’en manges pas chez toi, profites-en chez nous !

Texte : Monique Fraissinet-Brun
Photo : Marc Guerra

Ecrire, de M. Esse

Un texte écrit par une participante à mes ateliers, en juillet 2017, Florac.

marlen-sauvage-ecrire

Ecrire une fleur douceur couleur la rouge du jardin la blanche dans ma tête

Ecrire le chat tigre qui se faufile en dandinant

Ecrire le ciel qui plombe les sapins qui pèse qui rougit qui s’envole qui envoie les nuages dessiner dans le bleu des gros des lourds des traînées des filaments des moutons des coussins

Ecrire les coussins les canapés où on s’enfonce on sommeille on se chamaille on s’embrasse

Ecrire les amours coup de foudre amour passion amour vache amour qui élève qui détruit qui fait chaud ou frissonner de froid qui remplit un manque une vie ou un instant

Ecrire les manques les ratés les j’aurais dû les regrets les souvenirs la mélancolie les il y avait une fois

Ecrire des histoires aux enfants faire des mots croisés mots mêlés mots inventés jouer avec les mots avec les lettres une phrase à l’endroit une phrase à l’envers composer décomposer recréer la langue la redécouvrir la savourer la déguster

Ecrire en marchant dans la tête des sons des poésies pas à pas le nez en l’air les mots viennent s’alignent riment rêvent

Ecrire à plat ventre dans le sable dans l’herbe sur des coussins appuyé sur les coudes le ventre bien en contact avec le sol ancré mais toujours tête levée humant l’air de la mer l’air du jardin l’air de la ville l’air du temps

Ecrire pour soi pour faire de jolies phrases qui font une douce mélodie

Ecrire pour exprimer des mots bruts des hachures des rayures ça fait mal et ça libère

Ecrire un plan un projet un journal une histoire une nouvelle un roman une lettre n’importe quoi mais écrire

Ecrire au crayon au stylo noir rouge bleu à l’encre à l’ordinateur si ordonné

Ecrire des lettres fines déliées courbées ou raides calligraphiées pour la beauté

Ecrire la nuit noire dans la nuit blanche le soleil dans les journées grises l’arc en ciel espoir et joie

Ecrire la vérité vraie inventer une autre sans mentir en déguisant inventer tout court lâcher les vannes se lâcher culbuter les mots hameçonner les faits refaire le monde

Ecrire sur un bloc steno un cahier grand format papier blanc  petits carreaux écran scintillant

Ecrire plaisir écrire désir écrire avenir

Texte : M. Esse
Photo : Marlen Sauvage

Pas de boniments à Génolhac

Un texte de Liliane Paffoni

marlen-sauvage-agneau

Approchez Mesdames et Messieurs, petits et grands, gentes dames et damoiseaux, gentlemen et gougnafiers, pacifistes et belliqueuses, venez, approchez de ma malle aux mille trésors, venez, tâtez, palpez, caressez ces merveilles, il y en a pour tous les goûts, écrue ou des couleurs de l’arc-en-ciel, tout est en laine, de la pure, de l’authentique, des pulls gonflants, des tricots souples et d’une beauté exceptionnelle, venez, approchez, n’ayez pas peur, venez vous parer d’une bulle de douceur, entrez dans le confort, hirsutes et bien coiffés, venez essayer chapeaux et bonnets en lambswool, mais si vous connaissez, c’est la laine d’agneau, plus fine, plus délicate, ah ! Mademoiselle, ce chapeau vous va à ravir, si, si , et je m’y connais, vous pouvez l’agrémenter de ce ruban rouge satiné, tenez je vous l’offre ce ruban, vous n’aimez pas le rouge, mais voyons c’est la couleur de l’amour, et dans sept ans, vous fêterez vos noces de laine, votre amoureux est d’accord, allez, faites lui plaisir, merci beaucoup Mademoiselle, vous ne le regretterez pas, allez, les tricoteuses à vos aiguilles, farfouiller, de la laine à 2 fils, 3 fils, qui dit mieux, c’est du souple, de l’agréable à tricoter et il court loin comme vous dites, qu’est-ce qu’elle dit la dame, mais non, elle ne gratte pas la pure laine, rêche, c’est toi la rêche, la pure laine est soyeuse et résistante et par-dessus le marché et ça c’est cadeau, elle est isolante, palpez ces toisons denses et bouclées, allons, allons du calme, pas de bousculade dans le troupeau, y en aura pour tout le monde, essayez ce splendide manteau Monsieur, vous ressemblerez à un prince, et ce sera  comme une seconde peau,  il fait chaud, ben normal, c’est l’été, l’hiver n’est pas loin, je le vois là-bas, à l’horizon qui pointe le bout de son nez, c’est le moment de lui faire la nique, allez les enfants, choisissez vos gants et mitaines, sinon pas de bonhommes de neige cet hiver dans la vallée, que nenni, ma brave dame, les camelots ne racontent pas que des bobards moi, Madame, je dis la vérité, ma vérité , elle est comme la pure laine vierge.
Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marc Guerra

 

Ce texte a été écrit par Liliane Paffoni dans le cadre des jeux d’écriture organisés pour la fête de la laine à Genolhac par le Parc national des Cévennes qui aura lieu le 26 août prochain.
Les consignes : un texte de 1500 à 2500 caractères sur le thème de la laine de mouton. Douze mots imposés : laine, horizon, hirsute(s),  troupeau (x), bulle(s), gonflante(s), vallée(s), gougnafier, satiné(e), rouge, belliqueuse et peau. Un titre.
Les textes écrits seront lus par un acteur, Claude Koener.

Ah ! je te jure !

Deux textes écrits en atelier d’écriture à Florac en 2017, par Chrystel C. à partir de deux tableaux de Velasquez.

260px-Madre_Jerónima_de_la_Fuente,_by_Diego_Velázquez

La Vénérable Mère Jeronima de la Fuente 

Ah, je te jure que c’est pas moi qui l’ai choisi ce costume pour le carnaval. Mais il restait que celui-là. Tu m’étonnes que personne n’en ait voulu…

Et pis, en plus, il est trop serré. Regarde cette espèce de charlotte que j’ai autour de la figure. Je vais avoir des marques pendant au moins deux jours !

C’est pas possible qu’il y a ait eu des gens pour porter cette tenue, même en 1620.

Tout ce noir, on dirait que je vais à un enterrement. Ça traîne par terre, dès que je vais faire un pas, c’est sûr, j’vais marcher dessus. Et si je dois aller faire pipi, je t’en parle même pas.

Mais le pire, quand même, c’est cette croix qu’on m’a refilée avec le costume. Je sais pas quoi en faire, je sais pas où la mettre, je sais même pas comment la tenir. Elle est gigantesque et lourde par-dessus le marché !

Alors c’est bon, tu l’as prise ta photo ? Non, ne me demande pas de sourire en plus, je n’y arriverai pas. Et puis, j’ai vraiment trop chaud là-dessous, il faut vite que j’enlève cet accoutrement ridicule.

Vénus à son miroir 

img-2-small580

Alors mon p’tit ange, tu la trouves comment ta maman ?

– Et bien, comme tous les jours, je te trouve belle, maman. Tu sais bien que tu es et resteras toujours la plus belle. Mais pourquoi tu me poses la même question comme ça tous les jours ?

– Attention mon ange, avec tes rubans, je ne vois pas très bien. Tiens le bien droit le miroir. Oui voilà, comme ça c’est bien.

– Bon, tu as fini parce que moi, j’en ai marre de rester là, accroupi, à tenir ce truc. En plus, j’ai froid et j’aimerais bien aller m’habiller pour aller jouer dehors avec les copains.

– Attends encore un peu mon ange. Je me demande quand même si je n’ai pas un peu grossi. Juste un chouia, là, au niveau des hanches. Avec tout ce que j’ai mangé ces derniers jours : choucroute, raclette et tartiflette. Je n’aurais pas dû faire tant d’excès.

– Non maman, je ne trouve pas que tu as grossi depuis hier.

– Si, si, un peu je crois. Et là, regarde, sur ma tempe, un cheveu blanc ! Mon Dieu, quelle horreur ! Un cheveu blanc, mon ange, tu te rends compte ? Ta pauvre mère qui vieillit et grossit.

– Mais non maman, puisque je te dis que tu seras toujours la plus belle pour moi.

– Oui, oui, mon chéri. Tu as sans doute raison. Je ne me trouve pas si mal finalement. Va t’habiller, moi je reste ici, dans mes draps de satin où je me sens si bien. Dans un moment, j’irai prendre un bain. En attendant, pose le miroir ici, sur le lit, pas trop loin. A présent, tu peux aller jouer mon lapin.

Texte : Chrystel C.