Les sens interdits, Jacques Gleize

Photo : Marlen Sauvage

Lagos, en fin d’après-midi, comme chaque jour d’une semaine lourde, fume, poisse et grouille.
La circulation est si dense les gens s’invitent à rire ou à pleurer dans tous les sens interdits.
Un vieux taxi rouge, guimbarde bringuebalante, transporte une belle négresse au visage marqué de mépris pour son environnement on la voit qui regarde par la fenêtre plus ou moins dans le vague.
Dans une file parallèle file un bus vrombissant, lâchant une fumée noire, suivi par un jeune homme à mobylette, sûr de lui, de sa conduite. Il voit la fille : elle paraît indifférente il faut attirer son attention elle est trop attirante, encadrée dans la fenêtre de son taxi. Il virevolte sur sa mob, affichant un sourire penché et plutôt niais.
La jeune femme dédaigneusement indifférente. Le crissement du bus qui freine brutalement. La mobylette s’encastre et se plie et la tête du jeune homme tournée vers le taxi s’écrase sur la tôle bleu sale.
Le blanc des yeux de la jeune femme vient souligner son éclat de rire qui rougit son visage elle pleure d’un rire franc et jovial un fou-rire qu’elle ne peut retenir et qui se prolonge à la régalade.
Le chauffeur de taxi a freiné pour regarder la scène qui attire déjà tous les badauds qui entourent en grappe étouffante le jeune. Celui-ci gît à terre sur un sol gras et noir, tâché d’un peu de rouge, le visage plus déconfit qu’ensanglanté.
A Lagos, aux terrasses des cafés, on voit en permanence que les femmes s’invitent à rire et les hommes à pleurer dans tous les sens interdits.

Texte : Jacques Gleize

[Atelier en Cévennes, les textes (4)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

 1 – Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

On naît d’une chanson comme on naît d’un pays… Monika E.

Photo : Marlen Sauvage

Une phrase entendue entre deux rêves. Tilt ! Elle ne le savait pas, mais c’était bien ça ! Alors elle est née tardivement, les chansons d’avant, d’un autre pays, était reléguées au fond de sa mémoire. C’est comme si elle s’était réveillée un jour avec Edith Piaf qui chantait sa dernière chanson. Non, elle ne regrette rien… !  Il faut oser le dire, le chanter, mais Piaf osait tout. Et le miracle a continué. Des chanteurs peu connus devenaient connus, des chansons jalonnaient son histoire. D’Alain Barrière qui vient de mourir, elle éprouve de la tristesse, elle pleure un peu le temps qui a passé, son histoire qui a commencé alors, c’était il y a longtemps et c’était hier, elle était si jolie, chanson flatteuse de ralliement pour les rencontres, mélodie tendre et indélébile. Point de départ pour une histoire d’amour, ou de passion, comme vous voulez. Aznavour, étoile montante, chantant un avenir incertain, l’amour, c’est comme un jour, ça s’en va, mon amour, ça faisait pleurer, douter, Lenny Escudero en rajoutait, pour une amourette, il avait perdu la tête. Tout cela ne promettait pas dans la durée. Mais c’était beau. Emouvant. Qui a dit : « les chants les plus beaux sont les chants désespérés » ? Et la vie continue, passion, amour, tendresse, enfants, travail, routine, et les chansons aussi. Monsieur Brel sanglote Ne me quitte pas, mais qu’elle est belle la vie, entre Jean Ferrat et Isabelle Aubret, elle hésite, que de belles voix, que de belles chansons, on ne désespère plus, on vit, on trace, on avance. On déménage à la campagne, elle est toujours belle la vie, et puis il y a Monsieur Phalippou et ses chansons tendres, pas très connues, moins que celles de Ferrat et pourtant aussi belles, le petit galet qui descend de sa montagne, la table mise qui attend Salut, une voix tendre, un accent ensoleillé. Et le temps passe et le passé remonte, pas les chansons, dans sa tête il n’y a pas de chansons d’antan, à croire que ça ne lui a pas plu ou qu’elle a tout oublié, mais la musique remonte, les airs d’opéra et de danse, les valses de l’empereur ou du Danube bleu, le tango de Violetta, les grandes robes balayant la salle ourlet jusqu’au sol, les orgues des églises accompagnées de trompettes victorieuses ou de chorales puissantes, des concerts concertos sonates polonaises dans des salles dorées immenses. Et elle s’achète un piano pour réviser ses émotions, pour faire danser son cœur, pour raccrocher le passé au présent, pour vaincre la nostalgie, pour retrouver toutes les musiques.

Texte : Monika Espinasse

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

On lui a dit, Aline Leaunes

©Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

On  lui a dit
«  Je vous présente mes condoléances » 
Les yeux rougis, égarés, la voix éraillée elle a répondu
«non merci je ne veux pas les rencontrer, je ne veux voir personne, je ne les connais pas.»

On lui a dit
« nous sommes désolés pour vous »
Et dans sa tête en ribambelle ils sont tous arrivés  

«  Moi je suis, détruite, dévastée, ravagée, saccagée, disloquée, morcelée, délitée, pulvérisée piétinée, écrasée. »   

elle a tapé sur l’ordi : condoléances
elle a lu : message de condoléance,  «  modèle de texte gratuit ».
Dans un spasme révulsé incontrôlé elle a vomi.

On lui a dit
« Avec le temps… Tu sais »
Silencieusement  elle a crié. 
Non  Non Non  avec le temps  Je  ne sais pas.
Dans sa galerie j’farfouille des chouettes souvenirs, elle nage à contre-courant, elle se débat hystérique solitaire, dans ses « je t’aime, tu me manques, dans ses pourquoi sans réponse.
Dans une volonté désespérante, rechercher les odeurs, les mots, les sons, les bruits de pas dans les escaliers montés quatre à quatre, vouloir a tout prix y  voir  des signes. Coller sur elle la guitare « sa guitare » et dans une rage incontrôlée, martyriser les cordes. 
Siffler les chiens et les voir venir se coller à elle.  Ils l’ont adoptée.

ON LUI A DIT
«  tu dois, il faut avancer maintenant »

Alors, elle avance Louise, elle avance
tous les matins elle reconstruit les murs écroulés durant la nuit, elle colmate les fissures, elle maquille les fêlures, elle ponce les égrenures, colore ses lèvres et va chercher son pain chez la boulangère. Un petit signe de la main à la fleuriste, qui parfume  sa vitrine, couleurs pastel, camélias rouge et  lilas blanc.
Suit le chemin qu’elle a tracé dans sa tête et va s’asseoir ou plutôt se lover, dans un petit creux sur l’herbe, les pieds dans l’eau de la rivière, en déclamant : » Et depuis, le hareng saur …   sec  sec   sec  
Au bout de cette ficelle…             longue    longue  longue
Très lentement se balance…         toujours    toujours  toujours
et quand de trop rire,  les larmes lui viennent,  alors elle pleure.
Elle avance Louise… Elle avance… 

ON A DIT A LOUISE
Occupe-toi, fais quelque chose

Alors elle a pris un livre entre ses mains, puis deux,  puis cinq,  puis dix,  elle lit Louise, elle lit, des heures et des heures, elle s’évade,  elle s’échappe,  elle s’envole,  elle cavale,  elle découvre,  elle adore ou déteste, elle recopie dans un  petit carnet,  les mots, les phrases qu’elle aime.
Alors le goût lui est  revenu à  Louise, elle lit et elle écrit aussi.                                                      Elle égratigne le verbe, elle défigure le mot, elle abîme l’adverbe, elle étale le sujet  je,  tu, il,  elle travestit la phrase, elle contourne le subjonctif imparfait, méprise le futur, déchire le présent, colore le passé composé.  Elle écrit des poèmes qu’elle lit à haute voix dans sa chambre et mortifiée de son audace,  les émiette  au hasard.                                                                                              
Et saturée de mots, elle s’en va baguenauder, en fredonnant Barbara, Leo, ou Félix
« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé
« ils ont traîné de l’école à la guerre… » 

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Le dîner, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

Le téléviseur trônait sur un meuble brun collé au mur, tapisserie années soixante-dix aux reliefs jaunis par les années. Dans tout l’appartement on pouvait entendre les voix mornes des deux candidats choisissant consonne ou voyelle de façon lente et saccadée. La comtoise égrenait ses secondes inéluctablement tandis qu’il lapait sa soupe dans un bruit de succion régulier. Chaque trois cuillérées, il portait de façon méthodique son crouton de pain rassis à la bouche, en croquait un morceau laissant tomber quelques miettes dans l’assiette. Il avala une gorgée de mauvaise piquette avant de porter le regard à l’écran. Après un bref instant, sept lettres : arriéré, il marmonna avant de retirer dans une moue grimaçante et à l’aide d’un cure-dents un bout de poireau coincé entre ses dents. L’assiette restée vide devant la sienne. Il acheva son potage puis se leva pour aller remettre proprement la chaise en place face à l’assiette vide. Il revint s’asseoir à sa place. L’animateur, vainement enthousiaste, dictait les chiffres à présent. Il se leva à nouveau, déplaçant son corps raide et épais jusqu’aux toilettes, ne prenant pas la peine de fermer la porte derrière lui, plus besoin. Après un jet d’urine puissant et prolongé dans la cuvette, il retourna se poser sur sa chaise, satisfait, achevant d’avaler son morceau de pain. Il attendait la suite, jeta un coup d’œil vers la cuisine restée allumée, s’apprêta à parler puis se ravisa, savait que ce n’était plus la peine. Il se décida enfin à se relever et traîna ses savates élimées jusqu’aux fourneaux. On l’entendit heurter un corps mou, l’enjamber, soulever un couvercle, renifler bruyamment et revenir vers la salle à manger, une casserole de daube réchauffée à la main. Le compte est bon, il se rassit, écouta la solution et piocha directement dans le plat.

Texte : Chrystel Courbassier

[Atelier en Cévennes, les textes (3)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Sous le voile, Mireille Rouvière

©Marlen Sauvage – Rivière à Grattegals, Lozère

Qui voit ses veines voit ses peines – son visage ne laisse pas des veinules apparaître mais des rides qui se croisent et s’entrecroisent et ressemblent au delta du Rhône le pays d’où elle vient – avec ses alluvions qui resserrent en fins ruisselets l’eau et peuvent nous apporter par  leurs cheminements la sagesse et la connaissance – son faciès fripé comme une pomme oubliée que l’on retrouve au printemps encore ferme à l’intérieur qui vous surprend par son goût sucré suave et exquis lorsque vous la croquez – entoure  deux yeux pétillants et vifs du désir de découverte qui ne l’a pas encore abandonnée –  des petites pattes lui donnent une expression de douceur et de compréhension envers tout ce qui l’entoure pourtant – combien de perles salées a-t-il fallu pour creuser ces sillons aussi profondément dans sa chair et combien de soucis d’inquiétudes et d’attentes son front a-t-il ruminés  avant de contourner toutes les cellules dont il est fait – comme un vieux parchemin bruni par le temps son teint en a pris la couleur et garde sur la crête de ses ridules le nacre et la brillance des années – le Mistral ce vent violent dont on n’arrive pas à s’abriter qui passe par tous les interstices elle l’a accepté et lui a laissé le droit de lui tailler un visage émacié – pourquoi lutter aussi contre lui se disait-elle des luttes elle en avait suffisamment dans d’autres domaines – lui parfois au moins il emportait par sa force quelques bribes de préoccupations qui la laissaient légère – ses lèvres un joyau qu’elle surligne avec un peu de rouge rehausse la volonté que ses yeux affichent après tant d’années – elles sont encore charnues et gourmandes de la vie qu’elle a voulu engloutir avec une boulimie carencée – sa bouche n’a pas retenu le pli amer et désabusé qu’elle aurait été en droit de prendre et les mots doux et onctueux qui en sortent savent apaiser la petite tête blonde et bouclée posée sur ses genoux – elle la caresse d’un geste d’apaisement avec des mains aux veines saillantes qui charrient toutes les misères que le monde concède aux gens dans le malheur – combien de tâches ont-elles accomplies combien de linge ont-elles frotté l’un contre l’autre dans l’eau de la rivière encore froide au printemps combien de larmes de tristesse ou de rage ont elles essuyées

Texte : Mireille Rouvière

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Petite foule, Stéphanie Rieu

©Marlen Sauvage – Grattegals, St-Laurent-de-Trèves

Ils attendent. Dans le silence opaque, ils attendent. La pluie qui tombe en gouttes fines et acérée lacère les visages tendus. La porte du commissariat est close, les pavés gris glissants sous leurs semelles qui se balancent au rythme des ankyloses. Au centre, un homme. Mal rasé, buriné. Des yeux injectés de sang sortent de son visage émacié. Ses mains tremblent. Il allume une cigarette. Près de lui, une femme frêle aux cernes noires et aux yeux délavés. Dans la poussette entre les deux, une gamine dort les poings serrés. Sur le boulevard, on entend le ronflement continu d’une circulation aveugle. Quelques pigeons faméliques se jettent sur des miettes illusoires. Loin quelque part, la cloche sombre de l’écrasante cathédrale sonne deux coups définitifs. Dans un soupir, la petite foule lève la tête puis la rabaisse. Des mains se tendent vers le couple figé puis s’en retournent se coller à des jambes de pantalons trempés, au tissu spongieux d’imperméables inutiles. Lentement, la porte du poste de police pivote et la petite foule se resserre sur la passerelle étroite et branlante qui relie le trottoir à l’entrée. L’homme vient d’inhaler la dernière bouffée de fumée, elle lui ressort par les narines, nuage sans forme aussitôt dispersé – il faut qu’ils y aillent ensemble chuchote-t-on, mais non un après l’autre c’est plus sûr ils ne peuvent pas en embarquer un tout seul ils n’ont pas le droit de séparer les familles c’est illégal et qu’est-ce qu’on fait s’ils les arrêtent on n’est pas assez nombreux c’est toi qui vas avec lui moi j’irai avec elle s’ils les retiennent on se couche par terre on appelle les journalistes on fait du bruit c’est l’heure faut qu’ils y aillent sinon ce sera pire – la foule se fend et l’homme s’avance, un autre le suit de près, rempart lourd et massif. Ils poussent la porte et s’engouffrent. L’obscurité des lieux leur mange le regard. Derrière le guichet, le policier de service glisse le registre vers eux. Sa matraque est posée à côté. Les yeux de l’homme glissent du livre à l’arme et puis de l’arme au livre – vous signez là nom prénom la date et l’heure – les yeux de l’homme encore qui se relèvent vers celui-là qui l’accompagne et hésitent – on va pas y passer la nuit y’en a encore beaucoup comme ça dehors ? Peuvent pas venir tous ensemble, non ? – lentement, l’homme saisit le stylo, griffonne quelques signes maladroits. Le policier plante ses yeux dans ceux de l’homme qui vacille, à reculons quitte l’endroit, cherche à tâtons la poignée dans son dos, l’abaisse brusquement et sort en trébuchant.

[Atelier en Cévennes, les textes (2)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

La fleur des petits pois, Anne V.

Saint-Julien d’Arpaon, le long de la voie verte, ancienne voie ferrée de Ste-Cécile d’Andorge à Florac.

La queue va pas lui tomber ; la queue va pas lui tomber ; qu’est ce que ça veut dire ? La queue va pas lui tomber ; d’accord dans le contexte, je comprends, mais ça va plus loin, c’est sûr, faut pas se laisser avoir ; la queue va pas lui tomber; c’est pas la peine d’en prendre trop soin, faut pas la ménager, c’est ça ; faut pas la ménager, ou le, ou les ; on est des durs chez nous, des costauds,  on se laisse pas aller, on prend sur soi, on montre pas ses faiblesses, d’abord des faiblesses on n’en a pas, c’est ça non ? Pour expliquer le contexte, la queue qui tombe pas, c’est celle des brebis qu’on a un peu bousculées ; ah oui, parce que les brebis, on y fait attention quand même, on leur parle, on se soucie de leur queue de leurs oreilles de leur ventre de leur appétit et tout et tout ; la queue qui va pas tomber c’est pour continuer à tenir bon ; faut pas baisser les bras ; quand ça va pas, on serre les dents et on continue ; on se plaint pas, on se plaint jamais ; d’ailleurs pour ça, il faudrait des mots et des mots on n’en a pas beaucoup, des mots, on en a pour le temps qu’il fait  pour le sens du vent pour la pluie de la Saint Médard avec Barnabé qui veut toujours tout arrêter, pour la terre qui sèche se mouille et pour tout ce qui pousse dans les champs, pour les brebis les agneaux les bassibes les perrochs et toutes les fèdes, pour les grives les trides les lièvres et tout ce qui vagabonde dans les bois et les pelléns, mais pour nous qu’est ce qui nous reste comme mots ? Des queues qui tombent ? Ah non, c’est pas fini, quand il n’y a plus d’espoir on a d’autres mots, on ne voit pas la fleur des petits pois, ça veut dire le printemps ne reviendra plus, c’est la fin qui s’annonce, alors là, faut prendre soin, on se couche, on reste au lit, on appelle le docteur le curé les voisines, on fait de la tisane c’est comme ça quand c’est grave ; mais la fleur des petit pois, c’est encore pour les agneaux, c’est pas pour nous, pour nous on a pas de mots jolis avec des fleurs de petits pois, nos mots à nous, on a les a enfouis tout au fond de notre ventre, bien cachés pour qu’ils ne sortent pas comme ça sans prévenir ; alors quand ça va pas, quand elle est là couchée sur son lit et que même la tisane ne peut plus rien faire, on fait quoi on dit quoi on peut pas parler de petit pois alors on utilise les mots des autres ceux du curé avec notre père et je vous salue Marie mais on sait que c’est pas vrai que les vrais mots ils vont finir par jaillir parce que nos yeux se mouillent notre gorge enfle notre ventre se creuse et on sait aussi que ces mots on les a pas si bien cachés que ça, que ce sourire que cette main qui serre un peu trop fort la sienne que cette présence, que ces regards, que ces gestes ce sont ses mots à lui ; ses mots qu’il ne sait pas dire ; des mots. Il a posé la lettre près de l’ oreiller.

Texte : Anne Vernhet
Photo : Marlen Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Atelier en Cévennes, les textes (1)

De retour de 2 jours en Cévennes pour animer un atelier, le bonheur !
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. Le premier texte publié ici est de Monique Fraissinet.

Le moulin de Grattegals, Lozère. ©Marlen Sauvage

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvraient le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Texte : Monique Fraissinet

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Nuit d’écriture sur le mont Lozère

Ecrire une nuit et un jour sur le mont Lozère, c’était le défi que nous nous étions lancé avec le groupe de Florac un matin froid de février. Le thème « La nuit et l’intime » n’emporta d’abord pas l’unanimité mais les affinités firent le reste et c’est bien dix participant.e.s que j’accueillis avec mon hôtesse, Mireille, dans le magique hameau du Cros en cette fin de mai.

Les genêts avaient certes envahi la nature, l’enveloppant de leur parfum suave, signature du début de l’été, mais les soirées fraîches encore demandaient la chaleur d’une cheminée. C’est là que Mireille et Francis installèrent le chaudron pour la soupe du soir (entre autres agapes), dans l’ancienne étable à la grande mangeoire.

En attendant l’arrivée du groupe, mon hôtesse m’invita à visiter les alentours, perchée à l’arrière d’un quad. La pilote, c’est elle !

Et nous voilà parties, rebroussant chemin devant un troupeau de vachettes rousses aux jolis yeux maquillés venues à notre rencontre, et empruntant la piste qui surplombe les combes et permet d’admirer en contrebas moulins, granges, habitations. Et l’imposante minéralité de cette nature étourdie de bleu.

Les barrières de bois ouvrent sur des chemins d’écriture… tout ce qui traverse l’esprit, se chevauche, s’embrase, à l’arrière du quad… et que je ne retiendrai pas.

Je crois me souvenir qu’il s’agit d’un frêne double, « une rareté », me dit Mireille… Je le salue sans l’enlacer, le lieu est habité…

Après avoir écrit sur les sols, j’écrirais volontiers sur les toits…

Un moulin à céréales en bordure du chemin…

Et des ruines à rebâtir disséminées sur le territoire… Il émane quelque chose de la largeur des murs, de la profondeur des pierres, de leur agencement, du défi lancé au temps par les hommes qui s’installèrent ici.

Une ancienne école aux larges fenêtres…

Et c’est de nouveau la piste sèche et cahotante que nous suivons, moi accrochée comme je le peux à l’arrière, ma conductrice cheveux au vent, libre comme l’air !

La pierre à laine… où l’on venait battre les peaux de mouton si mes souvenirs sont corrects.

La soupe de Mireille… divine… un mélange d’herbes locales, ramassées dans les prés, de légumes frais, avec une tranche de poitrine de porc, un régal que nous avons dégusté tard dans la soirée, après l’apéro qu’accompagnaient les premières propositions d’écriture.

Et l’atelier traversa la nuit de 19 h jusqu’à 5 h du matin pour reprendre le lendemain
de 11 h à 14 h… Des extraits de textes écrits cette nuit-là suivront sur ce blog.

Photos : Marlen Sauvage

« L’alphabet des oubliés »…

Il y a trois semaines, je participais à un atelier d’écriture avec Patrick Laupin, en Haute-Provence, près de Manosque. Le lieu est splendide, le temps jouait sa partie, je découvrais le groupe avec lequel j’allais passer un court week-end à la recherche des mots qui répondraient à l’élan qu’impulse Patrick dans ces rencontres. Je ne trouvais rien que des larmes à partager, autour de mots bien pauvres, mais plus tard, au fond de moi, a surgi une joie intense, comment vous dire ?, un nœud de joie attendait là, qui s’est défait à la relecture des textes des autres, au souvenir de leur regard. Depuis, plusieurs m’ont écrit leur propre découverte et de quelle empreinte cet atelier a marqué leurs jours.

Le gîte de Chanteoiseau
Le beau désordre de la pensée ou les livres de Patrick durant l’atelier

“Il faut que la sensation surgisse et retrouve le goût du corps perdu des choses. Qu’elle se passionne pour l’obstacle. Moment pivot où l’écoute se retourne dans le second tympan et se penche sur le corps de ceux qui ressentent, de ceux qui écoutent autre chose qu’eux-mêmes. Lorsqu’on touche à ce point vide, la narration commence. On commence à prendre au sérieux le tissu du texte dont on est nous-même la divinité close, l’usure et l’effet d’altération. Je me dis que dans l’atelier, je sers peut-être un peu à ça? Tout seul on se fige plus vite entre soi et soi, on se perd entre le dicible et le corps qui pulse.”

“Une sensation pérenne plane entre création et décréation, c’est un lieu flagrant entre l’autorité souveraine du sens et son envers dénué de formes, sa ruine, ses orages, c’est la même chose mais à l’envers. Quand le vide et le rien entrent en scène, le contact avec l’inassimilable recrée l’état vécu du corps.
Nous retrouvons le sens et la suite quand nous renouons le fil fragmenté de la notion, vaste fresque initiale qui a sa source dans le mystère presque perdu des correspondances d’un don qui précède le langage. Un alphabet des oubliés, une épopée ou une chanson de geste de la parole. « Garder la mémoire signifie méditer l’oubli. » « Il faut se souvenir de ceux qui oublient où mène le chemin. » On a beau faire on ne sait pas quelle est la chose séparée dans l’art qui fait la chose d’art.”

Citations extraites du livre de Patrick Laupin, Le Rien qui précède, ed. Gros Textes, collection la petite porte, 2019.

Avec une préface de Marion Lafage qui éclaire sur la « grande leçon du Rien qui précède »

MS