Souvenirs ténus, par M. Fraissinet

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Ils étaient debout devant le bassin, il m’a pris par la main puis m’a soulevée dans ses bras feignant de me jeter dans l’eau, j’entendais et hop et hop ; mes cris dans la nuit, ma mère se lève, je vois une tête d’homme nager dans une bassine de sang, nuit de peurs et de cauchemars ; un fauteuil que le coiffeur manipule. ses ciseaux derrière mes oreilles, les lames qui claquent, mes mains prisonnières du tablier qui me recouvre ; odeur du bois, tous les outils de sabotier, les sabots qui naissent de ce bois, le froid de l’atelier ; ma mère, une casserole de lait bouillant, mon beau tablier tâché, le dos cuisant de douleur ; trois hommes en costume noir, une traction noire, mon épaule contre la portière, ma sœur sur la route, cris de peur et de panique ; un beuglement de vache, pas de vache, un trou béant ; l’inspecteur dans la salle de classe, un homme grand, qui regarde mon cahier, le temps est long ; elle me parle de Dieu et de Jésus, elle me dit qu’il viendra sur terre pour nous juger, il doit être si vieux, l’enfant que je suis devant l’irréel ; un bruit de klaxon pendant la sieste, un bruit de porte qui s’ouvre, puis celle d’un placard, le bruit d’un moteur qui démarre, à quatre heures nous aurons des croissants ; l’odeur du levain, les manches retroussées du tablier de la grand-mère, les pâtons, le bois dans le four ; mon père, chemise déchirée, poitrine rougie, le moulin, tout arrêter, première approche du danger et de l’accident ; l’observatoire de l’Aigoual, au loin la ligne argentée de la mer, voir au-delà des montagnes, sortir de l’espace réduit.

Texte : Monique Fraissinet (extrait d’un atelier d’écriture à Florac)
Photo : M. Guerra

Carnet des jours (32)

[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Mars 2018
Première semaine. LE déménagement en vue. Le dos qui tiraille, les nuits sans sommeil, pour le jour J, après avoir mobilisé la famille A., me retrouver handicapée par un lumbago. Qu’à cela ne tienne, les camions sont loués, en route à 6 h du mat’ pour les Cévennes où j’assiste au déplacement des cartons, des meubles, des plantes, allongée dans une couverture, shootée à je ne sais plus quel médicament… et la matinée passe ainsi entre deux états. Quitter une vie pour on ne sait trop laquelle, dans le coma.

Deuxième semaine. Report de la signature de la vente. L’angoisse jusqu’au bout de ne pas vendre quand je me suis engagée ailleurs. Ne pas avoir été capable de tout larguer, de me départir des livres, des meubles, de la vaisselle, puisque j’emporte si peu. Une vie dans 20 ou 30 m3… Ne te plains pas, d’autres n’ont rien. Mais justement. Un sac à dos, j’en rêvais. L’occasion ratée. Six mois au Québec. Six mois à La Réunion. Pas le cran. Je me déteste. Et puis je me rassure. Besoin de murs autour de moi. Je vieillis.

Troisième semaine. Je dois y retourner. Nous signerons le 24 pour finir. Nettoyer la maison, emporter les derniers cartons, décrocher une barre de rideaux, un cadre… Fourrer un bric-à-brac encore énorme dans le coffre de la voiture. Heureusement E. et P. m’ont accueillie dans leur maison chaleureuse qui surplombe celle-ci. Le matin de la signature, je filme leur jardin, la châtaigneraie, le vol des oiseaux, la toiture de la maison de Noé, le temps est clair. Finissons-en.

Dernière semaine. Toujours les séances de kiné pour les séquelles de l’accident d’août dernier. Une bonne âme m’instruisait encore du pourquoi de cet accident de genou, « je » « nous »… Un autre l’explique par mon prénom, Gérard Athias est passé par là… Heureusement, un atelier un mardi sur deux. Mon oxygène. J’apprends par A.  la mort de Lucie le 30, 92 ans, à peine avait-elle quitté son havre monastirien pour Marseille. J’ai son écriture dans mon agenda où j’ai indiqué entre parenthèses (sœur libanaise rencontrée le 25/12/2017 à Monastir). Je me souviens de cette rencontre, de ses au revoir répétés, quand à la troisième fois, en m’embrassant, elle me disait ses prothèses de hanches et de genoux, « je n’ai plus rien en haut » en montrant sa poitrine absente et « j’ai un cancer de l’œil droit, mais debout grâce au Seigneur. » J’avais admiré cette foi. Comme il faut fêter la vie, nous allons dîner à la Charrette Bleue pour l’anniversaire de A., avec B. et P. après une montée vers le saint Laurent et les vautours.

NB : Notes de mémoire. Et aucune photo. Tout était dans l’iPad volé.

L’œil d’Artaud

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« L’œil d’Artaud, ce n’est pas un regard curieux ou serein, comme on peut en voir sur les portraits, genre classique de histoire de la peinture : la minutie de Corneille de Lyon, le rayonnement des tronches rubicondes de Frans Hals ou les autoportraits anxieux et curieux du vieillissement de Rembrandt.
Est-ce un portrait que nous livre ici Ernest Pignon-Ernest ?
L’idée n’est pas de reproduire au plus près le visage tourmenté d’Artaud. Il s’agit d’une évocation des tourbillons de l’âme. Comment peindre l’âme ?
Ernest Pignon-Ernest  y parvient grâce à ce mouvement des lignes, mélanges de gris et de blanc, de noir et de gris, qui tournoient tout autour des traits dévastés du modèle, saisi dans un moment de folie et qui nous ramène invariablement vers le vrai propos du peintre ; l’œil d’Artaud.
Ernest Pignon-Ernest a ceci de caractéristique qu’il s’inscrit à la fois dans la grande tradition du dessin par la précision des traits, la qualité du détail, le mouvement de l’expression de ses modèles, dans l’instant d’une situation qu’il choisit avec soin. Ses œuvres, jetées à même le mur, dans des lieux de passage, jaillissent à la figure des passants, comme d’insolites provocations : rue de Naples, cabines téléphoniques, townships sud-africaines, Ernest Pignon-Ernest ne cherche pas seulement à reproduire une réalité, il interpelle en permanence le promeneur par un sujet en mouvement dont il saisit l’essentiel du moment de sa vie.
Ici, c’est l’œil d’Artaud, tourmenté, inquiet, perçant comme une pointe d’acier qui nous dit à la fois son angoisse et l’expose. Le portrait d’Artaud, c’est l’évocation d’un homme près de la mort, décharné et réduit par sa déchéance physique à ce qui reste quand tout est parti, le regard, seule parcelle de vie intacte, subsistant dans une face détruite par la folie.
Les dessins d’Ernest Pignon-Ernest ne sont pas beaux, bien faits, ou intéressants. Ils nous ramènent à ce propos majeur de l’existence de chacun, la misère, la mystique, la folie. Instant saisi au vol par un peintre d’abord engagé dans son époque, préoccupé d’exprimer les tourments de l’Homme, les drames de son temps.
L’œil d’Artaud nous dit tout cela, à la fois : le dessin de ce grand artiste et l’incapacité du monde à lui assigner une place dans la société. La mort est proche, parfois rappelée par la forme d’un crâne posé près du regard, dans la grande tradition des vanités, trait à peine esquissé, tant l’œil d’Artaud suffit à nous dire l’essentiel. »

Jérôme Clément, in Face aux murs, Ernest Pignon-Ernest
©Delpire Editeur, 2010. Nouvelle édition revue et augmentée ©Libella, Paris, 2018.

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Photos : M. Sauvage

 

Tempête dans une vie

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Pour toi, Eric

« La radiothérapie s’est étalée sur quatre semaines, en juillet. J’avais eu un mois et demi pour me remettre de l’opération. Mon cou était toujours prisonnier de sa minerve. Les nuits étaient difficiles. Mais les douleurs s’estompaient peu à peu et j’étais plus mobile. Je profitais du calme de la maison pour graver sur le papier de nouvelles histoires. J’étais un survivant. Mille projets explosaient dans ma tête. J’avais plusieurs romans à écrire, deux recueils de nouvelles à terminer et un disque de chansons à enregistrer. Je ne voulais plus les remettre à plus tard. Je voulais les réaliser rapidement. Le temps était mon ennemi.

Ce qui ne te tue pas te rend plus fort, paraît-il. Je n’en suis pas persuadé. Cette épreuve ne m’a pas amélioré. Elle ne m’a pas rendu plus fort.

Ce qui ne m’a pas tué m’a seulement rendu plus pressé. »

©Olivier Martinelli, L’Homme de miel, ©Christophe Lucquin Editeur, 2017

 

Photo : Marlen Sauvage

Le désir d’une vie sauvage

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« La cosmose, se fondre dans la nature, est une expérience de fusion du soi dans le monde des éléments et de communauté des êtres de nature : le moi ne résiste plus à la pénétration du monde en lui. La perméabilité de la peau rejoint la porosité du monde. Le corps devient le monde comme dans le bronzage, le plein air, l’hivernage, l’enfouissement, la spéléologie… Autant de techniques de cosmose pour décider de la limite du corps vécu face aux épreuves traversées par le corps vivant. L’abandon dans l’autre, dans l’élément, dans le monde, est une passivité mondaine du corps dans laquelle le monde m’éprouve. Le monde est une épreuve de l’autre en soi, moins selon un rapport de force supposé que comme acceptation du cosmos en tant qu’une part de moi-même, une cosmos-pathie. L’abandon dans le silence de la nature comme renonciation à soi dans l’embrassement du monde. Après trois années d’enfermement forcé au Liban comme otage, Jean-Paul Kauffmann concède avoir aujourd’hui besoin d’être confronté à l’immensité de la nature, besoin de la démesure de ce paysage, ponctué par des vides au milieu des pinèdes mais jamais borné. »

Bernard Andrieu, philosophe, professeur à l’université Paris-Descartes – Le désir d’une vie sauvage : vers la cosmose
Extrait d’un article publié dans 303 arts recherches, créations « Sauvage », n° 153.

Construire une ville… – livres enfuis

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Tout me racontait un univers désiré, côtoyé peut-être en rêve, à moins que ce ne fut dans l’enfance, ce que l’on perçoit d’un pays, d’une ville, d’une maison qui resurgissait à la lecture, écho réveillé de sons disparus, d’une atmosphère languide, de noms étrangers aux sonorités caressantes, d’espaces couleur de sable où l’immobilité n’était qu’un leurre, d’où le chaos pouvait jaillir sournoisement ; de ciels bouleversés par un regard, une réminiscence ; de ruelles vides hantées par une présence, une énigme qu’on ne résoudra pas ; du dépaysement, du désarroi du personnage dont je partageais l’ambition, la curiosité, les élans passionnés, la mélancolie ; des individus au langage ambigu qui refaisaient surface, portés par les mots d’un auteur aimé mais inconnu, et dont les visages s’effaçaient à l’instant qu’on croyait les revoir ; ces situations  glauques où s’insinuait le pire quand on croyait à l’instant même vivre le meilleur ; tout m’attachait aux rêves d’un autre comme si vivre véritablement c’était cela, vivre par procuration. 

Un territoire d’affinités, un village, des champs et des églises, les images que déroulent les mots d’un autre, une histoire dont on ne saura pas à quoi elle appartient, au rêve ou à la fiction, et où l’on déambule troué de questions sans réponse comme l’épouvantail d’un jardin soumis aux jets de pierres incessants des enfants, car c’est l’enfance encore qui vient hanter la route, qui  houspille les souvenirs, qui trimballe ses odeurs, ses peurs et ses merveilles. Cette étrange impression que nos routes mènent au même endroit du passé, que cette histoire est la nôtre au bout du compte, et les rues, et la route circonscrivent une ville intérieure, ancrée quelque part, et des maisons sans adresse, peuplées de fantômes, que l’on regarde s’écrire sur l’écran d’un ordinateur.

Au hasard de maisons et de villes enracinées dans le rêve et la réalité, s’attachent des réminiscences encapsulées dans des façades, des ruelles, des porches, des cimetières, des paysages. La pensée vagabonde à travers l’épaisseur du temps, de l’enfance ou de l’avant-enfance jusqu’à aujourd’hui, une route, longue, chemine de la première adresse à la dernière – la dernière ? –, d’un pays à un autre, d’une sereine solitude carrée à une ville-vie, mouvante, aux trottoirs délabrés. Dans cette succession de maisons-villes traversées où l’on n’a pas suffisamment vécu, pas assez longtemps pour ouvrir sa mémoire et croire à ce qu’elle nous raconte, émerge la frustration de ne pas être, de ne pas exister, de ne pas « habiter », de ne garder aucune empreinte vraie d’un lieu, d’être dans un entre-deux toujours. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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Images d’un jour (2)

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Des migrants affolés
Débarquent sur la plage
Sous les cris des vacanciers
Ils escaladent la montagne jaune
Devant eux
Courent fuient
Les autres hurlent
En maillot de bain
Les pourchassent de leurs rires
Tonitruants
Dans l’Espagne en vacances
Et combien de pays
Continuer à nager
Dans des mers étales

Texte et photo : Marlen Sauvage

 

Construire une ville… – Limite

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Trois taxis jaunes dans un mouchoir de poche, à quelques mètres de distance les uns des autres, deux foncent dans l’avenue, le troisième attend son client sous un eucalyptus à l’angle d’une rue ; le client court, il a surgi de l’immeuble grand standing d’en face, à la façade d’un blanc pétant, aux baies vitrées fumées renvoyant l’image immobile d’un ciel bleu dur sans nuage. Instantané mouvant dans cette chaleur muette qui estampille les paysages d’ici d’une empreinte d’éternité. Aux abords de la ville, avant la longue artère plantée de palmiers, des trottoirs délabrés hébergent des échoppes indéfinissables où la ferraille rouillée côtoie des bidons de plastique, des containers verts pour les poubelles domestiques, des abris de fortune, bâches fixées sur des piquets branlants… On a quitté il y a peu les bords de route ensablés où pointent de petits monticules de sel, loin pourtant après les salines de Sahline… Face à l’immeuble blanc, un autre en construction, même hauteur mais de briques orange, les trois étages supérieurs ne comportent encore aucune cloison, le ciel bleu passe à travers, c’est comme un pochoir dans le paysage, on aurait plaqués là les étages sans cloison et on aurait coulé de la peinture bleue dans les vides. On construit et pourtant il y a si longtemps que tout s’est arrêté. Il faut une bonne dose d’optimisme pour ne pas laisser libre cours au délabrement de la pensée. La terre est maussade au pied des palmiers, brume jaune pulvérulente, semée de bouquets d’herbes rases, anémiques, qui se pressent au bas des troncs, à l’ombre des branches quand le soleil le veut bien. Sur le trottoir, un homme assis sur un pneu examine le bas de caisse de la voiture devant lui, surélevée sur un cric. Il a le regard fixe. Mauvais présage. Il a laissé sa chaise déglinguée adossée contre le mur du garage derrière lui ; par habitude, l’auvent de tôle ondulée ne le protège pas du soleil de treize heures ni de la pesanteur de l’air.

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Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

Construire une ville… – Chantier

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Monastir, 1956 – DR

Cimetière marin Sidi El Mezri, à l’ouest de la Grande Mosquée. Des sépultures à perte de vue, les plus basses délimitées par les herbes sèches fatiguées de les protéger de la canicule ou de les retenir à fleur de terre, certaines immaculées sous le plomb du ciel, d’autres calligraphiées de rouge, noir, vert ; dalles s’irisant au couchant de veines orangées, aux coupelles d’eau reflétant un morceau de nuage – on dit que les oiseaux viennent s’y désaltérer et les anges aussi – ; tombes érodées par le sel et le temps, tournées vers la qibla et la mer, surplombant à peine les allées sablonneuses, blondes ; cachées par le Ribat majestueux, les remparts de la médina, l’alignement verdoyant des arbres le long de la plage avant l’anse elliptique de la baie que ne referme pas encore sur sa gauche l’île El Ghedamsi, ; dernières demeures caressées par le vent et l’air marin, que souillent parfois les goélands railleurs, rincées par les pluies, effleurées par les doigts errants des vieux Monastiriens venus saluer les leurs. Années 50. Les morts dorment tranquilles. Jusqu’à ce que débarquent les pelleteuses, les grues, les camions-bennes, que s’entassent des tonnes de gravats, que l’on déplace à quelques mètres de leur ancestral ancrage les tombes encastrées dans le sol depuis des dizaines d’années ; sépultures secouées ou finalement abandonnées sous six mille mètres carrés de ce qui sera l’allée principale menant au mausolée du Combattant suprême. Devant les yeux émerveillés des touristes, une esplanade de deux cents mètres sur trente mètres d’arabesques blanches et roses guide leurs pas jusqu’à l’édifice somptueux au dôme doré, encadré de deux minarets qui s’élancent vers le ciel.

Texte et photo (ci-dessous) : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

 

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