Petite foule, Stéphanie Rieu

©Marlen Sauvage – Grattegals, St-Laurent-de-Trèves

Ils attendent. Dans le silence opaque, ils attendent. La pluie qui tombe en gouttes fines et acérée lacère les visages tendus. La porte du commissariat est close, les pavés gris glissants sous leurs semelles qui se balancent au rythme des ankyloses. Au centre, un homme. Mal rasé, buriné. Des yeux injectés de sang sortent de son visage émacié. Ses mains tremblent. Il allume une cigarette. Près de lui, une femme frêle aux cernes noires et aux yeux délavés. Dans la poussette entre les deux, une gamine dort les poings serrés. Sur le boulevard, on entend le ronflement continu d’une circulation aveugle. Quelques pigeons faméliques se jettent sur des miettes illusoires. Loin quelque part, la cloche sombre de l’écrasante cathédrale sonne deux coups définitifs. Dans un soupir, la petite foule lève la tête puis la rabaisse. Des mains se tendent vers le couple figé puis s’en retournent se coller à des jambes de pantalons trempés, au tissu spongieux d’imperméables inutiles. Lentement, la porte du poste de police pivote et la petite foule se resserre sur la passerelle étroite et branlante qui relie le trottoir à l’entrée. L’homme vient d’inhaler la dernière bouffée de fumée, elle lui ressort par les narines, nuage sans forme aussitôt dispersé – il faut qu’ils y aillent ensemble chuchote-t-on, mais non un après l’autre c’est plus sûr ils ne peuvent pas en embarquer un tout seul ils n’ont pas le droit de séparer les familles c’est illégal et qu’est-ce qu’on fait s’ils les arrêtent on n’est pas assez nombreux c’est toi qui vas avec lui moi j’irai avec elle s’ils les retiennent on se couche par terre on appelle les journalistes on fait du bruit c’est l’heure faut qu’ils y aillent sinon ce sera pire – la foule se fend et l’homme s’avance, un autre le suit de près, rempart lourd et massif. Ils poussent la porte et s’engouffrent. L’obscurité des lieux leur mange le regard. Derrière le guichet, le policier de service glisse le registre vers eux. Sa matraque est posée à côté. Les yeux de l’homme glissent du livre à l’arme et puis de l’arme au livre – vous signez là nom prénom la date et l’heure – les yeux de l’homme encore qui se relèvent vers celui-là qui l’accompagne et hésitent – on va pas y passer la nuit y’en a encore beaucoup comme ça dehors ? Peuvent pas venir tous ensemble, non ? – lentement, l’homme saisit le stylo, griffonne quelques signes maladroits. Le policier plante ses yeux dans ceux de l’homme qui vacille, à reculons quitte l’endroit, cherche à tâtons la poignée dans son dos, l’abaisse brusquement et sort en trébuchant.

[Atelier en Cévennes, les textes (2)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

La fleur des petits pois, Anne V.

Saint-Julien d’Arpaon, le long de la voie verte, ancienne voie ferrée de Ste-Cécile d’Andorge à Florac.

La queue va pas lui tomber ; la queue va pas lui tomber ; qu’est ce que ça veut dire ? La queue va pas lui tomber ; d’accord dans le contexte, je comprends, mais ça va plus loin, c’est sûr, faut pas se laisser avoir ; la queue va pas lui tomber; c’est pas la peine d’en prendre trop soin, faut pas la ménager, c’est ça ; faut pas la ménager, ou le, ou les ; on est des durs chez nous, des costauds,  on se laisse pas aller, on prend sur soi, on montre pas ses faiblesses, d’abord des faiblesses on n’en a pas, c’est ça non ? Pour expliquer le contexte, la queue qui tombe pas, c’est celle des brebis qu’on a un peu bousculées ; ah oui, parce que les brebis, on y fait attention quand même, on leur parle, on se soucie de leur queue de leurs oreilles de leur ventre de leur appétit et tout et tout ; la queue qui va pas tomber c’est pour continuer à tenir bon ; faut pas baisser les bras ; quand ça va pas, on serre les dents et on continue ; on se plaint pas, on se plaint jamais ; d’ailleurs pour ça, il faudrait des mots et des mots on n’en a pas beaucoup, des mots, on en a pour le temps qu’il fait  pour le sens du vent pour la pluie de la Saint Médard avec Barnabé qui veut toujours tout arrêter, pour la terre qui sèche se mouille et pour tout ce qui pousse dans les champs, pour les brebis les agneaux les bassibes les perrochs et toutes les fèdes, pour les grives les trides les lièvres et tout ce qui vagabonde dans les bois et les pelléns, mais pour nous qu’est ce qui nous reste comme mots ? Des queues qui tombent ? Ah non, c’est pas fini, quand il n’y a plus d’espoir on a d’autres mots, on ne voit pas la fleur des petits pois, ça veut dire le printemps ne reviendra plus, c’est la fin qui s’annonce, alors là, faut prendre soin, on se couche, on reste au lit, on appelle le docteur le curé les voisines, on fait de la tisane c’est comme ça quand c’est grave ; mais la fleur des petit pois, c’est encore pour les agneaux, c’est pas pour nous, pour nous on a pas de mots jolis avec des fleurs de petits pois, nos mots à nous, on a les a enfouis tout au fond de notre ventre, bien cachés pour qu’ils ne sortent pas comme ça sans prévenir ; alors quand ça va pas, quand elle est là couchée sur son lit et que même la tisane ne peut plus rien faire, on fait quoi on dit quoi on peut pas parler de petit pois alors on utilise les mots des autres ceux du curé avec notre père et je vous salue Marie mais on sait que c’est pas vrai que les vrais mots ils vont finir par jaillir parce que nos yeux se mouillent notre gorge enfle notre ventre se creuse et on sait aussi que ces mots on les a pas si bien cachés que ça, que ce sourire que cette main qui serre un peu trop fort la sienne que cette présence, que ces regards, que ces gestes ce sont ses mots à lui ; ses mots qu’il ne sait pas dire ; des mots. Il a posé la lettre près de l’ oreiller.

Texte : Anne Vernhet
Photo : Marlen Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Atelier en Cévennes, les textes (1)

De retour de 2 jours en Cévennes pour animer un atelier, le bonheur !
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. Le premier texte publié ici est de Monique Fraissinet.

Le moulin de Grattegals, Lozère. ©Marlen Sauvage

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvraient le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Texte : Monique Fraissinet

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

Nuit d’écriture sur le mont Lozère

Ecrire une nuit et un jour sur le mont Lozère, c’était le défi que nous nous étions lancé avec le groupe de Florac un matin froid de février. Le thème « La nuit et l’intime » n’emporta d’abord pas l’unanimité mais les affinités firent le reste et c’est bien dix participant.e.s que j’accueillis avec mon hôtesse, Mireille, dans le magique hameau du Cros en cette fin de mai.

Les genêts avaient certes envahi la nature, l’enveloppant de leur parfum suave, signature du début de l’été, mais les soirées fraîches encore demandaient la chaleur d’une cheminée. C’est là que Mireille et Francis installèrent le chaudron pour la soupe du soir (entre autres agapes), dans l’ancienne étable à la grande mangeoire.

En attendant l’arrivée du groupe, mon hôtesse m’invita à visiter les alentours, perchée à l’arrière d’un quad. La pilote, c’est elle !

Et nous voilà parties, rebroussant chemin devant un troupeau de vachettes rousses aux jolis yeux maquillés venues à notre rencontre, et empruntant la piste qui surplombe les combes et permet d’admirer en contrebas moulins, granges, habitations. Et l’imposante minéralité de cette nature étourdie de bleu.

Les barrières de bois ouvrent sur des chemins d’écriture… tout ce qui traverse l’esprit, se chevauche, s’embrase, à l’arrière du quad… et que je ne retiendrai pas.

Je crois me souvenir qu’il s’agit d’un frêne double, « une rareté », me dit Mireille… Je le salue sans l’enlacer, le lieu est habité…

Après avoir écrit sur les sols, j’écrirais volontiers sur les toits…

Un moulin à céréales en bordure du chemin…

Et des ruines à rebâtir disséminées sur le territoire… Il émane quelque chose de la largeur des murs, de la profondeur des pierres, de leur agencement, du défi lancé au temps par les hommes qui s’installèrent ici.

Une ancienne école aux larges fenêtres…

Et c’est de nouveau la piste sèche et cahotante que nous suivons, moi accrochée comme je le peux à l’arrière, ma conductrice cheveux au vent, libre comme l’air !

La pierre à laine… où l’on venait battre les peaux de mouton si mes souvenirs sont corrects.

La soupe de Mireille… divine… un mélange d’herbes locales, ramassées dans les prés, de légumes frais, avec une tranche de poitrine de porc, un régal que nous avons dégusté tard dans la soirée, après l’apéro qu’accompagnaient les premières propositions d’écriture.

Et l’atelier traversa la nuit de 19 h jusqu’à 5 h du matin pour reprendre le lendemain
de 11 h à 14 h… Des extraits de textes écrits cette nuit-là suivront sur ce blog.

Photos : Marlen Sauvage

« L’alphabet des oubliés »…

Il y a trois semaines, je participais à un atelier d’écriture avec Patrick Laupin, en Haute-Provence, près de Manosque. Le lieu est splendide, le temps jouait sa partie, je découvrais le groupe avec lequel j’allais passer un court week-end à la recherche des mots qui répondraient à l’élan qu’impulse Patrick dans ces rencontres. Je ne trouvais rien que des larmes à partager, autour de mots bien pauvres, mais plus tard, au fond de moi, a surgi une joie intense, comment vous dire ?, un nœud de joie attendait là, qui s’est défait à la relecture des textes des autres, au souvenir de leur regard. Depuis, plusieurs m’ont écrit leur propre découverte et de quelle empreinte cet atelier a marqué leurs jours.

Le gîte de Chanteoiseau
Le beau désordre de la pensée ou les livres de Patrick durant l’atelier

“Il faut que la sensation surgisse et retrouve le goût du corps perdu des choses. Qu’elle se passionne pour l’obstacle. Moment pivot où l’écoute se retourne dans le second tympan et se penche sur le corps de ceux qui ressentent, de ceux qui écoutent autre chose qu’eux-mêmes. Lorsqu’on touche à ce point vide, la narration commence. On commence à prendre au sérieux le tissu du texte dont on est nous-même la divinité close, l’usure et l’effet d’altération. Je me dis que dans l’atelier, je sers peut-être un peu à ça? Tout seul on se fige plus vite entre soi et soi, on se perd entre le dicible et le corps qui pulse.”

“Une sensation pérenne plane entre création et décréation, c’est un lieu flagrant entre l’autorité souveraine du sens et son envers dénué de formes, sa ruine, ses orages, c’est la même chose mais à l’envers. Quand le vide et le rien entrent en scène, le contact avec l’inassimilable recrée l’état vécu du corps.
Nous retrouvons le sens et la suite quand nous renouons le fil fragmenté de la notion, vaste fresque initiale qui a sa source dans le mystère presque perdu des correspondances d’un don qui précède le langage. Un alphabet des oubliés, une épopée ou une chanson de geste de la parole. « Garder la mémoire signifie méditer l’oubli. » « Il faut se souvenir de ceux qui oublient où mène le chemin. » On a beau faire on ne sait pas quelle est la chose séparée dans l’art qui fait la chose d’art.”

Citations extraites du livre de Patrick Laupin, Le Rien qui précède, ed. Gros Textes, collection la petite porte, 2019.

Avec une préface de Marion Lafage qui éclaire sur la « grande leçon du Rien qui précède »

MS

Faut-il faire place nette dans sa maison ?, Liliane Paffoni


Ranger, trier, jeter le superflu, ne garder que l’indispensable.  Se délester pour être libre. Délestons-nous. Devenons légers, si légers que nous deviendrons invisibles. Nous le sommes déjà invisibles. On se croise, je dirais plutôt,  on se décroise. Ce mot n’existe pas, je crois. Je l’invente. Je le rajoute à ma liste. Pas bien ça,  ma fille, tu sais que tu dois te délester et toi, tu inventes un mot nouveau. Donc on se décroise c’est-à-dire qu’on se déleste de belles pratiques : se dire bonjour, se serrer la main, se sourire se parler… A la ville comme à la campagne, qui connaît son voisin ? Aux faits divers, rapportés quotidiennement, on entend des témoignages : jamais on aurait pu imaginer que, qui aurait cru, qui aurait pu penser…et cela n’en finit plus. Les gens se sont tant délestés. On ne les voit plus. Ils errent comme des fantômes. Parfois, on les oublie : sur une aire d’autoroute, au fond d’un car, à l’école… Pire parfois, ils meurent tout seuls chez eux. Les voisins n’ont rien remarqué, rien vu, rien entendu. Si l’odeur ! Trop tard. D’ailleurs n’a-t-on pas inventé la fête des voisins ? C’est quand même incroyable cette invention. Une fois par an, les voisins se réunissent, mangent et boivent ensemble, s’amusent, enfin ils essaient. Et quand la fête est finie, chacun rentre chez soi, tire la porte. Et la place redevient nette.

Texte : Liliane Paffoni
Ecrit en atelier en 2018, groupe de Florac.
Photo : Marlen Sauvage


Joséphine, Josépha…

Atelier d’écriture en Cévennes, des photos étalées sur la table, la même image existe deux fois ; deux participantes, sans le savoir, écrivent donc par hasard à partir d’un document identique. Le plus étrange reste le prénom similaire qu’elles choisissent pour leur personnage principal, alors qu’elles se tiennent chacune à un bout de la table, séparées par trois ou quatre autres écrivaines… 

Joséphine est assise sous le tilleul avec ses deux enfants, Emile, le bébé, et Jeanne, sa petite fille. Elle a demandé à l’oncle Marcel de la prendre en photo avec ses enfants, là, sous le tilleul, pour qu’elle puisse envoyer une photo à son mari qui est loin, là-bas, dans l’Est, parti pour arrêter l’ennemi. Elle ne sourit pas, son visage est lisse, son regard est caché par son chapeau, cadeau de son mari bien-aimé, et elle est vêtue de noir. Un pressentiment ? Une inquiétude ? Le départ de son mari est déjà un deuil. Se retrouver seule, avec deux enfants en bas âge, la maison à faire tourner, et travailler dans son petit atelier de couture. Les commandes se font rares, les temps sont difficiles. 

Joséphine n’a pas envie de sourire. Elle entend les plaisanteries grivoises des quelques hommes qui restent : des vieux surtout et des très jeunes. Les autres sont tous partis. Ce sont les femmes, et même les enfants qui travaillent et s’occupent des fermes. Elle resterait bien là toute l’après-midi à poser sous le tilleul. Elle n’a pas envie de retourner se mêler aux invités du repas dominical, de répondre aux questions pressantes de ses parents et d‘écouter les prédictions alarmantes sur la guerre. De la cuisine, sa mère l’appelle d’une voix énergique. Elle se lève, hésitante, à regret, elle quitte son refuge et retourne dans le brouhaha des discussions.

Le père de Joséphine est inquiet. Il regarde sa fille et ses petits-enfants. Est-ce que ce sera, elle, la prochaine. Non, surtout pas ça. Il est maire du village et c’est lui qui recevra la lettre fatidique. C’est lui aussi qui devra annoncer la terrible nouvelle. Lui n’est pas parti, trop vieux, avec un bras en moins, perdu, un jour, à la scierie. Il tente de faire au mieux, de rassurer sa famille, les voisins, les amis, mais certains jours, le cœur n’y est vraiment pas.

Texte : Liliane Paffoni

Joséfa s’était pointée là pour la photo, contrainte et forcée, la pauvre. Cela faisait trois fois que le photographe lui faisait faux bond, cuvant à chaque fois derrière son comptoir les litres de gnole ingurgités pendant la nuit. Il pestait de longue après sa femme partie avec le facteur trois mois auparavant. Oui, mais voilà, Joséfa, elle y était pour rien elle dans tout ça. Ce jour-là, il faisait un froid glacial, elle se serait bien passée d’aller se vêtir comme une dame des villes avec son chapeau ridicule que sa voisine, la mère Paulette, lui avait prêté pour l’occasion. Les bêtes l’attendaient à l’étable, son René était à l’hôpital depuis la veille à cause de vertiges qui le prenaient depuis plusieurs jours et c’était elle qui devait prendre le relais en son absence. Enfin, entre sa fille qui venait de vomir ses tripes après avoir mis à la bouche la balle baveuse du chien de la mère Paulette et le petit qui ne faisait toujours pas ses nuits et qui lui causait du souci par-dessus le marché parce qu’il grandissait pas comme les autres celui-ci, et tout le monde le regardait au village d’un air contrit comme si elle avait pondu un monstre, elle savait pas ce qu’il avait à la fin, il souriait jamais, il tenait même pas encore sa tête et il était gras comme un bouddha. Elle devait voir le docteur mais ne se décidait pas. La photo serait ratée mais tant pis, il fallait le faire et l’envoyer à ses beaux-parents qui habitaient loin là-bas en Alsace et ils avaient encore jamais vu les enfants, c’était pour leur faire plaisir, ils avaient donné des sous pour ça dans une petite enveloppe, même que la petite, qui faisait décidément que des âneries, quand elle l’avait ouverte l’enveloppe, elle avait déchiré un billet de 10 francs, Joséfa était verte de rage, elle lui avait foutu une taloche et l’avait envoyé au lit la petite sans manger ce soir-là. René l’avait défendue, c’était pas grave, qu’il disait mais elle, elle savait que déchirer de l’argent, c’était grave et ça portait malheur. 

Chrystel C.

Photo : collection personnelle de Marlen Sauvage

Majestic, par Liliane Paffoni

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Minuit sonnait quand j’arrêtai la voiture devant le Majestic. Il tombait des hallebardes et je pensais immédiatement à la chanson de Reggiani : « à l’arrière-saison, il y avait des lézardes aux toits de nos maisons… ». Des lézardes, il y en avait dans notre vie, dans nos cœurs. Les pavés scintillaient sous la pluie et la lumière du néon bleu clignotait : Majestic, Majestic. Quel nom ridicule pour ce café chaleureux. Le nom évoquait plus un palace de la riviera avec palmiers et voitures de luxe. C’était bien son idée de baptiser cet endroit le Majestic, lui et ses idées de grandeur prétentieuses. Derrière les portes vitrées, je distinguais les silhouettes des derniers clients. Je n’avais aucune envie d’entrer. J’imaginais déjà notre conversation où il  ne m’écouterait pas de toute façon, parlant, parlant à perdre haleine, pérorant, s’écoutant et me regardant avec son petit air condescendant. Au téléphone, il m’avait dit : « Tu reviendras, tu es toujours revenue. Je t’attends ce soir vers minuit au Majestic. » J’avais tant aimé cet endroit. Le charme désuet du lieu, les boiseries anciennes, les fauteuils profonds. Le coup de foudre avait été immédiat. Bien sûr, il y avait eu des travaux et je n’avais pas ménagé ma peine, lui non plus. Après six mois de travaux, nous avions ouvert. Le succès avait été immédiat. On organisait des soirées à thèmes : poésie, théâtre, musique, lectures autour d’un livre. Les jours, les semaines, les mois avaient défilé si vite. Est-ce pour cela que je n’avais rien vu, emportée par l’enthousiasme de réaliser quelque chose qui nous convenait ? Je m’approchai de la vitrine. Il était là derrière le bar, la  serviette blanche, jetée négligemment sur l’épaule, souriant, sa mèche rebelle barrant son front à peine ridé. Mon cœur se serra. Et si je pardonnais ? Je reculai comme brûlée par cette pensée. Tiens bon. J’approchai à nouveau. Il jetait des regards inquiets à sa montre, surveillait la porte d’entrée. Pourvu qu’il ne sorte pas ! Je restais là, le nez collé à la vitre, prostrée. Le froid s’enroulait autour de mon corps, la pluie allait me faire disparaître. Soudain, je sentis une pression sur l’épaule. Je me retournai. Un homme me souriait. Il me tendit un mouchoir et désignant un groupe de trois personnes, il me dit : « Nous, bien sûr, la gaieté nous est facile, nos valises sont faites, nous partons demain. »

Texte : Liliane Paffoni
Photo : Marlen Sauvage

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Trop loin, peut-être, par Chrystel C.

Photo : ©Marlen Sauvage

Soixante-cinq jours qu’il la séquestrait là, comme un animal. Il passait une ou deux fois par jour pour lui changer son eau ou bien lui déposer quelques restes de nourriture séchée. Elle ne savait plus très bien comment cela était arrivé, comment les choses avaient tourné sans qu’elle n’y prît garde. Au début, tout se passait plutôt bien, il était amoureux, elle en faisait ce qu’elle voulait. Elle l’avait convaincu de placer sa mère dans une maison de retraite, prétextant qu’ainsi, elle serait mieux soignée. Dix mois avec elle à la maison avaient été de trop ! Elle ne la supportait plus, elle avait pourtant essayé plusieurs fois d’abréger ses souffrances en s’emmêlant les pinceaux dans la posologie des dizaines de cachets qu’elle lui administrait chaque jour mais la vieille, coriace, avait toujours résisté. Bon, une fois ce problème réglé, il y avait eu celui de son travail. Il travaillait trop à son goût et puis, elle avait besoin de lui, besoin qu’il soit là, à ses côtés, à prendre soin d’elle. Alors elle avait simulé une dépression nerveuse carabinée, feignant la tentative de suicide à chacun de ses départs. Il avait fini par capituler et avait posé sa démission. Il avait des réserves sur son compte en banque, elle le savait, il n’aurait qu’à puiser dedans. Là, ça avait été le meilleur moment, l’avoir près d’elle à chaque minute du jour et de la nuit. Elle l’appelait, il accourait. Ils se faisaient livrer les courses, tout pouvait se faire par internet à présent, plus besoin de mettre le nez dehors. Même son gosse prenait le transport scolaire pour aller à l’école et pour rentrer le soir. Bon ça, ça avait été un problème plus épineux à régler. C’était peut-être là d’ailleurs que tout avait basculé, qu’il avait peut-être compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, elle avait bien joué le jeu, elle avait tenté d’être au maximum de sa gentillesse quand elle lui avait cuisiné, exprès pour lui, une belle omelette aux champignons qu’elle était allée ramasser la veille lors d’une ultime sortie en forêt, avant qu’il ne parte avec le voisin à son entraînement de football. Il lui fallait des protéines avant toute cette activité physique. Ensuite, elle avait entendu dire que le pauvre malheureux s’était effondré sur le terrain après s’être vidé de ses entrailles. Et malgré l’intervention rapide des pompiers, ils n’avaient pas pu le sauver. Grégoire ne s’en était pas remis. Toujours est-il qu’elle ne l’avait pas vu venir le jour où il l’avait attrapée par les cheveux et enchaînée comme une bête dans le sous-sol de leur maison. Elle était peut-être allée trop loin, songeait-elle en regardant les pierres grises de la voûte… 

Texte : Chrystel C.

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Faut-il couper les roses fanées ?


Un texte de Mireille Del Bianco, écrit en atelier d’écriture, à Florac, en 2018.

Photo © Marlen Sauvage, les roses rouges de la maison de Noé.

Aujourd’hui mon rosier foisonne de fleurs, mais elles se terniront, les pétales tomberont, il ne restera que le fruit : « Il faut couper les roses dès qu’elles fanent pour que refleurisse le rosier très rapidement, sinon les fruits vont épuiser l’arbuste et l’année prochaine tu n’auras pas de fleurs », me disent mes amies. Moi j’ai du mal à les couper, je préfère les laisser vivre leur vie jusqu’au bout, tout ce qui m’entoure a une vie et l’on ne peut ni répudier ni mettre au rebut ni supprimer, de quel droit peut-on savoir ce qui est bien pour la rose ? Le petit prince le savait-il vraiment ? Ne serait-ce pas ce qui nous convient qui fait que nous décidons de couper la rose ? Ne serait-ce pas que nous voulons voir la beauté de la rose et non sa déchéance, comme la belle fille de magazine svelte, de longues jambes, mince à souhait, aucun bourrelet, qui ne devrait pas enfanter, pas grossir, garder sa peau fraîche et rose, aucune ride à l’horizon. La rose avec ses feuilles flétries, jaunies, puis noircies au matin pousse ses derniers efforts sous la rosée pour protéger le fruit qui va venir après elle et qui plus tard tombera, finira par germer pour reproduire une autre vie Après les grossesses, les varices, les yeux bouffis par le manque de sommeil, les cheveux blancs, et malgré le sport pour garder les muscles fermes, les seins finissent par tomber comme des pétales flétris… Doit-on cacher les vieux ? Doit-on s’en débarrasser ? Doit-on mettre en place une IVV (interruption volontaire de vieillesse) ?

Texte : Mireille Del Bianco
Photo : Marlen Sauvage