Route de Poisson

Photo : Marlen Sauvage

C’était une vraie retraite. Retraite de leurs emplois respectifs, retraite de leurs habitudes et d’un mode de vie trentenaire, retraite loin des paysages marins pour s’enfoncer dans le centre du pays, à l’inverse de tous les couples de  leur âge… Que n’avaient-ils entendu sur la douceur de cette côte qui apaiserait toutes leurs douleurs de vieillards… Mais la perte de leurs plus chers amis précipitait cette fuite et à soixante-sept ans, ils s’estimaient encore assez jeunes pour venir bourlinguer le long des côtes si le cœur leur en disait. Ils quittèrent donc leur petite maison de bord de mer, presque sans regret, après l’avoir vendue à une famille charmante et filèrent vers le centre de la France. C’est là qu’Elle avait ses attaches. Dans cette région verdoyante, humide et fraîche au printemps, vallonnée, aux vaches paisibles et rousses. Revenir au pays, c’était en quelque sorte retrouver les copains de l’enfance, les souvenirs enfouis, les balades de jeunesse, se reconstruire des amitiés quand celles de la vie active venaient de disparaître. On les attendait ailleurs. La famille pourtant allègrement oubliée pendant toutes ces années de travail et de vie loin de ce coin de France, avait spontanément proposé qu’ils viennent vivre dans une maison inhabitée depuis des années, que l’on se refusait à mettre en vente on ne savait plus trop pourquoi, et qui se tenait sur la  route de Poisson.

Route de Poisson, Elle trouva le lieu plus sinistre que dans son  souvenir. Le virage, d’abord, dans lequel  se tenait la maison. Comme si la route avait été découpée au ras des murs. Le pignon aveugle protégé par un haut grillage triste. Les jardins en friche de l’autre côté de la route. Les champs autour à l’abandon. Pas de voisins, ou suffisamment loin pour se sentir isolés. Ils avaient l’habitude d’une vie de village et la proximité des gens ne les importunait pas. En ce mois de septembre et de brouillard, tout était enveloppé de refus. Ici ils ne se sentaient pas attendus mais ils feraient avec, le temps au moins de trouver un gîte plus accueillant. Harassés par le voyage, ils déposèrent leurs bagages dans l’entrée sombre, sas entre l’extérieur et la salle à manger traditionnelle, avec sa cheminée et ses meubles style Henri II. Elle se souvenait être venue ici enfant visiter une vieille tante, puis plus tard une de ses filles aujourd’hui décédée. Tout était resté en l’état, le mobilier, les rideaux, la vaisselle qu’Elle inspectait en ouvrant les portes du buffet massif. Elle ferait le ménage là-dedans plus tard. Pour l’instant, il s’agissait de grignoter un morceau de poulet froid et d’aller se coucher. La chambre à l’étage avait été préparée par une cousine bienveillante et ils se glissèrent avec lassitude dans des draps de lin usé.

Le lendemain et les jours suivants, absorbés par leur installation, ils trompèrent la sensation de lourdeur qu’ils éprouvaient dès leur retour dans la maison en s’activant ici et là. Elle changea tous les rideaux, enleva les tableaux aux murs – des scènes de chasse, des fleurs délavées  – et dégagea la vue de ce qui pouvait l’encombrer, installa quelques plantes  tandis qu’il réparait une étagère ici, redressait un volet là,  nettoyait le foyer de la grande cheminée. Quoi qu’ils fassent, l’escalier qui menait à l’étage et aux chambres restait invariablement raide, il usait leurs genoux et craquait sourdement. Les plafonds aux poutres basses menaçaient de les assaillir et c’était  pire encore une fois couchés. La vue sur le paysage en cette saison était bouchée du matin au soir, prise dans une ouate grise et sale qui leur tirait un soupir solitaire, car l’un et l’autre tentaient de faire bonne figure. Ils végétaient dans cette nouvelle vie, sans plus de goût à rencontrer Pierre ou Bernard, Ninon ou Monique, terrassés par un choix qu’ils regrettaient amèrement.

Un matin à l’ouverture des volets de la cuisine, au rez-de-chaussée, Elle trouva une botte de poireaux, quelques carottes et du persil enveloppés dans du journal. Jeta un œil au dehors, vers la route. Au loin  de ce côté Elle  apercevait le pont du chemin de fer. Pas de quidam. Pas de maison. Elle prépara une soupe, émue de ce présent. Un cadeau de bienvenue ? Quelques jours plus tard, Elle ouvrit un paquet de blettes, le surlendemain quelques pommes de terre, une autre fois un bouquet d’herbes du jardin, une boîte d’œufs frais. Et toujours personne à remercier.

La vie passa. Avec ses retrouvailles, ses rencontres, ses rituels. Ils ne s’habituaient pas à la maison grise, ainsi l’appelaient-ils, et cherchèrent un autre lieu de vie. Le seul moment de lumière restait cette offrande déposée sur le rebord de la fenêtre. Un jour, alors qu’Elle s’était levée plus tôt, elle entendit le son léger du portail sur la rue. A peine eut-elle le temps d’entrouvrir le volet et d’apercevoir une silhouette frêle s’enfuir à pas menus. Elle la décrivit pour le peu qu’elle en ait vu à une cousine proche, laquelle leva les yeux au ciel. Agaçait-elle le monde avec ses questions ?

Leurs recherches en vue de trouver une autre maison aboutirent enfin et ils se préparaient à un nouveau déménagement quand ils réalisèrent qu’aucun légume ou fruit n’apparaissait plus à l’ouverture des volets. Quinze jours passèrent. Au village voisin, on célébra l’enterrement d’une Amélie L., ce qu’Elle apprit par le journal et la rubrique nécrologique. Le nom l’interpela. Il était dans la famille, Elle en était certaine. C’était plus fort qu’elle, il fallait retrouver l’arbre généalogique enfermé dans un carton et vérifier son intuition. Une Amélie L. y apparaissait quatre-vingts ans auparavant comme la fille orpheline d’une lointaine tante, veuve, puis morte dans l’année suivant la naissance de cette enfant. Un rapide calcul laissait entendre que le père n’avait pu être le mari décédé.  Elle imaginait l’opprobre dont avait dû souffrir la jeune mère enceinte – traitre à la famille, grue, femme de mauvaise vie… Selon sa généalogie, Amélie ne s’était jamais mariée et restait sans descendance. Une case isolée sous un seul nom de famille aujourd’hui tombé dans l’oubli.

Une anecdote lui revint alors en mémoire : elle avait six ou sept ans et visitait leur tante dans cette même maison, avec ses parents, pendant les fêtes de Pâques (on avait fait rouler des œufs colorés sur la pente du terrain de l’autre côté de la route) ; une jeune fille maigrichonne l’avait consolée d’avoir brisé le sien pendant le concours. A l’écart de la famille, elles avaient parlé longtemps toutes les deux, et Elle avait appris la façon dont on colorait les œufs en les cuisant dans de la pelure d’oignon, dans des betteraves ou dans des épinards… La voix douce de sa tante avait renvoyé la jeune fille. Elle avait crié, pleuré, s’agrippant à celle qui semblait tout comprendre de son chagrin et la traiter comme une vraie personne. Son prénom résonnait à ses oreilles… Pourquoi ce souvenir surgissait-il ? Qui était-elle ? Plus jamais Elle n’avait revu la jeune fille dans la famille et Elle avait fini par l’oublier. Qui pourrait la renseigner ? Il ne restait en dehors des cousines – qui de toute évidence ne se souvenaient de rien ou ne voulaient pas se souvenir – qu’un oncle reclus dans une maison de retraite voisine, Jean. Ce qu’elle apprit de cet homme fut édifiant… Âgé de  quatre-vingt-trois ans, il était le plus jeune frère du père adoptif d’Amélie qu’il avait toujours connue, aimée, et voulu épouser au grand dam de la famille tout entière opposée à cette éventualité. On n’épousait pas une cousine même « cousine par alliance ». Il avait fini par se marier avec une jeune fille de bonne famille dont il ne dit rien de plus, mais son regard vague l’emmenait vers Amélie, Elle en était certaine. La tante, qui avait adoptée Amélie à la mort de sa mère et l’avait toujours protégée de la jalousie de ses propres enfants nés après elle, avait inscrit celle-ci sur son testament, demandant que la vente de la maison lui rapportât la même somme au partage qu’à chacun d’entre eux. Durant des années après la mort de la tante, la maison vit passer les uns et les autres, les abritant quelques mois – ils étaient cinq – voire quelques années pour la dernière habitante, la fille aînée de la fratrie. Jamais il ne fut question de vendre la maison car rien ne devait échoir à cette fille de rien ! Amélie venait de mourir seule au monde. On disait d’elle qu’au fil du temps et d’une vie sans amour, elle était devenue « beurdin », cinglée… Jean reconnaissait dans les cadeaux de légumes et d’œufs la simplicité d’Amélie. Il avait bravé les interdits tenaces en se rendant à la messe d’enterrement. Personne d’autre que lui n’avait suivi le cercueil jusqu’à sa mise en terre. Il n’attendait plus que la mort pour finalement rejoindre celle qu’il n’avait pas eu le courage d’aimer au grand jour. La maison pouvait aujourd’hui être vendue…

Mais une question subsistait… Se pouvait-il qu’Amélie ait su qui Elle était et voulu par ses présents lui rappeler leur lien tendre et fugace ? Se pouvait-il qu’elle n’ait rien oublié ?

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à la série Secrets de maisons, publiée sur le site des Cosaques des frontières en février 2017.

La maison de Noé

Photo : Marlen Sauvage

Plantée au milieu d’une nature indomptée (semblait-il à mes yeux de citadine), la maison de Noé – dont le nom paradait sur un tronc de châtaignier à l’orée d’un couloir vert qu’éclairaient à peine les rayons du soleil de mai – la bâtisse en pierre, le mas cévenol en forme de S, me happa tout entière alors que se nouait de mon ventre à ma gorge une appréhension indéfinissable. J’avançai subjuguée à travers le pré en pente, découvrant les détails du lieu : le pigeonnier à l’extrémité de l’aile est, en partie caché par un laurier-sauce haut de quatre mètres, les canisses usées qui protégeaient un semblant de terrasse dallée de pierres de schiste, un grenadier dont le port touffu dévoilait des fleurs couleur de feu à la texture fripée telle du papier crépon (longtemps après, je découvrirai qu’on l’appelait aussi le pommier de Carthage, un clin d’œil du destin sans doute…), les rosiers jaunes, l’eucalyptus aux reflets argentés enveloppant sous ses branches les plus basses un seringat – le jasmin des poètes –, au doux parfum de fleur d’oranger. J’allais vivre ici quinze ans à la découverte de ce que j’étais profondément, baignée dans un environnement chargé de silence et de solitude, livrée aux éléments, aux orages qui claquent dans un ciel sec, aux pluies diluviennes, à la blancheur inopinée des nuits d’hiver épargnant pour un temps trop court l’habitant de tout contact avec l’extérieur, dans ce lieu où la seule injonction qui vaille reste la contemplation. S’il n’y avait pas de hasard dans cette rencontre, c’est que nous avions écumé la région durant un an pour trouver la maison de nos rêves ; s’il y avait un rendez-vous entre la maison de Noé et moi, c’est que celle-ci devait m’apprendre le détachement alors que tout mon univers affectif n’avait été jusque là que liens et dépendance.

Quinze ans… un autre jour de mai, assise dans l’herbe devant la façade, je promenais mes pensées sur chacune de ses fenêtres à l’étage et au rez-de-chaussée. Je devinais chaque pierre de fraidonite, noire sous le ciment, aux joints qui se fissuraient. Toutes les vitres reflétaient le ciel et ses nuages, passants éthérés aux contours inquiets que j’avais traqués assidûment à toutes les saisons. L’ancienne vigne vierge agrippait encore ses ventouses sur le crépi usé, l’ombre projetée de ses vrilles dessinait d’autres fioritures, arabesques mouvantes sous mon regard clignotant. Bientôt l’autre vigne, nouvelle, se hisserait sur ses rameaux, l’enroulerait de sa jeunesse, partagerait avec l’ancienne sa verdeur. Je ne la verrai pas. La fraîcheur de la terre s’infiltrait dans mon corps, le tétanisant par endroits.

A proximité poussait un mûrier noir, mordoré à l’automne avant que ses feuilles ne parsèment délicatement le sol. Le regarder me suffisait. Insensiblement, mes pensées reculaient jusqu’au mûrier de l’enfance, blanc, dont je ne me lassais pas d’enlacer le tronc noueux, de suivre délicatement les méandres de l’écorce. Les souvenirs me ramenaient au cocon que j’avais un jour tenu dans ma paume, rugueux et jaune. Entre chrysalide et papillon. Ou fil de soie ? Quelques décennies plus tard, je me questionnais sur le moment où la dernière Parque le trancherait, déjouant mon instinct de vie, mon optimisme, mes projets. Et j’identifiais enfin l’appréhension ressentie le jour de notre rencontre, que le jour était venu où je réalisai n’avoir parcouru qu’un morceau du chemin sous les auspices de la belle maison et de ses Lares familiers. Tant de bagarres, de retournements, d’acharnement, de volonté, d’hivers, d’étés, cette vie exigeante, ma vie, pour retrouver loin dans le ventre l’aiguillon de la mélancolie. Quinze ans… Ainsi elle me demandait de partir, de la quitter ; elle m’élevait à la hauteur de notre connivence. Les deux cœurs à droite gravés dans la pierre battaient dans le mien. Je répétais sans fin j’avais une maison en Cévennes. Massive comme un vaisseau.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a d’abord été publié sur le site des Cosaques des Frontières, en mai 2019.

Maisons perdues

Les mains derrière le dos       le regard en l’air       elle doit contempler le ciel ou les oiseaux       les pieds sanglés dans des souliers de tissu       à la semelle suffisamment épaisse       pour ne plus sentir le sol et ses aspérités       ses chausse-trappes       ces boursouflures dans le ciment       des chaussures       qui l’empêchent d’anticiper       la chute       elle qui tombe si souvent       se souvient-elle de ce rideau de tissu imprimé       derrière elle       qui occultait l’entrée       de la cuisine       avec ses pompons à franges        était-ce bien la cuisine       son carrelage aux petits losanges       colorés       doux à la plante du pied       à laquelle on accédait après le palier       surélevé       bétonné de la terrasse       la terrasse       un univers      celui dont son corps se souvient le mieux     sans doute parce qu’elle y passait son temps       à rêvasser dans la poussière       et la lumière aveuglante       tout reconstituer tout        car aucun souvenir vraiment       mieux vaudrait parler      essayer au moins       de la ferme des vacances de Pâques       la longue route       sur la nationale 7        les chansons durant le trajet       sous la pluie d’avril             puis les départementales et les questions       sur l’arrivée       qu’on répétait       sans crainte alors       quand est-ce qu’on arrive       traverser les vallons       verdoyants et les prés       s’étonner de l’immobilité       des charolaises       sous le ciel gris       avant d’apercevoir       au bout du chemin gravillonné       la ferme y avait-il       un portail       oui sans aucun doute       mais où se cache-t-il dans son souvenir       seule la tonnelle       subsiste      sur l’écran de mémoire       et puis le banc       devant la porte d’entrée       elle n’entrera pas       justement        pas en ce moment       c’est l’extérieur        qu’elle fouille des yeux       sans être sûre       de son constat       le petit portail de bois       tout à droite au fond de la cour       avant le pré       mais où se trouvaient alors       le poulailler la porcherie       tout cela       elle l’imaginait devant       impossible       deux maisons se confondent       la Crêpière       en surimpression       une autre longère       pourtant        sans jamais aucune poule       ni cochon       trahison des traces       avec un escalier à la rampe de fer forgé       tout de suite        sur la gauche       de la bâtisse       je n’y entrerai pas non plus       l’abri à bois       sous l’escalier       qui évoque l’autre       encore plus ancien       de la maison d’enfance       où s’est cachée longtemps        la honte       d’avoir découvert        mais plus encore        lu       les courriers interdits       manquerait à la liste       celle-ci de maison       route de Grillon       avec sa cour et son grenadier       et l’escalier extérieur       qui mène elle ne sait où       dedans tombé dans les oubliettes      ne reste que ce cube       et son toit à deux pentes       et la rue devant       la route plutôt       où le chat noir       avait perdu la vie       bien après       la maison jaune     l’appartement de la grand-mère       dans une cour du Nord       qui rayonne encore       de sa cuisine de formica       où tout s’invente aussi       à chaque récit       à chaque tentative de remémoration       parce que les émotions       réclament de vivre encore         

Texte et photo : Marlen Sauvage

Atelier d’été de François Bon, un deuxième interstice intitulé « A la recherche des maisons perdues », avant d’autres propositions… Les textes des autres participants sont .