Ateliers de campagne (8)

marlen-sauvage-Mende

Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.
Il suffirait d’une clé parfois pour que frémissent les rayons de la reconnaissance,
mais l’humanité se tient, déesse rigide, très haut dans l’air confiné de la prison.
La nuit s’écaille laissant les phrases inachevées des hommes se fondre dans le bruit mat des portes.
Inlassablement pour eux, l’horloge indiquera l’heure de la sortie toujours refoulée comme avec les vagues les morceaux de ferraille des rafiots engloutis.
Quand leur regard ne perçoit plus rien dehors au-delà des corbeaux, abrutis,
ils s’installent parmi la bousculade laissant la lumière bleuir le maquis lointain
sous les coups de l’hiver.
La blancheur moite étouffe toute blessure ; ne subsistent plus que les souvenirs ancrés dans les chapelles obscures où ils prient sans même le savoir.
Pourtant l’espoir se dresse où chaque barreau s’invite, et s’ouvre le portail du temps à ces loups orgueilleux dont les yeux réfléchissent toutes nos cicatrices.

Entre les murs le temps cliquète et claquent les voix.

Au milieu de l’infini, une porte s’est ouverte.
Aux nuits succèderont les nuits, heureusement peuplées de phrases surgies des livres.
Et la lecture pénètre la brèche où est éclose la fêlure pâle de l’évasion, celle de l’écriture où se faufile le tissu de leur vie rédigée avec peine, parfois avec effroi, mêlant à leurs désirs nouveaux des rêves de futur.

Ainsi fuient-ils l’ennui et sèchent-ils leurs larmes de papier.
Désormais, ils ne baisseront plus les paupières.

Texte et photo : Marlen Sauvage

J’avais publié ce texte sur mon blog en 2011, intitulé « Les voix de la prison », écrit à l’époque où j’animais des ateliers à la prison de Mende, une prison pour hommes. Trois ans dans ces murs, chaque mercredi matin pendant une heure et demie. Que des souvenirs forts de cette expérience.

Automne (To do list 1)

Après les Todolistes sur le blog Tentatives de Christine Jeanney (4 injonctions rédigées à partir de photos empruntées), après la version des « To do lists » de Marie-Christine Grimard, voici ma première tentative, testée en atelier d’écriture samedi 23 septembre, premier jour de l’automne, avec quelques participantes qui ne tarderont pas à m’envoyer leurs textes afin que je les publie ici.  Merci donc Christine Jeanney et Chris !

marlen-sauvage-automne

  • Enlever les feuilles roussies de la vigne au chasselas triomphant en ce dernier automne ici.
  • Méditer le matin vers 10 h dans les rayons de soleil sur la pierre chauffée au son des mésanges et des rouge-queues.
  • Remiser les agrès du portique si peu utilisé désormais.
  • Noter dans l’agenda les anniversaires à souhaiter cette saison.
  • Déguster les figues charnues à même l’arbre.
  • Se balader dans la nature en quête de mûres sauvages qui garniront des tartes éphémères.
  • Ramasser le petit bois pour les premières flambées dans les soirées devenues fraîches.
  • Se remémorer la rentrée scolaire des enfants quand leur petite main s’agitait vers moi derrière le grillage.
  • Admirer les couleurs orangées de la nature, ses ors et ses roux, sa vigueur encore.
  • Lever la tête vers le ciel à la nuit noire et compter les étoiles.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Carré

marlen-sauvage-carre

 

Carrée son existence
bornée dans tous les angles
une injonction à vivre selon
se cogner sans rebondir
se heurter à l’arête des jours des nuits
repousser de l’épaule les murs de la pensée
s’y écorcher la peau
tourner en rond
caresser la folie
déposer dans les coins
les élans la tendresse les calices de fraises les émerveillements
marcher en diagonale croiser les pas de l’autre
rebrousser chemin
retrouver la trace de l’instant premier
la suivre jusqu’au bord de l’oubli
quand la douleur efface le plaisir
entendre poindre la peur de l’inconnu
dans les pulsations du cœur
s’évanouir
la main sur la paroi mince du silence
lécher la plaie à vif
se cloîtrer pour ne plus
désirer l’espace au-delà de la forme
la jouissance du présent échoué
broyer l’offrande noire

 

Texte & photo : Marlen Sauvage

Vous y pensez, vous ?

marlen-sauvage-escaliers

Quel beau souvenir que celui attaché à ce livre collectif né d’une proposition d’écriture de François Bon durant un atelier d’écriture en ligne ! Il rassemble 89 textes (certains auteurs ont contribué plusieurs fois !) sur le thème des… escaliers, lieu propice aux rencontres avec d’autres escaliers, des carrefours, des odeurs, des personnages, des frayeurs, des voix, des humeurs… Un vertige de textes que l’on traverse posément ou en courant – il y a des paliers parfois, avec un christ en croix, un espace où souffler, des paliers qui ouvrent sur des pièces ou des paliers sans porte –  et l’on grimpe ou dévale, on se faufile dans des bâtisses, ou dehors en pleine nature, dans l’univers des unes et des autres, une main sur la rampe, le cœur battant. Il suffit de s’y risquer…

Marlen Sauvage
(Ma contribution est ici)
On ne pense pas assez aux escaliers
@2017, Tiers Livre Editeur

 

Ateliers de campagne (7)

marlen-sauvage-Marvejols

Potage au potiron dans un bol carré blanc.
Plus rien ne m’est interdit, j’écris en mangeant, plutôt que regarder la chaise en face de moi. J’ai pris le potage pour la couleur, dans un univers de fantômes scellés dans leur absence. Hôtel de l’Europe, Marvejols, salle du restaurant, un soir de novembre.
Et j’ai vu la plante verte sur le mur noir. Noir, c’est toute ma couleur ce soir. De la tête aux pieds, de l’extérieur à l’intérieur. Il n’y a plus de blanc dans lequel me vautrer. Plus de vide à épouser. Plus d’oubli.
Ce soir est soir de cogitations.
Dans le restaurant de l’hôtel de l’Europe, les couteaux toujours retournent leurs dents vers le ciel. Un truc de designer. Je voudrais marcher sur le dos, et ricaner à dents déployées.
A la table devant moi, de profil, un homme seul observe le petit pot de fleurs où fleurit une orchidée jaune à pois couleur de sang. Il l’approche de son visage, le tourne, le repose, le regarde encore, puis il joint les mains, coudes sur la table, et ferme les yeux. J’ai touché la fleur, j’ai la même devant moi, j’ai caressé le pot. Tout est faux.
Ici, les hommes de plus de cinquante ans ont tous de la bedaine. Je me demande s’ils sont plus gentils que ceux du même âge qui ont le ventre plat.
Cet après-midi, j’intervenais à l’université de Mende, antenne de Perpignan. Les étudiants en face de moi viennent tous de Chine, de la province du Guizhou. Souriants, jeunes, bruns. Deux garçons pour neuf filles. Je n’ai pas eu le temps de déjeuner pour arriver à quatorze heures. Une heure vingt de trajet, avec les déviations, les travaux de réfection des routes après les violents orages, les épisodes cévenols, comme disent les météorologistes. Et mon cours parlait de restaurant, de gastronomie. J’ai bu deux cafés à la machine du rez-de-chaussée.
Quatre heures plus tard, la nuit était tombée et je reprenais la route pour Marvejols, hôtel de l’Europe.

Texte et photo (juillet 2012) : Marlen Sauvage

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues.

Ah vous ne connaissez pas Bréhier ?

marlen-sauvage-bas-relief

(pour attraper son personnage en relief, dit François Bon)

Ah ! vous ne saviez pas… pour Eve ? Oui ça semble étonnant au premier abord… vous dites une grande dame… hmmm… le fait qu’elle n’ait jamais finalement porté de jugement sur quiconque, jamais un mot de trop, un mouvement d’humeur… rien à saisir de ce qu’elle pouvait penser vraiment des frasques des uns et des autres… on peut l’interpréter autrement vous savez… mais elle ne pensait rien dis-tu, oui sans doute as-tu raison…  ton côté positif… Une belle femme intelligente peut-être un peu dédaigneuse avec son mari quand on y pense… non ? un beau couple pourtant… deux familles exemplaires… Ces photos d’eux partout dans la maison… jeunes et moins jeunes… sans enfant oui… ah vous l’ignoriez ? Le jeune homme n’était pas son fils, non… Toujours présent oui… une très belle maison… le top en matière de design… des voyages en veux-tu-en-voilà mais c’était son métier me direz-vous… Paul l’accompagnait souvent, très souvent, jusqu’à ce jour où il s’est blessé à l’aéroport et cette froideur, ce mépris qu’elle a eu pour lui… J’étais là oui ! On voit que vous ne l’avez que peu côtoyée… De là date je crois cette première rupture car il y en eut plusieurs… Mais intelligence ou duplicité que faut-il penser ? Ils se satisfaisaient de ces apparences non ? Une grande dame… encore ! Elle jurait comme un charretier vous savez et vous l’auriez entendue, vous auriez sans doute vu les choses un peu différemment… Monika a raconté cet épisode de la disparition de son cousin le jeune Eric vous voyez de qui je parle et sa réapparition soudaine dix-huit ans plus tard, le flegme de Eve… comment ne pas imaginer le pire alors… Liliane, enfin, tu remues la tête dans tous les sens mais tu étais troublée ce jour où… enfin… la poupée dans le tiroir tu te souviens, avec la ficelle et ce récit qu’elle avait donné de sa fabrication, surtout de ses pouvoirs… Ne me dis pas que tu n’as pas douté à ce moment-là ?… Ah ! vous ne deviniez vraiment pas pour Eve ? Parce qu’ensuite, quand vous réfléchissez, quand vous repensez à des situations, que vous vous remémorez des détails au cours d’une soirée ou d’un voyage, ou d’une discussion, vous voyez… Il y a toujours un moment où vous vous dites que vous l’avez su… cette intuition qui vous taraude sur le moment et que vous oubliez ensuite… parce que ça vous semble ne pas coller avec le personnage… Vous étiez là pour les cendres qui avaient envahi la terrasse… Vous souvenez-vous ce qu’elle disait en les ramassant ? Vous voyez… c’est clair pour vous aujourd’hui… et le jour où elle partait au débotté pour l’Argentine, Stéphanie, tu la revois ? Qu’est-ce qu’il fallait voir là, à ce moment que nous n’avons pas deviné ?… mais quoi… elle n’est pas si différente de tous ici… non ? Son film favori, elle l’a vu dix fois, c’était L’amant de Lady Chatterley ou l’homme des bois ! Elle trompait son monde mais qui ne s’est pas fait la réflexion franchement qu’elle fuyait faussement l’admiration de ce jeune homme ?… Enfin… il était attentif au moindre rictus ! Elle tentait de rester impassible, mais… oui ! Aline, toi tu la devinais aussitôt je me souviens comme elle t’en voulait, comme elle se déchaînait sur toi rien qu’à voir ton sourire… Cette famille quelle s’était inventée peut-être… non… tu penses que non… d’accord… ils sont tous morts, alors ! c’est facile de gloser…  elle avait des convictions, certes, on peut afficher des convictions et vivre en dehors… Tout le monde plaint Paul aujourd’hui mais posez-vous la question, pourquoi ?

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Abbaye de Saint-Papoul, bas-relief attribué au maître de Cabestany)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

tout Mauvignier en une seule phrase

marlen-sauvage-hiver

il y a tout ce qu’on échafaude, et parmi ce qui se raconte, ce à quoi personne ne veut croire mais qui ne surprend personne une fois avéré ; cette fin-là comme une fausse surprise : l’arrivée du printemps au fond d’un vallon, une tache claire près du ruisseau quand l’hiver depuis plusieurs mois se terre dans ses teintes gris violet, dévoilant ses arêtes de roche brûlée sur les reliefs et dans les combes (et les traces dans l’humus du sous-bois comme un corps traîné, rien à voir avec le labour profond des sangliers), le blouson vert, puis le cadavre qui ne peut appartenir qu’à L., elle que plus personne n’aperçoit depuis des semaines longeant les routes et les chemins, les cheveux noirs embroussaillés, dans sa robe blanche devenue haillons gris, de vieilles tongs aux pieds, s’échappant dans les fourrés à l’approche d’une voiture, à l’approche de tout individu faisant mine de lui parler, de lui offrir à boire ou à manger, cette enfant du pays connue de tous (même des nouveaux arrivants, prévenus de sa possible intrusion un jour chez eux, au hasard de leur absence), qui connaît la montagne comme sa poche, qui tourne autour des maisons, repérant les voitures garées momentanément ou non, casse un carreau ici, pousse une porte là, escalade les murs, grimpe sur l’escabeau abandonné contre un cerisier jusqu’à la saison prochaine, le tire sur le sol à hauteur de la fenêtre ; agile comme un chat et mince comme une anguille, s’engouffre dans le secret de chaque bâtisse oubliée de ses habitants pour un temps qu’elle ignore, et de son pas dansant, visite chaque pièce, fouine dans les armoires, s’allonge sur les lits, caresse les fauteuils en chantonnant, ouvre les frigos, les congélateurs, en énumère le contenu, pensive ; revenue ce soir-là dans sa maison favorite (il y a longtemps qu’elle y a mis les pieds) où elle a, de l’extérieur, repéré l’ordinateur caché derrière le rideau, elle a envie d’un film, pianote en s’asseyant sur les coussins du canapé, reste sur le qui-vive toutefois, marmonne de temps en temps, son œil noir scrute vite la pénombre, elle se détend, rassemble ses pieds sous ses fesses, se réchauffe sous le plaid orangé où elle a vu si souvent la mère de Romain se recroqueviller, s’assoupit un moment, se redresse brutalement, secoue la tête, devine la présence d’un animal, un matou surgi de la chatière, tente de le faire fuir en soufflant vers lui mais il a ses habitudes et la dédaigne de toute son arrogance féline, trottinant d’un pas pressé ; à sa maigreur, elle devine la femelle allaitante partie retrouver dans la chambre voisine ses chatons laissés là le temps d’une chasse ; maintenant elle fouille dans les mails, et ce qu’elle lit ne lui plaît pas, à la moue renfrognée du désaccord succède la froideur de la colère, elle arrache d’un coup vif le pansement sali qui recouvre son œil gauche, laissant échapper un cri aigu comme celui d’une souris surprise par un piège ; l’horloge vintage en métal affiche cinq heures et l’hiver le jour tombe tôt de ce côté de la vallée, sa silhouette maigre se profile telle une ombre dans la maison depuis plus d’une heure, elle voudrait allumer dans la cuisine, mais craint d’être repérée bien que la maison soit en bout de hameau ; elle ouvre un tiroir, écarte deux serviettes de table dans leur rond de couleur (elle aurait aimé cela avoir son rond de serviette ici ou ailleurs, dans une maison, il y a longtemps), trouve des allumettes et quelques photophores qu’elle dispose en rond sur la table basse devant elle, soupire tandis qu’ils diffusent une lumière tremblotante ; elle a ouvert le gaz, fébrilement cherché une casserole (les yeux dans le vague elle voit défiler des images d’avant, quand ils jouaient à s’aimer comme des adultes), attrapé un paquet devant elle, (se souvient de leur angoisse de voir débarquer Paul ou Céline), déchire d’un coup de dents le sachet de spaghetti et le jette entier dans l’eau bouillante, sans apercevoir la paire d’yeux qui la suit dans le halo de lumière, derrière le fenestron au-dessus de l’évier, qui voit suinter son œil abîmé qu’elle essuie d’un revers de main tout en surveillant la cuisson des pâtes, la paire d’yeux qui la regarde se passer la langue sur les lèvres, danser d’un pied sur l’autre, se saisir d’un blouson vert chevauchant le dossier d’une chaise, dévorer en quelques minutes la plâtrée à même la casserole, lâcher celle-ci dans le bac en inox, ouvrir le robinet, boire au filet d’eau, retourner vers le coin de salon, pieds nus, ses tongs crasseuses traînant près du canapé sur lequel elle se vautre à plat ventre avant de s’étendre sur le dos, les bras sous la tête – tandis que du regard elle fait le tour des murs, s’arrête sur les photos de son amour d’enfance, placardées dans le désordre avec celles de sa sœur – Romain et sa compagne, Romain et ses amis, Romain et son enfant, (Romain adossé au buffet jaune décoré de frises fleuries, Romain attisant le feu dans la cheminée aux tuyaux argentés, Romain glissant un CD dans le lecteur, Romain aux lèvres sensuelles posées sur les siennes), et elle, tournant la tête vers le miroir pourrait y surprendre le regard posé sur elle, mais elle a les yeux perdus d’une somnambule, ébauche un rictus de tristesse ou de colère, se lève brusquement, crache sur les photos, referme l’ordinateur d’un geste violent avant de souffler toutes les bougies d’un seul coup en grommelant, et c’est un pas claquant sur le carrelage qui l’alerte, trop tard, que quelqu’un a fait irruption dans la salle, sans qu’elle ait entendu un bruit de clés, l’homme tient dans sa main gauche la porte d’entrée ; désarçonné, il la reconnaît, l’appelle, s’avance vers elle qui hurle, l’esquive, s’engouffre dans la nuit ; L., L., L., c’est moi, Paul, tu ne crains rien, reviens, mais ses appels se perdent dans le froid sans atteindre L. qui court en tous sens, se griffant aux branches, se tordant les pieds dans les accrocs du terrain, harcelée par les bogues de châtaignier ; haletant comme un animal, affolée par le souffle qui la poursuit, la frôle ; accrochant son blouson vert dans le sous-bois de cette nuit noire, furieuse après elle, et aucune lune pour éclairer sa fuite, son ascension vers le sommet de la montagne où une clède lui tient lieu de refuge ; quand elle entend le chant de la chouette hulotte à son passage, près du chêne rouvre qu’elle reconnaît, soulagée, d’un battement de cils, c’est peut-être là, à cet écart imprévu, parmi tout ce qui se raconte…

Texte et photo : Marlen Sauvage
(Vallée cévenole, janvier 2016)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

 

 

dans le métro ce matin

marlen-sauvage-Roissy

Cet homme longiligne sur le bord de la route, casquette sur la tête, lunettes de soleil, la bouche en cul de poule, serré contre le mur d’une maison, entre mur et route, trois tréteaux dans la main gauche et un sac dans la droite. La lumière de l’après-midi dans l’œil, tétanisé, face aux voitures qui abordent le virage, et la chaleur par-dessus.

Celui-ci devant la porte du supermarché, maigre, le visage buriné et scarifié, qui se lève à mon approche et me demande – quelques abricots si vous pouviez m’acheter quelques abricots j’adore ça – et se rassied sans attendre de réponse, mais les yeux levés vers moi, des yeux sombres, avec une lueur dans le fond, où brûle l’espoir d’un fruit.

Bar du duty free. Aéroport de Marseille. Il se dirige vers la porte 10. Coup d’œil sur le baby-foot sur sa droite. D’un coup d’épaule il jette son sac à dos par terre, redresse la table pour que glisse la boule, s’empare de deux tiges, hèle un compagnon qui le suit et l’entraîne dans un match de quelques minutes, concentré. Perd dans un éclat de rire.

 

Texte et photo : Marlen Sauvage
(photo Aéroport de Roissy, 2017)

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

Ateliers de campagne (6)

marlen-sauvage-vebron

Rentrée des classes. Pour moi ce sera Vebron, un village situé dans une vallée au-delà de La Cam de l’Hospitalet. L’institutrice me demande d’écrire un conte sur l’environnement à partir du premier texte des Histoires naturelles de Jules Renard, avec des enfants de 6 à 8 ans. Il est 8h30. Passé le col du Rey, direction St-Jean-du-Gard, le temps est mitigé. Depuis que j’ai laissé la clairière protégée où je vis, le thermomètre a baissé de 2 °C. Col des Faïsses, 1018 m, le vent balaye le plateau, la route est large, et la vue magnifique.

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A droite, en direction de Vebron, le chemin de Salgas s’enfonce dans la forêt, la route – difficile et dangereuse, dit le panneau – serpente, et la pente est sévère. On l’appelle la Cardinale, après la Royale que je viens de quitter… Vestiges des dragonnades du début du XVIIIe siècle. Je croise deux ou trois voitures sur cette route communale où la place est comptée… Et le petit pont de Racoules est si étroit !

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J’ai préparé mes interventions, mais je ne fige rien, et de fait j’irai de surprises en surprises. Il est prévu dix ateliers de 2 h 30, la classe est scindée en deux groupes et il faut composer en fonction du travail de l’un puis de l’autre, expliquer ce qui vient d’être construit, redire à chaque fois où nous en sommes restés… Mais cela permet de mettre le doigt sur les incohérences, de recueillir d’autres idées, de laisser mûrir l’histoire. Au “chasseur d’images” qui ouvre le livre de l’écrivain morvandiau, les enfants ont préféré “le pêcheur d’images”, parce que pêcher leur semble moins cruel que chasser…

Leurs trouvailles m’amusent… A la question des sorts qui pourraient mettre notre héros en difficulté : celui qui lui ferait avoir des illusions d’optique… (nous convenons qu’un désert pourrait devenir un dessert, et c’est l’occasion de jouer sur les mots), un sort de vieillesse qui lui ferait oublier son seau à images, son pull pour mettre ses images dans ses manches… Dans leur fiche descriptive du pêcheur d’images, celui-ci est “étonné, angoissé, inconscient, impatient, coléreux, un peu crédule, curieux, naturaliste”, et tout cela est étayé par de bons arguments. Il n’est pas “un surhomme, il est parfois maladroit mais persévérant et courageux. Il évolue dans l’histoire car à la fin il est calme et il sait protéger la nature”… Parmi les interdictions qui lui sont faites : celles de “pêcher des images de légumes pourris, de chambres mal rangées (le quotidien finit toujours par les rattraper !, de pétrole dans la mer, de forêts en feu et de maisons enfumées”…   Les plus petits qui n’écrivent pas encore très vite inventent à voix haute. Nous lisons des contes, Le Tsarévitch aigle, Petit Chaka, etc. Nous repérons les points communs avec notre conte, dans son déroulement, sa construction, ses personnages… A chaque séance, quand 11h30 sonnent, les enfants se préparent pour aller déjeuner dans le village tandis que je regagne ma voiture. Leur école est en réfection et ils sont accueillis dans une vieille maison derrière l’église. Notre atelier se déroule dans une petite cuisine au rez-de-chaussée.

marlen-sauvage-ecole-Vebron

[En ce jour de juillet où je refais la route, celle du retour est chargée, je croise trois véhicules, mais surtout une biche plantée au milieu du bitume, mon appareil est près de moi mais impossible de shooter, la bête se rue dans les fourrés. Plus loin une mère et son faon s’attardent aux abords d’un bois.]

Après dix ateliers, un conte est né qu’il a fallu ensuite dialoguer pour un spectacle. Ce qui n’avait pas été prévu au départ, mais enfin quand on aime, on ne compte pas… En dehors du premier texte imposé, j’avais choisi le dernier du recueil, « Une famille d’arbres », et proposé aux enfants que notre personnage finisse par avoir un lien avec celui-ci – les arbres qui deviennent une vraie famille, dans le texte de Jules Renard. Les enfants inventèrent un voleur de mémoire venu une nuit voler les images du pêcheur, un « gragragnateur » animal de compagnie du voleur, des arbres qui murmurent à l’oreille de notre héros pour le prévenir d’un danger, et d’autres personnages tous plus fantasques les uns que les autres.

Le spectacle a été joué deux fois dans la salle de spectacle de Florac, La Genette verte. L’image de la fin du conte était un soleil levant accroché à un arc-en-ciel derrière une montagne où pousse un saule sacré… A la fin de ces rencontres-ateliers, alors que je remerciais les enfants, l’un d’eux eut cette  remarque : « Pourquoi tu dis toujours votre conte, c’est notre conte ».

Texte et photos (juillet 2017) : Marlen Sauvage
PS : Depuis ces ateliers (2010-2011), l’école a été restaurée !
Affiche réalisée par les enfants avec leur institutrice.

(à suivre)
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Quand j’étais enfant il existait une série télévisée intitulée Médecin de campagne… Le médecin était une femme et la campagne alors ressemblait à celle où je vivais dans la Drôme. Depuis que je sillonne les Cévennes pour animer ici et là des ateliers d’écriture, je ressasse l’idée d’écrire une série de souvenirs arrangés autour de ces allées et venues.

Onze fois trois trente-trois

 

marlen-sauvage-onze-fois

Elle ne fréquentera plus les salles de danse contemporaine. Elle abandonne sa vie pour épouser un maçon aveugle rencontré dans un asile psychiatrique. La dernière fois qu’on a entendu parler d’elle, ils jetaient des appareils électriques par la fenêtre.

A son arrivée dans le village, plus grand monde pour le reconnaître, le vieil épicier pourtant, oui. « Vingt ans que tu as disparu, et de ta vie, plus rien que sept tombes et la maison… » Tous, morts de mort violente… et lui qui revient de l’enfer.

Elle marche le long des petites routes de la vallée, fuyant les regards. Un jour elle portait un pansement sur son œil gauche, elle n’a pas trente ans. On dit qu’elle erre à la recherche de celui qu’elle a aimé, qu’elle s’introduit dans les maisons en l’absence de leurs occupants.

Personne ne le croira : douze femmes pour un seul homme, douze ! L’espérance chevillée au cœur ; il n’ira pas jusqu’à treize ; toutes épousées ou c’est tout comme. Il aimerait que celle-ci partage sa passion pour les astres mais comment s’assurer de sa fidélité ?

Elle se souvient de la nouvelle apprise à la radio, comment l’oublier ? L’accident d’avion, leur anniversaire de mariage fêté en Egypte, leurs mains qu’elle imagine l’une dans l’autre avant le crash. Il y a la maison, cet arrêt sur image, leur intimité, deux personnes inconnues.

Il se remémore l’entretien avec la psycho-généalogiste. Il déjouera la malédiction qui veut que tous les aînés de la famille meurent à trente-sept ans. Il contemple les pièces de son nouvel appartement, il écrira, un an à passer là, reclus, dans cette capitale européenne.

Il arpente les berges du lac, scrute l’eau verte, tente d’imaginer le village qui se dressait là avant le barrage. Sa retraite, il la passera à enquêter sur la série de « suicides » inexpliqués au cours de ces dix années… noyades. Un jour on retrouve ses chaussures sur la berge.

Sur son lit de mort, Eve avoue à son mari l’existence d’un amant de trente ans. Organisatrice d’événements, toujours aux quatre coins du monde. Elle tient maintenant des propos incohérents, son regard est vitreux, qu’a-t-elle inventé pour le torturer encore ?

Période caniculaire, les trois policiers le maintiennent contre la voiture, ils essuient la sueur sur leur front presque en même temps. L’homme s’échappe dans l’embouteillage monstre. De quoi l’accuse-t-on ? Un migrant de plus, un tueur en puissance, un étudiant en histoire.

Emeline, quatre-vingt-dix ans, n’en croit pas  ses yeux. L’histoire de sa vie racontée là, par une jeune écrivaine dont elle ignore tout, c’est dans le journal, rubrique Culture. Elle note son nom ; elle l’invitera chez elle pour en savoir davantage sur sa propre vie.

Un ancien chef d’entreprise à la retraite rêve de fabriquer le meilleur pain du monde. Il sillonne la terre en quête de recettes, se fait construire un four professionnel à faire pâlir les boulangers de sa région. Il finit par s’enfermer dans son laboratoire blanc, carrelé, lumineux.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. A partir du Journal d’Edouard Levé. Tout est ici.