Je/Elle, un texte de Monika Espinasse

© Marlen Sauvage 2020

Je suis présente, elle est distante. Je suis timide, je n’aime pas déballer ma vie, elle peut dire ce qu’elle veut et comme elle le veut. Je me cache derrière elle pour dire des choses que je ne dirais pas moi-même. J’aime pourtant bien décrire, expliquer, m’impliquer, mais je n’ai pas encore appris à mentir. Quand je dis JE, c’est moi, et personne d’autre. Pas de voile, pas de rideau, pas de maquillage – ou juste un peu, je fais des progrès.

Quand je dis je, et que je veux me cacher, je deviens un homme. C’est un homme qui parle dans l’histoire, qui marche, qui agit ou qui se laisse aller ; je ne suis plus moi.

Quand elle prend la plume, elle me ressemble de prime abord, elle pense comme moi, elle avance comme moi, mais elle n’a de comptes à rendre à personne. Elle peut vivre pleinement ou chichement, elle peut aimer, et même haïr, elle n’est plus moi. Elle crée son histoire, qui est peut-être un peu mon histoire – ou peut-être pas ! Cela ne regarde plus personne. Et le comble de la liberté, c’est le moment où je lui cherche un nom, un prénom qui lui irait, qui sonnerait bien, qui la rentrerait encore plus dans l’histoire pour l’amener plus loin ou ailleurs. Et je la soutiens et je l’aide à avancer. Elle est un peu à moi avant d’être lâchée dans l’arène. Et moi, j’avance avec elle, elle me permet de m’ouvrir un peu plus au monde et d’avoir la force de créer d’autres histoires.

Elle trépigne, elle aimerait déjà être partie. Mais les parents ne sont pas prêts . Ils traînent comme toujours, se bichonnent, vérifient le gaz, ou ont oublié les gants. Elle n’a pas le droit de partir seule. Elle sera encore en retard à la messe comme tous les dimanches. L’église sera pleine, lumière, chants, orgue, prières. Les rangs sont serrés, ses amies l’attendent sur le banc, et elles vont encore se moquer d’elle, quand elle arrivera en retard se faufilant à travers les couloirs bondés pour trouver sa place, pour s’asseoir aussi discrètement que possible parmi la foule. Quand les parents se mettront en route, la messe sera commencée et c’est comme tous les dimanches, en plein sermon, qu’elle avancera . Tout le monde tournera la tête pour voir les retardataires, elle se fera toute petite, les yeux pleins de larmes, elle voudrait rentrer sous terre, ne plus être vue, semblable à une petite souris. Pourquoi est-ce si difficile d’être à l’heure comme tout le monde ?

Autrice : Monika Espinasse

Plus de voyage avant longtemps, Monika Espinasse

© DORIS SPIEKERMANN-KLAAS – Alexanderplatz, Berlin.

Dernière étape. Elle est dans le train depuis trop longtemps. Fatiguée. Trois changements entre le Sud de la France et Berlin. Et dire qu’elle avait son billet d’avion en main. Tout était organisé. Elle avait trouvé un vol pas cher, avec une compagnie low cost. Elle se serait bien passée de ce voyage dans ces temps de pandémie où le virus se déplaçait plus vite que les voyageurs. Mais sa mère était souffrante, hospitalisée, et la réclamait. Alors, Christine avait pris son billet. Mais à l’aéroport, une mauvaise surprise l’avait terrassée, il fallait produire un test de moins de 72 heures pour prouver qu’elle n’était pas contaminée. On lui avait pourtant assuré que ce test n’était pas exigé pour le vol ni pour la frontière. Oui, mais il y avait des lois non écrites et la compagnie d’aviation avait refusé son billet. Elle s’en voulait d’avoir mal compris, mais elle n’était pas la seule, il y avait d’autres voyageurs éconduits et tous ensemble, ils avaient cherché un moyen de transport de remplacement. Taxi pour la prochaine gare, billet de train – curieux, dans le train, personne ne demandait le test, il fallait juste le masque comme partout – vingt heures de trajet et d’inquiétude pour sa mère. Maintenant, elle est vannée. Soucis d’argent, problème de repas, de sommeil, il est temps qu’elle arrive.

L’accueil de la ville est glacial, -14°, un mauvais vent souffle dans les rues, elle glisse sur le bitume couvert de verglas, peste, rattrape sa valise et cherche le tram à prendre. En route pour l’hôpital d’abord, embrasser sa mère, récupérer les clefs de l’appartement, puis repos récupérateur. Elle aurait mieux fait de téléphoner avant de se mettre en route, les entrées de l’hôpital sont bien gardées, pas question de rendre visite à sa mère, même avec le masque obligatoire. On se méfie du virus et de ceux qui pourraient l’apporter avec eux. Donc, c’est non pour la visite. Pour l’instant du moins. Et les clefs ? Elle ne va tout de même pas aller à l’hôtel ? Les infirmières sont compréhensives, coup de fil à sa mère, explications, pleurs, embrassades virtuelles, et les clefs arrivent à l’accueil. Elle est épuisée, frigorifiée, déçue et n’aspire qu’à rentrer s’abriter du froid et à se remettre de ses émotions.  

Elle retrouve le quartier de son enfance où s’alignent des rangées de barres grises hautes de six étages, architecture typique est-allemande, fonctionnelle à défaut d’être belle. Entre les bâtiments, des petits carrés de verdure, poumons rudimentaires. Elle reprend avec plaisir sa chambre telle qu’elle l’a quittée. Personne n’y touche, sa mère en a fait un sanctuaire. Elle n’a jamais accepté le départ de sa fille si loin d’elle. Elle a bien dû remplir sa vie par d’autres émotions, occupe un emploi dans une bibliothèque, voit des jeunes et des personnes âgées, se voue corps et âme à son travail et écrit des poésies à ses moments perdus. Mais que sa fille fasse sa vie dans un autre pays, revienne de temps en temps seulement pour la voir, cela, elle ne le comprend pas. Ne l’admet pas et lui en veut. Les deux femmes ont des relations difficiles. Mais même si Christine refuse la relation fusionnelle, elle accourt à Berlin dès que sa mère appelle, pour un ennui sévère ou pour une fête.

Elle se souvient avec émotion de Noël il y a un an, la ville était resplendissante. Pleine de lumière. Marchés de Noël sur toutes les places importantes. Devant les églises, les châteaux, les musées. Malgré le froid hivernal, l’ambiance était chaleureuse autour des chalets colorés, animés, odorants, qui formaient de petits villages surprenants. Sur Alexanderplatz, c’était l’étalage de bijoux fantaisie, foulards en soie et cachemire, bibelots et souvenirs… un stand renversant, de la vaisselle en porcelaine, décor à dominance bleu, tasses et mugs à fleurs, à points, à pois, à festons, sous-tasses assorties… une montagne de porcelaine bleu et blanc et au milieu une dame vêtue en bleu, deux nattes blondes dépassant d’un chapeau énorme en fourrure, des gants bleus, une chaîne de perles d’un bleu foncé coulant sur sa poitrine opulente… Christine avait même acheté deux mugs en souvenir. Un peu plus loin, des effluves de chocolat l’avaient fait saliver. Des rangées de têtes de nègre, ou baiser de chocolat, des demi-sphères noires alignées sur les étagères, goût de l’enfance, douceur de la mousse à l’intérieur du chapeau en chocolat, sucre écœurant et addictif. Le « Gendarmenmarkt », le marché aux gendarmes, était installé sur une grande place encadrée au nord et au sud par deux cathédrales réformées, le dôme allemand et le dôme français, jumeaux se faisant face autour de la place. Ce marché était encore plus grand, encore plus animé. Fanfares, chansons, piécettes de théâtre, concours divers, tout retenait les passants. Au centre de la place, de l’artisanat d’art, bois, cuir, laine, brosses, bougies, billes, du vin chaud dans des pots bleu-marine aux dessins colorés, on avait envie de tout acheter. La nuit tombée, des lumières bleues et mauves éclairaient les deux cathédrales. Christine avait été éblouie. Ambiance romantique, à rêver. Envie de monter sur le dôme français pour admirer le panorama. Deux-cent-cinquante-quatre marches couleur brique pour monter dans la tour jusqu’à la balustrade. Elle avait été seule sur l’étroit balcon qui entourait la coupole illuminée. S’appuyant à la balustrade en fer, regardant en bas le grand sapin décoré au milieu du marché, les petits personnages se promenant dans les ruelles comme sur une scène de marionnettiste. Haut dans le ciel, la lune ronde et brillante était montée au-dessus du dôme bleu et planait sur le paysage comme un éclairage de théâtre.

Elle se souvient, elle rêve, secoue la tête. La ville ne ressemble plus à ces souvenirs. Peu d’animation dans les rues froides, les gens se faufilent, masqués de blanc ou de bleu, ne s’arrêtent pas, aucun rassemblement de groupes discourant joyeusement. Les musées fermés, les cinémas clos, plus de restaurants ouverts aux effluves tentants, écoliers, étudiants rentrés à la maison, peu de voitures dans les rues, les gens se confinent, ça s’appelle lock-down, on ferme, on enferme. Elle avait essayé d’appeler des amies d’enfance pour provoquer une rencontre, toutes se sont défilées, peur du virus, peur de la contagion. Et sa mère, toujours à l’hôpital. Christine avait fini par se faire tester pour pouvoir lui rendre visite. Avec toutes les précautions exigées par le personnel médical. Elle ne s’était pas révoltée. Chez elle, c’était pareil. Masque, gel, lavage des mains à tout instant. Des gens hyper-prudents. Des gens insouciants. Des gens déprimés. Des gens rebelles. Elle se demande ce qu’elle fait ici. Elle doit rentrer. Elle va rentrer. Sa mère est bien soignée. Elle a ses amies, ses aides, ses soutiens. Elle n’a pas besoin de sa fille. Et Christine doit reprendre son travail bientôt.

Le billet de retour est acheté, elle repart en train, les avions se font rares. Les adieux sont faits. Larmoyants, comme toujours. Elle a honte, mais elle languit de partir. Reprendre sa vie. Retrouver sa solitude, la maîtrise de ses journées, et son rythme de travail et de loisirs, même si, pour l’instant, tout est plus restreint, coincé, ordonné. Elle part. Ce sera long. Le train la berce, l’endort, le paysage défile. Après la frontière, elle se prépare pour le changement à Strasbourg. Choc épouvantable, cri perçant des freins, grincement des roues, elle est secouée, des gens tombent de leurs sièges. Remue-ménage, inquiétude, personne n’est réellement blessé, mais tout le monde est angoissé. On ne sait rien. La communication est défaillante, en tout cas, cela ne semble pas la priorité du moment. Elle descend les marches au milieu de la foule qui se rend sur le quai, prudemment, et cherche un contrôleur. Enfin le renseignement arrive. Accident grave. Grave comment ? Petit à petit, on apprend. Un désespéré s’est jeté sous le train, ne s’est pas raté. Malheur ! Comment peut-on ? Quelle horreur ! Les gens discutent, compatissent. Et puis… quand est-ce qu’on repart ? La correspondance est assurée ? La vie reprend le dessus, ils veulent arriver chez eux. Le plus vite possible. Christine aussi. Elle est touchée, émue. Mais son changement à Strasbourg est compromis. Pas de chance. Il y aura du retard. Trois heures, quatre heures, on ne sait pas encore. Arrêt à Strasbourg. On s’occupera de vous. Hôtel. Train de correspondance le lendemain. Elle est fatiguée, lasse, sans énergie. Elle ramasse ses bagages, ne pleure pas encore. Ce sera pour ce soir, sous l’édredon. Elle sera à Montpellier demain soir. Secouée par tous les aléas de ce voyage. Lézardée, profondément atteinte par l’accident, mais aussi par tous les incidents, ambiances bizarres, émotions retenues. Par cet éternel pas de chance. Elle n’a plus envie de bouger, elle qui rêvait de voyages… Elle s’est calmée. Elle se reposera. On ne parlera plus de voyages avant longtemps.

Autrice : Monika Espinasse (février 2021)

Visages, par Monika Espinasse

Le week-end dernier, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

© Louis Monier, Patrick Modiano, 1998, in Ecrivains de Paul Eluard
à Marguerite Duras, ed. Eyrolles.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Il avait un âge certain. C’est ce qu’on dit pour un vieil homme qui a déjà vécu longtemps. Ce n’est plus un certain âge, la vieillesse accuse, trahit, affiche les joies, les chagrins, les erreurs de toute une vie passée. Il avait pourtant encore une peau de bébé quand on l’embrassait, il était tout doux, avait abandonné la moustache de ses trente ans, joues lisses et bien rasées. Le crâne aussi était dégarni depuis longtemps, il n’y avait plus qu’une couronne de cheveux autour de sa tête, un fin duvet blanc qu’il laissait pousser et qui habillait son visage de douceur. De petits yeux enfoncés, mais alertes, aux cils rares, d’un bleu délavé glissant vers un gris de brume. Lunettes fines cerclées d’acier qui donnaient parfois un regard pointu. Une bouche fine, en mouvement, il parlait bien, beaucoup, volontiers, il savait dire les choses, affirmer ce qui étaient pour lui des évidences. Le sourire était timide, tout en retenue pour ne pas dévoiler les trous dans sa dentition, les incisives manquaient depuis quelques années, les soins dentaires n’avaient pas été une préoccupation majeure, il laissait faire. Oreilles bien ourlées, bien formées, mais qui, depuis le temps, avaient besoin d’un appareil pour remplir leur fonction. Peu de rides, on aurait dit que malgré son grand âge, il n’avait guère changé. Les photos d’autrefois montrent un trentenaire glabre, ou parfois orné d’une petite moustache blonde, une calvitie précoce, des lunettes à l’ancienne, massives, un peu sévères, des yeux qui pétillent, des lèvres fines souriantes, en mouvement. Et en regardant des photos d’il y a vingt ans où il sourit au monde, il s’exclame : « Mon Dieu, j’avais déjà la même tête à cette époque ? »

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Le temps qui passe creuse la terre, érode la montagne, ébouriffe les forêts. Les arbres sur la crête, noirs, ronds ou élancés, seront les boucles désordonnées, chevelure d’ogre, de monstre ou de dieu tonitruant de l’Olympe. La terre grise est sillonnée de rides, des sentes bordées de genêt et de bruyère, poils gris et couleur aux joues. Un pic, une falaise, s’érige au milieu du paysage visage sauvage, éminence grise et rouge dans ce flanc de montagne descendant régulièrement vers un val profond. Ouverture effrayante, déchirure que bordent des lèvres de murets et de clôtures. Trou édenté, sans langue, sans palais, sans fond, rien d’autres que des pierres sculptées par le vent, dents volumineuses, massives, protectrices, dangereuses. Des arbustes tout autour, haies, alignements, pins noirs rampant sous le pic planté au milieu du paysage. Un visage brut, irrégulier, sillonné, fendu, blessé. Blessant celui qui regarde. Même les nuages qui s’amoncellent dans le ciel, font grise mine. Et pourtant, ce matin-là, j’ai découvert les lacs sous la crête, au-dessus de la falaise centrale, deux petits lacs de montagne, clairs, purs, vert émeraude, des sourcils de bruyère, améthyste, et des coquelicots grenat au bord du val noir. Je me souviens que ce jour-là, j’ai aimé le visage de cette montagne solide rayonnante de couleur sous le soleil, aimable, souriante.

Et si maintenant cette image s’estompait, laissant s’évanouir la noirceur de l’ogre, si ce même paysage devenait joyeux avec ses boucles noires, ces joues rouges, son nez droit, sa bouche mangée de barbe soyeuse et ses yeux lumineux, s’il devenait pâtre grec ou gitan fougueux, je reviendrais écrire une autre histoire…

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

On se voit moins depuis quelque temps. Elle est partie faire sa vie et c’est bien. Mais elle me manque…un tourbillon, une tornade, toujours en mouvement. On n’est pas dans les embrassades, mais j’aimais te caresser avec les yeux. Tes cheveux lisses coiffés en madone comme tant de jeunes filles d’aujourd’hui, à les confondre au premier abord… la couleur blonde de bébé changée en châtain foncé avec le temps… je sens l’odeur de ton shampoing, odeur à donner le tournis, tant tu aimes changer de parfum, coco, pêche, vanille… non, pas vanille, c’est trop mou, trop sucré, ce n’est pas toi… parfois tu relèves tes cheveux en chignon et j’aime cette torsade plantée haut sur la tête… ta mère faisait de même autrefois avec ses cheveux noirs… il met en valeur les courbes de ta tête, cet arrondi vers la nuque, ton cou gracile qui accompagne tes mouvements, tes paroles… car tu parles, beaucoup, volubile, rapide, il faut que je m’accroche pour te suivre, mais j’aime t’écouter, entendre ta voix claire, voir apparaître le sourire qui illumine ton visage et ma journée, ta bouche aux lèvres pleines qui remuent sans cesse, cette bouche joliment ourlée, sans artifices encore, j’aime qu’elle parle, j’aime que tu racontes… tes grands yeux aux paillettes dorées, tu les aimerais bleus, mais ce vert te va si bien, ce n’est pas commun, pas mièvre, un peu chat sauvage, avec des cils noirs, là, tu aides un peu, tu épaissis avec du maquillage, de longs cils courbés, des sourcils bien dessinés en arc régulier qui surmontent les yeux et soulignent ton regard… froncés, circonflexes, en broussailles quand tu es en colère… tes yeux rient, interrogent, pleurent parfois de rage ou de chagrin… il m’arrive d’avoir un pincement au cœur… on ne peut pas aider, juste être là… et ta peau douce, bronzée, avec un reste d’acné qui t’énerve, ça ne partira donc jamais, j’aimerais te consoler, mais ça ne sert à rien, mieux vaut t’aguerrir, et puis tu es si indépendante, un peu sauvage même parfois, ça me fait mal, mais c’est mieux pour toi, pour ce que tu seras, ce que tu feras plus tard… des liens, mais pas des attaches, je n’aimerais pas t’entraver, toi qui vas de l’avant, qui marches d’un pas sûr, dansant, j’attrape tes doigts fins de musicienne, pianiste au gré du temps… tu m’étonneras toujours… ces mains agiles qui ne sont plus accaparées par ton téléphone, cet écran  qui ne te quittait jamais il y a encore peu… Tes mains, tes yeux, tes pensées, tournées vers l’avant, loin de moi. C’est douloureux et c’est bien. Je sais que tu me reviendras de temps en temps, le lien est noué, le lien perdurera.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification, et à partir de la photo de Patrick Modiano, par Louis Monier,, au début de cette publication.)

Profil de bel homme, je vous imagine grand, élancé. Vos cheveux mi-longs coiffés en arrière découvrent un haut front de penseur. Des yeux profonds, enfoncés, regard songeur, un peu sévère peut-être, ou perdu vers l’intérieur. Sourcils légèrement broussailleux. Nez droit bien présent pointant dans le paysage. Visage glabre, menton volontaire, lèvres serrées. Simplicité de la tenue, chemise à carreaux et veste sombre.

Ce qui me frappe dans votre portrait, c’est votre oreille. Une oreille, puisque l’autre est invisible. Puisque vous vous présentez en profil. Mais cette oreille est très présente, le haut légèrement caché par une partie de votre chevelure lissée, peignée soigneusement vers l’arrière, vers la nuque, une oreille éclairée par la lumière, soleil ou flash, bien mise en évidence. Oreille bien ourlée, au pavillon dessiné, bien ouvert. Un outil majeur pour votre travail d’écrivain, pour saisir les voix qui vous parlent, les voix qui vous disent leur histoire, qui vous accompagnent, vous échappent, vous reviennent, insistent, vous aident à créer. A écrire. J’ai lu nombre de vos récits, j’ai aimé déambuler avec vous dans la ville, écouter les bruits, entendre vos voix. Suivre les mêmes chemins, les méandres de vos pensées sous le front ample, démesuré. Parler avec vous de vos voix, vos projets, vos rêves. Mais parler vous semble difficile, les lèvres minces, collées, ne se desserrent pas facilement. Les mots que vous alignez avec votre plume, se bloquent dans votre gorge, votre poitrine, votre tête. Vous avez tant à dire et vous achoppez dès qu’on vous interroge. Phrases avortées, voix qui s’éteint, qui laisse parler des mains impuissantes de transmettre ce que vous savez si bien exprimer avec votre écriture. J’ai souffert pour vous, la bienveillance des interviewers vous a sauvé. Vous avez réussi à faire vivre vos voix. Et ces voix restent un présent pour nous qui sommes vos lecteurs.

Monika Espinasse

Ecrire en novembre, par Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Errance

Il franchit le seuil, ferme la porte et s’en va. Il descend vers le village, dans l’ombre de la vallée, longeant la route abandonnée. C’est calme. Plus que calme. C’est désert. Personne dans les rues, personne sur la place. Des silhouettes à travers des vitres, vite cachées par des rideaux. Devant le bar, les tables et les chaises sont alignées, attendant les clients. Un chien traverse la place, craintif, la queue entre les jambes. Un chat noir grimpe sur l’arbre en face de l’église fermée. Le marcheur prend le sentier qui monte vers le plateau, vers le soleil. Cailloux, buissons épineux, plumets d’herbe sèche. Silence. Sur la montée, son pas devient pesant, Une pie s’envole en jacassant. Pas d’autres bruits. Juste la terre ocre, ferme, qui fait résonner ses pas, son souffle qui s’accélère dans l’effort. Forêt de châtaigniers, puis de pins. Lacet après lacet, il gagne le plateau. La lumière. L’espace. Pas une âme en vue. La steppe, les herbes qui ondulent sous le vent. Au loin, un hameau. Il continue son chemin tout droit, à travers les prés, sautant les clôtures, évitant un troupeau de moutons sans chien, sans berger. Avance à pas de géant. Se repose au pied d’habitations abandonnées. Tire de son sac quelques fruits secs à grignoter. Il reste un peu d’eau dans sa bouteille, mais il faudrait trouver une source ou une maison accueillante. Il suit toujours le chemin qui descend vers un village. Là aussi, les portes et les volets sont fermés, pas de café, pas de pain, le village semble inhabité.  Mais la fontaine coule. Il se sauve, reprend le sentier qui remonte sur une montagne couverte de forêts, épicéas, hêtres, sapins, bouleaux. Des odeurs de sapins de Noël et de terre humide. Des traces de cerfs, de lapins, des pépiements d’oiseaux. Au sommet, une vue fantastique. Des chaînes de collines et d’arêtes, des vallées encaissées, des pentes violettes de bruyère. A l’horizon, le ciel bleu tombe dans la mer blanche de soleil. La mer. Il ira vers la mer. Liberté, espace. Le sentier redescend vers l’obscurité. Il se sent seul. C’est bien ce qu’il désirait. Mais cette solitude ressemble à un brouillard. Dense. A couper au couteau. A traverser en aveugle. Il aime mieux les hauteurs. Il remonte vers les crêtes qui défilent. En contrebas, la rivière qui enroule ses lacets dans des gorges sauvages. La rivière qui part vers la mer en accueillant sources et torrents. La rivière qui scintille sous le soleil.

Le chemin sent bon la garrigue, les odeurs acres de thym et de genièvre, de buissons de lavande et de romarin. Il grignote quelques brins d’herbes, il a faim. Au loin, en bordure du chemin une ferme. Il approche, appelle, se penche pour frapper à la porte qui s’ouvre brusquement encadrant une silhouette. Un fusil pointé sur lui. Cheveux gris, châle de lainage sur une blouse grise, la femme le regarde sévèrement. Qu’est-ce qu’il veut ? d’où il vient ? Méfiante, solitaire. Il bafouille, surpris, effrayé, il s’attendait à un refus, peut-être, mais pas à cette manière forte sur un sentier de randonneur. Finalement, elle l’invite à entrer, vous avez faim, ça se voit, je peux vous faire une omelette, j’ai les œufs de mes poules, un peu de pain, ça ira ? Faut pas faire attention au fusil, ici on est loin de tout, il faut être prêt ! Il mange en silence, sauce les œufs avec le reste de pain. Il apprécie. Pour la nuit, il y a un coin chaud près des moutons, si ça vous dit ? Il incline la tête, fait signe que oui, ça lui dit. Demain matin, si vous partez tôt, vous n’avez qu’à tirer le portail…. 

Il se lève avec les moutons, prend son sac, ferme le portail avec soin. Elle est devant la porte à l’attendre, un petit café avant de prendre la route ? Il se remet dans le chemin, reconnaissant. Bientôt, ses pas légers s’enfilent, réguliers, comme on enfile des perles sur un collier, un pas devant l’autre, un pas après l’autre, le corps s’est mis en automatique, l’esprit vagabonde. Il est parti pour se vider la tête, pour laver le cerveau, rien de son ancienne vie, tirer un trait, avoir des yeux neufs, trouver un sens… Une camionnette passe, le boulanger porte le pain à la ferme, une fois par semaine, elle le lui a dit, il pense à son air sévère et à sa générosité naturelle, une lumière dans son périple solitaire. La route descend vers l’abbaye et le cloître paisible qu’il avait envie de voir, pèlerin plus que touriste, mais il appréhende l’affluence. Le bourg est en contrebas, coule entre les falaises comme un serpent, comme une rivière, il avance avec prudence, ici aussi, tout semble fermé, les maisons, les magasins, pas de café, pas de pain, pas de cartes postales ni de souvenirs, pas de bruit, c’est lugubre, menaçant, le cloître est vide, comme abandonné, ni paix ni sérénité, il est inquiet, ne comprend pas, le monde ne semble pas tourner rond. La beauté de l’église romane ne le réconforte pas, il fuit, s’engage vers le Sud, par le pont du diable, par les vignes et les oliviers, il descend dans la plaine des vignerons, il marche, il fatigue, il se désole, la nature est pourtant accueillante, soignée, les raisins gonflent, les olives mûrissent, mais rien ne trahit une présence humaine. Tout est comme paralysé. Sauf lui qui marche. Marche encore. Marche jusqu’au point d’horizon, là où le ciel rejoint la mer, jusqu’au port, voir les bateaux balancer sur les vagues. Les bateaux.  Monter sur l’un d’eux. Traverser la grande étendue pour la rive d’en face. Toujours le Sud. Mais les bateaux aussi sont immobiles, ils épousent les vagues, mais ils n’avancent pas… Alors il repart, plus loin, plus bas, vivant de cueillette dans les vignes, dans les jardins, dans la nature sauvage, pas après pas, village après village, saute une frontière, le pays est large, la terre est grande, il a encore des sentiers à parcourir, cherchant à comprendre cette paralysie, cette disparition, ce grand vide… et pourquoi lui, pourquoi cette fermière, pourquoi les animaux… il est en colère, il est en détresse, ce n’est pas cette solitude-là qu’il désirait, cette condamnation d’un monde auquel il est lié malgré ses déceptions et sa révolte. Il traîne son désespoir jusqu’au prochain sommet, un promontoire couronné d’une petite chapelle, se pose sous la croix, sort l’harmonica de sa poche, cet harmonica qui l’accompagne partout, qui le réconforte dans sa tristesse. Le caresse, souffle et en tire une mélodie lancinante pour réveiller ce grand vide, pour anéantir ce néant.

Auteur : Monika Espinasse

Ce texte répondait à l’une des suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Monika Espinasse

Un ciel de plomb

La photo en noir et blanc est de taille moyenne, une moitié de page A5, sans cadre, partagée en deux à l’horizontale par la rencontre d’un ciel opaque et lourd et de la mer étale. Un soupçon de colline accompagne la ligne d’horizon. L’ensemble est grisâtre, sans force. Dans le coin gauche inférieur, un bateau se découpe très nettement. Une grande coque de noix soutenue par des bordures ou traverses horizontales épousant la courbe du bateau. Au fond du bateau, des caisses ou paniers carrés sont empilés, une douzaine peut-être, au premier abord. Une silhouette massive surplombe le tout, cheveux long ruisselants, manteau épais, deux jambes de pantalon qui émergent parmi les caisses et se cachent ensuite sous l’ourlet du manteau. La silhouette noire, peu identifiable, tient une perche en diagonale, à droite au bout un plateau ou une rame plongent dans l’eau, l’autre bout pointe à gauche vers le ciel. Les vaguelettes sont peu prononcées, dans le sillage du bateau une épaisse traînée d’ombre trace une verticale jusqu’au bord inférieur de la photo. L’ensemble donne l’impression d’être figé et plombé.

Photo : Die grosse Reise, ©Quint Buchholz

Le bonheur…

Young Reader, ©Chris Ware

Me perdre dans un livre. Ne plus voir autour, ne plus sentir la présence des autres, ignorer tous les repères sauf les lettres noires sur la page blanche, les mots, les phrases, les lignes, les histoires, les personnages. Une plongée dans une autre vie, passionnante, plus intéressante que le présent qui m’environne. Assise, à genoux, couchée dans le lit ou à plat ventre sur le tapis, rien ne peut plus me toucher, me déranger, me détourner. Les yeux courent de ligne en ligne, les mains tiennent le livre et tournent les pages, le reste du corps n’existe plus. Immobile. Quand je lis, j’oublie de courir, de sauter, j’oublie de manger, j’oublie l’école et le temps qui passe. Je n’entends pas ma mère qui appelle, mon frère qui m’asticote, la sonnette qui annonce une visite. Un mot après l’autre, une existence se déroule, m’englobe, je suis elle, lui, je vis avec eux jusqu’à la fin du livre. Happée, engloutie, ensorcelée. Un monde s’est ouvert, la tête chauffe, le cœur déborde, je lis, j’apprends, je ressens, je voyage, je suis ailleurs jusqu’à la fin de l’histoire.

Le grand voyage

©Jean-Michel Fauquet

Lili s’était immergée dans son livre et l’avait lu avec tant d’intérêt et de passion qu’elle avait perdu tout contact avec la réalité. Elle avait l’impression de s’être endormie sur son histoire et dans un rêve étrange, elle était partie en voyage sur une pile de livres, des livres volants, avec des ailes comme des anges qui la transportaient dans l’air comme les tapis volants des mille et une nuits. Elle se perdit dans un ciel gris rempli de nuages bizarres, en montagnes, en moutons, en traînées, en tours menaçants qui se couraient après, se cognaient, se lançaient vers elle comme des ballons sautillants. Elle aurait dû avoir peur, mais non, ça l’amusait pendant un long moment. Traverser cette voûte grise, glisser sur un toboggan, balancer sur une escarpolette, monter, descendre, tourbillonner dans l’espace. Elle aurait dû avoir froid, très froid, dans ce ciel hostile et mouvementé, mais elle ne sentait rien. Par contre, c’était tout drôle, elle pouvait s’observer d’en haut, spectatrice de son voyage, de ses mouvements, de ses tournoiements. Puis elle perdit connaissance.

A son réveil, ça flottait, glissait, balançait sous elle, autour d’elle, elle eut un haut le cœur sévère, c’était le noir et c’était l’odeur, une odeur de poisson qui l’écœurait, une odeur de sel, d’iode, de mer agitée, de bois mouillé, elle se boucha le nez, ouvrit les yeux, mais elle était toujours dans le noir, enfermée dans une caisse en bois, parmi d’autres caisses en bois qui s’entrechoquaient. Elle se tourna, se tortilla, essaya de sortir, ne trouva pas d’ouverture, pas tout de suite, tâtonna, décrocha un truc en fer, une serrure en métal lisse, réussit à renverser le couvercle, clac, et sortit prudemment la tête. Elle se trouvait sur un petit bateau bas en bois rempli de caisses pleines de poissons. Elle se secoua, tremblant de froid, de dégoût et de peur et découvrit avec effroi qu’elle naviguait en pleine mer, sur une coque que conduisait une silhouette noire, on aurait dit un géant, lourd et massif, aux cheveux grouillant comme des serpents jusqu’au milieu du dos et des mains épaisses qui serraient une longue canne ou rame ou perche plongeant dans les vagues. Un géant planté tout seul sur un petit bateau qui n’avançait guère, gouvernant, pilotant ou simplement flottant sur cette étendue d’eau immense. Lili se sentit bizarre et révisa à toute vitesse dans sa tête toutes les histoires de géants qu’elle avait pu lire… aucune ne parlait d’un géant marin, à part l’histoire de Neptune avec son trident, mais ici, le géant n’avait qu’une perche longue et fine, à se demander à quoi ça pouvait servir puis que le bateau n’avançait pas. Est-ce qu’il était condamné à voguer à perpétuité sur la mer comme dans les légendes ? Et elle, qu’est-ce qu’elle faisait dans cette histoire de marin ? Il fallait en sortir aussi vite que possible !

« Et Monsieur, on ne peut pas aller plus vite, regardez au loin, la terre s’étale devant nous, elle nous attend ! »

Elle l’apostropha malgré sa peur, parlant avec politesse et amabilité. Mais lui resta immobile comme une statue, comme un sourd, comme un fantôme noir. Elle chercha une issue, elle n’allait pas voguer là jusqu’à l’éternité. Nager vers la terre ? Trop loin, trop froid, trop mouillé surtout ! Voler ? Il lui manquait un moyen, plus d’ailes, plus de tapis volant ! Elle se sentit très seule. Abandonnée. Elle ferma les yeux, réfléchissant, retenant les larmes qui montaient avec son désespoir. Reste positive, concentre-toi, trouve un moyen…

Une vive lumière transperça ses paupières, le ciel s’était éclairci, les nuages s’étaient écartés et à travers ce grand espace de lumière, une ombre avança à grande vitesse. Elle écarquilla les yeux, angoissée et en même temps curieuse de voir cette boule noire, non, plutôt une ellipse, un ballon ovale, d’une taille impressionnante, environné de cordes qui semblaient s’attacher au ciel et d’autres qui pendaient vers la mer. Ce n’était pas une montgolfière, pas assez rond, et la nacelle manquait, ce n’était pas un avion, rien à voir, elle avait déjà voyagé en avion, elle aurait compris tout de suite, alors elle pensa à ce qu’on appelait un Ovni, mais il n’y avait pas de bruit de moteur, l’engin avait l’air mou, plus ou moins gonflé, les cordes qui pendouillaient lui rappelaient vaguement les attaches d’un ballon gonflable, mais sans gondole, ni nacelle, je ne suis qu’une petite fille, je ne peux pas tout savoir, mais j’aimerais bien qu’on m’enlève de ce maudit bateau, ne jure pas, Lili, pas de gros mot, elle se gourmande, mais elle aimerait bien avoir quelqu’un qui s’occupe d’elle et qui la sorte de là….

« Hé, Lili, regarde-moi ! Viens ! Monte ! »

C’était son ami Tom Pouce qui la héla, se penchant par une ouverture du ballon, par une petite fente qui semblait être une fenêtre. Une toute petite fenêtre, comme son ami était petit, petit, mais intelligent et débrouillard. Elle était heureuse de le voir, il allait l’aider, elle en était sûre. Il lui disait de monter, mais monter où ? Une des cordes qui pendaient du ciel, tomba dans le bateau et s’y enroula. Accroche-toi ? Elle ne comprenait pas bien, mais attrapa la corde qui monta aussitôt vers le ciel, vers Tom Pouce qui se dandinait dans le ballon bizarre, comme sur une balançoire. En bougeant, il fit avancer l’engin qui s’envola tout droit vers la bande de terre toute mince au fond de l’horizon.

« Tu viens avec moi dans le pays où on rit tout le temps ? »

« Un pays où on lit tout le temps ? » Cela lui semblait tentant, mais impossible, il fallait bien manger et boire, au moins…

« Mais non, un pays pour rire, être joyeux, sans soucis ! »

Lili réfléchit, être joyeux, cela lui plaisait, mais tout le temps ?… il y avait bien d’autres choses à faire dans la vie…

« Je préfère que tu me ramènes à la maison ! »

Elle avait soudain la nostalgie de sa chambre, de ses livres, de maman, papa et de grand-mère. Dans son impatience, elle se pencha par la petite fenêtre qui n’était finalement pas si petite que ça, qui s’élargissait, s’allongeait, grandissait à toute vitesse. Lili perdit l’équilibre, voulut s’accrocher à Tom Pouce tout petit, trop petit pour la retenir, passa par l’ouverture et tomba tête la première dans l’espace. L’air et le vent la portèrent un instant, puis elle ne sentit plus rien… Elle réfléchit, crut entendre la voix de sa mère : « Lili, viens manger, il y a des spaghettis ! » Son ventre gargouilla et elle s’aperçut qu’elle était couchée sur le tapis de sa chambre et qu’elle avait très faim. Sa tête était lourde, posée sur les pages ouvertes de son livre. Ses yeux étaient encore collés et ensablés, mais ses oreilles fonctionnaient, elle avait bien entendu sa maman appeler de la cuisine.
« Oui, maman, j’arrive ! »

Monika Espinasse

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Danse avec la mer, Monika Espinasse

Photo : M. Espinasse – Emil Nolde, La mer.

J’aime la mer. La mer de Nolde, la mer de Richter, la mer de Trénet, la mer de Debussy. La mer dessinée, peinte, chantée, dansée. Et la mer que j’attends tous les ans, c’est la mer Méditerranée. Ressourcement, renaissance. Une respiration dans ma vie de montagne que je n’ai pas vraiment choisie. Une belle montagne, sauvage et accueillante. Mais moi, j’aime la mer. En Italie, en Sardaigne, en Corse, en Languedoc. Et quand je suis devant la mer, je fonds. Je l’accepte avec le vent, la pluie, mais je la préfère avec le soleil du Midi.

Aujourd’hui, elle bouge, cette mer, tourmentée par le vent du nord, rafraîchie par les courants froids. Les vagues caracolent, se déroulent, moutonnent en approchant du rivage. Sombre ligne d’horizon piquée de mâts de bateaux lointains, ciel bleu roi miroitant en stries ondulantes dans une eau turquoise. Sur la plage de sable grège se meurent les dernières vaguelettes d’un vert glauque. J’y vais. J’avance lentement dans l’eau qui me vient à peine jusqu’au genou. Plus loin, plus profond. La mer monte, les vagues se jettent sur moi, m’éclaboussent. Les sentiments cèdent aux sensations, choc, froid, recul, puis l’eau m’environne, l’eau salée, âpre, quand je plonge enfin. Elle se faufile entre mes doigts, elle satine mes mains d’une douceur inattendue. Les pieds sont ancrés dans le sable, les chevilles sont glacées, l’eau se réchauffe lentement autour de moi. Les vagues se font impérieuses, me renversent, je les reprends dans mes bras, j’y vais à califourchon, à plat ventre, je saute, je plonge, chaud, froid, le vent souffle autour de moi, l’eau devient tiède, familière, accueillante. Les crêtes argentées m’assaillent, m’avalent, me font rejaillir au creux du vallon ondoyant, j’expire, mes mains battent l’eau, cherchent l’équilibre, j’émerge et je succombe aux prochaines vagues. C’est un jeu entre les éléments et moi, rien qu’un jeu, je souffle, j’explose de joie, de rire, de reconnaissance, c’est moi qui mène le jeu, qui danse avec la mer, qui flotte sur l’eau puissante, qui me laisse porter. Jusqu’à la rive. Jusqu’à la plage ensoleillée.

Le vent est tombé, le ciel est bleu, la plage s’anime. Deux par deux, chaises-longues et parasols s’alignent au bord de l’eau, des corps nus et bronzés sont allongés dans le sable blond sur des serviettes turquoise, fraise écrasée, orange éclatant, sous un parasol vert pomme Granny Smith… de loin, je ne vois que les taches de couleur…. une grosse bouée d’enfant et un mini-bikini se répondent en  rose fluo. Sur le mur de rochers, un pêcheur pose sa ligne. Le calme règne. Je suis sortie de la mer. Je m’étends sur le sable chaud. Je ferme les yeux. Le soleil a percé les nuages et chauffe mon visage. Le clapotis des vagues m’endort.

C’est le dernier jour des vacances.

Texte et photo : Monika Espinasse

Ce texte a été écrit par Monika Espinasse, l’une des premières participantes aux Ateliers du déluge, pour le Club de Mediapart cet été 2020, et publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage

Jardin chagrin, Monika Espinasse

Photo : Marlen Sauvage

Rose rouge sur terre noire, chemin de pavés, envahi d’herbes hautes, hirsutes, lierres accrochés, agrippés aux murets de pierre, épines acérées, beauté à défendre, rose à couper, herbe à tondre, lierre à tirer, le soleil pèse, épaules lourdes, la main griffe, le poignet serre, l’épine pique, sueur, chaleur, le soleil brûle, incandescent, ardent, rouge feu, le fauteuil invite au farniente, l’ombre devient refuge pour le repos, mais l’herbe attend la tonte, bruit, poussière, contrainte, devoir dans le soleil aveuglant, promesse de travail bien fait, devoir accompli, odeur de foin, de terre, de peine, de sueur, gouttes sous le soleil, sous les nuages, orage, bruissement de feuilles, éclat d’éclair, grondement de tonnerre, fraîcheur inattendue, trêve, la nature respire, la rose boit, la rose plie, la rose se penche sur l’herbe coupée, écrasée, l’herbe s’amasse par terre, en tas, en monticules, à ramasser d’urgence avant la pluie, le vent fouette le dos courbé, fourbu, les branches dansent autour de la tête du jardinier, du chapeau du jardinier, du fauteuil mouillé du jardinier, et le jardinier parle à la rose qui résiste, hautaine, dominant le paysage.

La rose et le jardinier

La rose rouge d’orgueil s’élance au-dessus de l’herbe, des feuilles, des épines, loin dans le ciel. Se dresse. Attend avec impatience le jardinier qui monte à pas lents par le chemin en pierres.
« Jardinier, je suis épuisée, le soleil est trop fort, mes pétales desséchés vont tomber… »
« Rose, ma rose, je te ferai de l’ombre. Veux-tu que je plante un parasol pour te protéger du soleil brûlant ? »
« Oh oui, jardinier ! Et je voudrais un peu de fraîcheur au pied, je suis assoiffée… »
« Ma rose, la source est tarie par cette chaleur, mais je vois les nuages monter dans le ciel, l’orage gronde à l’horizon, tu auras l’eau avant la nuit ! »
« Jardinier, j’espère que tu as raison, je me sais défaillir. Et regarde, jardinier, les herbes qui m’enserrent, qui me pompent le peu d’eau qui me reste, qui occupent cette terre, ma terre à moi, arrache ces herbes, enlève-les, pourque je retrouve ma place … »
« Je t’écoute, ma rose, mais je crois que tu exagères un peu ! Si tu veux, les arracherai après la pluie, ce sera plus facile et je ne blesserai pas tes racines. »
« Ne m’oublie pas, jardinier, et arrache aussi ce lierre qui s’accroche à ma tige, sans égard pour mes épines, il est vraiment trop envahissant, arrache-le, jardinier ! »
« Vite fait, bien fait, le lierre est arraché, mais tu deviens agaçante avec toutes tes demandes, on dirait que tu es bien malheureuse. »
« Mais jardinier, une rose aussi a ses soucis, j’aime qu’on prenne soin de moi. Regarde encore, il y a un puceron qui monte vers mes pétales, il va les grignoter, j’ai peur, jardinier ! »
« Que tu es bête, ma rose, ce n’est pas un puceron, c’est une coccinelle, rouge comme toi, la bête à bon Dieu, qui te préserve justement des pucerons. Dis-lui merci au lieu de râler ! »
« Oh, jardinier, il y a le vent qui se lève, fort, très fort, ma tige ploie, elle va casser ! »
« Mais non, ma rose, tu es vraiment trop inquiète, ta tige tiendra, la terre te nourrira, tes épines te défendront, elles ont même égratigné ma main, regarde, le sang a coulé, le sang rouge comme ta fleur. Toi, tu n’as pas de souci à te faire, reine des jardins. »
Après ces belles paroles, la rose rouge de plaisir se sent flattée, considérée. Se détend et rêve. Ne se méfie pas de son ami jardinier qui, d’un coup de ciseaux habile, cueille la fleur épanouie pour l’offrir à sa bien-aimée. 

Monika Espinasse

Sonorités

Il fallait choisir des mots qui se terminaient par « ise »…

Voici le texte de Monika Espinasse

La marquise Artemise

Travaille dans le showbiz.

Elle est exquise, mais c’est la crise,

Elle craint qu’on la squeeze…

Elle a la hantise de rester assise.

Alors elle s’est permis de faire la bise

Aux gens qui réalisent et qui organisent

Tout ce show-biz.

Etait-ce une bêtise ?

Ou la cerise …

Sur le gâteau ?

Une situation imaginaire

Il s’agissait ici d’écrire sur une situation imaginaire, jamais vécue de près ou de loin, d’en éprouver les sensations. De donner au lecteur l’impression d’avancer dans l’histoire en même temps que le narrateur.

Voici le texte de Monika :
Des applaudissements montent vers la scène, derrière le rideau où je me tiens en attente d’un signal. Mon cœur bat la chamade. Le rideau rouge s’écarte sur la salle bondée, remplie de spectateurs qui sont venus me voir, m’écouter… Plus près, devant moi, dans la fosse d’orchestre, les musiciens m’adressent des signes d’encouragement et leur chef, en face de moi, me sourit. J’ai participé à tant de concours, je connais le trac qu’il faut surmonter, les mains qui transpirent et qu’il faut sécher, calmer, amener à maîtriser le clavier du piano… Mais là, c’est mon premier concert, la consécration. Mes mains tremblent, les yeux clignent et picotent, le cerveau est embrumé. Un instant, j’ai perdu le sens des réalités. Je m’appuie contre le mur tout proche, froid, qui me rend la raison. J’avance, en simulant l’aisance, j’avance encore, je m’arrête à hauteur du piano à queue, magnifique instrument noir au son délicat, le couvercle soulevé comme une gueule grande ouverte pour mieux m’avaler… Je m’incline, je salue, je deviens calme, je suis fier d’être là sur scène. Je m’assieds lentement sur le siège devant le clavier. D’un geste, je remonte légèrement les plis de mon pantalon, les manchettes de ma chemise… et je lève les mains… Sur un signe du chef d’orchestre, j’attaque les premières notes, je sens les touches, je sens la musique qui arrive dans ma tête, dans mes doigts, mes mains travaillent toutes seules en gestes automatiques. J’ai appris par cœur, j’ai acquis les réflexes, sans trop y penser. Il y a bien cette jeune fille, à côté de moi, qui tourne les pages de la partition, mais je n’en ai pas besoin, je sens à peine sa présence. Je suis lancé, je suis dans les notes, dans la musique. Je suis la musique. Le trac s’est complètement évanoui, je ne pense plus au public, à tous ces gens dans la salle, je les entraîne avec moi. Les musiciens sont à l’unisson, les notes déferlent, la technique est devenue miracle, tant nous sommes unis. La fin approche, le piano chante, mes mains se délient encore et encore. Je suis heureux. Le dernier accord, la finale de l’orchestre…

Silence. Un silence plein, rempli de sons et de souvenirs. Un silence de bonheur.

Monika Espinasse

Dialogues de sourds

Jouer avec l’air du temps et traquer l’absurde dans un langage poussé dans ses retranchements, c’était ce qu’il y avait derrière cette proposition. Comme souvenirs personnels, le TGIF (thanks God it’s Friday) entendu tous les vendredis alors que je travaillais dans une boîte américaine… et tous ces acronymes ou sigles auxquels nous sommes confrontés et qui nous laissent désemparés face à certains « jargonneurs ». A partir d’une liste d’acronymes, on pouvait élaborer un dialogue, dialogue de sourds ? J’avais convoqué Jean Tardieu et Un mot pour un autredans un autre genre…

Voici le texte de Monika Espinasse

– Ouh ! là là, il faut que je voie l’ATSEM, ça ne va plus…
– Atchoum, quésaco ?
– Non, l’ATSEM à l’école, on devait partir ensemble à une réunion à la MJC, mais elle a confondu avec le FJT et on s’est loupées. Avec ça, j’ai des VIP de Paris qui viennent visiter le VVF demain, en TGV, mais après, ils ne veulent pas prendre le TER. Trop fiers.
– T’avais qu’à leur louer une BMW, ils auraient été contents !
– Trop cher, la DRH et la DF n’auraient pas été ok.
– Alors tu fais quoi ? Tu peux pas aller les chercher en VTT tout de même !
– Ils m’ont envoyé un SMS, ils voient avec une ALV à Montpellier. Là-bas, ils doivent rencontrer des gens de l’AFPA, du CCI et du CRT. La boîte veut développer des actions régionales, mais on a discuté au CE, et la CGT et FO ne sont pas d’accord. Cela a encore fait un clash avec la CFDT et le DG. Bon, il faut que j’y aille, en plus, j’attends le plombier pour la VMC qui ne marche plus dans quelques appartements, et j’ai un WC qui est bouché… Demain, il faut que ce soit nickel.
– Alors ciao, bye ! Je t’enverrai un mail pour les prochaines réunions avec les JDF, et puis la liste des films de cineco.
– Super ! A toute !

Et celui de Chrystel C.

« Elise, treize ans, discute avec son père, médecin et chef de service de chirurgie urologique au CHU du coin.
⁃ Alors ma chérie, ta journée s’est bien passée ?
⁃ Ca va. J’ai eu un 9 en SVT et un 11 en EPS mais ça, c’est parce que j’ai dû accompagner Margot chez l’AS (elle ne voulait pas y aller seule) et du coup, j’ai zappé un morceau de l’exam. Bon, et puis, j’aime pas trop le sport alors je m’inscrirai pas à l’AS du collège cette année.
⁃ Ah non Elise ! Je ne suis pas OK. L’ORL a dit que c’était bon pour tes oreilles de faire du sport. De plus, j’ai parlé aujourd’hui avec ton oncle des USA, tu sais, celui qui a fait HEC pour s’orienter ensuite vers l’ENA, j’ai discuté avec lui sur Skype et il propose de te recevoir chez lui aux prochaines vacances, à condition que tu aies une bonne condition physique. Il compte te faire faire du VTT, du quad et de l’ULM dès ton arrivée en TGV.
⁃ Papa, je comprends rien à ce que tu racontes… on peut pas aller aux USA en TGV… T’as dû abuser du LSD au travail aujourd’hui parce que tu dis n’importe quoi. Je vais envoyer un SMS à ma cousine de L.A. et elle m’en dira plus.
⁃ Excuse-moi mais j’ai eu une dure journée. J’ai dû opérer en urgence un jeune patient de 25 ans. Après lui avoir fit un IRM et un ECBU, on a pu constater les dégâts d’une MST sur sa prostate. En salle de réa, il allait très mal. L’interne a quitté le CHU dans la matinée pour une réunion de haute importance au CNRS. Aussi, j’ai dû tout gérer tout seul.
⁃ T’en fais pas papa, demain soir, j’ai une répèt’ à la MJC pour le spectacle de samedi prochain au TMT. Tu n’auras pas besoin de venir me chercher au collège. Je prendrai le TER et l’AVS viendra me chercher à la gare SNCF pour m’y emmener.
T’auras qu’à dire à mon oncle, quand tu l’auras sur la webcam, que je viendrai bien chez lui s’il m’achète l’Ipod 4 qu’il m’a promis pour mon anniversaire. Tu sais, celui qui fait à la fois portable, radio FM, GPS, lecteur CD et DVD, clé USB et MP10 ?…. »