Visages, par Monique Fraissinet

© Edouard Boubat 1989

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)  

Je me souviens de sa bouche. C’est ce qui m’avait attiré chez lui, et d’aussi loin que je me souvienne je ne crois pas avoir attaché autant d’importance aux lèvres d’un garçon. Les siennes avaient un goût boisé. Rien d’autre que ses lèvres. C’est d’elles que j’allais apprendre à me nourrir de la beauté de la forêt. Pourtant ce matin là , dès le réveil  alors que nous étions allongés sur le sol, l’ombre des multitudes d’arbres au feuillage dense flottait dans ses grands yeux clairs, même les nuages n’attiraient pas son attention. L’odeur de la moisissure de l’humus, celle âcre des fougères entraient dans ses narines qui s’emplissaient du nectar de la terre et il tenait à me le faire remarquer. Il m’apprenait la nature tout simplement. 

Au-delà de la beauté du paysage, et depuis le soir, je n’avais d’yeux que pour lui, je me rassasiais des moindres détails de son visage. Ses sourcils étaient aussi denses et aussi doux que la mousse verte qui s’étendait souplement sous notre couchette. Sa peau était aussi lisse, aussi fraîche, que celle des cèpes ambrés que nous avions cueillis. 

Si maintenant, je le voulais, je n’avais qu’à suivre cet homme des bois, j’étais prête à arpenter toutes les pinèdes, à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrochaient aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe. Je le laisserai marcher devant, je ne me lasserai pas de regarder son cou, sa nuque, ses cheveux noirs hirsutes. 

J’ai trop longtemps gardé une méconnaissance de l’osmose qui peut exister entre la nature et l’homme. Au lieu des rêves, je m’emplis de ce bonheur de l’avoir lui et moi à ses côtés, je serai le fruit qu’il aura fait naître de ses bourgeons de savoirs. Peu importe les écarts ou les refus qu’il existe entre nous, je n’aurai aucun mal à m’adapter. Même lorsque son crâne sera chauve, même quand ses yeux n’y verront plus beaucoup, nos pas s’accorderont pour traverser ensemble toutes les forêts, toutes les pinèdes,  à connaître tous les champignons, à cueillir les lichens vert-de-gris qui s’accrocheront encore et toujours aux troncs et aux branches, je ne me soucierais pas du temps qui passe, ses racines seront les miennes.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens

Peau épaisse, ratatinée, plissée ou tendue, cicatrices ; à gauche, la lèvre supérieure figée à tout jamais, relevée jusqu’à la base du nez laissant voir des dents chevalines.

Au-dessus de ses yeux vairon, à droite, un accent circonflexe, broussailleux, couleur charbon, à gauche une légère courbe, même broussaille couleur charbon ; géométrie variable, déséquilibre clownesque.

Distorsion de couleurs sur le côté droit dessinant un rond blanc parfait au milieu d’une barbe de sept jours noire drue et fournie ;  le yin et le yang non souhaité.

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant

Les rares fois, le soir, où il se penchait sur  moi pour me témoigner un peu d’affection, je redoutais le contact râpeux de sa peau, les os de sa mâchoire inférieure formaient des angles qui cognaient contre ma joue, ses lèvres minces jusqu’à parfois devenir inexistantes tant sa bouche se contractait,  me faisaient redouter le moment du coucher. Je ne pourrais pas dire s’il fermait les yeux pour savourer un éventuel plaisir d’être près de mon visage ou si au contraire c’était pour lui une contrainte ou un rituel. Ce visage n’avait pas la douceur que j’en attendais. Le matin d’après le jour de cette non caresse, la lueur du jour  étant entrée dans la chambre, je percevais un visage différent. Durant la nuit sa barbe avait pris une coloration différente de celle du soir, assombrissant son teint, ses lèvres ne s’étaient pas desserrées malgré le repos de la nuit. Je ne me suis jamais posé de questions sur son âge, pour moi il était vieux. Ce n’est que quelques décennies plus tard que j’ai compris qu’il avait été jeune, quand, après un été particulièrement chaud qui avait brûlé sa peau claire, j’ai remarqué  que quelques sillons fendaient ses joues, d’abord à partir de la commissure de ses lèvres, puis plus près de ses tempes. Son front avait peu changé, traversé de part en part par trois rides qu’il entretenait en soulevant régulièrement ses sourcils peu épais comme pour ouvrir plus amplement ses yeux ou marquer sa désapprobation. Son caractère se lisait sur son visage. Ses yeux clairs ajoutaient de la froideur à son regard qu’il maintenait toujours à distance de celle ou celui qui était face à lui. J’avais  noté qu’il n’avait jamais de cernes ni de poches sous les yeux. Ses cheveux fins, toujours coupés très courts et peignés vers l’arrière ne blanchirent jamais contrairement à sa barbe qu’il négligeait de raser en avançant dans les années. Comme il souriait peu je ne saurais dire s’il avait eu auparavant de belles dents. Les années faisaient leur travail, ternissant sa peau. Ses oreilles pour lesquelles je n’avais jamais vraiment rien remarqué sauf qu’elles étaient écartées de son visage sans être en feuilles de chou, avaient changé, en tout cas elles étaient différentes et ça j’en étais certaine sans savoir dire quels détails m’avaient frappé mais c’était une réalité. Ses joues se creusaient, seul son nez n’a jamais changé sauf qu’il supportait maintenant des lunettes cerclées de métal blanc.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes

Chargé de la surveillance dans le grand hall du palais de justice, chaque jour, chaque jour et encore depuis la nuit des temps, ils sont là ; les visages pâles de ceux que la peur paralyse ;  les visages rouges ou violacés de ceux qui ont souffert de l’errance et du froid de la rue ; les visages émaciés, grêlés ; les visages dissimulés pour passer incognito ; les visages blasés des habitués ; les visages faussement décontractés dont le cœur est prêt à lâcher ; les visages luisants de sueur parce que la peur au ventre ; les visages qui scrutent ; les visages des honteux qui baissent les yeux ; les visages de colère, de vengeance, de rancœur ; le reflet sociétal dans quelques mètres carrés, des hommes et des femmes qui, a un moment ont franchi leurs limites, des limites.

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas) 

Je peux dire que jusqu’à mes dix ans je n’ai vu que toi, tu étais l’unique homme qui partageait ma vie, du matin au soir tu m’apparaissais lisse, lisse en toutes circonstances, tu n’effaçais jamais le rictus qui faisait froncer tes sourcils séparés par trois rides profondes, marquées jusqu’à la mort, je me disais que tu étais né avec, quand je dis lisse, il ne faut pas se méprendre, je veux dire par là que ce qui m’agaçait en te regardant c’est que tout était réglé avec des habitudes inébranlables,  dans tes gestes, le port de tête, ton regard froid, certainement à cause de la couleur de tes yeux, de l’autorité que tu incarnais, ta bouche ne s’ouvrait que pour jeter des froids, tes lèvres que je n’ai jamais vues tant elles étaient inexistantes, je ne les ai jamais senties sur mes joues, par contre, ce sont tes phalanges que je redoutais,  pour des revers, tu avais de trop grandes mains… les quelques rares fois où j’ai caressé tes mains, c’était pour suivre avec mes petits doigts tes veines gonflées et bleues que je faisais rouler, que je suivais avec précision comme de petits chemins, je les comparais avec celles de l’autre main, le claquement de ta langue sur ton palais signifiait que mon jeu devait cesser, j’avais tout saisi, j’aurais aimer jouer à la coiffeuse avec toi, coiffer tes cheveux fins peu épais, changer ta coiffure, mais non, impossible, je le redis tu étais lisse, résolument réfractaire à tout changement, ta barbe tu l’effaçais trois fois pas semaine, pas plus pas moins, je le sais parce que de ma chambre j’entendais le bruit du rasoir électrique, tu baissais la tête seulement pour lire le journal, une main sur la tempe gauche, la main droite tournant les pages, tes paupières cachaient tes yeux, le silence, toujours le silence, pas de commentaires. La peau lisse de ton visage je ne l’ai caressée que bien trop tard, mais c’était trop tard.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Edouard Boubat – Café La Tartine, rue de Rivoli Paris 1989, au début de cette publication).

La vitre du bar derrière laquelle vous vous êtes installée est partiellement couverte de buée dans l’angle supérieur droit. Vous ne tenez pas à être cachée, vous voulez voir. A l’extérieur des badauds passent devant la terrasse du café, vous observez, vous vous laissez aller, le menton soutenu par votre main. Vous vivez dans l’espoir de pouvoir écrire sans être dérangée, ce lieu vous paraît idéal. Écrire pour parler des visages, des autres, écrire pour parler de la ville. Vous êtes dans la réflexion, dans l’observation, vous vous laissez entraîner dans des pensées qui suggéreront l’écriture à venir. Vous étiez entrée transie de froid et maintenant c’est une douce chaleur qui remonte vers votre visage, devant vous votre carnet de notes est fermé. Vous ne savez pas encore ce qui va vous accrocher, le mouvement,  les bruits, les couleurs, vous vous laissez emporter dans la quête d’une situation qui vous fera basculer vers les premiers mots. Vous ne bougez pas, vos pupilles noires sont fixes. Vous savourez ces instants propices, quelquefois douloureux qui vous maintiennent dans l’instant présent. Votre monologue intérieur vous a-t-il fait basculer vers d’autres centres d’intérêts ? Votre respiration est calme, votre bouche fermée. Etes-vous là, déjà partie ou perdue ailleurs ? Un bruit de pas et instinctivement vous tournez votre regard vers la droite. Votre main n’a toujours pas bougé. Vous êtes tout simplement bien. Vous vous nourrissez de ce bien-être, vous oubliez que vous étiez venue là pour écrire. Un barman s’approche, vous commandez un café noir. Votre main droite déplace votre carnet de notes toujours et encore fermé.

Auteure : Monique Fraissinet

La dédicace, Monique Fraissinet

En préambule à ce texte que m’envoie Monique, je voudrais dire ma joie de voir publié son livre sur les écoles primaires de Lozère. Monique y a travaillé plusieurs années, elle l’a poursuivi avec ténacité et finalement terminé depuis que les ateliers d’écriture – dont elle était une participante assidue – ont cessé avec le deuxième confinement. Ce qui me conforte dans l’idée que l’atelier n’est qu’un lieu de passage, un endroit depuis lequel on donne un grand coup de pied dans ses peurs pour oser écrire par soi-même. MS

©Monique Fraissinet

Elle marche à contre-sens des badauds, avec à la main, un panier d’osier d’où débordent de grandes et fraîches feuilles vertes de blettes qu’elle vient sans doute d’acheter au marché. Elle jette un coup d’œil vers moi, avance la tête vers ceux qui sont devant la table de dédicace, lance une affirmation, quelques mots à qui les entendra « on en parle dans tout Florac ». L. qui passe par là, prend les mots au vol, me regarde et lance à son tour « ça ferait un titre de livre !», je cueille ce que je viens d’entendre, j’ouvre le cahier rouge posé sur la table et note pour ne pas l’oublier, il sonne bigrement bien. On en parle dans tout Florac ! Les rumeurs courent, se faufilent, s’accrochent, se déforment, se reforment, s’effilochent, se taisent, repartent à la moindre étincelle, au moindre son des voix qui les propagent. Il y celles qui courent vite, celles qui font qu’on prend le temps de s’arrêter pour s’aviser et savoir si la rumeur est bien la vérité. Celle-ci en est une qui me va droit au cœur. L. m’a servi ce titre sur un plateau. Son sourire complice, ses yeux rieurs, le son agréable de sa voix, et je nous revois devant nos propositions d’écriture, la tête en l’air, la tête entre les mains, des bruits de pages, des cliquetis de stylos comme pour amorcer l’inspiration, des soupirs, des silences ou pas. S. se lance, elle n’est jamais à court d’idées. M. les épaules couvertes de multiples couches de vêtements dans des tons allant du rose pâle au violet plus soutenu – elle a toujours froid –  réfléchit d’abord,  construit dans sa tête. A. se déplace, va se mettre dans un fauteuil sous la véranda. Dans la cuisine, C. a préparé des « tartes à tout ». D’autres moins enthousiastes à écrire – mais ça va venir en mangeant – se laissent aller à la gourmandise. Puis chacune s’assied, se jette sur le clavier ou le stylo, les minutes se pressent, la sonnerie de Skype retentit, c’est déjà l’heure, par écran interposé nous allons lire notre production. Qui veut lire ? A. commence toujours ses propos par un soupir prolongé qui laisserait entendre qu’elle n’a pas su faire alors que ses textes sont toujours excellents. Chacune se lance, écoute les retours de M. Trois heures quasiment se sont écoulées, entretemps la nuit est tombée, les voitures quittent le parking. 

Aujourd’hui, je suis sur la place du marché pour trois heures de dédicace. La pile de livres prévue est épuisée, heureusement j’en ai laissé quelques-uns dans ma voiture pour reconstituer le stock. Il est midi, seuls deux volumes sont sur la table.

Monique Fraissinet

En attendant le pire…

Photo : Marlen Sauvage

« Ces nuages ont l’air mauvais, rangés et déterminés ainsi qu’une armée de métier. D’ailleurs le temps vient de changer brusquement comme si l’hiver s’impatientait, s’annonçant de très mauvaise humeur et bousculant l’automne de bourrasques menaçantes pour lui prendre sa place au plus vite, choisissant un des derniers jours de novembre pour vider bruyamment les arbres en moins d’une heure de leurs feuilles recroquevillées à l’état de souvenirs. Climatiquement parlant, on est en droit de s’attendre au pire ». (Je m’en vais – Jean Echenoz – chap. 34 – Les Editions de Minuit – 1999) 

Une proposition de Monique Fraissinet

Cueillette, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

C’était, si je me souviens bien, à la fin d’un mois de juin, depuis au moins trente ans se sont écoulés, il faisait beau, le ciel était bleu, la température comme on l’aime au sortir du printemps, un été qui s’annonce en quelque sorte. En face de la maison, une petite colline boisée arborant une grande croix en son sommet minéral. Une saison de champignons comme on n’a pas eu depuis quelques années. Rien ne peut retenir Gaby, pas même la pêche, pas même les amis du bar-restaurant du Roc, pas même ses pinceaux et ses toiles, pas même ses chiens à promener. Cet ami de longue date m’invite à le suivre pour une cueillette comme je n’en ai jamais vu. Quatre paniers ne seront pas de trop, le couteau adéquat que doit avoir tout bon chercheur, c’est toute une Science. Je ne peux que lui faire confiance, Gaby est l’Homme des bois, un baroudeur des forêts, des rivières et des ruisseaux, surtout quand les grenouilles coassent même si c’est interdit. Vous avez compris rien n’arrête Gaby quand il est dans la nature de SA haute-Lozère. On prend la voiture pour aller un peu plus loin parce que par ici c’est beaucoup cherché, on poussera jusqu’au sectionnal. Invitée pour un week-end chez Gaby et Céline, je n’étais pas vraiment chaussée pour arpenter les bois mais qu’importe, j’ai le pied montagnard.

Nous roulons sur une dizaine de kilomètres, je ne vois aucune habitation dans le coin, seulement des bois de résineux et des troupeaux de vaches dans les prés. Nous prenons un chemin de terre qui s’enfonce loin dans la forêt sombre à cause de la hauteur des arbres qui empêchent les rayons de soleil de pénétrer. A part les gardes de l’Office National des Forêts, je me demande qui peut venir par là.« Là, c’est bon ! » dit Gaby, « on va se garer et on fera le bois en contre-bas, si je me souviens bien il y a une sapinette par là-bas ». Chacun un panier, on remontera les vider quand ils seront pleins. L’espoir que met Gaby dans sa future récolte ne m’étonne pas, il sait tout. La voiture ne gêne pas, on ferme à clef et nous voilà partis. « C’est ce bois que tu appelles le sectionnal ? Oui, je t’expliquerai plus tard, là, j’ai des droits. Tu passes à droite, je passe à gauche, on va pas se suivre sinon ça sert à rien ». L’odeur de  bois moisi, le tapis d’épines au sol, le vent qui se faufile dans les branches, des chants d’oiseaux, des branches tombées au sol qui gênent le passage, la lumière éteinte de cette forêt, chercher des champignons, ici ? Je le surveille du coin de l’œil, l’air de rien, parce qu’il faut qu’il ait eu mille raisons pour nous amener ici. J’aime bien les raisons que se donne Gaby pour me faire plaisir. Mais rien sur le sol pas la moindre tête de cèpe, des petites têtes noires comme il les appelle. Je ne dois pas les voir sans doute. Je tente de déceler le bruit des pas de Gaby mais le terrain est si insonorisé par les aiguilles de pins au sol que je n’entends rien. Je suis plus préoccupée par la recherche de sa silhouette que par la cueillette qui devait se solder par des kilos de champignons. Si au moins il avait mis une veste claire ou un bonnet rouge, si au moins il se manifestait par des cris de joie d’avoir – déjà – presque- rempli son panier, mais rien. Nous deux, perdus dans la forêt lointaine où on entend le chant du hibou, coucou ! Je l’appelle ! Ohé ! Gaby ! t’es où ? Pas de réponse. 

Moi qui me dis être une fille de la campagne, là, je ne suis pas tranquille, parce que je ne connais pas l’endroit, parce que je ne sais rien de ce qui entoure ce bois, parce que je n’ai aucun sens de l’orientation, parce que c’est sombre. C’est d’ailleurs comme ça quand je suis sur la route, dans un carrefour, aller à droite ou à gauche, forcément à force d’hésiter je ne prends pas le bon chemin. Je n’aurais pas pu lui refuser, j’aime trop être en sa compagnie silencieuse, mais en sa compagnie quand même. Il est leste le bougre, ça je le sais, il aura bien marché, lui à gauche, moi à droite. D’accord, mais où est sa gauche et moi ma droite ? Cet arbre là, il me semble que je suis déjà passée par là. Ils vont pas me faire le coup des carrefours. Ohé ! Gaby ! J’aurais dû prendre une montre (on n’avait pas encore les téléphones portables). Quand il aura le panier plein, il va bien remonter. Sur l’instant je le maudis mon ami, je n’ai plus envie de chercher, et puis le temps passe, ça doit bien faire une bonne vingtaine de minutes que nous sommes là, enfin que je suis là, seule, et que l’égoïste homme des bois qui-sait-tout-de-la-forêt-et-des-coins-à-champignons n’est plus dans ma ligne de mire pas plus qu’à portée de voix. C’est franchement pas drôle, en même temps je ne lui en veux pas, c’est Gaby, c’est un homme gentil, il est capable de me faire une farce, lui peut-être me voit mais ne dit rien. Je m’adosse au tronc d’un sapin, roi-des-forêts, tu parles, tous les mêmes troncs qui m’embrouillent, au moins chez nous, les châtaigniers laissent passer la lumière. Pas de panique. Gaby va s’inquiéter de ne plus me voir, lui seul sait si ce bois est grand, vers où aller pour retourner à la voiture. C’est pas le soleil qui va le guider ici, il faut qu’il ait une boussole dans la tête. Ohé Gaby ! Ohé Gaby ! 

Céline doit s’inquiéter, elle ne sait pas où nous sommes allés puisqu’au dernier moment Gaby a changé de direction, elle doit avoir l’habitude, peut-être qu’elle pense que nous nous sommes arrêtés au PMU – Gaby joue au tiercé – il gagne de temps en temps. J’ai les pieds mouillés, je commence à avoir froid, il ne doit pas être bien loin. Je veux rentrer. Quand je ne maîtrise plus la situation, mon cerveau devient un sens giratoire que je prends à défaut de tout autre. « Ah ! Tu es là ! J’ai fait un petit tour par là, y’en a qui sont déjà venus et qui ont tout raflé ! » Je fais celle qui… tant je suis ravie de le revoir. Mes battements de cœur accélérés par l’agacement que je me suis moi-même causé passent à un rythme quasi normal. Je n’aime pas contrarier Gaby, j’ai bien compris qu’il faut lui laisser croire qu’il gère parfaitement tout bien. Nous rebroussons chemin, en fait, je ne sais pas si nous rebroussons chemin où si nous prenons un autre chemin pour rejoindre la voiture ? L’essentiel est que nous puissions rentrer. La tête qu’il a fait quand il a mis la main dans la poche de sa veste, puis dans l’autre poche, puis dans le pantalon, puis il tâte son corps à travers les vêtements pour trouver le trousseau de clefs, comme fait la police quand elle veut savoir si vous êtes armé. Rien ! 

Pas du tout démonté le garçon. Nous étions face à face, moi avec des points d’interrogation dans les yeux, lui avec la certitude qu’il allait trouver la solution. « On va à la route, on arrêtera une voiture, j’irai chercher le double à la maison ». Pour me donner du courage j’avais envie de le prendre par la main quand il a pris mon panier de sa main libre. « C’est tout ce que tu as trouvé ? ».  Nous avons éclaté de rire. Il a posé les paniers vides sur la capot de la voiture. L’air tiède des débuts d’été n’avait pas atteint les sommets de la haute-Lozère. Ici tous connaissent Gaby. C’est un voisin du village qui nous a embarqués alors que nous avions déjà fait un bon kilomètre à pied sur la départementale. Gaby n’a pas donné les raisons de notre errement sur cette route. Ils se sont mis à parler comme s’ils venaient de se quitter.

Céline nous a vus débarquer sans panier, sans champignons, sans voiture. Je lui ai souri, je frottais mes doigts frigorifiés en joignant mes mains en même temps que je haussais les épaules pour marquer la cocasserie de la situation. « Je vais préparer quelques champignons qui sont au congélateur, il faut que Monique les goûte ! ». 

Gaby est allé ouvrir à ses chiens pour les faire courir un peu.

Monique Fraissinet

Ce texte est issu de la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Woodstock 1969-2019, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

En ce matin neigeux du quatre janvier de la nouvelle année, envie de traîner, pas d’énergie, un café peut-être, non pas envie non plus. J’ouvre la boîte « Images », je fais défiler et  tombe sur des photos  prises en mai 2019 à Woodstock. Où sont-ils les hippies, de ce jour du 15 août 1969, qui par milliers arpentaient les rues de cette petite ville si tranquille et qui restera célèbre dans les annales de la musique et d’une nouvelle manière de vivre. Joe Cocker, Santana (que je ne me lasse pas d’écouter), Richie Havens, et tous ceux qui ont fait exploser leur réputation sur la scène devant 450 000 personnes ? Je voulais absolument voir Woodstock, j’avais en tête et en images le Woodstock qui a marqué mon esprit à un moment de ma vie où je me cherchais entre jupe longue et chemise fleurie, amourette débutante, envie de vivre libre et rejet de tout conformisme. Peace and Love.

Il faisait chaud et beau, je n’ai trouvé qu’une place presque vide. Des boutiques d’artistes décalés y ont trouvé place, il faut bien essayer de vivre de son travail, des magasins de fringues « Vintage Clothing », made in China, Asia et autres Indonésie, des guitares, batteries, mais pas d’accordéon, des bijouteries artisanales, des restaurants, des Coffee Shop, des Bed & Breakfast et autres qui ont pu et su tirer profit de cette ambiance dont leurs clients sont nostalgiques.

Photo : Monique Fraissinet

Il faut bien satisfaire une clientèle vieillissante qui se souvient de ses jeunes années, qui porte sur ses frêles épaules et ses corps déformés, une garde-robe vintage, achetée hors de prix dans les boutiques « bo-bo » branchées des capitales du monde, et qui cherche ici  celle qui lui laissera un souvenir de plus, et lui, qui traîne ses santiag éculés en raison de son âge qui ne lui permet plus de soulever correctement ses pieds. 
Des motards, tout de noir vêtus, sauf le bandana de couleur et cheveux au vent, font pétarader leur Harley Davidson.

La boutique « Dog Woodstock » sur la place, attire une clientèle féminine qui susurre à son chien qu’il sera-beau-dans-ce-beau-manteau-qu’il-n’aura-pas-froid-cet-hiver-et-puis-ces-chaussures-qu’elles-sont-amusantes, tandis qu’il renifle, museau au sol, les effluves de ses congénères, tire sur la laisse jusqu’à ce que Madame le prenne dans les bras pour aller choisir, pourquoi pas les nouvelles bottines à brides ou le nouveau manteau imperméable et chaud, rose à fleurs pour Toutoune et beige uni pour Toutou, une garde-robe sexuée. Pourquoi pas une nouvelle laisse avec des incrustations de pierres, pourquoi pas une gamelle où il est écrit « Hungry », au cas où sa maîtresse aurait oublié de le servir à temps ? Heureusement que le ridicule ne tue pas !

Auteure : Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet

Carnet d’un jour, Monique Fraissinet

Photo : Marlen Sauvage

Il est dix huit heures trente. Silence. Pas de tentative de connexion. L’écran est vierge.

C’est comme une lettre de rupture à laquelle elle ne s’attend pas, elle y a bien pensé de temps en temps que ça ne pourrait pas durer comme ça en raison de l’éloignement, en raison de cette saleté de virus qui fait qu’on ne peut plus s’embrasser, plus se toucher, plus lire sur les lèvres, plus se retrouver autour de la même table et au bout du compte ne plus être autorisé à respirer le même air.

Ne plus écrire côte à côte, face à face. Dangereux. Toucher le même livre, les mêmes pages. Dangereux. S’asseoir côte à côte pour voir le même film. Dangereux. Se tenir par le bras. Dangereux. Ne plus toucher les poignées des portes alors que d’autres pourraient les avoir touchées. Dangereux. Le monde entier se dissimule la moitié du visage et l’autre moitié reste timidement en retrait. Le monde entier est masqué comme au carnaval mais il faudra bien un jour ou l’autre brûler Coronavirus qui ne mérite que le bûcher pour conjurer le mauvais sort et la terreur qu’il nous inflige depuis un an.

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Elle se dit que c’est comme dans un couple, chacun apporte sa part, si infime soit-elle, de petits bonheurs, de crises de fous rires, de larmes d’émoi, de partages de points de vue, de ratages, de succès, de satisfactions et d’insatisfactions, de petites tracasseries. 

C’est comme une lettre de rupture qu’elle a reçue aujourd’hui. Son cœur est triste, elle a du mal à se projeter, elle écrira ce qui lui fait mal, elle remplira des pages, se rappellera les consignes qu’elle a reçues, biffera des lignes puis elle les lira à haute voix, sans le masque puisqu’il n’y aura personne en face et sa voix se perdra, elle sera sans écho. L’écriture est contagieuse surtout elle n’imagine pas un vaccin pour s’en guérir, elle souhaite conserver le lien qui les unit, le lien qui a fait qu’elle a chopé un bon virus.

Même si elle a du mal en lisant et relisant la lettre, elle veut lire entre les lignes, veut y voir une petite flamme sur laquelle pourrait souffler une légère brise qui rallumera les braises.

Le soleil ne s’éteint pas même s’il est caché au plus profond des nuages. 

Quand le printemps prochain nous ouvrira ses portes (ça fait cliché je le sais, mais je l’écris quand même!!!), nous nous retrouverons au bord de l’eau, sur la crête d’une montagne, dans un chalet douillettement confortable, près d’un champ de lavande, dans une abbaye, dans un temple, et que sais-je encore,  nous rirons ensemble, nous lirons ensemble, nous écrirons ensemble. Il me tarde d’y être. 

Texte : Monique Fraissinet

La neige en décembre. Points de vue, Monique Fraissinet

Photo : Monique Fraissinet
  • de l’enfant :

 Ouah ! t’as vu la neige ce matin, c’est ouf tout ce qui est tombé ! on va pouvoir faire des bonhommes de neige, on pourra pas aller à l’école, le ramassage y va pas passer, le chemin n’est pas déneigé, ils sont où mes après-ski, dis ? Tu les a mis où, maman, mes après-ski ? Jonathan est impatient, il trépigne, s’il ne trouve pas ses après-ski il va sortir avec ses baskets, il enfile précipitamment sa doudoune bien chaude, son bonnet, les gants, il ne les trouve pas, et hop, il claque la porte en sortant.

Une première boule qu’il fait grossir en la roulant sur le sol laissant derrière elle la trace verte de la pelouse, les doigts s’engourdissent, peu importe, il veut le faire ce bonhomme de neige. Il porte une poignée de neige à la  bouche, goûter la neige, fade, aucun intérêt mais il a goûté.

Jonathan n’a plus assez de forces pour rouler le gros corps du bonhomme, il demande de l’aide. Sa mère rechigne à sortir. Il s’en doutait, les grandes personnes n’aiment pas la neige devant la maison, elles l’attendent, l’adorent et la vénèrent seulement sur les pistes de skis. Allez comprendre.

  • du journaliste du Journal régional de la mi-journée

Ce matin une quantité de neige est tombée sur le nord de la Lozère, vingt à quarante centimètres par endroits, (balayage de la caméra sur un paysage enneigé), la préfecture a annulé les transports scolaires, les routes secondaires sont difficilement praticables et quelques automobilistes se retrouvent dans le bas-côté, des dégâts matériels seulement (balayage de la caméra sur un véhicule en mauvaise posture dans un fossé), les services de l’autoroute ont été activés très tôt dans la matinée, les chasse-neige ont dégagé les voies dans les deux sens de la circulation, (rushes de la caméra sur l’autoroute, on distingue les phares brillants des véhicules dans le paysage de brouillard). Place au bulletin météo (en arrière-plan on aperçoit quelques chevaux qui se protègent sous les arbres, de la couleur au milieu d’un linceul blanc). Deux petites minutes se sont écoulées.

  • du journaliste du Journal météo du 13 heures

La France s’est réveillée sous la neige, des quantités importantes sont tombées sur les massifs atteignant jusqu’à 80 centimètres à 1800 m d’altitude. Une bande neigeuse traverse la France depuis les Pyrénées, passant par la Massif Central jusqu’aux Ardennes (rushes de la caméra sur quelques sommets. (A se demander si les vues datent du jour), quand l’invité du jour, un spécialiste de météo France déverse ses connaissances sur les tempêtes de neige comme s’il était étonné que la neige tombe en décembre.

Photo : Monique Fraissinet
  • de l’employé communal

Il n’a pas regardé les prévisions météo pour le lendemain, enfin c’est ce qu’il dit, il n’a pas pris son service à cinq heures du matin comme il est prévu en cas de chutes de neige, il avait bien pensé à préparer l’étrave pour le chasse-neige mais il ne l’avait pas placée sur le tracteur, d’ailleurs le chef n’en avait pas parlé, et puis il s’était servi du tracteur pour faucher  les bas-côté des chemins avec l’épareuse, il ne peut pas être partout. Le portable sonne, le maire au bout du fil, les gens se plaignent, ils veulent sortir. Pourquoi s’agacent-ils autant. C’est toujours comme ça, la neige a une influence sur les nerfs des gens et tout devient urgent, très urgent.

Il n’est pourtant que huit heures, et officiellement le jour se lève à huit heures onze.

  • du photographe

Les massifs du Jura sont enfin recouverts de neige en ce début de décembre, ce qui ravit Lionel, photographe animalier. Il attend ce moment précieux où les empreintes du lynx sont visibles sur le sol. Il part dès le lever du jour vers la piste forestière qu’il a suivie l’hiver dernier. Marcher dans le silence, en silence pour ne pas déranger le félin, le capturer dans l’objectif, et quand il le voit, allongé sur un tapis de feuilles mortes, sous une avancée de rochers lui servant d’abri, il a  plongé ses yeux dans les siens, des secondes inoubliables. Des photos en rafale, des zoom qui figent cet animal sur la carte mémoire de l’appareil de Lionel. 

Il a ouvert grand la gueule, un bâillement tranquille, il se lève, il est haut sur pattes, il me tourne le dos, il part. Sa démarche ondulante, son pelage roussâtre, tacheté de gris, les touffes de poils sombres allongeant ses oreilles, il marche délicatement sur le sol immaculé, ce qui ne facilite pas le travail de Lionel qui ne baisse pas les bras, espérant déceler de nouvelles empreintes si difficilement décelables. Une passion débordante pour Lionel qui occupe ses journées hivernales à identifier des traces quand la neige est le plus précieux des livres d’observation. 

  • des passereaux

Mésange à tête bleue, charbonnière, chardonneret, rouge-gorge, sittelle torche-pot à la poitrine rousse, aux ailes et dos bleu gris,  petit moineau commun et moineau friqué, tous patientent en voletant près de la mangeoire suspendue à la tonnelle, d’aucun ne voulant laisser sa place au voisin, chacun défendant son tour à petit coup de bec, chaque petit voleur de graines déguerpissant fissa  avec une graine dans le bec. Un petit coup d’aile jusque dans le prunier et la graine tenue habilement dans les doigts si fins du petit passereau est soigneusement décortiquée avant d’être avalée. Et le manège reprend, il ne s’arrêtera pas tant que la neige recouvrira le sol, tant ces petits corps frêles ont besoin de graisse pour survivre au froid. Ils laissent au sol leurs fragiles empreintes à trois doigts. 

Plus loin, dans le verger en contre-bas c’est le merle noir qui se délecte de la chair des pommes oubliées au sol. 

  • du futur père

Il avait neigé, beaucoup, du vent, des congères, un thermomètre à moins dix degrés quand la mère, un peu avant l’aube, a ressenti les premières douleurs. C’est leur premier enfant, il faut attendre quelques heures, des heures longues. En début d’après-midi, il est temps pour le futur père d’aller chercher la sage-femme. Il roule dans la neige gelée, le vent s’engouffre sous son pardessus trop peu protecteur dans ce froid glacial, il a la tête protégée par un passe-montagne, les flocons lui cinglent le visage, ses yeux souffrent, des larmes de froid coulent sur ses joues, ses moustaches blanchissent. Seules ses mains sont tenues au chaud dans des doubles gants.

Les pneus de la vieille moto Gnome et Rhône adhèrent mal au sol, cet engin n’est pas fait pour rouler sur la neige. Le futur père doit avancer coûte que coûte, il doit avertir la sage-femme, elle doit être là avant qu’il ne soit trop tard, lui, le futur père ne saurait pas, il ne faut pas que la panique le gagne, il doit faire preuve de beaucoup de prudence et en même temps, le temps presse. La neige tombe, tombe de plus en plus drue et le vent ne faiblit pas. Quarante minutes pour parcourir six  kilomètres. Après avoir mis le pied à terre de nombreuses fois pour ne pas laisser basculer la bécane au sol, il arrive au but, la sage-femme est chez elle, elle va prendre un taxi, pas d’inquiétude, tout va bien se passer. Elle rassure le futur père qui reprend le chemin en sens inverse.

Ingratitude de ce mois de décembre. Elle est née à seize heures. Il neigeait toujours.

  • de moi-même

Une clarté inhabituelle depuis la fenêtre de ma chambre, la neige est tombée cette nuit. J’ai doublement envie de rester bien au chaud sous la couette, de prendre un livre, de savourer ce temps sans me préoccuper d’un emploi du temps, d’ailleurs je n’ai pas d’emploi du temps aujourd’hui, c’est mieux comme ça, parce que la neige m’a longtemps stressée quand il fallait prendre la route. 

La tâche que j’accomplirai quand j’aurai décidé de sortir du lit sera d’allumer le feu, un bon feu de bois, m’allonger sur la canapé, la musique, un livre1, un livre qui parle du grand froid du canada, du Québec, d’un peuple bafoué, du passé et du présent, de luttes, de rêves brisés et de l’immensité de ce territoire. Un livre lu d’un trait en ce premier jour de neige. 

La neige a fondu, je ne suis pas sortie, j’ai pris un plaisir immense à m’entourer de tous ceux pour qui la neige n’a pas la même résonance et je vous ai écrit.

J’avais oublié. Nous sommes confinés.

Monique Fraissinet

Ecrire en novembre, par Monique Fraissinet

Fragments, selon Sophie Calle

Parce que ce matin je l’ai vue onduler sous l’eau, j’ai compté son temps d’apnée, huit secondes une seule fois elle est remontée à la surface avec un poisson dans sa gueule blanche.

Parce que j’ai décidé d’y aller à l’heure de l’ouverture,  je voulais être seule, d’autres aussi voulaient certainement être seuls, mention zéro,  ils étaient tous là en même temps que moi.

Parce que je crains les froids de l’hiver, que je suis fourmi plutôt que cigale, je me suis chauffée une première fois, le mur de bois est parfait, un si beau tableau.

Parce que sur la porte de la pharmacie une affiche nous invite vivement à nous faire vacciner contre la grippe, alors pourquoi ça,  un leurre, rien dans leurs frigos, attendre, attendre le vaccin ou la grippe, on verra bien.

Parce que la pelouse est fraîchement tondue, parce que le vent, parce que les feuilles mortes, tapis vert parsemé de jaune, de rouge, de brun et d’ocre.

Parce que je cherche, je recherche, je trouve ou pas, je persiste et sa vie se tisse, j’en remplis des pages.

Parce qu’on nous a dit de ne plus, de ne pas, alors je ne sais pas, je ne sais plus si l’espoir est au bout du tunnel, en tout cas je ne vois pas la lumière, pas encore.

Parce que l’écriture est si belle même s’il ne se passe rien, j’en lis les mille pages, la montagne est magique

Photo : Marlen Sauvage – Grattegals, Lozère, 2019.

L’errance

De la rue l’on entendait des bruits provenant de matériels que l’on traîne au sol, de portes que l’on claque, de cliquetis de courroies que l’on tend, de barres de fer qui s’entrechoquent, beaucoup d’agitation à l’intérieur. Je sursautai quand la porte s’ouvrit sur un faisceau de lumière violente, un homme me fit face, tirant une énorme caisse métallique noire, montée sur roulettes, je m’écartai de son chemin pour le laisser passer et si l’homme m’avait remarqué, il n’en montra rien.  L’homme ouvrit l’arrière du semi-remorque stationné à proximité, activa le monte-charge, y plaça la caisse qu’il fit rouler vers l’avant de la remorque. Un autre conduisait un petit engin à moteur sur lequel étaient disposés des caissons, des matériels techniques, des projecteurs, des cordes, des enceintes acoustiques. Deux autres hommes sortirent portant à chaque main une valise qu’ils déposèrent dans la cabine du camion. Il ne faisait pas de doute que ces hommes étaient des professionnels aguerris à  ce genre de déménagement. Ils portaient une tenue certainement imposée par la société qui les emploie, tous vêtus d’une combinaison noire avec des bandes réfléchissant la lumière, marquant leur torse et le bas de leurs pantalons, un bandana autour de la tête, des chaussures style rangers, des gants. La rue était peu passante à cette heure de la nuit malgré la tiédeur de la brise légère.

Tout semblait minuté, précis, ordonné, chacun à sa place, sans débordement aucun ni par la voix ni par le geste et c’est cela qui m’avait incité à sortir mon carnet pour croquer ce manège d’automates  bien rodé et bien huilé.

J’entendis claquer et verrouiller les portes arrière du semi, trois des hommes entrèrent dans la cabine du camion et prirent la route juste après avoir salué leur collègue d’une main levée.

Crick cessait par la force des choses de renifler du bout de la truffe les mystères des roues du semi et tirait sur la laisse quand le quatrième homme en noir vint vers moi tout en allumant une cigarette, posant sa main caressante sur la tête du chien qui semblait apprécier. Il me tendit le paquet, j’acceptais bien volontiers, puis se pencha sur la page de mon carnet.

– Je peux ? 

Je lui tendis le carnet.

– C’est réussi, bravo !  Vous faites des bandes dessinées ?

Il avait dit cela sur une intonation d’étonnement puis me demanda s’il pouvait jeter un œil sur les autres pages.

–  En quelque sorte oui,  je dessine ceux qui travaillent.

– C’est ça votre travail ?

– Si l’on peut dire, c’est un regard différent sur le monde du travail. L’idée m’est venue lorsque, sur mon lit d’hôpital j’ai lu les bandes dessinées d’Etienne Davodeau, entre autres celle intitulée Les ignorants.

L’homme en noir au bandana rouge était perplexe et ne semblait pas vouloir en rester là. A première vue, nous avions sensiblement le même âge et étions tous deux curieux de nos vies respectives. Il m’invita à prendre un verre dans son camion-couchette stationné sur le parking à quelques mètres. La présence de Crick ne le dérangeait nullement, le chien crée du lien. Je lui dis que je roulais ma bosse sans jamais avoir de but précis, que tout était hasard de rencontres, que j’appréciais particulièrement celle de ce moment et que demain serait un autre jour. Nous avons ri quand il m’a proposé de dormir chez lui pour cette nuit.

– C’est bien la première fois que je dormirai allongé sur un matelas de fortune en travers des sièges, à l’avant d’un camion. L’homme en noir s’est allongé sur son lit à l’arrière de la cabine, il a tiré les rideaux.

 Crick s’est enroulé sur le tapis de sol du passager.

– Allez mon gars ! Debout dans cinq heures ! Il va falloir avaler six cents kilomètres.

L’idée me séduisit,  je ne lui posai pas de question sur son lieu de destination pas plus qu’il ne me le donna. Le jour était déjà levé quand nous reprîmes la route. Les panneaux de direction de l’autoroute se succédaient, notre destination vers l’est se dessinait. Nous avons roulé le temps réglementaire imposé avant de nous arrêter sur une aire d’autoroute. Je lui offris un café-croissant que nous avons partagé sur une table à l’extérieur, histoire de prendre l’air.  Au bout de sa laisse, Crick se dégourdissait les pattes.

Une estafette marquée au logo d’une entreprise de peinture était garée sur le parking. Trois hommes tout de blanc vêtus, entreprenaient un chantier, montaient un échafaudage sur la façade nord du bâtiment de la  halte café-restaurant et en sécurisaient l’accès. 

L’homme en noir regardait sa montre, le temps de pause s’achevait, il fallait repartir. Je lui laissais comprendre que nos routes allaient se séparer là. Je le remerciais de nos échanges. Un autre travail allait naître, j’allais noircir les pages de mon carnet avec les hommes en blanc. 

Je n’avais plus d’horaires, les rencontres hasardeuses jalonnaient heureusement mes journées, mes soirées ou mes nuits. Mon compagnon de route à quatre pattes avait l’air d’apprécier le changement et la mobilité que je lui offrais, en même temps, j’exerçais un œil nouveau sur le monde du travail, celui qui peut rendre heureux vu de l’autre côté de la barrière.

Textes : Monique Fraissinet

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Monique Fraissinet

La douche

Une carte postale, un cliché en noir et blanc pris dans le sens de la hauteur, probablement dans une cour à l’extérieur. En arrière-plan, une prairie dans l’ombre. Le sol est en terre battue,  une grande bassine en zinc est placée derrière l’homme. Cet homme et une femme sont debout, l’un faisant face à l’autre, sans être toutefois très proches. Lui porte un béret, un short serré à la ceinture, une chemisette à carreaux, entrouverte au niveau du col, chemisette à manches courtes d’où sort un moignon de bras droit amputé au niveau du coude, des sandales nus-pieds. De sa main gauche il tient une lance à eau. 

La femme est nue, on la voit de trois quarts dos, elle lève les bras comme un totem, le soleil éclaire le côté gauche de son corps, mettant en lumière le profil du sein gauche ainsi que la fesse arrondie, charnue et saillante, la jambe gauche est très légèrement pliée, le pied relevé sur la pointe des orteils tandis que la jambe droite prend appui solidement sur le sol, ses cheveux sont noirs coupés au carré. Aucun de ces deux personnages n’est en mouvement. Le seul mouvement perceptible est celui de l’eau qui jaillit de la lance. Une douche en extérieur.

©Pierre Jamet – Dina nue arrosée, auberge de jeunesse de Villeneuve-sur-Auvers, 1937.

Note : le bras droit n’est pas amputé… il est dans l’ombre et s’appuie sur le mur du fond ! Marlen Sauvage

Le gant blanc et la couturière

La mariée avait ôté le gant blanc de sa main gauche. Je me suis avancée vers eux tenant dans mes mains tremblantes un écrin garni de soie blanche. Délicatement posés au centre de ce douillet petit coffret, un anneau recouvert de diamants qui scintillaient au gré de la lumière, à côté, un autre anneau en or blanc, des lettres gravées à l’intérieur que je ne peux déchiffrer. Moi aussi un jour j’en porterai un à ma main, il se porte à la main gauche, ça je l’ai bien remarqué, j’ai compris pourquoi elle avait retiré son gant. Lui a fait de même mais son gant était noir. Chacun a posé son gant sur la chaise placée derrière eux. 

Le marchand avait dit que je serai élégante dans la robe taillée dans ce beau tissu. Ma robe blanche toute faite de broderie anglaise, ma mère l’avait faite coudre par la couturière, on avait choisi un patron sur un catalogue qu’elle nous a montré. Moi, je ne comprenais pas bien le dessin, et comment ce dessin pourrait devenir une jolie robe coupée dans un grand et long morceau de tissu. De toute façon que cela me plaise ou pas j’étais bien obligée d’écouter maman. La couturière habitait une drôle de petite et vieille maison, dans une rue toute sombre. Cette dame portait un ruban de velours noir serré autour de son cou avec un pendentif représentant une tête de femme. Je n’ai pas trouvé cela joli. Il faut être vieille pour porter un tel bijou. Comme quand maman fait de la couture, elle avait un mètre à ruban  autour de son cou,  le mètre à ruban ne cachait pas le bijou. Elle a pris un cahier, elle m’a demandé mon prénom,  puis elle l’a écrit sur la page blanche du cahier. Elle a noté mon tour de taille, même qu’elle a dit pas épaisse la fille, ça aussi je le sais puisque quand on me donne le papier de la visite médicale il y a toujours marqué poids un peu faible. Elle a demandé à maman si elle voulait une robe longue ou courte. Courte bien sûr, juste au genou. Je ne vois pas comment j’aurais porté une robe blanche longue, ce n’était pas moi la mariée. Quoique, un jour, je me marierai et là, j’aurai une belle robe, comme une princesse, j’aurai aussi une bague avec des diamants. Je ne sais pas comment sera la bague de mon fiancé, je n’y ai jamais pensé avant aujourd’hui.

©Philippe Praliaud – Bains Douches, tirage argentique, 1987

Demain je pars

 Je dois me lever tôt. J’ai du mal à m’endormir, la tête remplie de trajets à parcourir, de rendez-vous à ne pas manquer, veiller précautionneusement au contenu de mon sac à dos, penser aux papiers, surtout au passeport, à la carte professionnelle, au téléphone, à l’appareil photo, les objectifs et autres accessoires que je trimbale dans un deuxième sac, lourd s’il en est. En boucle, tout ça tourne et retourne me tracassant au point de ne pouvoir fermer l’œil. Je sens venir, enfin, le sommeil, je me laisse aller. 

Nous nous sommes donné rendez-vous à l’entrée de l’autoroute A 6 à Lyon, face au Campanile. Je ne vois pas de panneau mais je sais que c’est là. Je suis vêtu d’une canadienne vert canard à larges bandes verticales blanches, un pantalon noir, un chapeau marron à pois verts à large bord orné d’une cordelette rouge,  la plume fétiche d’un vautour fauve insérée dans la cordelette. J’ai toujours attaché une grande importance à ce que l’on me reconnaisse sans confusion, cela rassure les chauffeurs des bla-bla car, ça crée un premier lien de confiance, je ne suis pas un autre que celui que j’ai décrit. Avec cet accoutrement il ne peut pas se tromper.

Il est garé sur l’aire du parking. Une plaque au nom de Bogdanoff à l’intérieur derrière le pare-brise. Manifestement il ne m’a pas vu. Je cogne à la vitre du camion.  Au volant garni de cuir, un homme au visage épais au teint rougeaud, des cheveux noirs, lisses, plaqués sur son crâne. Je suis Diego. Il m’invite à monter. Sur le tableau de bord quantités de peluches douces aux couleurs fluorescentes contrastent avec la rusticité et la carrure de cet homme. Je le remercie infiniment d’avoir accepté de m’amener avec lui. Il parle le russe, avec ce fort accent de l’Est qui rend la voix plus rocailleuse. Je fais des efforts exagérés de prononciation et nous finissons par nous comprendre. Il me laissera à la frontière allemande. Il ne prend personne qui voyage au-delà de la frontière, il ne veut pas d’ennuis avec le patron, il a bien eu assez de problèmes avec les migrants qui tentent d’ouvrir la bâche qui recouvre la remorque. Un jour il y en a un qui a fait tout un trajet accroché à l’arrière de son camion. Curieux non ?  Sur cette bâche, une femme nue, les mains comme un totem. Elle tient des oiseaux rouges dans ses deux mains. En toile de fond, un paysage lacustre. Les hommes ont-ils besoin de ça pour  réveiller leur libido ? Je me demande quel est le contenu de sa cargaison ?

Après quelques kilomètres l’atmosphère est détendue. Je lui dis que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres.

Comme convenu il me dépose près de la frontière allemande. Les aires de stationnement réservées aux semi-remorques sont occupées par ces gros mastodontes, certains customisés côtoient les plus anonymes. Le soir approche aussi je me décide à marcher à pied jusqu’à la zone industrielle que je devine assez près d’ici, ensuite je fais du stop pour rejoindre la ville. Pour ce début de périple je ne suis guère enclin à dormir n’importe où. 

Un quart d’heure à peine s’est écoulé quand une vieille Land Rover s’arrête avec à son bord un homme manchot, du bras gauche je précise. Oui, ils vont en ville. Le véhicule avait été adapté à son infirmité, à côté de lui une jeune femme plutôt plaisante. Je monte à bord, la jeune femme se glisse sur le siège médian pour me laisser la place à droite. Je comprends qu’ils attendent que je parle. 

– Je cherche un endroit pour manger et dormir, un coin sympa si possible, vous pourrez m’y déposer ?

J’ajoute, une fois encore, que je suis photographe, que j’ai pris une année sabbatique après avoir travaillé de nombreuses années  en tant que reporter de guerre, que je pars sur les routes du monde, au hasard des rencontres, que je suis en quête de nouvelles expériences.

Nous roulons un moment sur une rocade, les néons commencent à s’éclairer en même temps que les lampadaires, le soir tombe rapidement. Des gens sont amassés en bordure de la double voie de circulation. Ils attendent.

Le conducteur se penche légèrement vers l’avant, gêné par la présence de la fille à ses côtés, me lançant des regards plutôt sympathiques. J’ose espérer qu’il ait de bonnes dispositions à mon égard, de mon côté, je mets beaucoup d’enthousiasme à déballer mon projet.

L’ambiance me laisse penser qu’ils me laisseront une place chez eux ce soir. 

Je me présente : Diego.

 Lui c’est Adrien, elle Anaïs.

Nous sommes entrés en ville, ils habitent un quartier typique de la vieille ville, pas de parking à proximité, la rue est éclairée par des lampadaires à lumière bleutée. 

Je descends de la voiture et l’invitation ne se fait pas attendre, j’aurai le couvert et le gîte pour une nuit. Il en faut si peu quelquefois pour gagner la confiance. Leur appartement au rez-de-chaussée est situé dans une maison à colombage alsacien, dans une rue commerçante du centre ville. Les commerçants sont tous sur le pas de leur boutique. C’est assez étonnant avec le froid qui nous tombe dessus. 

J’entre dans un intérieur coquet au décor épuré. Je ne remarque pas qu’il y ait une cuisine. L’ordre, la propreté du lieu contraste avec la vieille guimbarde cabossée et rouillée dans laquelle j’ai fait avec eux le trajet jusqu’ici. 

Lui disparaît de ma vue. Anaïs me propose la chambre d’amis, m’invite à y déposer mes deux sacs. Plutôt une bibliothèque. Sur deux des murs,  des étagères blanches, des livres mal ordonnés, des livres qu’on lit, des livres qu’on repose. Tous les livres ont des dos blancs. Des livres qu’on laisse entrouverts sur le piano droit, blanc, pas de touches noires, et sur ce piano, des gants, blancs, plusieurs paires. Des sous-vêtements blancs. Un dressing en renfoncement, à côté de la fenêtre. Sur des cintres, uniquement des vêtements blancs, vaporeux, suggestifs. Atmosphère étrange. Le lit est recouvert d’un dessus de lit blanc,  les tapis au sol sont blancs, un gros bouquet de lys blancs, dans un vase blanc, décore le rebord de la fenêtre aux vitres opaques, garnies d’un voilage blanc. La lumière blanche de l’énorme ampoule qui pend au plafond refroidit la pièce, pas d’abat-jour. Un tableau au cadre blanc représente des elfes blancs, des arbres aux troncs noirs ébène, aux branches recouvertes de neige, en fond un brouillard qui s’avance. Glacial. Mes sacs au sol sont noirs. 

Elle entre, s’avance vers moi, elle est nue. Lui, n’a toujours pas réapparu, j’essaie de comprendre ce qu’il m’arrive. Je retiens mon souffle, mon cœur cogne contre ma poitrine. 

 Le réveil sonne me sortant des limbes de la nuit, n’ayant pu m’abandonner aux joies délirantes de la liberté. Il est six heures. Prendre quelques minutes pour me caler sur la réalité de la journée. Je suis photographe, reporter de guerre, les évènements à couvrir seront malheureusement encore trop nombreux aujourd’hui.

Monique Fraissinet

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Une éternelle renaissance, Monique Fraissinet

Salut montagnes bien aimées,
Pays sacré de nos aïeux.
Vos vertes cimes sont semées,
de leurs souvenirs glorieux….


Je suis née au creux d’une vallée cévenole, pile au milieu du vingtième siècle. Ce jour-là, le froid raidit et blanchit la campagne. Ma mère s’est accouchée, ma grand-mère paternelle est là, elle est la femme qui sait faire, la sage-femme est arrivée juste à temps. Dans la chambre, un petit réchaud tente de maintenir un peu de chaleur.  Mon père devient père. 

Couchée dans mon berceau garni de tulle rose, je suis emmaillotée telle une momie, la buée qui sort de nos bouches va se coller sur les vitres dégoulinantes.

 Les doigts de mon grand-père paternel s’activent dans la fabrication des sabots qui chaussent la moitié de la population de cette contrée. 

Les « sabots de Numa ». Les plus petits les portent pour aller à l’école, les plus grands ne les quittent que pour aller se coucher. Les bruits de leurs pas résonnent sur les chemins et les sentiers caillouteux. Collés derrière leurs charrettes chargées de bois, de foin, de fagots, de paille, ils avancent cahin-caha au rythme des attelages et des saisons. Vivre, s’accrocher au dur labeur qui transforme leurs corps anguleux, ne jamais lâcher prise. Economies de paroles, cœurs charitables. 

Aujourd’hui je n’ai plus froid, je regarde la fenêtre de la chambre où je suis née, je m’entends pousser mon premier cri. Mes parents et mes grands-parents étaient sûrement heureux. Les murs sont vides maintenant.

Refrain

Esprit qui les fit vivre,
Anime leurs enfants
Anime leurs enfants
Pour qu’ils sachent les suivre.

On n’entend plus les roues cerclées de fer des charrettes, on n’entend plus les clochettes des chèvres et les clarines des vaches qui dévalent les pentes pour venir s’abreuver au Tarnon, mais on entend toujours le silence, le silence frémissant de la nature, les feuilles des peupliers qui se frottent au gré du vent, le chant de la rivière, les glouglous, les roulis, les clapotis. Quelques poissons font du surplace quand soudain une truite jaillit, une envolée vers le ciel, pour se laisser retomber un peu plus loin, dessinant en surface des cercles concentriques. Une loutre sur la plage de galet est couchée sur le dos, dans ses deux pattes avant elle tient un poisson qu’elle dévore.

Ce printemps de confinement m’a restitué le silence de mes jeunes années, c’était ce même silence qui remplissait la vallée bruyante de sa vie sans cesse renouvelée.

Redites nous grottes profondes,
L’écho de leurs chants d’autrefois ;

Nos veillées cévenoles ne sont pas ensevelies à jamais, elles sont revenues en même temps que sont venus ou revenus ceux qui cherchent la vie paisible, ceux qui disent vouloir donner un sens à leur vie, loin des tumultes et des désordres de la ville.  Il y a même ceux qui, durant un mois de l’hiver, suivent le festival de Contes et Rencontres, chansons, théâtre, contes, musiques d’ici et d’ailleurs. Ce pays nous convient bien, il n’y a pas de solitude hivernale. J’ai vu, un soir, chez l’habitant, une petite fille très attentive, assise sur la pierre à côté de l’âtre, elle battait du pied en écoutant la musique, le chien roulé en boule à ses pieds. En elle, c’était moi.

O vétérans de nos vallées,
Vieux châtaigniers aux bras tordus,
Les cris des mères désolées,
Vous seuls les avez entendus.

C’est l’automne, les châtaigniers laissent éclater leurs bogues. Le sol est parsemé de ces boules piquantes, béantes, laissant entrevoir leurs fruits arrondis et sombres à la petite tête plate plus claire. Je me penche, comme s’est penchée ma grand-mère et les femmes d’avant, leurs têtes chenues, toutes de noir vêtues, portant le deuil depuis leurs vingt ans. C’est à elles que revient la dure tâche d’aller châtaigner. Elles rentrent à la maison, les doigts meurtris, les corps fatigués de leurs efforts. Faut nourrir les gens et les bêtes. L’arbre à pain porte bien son nom.

Les hommes sont dans les champs, c’est la saison pour ramasser les pommes de terre et cueillir les pommes dans les vergers.

En face de moi, un châtaignier au tronc creux, une large brèche ouverte par la foudre, symbole d’une paradoxale fragilité. J’entre dans l’âme de l’arbre, j’en sens les vibrations, je l’écoute gémir et grincer, c’est pour moi un enchaînement d’émotions vives, je souffre avec lui, je pose ma main sur ce qui reste de l’aubier brûlé par les écobuages mal contrôlés, je tente d’apaiser sa souffrance en même temps que j’entends la souffrance de tous ceux qui sont passés par là, sous ce châtaignier, plus que centenaire, toujours vertical, qui puise encore sa force et son flux vital dans la terre pauvre des Cévennes schisteuses et continue à vivre avec sa blessure ouverte qui jamais ne se refermera. Les blessures des femmes sont silencieuses, comme les blessures du châtaignier, elles restent ancrées dans leurs corps, s’apaisent, peut-être, et la vie continue.

Je marche silencieusement dans leurs pas, mesure l’air qui pénètre mes poumons, fixe un grand moment les rayons du soleil qui modifie l’aspect des feuillages et noircit les troncs des châtaigniers, accepte ce vent doux qui caresse ma peau et s’infiltre précautionneusement dans mes cheveux. Mon aïeule, ma bisaïeule et ma trisaïeule, et d’autres avant, étaient là. Aujourd’hui c’est moi, ainsi file le temps. Je pousse un énorme soupir. Mélancolie ou la satisfaction d’être là, je n’en sais rien, un peu des deux sans doute.

Suspendus aux flancs des collines,
Vous seuls savez que d’ossements
Dorment là-bas dans les ravines,
Jusqu’au grand jour des jugements.

Le hameau de Grattegals © Monique FraissinetLe hameau de Grattegals © Monique Fraissinet

Adossé aux flancs de la colline, se cramponnant aux rochers schisteux, regardant passer depuis plus de cinq cents ans la rivière Tarnon, le hameau familial de Grattegals, plus communément dénommé « Le moulin de Grattegals » puisqu’il y a un moulin à eau depuis la fin du Moyen-Âge. Les roues à aube tournent encore et plus que jamais, trois meuniers ont pris en main la mouture des céréales et des châtaignes. Notions récentes d’agriculture biologique, raisonnée, avant la question ne se posait pas. Tout était si naturel.

Ceux qui ont vécu à Grattegals depuis des temps reculés y sont restés post mortem, la religion protestante les  a définitivement attachés à cette terre. Les cimetières privés familiaux cévenols sont les témoins de l’histoire des Cévennes. C’est un siècle et demi de l’histoire de ma famille que je feuillette sur les stèles gravées. 

Les sols en terrasse, soutenus par les murs des bancels construits en pierre sèche, sont le reflet du courage et de la maîtrise des anciens à savoir construire, à vouloir aplanir le sol pour cultiver la moindre petite parcelle de terre afin de nourrir la famille. 

Pourquoi irai-je ailleurs ? Une ancre m’y attache profondément, rien ne saurai m’en détacher, comme eux je voudrais y rester pour l’éternité. Ma terre, mon monde, mon univers.

Je viens de m’asseoir là, près de l’eau, le soleil est passé derrière la masse abrupte des falaises du Causse Méjean, la lumière baisse, les contrastes entre l’eau et les pierres s’atténuent. Quelque chose me fait sursauter, je ne distingue pas. Les bruits et la vie dans la nuit s’amorcent. La faune sauvage s’agite profitant de la tombée de la nuit.

Ce soir, comme les autres soirs le castor va suivre le sentier qu’il s’est créé pour rejoindre son réfectoire, plonger dans l’eau, sa masse sombre est à peine perceptible dans la profondeur de la rivière, la loutre noire assouvira sa faim en dégustant le poisson, le couple de hérons cendrés survolera le lit de la rivière, filant à tire-d’aile vers le seuil d’eau qui alimente le moulin, le chevreuil viendra brouter l’herbe, une oreille aux aguets, sensible aux moindres bruits, levant régulièrement la tête, sans cesse humant l’air puis d’un bond d’au moins deux mètres de haut, comme un ressort remonté à bloc, il s’enfuira. 

Par-dessus l’eau du béal, une araignée a tendu un piège à une libellule qui s’attardait par là. Les chauve-souris maîtrisent leur vol, sillonnent l’air, zigzaguent en faisant la chasse aux moucherons. 
La nuit est sombre, quelques lucioles brillent, d’autres « clignotent », preuve que l’été est là.
Je leur laisse la place, je rentre chez moi, ils sont chez eux.

Refrain

Esprit qui les fit vivre,
Anime leurs enfants
Anime leurs enfants
Pour qu’ils sachent les suivre.
…..
Ici, chaque pierre parle à qui sait l’ entendre.
Ici chaque arbre parle à qui sait le voir.
Ici la rivière murmure ou gronde selon les saisons.
Ici le ciel parle à qui sait le scruter.
Ici chaque porte s’ouvre sur un passé qui ne doit pas mourir.
Ici c’est l’esprit des anciens qui m’anime, c’est leur travail qui résiste
Ici, le cœur du hameau bat, rien ne s’effondre, tout est éternelle renaissance, 
L’esprit cévenol qui me fait vivre.

Texte et photo : Monique Fraissinet

Nota de l’auteur : Ce texte évoque le chant « La Cévenole » (Paroles de R. Saillens & Musique de L. Roucaute), parfois appelée Marseillaise huguenote.

Ecrit par Monique Fraissinet, des Ateliers du déluge, pour le Club de Mediapart cet été 2020, ce texte est aussi publié ici. La proposition était de décrire un lieu aimé en lien avec une œuvre d’art, une sorte de diptyque où l’un et l’autre se feraient écho en toute subjectivité. C’est ainsi en tout cas que j’ai compris la proposition. Marlen Sauvage