Visages, par Sabine Lavabre Chardenon

Le week-end dernier, nous écrivions sur le thème des Visages avec un groupe de stagiaires, à la Roncière (Cans-et-Cévennes). J’ai décliné ce thème en quelques propositions dont les intitulés donnent une idée : « Et le temps a passé », « Galerie », « Mon essentiel dans ton visage », « Ton visage est un paysage (ou tout autre chose) », « Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages », et « Ce que ton visage me dit de toi »… Tous les participants n’ont pas toujours écrit à partir de chaque proposition, aussi j’en redonne l’intitulé avant chaque texte, ainsi que l’auteur principalement convoqué pour son écriture. Enfin, je restitue les textes tels qu’ils m’ont été livrés, dans leur ponctuation et leur présentation.

Henri Cartier-Bresson (1908-2004)

Et le temps a passé (avec Marguerite Duras, L’Amant)

Ma grand-mère maternelle à eu 10 enfants. Ma cousine journaliste à un jour décidé d’écrire un livre sur la vie de cette femme qui pour nous ne ressemblait à personne. Feuilleter ce livre m’a permis de voir des photos de ma grand-mère jeune. Son visage resplendissait, on ne peut pas dire qu’il était beau, mais  il était lumineux, gai, il semblait que rien ne pouvait l’attrister. Plutôt ovale la peau paraissait nette et lisse, aucune cicatrice ne venait altérer cette sérénité. À 98 ans son expression était identique et malgré les tracas les souffrances ses yeux étaient toujours pétillants, espiègles, comme s’ils avaient effacé de sa mémoire les mauvais souvenirs. Les paupières n’étaient plus étirées donnant des yeux que l’on aurait décrit comme des yeux de biche, elles étaient gonflées tombantes leurs bords étaient discrètement rouges et leurs formes s’étaient bizarrement rétrécies et arrondies. Ses yeux n’étaient plus lubrifiés une certaine sécheresse donnant un aspect plus terne à ses cornées et ses conjonctives hyperhémiées montraient leur irritation, dans ces yeux vieillis persistaient des pupilles hyper-réactives prêtent à tous moments à réagir, à se dilater ou au contraire à se rétrécir témoignant de l’interprétation que ma grand mère avait au sujet de ce qu’on lui disait ou qu’elle voyait.

Jeune sa peau était lisse, ses joues à peine perceptibles n’étant ni pommées ni creusées, sa peau claire ne laissait apparaître aucune tâche, quel changement par rapport à cette vieille dame au port encore altier dont les bajoues tombantes molles étaient parsemées de tâches brunâtres plus ou moins épaisses aux contours irréguliers certaines surplombées d’une croûte qu’on nommait comme étant de la crasse  sénile, quelle vilaine expression ! pour des lésions qui nous ne nous gênaient pas. 

Son menton naguère discrètement fuyant s’était épaissi d’une peau un peu poilue granuleuse, on pouvait y apercevoir de-ci de-là quelques petits points noirs, qui cependant ne rendaient pas ce visage disgracieux. Deux éléments m’avaient frappée chez mon aïeule son nez et ses cheveux. Alors qu’à vingt ans on pouvait noter un nez certes bien présent mais non imposant, assez droit avec le temps il semblait être devenu proéminent,  irrégulier déformé par une bosse centrale lui donnant un aspect un peu crochu. Tout ce visage était surplombé d’une chevelure blanche gracieusement coiffée en un chignon. La mèche frontale  relevée discrètement bombante était striée d’une touffe sombre gris foncé, aspect qui était bien présent à vingt ans et donnait toujours à ce visage aimé et aimant une grande classe et dignité.

Galerie (avec Walt Whitman, Feuilles d’Herbes)

La table est mise le repas est prêt les pèlerins entrent seuls ou en groupe et s’installent. Pensive j’observe ces visages burinés par le soleil éreintés d’un long chemin parcouru.

Qui tête haute, menton relevé, regard vif et conquérant fier tel un lion dominant la troupe; qui petite chétive à la peau brûlée par le soleil le foulard sur la tête cachant ses cheveux qui n’ont pas encore repoussé, visage lumineux fendu par un large sourire voix guillerette et chantante heureuse de sa petite étape du jour il en émane une certaine dignité ; qui absent rêveur le regard lointain un peu terne une discrète larme au coin qu’il cache en se mouchant bruyamment, il aurait tant voulu qu’elle soit là ! qui en groupe bruyant tel un essaim entre brutalement jacassant visages indéfinissables indifférentiables tellement identiques modelés conformes cheveux courts c’est plus pratique, trace de lunettes de soleil témoignant qu’aucun d’entre eux ne les a oubliées, petit bandana aux coquilles autour du cou il leur a été offert par le club avant le départ au moins eux on le sait ils vont à Saint-Jacques.

Mon essentiel dans ton visage (avec Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens)

Rouge vif, strié de vermisseaux veineux et artériels,  réactivée au froid sa couperose occupe son visage tel un papillon dont les ailes se déploient du nez sur les 2 joues.

Pincé, mince, crochu à son extrémité, ce nez déformé par une bosse centrale faisait peur aux enfants qui évoquaient une sorcière.

Longue, savamment  taillée, peignée, nette, englobant sa bouche, avalant ses lèvres, cachant un menton un peu trop proéminent ; cette barbe finement crépue parfois parlante, douce au toucher adoucissait son visage.

Ce que ton visage me dit de toi (avec Michel Butor, La Modification et à partir de la photo de Henri Cartier-Bresson, au début de cette publication.)

Je vous vois, je vous regarde intriguée un peu perdue. Votre visage allongé maigre qui serait presque pointu, cela étant accentué par votre nez très long dont l’arête se dédouble en narines assez développées sur une bouche à peine étirée encadrée de part et d’autre par un pli tout juste marqué, pourrait être inexpressif,  peut-être discrètement narquois,  si vos yeux globuleux profondément tristes ne vous racontaient pas. On vous voit jeune belle grande femme élancée, racée arrivant dans la famille de votre mari . Oui vous avez été mariée très jeune vous ne l’avez pas choisi mais vous étiez promise et chez vous on ne discute pas. Fini les cheveux au vent, fini les robes multicolores, fini l’espièglerie les jeux, dans le lit de cet époux vous vous êtes soumise. Sous le joug de sa mère vous avez obéi, la maîtresse femme dirigeait la maison, dirigeait ses brus eh ! oui vous n’étiez pas la seule. Au moins entre vous vous pouviez rire, papoter en nettoyant, en  frottant, en cuisinant , en vous occupant des enfants, oui vous en avez eu des enfants, moments de souffrance mais aussi multiples moments de bonheur. Très jeune cela a commencé au moins durant ces grossesses il ne vous touchait pas s’occupant d’en engrosser ou d’en épouser une autre….

Je ne peux vous donner d’âge, votre lassitude, votre aspect désabusé qui n’attend rien, qui n’espère rien si ce n’est que surtout il vous oublie, l’absence de fantaisie sous  ce voile sombre qui couvre totalement votre chevelure dont naguère vous étiez si fière me perd. Le regard de vos belles-filles ou de vos remplaçantes plus jeunes m’intrigue : êtes-vous devenue la  « mère » de la maison, la vieille est-elle morte  ? Vous souvenez-vous des jours passés sans doute pas si lointain où vous subissiez ? vos belles-filles vous craignent-elles? vont-elles vieillir comme vous en permanence grosse ou allaitant, soumises, s’éteindront-elles peu à peu ou bien les aiderez-vous malgré vos traditions, vos croyances à se défendre à retrouver des couleurs des cheveux, des yeux rieurs une bouche souriante mais assez ferme pour refuser la domination ?

Votre visage ne me le dit pas.

Ton visage est un paysage… ou tout autre chose (avec Hubert Haddad)

Dans cette nuit noire, pas d’étoile, pas de lune rien seul ce feu nous attire, nous réchauffe et nous emporte.

Dans la danse des flammes  rouges, vives élancées, m’apparaît un visage maigre plutôt que mince déformé par les ondulations du feu. Sa bouche ovale étirée douloureuse crépite venant résonner dans ma tête: « aide-moi, sors-moi de là » ses yeux écarquillés orangés, sanguins, semblent terrifiés apeurés effrayés me répètent inlassablement « aide-moi sors-moi de là ».

Qui est-ce ? que faire ? Je ne peux l’attraper, je ne peux la saisir !

Ses longs cheveux pendant de part et d’autre de son visage sont léchés, happés par le brasier, une fumée grisâtre épaisse s’échappe et de loin en loin l’écho répète « aide-moi sors-moi de là »

Angoissée larmoyante cette femme semble prise, seul son visage apparaît part en fumée et réapparaît répétant inlassablement « aide-moi sors-moi de là »

Je le saisis entre les deux mains, je veux la rassurer sans savoir comment faire, mes mains se joignent se touchent rien tout à disparu, doucement la flamme diminue passant du rouge au jaune, je suis inquiète et soulagée incapable de bouger, mais déjà quelqu’un a jeté du bois sec de longues flammes vives surgissent et avec le visage rouge intense rageur râlant, vigoureux mais impuissant, les sourcils froncés me menacent, les yeux noirs me reprochent mon impuissance cette fois les flammes crient  « aide-moi sors-moi de là » sa bouche se déforme colérique, grimaçante, reprochante, incapable de réagir devant ce visage douloureux je ne souhaite qu’une chose que ça s’arrête !

Le temps s’écoule, le bois s’épuise les flammes diminuent la fumée me pique les yeux , dans ma tête résonne toujours « aide-moi sors-moi de là » 

Je te reconnaîtrais parmi cent mille visages (avec Emmanuel Levinas)

Tu viens de passer devant moi, encore une fois sans me voir sans m’adresser la parole, voûté, tête baissée, bouche bougonne, visage à la peau acneïque. Je devine ton regard blasé, exaspéré. 

Qu’ai-je fait ? qu’ai-je dit qui mérite cela ? Rien je le sais, je dois y passer, on doit y passer. Où est mon bébé à la peau douce, qui sentait bon et souriait aux anges ? Est-ce ce grand dégingandé que je ne reconnais que par le cœur et non la vue ? Combien de temps faudra-t-il encore subir ce visage indiffèrent à tout, fermé, qui se sent mal-aimé ?

Que faire de plus que remplir le frigo, les placards, veiller sur lui, avoir un regard bienveillant mais pas trop ? Oui c’est sûr je dois patienter, accompagner de loin, surveiller discrètement je le sais mais  « mon Dieu «  que c’ est long ! » , que c’est fatiguant. Je ne peux tout accepter quand même ! Il pourrait faire un effort !  comme ranger un peu, se coiffer, se doucher, déposer son linge dans la corbeille et non par terre éparpillé dans toute sa chambre, je vais le lui dire, c’est assez ! Non Non, je dois accepter, après tout quand il en aura assez du désordre, de la crasse, de l’indifférence et d’être le plus malheureux de la terre il reviendra. Je dois continuer, surtout ne pas râler, ne pas questionner, ne rien montrer, fermer ses poings rageurs les mettre dans les poches, se taire,  se dominer, accepter patienter sourire être accueillante,  être prête. 

Sabine Lavabre Chardenon

L’écrivain amateur, Sabine Lavabre Chardenon

Photo : Marlen Sauvage

Comme tous les vendredis soirs, Ines arrive à la médiathèque, deux livres dans son sac. Toutes les semaines elle en emprunte deux qu’en général elle dévore. Il est rare qu’elle ne les ait pas terminés. Comme d’habitude elle traîne devant la table où les nouveautés sont exposées, jetant un coup d’œil par-ci par-là, attirée par les couvertures. La photo, le dessin, les couleurs sont très importants. Cela doit la tenter, lui donner l’envie d’ouvrir le livre, d’aller plus loin. Alors seulement elle en saisit un, regarde le titre, le retourne afin d’en lire la quatrième de couverture, le résumé, le nom et la présentation de l’auteur. Celui-ci aussi a une grande importance pour elle, car son style d’écriture doit lui convenir, elle sait être incapable de finir certains romans du fait de l’écriture. Mais aujourd’hui son regard est attiré par un flyer jaune rectangulaire plus long que large, en papier glacé ; sur lequel sont écrits en majuscules noires, grasses, ces quelques mots : « Osez écrire, osez être publié » et dessous, en italiques plus fines : « Tentez votre chance ». Au dos, une dizaine de lignes expliquent le but de l’éditeur, donnent le site où trouver les modalités. On s’adresse à des écrivains amateurs, il ne s’agit pas d’écrire quelques lignes mais si possible un vrai roman. « Osez être lu ! De vraies pépites se cachent dans vos tiroirs, vos disques durs, osez, envoyez-les nous. » conclut-il.

Ines repose le flyer, ce n’est pas pour moi pense t’elle. Nonchalante, rêveuse, elle part dans les rayons chercher des livres pour la semaine. Elle en sort un puis le repose, elle a beau lire le titre, le résumé, sa pensée est ailleurs, ce flyer occupe son esprit. Dans son ordinateur il y a un roman écrit à partir de l’histoire de son adolescence. Elle a mis le point final il y a déjà un bon mois, mais jamais elle n’osera. C’est prétentieux de croire que les états d’âme d’une gamine pourraient intéresser un lecteur potentiel. De plus très vite celui-ci, s’il la connaissait, saurait qui est l’auteur. Tout le monde connaîtrait les problèmes qu’elle a rencontrés entre 14 et 18 ans car écrire c’est se livrer un peu, parfois beaucoup, c’est se libérer et même se mettre à nu. Non ce n’est pas possible jamais elle ne l’enverra. Son choix se fixe sur deux romans dont elle ne se souvient déjà ni du titre ni de l’auteur. En sortant ses pas s’arrêtent une nouvelle fois devant la table, son regard est aimanté, le flyer occupe tout son champ de vision. Elle jette un coup d’œil à droite à gauche, comme une voleuse, il ne faudrait pas que quelqu’un la voit et conclut à sa participation… Elle se décide enfin et glisse d’un geste rapide la feuille au fond de sa poche.

Une fois arrivée à la maison Ines ressort ce précieux papier, le défroisse de la paume de la main et le range dans le tiroir de son bureau. Il n’est pas l’heure de la rêverie. Tout le monde est gai ce soir à la maison ; chacun, du plus grand au plus petit raconte sa petite histoire si bien que la soirée passe sans que ce flyer n’occupe son esprit. Une fois que toute la maison dort, il lui saute au visage, alors quoi, qu’attend t’elle ? est elle trop orgueilleuse ? trop complexée ? Et si elle essayait ? Sous un pseudonyme, personne ne le saurait ? Elle l’enverrait par mail avec une adresse où il n’y aurait pas son vrai nom. Personne ne pourrait se moquer ou lui faire une remarque… même la maison d’édition ne saurait pas qui se cache sous ce pseudo. Elle s’endort mais rêve : d’un clic le texte est parti, quelques jours après une réponse arrive dans la boîte secrète, l’éditeur est emballé, veut la rencontrer. Oh ! certes c’est une toute petite maison d’édition mais quand même. Il y a bien sûr quelques retouches à faire mais ce roman est agréable, intéressant et peut fort bien être publié. Ines accepte, son nom ne doit pas être dévoilé, ni sa photo publiée, que son histoire soit un best-seller ou fasse un flop, elle restera anonyme. Un pseudonyme est choisi. La couverture, cette photo qui a tant d’importance, ces couleurs qui doivent attirer le regard, le titre qui doit interpeller. Elle corrige, re- corrige, enfin ça y est le livre est publié ! C’est un succès tout le monde veut connaître l’auteur, la télévision souhaite la faire participer à une émission littéraire. Jamais elle n’acceptera d’être reconnue. Son éditeur trouve un compromis : un simple interview avec une radio nationale, ils se retrouveront dans un café. Quand elle arrive ils sont déjà là tous les deux confortablement assis dans des fauteuils de velours côtelé marine, devant une table de bois clair, un troisième siège vide l’attend. Elle hésite, n’ose pas pousser la porte, c’est alors que son éditeur l’aperçoit, lui fait signe et se lève pour l’accueillir. Malgré elle, elle pousse la porte, le carillon retentit, elle sursaute… c’est son réveil. Ouf ! ça n’était qu’un rêve.

Elle appuie sa tête contre l’épaule de David. « Dis donc quelle nuit ! dit il, tu n’as pas arrêté de rêver, de parler tantôt cordialement, tantôt irritée. Que se passe t’il ? tu as un problème ? » « Non non tout va bien, j’ai dû avoir trop chaud. » »Arrête je te connais, quelque chose te tracasse. » Ines n’a jamais su lui mentir. Il sait qu’à ses moments perdus elle écrit, il sait qu’un roman est caché dans son ordinateur. Il ne pensait pas qu’il était achevé. Alors elle lui parle du flyer et raconte son rêve. « Pourquoi ne tenterais-tu pas? L’épilogue sera peut être moins glorieux mais essaie, fais-toi confiance pour une fois, ose, c’est juste un clic. Tu risques d’être déçue, mais je sais comment tu écris, c’est en général agréable à lire et après tout, tu risques quoi ? et qui ne tente rien n’a rien… On ne le dira pas aux enfants ainsi personne ne te questionnera. » « Je vais réfléchir, dit elle, j’ai jusqu’au 24 janvier 2021. »

Les jours passent, la vie quotidienne le travail, la maison, les enfants reprennent le dessus. David l’observe, il voit bien que par moment elle est ailleurs. Il sait que dans sa tête les pensées se contredisent, il la connaît trop bien pour poser la moindre question. La boîte secrète est prête, c’est lui qui l’a ouverte à sa demande, il aurait presque envie de cliquer à sa place, mais il ne peut pas, même pour lui faire une surprise, elle n’apprécierait pas, c’est beaucoup trop personnel.

Le 24 janvier est un dimanche, David va se promener avec les enfants. Pour prendre sa décision finale, elle doit être au calme. Ines lui est reconnaissante de la comprendre sans qu’un seul mot ne soit prononcé. Assise confortablement dans son canapé, elle ouvre son ordinateur, sort le précieux flyer du tiroir. Sa décision n’est toujours pas prise, si elle essayait ? Elle relit quelques lignes, fait glisser les pages les unes après les autres. Tout d’un coup dans le jardin elle entend les enfants, mon Dieu déjà ! mais quelle heure est il ? 16h30… voilà deux heures qu’elle est là assise à se relire… si elle s’est laissée prendre par sa propre histoire, pourquoi pas d’autres ? C’est peut être idiot, prétentieux. Incidemment, son index de la main droite se place sur la souris, et fait glisser le document dans la boîte mail, inconsciemment l’adresse du destinataire est inscrite, puis tout s’arrête… l’index en l’air semble attendre un signal. La porte de la maison s’ouvre, les enfants arrivent en riant, affamés, réclamant le goûter. Alors d’un coup sec, comme si elle avait toujours su ce qu’elle ferait, elle abat son index, clique, ferme l’ordinateur et se lève souriante, accueille ses enfants bras ouverts. David la regarde d’un air interrogateur. « Il n’y a plus qu’à attendre, dit elle, en se dirigeant vers la cuisine pour préparer des chocolats chauds… »

Auteure : Sabine Lavabre Chardenon

Ce texte répond à la proposition d’écriture de décembre 2020 où il s’agissait d’écrire à partir d’un événement vécu, ou d’un fait divers, susceptible de nourrir une fiction. MS

Ecrire en novembre, par Sabine L. Chardenon

A la façon de Sophie Calle

Parce qu’il était seul rescapé, lumineux, jaune d’or à la cime rouge, il l’attirait comme un aimant, elle partit à sa rencontre.

Parce qu’en l’embrassant, elle sentit l’odeur de la fumée sur ses vêtements, elle sut qu’un bon feu attendait dans la pièce commune.

Parce qu’assis sur l’accoudoir du fauteuil de son père, il le regardait assidument, on sut qu’il l’aimait profondément.

Photo : MS

Une errance dans le passé

Comme tous les matins Marie arrive à 8 h 30, elle la trouve dans la cuisine, assise rêveuse devant son bol de café presque terminé. Sur la table un deuxième bol, vide, deux tranches de pain prêtes à être grillées.

– Bonjour madame.
Elle l’appelle madame tout simplement car elle sait que cela lui fait plaisir. Elle pourrait, maintenant qu’elle vient tous les jours dire madame Odile, ou madame Durand mais non c’est madame avec un grand « M ». Elle sait que ce Madame résonne en elle, dans son brouillard, comme quand elle allait à l’usine de son mari où tous les ouvriers lui disaient « Madame » signe d’une certaine distance mais d’un grand respect. Ce Madame lui permet de se situer dans ce flou qui s’est abattu sur elle voilà un an déjà, brusquement à la mort de son mari. Accident de la route. Parce qu’il y avait du verglas, il a perdu le contrôle de sa voiture et plus rien, tout était fini. Elle était seule. Ils ne s’étaient jamais quittés longtemps, c’était un couple fusionnel dont la passion n’avait jamais tari. Bien sûr ils ont eu des enfants (une fille et trois garçons) bien sûr elle les a aimés, dorlotés, a tout fait pour eux ; mais lui c’était son Amour.
Parce que pour elle, depuis ce jour tragique son mari était toujours là occupant son esprit ; il y avait depuis un an Marie dans la journée et une jeune fille la nuit.

– Bonjour Marie, monsieur n’est pas encore descendu, il a travaillé tard hier au soir, merci de lui servir son café, je dois me préparer.

– Bien Madame, aujourd’hui que souhaitez-vous ?

– Monsieur aime les tripes à la mode de Caen, peut-être le boucher en aurait-il pour midi avec des pommes de terre bouillies, il se régalera.
Jamais Marie ne la contredisait, comme tous les jours dans un moment elle enlèvera le bol et les deux tartines et lui demandera ce qu’elle désire pour manger, Monsieur étant en déplacement.

Comme tous les matins Anne sa fille aînée arrive, d’un coup d’œil discret à Marie elle comprend que c’est toujours pareil, sa mère erre dans son passé.

– Tiens Anne tu es là ! Ah! c’est vrai c’est lundi jour de lessives. Anne acquiesce, elle aussi, comme tous, joue le jeu. Il y a bien longtemps qu’elle a sa propre machine à laver à la maison. Mais ses parent avaient, vers le milieu des années 50, acheté une des premières machines et à tour de rôle leurs enfants venaient laver le linge.

– Ton père est parti tôt ce matin, il avait de la route à faire. Fais attention aux rouleaux, présente bien ton linge à plat et n’avance pas trop tes doigts tu pourrais te blesser.

– Je sais maman ne t’inquiète pas. Anne est triste sa mère ne fait pas son deuil et chaque moment de la journée est prétexte à revivre le passé.

Hier Martin l’aîné de ses petits-enfants est venu, elle lui a demandé des nouvelles de l’usine, disant que elle savait qu’il s’entendait très bien avec son grand-père, qu’il pourrait bientôt seconder son père ainsi l’usine lui rendrait son époux.

Marie est juchée sur un escabeau quand elle voit Madame arriver chapeautée, gantée, chaussée mais en chemise de nuit, cherchant son sac et ses clefs.

– Où allez vous ainsi ? demande Marie, qui a appris à ne plus rire, quand elle se présente dans un tel accoutrement.

Chez le coiffeur, j’ai rendez-vous, Claudine m’attend. Aujourd’hui c’est coupe et teinture, Monsieur aime les cheveux courts et bruns. Voila bien longtemps que Claudine a fermé son salon, que Madame a les cheveux blancs élégamment remontés en un chignon « banane » lui conférant beaucoup de classe et d’élégance. Elle était toujours bien habillée, soignée. Elle ne gaspillait pas, cousant souvent elle-même, tout comme elle cuisinait, préparait conserves et confitures avec tout ce que lui procurait le jardin qu’ils cultivaient tous ensemble. Encore une fois Marie ne la contredit pas, à quoi bon….

– Je crois Madame que vous vous trompez de jour, le lundi Claudine est fermée.

– Suis-je sotte!
Elle repart vers sa chambre, discrètement Marie la suit, par la porte entrebâillée elle la voit déposer son chapeau, ses gants et entreprendre sa toilette. Tranquille elle sait que tout ira bien pendant un petit moment.
Comme prévu à midi le repas s’est bien déroulé, Monsieur étant en déplacement Marie est restée manger avec Madame. Toute la conversation a été orientée vers lui, qui travaillait trop, il venait de prendre la succession de son père à la direction de l’usine de textile et avec la concurrence il fallait se battre, évoluer. D’ailleurs il ne fallait pas qu’elle traîne car elle avait tout un devis à taper pour une commande en prévision. L’après-midi plusieurs fois par semaine elle allait aider au bureau.
Marie lui propose cependant un café au salon avant de partir, sachant qu’une fois assise dans son fauteuil elle s’assoupirait une heure ou deux. Au réveil il ne sera plus question de devis, de bureau mais sans doute de préparer une sortie avec Monsieur ou un bon dîner. Préparatifs qui seront interrompus par le petit Maxime, le premier de ses arrière-petits-enfants qui en sortant de l’école viendra goûter, elle l’appellera Xavier, Pierre ou Guilhem (prénom de ses trois garçons.), le petit éclatera de rire, il a l’habitude, puis ils feront un jeu avant qu’elle ne l’envoie faire ses devoirs et prendre son bain.
Ce sera alors le moment le plus long de la journée : attendre le retour de Monsieur jusqu’à l’arrivée d’un de ses fils qui viendra dîner avec elle, ils discuteront des enfants, de l’usine, elle ira se coucher, il prétextera du travail à finir, elle a l’habitude, elle s’endormira sereine.
La jeune fille viendra prendre le relais pour la nuit.
Ainsi la nuit s’écoulera, personne ne saura où elle sera demain, ni en quelle année, mais par contre tous sauront avec qui.

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

Ces textes répondaient aux suggestions d’écriture de l’atelier de novembre 2020. MS

Cartes postales, Sabine Lavabre Chardenon

Photo : © R Mohr/painpicture (détail)

La carte ou l’image
De forme rectangulaire plus petite qu’une carte standard, elle est à tenir et regarder verticalement.

Un parquet usé, ancien, de teinte moutarde ocre en occupe les trois quarts inférieurs. Fait de cinq lattes longitudinales se terminant contre une dernière transversale qui se cogne à la plinthe murale marron ; certaines sont disjointes par endroits témoignant du travail du bois avec le temps et la chaleur. On y distingue de multiples rainures et nœuds évoquant la vie de l’arbre dont les planches ont été débitées. Par endroits des écorchures d’où des échardes ont dû s’échapper. Ailleurs des traces de martèlement irréguliers, laissent entrevoir la chute de nombreux objets au cours du temps. Il a cependant fière allure, bien net et ciré ce parquet ! Le dernier quart, au fond, étant un mur gris blanc impersonnel et sans vie.

Sur le parquet un siège est posé, sans doute une chaise dont on voit distinctement trois pieds légèrement plus clairs que le sol, ronds, obliques vers l’assise sur laquelle se tient une femme. Du haut de son corps on ne distingue rien. Une jupe bleu ciel unie, présentant un pli creux soigneusement étalé cache pudiquement des genoux. Les pieds, chevilles et mollets, sont les seules parties du corps qui en échappent. Les pieds sont nus au contact du parquet chaud et accueillant. Au centre de l’image, entrecroisés, le pied droit en arrière du gauche, ils ne sont pas étalés, seuls les orteils recourbés sont au contact du bois. Les pouces sont bien visibles, le gauche laisse apparaître un ongle un peu long et carré. La courbure de la cheville gauche bombante en avant évoque l’extrême souplesse de la femme. La peau est claire, presque blanche, par endroits, on distingue des irrégularités faisant imaginer des blessures de danseuse.

Sur ce vieux parquet usé, la netteté de la jupe impeccablement repassée, un tantinet rococo fait penser à une femme bien mise, propre, assez stricte, mais dont la souplesse et la nudité des pieds révèle une certaine grâce et espièglerie.

La Corbeille

Elle est là posée au coin du grenier cette vieille corbeille en châtaignier. Plus longue que large, globalement rectangulaire aux coins arrondis faite de fines lattes soigneusement entrecroisées initialement serrées mais dont l’usage et le temps sont venus entamer la robustesse et la régularité.

Elle en a vu du linge passer !

Tous les lundis les draps blancs épais, rêches. tout juste retirés des lits y étaient négligemment jetés encore tièdes et imprégnés de l’odeur et de la chaleur des corps . 

Ponctuelle Laurette la lavandière venait la récupérer .

D’abord soigneusement coincée contre la hanche arrondie de la femme  la corbeille était ensuite déposée sur la brouette en bois sans rebord et transportée à la rivière .Le trajet était rapide, en descente les draps encore secs étaient légers . Avec fermeté Laurette maintenait le cap malgré de nombreux cailloux.

 Sur la rive pierreuse où elle était déposée elle profitait du soleil alors que le linge était savonné, brossé, battu et largement rincé dans le courant. La lavandière à genoux retenant avec force de ses mains gercées, les draps que l’eau entrainait.

Elle semblait sourire de bonheur! cette corbeille lorsqu’on lui confiait ce linge bien essoré.

Le retour était plus difficile, mouillés les draps étaient lourds, la brouette butait contre les cailloux et Laurette dont la fatigue se faisait sentir peinait. Il fallait faire très attention à ne pas basculer , sinon il faudrait  retourner au courant tout rincer et recommencer.

C’était alors l’étape du séchage, une nouvelle fois au sol, alors que les draps étaient étendus dans le pré, elle pouvait goûter au moelleux du tapis d’herbe, s’imprégner de ses multiples odeurs. Servant de perchoir aux sauterelles ou de repos à un papillon elle savourait pleinement l’instant.

Le soir alors que le soleil déclinait, Laurette revenait pliant soigneusement le linge elle le débarrassait des brindilles avant de le déposer dans la corbeille. Quelle mission pour celle ci ! conservant délicatement le résultat du travail de toute une journée lors de son dernier transport. Enfin une nouvelle fois elle était vidée, les lits refaits, fière de sa journée accomplie elle pouvait se reposer dans le placard pensant en souriant à la famille qui s’endormirait bientôt dans des draps propres sentant l’herbe et la nature.

©Lorenzo Mattotti

Le Livre

Après avoir déposé un doux baiser sur ses lèvres il est parti.

Comme tous les matins depuis plus des 30 ans à la pointe du jour Pierre s’est levé le premier 

«  -Hop dit il encore une belle journée qui démarre . Tu traines encore un peu Odile ou tu me tiens compagnie?

 -J’arrive bien-sûr »

Voila 30 ans que je fais la même réponse, 30 ans que tous les matins je prépare le petit déjeuner alors qu’il sifflote sous la douche :

Café noir, jambon cru, tartine de pain grillé sur laquelle ensuite il étale une fine couche de beurre et une grosse cuillère de confiture et inlassablement de répéter «  un peu de douceur pour sucrer ma journée et me rappeler que tu fais les meilleures confitures de la région.

 -Il va faire beau et chaud , je m’en vais vite tant que c’est supportable. »

Une fois mis son bleu de travail propre, il passe par le décrottoir enfiler ses chaussures et sort de la maison sans claquer la porte, tout en chantonnant.

Comme tous les matins j’ai une grosse heure de calme et de liberté. C’est mon moment à moi, j’ai toujours profité de cette heure matinale sans aucun programme ni obligation. 

Les enfants sont tous partis, adultes maintenant. Nous attendons Hugo et Charlie, nos petits enfants pour les prochaines vacances. Hugo passera des heures avec son grand père sur le tracteur , Charlie petite fille douce se collera à moi juchée sur un petit escabeau ,afin de sucer les cuillères et de tourner  quelques sauces.

Nous avons eu 4 enfants, pour lui rien de plus normal il appartient à une famille nombreuse (ils sont 7 frères et soeurs). Leur maison était ouverte aux amis de tous. C’est ainsi que nous nous sommes connus à l’âge de 15 ans au cours d’une fête d’anniversaire, à une « boum ». Pour nous ce fut une évidence , après nos études nous nous sommes mariés. Pierre aimant la terre , a pris en charge la propriété du grand père.

Bon an mal an, avec mon salaire de comptable en complément nous avons pu élever nos enfants sans problème. Nous ne roulions pas sur l’or mais Pierre habile des ses mains a rénové le corps de ferme. Tout y a été modifié sauf le vieux parquet du séjour qui a une trop belle âme. Bien ciré il a toujours fière allure et chacune de ses marques est pour nous un souvenir.

Chaque enfant a eu sa chambre, Pierre trouvant toujours le temps pour la leur aménager au fur et à mesure des naissances et des années.

Guilhem l’ainé est très rangé, méticuleux, un peu strict « tout son grand père » dit souvent mon mari. Il ne jette rien il a même conservé une vieille corbeille en châtaignier retrouvée dans le grenier. Glissée sous son lit elle garde précieusement tous ses trésors. Toujours là un peu plus usée avec le temps. Guilhem vient de temps en temps y récupérer ou y déposer un objet.

Les jumelles Camille et Gabrielle sont longtemps restées ensemble . Ce sont de vraies jumelles aussi bien par leur physique que par leur tempérament. Pour le désordre aussi elles étaient sur la même longueur d’onde… Grandes et brunes comme leur père elles ne perdaient rien c’était « un chantier organisé : chaque chose ailleurs qu’à sa place », pour cela elles ne ressemblent pas à Pierre qui bien qu’organisé et soigneux est toujours à la recherche de ses clefs, d’un outil, qu’il avait pourtant bien rangé d’une manière logique afin de ne plus perdre de temps , répétait il régulièrement..

Quant au dernier Louis c’est un doux rêveur, comme mon mari il aime la terre et bien qu’encore en BTS il espère un jour revenir à la ferme.

En cette matinée de début d’été je souris en pensant à toutes ces années passées. Des années de bonheur bien qu’émaillées de divers chagrins et de difficultés.

Odile et Pierre sont sur le Quai de la gare, il dépose un doux baiser sur les lèvres d’Odile et sans se retourner monte dans le train, sur ses épaules tout le poids de leur séparation.

Je ferme mon livre comme toujours morose à la fin d’un roman quel qu’il soit. C’en est un sans prétention, une bonne petite histoire pour les vacances, décrivant la vie rurale des jeunes il y a 30 ans. Bien écrit , et assez documenté il m’a emportée dans cette société.

Il n’y aura pas de mariage , pas de jumelles ni 4 enfants, Pierre n’a pas su s’opposer à son père qui refusait qu’il devienne « cul terreux comme son grand père ». Il a été reçu au concours d’entrée d’une grande école à Paris il fera « l’X »..

Texte : Sabine Lavabre Chardenon

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage