Cartes postales, Stéphanie Rieu

Tel un lion repu

Un morceau de papier glacé rectangulaire mais un peu défraîchi. Une photo posée dessus à la manière d’un polaroïd. Ceinte de blanc fuselé et marges fines sur trois des côtés : gauche, haut, droite. Par-dessous, vertigineuse, une grande marge tombe. Abrupte. Un espace blanc à griffonner peut-être, si l’on a le goût du farfelu, plutôt que d’écrire derrière une adresse, quelques mots légers de vacances ou ceux plus définitifs d’une lettre de rupture. Au-dessus du vide, l’image entre dans un carré parfait. Il y a là trois fruits tavelés, d’un orange chaud, deux au premier plan posés tout contre un autre plus lisse, qui dépasse largement afin d’assurer leur assise. Aucune régularité dans leurs traits : des creux, des bosses, des rainures qui aboutissent toutes vers la queue desséchée, la brindille cassante qui, auparavant, les rattachait à l’arbre. Les deux fruits devant évoquent, l’un sur l’autre, une gueule de lion assoupi, apaisé et repu, qui câline sa proie.  Ce sont des coings peut-être ou du cédrat trop mûr, leur peau a l’air épaisse comme celle de vieux éléphants qui ne craindraient plus rien. Ils sont posés à même un lino gris figurant du marbre veiné de lignes noires et toutes enchevêtrées. Des trois fruits, un seul n’a pas de queue, quoi que. Comme ils n’apparaissent qu’à demi, peut-être que ce fruit-là dérobe à nos regards l’appendice jumeau de ses deux congénères.

©Cy Twombly, Lemons, Gaeta, 2005. Cliché Richard Cook.

Un trophée

Parfois, le mercredi, aux longues heures d’ennui, elle ouvrait un tiroir du long buffet massif. Sur la toile cirée surchargée de motifs, elle déversait le contenu. Des photos, pêle-mêle, qui s’agglutinaient et ne demandaient qu’à être découvertes. Ma grand-mère en saisissait une poignée au hasard et commentait des gens et des lieux poussiéreux tout de noir et de blanc. Ça et là quelques images tronquées, méthodiquement découpées, des têtes scrupuleusement déchiquetées au doigt, toujours les mêmes, annihilées, effacées. Sa belle-mère ne l’aimait pas. Elle le faisait savoir. Je ne me demandais pas pourquoi elle conservait tant de preuves de cette haine tenace. Je me souviens de cette image au milieu du fatras. Un homme fier, avec ses compagnons. Un petit homme aux yeux clairs et perçants, chapeau colonial, culottes courtes et chemisette à galons militaires, gros godillots et chaussettes sans pli. Un sourire éclatant. Dans sa main droite, un long fusil. La gauche est posée sur sa hanche. Ses amis le regardent, ils sont tous plein de joie, de fougue et de vie.  « Celui qui tient le fusil, c’est ton arrière-grand-père. », me disait ma grand-mère. Son pied gauche est posé sur la tête d’un homme étendu devant lui. Il est noir peut-être, ou bien seulement basané. Sa tête est nue ou peut-être recouverte d’un chèche. Ce qui est sûr, c’est qu’il est mort. Je me souviens avoir compris qu’il s’agissait d’un tableau de chasse. Une scène victorieuse à la fin d’une longue et éprouvante traque. Je saisissais l’intention du cliché, qui célébrait une si belle prise. Longtemps, j’ai substitué à la vérité de ce pauvre corps sans vie, celle d’un lion sauvage, d’un léopard rapide ou d’un fauve indomptable.

Clichés d’autrefois d’Elie Plantier (1898-1995), photographe en Vallée Française- Retour de chasse, Lozère

Scènes de ménage

  • « Comment, ma chère, encore cette lubie loufoque ! Vous n’allez pas, j’espère, vous équiper de la sorte pour le dîner du Colonel ?
  • Mais enfin, Charles-Edmond, voilà le dernier cri ! Tout Paris raffole de mes colifichets, il n’y a donc que vous pour penser que je suis ridicule ? Remettez-vous mon brave, mettez-vous à la page ! Les franges sur mon front sont du plus bel effet.
  • Mais êtes-vous bien sûre de passer par la porte avec ce long tuyau qui part de votre nuque ?
  • Cessez d’être grossier et allez donc ouvrir, on sonne, sans doute la calèche qui va nous emporter.
  • Espérons qu’elle soit assez haute ou nous n’irons pas loin ! … Qui est-ce ?
  • Monsieur, c’est l’équarisseur. On m’a ordonné de porter devant votre demeure, de quoi faire un manteau.
  • Et bien entrez, entrez, Madame a sûrement commandé au fourreur quelque vison d’Afrique hors de prix mais tellement plus sophistiqué !
  • C’est que, Monsieur, je n’ose ! Ma charge est bien trop lourde et souillerait sans doute vos beaux tapis persans.
  • Qu’est-ce encore que cette folie ? (ouvrant la porte en grand) : Ah ! quelle est donc cette horreur ? Odette, venez voir ! Et vous, restez dehors ! On n’a pas idée de venir chez les gens muni de tels cadavres ! 
  • Que se passe-t-il Charles-Edmond ? Vous allez finir par nous mettre en retard ! Et bien quoi, payez donc le monsieur pour la course ! (à l’autre) : Grand merci, mon brave, posez donc ça sur les dalles, je m’en soucierai lorsque nous serons de retour de cet affreux dîner.
  • Est-ce que vous allez m’expliquer ce que font ces dépouilles dans notre salon ? Avez-vous perdu la raison ? 
  • Ce que vous pouvez être rabat-joie, tout de même. Vous voyez bien ce que c’est, non ?
  • Des cochons morts, si je ne m’abuse ! Excusez-moi, mais je ne comprends toujours pas pour quelle raison vous demandez à des écorcheurs de venir déverser de la viande faisandée sur mon marbre d’Italie ! Je suis désolé de ne pas partager votre enthousiasme mais je vous rappelle que c’est précisément ce soir que le Colonel doit me promouvoir au rang de chef cuisinier du mess des Officiers de Réserve du 4ème régiment des Spahis marocains et qu’il nous attend dans moins de dix minutes ! Je n’ai donc pas le temps, si c’était votre intention, de tanner des peaux de sanglier pour que vous puissiez agrémenter votre tenue déjà, si je peux m’exprimer ainsi, largement assez originale pour une occasion somme toute plutôt banale…
  • Oh, la, la ! Vous et vos spaghettis !
  • SPAHIS ! Je ne vous permets pas d’insulter ce corps valeureux !
  • Moins valeureux que le mien, qui supporte vos saillies grossières, pressée comme un citron par notre vie commune ! Que je suis donc malheureuse ! (à l’équarisseur qui sort à reculons) Emportez-moi, Monsieur, vers des cieux moins austères, vers l’aventure et le grand air, vers…
  • Mille pardons, m’dame, mais je ne vais que jusqu’à la Villette, un repas de travail avec des garçons bouchers, je doute que cela soit bien convenable…
  • (se roulant dans le sang des cochons qui coule sur le sol) : Et comme ça, c’est mieux ? Je vous en supplie, emmenez-moi ! Tout plutôt que cette vie vide de sens ! Moi, je voulais voyager, voir l’Afrique et ses grands fauves, goûter aux fruits exquis du péché exotique, je n’ai pas vécu ce que j’aurais dû coincée avec ce soldat de pacotille, ce gardien de la paix, tout juste bon à verbaliser des piétineurs de pelouse au Square !
  • Enfin Odette, vous n’êtes pas juste ! (murmurant soudain) Vous savez bien que ma blessure…
  • Votre blessure, ah, parlons-en de votre blessure ! Cet appendice jauni qui pendouille et dont dépend ma vie entière, qui flotte entre nous et suspend tout  plaisir. J’en ai assez de votre blessure, une amputation eût mieux valu !
  • Odette, c’est trop ! Je ne supporterai pas une minute de plus que vous m’humiliassiez devant ce rustaud ! Vos chaleurs vous égarent ! Je prends la porte et me rendrai seul à ce dîner d’intronisation, ne vous en déplaise ! Adieu et reprenez vos esprits ! (il sort et claque la porte derrière lui)
  • Ah ! Mon chéri ! (se jetant dans les bras grands ouverts de l’équarisseur), enfin seuls, la soirée est à nous ! Nous l’avons encore bien eu ! Venez vite à moi ! Tout ce sang sur mon corps m’a échauffé l’esprit ! 
  • Tout doux, ma belle, tout doux ! J’ai la nuit pour vous dévorer, je compte bien partir repu de votre vaste demeure. Plus un mot, c’est moi qui commande, étendez-vous là, sur la fourrure encore palpitante de mes beaux sangliers que je vous contemple offerte…
  • Comme il vous plaira, Robert, je serai sage comme une image… Que diriez-vous, pour la prochaine fois, de vous grimer en  vieux ramoneur ? » 

Stéphanie Rieu

La proposition en 3 étapes était la suivante : à partir d’une carte postale tirée au hasard à chaque étape, décrire la première carte comme on le ferait pour un aveugle ; choisir dans la 2e un élément rappelant un souvenir ; et ajoutant la troisième aux précédentes, tisser un fil entre ces cartes pour inventer une fiction. Parmi les suggestions d’écriture, l’utilisation de la cataphore, celle du « il y a » ou encore la description à la Perec, pour la première. L’appui de Charles Juliet pour l’écriture du souvenir, et enfin la recherche de sa propre voix pour ce qu’il en est de la fiction. Marlen Sauvage

Une image/Eclosion, par Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Une image

Elle est plongée dans son livre.      Immobile.      Concentrée.       Partie ailleurs,            sur des rives que l’on connaît bien pour les avoir arpentées des milliers de fois au même âge.            Ses petits yeux noisette trépignent     et attrapent au vol toute la lumière.               Inconsciente qu’elle est du fait qu’on la regarde, elle n’est jamais plus belle        ni plus vivante      que dans ces instants suspendus,                   dans cet arrêt du temps qui court,            dans cet abandon,               quand elle laisse sa peau dériver pendant qu’elle est ailleurs            sur un fil inconnu et intime.           Inaccessible.             On la contemple en catimini,                   le moindre tressaillement pourrait lui mettre la puce à l’oreille et c’en serait fini de la grâce.          On fait bien attention de respirer petit,              on cache même l’éclat de nos yeux qui pourrait nous trahir et rompre son voyage.               Mais on n’en perd pas une miette,                    on l’aspire en entier dans notre amour de mère,        on lui vole l’image pour l’épingler,             joli papillon,              dans notre boîte à nous des souvenirs précieux.                   Comme par miracle, l’angoisse de la perdre fait pour l’instant silence.  

Eclosion

On marche vers le jardin d’un pas presque martial. C’est là qu’est le répit de l’époque inconnue qu’il nous faut traverser sans balise. On n’attend pas grand-chose de cette promenade imposée, geste sanitaire, collectif, rituel mécanique auquel il faut bien souscrire sous peine de devenir chèvre. On a d’immenses envies d’arpenter la nature, la nature réelle sans chemins tout tracés, une de ces envies qui n’émerge que lorsqu’il est évident qu’on sera privé de sa concrétisation immédiate. Le reste du temps, cela n’a aucune importance d’arpenter la forêt trop souvent. Aucune valeur si l’accès en est libre.  Alors on marche droit vers le jardin en pestant de ce minuscule imposé et encore bien content d’en avoir un, de jardin ! On pense à tous les autres qui n’ont pas cette chance et nos pas se rétrécissent d’autant, par compassion, on essaie de ne pas être trop joyeux, de ne pas regarder ni sentir outre mesure l’émergence de ce printemps insolent qui nous pète à la gueule. Garder la mine triste en inspectant les lieux, faire le tour des arbres, des bourgeons et des fleurs, admirer par en-dessous les asperges qui pointent virilement sans se soucier de l’atmosphère générale. Et progressivement s’ouvrir au souffle de l’air qui balaie nos cheveux, à cette senteur qui monte de la terre chaude, entendre les pépiements étonnés des oiseaux, gratter un peu pour dégager les fragiles pousses de houblon que le soleil titille, finir affalée dans une herbe odorante au milieu des jachères prometteuses, glaner ça et là un peu de pissenlit, d’oseille et de doucette et avec trois fois rien pouvoir faire bombance. Se laisser traverser d’une fugace lumière. Se dire que rien n’est perdu.

Stéphanie Rieu

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Image récurante, Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Si j’avais un blog et que ce texte prenait la forme d’une chronique journalière, j’aurais pu l’intituler :
« Journal d’une con pas trop fine », ou alors : « J’ai testé pour vous ! ». C’eût été l’occasion délicieuse de me livrer à maintes expériences et de vous en faire partager la primeur. Hélas, trois fois hélas, ce texte n’est qu’un texte. Dommage. Encore une belle idée qui fera long feu. Malgré ce manque de ténacité qui m’empêche de me tenir à la discipline rigoureuse et quotidienne qu’implique la tenue d’un journal, vous me savez plutôt versée dans l’autobiographie et c’est pourquoi, je me décide à vous faire part de l’expérience édifiante que je viens de vivre. Car, effectivement, mes amies, j’ai testé pour vous le fameux gommage au marc de café et huile de noix de coco dont une de mes proches m’avait un jour confié la recette dans le creux de l’oreille. Voilà déjà plusieurs jours que je mettais religieusement de côté la poudre noire de nos petits déjeuners. En cette période de confinement, c’est l’occasion de s’essayer à réaliser des choses que l’on n’aurait jamais osé faire en temps normal. L’occasion que se rappelle à nous, les femmes, notre essence profonde, l’occasion de prendre soin de nous d’une autre manière. L’occasion aussi de rappeler au cercle des intimes que nous ne sommes pas simplement cette personne qu’on appelle maman à tout bout de champ ou chérie, où t’as rangé  mes lunettes, j’arrive plus à remettre la main dessus. Un moment rien qu’à soi qu’il faut négocier dur. Mais là, c’était vendredi soir, il avait fait un temps magnifique toute la journée et j’ai annoncé solennellement à la cantonade : « Ce soir, je fais mon gommage ! ». J’ai fait fi des réflexions vexées de ma fille qui m’a aussitôt hurlé : « Ouais, c’est ça, tu vas faire ta belle et pourquoi j’ai JAMAIS le droit d’être une femme, moi ? » et j’ai vivement claqué la porte de la salle de bains au nez de mon conjoint qui essayait par tous les moyens de ne pas rater l’instant où mon corps serait oint de particules de café odorantes et qui me criait à travers la porte : « Combien de temps, t’as dit pour faire cuire les asperges, déjà, je me rappelle plus, dis, c’est combien déjà  ??? ». 

Enfin seule, je me suis livré à la petite préparation simple qui consiste à faire fondre au bain-marie l’huile de noix de coco et à y incorporer délicatement le marc de café. Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de m’installer dans la baignoire plutôt que sous la douche afin de profiter plus voluptueusement de cette sensation inédite et tellement vantée par mon amie. Après m’être scrupuleusement récurée en suivant bien les recommandations du ministre de la Santé, mon autorisation posée sur le rebord en faïence, j’ai délicatement  pioché une petite pincée du mélange que j’ai appliquée sur ma peau en effectuant de petits mouvements circulaires du poignet, guettant l’extase qui ne manquerait pas de m’emporter subitement dans un volcan odorant de fragrances subtiles. En réalité, ma peau a commencé à me démanger furieusement, les petits grains de café agissant comme le côté vert de l’éponge qui nous sert à gratter les gamelles. J’ai quand même persévéré, me rappelant ce que ma mère n’avait cessé de me seriner durant toute mon enfance et que jamais, au grand jamais, je ne m’aventurerai à répéter à ma fille, à savoir «  Faut souffrir, pour être belle ! ». Puis je me suis dit que la baignoire allait être coton à ravoir avec tout ce gras et ce café même si comme me le répétait mon conjoint à travers la porte d’un ton encourageant : « Il paraît que le marc de café, c’est super pour déboucher la tuyauterie ! ». Ce à quoi je me suis abstenue de rétorquer pour ne pas gâcher ce pur moment de détente, que jusqu’à preuve du contraire, l’écoulement de la baignoire n’était pas encore bouché. Il a fini par redescendre pour surveiller la cuisson des asperges pendant que je m’échinais à rincer mon corps à grand renfort d’eau bouillante que je voyais glisser en jolies perles mordorées sur tout ce gras de coco sans réussir à l’emporter. Et c’est là qu’est arrivée cette image récurrente, objet de ce texte et de la proposition d’écriture de mardi dernier. Cette image qui me fuyait jusque là, à tel point que je m’étais presque résignée à ne rien écrire pour cette fois. C’est étrange, l’écriture, comme ça vient toujours vous chercher dans les moments où on ne l’attend plus ! Alors que je me décidai à me mettre debout pour essayer d’optimiser l’écoulement du café et du gras vers le sol, je me suis rendue compte que mes pieds n’adhéraient pas très bien sur le revêtement de la baignoire et là, toutes sortes d’images m’ont traversé l’esprit. Je me suis vue glissant et me cassant une jambe alors que le week-end avait si bien commencé. C’est toujours quand je décide de me détendre que les catastrophes arrivent. J’ai essayé précautionneusement de poser mon pied mais rien à faire, l’imminence des dégâts continuait de tourner en boucle dans ma tête avec de plus en plus de détails et de précisions : j’allais rester coincée des heures dans cette baignoire, ma jambe formant un angle bizarre et pas du tout seyant, à hurler pour qu’on vienne me secourir mais personne ne m’entendrait bien sûr, pourquoi avait-il fallu que l’on achète une maison aussi grande, d’abord ? En bas, ils devaient être en train de s’activer aux menus besognes des débuts de soirées et il allait s’écouler pas mal de temps avant qu’on ne remarque mon absence… plus j’essayais d’inciter mon pied à rester stable et plus je voyais la quasi-impossibilité de réussir la manœuvre sans heurts. Alors sont revenues toutes ces images qui m’assaillent à tout instant, tous les possibles drames qui s’imaginent dans un coin de mon esprit en continu, même dans la placidité d’un quotidien banal, toute cette fabrique de peur qui tourne en boucle en temps normal sans la moindre raison. Je me suis précipitée hors de la salle de bains pour m’atteler à l’écriture puisque l’heure était venue. C’est ainsi que ce texte est né. Quant au reste, le résultat de mon gommage, quelques petits conseils avisés : s’il vous prend l’envie d’essayer, campez-vous bien les deux pieds dans la douche : ce n’est guère le moment de se casser le col du fémur. Et puis si vous voulez un conseil : n’essayez pas. On m’avait dit que je serai toute douce et bien je suis juste grasse. Mes doigts glissent dangereusement sur le clavier et j’espère que je ne vais pas passer le dîner à tenter de récupérer mes couverts sous la table, ce qui risque de nuire à la bonne ambiance de ce début de soirée. J’espère aussi que tout ce marc de café ne va pas m’empêcher de dormir moi qui suis si sensible à toute sollicitation de mes nerfs. Car dans ce cas, c’est certain, les images ne manqueront pas de revenir m’assaillir. Je dégage en outre, une odeur de noix de coco qui n’est pas sans me rappeler les petits sapins caoutchouteux que mon père laissait pendre au rétroviseur intérieur de la voiture quand j’étais petite, rehaussée d’une touche légère de vieux percolateur qu’on aurait oublié au fond d’une brasserie parisienne désaffectée. Je sens la migraine qui monte. Il est temps que je retourne dans le monde des vivants. 

Stéphanie Rieu

La proposition consistait à puiser parmi le flot de plaisirs minuscules (sur le mode de La première gorgée de bière, de Philippe Delerm) que l’on avait forcément découverts durant cette période de confinement et d’écrire avec légèreté un de ces petits riens qui éclairent la vie…

Photo : MS « Le marc, à dessein… »

Petite foule, Stéphanie Rieu

©Marlen Sauvage – Grattegals, St-Laurent-de-Trèves

Ils attendent. Dans le silence opaque, ils attendent. La pluie qui tombe en gouttes fines et acérée lacère les visages tendus. La porte du commissariat est close, les pavés gris glissants sous leurs semelles qui se balancent au rythme des ankyloses. Au centre, un homme. Mal rasé, buriné. Des yeux injectés de sang sortent de son visage émacié. Ses mains tremblent. Il allume une cigarette. Près de lui, une femme frêle aux cernes noires et aux yeux délavés. Dans la poussette entre les deux, une gamine dort les poings serrés. Sur le boulevard, on entend le ronflement continu d’une circulation aveugle. Quelques pigeons faméliques se jettent sur des miettes illusoires. Loin quelque part, la cloche sombre de l’écrasante cathédrale sonne deux coups définitifs. Dans un soupir, la petite foule lève la tête puis la rabaisse. Des mains se tendent vers le couple figé puis s’en retournent se coller à des jambes de pantalons trempés, au tissu spongieux d’imperméables inutiles. Lentement, la porte du poste de police pivote et la petite foule se resserre sur la passerelle étroite et branlante qui relie le trottoir à l’entrée. L’homme vient d’inhaler la dernière bouffée de fumée, elle lui ressort par les narines, nuage sans forme aussitôt dispersé – il faut qu’ils y aillent ensemble chuchote-t-on, mais non un après l’autre c’est plus sûr ils ne peuvent pas en embarquer un tout seul ils n’ont pas le droit de séparer les familles c’est illégal et qu’est-ce qu’on fait s’ils les arrêtent on n’est pas assez nombreux c’est toi qui vas avec lui moi j’irai avec elle s’ils les retiennent on se couche par terre on appelle les journalistes on fait du bruit c’est l’heure faut qu’ils y aillent sinon ce sera pire – la foule se fend et l’homme s’avance, un autre le suit de près, rempart lourd et massif. Ils poussent la porte et s’engouffrent. L’obscurité des lieux leur mange le regard. Derrière le guichet, le policier de service glisse le registre vers eux. Sa matraque est posée à côté. Les yeux de l’homme glissent du livre à l’arme et puis de l’arme au livre – vous signez là nom prénom la date et l’heure – les yeux de l’homme encore qui se relèvent vers celui-là qui l’accompagne et hésitent – on va pas y passer la nuit y’en a encore beaucoup comme ça dehors ? Peuvent pas venir tous ensemble, non ? – lentement, l’homme saisit le stylo, griffonne quelques signes maladroits. Le policier plante ses yeux dans ceux de l’homme qui vacille, à reculons quitte l’endroit, cherche à tâtons la poignée dans son dos, l’abaisse brusquement et sort en trébuchant.

[Atelier en Cévennes, les textes (2)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

D’un mot à l’autre, par Stéphanie Rieu

 

FUNAMBULE

Fille à fil qui vacille sous les applaudissements des aveugles.

VACILLER

Ne jamais savoir si, lorsqu’on se penche, c’est pour éviter l’obstacle ou par manque de courage. Avoir peur de perdre la sûreté de son pas, de savoir que l’abîme existe pour de vrai.

ABIME

Plus j’avance mieux je sais ce qui m’abîme et m’entraîne dans le gouffre que je dessine et que j’habille de mes frayeurs contenues.

GOUFFRE

Le gouffre de Padirac où j’ai plongé, petite, toujours plus profondes les vacances en famille. C’est à lui que je dois de ne jamais savoir écrire le mot gaufre, de m’y reprendre à deux fois et chaque fois le même étonnement.

FAMILLE

Fil à la patte de l’existence qui nous empêche d’être baudruche.

BAUDRUCHE

Ce n’est pas le roi des Belges mais c’est quand même gonflé.

GONFLE

C’est l’épaisseur qui me submerge, une bouée quand je m’enfonce  et un bélier lorsque je cogne dans la bêtise qui emprisonne.

SUBMERGER

Sur les berges de la Seine, j’imagine, insubmersibles, les peines de cœur tragiques jetées aux flots par mauvais temps.

PEINE DE CŒUR

C’était hier et c’est si loin. Bat-il encore un peu, le bougre ?

LOIN

Regarde loin devant, oublie tes pieds, avance si tu ne veux pas tomber. Fixe un point devant toi et avance. Ne regarde pas en bas, avance mais avance donc !

AVANCER

Continuer quand même avec la sensation du vide sous nos pas. Oublier le vertige et le fil qui s’agite, se dire qu’il est moelleux d’atterrir tout en bas, funambule léger de sa propre existence.

FUNAMBULE

J’avance sur mon fil, les aveugles applaudissent mais en dedans de moi, je sens que je vacille.

Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

 

 

En amont de l’histoire. Chute et fin…

par Stéphanie Rieu

Sur le grand panneau peinturluré à l’entrée du village, on voit une péniche paisible, le canal vert et immobile, des platanes plus que centenaires, immuables et dignes encadrent joliment l’image qu’on croirait presque d’Epinal. « Un village aux portes de Toulouse » clame gentiment le slogan en lettres déliées. Sur le mur d’un salon quelconque et sans caractère, vignette anecdotique crachée par la télé, l’extraordinaire énergie libératrice d’un peuple qui fracasse et escalade les gravats du mur passe presque inaperçue dans le brouhaha des routines. Des mains se tendent et se rejoignent pendant que sur la grosse scène, tout au fond, des chanteurs, des musiciens accompagnent en hurlant à la lune, le mouvement de la foule. Nous sommes en 1989 et le mur de Berlin vient de tomber. A la campagne, on a beau célébrer le bicentenaire de la Révolution, planter des forêts en forme de dates devant toutes les écoles, au sein des familles, ça ronronne pas mal, ça suit son petit bonhomme de chemin, ça se consume en consommant doucement, le choc pétrolier est passé par-dessus les belles envolées et a mazouté les rêves sans aucun scrupules. Où placer alors ces frissons qui nous gagnent en voyant le mur qui s’écroule ? Comment dire la joie qui nous emporte à l’idée, peut-être bien naïve,

et pas d’un capital qui rampe et avance vers nous lentement ? Comment faire face à cette époque qui absorbe la contestation pour la rendre neutre et placide, qui autorise la parole pour qu’elle ne change surtout plus rien ? Comment inscrire dans ce lieu si paisible et si débonnaire la force des convictions qui battent en nous et ne demandent qu’à jaillir ? A voir le grand mur qui tombe, on ferait bien tomber les nôtres si seulement on en avait une vision claire. L’ambassadeur du Burundi parade dans la région, et c’est un événement. Il organise des conférences dans les collèges de la circonscription. Personne, dans le monde des professeurs, ne soulève d’objections au fait qu’il est membre d’une dictature. Les parents pensent qu’on en fait toujours trop, on ferait mieux d’écouter en classe. Les plus jeunes ont le droit d’assister au spectacle de sa grandeur, ils pourront poser des questions à la fin du discours. Pas les grands. Alors, on proteste dans les couloirs. Rien à faire, question de planning, d’occupation de salles, rien à voir avec nous. On s’arrange pour faire passer aux petits frères et aux petites sœurs,  des morceaux de papier farcis de questions importunes griffonnées à la hâte dans un semblant d’AG et on écoute derrière la porte, on est prêts à en découdre, on attend sa réaction. Silence. « Touche pas à mon pote ! », clame la main jaune sur nos blousons. Mais aucun de nous ne sait qu’une grande marche populaire est en route vers Paris pour dénoncer le racisme. On est en campagne c’est encore Waterloo,  le bruit est loin, le Liban encore plus, les adultes sereins au milieu de ces mots qui servent à endormir et à vendre de la paix sociale au rabais. Le système s’empare sans vergogne des fulgurances et des sursauts et leur tamponne un code-barres dans le dos. Au suivant ! C’est la chute du mur, c’est la fin du politique. La machine est en route et tout devient marchand, culturel et sans échelle de valeur. Alors, nous, les oisillons trop crédules, on hurle de rire en bande organisée pour se blottir en pleurant juste après dans les bras des icônes d’antan, récupérées dans les poubelles de nos aînés, Che Guevara, Bob Marley, Ferré, des cœurs purs et étincelants de vigueur, loin des adultes en sommeil qui laissent vendre aux plus offrants les cendres de leurs rêves en se félicitant mutuellement d’avoir gagné la guerre et vu Mai 68.  Qu’il y aurait-il encore à vivre après ça ?

Texte : Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

Explorer les formes 1 (atelier)

par Stéphanie RIEU

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TRAPEZE

Mais par quel doux miracle, le vent peut-il flatter

les angles d’un trapèze et juste après flirter

avec l’équilibriste sans la faire s’envoler ?

CERCLE

Est-ce vice ou vertu ?

Ne serais-je pas déjà passée par ici ?

OVALE

D’où te vient cette force

qui coule dans tes doigts,

pour que d’un geste sûr

tu maintiennes captif

l’ovale de tes joues

dans mon regard troublé ?

CARRE

Le carré est-il triste

de devoir s’aligner

à tant d’autres pareils

au fond de la piscine ?

RECTANGLE 

Comment pourrais-je y voir clair à travers le seul rectangle que voudrait être cette fenêtre ?

Texte : Stéphanie Rieu

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage

Du côté de l’invisible, par Stéphanie Rieu

L’invisible était notre thème lors d’un dernier atelier… les textes sont ceux d’une participante du groupe de Florac.

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Pénombre du soir sous l’escalier. L’odeur entêtante et sucré du chèvrefeuille qui flotte et insuffle dans l’air une douce amertume en forme de regret. Le lucane s’abat juste sur mon épaule, rebondit sur le sol et il reste sonné près du pot de terre cuite qui a fait la culbute. On voit béer son trou ne menant nulle part, et sa chaleur factice léguée par le ciment le fait se rengorger tel un petit volcan. L’insecte est immobile et je l’entends penser. Sa corne est grossière, sa carapace sans finesse. Ses pattes courtaudes et sa manière de s’aplatir au sol comme pour éviter un éternel orage font monter ma colère. Quelle est donc cette forme encore ? N’a-t-elle rien appris de toutes ces épreuves ? Combien de vies va-t-il lui falloir pour libérer sa carcasse de toute cette gêne, de toute cette peur,  et de ce miroir terne ? Ma colère et mes larmes, ma colère et mon désespoir, ma colère et mon incrédulité de la voir retourner à ces choses qui rampent au lieu de s’élever. La bestiole esquisse un pas tremblant, je la sens s’ébrouer, le deuxième est prudent mais elle semble avancer. Puis d’un saut maladroit se retourne vers moi, bouge la tête à gauche, bouge la tête à droite et se laisse admirer. Sa corne est affûtée, je peux y distinguer des piques acérées.  Elle est enfin armée, me dis-je, c’est là la différence, c’est ce qu’elle vient montrer.

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La première fois, c’était juste un rouge-queue. Posé sur le pilier de la maison natale. Coïncidence. Agité, espiègle, frivole, frondeur. Il est revenu le lendemain. A la même heure. Au petit déjeuner. Le seul moment de la journée qui réunissait tout le monde sur la terrasse. L’heure exacte où l’on ne pourrait manquer d’admirer sa forme vigoureuse. Sa queue rouge en panache. Transformation réussie de son esprit coquin, de sa liberté, du droit d’aller trop loin que lui accordaient son grand âge, sa tête blanche, sa solitude indéfectible, son regret de ne plus pouvoir éteindre, aimer charnellement, trop vieux pour ça et pas assez conforme à l’idée qu’on se fait d’un brave grand-papa. Il continuait quand même à gueuler l’Internationale, poing en l’air, dès qu’il pouvait. Rien à voir avec ce pépiement d’oiseau, ce virevoltage léger, ce sautillant primesautier qu’il nous donnait là. Tous les matins, il revenait. Je l’accueillais en silence, au-dessus de mon bol de café, je répondais muettement à son désir d’être admiré, le laissait, jour après jour me passer le message. Tout était bien. Cette forme était la sienne, il n’en n’avait jamais eu d’autre malgré nos illusions d’humains, malgré la couche vernissée. C’était bien lui maintenant plus que jamais. Au bout de dix jours de ce manège étrange (il n’y avait jamais eu d’oiseau avant), j’ai simplement dit, l’air de rien comme à la cantonade, c’est quand même bizarre ce rouge-queue tous les matins. Le lendemain, il n’est pas revenu.

Textes : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

Fleurette, par Stéphanie Rieu

Un texte écrit en atelier… Un personnage en 3 phrases, un texte « juste avant » cet extrait succinct…

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Elle court pour attraper le dernier métro. Sa robe trop légère se soulève en rythme. Du rimmel a coulé partout sur ses joues.

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 Comme tous les jours, Fleurette marchait dans Paris. Comme tous les jours, elle battait le pavé, à la recherche des invisibles. Elle avait fini par galber ses jambes à force d’arpenter les rues. Elle en tirait une certaine satisfaction, elle qui n’aimait pas beaucoup son corps trop rond. Il lui arrivait même de jeter un coup d’œil en arrière quand elle passait devant une vitrine. Tout ça pour admirer un instant la rondeur plus si ronde de ses mollets musclés. Petite fierté secrète et personnelle, plaisir qui ne lui coûtait pas bien cher. Aussitôt après ce moment dérobé à la longue journée, elle se ressaisissait, se reconcentrait, utilisait ses yeux pour réaliser ce pour quoi on la payait grassement. Sous un tas de cartons, près d’une bouche d’aération, elle en vit soudain un. Il avait beau se ratatiner, se tortiller, faire mine de ne pas l’avoir remarquée, elle fut sûre d’avoir tiré le gros lot, sûre que celui-là en était un. Elle s’accroupit près de lui et essaya d’entamer la conversation, doucement, en utilisant successivement les quelques mots les plus courants des langues chantantes et mystérieuses qu’on lui avait vaguement enseignées avant de la laisser se débrouiller toute seule. Un éclair illumina brièvement le regard de l’autre quand elle en fut au pachtoune. Ça y est, ça prenait, il était harponné. Mon dieu, qu’il était jeune ! Mon dieu, qu’il était beau ! Même sous la crasse, ça se voyait qu’il avait les traits fins, presque des traits de fille. Et ses yeux qui brillaient, est-ce que c’était de fièvre ou de ferveur devant le sourire éclatant qu’elle lui adressait ? Il leva soudain la main vers son visage et d’un doigt lui caressa la joue. Elle fut emportée dans l’encre profonde de ses mirettes sombres et s’y noya un instant. Quand elle reprit pied, il lui souriait doucement, d’un air triste. Avec des gestes, trois mots de plus, des grimaces et des cabrioles, elle réussit à lui faire comprendre qu’il devait se lever, qu’elle voulait marcher avec lui parce qu’elle avait beaucoup à lui dire. Comme souvent, son charme opéra. Le garçon sortit de dessous le monticule brun et lui emboîta le pas. Elle mit toute son énergie à l’entraîner car elle aimait le travail bien fait. C’était difficile pourtant. Ses pieds connaissaient le chemin mais son cœur battait trop fort, la tirait en arrière et elle devait lutter contre. Le garçon lui avait agrippé la main, l’écoutait lui parler de soupe, de bain, de chaleur, d’abri, de sommeil serein, d’enveloppement douillet et d’absence de peur. Mon dieu, qu’il était jeune… Mon dieu, qu’il était beau… Il irradiait la douceur et la confiance. Une fois, elle faillit renoncer, le planter là et rentrer bredouille. Il eut suffi d’un rien mais elle fut assaillie par la pensée du loyer à payer, des années où elle avait dû monnayer sa chair pour joindre les deux bouts. Elle fut anéantie par le souvenir de sa déchéance passée, incapable de prendre le risque de retomber encore si bas, beaucoup trop bas. Elle força l’allure, le traînant presque maintenant. Il se faisait tard : la place était déserte. Quand ils atteignirent l’impasse sombre, la silhouette du gros Marcel se découpait déjà sous la lune. Elle se retourna vers le jeune homme, plongeant une dernière fois son regard au fond de ses yeux. Une longue et dernière fois. Puis, d’une secousse brusque, elle lui fit perdre l’équilibre et il chuta. Rapidement, Marcel, dans une danse arachnéenne se pencha sur lui et l’assomma avant de le balancer sur son épaule comme un vulgaire sac de chiffons. Il jeta par-dessus son épaule les cinq cents euros promis. Elle dut se plier en deux pour les ramasser, sentit venir la nausée, se retint. Pour ne pas éclabousser les chaussures en cuir de son acolyte. Elle voulait éviter les ennuis. « Merci, lui dit Marcel, belle pièce celui-là, ses organes vont rapporter un max. ». Il tourna les talons, elle se retrouva seule et il fallut rentrer.

Texte : Stéphanie Rieu
Photo : Marlen Sauvage

 

 

Pépé, es-tu là ?, par Stéphanie Rieu

Mon tonton le plus jeune, pour nous occuper l’été, il invente toujours plein de jeux. Il y en a un qui s’appelle « Touchez ! ». On est tous autour de lui et il dit « Touchez du bleu ! », par exemple et on doit se dépêcher de trouver quelque chose de bleu à toucher. Le premier qui y arrive a gagné. Des fois, c’est plus compliqué, surtout quand il dit « Touchez l’oreille droite de pépé ! » et qu’on est tous à galoper vers pépé qui fait des mots croisés bien tranquille et qu’on a pas intérêt à déranger si on veut pas prendre un coup de tapette à mouches sur les cuisses. En général, quand on arrive pas loin de lui, on ralentit en se surveillant pour pas se faire dépasser par les autres et on attend que pépé lève le nez pour essayer de lui frotter gentiment l’oreille l’air de rien. Quand il est de pas trop mauvaise humeur, il prend juste sa tête sévère et râle un coup contre mon tonton qui a toujours des idées stupides mais si c’est un jour où il est contrarié, il se lève en faisant claquer son livre et part dignement dans la maison avec la tête toute rouge. Là, on sait que c’est pas la peine de le suivre même si on a très envie de gagner au jeu de tonton parce qu’on risque que la tête de pépé se dégoupille comme une grenade et que ça fasse beaucoup de dégâts.

L’autre jour, on devait toucher des bretelles et quand on est arrivé derrière pépé, qui est le seul à en porter, un de mes cousins m’a poussée fort contre lui. Pépé était de dos, en train de faire la vaisselle et pour pas tomber, je me suis agrippé à son pantalon. Sans faire exprès, j’ai fait sauter l’attache de ses bretelles mais heureusement, que d’un seul côté. Ce coup-là, j’ai gagné mais j’arrivais pas à être vraiment contente de moi. Pépé m’a secouée un peu en me tenant par les deux bras et j’ai eu beau lui dire que mon cousin m’avait poussée, ce n’était pas une excuse, les enfants n’avaient pas à traîner dans les pattes des adultes, point barre, et de son temps ça se passait pas comme ça mais aujourd’hui tout était permis parce que personne voulait assumer son rôle de parents comme il faut et les enfants prenaient le pouvoir et qu’il avait pas intérêt à me retrouver sur son chemin de toute la journée parce que sinon, ça allait vraiment barder. « Eh, ben, dis donc… », j’ai entendu mémé soupirer juste derrière moi.  Et puis elle m’a attrapée la main et m’a fait sortir de la cuisine. C’est là que j’ai vu que mes cousins avaient déguerpi depuis longtemps.

Après ça, mon tonton, il a essayé d’inventer des nouveaux jeux parce que même s’il est adulte, il a quand même un peu peur de pépé lui aussi. Il nous a dit qu’il avait une idée. On a fermé les volets de la chambre où je dors et qui est juste en face de la cuisine, de l’autre côté du couloir. C’est une chambre avec une alcôve et deux lits superposés dedans. Mon tonton le plus jeune dort dans celui du haut et moi en bas. J’aime bien. L’autre soir, pour rigoler et aussi parce que j’étais vexée qu’on m’envoie me coucher avant lui, j’ai mis des petits bouts du mur qui s’effrite dans son duvet. Ça l’a pas fait rire, il a juste dit « Aïe, aïe, aïe, ça pique, qu’est ce que c’est ? », en soufflant comme s’il était énervé alors j’ai fait semblant de dormir et on a pas partagé un bon moment juste nous deux comme je croyais qu’on allait faire.

L’alcôve, elle est au fond mais la pièce est très grande, ça fait comme un petit salon devant. Au milieu, il y a un vieux tapis et une petite table ronde minuscule. Contre le mur, il y a un grand bahut où on range les jeux de société auxquels il manque des pièces et aussi la vaisselle qu’on utilise pas souvent parce qu’elle est faite pour des occasions spéciales, par exemple quand on mange des escargots ou de la fondue bourguignonne et on en mange jamais. C’est aussi là que pépé et mémé rangent les mazagrans. Ce sont des espèces de calices en terre comme à la messe mais avec des dessins de feuilles mortes dessus ou des paysages tristes. Ces verres-là, on les sort que pour Alphonse et Caroline quand ils viennent boire le café. Ils sont précieux parce qu’ils ont été fabriqués en l’honneur d’un cardinal pas commode, je crois que c’était celui qui cherchait des histoires à d’Artagnan. C’est pour ça qu’ils portent son nom. C’est Lulu, le cousin de maman qui me l’a expliqué la dernière fois. Je sais pas pourquoi mais pendant qu’il me racontait ça, pépé levait les yeux au ciel comme quand il est agacé mais reste poli. Pour quelqu’un qui est passionné par l’histoire de France, mon pépé, je trouve qu’il fait pas trop d’effort pour apprendre des trucs qui se sont passés avant ses guerres à lui.

Après avoir fermé les volets, tonton a mis la petite table exactement au milieu du tapis et a éteint la lumière. Il a dit « je vais vous montrer comment on fait tourner un guéridon ». Mes cousins, ils ont pas compris. Ils ont cru que c’était une ruse et que tonton, il allait nous dire de fermer les yeux et nous laisser plantés là pendant qu’il partirait faire autre chose sur la pointe des pieds. Ils ont commencé à râler et à se bousculer mais moi j’ai dit, « ah, oui ! C’est du spiritisme, ma copine elle en a déjà fait avec son grand frère même qu’elle a eu super peur ! », alors ils ont arrêté de se disputer pour dire que c’était nul si c’était un truc pour les fillettes. Moi, j’ai juste haussé les épaules en leur demandant si eux aussi avaient la trouille alors ils se sont calmés tout de suite. Tonton, il nous a fait asseoir tout autour de la table ronde. On a posé nos mains bien à plat sur le plateau et on a fermé les yeux. On l’a entendu qui disait plein de fois avec la voix très grave : « Esprit, es-tu là ? Un coup pour oui, deux coups pour non ! », de plus en plus sérieusement. Soudain, il y a eu un grand coup et la table a commencé à gigoter dans tous les sens. J’ai ouvert un œil pour essayer de voir si mes cousins trichaient pas mais ils avaient tous leurs mains sur le guéridon. Tonton a dit qu’on pouvait poser des questions au fantôme si la réponse était oui ou non mais on a pas eu le temps parce qu’on a entendu la corne de pépé qui sonnait et ça, ça veut dire que le repas est prêt et qu’on a cinq minutes pour venir à table.

Pendant qu’on mangeait, on a raconté ce qui venait de se passer et que c’était incroyable et qu’il nous tardait de sortir de table pour retourner parler avec les esprits. Pépé, il est devenu tout rouge, avec des gouttelettes sur le front comme quand il mange des piments crus et qu’il veut pas montrer que ça lui pique aussi fort que tout le monde alors qu’on voit presque son crâne qui fume et il a dit qu’il fallait pas plaisanter avec ces choses-là, que lui il avait vraiment vécu une expérience de spiritisme et qu’il avait comme une sorte de don pour communiquer avec l’au-delà. Moi, ça m’a sciée ! Quand je pense au cirque que ça a fait l’année dernière, juste parce que j’avais dit que j’avais déjà sauté en parachute… Mon tonton, il le regardait avec un sourcil levé et j’ai bien vu que lui aussi, ça l’étonnait que pépé dise un truc pareil. Pépé, il a baissé la voix et a dit que pendant la campagne machin-chose, il avait eu une permission et avec ses copains, ils se sont retrouvés dans un bar secret où il y avait des jeux d’argent et une gitane qui disait la bonne aventure. « Comment, a dit mémé, et d’où elle sort cette gitane, tu m’en avais jamais parlé, on en apprend de belles, tiens, elle a bon dos la guerre ! ». Justement, la veille, avec mémé, on avait regardé « Cartouche » à la télé. Je me suis dit que si la gitane de pépé était aussi belle que celle du film, mémé avait des raisons de s’inquiéter. Pépé lui a fait remarquer que pendant la guerre, il ne la connaissait pas encore vu qu’elle était fiancée avec son troufion de Julot Nabouillé et que s’il s’était pas fait bêtement tuer, elle se serait jamais intéressée à lui mais elle est quand même sortie prendre l’air. Je me suis dit qu’on l’avait échappé belle, il aurait suffi d’un rien pour que je naisse jamais.

Pépé, il a pas fait attention à mémé et nous a expliqué que la gitane avait fait parler les esprits et avait été surprise par ses énormes capacités. Il a dit ça en relevant le menton et en avalant plusieurs fois sa salive comme moi quand le maître me félicite et me demande de lire ma rédaction devant toute la classe. Il a dit aussi qu’il nous montrerait si on lui laissait le temps de se préparer correctement et que ça serait autre chose que les âneries de mon tonton. Quand il a entendu ça, tonton, il est allé tenir compagnie à mémé dehors en pestant.

Après le repas, on a fait une partie de béret nocturne dans le jardin pour laisser à pépé le temps de se mettre en condition. J’ai demandé à mémé si Julot était plus drôle que pépé et si elle aurait aimé s’appeler Nabouillé parce que quand même c’était pas très facile à porter Titine Nabouillé comme nom. Ma grand-mère, son vrai nom, c’est pas mémé, c’est Titine. Mémé, elle a rigolé et m’a dit que pépé en uniforme était plutôt beau garçon à l’époque et qu’elle aimait bien les militaires, quand elle était jeune. Elle avait l’impression d’être en sécurité quand elle les voyait passer devant le garage de son père au Maroc. Et puis, elle s’est mise à les imiter en train de défiler avec un commandant qui donnait des ordres. Mes cousins, ils ont crié « Chut », parce qu’ils ont eu peur qu’elle empêche pépé de se concentrer alors mémé, ça lui a fait repenser aussi sec à la gitane et elle s’est renfrognée dans son coin en faisant « Peuh » avec les épaules. Au bout d’un moment, comme pépé nous appelait toujours pas, on s’est glissé discrètement dans le couloir pour voir ce qu’il fabriquait. La porte du salon était ouverte et pépé, les mains sur la table et les yeux fermés se concentrait très fort. Ça se voyait parce qu’il avait la peau du front toute plissée comme s’il forçait beaucoup et que ça faisait du bruit quand il respirait. Moi, de le voir comme ça, ça m’a fait tout bizarre. On est retourné dehors en pensant qu’il n’allait plus tarder à nous dire de le rejoindre mais on commençait à avoir froid et à s’ennuyer ferme. Puis, tonton est retourné voir et quand il est revenu, il avait la main sur la bouche comme s’il était terrorisé. Il s’est approché de nous et à voix basse, il nous a dit de le suivre à l’intérieur. On s’est tous mis en file indienne sans faire de bruit. On entendait juste nos cœurs qui cognaient très fort. J’ai espéré que pépé n’avait pas ramené le fantôme d’une autre copine à lui ou celui du Général de Gaulle sinon, ça allait encore faire des histoires. On s’est retrouvé devant la porte du salon. Pépé était toujours dans la même position et tonton a fait « chut » avec son doigt. Tout d’un coup, on a entendu un énorme ronflement et le gros ventre de pépé s’est soulevé et a fait bouger la table. On a réussi à pas hurler de rire. On est vite allé dans la cuisine et on a fermé la porte. On riait tellement, qu’on était même pas déçu de pas avoir pu parler avec les esprits.

Le reste de la soirée, on l’a passée à jouer à un autre jeu de tonton. Ça s’appelle « Si c’était ». Il faut penser à un personnage et les autres posent des questions qui commencent par « si c’était » et doivent deviner à qui on pense. Quand la porte s’est ouverte sur pépé tout penaud, c’était au tour de mémé de jouer. J’ai dit : « si c’était un animal ? ». « Un loir ! » a dit mémé en regardant pépé par en dessous avec les yeux qui pétillaient. Tout le monde a hurlé « Pépé ! ». Pépé, il s’est frotté le crâne et il a dit : « Bon, allez : extinction des feux ! » et il est parti se coucher sans nous regarder.

Le lendemain en faisant les courses, pour rigoler, mémé lui a acheté un porte-clés accroché à une petite boule en verre et lui a offert au dessert en le poussant avec le coude, mais pépé, il a baissé les yeux, tout gêné. Il a plus jamais proposé de faire tourner les tables. A la place, il a recommencé à nous raconter la guerre depuis le début et à tous les repas.

Auteur : ©Stéphanie Rieu