Mère – Fils

Vingt-deux ans, elle est la mère, il est le fils. Elle la mère, lui, l’enfant, la mère toujours quand il part à dix-huit ans, quand il revient en permission, quand il repart, la mère encore, quand il a vingt-quatre ans, et puis quand il en a soixante-sept et qu’il la perd. Il est le fils, le protecteur, le rebelle et le protecteur à seize ans, à dix-huit, à vingt-cinq, sa vie durant tant qu’elle reste près de cet homme, le père. Elle est enchaînée à un homme, le père. Il tente de l’extirper de ses chaînes, de sa vie de misère. Quand il comprend que s’enchaîner dépend de chacun, il part, le fils part. Elle rêve de liberté, elle part aussi, elle fuit, puis elle revient. Aux chaînes. A dix-huit ans, il part, il part pour ne plus revenir. Il gagne sa liberté. Il sait qu’il ne reviendra pas, il le dit, il ne reviendra pas. Elle revient. Elle revient toujours à ses chaînes. Et puis un jour elle comprend l’amour de son fils pour la liberté, elle part. Il l’aime toujours, le fils, sa mère. Il l’aime pourtant toujours et c’est une souffrance d’aimer ainsi, sans les chaînes, en les refusant, en choisissant sa liberté. Elle se plaint, elle se soucie de lui. Il la rassure tant et plus, dans ses courriers quotidiens. Il ne se lasse pas d’écrire, toujours les mêmes choses, il la rassure, il l’embrasse. Elle ne croit rien de ce qu’il dit, elle écrit, elle attend des lettres, il écrit des lettres. Elle attend encore. Il est optimiste, elle est pessimiste, elle est optimiste, il est pessimiste. Elle craint pour sa vie, il s’inquiète pour ses finances, il envoie de l’argent, elle ne dépense pas l’argent. 

Marlen Sauvage

Je retrouve ce texte parmi les écrits dans le cadre de l’atelier Vies, visages, situations, personnages de François Bon, jamais envoyé, complètement oublié… Et je réalise qu’il rejoint la trame d’une histoire en cours.

Une vie en éclats

Marlen Sauvage, collection personnelle.

Il s’engagea pour 5 ans. A 18 ans et 5 mois, il débarque à l’Intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie, le 15 octobre 1944. C’est un dimanche. Un service de l’armée de terre métropolitaine française, chargé du ravitaillement, des services de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits militaires. Très vite, il écrivit à ses parents. Le vendredi, il leur envoie un courrier, lettre et carte postale, de Boiscommun. « Nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo ». Créé sous la Révolution à partir d’un régiment français de l’Ancien Régime, ce 1er régiment d’infanterie est l’un des Vieux-Corps, un des « Cinq Vieux » de 1479 qui portait le nom de « bandes de Picardie ». Il n’ignore pas ce détail. Quand il l’intègre en 1944, il vient d’être recréé sous le nom de 1er régiment d’infanterie, à partir des Maquis du Berry. Quelques mois plus tard, il participa à la bataille de Royan. Il vient tout juste d’apprendre à se servir d’un fusil… Il mentionne dans un courrier avoir appris le maniement du fusil mitrailleur… « Je sais tout cela très bien », précise-t-il comme pour rassurer ses parents. Il espère alors « monter sur La Rochelle où il reste encore 75 000 boches très bien armés ». La bataille de Royan dura exactement trois mois et demi, du 14 novembre 1944 au 29 février 1945. Il y participe exactement à ces dates-là, selon ses états de service. Retardée jusqu’au 10 janvier, l’attaque aura finalement lieu le 5, deux vagues de bombardiers de la RAF attaquent entre 4 h et 5 h 43. Royan est rayée de la carte. Dans une archive de la ville, on parle de 442 tués sur les 2 223 habitants et 300 à 400 blessés. On dit que « les troupes FFI mal encadrées et peu aguerries » ne peuvent qu’occuper le terrain derrière les blindés. Dans ses Chroniques irrévérencieuses, d’un humour cruel, LARMINAT (le général de corps d’armée nommé par de Gaulle) admire la bravoure et la témérité de ses FFI tout en déplorant « quelques éléments vicieux ». Il ne fit pas partie de ceux-là. Désigné pour la surveillance du magasin d’armes et de munitions dès les premiers jours de son incorporation, c’est un bon petit soldat, fier de servir son pays, quelle que soit la charge qu’on lui donne. Trop content même sans doute, de cette marque de confiance… La vie alors ne fut que mouvement. Il changea souvent de localité. Il tient des positions dans les tranchées, des embuscades dressées « sans résultat », il séjourne dans la boue, reçoit aux alentours de Noël des colis de nourriture qu’il partage avec les autres soldats… Il évoque ces villages traversés sans plus aucun habitant, où « les maisons ont été mises au pillage » et il espère l’arrivée des Américains pour stopper les Allemands… Cet hiver-là fut rude. « Il gèle terriblement en ce moment, et nous n’avons pas chaud dans nos trous, ma foi. » Gel, vent, pluie… On parle d’un hiver sibérien… Envoyé avec les troupes sur les lignes, on lui demanda de rentrer à la base, en ligne d’arrêt, ce qui n’est pas exactement le repos, une dizaine de kilomètres plus bas. Pas de « boches » en vue, très peu de coups de feu, il est frustré. Le 3e bataillon les remplace. Eux ont eu la chance de se confronter à l’ennemi et de faire dix prisonniers. Entretemps, les tours de permission sont établis et il arrive en queue de liste du septième et dernier, sans se plaindre. Les anciens passent avant, comme les hommes mariés. Quelques gars du Nord partiront d’ici deux ou trois jours et il leur remettra du courrier, il parviendra plus vite aux parents, espère-t-il. Il échappera à la censure aussi…

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 7e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Ton visage… un regard

Wetzlar, tu y retournes quarante-cinq ans plus tard ; la caserne est toujours là, de l’autre côté de la rue où tu vivais avec ta famille ; on ne saura rien d’autre que les économats où ta femme allait faire ses achats, l’aînée de ses filles à la main, la plus jeune dans son landau ; la maternité a disparu ; tu le constates avec un brin de dépit dans la voix, tu tenais tant à tout montrer de ce passé qui se dérobe à la mémoire ; sur place, tout te semblait possible ; ta femme, elle, se souvient quand même de ta voix d’instructeur qui dépassait les murs d’enceinte ; tu détournes la tête pour ne pas rencontrer l’objectif. 

Les lunettes… quelle injure au visage dans les années 60 ! ; ces loupes sur tes yeux qui te donnent un regard dur, froid et en même temps insaisissable, avec leur monture noire épaisse, qui obscurcit ton visage pointu, émacié, cuivré malgré le noir et blanc de la photo ; ce que l’on n’oublie pas d’une carnation, d’un grain de peau, d’une ride creusée au large de la bouche, de part et d’autre, et qui découpe le menton. 

Sur les dernières photos, la tête toujours un peu penchée, ton regard accompagne ton sourire ; même tes yeux rient ; quelqu’un devait t’amuser, se moquer gentiment de toi ; on pouvait tout oser ; avec la vieillesse et la maladie, tu avais remis à sa place l’essentiel de la relation.

On cherche des ressemblances… oui, ce visage anguleux et pointu, c’est bien celui de ta mère.

Elle commençait à l’oublier quand dans un rêve elle avait traversé son visage ; la force de l’image persistait au réveil mais il fallait encore fermer les yeux pour ne pas risquer de le perdre ; son visage lui parlait de loin ; elle le surplombait, elle avait plongé en lui et l’avait traversé ; elle se dit qu’on ne perd pas que le visage, on perd aussi la voix.

Souvent la nuit elle le croisait, ils partageaient leurs moments d’insomnie ; penché sur des feuilles éparses, les comptes du ménage, son visage exprimait l’inquiétude ; elle y lisait parfois du désarroi. 

Les yeux perdus au plafond, tu évoquais ta mort prochaine, la possible rencontre avec ton propre père ; une perplexité douloureuse inscrite dans tes traits ; mais de peur, non, pas l’ombre d’une crainte quelconque à affronter la mort ; tu aurais juste voulu vivre encore quelques années ; tu aurais juste voulu changer la donne de départ ; les cigares qu’à six ans ton père te mettait dans la bouche ; les gauloises troupes fumées durant l’armée ; oui mais voilà, on ne pouvait pas revenir en arrière ; il fallait assumer la vie et le reste de vie à venir ; et dans un haussement de sourcils tu exprimais ton acceptation.  

Ses oreilles larges, de plus en plus décollées avec l’âge, étaient source de moquerie ; elle lui avait écrit un jour au dos d’une photo où il posait élégamment avec sa femme : « Ouah ! Sur celle-ci tu es beau, tu ressembles au prince de Galles !* » ; et sous l’astérisque, elle avait ajouté : « à cause des oreilles. »

Un jour on l’avait retrouvé recroquevillé sur le canapé ; son corps n’avait plus d’âge ; son visage pourtant semblait apaisé, éloigné de la douleur ; un visage de vieillard en route vers la mort.

Tu conduis sur cette route de campagne étroite qui coupe à travers champs, les chênes verts, les vignes, quelques maisons disséminées, au loin les Dentelles de Montmirail, les fils électriques noirs dans le ciel bleu ; elle fixe les poteaux qui se succèdent, elle a vu blanchir tes phalanges, elle sait que tu pleures ; elle ne peut qu’apercevoir ton profil ; sans chercher à te regarder, son œil te devine ; à sa gauche, elle ne voit que les muscles de ta mâchoire ; tu serres les dents quand elle te dit qu’elle s’en va ; plus tard, une larme brille sur ta joue. Ce qu’elle savait de toi.

La sage-femme vient de quitter la chambre au 70, rue de Montay ; il est cinq heures du matin ; Eugénie tient son fils dans ses bras, tout contre elle ; épuisée, elle admire son bébé ; « Tu en as de beaux cheveux noirs et de belles frisettes ! », murmure-t-elle en effleurant des lèvres le petit front duveteux ; elle a vingt-deux ans, elle est tisseuse chez Seydoux ; son père, Zéphir, a pleuré dans la cuisine quand il a appris que le père de l’enfant refusait de le reconnaître ; et puis, il a dit à Eugénie : « T’in fais pos m’file, aveque t’mère, nous soign’rons t’in brayou comme si chéto l’not. »

Sur le lit blanc, sa main gauche reposait, inerte ; c’est ce qu’elle vit d’abord en essayant d’entrer dans la chambre d’hôpital ; l’angle d’ouverture était insuffisant pour qu’elle distingue son visage ; livide, elle poussa d’un seul coup la poignée pour ouvrir en grand la porte mais celle-ci heurta un obstacle et revint immédiatement vers elle ; dans cet espace temps que contenait un angle de 50 ° ; dans ce mouvement de porte violent et désespéré, c’était comme un clin d’œil de la mort à la vie ; elle perçut quelque chose de sa peau ; elle avait viré au gris.

Un jour on se regarde dans un miroir et on y voit le regard du père ; pas seulement la couleur des yeux similaire, ce bleu légèrement turquoise aux grains mordorés ; mais un questionnement sans réponse. 

Ton visage finalement pour moi, c’est ton regard. 

Texte : Marlen Sauvage
Photos : collection personnelle.

Ce texte a été écrit en réponse à la première proposition du nouveau cycle d’ateliers de François Bon, intitulé « Vies, visages, personnages ».

Portrait (Avec Pierre Michon)

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(Ceci est une fiction)

Sud Viet-Nam. Environs de Saïgon. Dans un décor de bambous serrés, assis à un bureau, il écrit. Il a le visage émacié, long, aux pommettes haut placées, une peau cuivrée qu’aucune barbe n’assombrit, il est parfaitement rasé. Son nez, fort déjà, divise en deux son visage fin, alors que sa bouche fermée n’esquisse pas un sourire. Il aime cette heure matinale et la fraîcheur du lieu, propices à la clarté des idées. Derrière lui, accroché à la paroi végétale, la photo colorée, contrecollée sur un carton bis, d’une chaumière au toit à deux pentes, aux palmiers dressés que cache en partie sa tête aux cheveux bruns, ras, au front dégagé. De ses yeux bleu lagon parsemés de grains mordorés, il regarde avec surprise arriver un soldat de la compagnie. Toute annonce le laisse de marbre, il sait toujours faire preuve de sang-froid.

Vingt-huit correspondantes, ses marraines de guerre, reçoivent de longues lettres à la graphie droite, appuyée, régulière. Il rend visite à quelques-unes à chaque permission, aux quatre coins de la France, sans arrière-pensée ; il n’a pas l’âme d’un don Juan ; ses visites de courtoisie allient le goût de la rencontre et de la découverte de nouveaux paysages à celle de la reconnaissance pour lui évidente de la gentillesse de ces dames à son égard, elles qui lui procurent colis et courriers au plus creux de la solitude du front. La correspondance à sa femme emplira des années plus tard une grande malle de bois. Il écrit. Et ce sera toute sa vie sa part secrète. A sa mort, des blocs orange Rhodia couverts de la même écriture élégante. Des réflexions sur la vie, la confrontation avec les ombres du passé, les pensées tues.

L’intendance militaire qu’il intègre à dix-huit ans dans le premier régiment d’infanterie, il en parle parfois… Un service de l’armée de terre, chargé du ravitaillement, de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits. « Créé par une ordonnance de Louis XVIII, actif depuis 1817… ». Le rythme de son élocution est martial, il en a pleinement conscience. A la tête du service, des intendants généraux et des intendants militaires : des officiers. Il le quittera bien avant sa dissolution en 1983.

Indochine, cet été 1951, c’est à sa mère qu’il se confie avec tendresse et sincérité. Dans la petite église de Yen Lai, il est allé prier à sa demande. Un bâtiment abandonné après le départ des habitants où il se rend afin de pouvoir lui écrire qu’il y est entré… « Malgré l’éloignement, nous sommes si près par la pensée que cela est pour moi le plus grand réconfort, et je suis certain que mon moral restera toujours aussi élevé ; j’aurai peut-être des défaillances mais je les surmonterai parce que j’ai justement ta pensée avec moi… » Il ne sait pas prier.

Le 8 octobre, on le soigne à l’infirmerie de la garnison de Nane-Dinh pour un furoncle au genou qui l’a gêné durant une marche d’une vingtaine de kilomètres. Il enrage d’être immobilisé. Il ne peut plus plier la jambe. Il ne rechigne devant rien, la traversée de rivières où les sangsues se collent aux mollets, l’avancée dans la jungle d’où peut surgir la mort derrière chaque tronc d’arbre. Mais il se sait protégé par une étoile. Sa croyance et son optimisme provoquent dans son dos le mépris de certains sous-officiers. Dans la famille, seule sa mère saura qu’il a sauvé des dizaines de compagnons grâce à sa connaissance des lieux et une intuition étonnante des dangers. Il n’évoque jamais sa maîtrise de la stratégie militaire ; quand on le récompense, il place ses médailles dans une boîte en carton. Les opérations de ces derniers jours ont causé des dégâts, on compte de nombreux blessés et des morts. Les lois de la guerre. Derrière son bureau, éclairé par le plafonnier qui jette des ombres sur sa page, il consigne tout avec détachement. Plus tard il ne refoulera pas ses larmes en évoquant certains faits d’armes dont on ne saura jamais rien… Pour l’heure, il ne souhaite qu’une chose, rejoindre ses copains et « ses hommes ».

Quelques jours plus tard, dans un courrier de quatre pages, il réalise que ses confidences inquiètent sa mère. Il minimise le danger : « tu t’imagines qu’à chaque pas je suis prêt à tomber sous les balles. C’est une grave erreur vois-tu car on se déplace encore assez librement, s’il y a des endroits où l’on se fait un peu accrocher, ce n’est pas partout, et il faut bien se faire une idée, c’est que l’on y reste si l’on doit y rester… » Il cachète l’enveloppe et s’apprête à partir. Une photo l’accompagne dans ses manœuvres, celle d’une jeune femme asiatique, à la coiffure relevée sur le devant en un rouleau lisse, aux boucles d’oreilles et au collier de perles. Elle pose de trois-quarts sans regarder l’objectif. Difficile de lui donner un âge, elle paraît si jeune. Il a dû aimer ses yeux en amande, sa bouche pulpeuse, un tantinet boudeuse, son nez long.

Le 4 novembre 1951, il écrit encore. Il a besoin d’argent à prendre sur sa délégation du mois précédent pour acheter une moto. Son vélo a disparu, « cela vaut mieux que de perdre la vie. » Mais il n’a confiance en personne et parle de ses tourments, de « quelque chose qui ne tourne pas pour (lui) ». L’émergence d’une paranoïa qui le tourmentera jusqu’à la fin de ses jours. Qu’est-il arrivé, qu’il ne mentionne pas et qui tourne à l’obsession ? « Je ne sais si tu me comprends bien, il me semble qu’il y a quelque chose contre moi, je ne saurais dire quoi, mais je le sens, c’est pourquoi ici je n’ai confiance qu’en moi et mon arme. » Avant de glisser son courrier dans l’enveloppe, il considère une dernière fois cette lettre étrange, à l’écriture dérangée, qui contraste avec celle régulière, aux longs jambages, témoignant de la fluidité de sa pensée. Pour la première fois de sa vie, il s’inquiète de sa santé mentale.

Sur son bureau, il a laissé un porte-cigarettes en argent gravé représentant une scène aux champs, un paysan menant des bœufs dans une rizière, et une photo en noir et blanc au dos de laquelle est écrit de sa main « l’âge de l’insouciance ». On y voit un jeune garçon soufflant dans un brin de paille au milieu de la végétation, à proximité d’une maison au toit de chaume.

Texte : Marlen Sauvage
Photo : ©E. Cliche

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.

les dix-huit secondes d’Artaud

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« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo », ses yeux vont de la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, à la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun, cela lui semble si loin 1944, mais c’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende – Le château de la Guette – un manoir plus qu‘un château, irait-elle jamais là-bas et pour quelle raison se dit-elle aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons, le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de sa grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… », elle imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec le père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, il n’a pas dix-huit ans, le camion des FFI à vingt mètres, elle s’est rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans son dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songe-t-elle, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre, les gars dans la chambrée s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près, elle ne sait quoi penser de sa tentative de retrouver ce passé qui ne lui appartient pas, ou si peu, elle cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de son fauteuil, le chat vient se pelotonner sur ses cuisses et elle écarte le bras pour continuer sa lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades », la même fin toujours à toutes ses lettres, et l’énigme toujours de ce personnage.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ecrit pour l’atelier d’été de François Bon, cru 2017. Tout est ici.