Terre de Lecteurs

Ici seront publiés les textes écrits par les participants à l’atelier mensuel conduit par correspondance avec l’association Terre de Lecteurs. Quand ils n’y sont pas, je crée des titres, très subjectifs. Les auteurs ont le droit de vouloir les changer !

Entre Brive et Tulle, par ALINE

La Corrèze. La Corrèze entre Brive et Tulle. La route et la rivière jouent à cache-cache ; elles se séparent quelques instants pour mieux se retrouver ; elles tournent, elles virent au gré des méandres. Je regarde le reflet dans l’eau des feuilles colorées par l’automne. Je regarde, dans le lit de la rivière, les cailloux qui pointent leur nez en été. Je regarde les gouttes de pluie qui font des ronds dans l’eau. Je regarde la lumière et l’ombre à la surface de l’eau, toujours en mouvement. Je rêve et je me raconte des histoires.

Rosa, rosa, rosam… je révise les déclinaisons latines ou allemandes, les leçons d’histoire ou de géographie : demain, c’est composition. Maman me fait réciter. Dans la voiture, les autres se taisent.

Depuis plusieurs jours, il pleut, le temps est doux et c’est l’hécatombe. Des grenouilles vertes écrasées par les voitures tapissent la route et la rendent glissante. Jamais je ne reverrai autant de grenouilles : ont-elles massivement quitté le pays ? Ont-elles appris à se méfier de la circulation ? Des préposés au ramassage des grenouilles mortes ont-ils été embauchés ? A-t-on construit des milliers de « batrachoducs » ?

Je chante dans la voiture. Mon frère aussi. Pas toujours la même chanson mais toujours très fort. Nous ne chantons pas, nous hurlons. Papa s’en mêle.

Le long de la route, de l’autre côté par rapport à la rivière, il y a des carrières. Ces grands trous dans les collines défigurent le paysage : je ne le vois pas. Ici l’on trouve successivement des calcaires, des schistes, des granites : je ne le sais pas encore, je l’apprendrai au cours d’une sortie scolaire quelques années plus tard. Pour l’heure, ce sont des repères sur le trajet dominical. Tout comme le pont des Chèvres.

Il est rare que nous nous arrêtions en route. Il faut vraiment une situation exceptionnelle. Pourtant pendant près de deux ans, nous nous sommes arrêtés au même endroit : une immense menuiserie juste avant (ou juste après ?) Aubazine. Notre salle à manger était là, en cours de fabrication : une table et un buffet dont tous les éléments avaient été longuement discutés avec l’artisan. Une salle à manger, c’est pour toute la vie et puis, c’est l’héritage que l’on offre à ses enfants. Une salle à manger, ça mérite bien deux ans de travail, deux ans d’attente, et plus de deux ans d’économie. Enfin, c’est sans doute ce que pensaient mes parents, il y a à peine soixante ans ! Mais aujourd’hui quelques années après leur mort, j’ai donné la salle à manger aux Compagnons d’Emmaüs, non sans un brin de culpabilité.

La voiture était grenat. Une Dyna. A l’arrivée, nous nous garions toujours au même endroit, près de la fontaine publique. C’est là que ma grand’mère venait chercher l’eau : même en ville, toutes les maisons n’avaient pas l’eau courante.

Les couleurs de l’automne. Celles des chênes et plus encore celles des hêtres. Celles des fougères aussi. Ce sont celles dont je me rappelle, celles que j’aime aussi. Dans quel ordre, les arbres basculent-ils du vert au jaune, du jaune au marron ? Ou bien du vert au rouge ? Ou bien du vert au brun ? Marronniers et noyers en premier, c’est sûr. Mais après ? Les peupliers peut-être… Non, je ne sais plus et pourtant tous les ans, c’est pareil !

Les odeurs de l’été. Celle des châtaigniers en fleurs, est la plus suave. Celle de la terre juste après l’orage ou celle de l’herbe que l’on vient de faucher sont enivrantes. Celle de l’asphalte qui fond par endroit nous oblige à fermer les fenêtres de l’auto, elle empeste.

Trois personnages, par ALINE

Elle :

Des lunettes noires dissimulaient mal son œil de verre qui s’enfonçait trop profondément dans l’orbite.
En son for intérieur, elle était le vent qui fait chanter les pierres.

Au 97 bis, 3ème étage. Bureau B. Guichet 47.
Elle est souvent au guichet 47.
Elle appelle le 237.
– 237. J’appelle le 237. Le 237, s’il vous plaît…
Murs gris, visages fanés, en sueur.
Le 237 ne s’est pas présenté. Le 238 non plus.
Un ventilateur en bout de course remue un air tiède en grinçant.
Beaucoup de monde aujourd’hui.
– 243. S’il vous plaît, le 243…
Le 243 s’avance. Il est 17h45.

« Il fait trop chaud pour travailler… » Qui chantait ça ? Je ne me souviens pas. Ni de ça, ni du reste. Je vieillis… ou je m’en fous. Je me fous de la chanson… et de la vieillesse. « Un jour tu verras, on se rencontrera… portés par le hasard… » Le hasard et la nécessité : c’était pas mal ce bouquin. Quelle tête, ce Monod. « Portés par le hasard… » « Au hasard Balthazar » : encore un enchaînement sans queue ni tête… apparemment sans queue ni tête. « Trois p’tits chats. Chapeau de paille. Paillasson. Somnambule. Bulletin. Tintamarre. Marabout. Bout de ficelle. Selle de cheval. Cheval de course. Course à pied. Pied à terre… » Pourquoi je retiens cette connerie et pas mon numéro de portable ? Faudrait que j’appelle Jacques. Oui, faudrait que j’appelle Jacques. Quoique… « Le vent dans ses cheveux blonds… » blonds et frisés, les cheveux de Jacques…

Lui :

Toute sa coquetterie était cachée là, dans sa moustache ou plus exactement dans les quelques poils qui, à droite et à gauche, se relevaient gaiement.
En son for intérieur, il était la ficelle, il était le caillou, il était le fil à plomb, il était l’étoile.

Passés les virages de Coudes, l’autoroute s’élargit. La circulation est dense, sans plus. Deux voitures devant lui s’engagent sur la bretelle qui mène à Carrefour. 110. Plus que quelques kilomètres et… 130. La route est sèche. La radio se dérègle toujours au même endroit : les commentaires sur la situation politique du moment sont entrecoupés d’airs d’accordéon, ou d’un sifflement, ou de longs silences. Mais là, en haut de la côte, tout redevient normal.

Sur le panneau : Massiac, ville étape. Et lui, en écho :
– Ville étape, je m’en tape !

L’automne est arrivé avec quelques semaines d’avance. Premières feuilles jaunes… et ce froid humide dans la vallée et jusqu’au col. Ralentir, le radar est toujours là. Les éoliennes aussi.

Casque rouge, ailes vertes légèrement tachetées, corps fuselé, mouvements vifs… Un pivert, peut-être. Oui, un pivert. C’est beau, Comme tous les oiseaux. Même les corbeaux ? Même les corbeaux ! Et les étourneaux ? Même les étourneaux… écharpes noires qui ondulent dans le ciel. Même les chameaux ? Même… Qu’est-ce que je raconte ?

L’eau tombe goutte à goutte, ruissèle le long du rocher, alimente le ruisseau, grossit la rivière, se fond dans le fleuve, se noie dans la mer… Qui a goûté l’eau de la source, reste un éternel assoiffé ! Et la mer ? La mer s’évapore, l’eau tombe goutte à goutte… goutte à goutte… goutte, gouttelette de pluie… ou de brouillard… Vaisseau-fantôme en vue, larguez les amarres ! La corne de brume appelle les matelots égarés.

Le tout autre :

Son balancement d’avant en arrière ne laissait présager rien de bon.
En son for intérieur, il était le roc ou plutôt le granit dont on fait les pierres tombales.

Le café est bondé, comme tous les jours de marché. Bruno – le patron – est venu prêter main forte aux deux jeunes serveuses. Deux cafés ici, dont un allongé. Trois rosés à côté… On s’apostrophe d’une table à l’autre, on échange quelques nouvelles, on parle fort, l’un pour refaire le match de la veille, l’autre pour raconter – pour la millième fois – comment il est venu à bout du Tony d’Espinchal, un sacré morceau, 130, 140 kilos…

– Tellement, il est grand, il a fallu que je saute pour le cogner. J’ai tapé de côté, j’lui ai arraché la peau, il a voulu jouer de la savate, je m’suis baissé, il est tombé à la renverse, j’avais gagné, il a voulu frapper Monique. J’te l’ai pas déjà raconté… quand il a voulu frapper la Monique ?

Le tout autre n’a pas entendu ce qui se racontait à la table voisine de la sienne. .

Bruno est parti en cuisine. Il a 15 réservations pour le repas de midi.

Ils ont creusé des tunnels… Encore ici, ils creusent. Je fais le vide en moi. Je me recentre. Ils ne trouveront rien. La serveuse… : elle me regarde. Je ne veux pas attendre. Elle a sorti la pelle. La plante pousse…

C’est un complot ! … derrière le porte-parapluie. A l’abri. Pour combien de temps ?

Je vous ai entendu. Pas la peine de hurler. Je suis appelé et j’irai vers Lui. J’ai mal. Ils me suivent.

Elle, Lui, Le tout autre, Je, par ALINE

1975 Elle  

Comme tous les soirs avant de quitter son travail, elle avait pris le temps de ranger le minuscule réduit du guichet 47. Elle avait posé une housse sur sa machine à écrire puis elle était allée déposer les dossiers du jour dans la salle d’archives avant de prendre l’ascenseur. Elle travaillait dans le gratte-ciel où étaient regroupées toutes (ou presque) les administrations de la ville et elle en était fière. Elle avait terminé sa journée de travail ou plus exactement sa première journée de travail car elle partait maintenant pour accomplir la seconde.

Elle avait enfourché son vélo – un vieux vélo qui pesait au moins trois tonnes – pour rejoindre la rue du Chandon. Elle avait toujours aimé ce moment de calme, cet entre-deux où son esprit pouvait vagabonder en suivant nonchalamment les reflets de la lumière sur la rivière qu’elle longeait pendant un bon kilomètre avant de la traverser sur le pont Choisinet. Quelques centaines de mètres encore et elle arrivait à la fontaine qui marquait le début de la rue du Chandon. Elle faisait les derniers mètres à pied et posait son vélo dans la remise au pied de l’escalier. Elle montait lentement les soixante-treize marches qui permettaient d’accéder à la minuscule maisonnette où elle avait vécu pendant toute sa jeunesse. Ses parents y vivaient toujours. Depuis trois ans déjà, son père était malade et restait alité toute la journée. Elle venait tous les soirs, relayant sa mère pour quelques heures. Elle parlait beaucoup avec son père, racontant sa journée de travail, écoutant ses doléances, donnant des nouvelles des parents, amis ou connaissances qu’elle avait rencontrés. Elle lui lisait le journal, il le commentait. Elle l’aidait à manger, lui tenait compagnie, le réconfortait autant qu’elle le pouvait.

2000 Lui

On lui avait demandé son avis. Il avait répondu : l’académie de Montpellier. En conséquence, il avait été nommé en Corrèze, car par chance, l’Education nationale n’avait pas de poste à pourvoir au Zambèze ! Tulle était son premier poste. Quelques semaines avant la rentrée, il était venu chercher un logement. Il était déjà seize heures et il n’avait rien trouvé à son goût. Il avait visité sous la conduite d’un jeune agent immobilier particulièrement bavard, un bel appartement le long des quais (trop cher), un rez-de-chaussée dans le quartier de la gare (trop sombre), deux T2 dans des immeubles neufs (trop conventionnels) et même un F5 proche de l’hôpital (trop délabré). Il ne lui restait plus qu’une visite à effectuer.

L’agent immobilier marchait d’un bon pas, tout en vantant les innombrables mérites de la ville et tout particulièrement de « La commune libre du Trech, » quartier où était située la maison qu’il allait maintenant lui faire visiter. Il écoutait d’une oreille distraite, retenant cependant la devise du quartier « Boire, aimer, dormir. » Il s’arrêta un instant devant un étrange monument ; une plaque fixée dans le mur indiquait : « Le coin des clampes. »  Malgré sa double maîtrise de lettres classiques et de lettres modernes, il ignorait tout des « clampes ». Renseignement pris auprès de l’agent immobilier, ce sont des femmes qui rapportent tous les bruits qui courent, qui en inventent aussi quelques-uns…

Le Trech était un quartier animé, bruyant, regorgeant de commerces : il le découvrait dans le dédale des petites rues qu’il empruntait. Il semblait que ce soit aussi un quartier qui ait du caractère…

Il aurait aimé regarder la vitrine de la librairie toute proche mais l’agent immobilier l’avait entraîné dans la rue du Chandon (encore une rue qui monte) puis dans une volée d’escalier (73 marches, il les avait comptées !)

Et là, il avait craqué pour cette « maison CV entièrement rénovée 45 m² sur deux niveaux Terrain attenant. »

2005 Le tout autre

C’était arrivé brutalement. Louis XIV lui ordonnait de venir saluer les princesses. Sans attendre, il s’était mis en route, obéissant à cette voix forte qu’il était seul à entendre. Il errait dans la ville, interrogeant les passants car il ne savait pas où logeaient les princesses. Ici chacun le connaissait et croyait à une plaisanterie de sa part. Il était parti en emportant toutes les clefs des logements que l’agence immobilière où il travaillait depuis sept ans déjà, proposait à la location ou à la vente. Il allait d’un appartement à l’autre, d’une maison à l’autre, mais sa recherche restait vaine : les princesses n’étaient pas au rendez-vous. Plus le temps passait, plus il s’excitait. Louis XIV le harcelait.

Il saura bien plus tard qu’il avait souffert d’hallucinations mais pour l’heure, il avait de plus en plus de mal à penser clairement. Un commerçant qui le connaissait bien s’inquiéta de son discours incohérent et de son comportement inhabituel ; il appela les secours.

Le SAMU le prit en charge rue du Chandon. Il descendait quatre à quatre les escaliers d’une petite maison où, là encore, il n’avait pas trouvé celles qu’il venait saluer. Sans doute l’infirmier qui l’aida à monter dans l’ambulance l’assura-t-il de leur présence à l’hôpital…

2010 Je

Un coup de volant qui ressemble à s’y méprendre à un coup de nostalgie : au dernier moment, sans réfléchir, je quitte l’autoroute et je m’engage sur la bretelle qui conduit à Brive. Je traverse lentement la ville : un regard vers le petit aérodrome, un autre vers les maisons bourgeoises alignées le long des boulevards, un autre encore vers l’école Labenche, un dernier pour le marché. Je passe le Pont Cardinal et retrouve la route de Tulle. Les aménageurs sont passés par là : de nouveaux ponts ont été construits, des tunnels ont été creusés, les virages sont coupés et les voitures filent à toute allure. Je reconnais à peine le paysage : seules demeurent, inchangées, la Corrèze que j’aperçois de temps à autre et l’odeur suave des châtaigniers en fleur.  Je retrouve le nom des villages qui m’étaient familiers mais que la route ne traverse plus.

Je suis surprise de mettre si peu de temps pour arriver à Tulle. Dans mon souvenir – un très vieux souvenir – cette expédition dominicale était de longue durée.

Je me gare sur le parking de la cathédrale et je me dirige vers la terrasse de café la plus proche. Tout en buvant un panaché, j’observe l’animation alentour. Il y a beaucoup de monde sur la place et dans les rues, une majorité de touristes : sacs à dos et appareils photos en témoignent ! L’épicerie fine est toujours ouverte mais la devanture a quelque peu changé. Je repère une librairie sans doute nouvellement installée. Je décide d’aller regarder sa vitrine. Je me retrouve bien vite à l’intérieur feuilletant quelques livres, discutant avec le libraire… Je ressors une heure plus tard : je sais tout ou presque de ce libraire venu du Canada, de son amour des livres et de L’éloge des voyages insensés de Vassili Golovanov en particulier. Bien sûr, je repars avec ce livre sous le bras !

Je jette un coup d’œil sur la rue du Chandon toute proche avant de rejoindre ma voiture. Je quitte la ville par le quai Aristide Briand et l’avenue de Ventadour. Ça y est, j’ai eu ma dose de nostalgie, je peux reprendre l’autoroute !

Des personnages et des dates, par ALINE

1975 Elle

Elle avait enfourché son vélo – un vieux vélo qui pesait au moins trois tonnes – pour rejoindre la rue du Chandon. Elle avait toujours aimé ce moment de calme, cet entre-deux où son esprit pouvait vagabonder en suivant nonchalamment les reflets de la lumière sur la rivière qu’elle longeait pendant un bon kilomètre avant de la traverser sur le pont Choisinet. Le cinéma affichait La tour infernale avec Steve McQueen et Paul Newman. Elle avait vu la bande annonce la semaine précédente et elle n’envisageait pas un seul instant d’aller voir ce film-catastrophe. Elle soupçonnait même le programmateur du cinéma de connivence avec tous ceux – et ils étaient nombreux – qui dénigraient la tour administrative où elle avait l’honneur de travailler. Non, elle n’irait pas voir ce film, elle laisserait à d’autres le plaisir de se faire peur et surtout de critiquer le plus beau (et le seul) gratte-ciel corrézien. Steve McQueen était magnifique dans Au nom de la loi mais il n’avait pas fait grand-chose de bon depuis.

Elle pédalait régulièrement, sans effort apparent. Quelques centaines de mètres encore et elle arrivait à la fontaine qui marquait le début de la rue du Chandon. Elle faisait les derniers mètres à pied et posait son vélo dans la remise au pied de l’escalier. Elle montait lentement les soixante treize marches qui permettaient d’accéder à la minuscule maisonnette où elle avait vécu pendant toute sa jeunesse. Ses parents y vivaient toujours. Depuis trois ans déjà, son père était malade et restait alité toute la journée. Elle venait tous les soirs, relayant sa mère pour quelques heures. Elle parlait beaucoup avec son père, racontant sa journée de travail, écoutant ses doléances, donnant des nouvelles des parents, amis ou connaissances qu’elle avait rencontrés. Elle lui lisait le journal, il le commentait. Tout l’intéressait : les nouvelles locales et la chute de Saïgon, la loi sur l’interruption volontaire de grossesse et le Tour de France… Elle le laissait parler en évitant de donner son point de vue sur tout sujet polémique et en opinant d’un mouvement de tête sur les sujets les plus anodins.

Mardi 15 février 2005 – Lui

La photo de Florence Aubenas était affichée à l’entrée de la mairie et sur la vitrine de bon nombre de commerces. Quelques jours à peine après son enlèvement en Irak, la ville s’était mobilisée et quelques initiatives avaient été prises pour marquer la solidarité de la ville avec la journaliste.

Aujourd’hui, un grand rassemblement est organisé par l’association des anciens élèves du lycée Edmond Perrier où son père a été élève. « …où son père a été élève » : cet infime détail biographique rend chaque Tulliste plus proche de l’évènement et c’est en masse qu’ils se sont retrouvés au théâtre municipal. Il repère dans la foule quelques collègues – notamment Béatrice, la prof de maths qui anime avec lui le club « Théâtre ». Depuis cinq ans qu’il est à Tulle, depuis cinq ans qu’il travaille avec elle, il n’en revient toujours pas : un prof de maths qui lit, qui chante, qui va au cinéma et au théâtre… ça n’existe pas, ça n’existe pas ! Et pourtant… Il reconnaît aussi quelques-uns de ses élèves : Mathieu que tout semble ennuyer infiniment, Claire toujours en retard, Claude et Jérémy inséparables…

Les organisateurs et les orateurs ont pris place à la tribune. Un représentant de Libération – le journal pour lequel travaillait Florence Aubenas – s’interroge : « Certains ont dit qu’aller en Irak était irresponsable. Fallait-il se désintéresser de ce pays ? » « Nous nous mobilisons pour défendre la liberté de la presse » et pour « défendre la présence de la presse partout dans le monde », souligne le député-maire de la ville, semblant lui répondre. Mais à l’applaudimètre, c’est le père de Florence qui gagne en déclarant : « Notre mobilisation est un message d’espoir qui l’aidera à tenir et à revenir parmi nous. » Tous ceux qui sont là voient ainsi confirmée l’utilité de leur démarche. A peu de frais, ils dormiront mieux ce soir. Lui aussi.

Mai 2005 – Le tout autre

C’était arrivé brutalement. Louis XIV lui ordonnait de venir saluer les princesses. Sans attendre, il s’était mis en route, obéissant à cette voix forte qu’il était seul à entendre. Il errait dans la ville car il ne savait pas où logeaient les princesses.

Il était parti en emportant toutes les clefs des logements que l’agence immobilière où il travaillait depuis sept ans déjà, proposait à la location ou à la vente. Il allait maintenant d’un appartement à l’autre, d’une maison à l’autre, mais sa recherche restait vaine : les princesses n’étaient pas au rendez-vous. Plus le temps passait, plus il s’excitait. Louis XIV le harcelait. Semblant le narguer les photos des princesses s’étalaient sur de nombreuses vitrines de magasin. Il interrogeait les commerçants qui pour la plupart restaient bouche bée ; les autres croyaient à une plaisanterie de sa part. Florence, Florence, les princesses s’appelaient donc Florence, Florence Aubenas. Florence, Florence où êtes-vous ?

Un commerçant qui le connaissait bien s’inquiéta de son discours incohérent et de son comportement inhabituel ; il appela les secours.

Le SAMU le prit en charge rue du Chandon. Il descendait quatre à quatre les escaliers d’une petite maison où, là encore, il n’avait pas trouvé celles qu’il venait saluer. Sans doute l’infirmier qui l’aida à monter dans l’ambulance l’assura-t-il de leur présence à l’hôpital…

Monologues, par ALINE

 1Elle

Tu vas pas te mettre à chialer à 60 berges on chiale pas et puis tu l’as assez attendu ce moment « cette délivrance » ça fait au moins cinq ans que tu en parles comme d’un paradis à venir et quand ça arrive enfin tu te mettrais à chialer t’es folle ma fille t’es folle tu as été parfaite jusqu’à présent tu les as tous salués on pourra rien te reprocher tu as arrêté net toute effusion tout discours tu n’as rien à leur dire tu leur as déjà tout balancé tu prends cet ascenseur pour la dernière fois et oui et alors récupère ton vélo tu vas pouvoir aller te balader ailleurs que sur le champ de Mars tu remontes le long de la Corrèze par exemple tu vas te baigner à la piscine de l’Auzelou tu restes tout l’après-midi à bronzer au soleil le lendemain même programme tu fais la grasse matinée s’il pleut tu vas au cinéma arrête tes pleurnicheries nom de Dieu déjà ce soir tu vas au restau pour fêter ça tu y vas seule mieux vaut être seule que mal accompagnée tu le sais tu le répètes à qui veut l’entendre tu y vas seule mais tu y vas tu passes dans le club des retraités c’est vrai que      je ne sais pas ce que je vais faire toute la journée Denise qui est partie l’année dernière voulait faire le tour du monde Jean-Jacques ne rêvait que de pêche à la mouche mais la maladie l’a emporté il en aura pas profité longtemps de sa retraite c’est vrai qu’il fumait mais quand même moi je fume pas qu’est-ce que je vais faire je sais pas je vais mettre la maison en ordre repeindre la salle à manger planter quelques fleurs au jardin ça m’occupera pas toute la journée je pourrai aller à Limoges voir Lili elle m’invite chaque année à venir la voir je n’y suis jamais allée c’est l’occasion bien sûr y a le train mais est-ce que je saurai me débrouiller dans une ville que je ne connais pas une grande ville elle pourrait venir m’attendre à la gare oui elle m’attendrait à la gare elle me ferait faire le tour des magasins de porcelaine et d’émaux la boîte à bijoux en cuivre émaillé qu’elle m’a offerte est superbe ça doit être beau à voir tous ces magasins mais ça doit être trop cher trop cher pour moi faut que j’y pense la retraite c’est beaucoup moins que le salaire au bureau elles me l’ont dit déjà que j’avais un petit salaire   tu vas pas encore revenir là-dessus tu n’as pas eu ton changement d’échelon d’autres l’ont eu qui travaillaient pas mieux que toi « Travaille toujours très lentement et a du mal à s’adapter aux nouvelles technologies » il se prend pour qui ce p’tit con qui m’a mis cette appréciation il connaît rien au monde à la souffrance des gens aux difficultés des jeunes ah ça oui il fait joujou avec son ordinateur toute la journée je voudrais l’y voir toute une journée toute une semaine toute une année toute une vie derrière un guichet à écouter à supporter à rester poli à essayer de comprendre à essayer d’aider oui je voudrais l’y voir ce con ce petit con 1m50 à tout casser et avec les talonnettes c’est sans doute pour ça qu’il est méchant « quand ils sont p’tits ils sont méchants » y a une chanson qui dit ça oui c’est dans « Ne vous mariez pas les filles» oui il est méchant ce p’tit con j’ai pas supporté cette insulte cette humiliation je me suis révoltée pour la première fois j’ai dit non j’ai pas joué le jeu un jeu de faux-semblants le jeu du bon employé pour qui le chef a toujours raison je pars sans cérémonie et toc j’ai refusé les discours pontifiants et dithyrambiques mon départ est un non-évènement je l’ai voulu je n’aurai pas de cadeau je l’ai refusé je m’en fous du cadeau je me souviens de celui qui avait été offert à Denise un tableau représentant un torchon pendu près d’une vieille cheminée bien choisi pour partir faire le tour du monde quel à-propos vraiment quel à-propos ça fait peut-être vivre les artistes locaux mais    j’ai rien emporté pas même un crayon à papier quand je pense à JC qui se vantait d’emporter un stock de papier de chemises de classeurs   c’est petit petit petit lui c’était pas un départ à la retraite juste une mutation c’est ça la mentalité des jeunes moi d’abord les autres ensuite s’il reste du gâteau il me plaisait pas du tout ce JC la seule que je regrette un peu dans le service c’est Josepha elle est pas d’ici mais quand même elle s’est bien habituée elle me dépannait pour l’ordinateur elle était serviable ma fois pas comme le p’tit con qu’il crève « tes paroles dépassent ta pensée » c’est Lili qui dit ça à tout bout de champ elle a fait l’Ecole normale ça se voit elle parle précieux mais elle est sympa avec moi en tout cas

2Lui

Je n’aurais jamais cru tout Gracq et tout Char y a donc des clients à Tulle pour Gracq et pour Char incroyable moi qui croyais j’ai des préjugés Tulle un désert intellectuel incroyable cette librairie en vitrine Manchette et Arendt l’un à côté de l’autre et ce libraire quel choc un extraterrestre euh non un « Gaspésien » c’est pareil poser ses valises à Tulle pour ouvrir une librairie c’est fou enfin c’est super pour moi je vais me ruiner j’aurais pas dû acheter autant de bouquins je suis resté combien de temps dans ce magasin 4 heures presque 5 faut que j’y revienne il a un choix extraordinaire et puis il aime les livres il sait en parler il en parle si bien j’ai ajouté ses coups de cœur à la pile de livres que je voulais acheter ça va pas arranger ma fin de mois Tsvetaieva je connais à peine le nom j’ai rien lu Golovanov inconnu au bataillon mais puisque Eloge des voyages insensés est « le plus grand livre du monde » je peux pas rester à côté et ce bouquin de Bergounioux qu’il m’a offert « pour faire connaissance avec le pays » je suis sûr d’une chose c’est pas Bergounioux qui m’indiquera les coins à champignons pas plus que Verlhac et Delanoix au lycée impossible de leur faire cracher les bons coins plus secrets qu’un secret défense j’ai quand même trouvé un cèpe et quelques girolles j’ai rien dit moi aussi je vais garder mes coins c’est vraiment beau tout le plateau de Millevaches la bruyère en fleur et puis ces landes c’est désert désert ou déserté j’ai pas vu âme qui vive ça fait presque peur il m’a proposé un verre de vin je me demande s’il en offre à tous ses clients on a parlé du vin et des livres c’est à ce moment qu’il m’a parlé de ses coups de cœur et avec un tel enthousiasme Tulle va devenir habitable si je rencontre quelques ostrogoths de son espèce de fait il doit les attirer faut que je revienne dans cette librairie ça me sortira de la salle des profs ils sont vieux et blasés ils savent tout ils s’intéressent à rien enfin c’est une première impression mais la première impression il doit bien y en avoir deux ou trois de moins vieux de moins blasés de moins emmerdants de moins coincés de moins tristes de moins raides patience patience je leur parlerai demain de la librairie ce sera un test je rangerai dans la case des « fréquentables » ceux qui la fréquentent et les autres dans la case « à éviter » un critère de classement comme un autre j’aime bien les classements je pourrais aussi classer par sexe c’est facile et classique mais sans intérêt ou alors il faudrait subdiviser côté masculin Vian a déjà fait le travail « quand ils sont beaux ils sont idiots quand ils sont vieux ils sont affreux quand ils sont grands ils sont feignants quand ils sont p’tits ils sont méchants quand ils sont bêtes ils vous embêtent quand ils sont forts ils font du sport quand ils sont riches ils gardent l’artiche quand ils sont durs ils vous torturent » pour le sexe féminin je verrais les hors d’âge les mariées celles qui vivent toujours chez leurs parents celles qui veulent ressembler à une photo de mode les sportives et les aimables célibataires classer par sexe ou par centre d’intérêt ça ouvre d’autres perspectives les intellos pur jus les sportifs à subdiviser en amateurs de rugby amateurs de foot joggeurs randonneurs les cinéphiles les écolos à subdiviser en écolos politiques chasseurs cueilleurs pêcheurs les syndicalistes pas besoin de subdiviser ils le sont déjà assez les rêveurs les voyageurs par sexe par centre d’intérêt et pourquoi pas selon ce qu’ils lisent mais ce serait dégueulasse ce serait violer l’intimité des gens mais on y viendra mais on y est déjà suffit de regarder internet on est catalogué si on aime ceci on aimera cela on doit donc l’acheter l’acheter l’acheter ils aiment le fric les profiteurs d’internet pas comme mon libraire quoique quand je pense à la note que j’ai payée mais il m’a pas forcé la main il a juste les livres que j’ai envie de lire s’il voulait faire fortune il serait pas libraire même ceux qui vendent des best-sellers ont des problèmes non il serait pétrolier ou plombier gigolo ou sénateur pirate ou banquier

Un carnet de voyage, par ALINE

158 km. 158 km dont 82 sur autoroute pour acheter un livre. 158 km alors qu’avec Internet… 158 km alors qu’à 6,5 km, une librairie…

158 km ! J’ai d’abord cru que c’était pour le livre, puis que c’était pour le libraire. Il est vrai que… Non, je ne vais pas vous parler du libraire, pas tout de suite. Quoique… Je ne résiste pas. Voici un extrait de l’interview qu’il a donné au journal local dimanche dernier :

« Yé ! C’est tous les matins que j’ai envie de crier ma joie, ma joie de vivre ici au milieu des livres que j’aime. Mes chers « collègues » ont du mal à s’y faire et ils me l’ont bien fait savoir : a-t-on idée d’ouvrir une librairie tous les jours de 7h à 19h30 ? Et à Tulle qui plus est ! Et oui, de 7h à 19h30, du lundi au dimanche compris, je suis là, ne leur déplaise. Ouvrir les cartons, découvrir les nouveautés et plus encore les livres que j’ai commandés, sentir cette belle odeur de papier, lire quelques lignes, tout ce travail est pour moi source de joie. Yé !

La grande table installée au centre du magasin me permet de déballer ou de remballer les cartons, de pointer les livres reçus ou retournés mais à midi, tout doit être débarrassé car ma table est ouverte aux amis : nous savourons ensemble quelques nourritures terrestres que je me fais livrer, nous partageons quelques verres de bon vin mais surtout nous parlons, nous parlons littérature, nous parlons donc de la vie dans ce qu’elle a de plus essentiel. Et chacun a quelque chose à dire. La librairie reste ouverte bien sûr. Au début, les clients étaient surpris, aujourd’hui, ils partagent le café avec moi.

Les gens d’ici sont comme ceux d’ailleurs. Y a des cons – je les ignore – et y a les autres. Je n’ai jamais su mettre de l’eau dans mon vin. Je sais que je renvoie un peu trop brutalement les amateurs de romans d’amour à l’eau de rose, de romans d’espionnage mal ficelés et même de littérature du terroir… J’assume. J’assume mes choix. J’ai tellement de plaisir à faire connaître les livres que j’aime. Je ne m’en lasse pas. En ce moment, c’est « Eloge des voyages insensés » de Vassili Golovanov. J’en ai placardé des extraits sur la vitrine : impossible de passer à côté sans les voir ! Et puis, j’y vais pas avec le dos de la cuillère, j’annonce carrément le plus grand livre du monde… J’aime pas l’eau tiède ! Yé ! »

Voilà, vous venez de faire connaissance avec le libraire de Tulle (enfin, un des libraires !) Mais revenons à nos moutons. Ce n’était pas pour le libraire.

 

158 km pour acheter un livre… et pour regarder incidemment une maison depuis le bas de la rue du Chandon. 158 km pour apercevoir cette maison. 158 km pour passer, comme par hasard, au pied des 73 marches qui permettent d’y accéder,

158 km ! Je suis sûre aujourd’hui que c’est pour cette maison située tout près de cette librairie.

Cette maison… Non, je ne vais pas vous la décrire, pas tout de suite. J’ai un tout autre projet. Foin des coups d’œil furtifs ! Je vais la photographier, la peindre, je vais aussi écrire son histoire et imaginer son avenir… Avec tous ces matériaux, je réaliserai un carnet de voyage que j’aimerais partager avec tous ceux qui, comme moi, y ont laissé trop de souvenirs.

 

Mais comment faire pour que cela ne soit ni une autobiographie, même déguisée, ni une autofiction à la mode d’aujourd’hui ? Je n’ai aucun plaisir à lire ces types d’ouvrages, ils sentent trop souvent le renfermé et la suffisance, Comme d’habitude, ce que je dis manque de nuances : en racontant ses Années, Annie Ernaux ne tombe pas dans ces travers. Elle donne vie à la mémoire collective de tous ceux qui ont vécu la seconde moitié du XXe siècle. Inscrire le particulier dans le collectif, voire dans l’universel, quel beau projet ! Faire sentir le temps qui passe et l’air du temps, quelle réussite ! Mais l’exception confirme la règle, dit-on. Oserai-je emprunter le chemin d’Annie Ernaux ? Arriverai-je à le suivre ? Je ne sais pas mais cela vaut peut-être la peine d’être essayé. D’autant que…

En racontant la vie de cette maison, je croiserai nécessairement des hommes, des femmes, des enfants qui me sont encore inconnus. Certains habitent aujourd’hui cette maison : il me suffira de les observer, j’espère qu’ils vont régulièrement faire un tour à la librairie ! Toutes ces personnes deviendront personnages, moi aussi. Il n’y aura pas de héros dans mon carnet de voyage, juste des gens ordinaires. Parmi eux, une femme âgée (oui, nécessairement une femme) sera la mémoire du lieu et du temps passé. Peut-être aura-t-elle gardé quelques photos de la maison en sa jeunesse : je les inclurai dans mon carnet de voyage.

L’histoire de cette maison assurera une continuité, une cohérence dans le récit. Mais c’est à travers l’usage que ses habitants feront des lieux et des choses que l’on pourra mesurer le mouvement du temps. Observateur privilégié et démiurge omnipotent, je voyagerai entre passé et présent. A ma façon, j’écrirai la vie, « la vie, avec ses contenus qui sont les mêmes pour tous mais que l’on éprouve toujours de façon individuelle » comme le disait Annie Ernaux lors d’une rencontre à l’occasion de la parution des Années.

Les carnets de voyage sont à la mode actuellement mais qu’y a-t-il de commun entre le carnet de croquis ou d’aquarelle d’un peintre et la présentation quasi documentaire de personnes exerçant telle ou telle profession ? Dans le premier cas, l’illustration est prédominante, l’écriture se limite souvent à quelques mots, le lieu et la date où a été réalisé le dessin ou l’aquarelle. Dans le second cas, c’est l’inverse : le texte est abondant, soigné dans son écriture et riche en informations ; l’illustration se limite à une image. Entre ces deux cas extrêmes, toutes les combinaisons texte/image existent. Du côté des auteurs, on rencontre la même diversité : du carnettiste professionnel à l’amateur le plus dilettante. Les carnets de voyage s’exhibent en de multiples lieux  (librairies, festivals,…) et chacun d’eux a ses propres critères pour accepter ou non tel ou tel carnet. Le carnet de voyage est un genre si mal défini que je peux m’y trouver plus à l’aise que dans d’autres formes d’écriture. Certes tous ont un point commun : le voyage. Mais à côté d’expéditions lointaines dans les terres australes ou sur les quarantièmes rugissants, à côté de la découverte d’un pays ou d’une ville, on trouve des voyages dans une forêt ou sur une rivière, des voyages en chambre et même des voyages intérieurs. Mettre le cap sur une maison et sa maisonnée, rencontrer l’autre, le tout autre ou soi-même, explorer l’entre-deux qui sépare la réalité du souvenir, naviguer entre passé et présent, relève bien du voyage. Me voici confirmée dans mon projet !

Des notes pour en savoir davantage, par ALINE

Elle1

 je pourrais aller à Limoges voir Lili2 elle m’invite chaque année à venir la voir je n’y suis jamais allée c’est l’occasion3 bien sûr y a le train mais est-ce que je saurai me débrouiller4 dans une ville que je ne connais pas5 une grande ville elle pourrait venir m’attendre à la gare6 oui elle m’attendrait à la gare elle me ferait faire le tour des magasins de porcelaine7 et d’émaux la boîte à bijoux8 en cuivre émaillé qu’elle m’a offerte est superbe ça doit être beau à voir tous ces magasins mais ça doit être trop cher trop cher pour moi9 faut que j’y pense10 la retraite c’est beaucoup moins que le salaire au bureau elles me l’ont dit11 déjà que j’avais un petit salaire 

1 – « Elle » n’a pas de nom. Pas encore. Peut-être jamais. « Elle » est dans les limbes. Nommer, c’est s’accorder un pouvoir extraordinaire, celui que l’on accordait hier aux Dieux… et j’ai du mal à me prendre pour Dieu !

Si au fil du récit, « Elle » prend un peu d’épaisseur, je m’autoriserais peut-être à la nommer.

2 – Elle et Lili sont cousines germaines et à peu près du même âge. L’une et l’autre ont passé leur enfance à Tulle ; Elle y est restée, Lili « a fait » l’Ecole normale puis elle a exercé son métier d’institutrice en Corrèze et dans différents départements ; elle a terminé sa carrière à Limoges.

3 – Pour une occasion, c’est une occasion ! Mais combien d’occasions a-t-Elle laissé passer ? Limoges n’est pas si loin de Tulle qu’elle ne puisse faire l’aller-retour en deux jours ; or depuis plusieurs années, elle bénéficie d’un vrai WE : le samedi et le dimanche ! Mais Elle n’envisage pas de modifier ses habitudes : le samedi est consacré au ménage et à la lessive, le dimanche après midi au cinéma ou, quelquefois en été, à la baignade.

Et puis, tous les ans, Elle a disposé de quelques jours puis de quelques semaines de vacances…

4 – Bonne question ! J’en connais la réponse : Non, Elle ne saura pas se débrouiller. Elle le sait mais a du mal à se l’avouer…

5 – Elle ne connaît pas Limoges pas plus qu’elle ne connaît Brive, Clermont-Ferrand, Toulouse, Paris, Londres ou Madrid… Elle n’a quitté Tulle que deux fois : la première fois, en ambulance après son accident pour aller dans une clinique spécialisée à Brive, la seconde fois – c’est un bon souvenir – pour aller avec ses parents au mariage de son frère à 13 km de Tulle !

6 – Elle envisage donc de prendre le train. Ce qu’Elle n’a jamais fait jusqu’à maintenant ! Ses jeunes collègues n’arrêtent pas de voyager, ça lui donne le tournis. Mais puisqu’elles prennent le train pour un oui, pour un non, ça ne doit pas être difficile (c’est tout du moins ce qu’Elle pense !) Elle prendra donc le train.

La plupart de ses collègues conduisent ; suite à son accident, Elle n’a jamais osé passer le permis. Aurait-elle voyagé si… je ne sais pas.

7 – Elle ne s’est jamais mariée : pas de mariage, pas de cadeaux de mariage ! Elle ne dispose donc pas, du « 62 pièces » en porcelaine de Limoges qui fait la fierté des jeunes mariées. A 60 ans, Elle rêve encore, sinon de mariage, tout du moins de vaisselle en porcelaine…

8 – Dans cette boîte à bijoux, Elle a placé la chaînette en or de son baptême et la montre plaquée or qu’elle avait reçue en cadeau pour sa Première communion. Elle préfère porter une montre fantaisie (la fantaisie est relative !) Elle y a également rangé une broche, plusieurs colliers dont celui de ses 20 ans, et quelques bagues dont une avec une émeraude violette. Elle y garde aussi les alliances de ses parents.

9 – Le lecteur peut à juste titre se demander si tous les objets en porcelaine ou en émail sont vraiment trop chers pour Elle ou si – et cela paraît l’hypothèse la plus probable – Elle hésite à acheter tout objet qui relève du superflu, du luxe,… peut-être même se l’interdit-Elle.

On ne sort jamais vraiment de la misère.

10 – Elle y pense ! Elle ne pense même qu’à ça. Toute sa vie, elle a compté. Sa mère lui a appris à tenir ses comptes, à prévoir ses rentrées d’argent, plus encore les dépenses incontournables, celles qui reviennent tous les mois, les impôts, le loyer, l’eau, le gaz, l’électricité, l’assurance,… à prévoir aussi les coups durs, la maladie, l’accident,…

Le premier dimanche du mois, elle fait ses additions et chaque fois qu’elle le peut, verse une petite somme sur son carnet de Caisse d’épargne. « Les petits ruisseaux font les grandes rivières » dit le proverbe. Ses petites économies ne sont pas devenues fortune… hélas !

11 – Les préoccupations économiques viennent en tête des conversations de bureau entre collègues et plus encore entre femmes. Viennent ensuite les problèmes de santé et de garde d’enfants. Pourquoi la rumeur publique dit-elle que les femmes parlent chiffons et les hommes, jupons ?

 

************************************************************************************

Paysage, par ANNETTE

Le souvenir me prend à la saison sèche, dans des odeurs de foin, quand les arbres assoiffés laissent pendre mollement leurs feuilles.

De l’autre côté de la route, il est là mon paysage. Un espace de chaleur intense, une étendue d’herbes gigantesques, d’où dépassent de loin en loin les taches sombres des arbres qui, en se rapprochant graduellement l’un de l’autre finissent par former un long ruban, là-bas, au fond de la vallée.

Mes sens sont aiguisés comme des lames de rasoir. J’observe le monde avec minutie, essayant de décrypter chacun de ses secrets. Mon imagination, les contours encore flous de mes repères me font évoluer dans des univers étranges et complexes. L’ombre des palmiers esquisse pour moi des troupeaux de zèbres qui se meuvent avec le vent.

Nos casques sur la tête, nous nous mettons en route. Mon père ouvre la marche. Ma mère reste derrière. Entre les deux, mon frère, suivi de ses quatre petites sœurs aux mêmes robes fleuries. Ma mère les confectionne avec sa machine à coudre Singer. A genoux sur le ciment froid, je regarde pendant des heures son pied droit activer la pédale.

J’ai le sentiment puissant de faire partie d’un tout, indissociable et éternel : parents, frère et sœurs réunis, une belle famille que rien jamais ne pourra entamer.

Le tic-tac des piqûres me parvient dans l’odeur aigrelette des cotonnades apprêtées.

Après avoir enjambé le fossé, nous nous enfonçons dans les entrailles de la brousse. Un sentier étroit nous mènera à un filet d’eau. Puis nous remonterons le coteau jusqu’au village à mi-côte. Juste quelques cases. Nous avançons dans un désordre d’arbres, d’herbes et de termitières qui reste coi sur notre passage.

Nous les enfants, nous marchons toujours à la queue leu leu, respectant instinctivement notre rang. D’abord l’aîné, puis la cadette. Enfin, et dans le bon ordre, les trois petites.

Tandis que nous descendons le sentier, j’éprouve une tranquille assurance. Celle de l’immuabilité de notre cellule familiale dont je resterai à jamais l’un des sept éléments.

La sente est accueillante. Lisse comme de la terre battue. Pas un caillou pour nous faire tomber. Nous savons cependant qu’après le ruisseau, le chemin sera âpre dans sa remontée en plein soleil.

Notre père nous a recommandé de nous méfier des serpents. « Attention où vous mettrez les pieds », nous a-t-il dit.

Nous transpirons. Déjà les échancrures humides de ma robe entament ma peau tendre sous les bras.

Noyés dans les hautes herbes, nous basculons de temps en temps nos nuques pour regarder le ciel où tournent des oiseaux.

Nous traversons un champs de bananiers. Ce carré de fraîcheur est une forêt profonde où des enfants peuvent se perdre. De grands sourires charnus s’épanouissent là au bout de leur hampe florale.

Le village apparaît enfin au détour de la sente.

« Nous y voilà », annonce notre père.

Un dimanche, je vois-là une vieille édentée affalée sur sa natte, un nourrisson blotti contre ses pauvres seins déroulés devant elle comme deux langues mortes. La peau de son visage, de son cou, de ses mains se creuse de profondes ornières que je ne peux m’expliquer. J’en suis effrayée au-delà de tout. De quelle immonde maladie cette pauvre femme peut-elle donc bien souffrir ?

Trois personnages, par ANNETTE

L’homme

Ce qui se remarque chez lui, c’est son crane. Un beau crane ovoïdal, velouté et doux, comme une coquille d’œuf, une boîte crânienne minutieusement épilée qui révèle cette incroyable géographie intimiste des os – apophyse mastoïde, occipital, suture lambdoïde, et lui confère une personnalité qui ne s’oublie pas.

En son for intérieur, chaque nuit, l’image d’un scarabée dont les pattes ténues impriment sur le sable une écriture indéchiffrable que les effondrements du terrain effacent aussitôt.

Le danseur répète. Son corps s’élance. Dans des odeurs poussiéreuses et des frottements d’étoffes, iI court, s’arque-boute, se plie, se déplie, pirouette, s’arrête et tombe. Il roule et se redresse, lançant les bras au ciel. Un projecteur le frappe au visage.

« Mes muscles, mes tendons, mes nerfs, m’habitent et me répondent. L’enfance ne m’a  appris rien d’autre que l’inutile. Pourtant, il y avait une planche d’anatomie que je regardais en cachette. A moins que ça ne soit un écorché dans sa niche d’ogive. Je ne sais plus. Mes rouages, ma seule force. Mes seuls arguments. »

L’enfant

Gabriel a gardé la bouche avide des tout-petits, des lèvres comme deux polochons roses qui, lorsqu’il sourit, s’étirent jusqu’aux oreilles, lui fendant la poire en deux. Ça lui fait un de ces becs de canard, une jolie petite bouille de grenouille qui laisse voir ses quenottes de lait avec déjà, en leur centre, un premier petit trou, tout frais de ce matin.

En son for intérieur, il y a chez Gabriel des flaques d’eau où les arbres poussent à l’envers, avec, très loin, au fond du fond, tout au bout du grand vide, un ciel où passent des nuages, et d’où il ne pourrait revenir s’il y tombait un jour.

Par une voie étroite et dangereuse où les voitures déboulent à toute vitesse, Gabriel rentre de l’école. L’enfant lâche la main de sa mère. Il fallait s’y attendre. Gabriel c’est un ludion, un feu follet qui ne reste jamais en place. Sa mère a beau crié, son corps le pousse toujours en avant.

« Papy m’a dit : « Super, mon gars ! La petite souris ne devrait pas tarder. » Faudra la cacher, ce soir, sous l’oreiller, ma dent. Et si elle dégringolait au milieu des draps ? Si elle se perdait ? Il a claqué la porte, vlan, à tout berzingue ! Il me l’avait attachée à la clenche avec un fil. Quand il me l’a montrée, j’ai presque pleuré. Faudra planquer la tapette.  »

Le vieillard

Sa jambe gauche déformée par l’âge, il est affublé de deux poteaux, deux pattes d’éléphant gonflées, craquelées, à la peau distendue prête à se déchirer, d’un blanc maladif qui tourne au violet en descendant vers les chevilles, où l’on sent palpiter la douleur.

En son for intérieur : un océan saturé d’anchois et de sardines, de raies, de sabres et d’espadons dont la gigantesque masse roule sur elle-même, au gré des vagues et dont les ventres et les dos laissent échapper des lueurs de phosphore.

Dans les allées de la maison de retraite, sous les platanes où l’automne déploie sa palette, où l’une après l’autre les feuilles se détachent en silence, appuyé sur ses deux béquilles le vieux s’est immobilisé. Il n’ira pas plus loin.

« Trouver encore un sens… Où le temps s’en est-il allé… ? Mes amis, où êtes-vous ? Je suis pareil, ce soir, à l’écorché de mon enfance. Je devrais me plaindre. Il n’y a pas de raisons… Pourtant, je reste roi de mes douleurs*… ! Chienne de vie, va

* ARAGON : Richard II Quarante

Sur le sentier, l’homme, l’enfant, le vieux, la femme, (2 versions) par ANNETTE

L’homme sur le sentier 

Il s’était souvent demandé ce qu’était devenu  Anaclet, ce jeune danseur dont le corps se mouvait comme un élastique. Un jour, il éprouva le besoin de le retrouver, de revenir à son passé. Dès le lendemain il embarquait à Zaventem pour atterrir douze heures plus tard dans la capitale minière de son enfance. Sur le tarmac, la chaleur et l’émotion l’avaient saisi à la gorge. Un taxi lui fit parcourir les trente derniers kilomètres qui le séparaient de chez lui. Le chauffeur le déposa à l’entrée même de la parcelle. Là, il avait regardé longtemps sa maison. Il eut la désagréable surprise de constater que celle-ci lui était devenue étrangère. Dans la fournaise, il étouffait. Son crâne brûlait. Il détourna les yeux. De l’autre côté de la piste, il était là, son paysage ! Rien n’avait changé ! Il reconnaissait les herbes géantes, les arbres en désordre, la pointe des termitières, le couloir vert-foncé de la rivière, et, sur l’autre versant, la douceur des eucalyptus…

Il crut ne pas retrouver le sentier. Pourtant, il le retrouva. Alors, il se mit en route, s’engageant dans la formidable cacophonie de la brousse. Anaclet serait peut-être au village. Il comptait bien repartir avec lui. Accepterait-il de faire partie de sa troupe ?  Devant lui, des millions d’insectes s’appelaient, se répondaient, frottant l’une contre l’autre leurs élytres. Des oiseaux sifflaient dans les branches. Des lézards à la tête bleue se faufilaient entre les herbes. Mais à mesure qu’il avançait, le silence se faisait autour de lui. Le même silence qu’autrefois. Le tintement d’une sonnette l’avertit qu’il allait devoir se ranger. En le dépassant, le cycliste le taxa d’un large sourire. Plus loin, il tomba sur le champ de bananiers, sur son odeur acre et douce, ce mélange d’ombre, de miel et d’humus. A la rivière, une femme remplissait sa calebasse.

L’enfant sur le sentier

Pour Gabriel, c’était toujours la même histoire : quand sa mère le mettait au lit les nuits de pleine lune, des cris lui parvenaient de la brousse et le tamtam l’empêchait de dormir. L’enfant ne tenait plus en place. Des fourmis dans les jambes, il repoussait impatiemment ses draps. Un jour il en avait parlé à son père.

  • Papa, avait-il demandé, emmène-moi, s’il te plaît.

Et le père avait accepté.

Ce soir-là, ils étaient partis tous les deux avec d’inutiles lampes torches. La nuit était si claire ! Les millions d’étoiles et les nuées lilas qui tracent d’ordinaire leur chemin dans le ciel avaient disparus, absorbés par l’éclat de la lune. L’astre d’un rond parfait portait sur son ventre son petit lapin gris. Gabriel s’enfonçait dans une belle nuit de conte. Le ciel était d’un bleu profond. La brousse s’y découpait en ombres chinoises. Et puis, partout, le clignotement des lucioles. C’est sûr, le rossignol de l’Empereur allait se mettre à chanter… Les termitières ne tarderaient pas à se métamorphoser en pagodes… Les cris se rapprochaient et le tamtam augmentait sa cadence. N’y tenant plus, le petit se mit à courir sur l’étroit sentier qui épousait chaque forme du terrain, qui évitait chaque embûche. Gabriel n’éprouvait nulle crainte. Ni celle des serpents. Ni celle des hommes-léopards qui vous égorgent dans vos rêves. Ni même celle des flaques d’eau dont on ne revient pas. Quand il eut sauté la rivière, Gabriel découvrit le feu qui brillait au-dessus de la pente.

Le vieux sur le sentier

Quand la douleur l’avait cloué dans son fauteuil, le vieux s’était souvenu du livre de Romain Gary qu’il avait lu dans sa jeunesse : Les Racines du Ciel. Ce roman  racontait comment, pour ne pas perdre la raison, un homme du fond de sa prison faisait marcher en lui des troupeaux d’éléphants. Ainsi, quand sa locomotion se fut réduite à l’impossible, le vieux avait-il prit l’habitude de voyager dans sa tête.  Assis derrière la baie vitrée de la maison de retraite, fouillant ses souvenirs, il parcourait le monde. Il escaladait des montagnes, naviguait en mer rouge, se faisait montreur d’ours, gigolo ou leveur de dentelles*…

Le voyage que le vieux préférait n’avait cependant rien d’extraordinaire. Celui-ci commençait toujours par quelques pas sur une piste de latérite. Puis, il sautait un fossé pour rejoindre un sentier qui le conduirait à un petit village perdu dans la brousse. Il avançait d’un pas souple, zigzaguant entre les arbres et les termitières, frôlant du doigt en passant la poussière ocre des feuillages, cette couche de velours qui, à la saison sèche, recouvre les arbres à proximité de la piste. Des enfants l’accompagnaient toujours dans sa descente. Leurs bavardages ingénus l’amusaient. Les employés de la maison de retraite qui le voyaient sourire pensaient alors que le vieux commençait à perdre la tête. Ses pas déliés le menaient jusqu’à la fraîcheur d’un ruisseau qu’il enjambait sans efforts. Mais à chacun de ses voyages il butait toujours sur le même serpent jaune en travers de sa route. A ses cris, son père arrivait en courant. D’un seul coup de sa canne, il écrasait la tête du reptile et l’envoyait voltiger jusque dans les hautes herbes. Ceci fait, tous les deux, ils repartaient vers le village.

*leveur de dentelles : individu qui, pour le compte d’un grossiste, allait de ferme en ferme, de village en village, pour collecter les réalisations des dentellières.

La femme sur le sentier

En ce mois de novembre 2014, je suis en train de naître d’une consigne d’écriture et du bon vouloir d’une personne que je nommerai ici la femme hors du cadre. Les doigts de la femme hors du cadre tapotent le clavier. Lettre après lettre ma silhouette se dessine. J’apparais à l’écran. Je suis de sexe féminin. Pour le reste, rien de précis.  Mes traits sont encore invisibles. Je ne connais ni mon âge, ni même la couleur de ma peau. J’ai chaud. Le soleil est à son zénith et ma robe est trempée. La femme hors du cadre m’a fait prendre cinq fois le sentier jusqu’à la rivière. Cinq fois je l’ai remonté sur l’autre versant. Mais à l’approche du village, elle me fait hésiter. Je suis désemparée. Un invisible obstacle l’empêche de me faire avancer. Et finalement, je rebrousse chemin. Depuis le moment où la femme hors du cadre m’a fait quitté la piste, je me demande pourquoi celle-ci ne me lâche pas. Moi qui n’aspire qu’à devenir une randonneuse lambda sur un point imprécis du globe ! Aurait-elle des raisons souterraines à ce que j’accomplisse ces incessants va et vient? Je le constate, rien n’est simple. Tout se complique. Tout se déglingue. Les doigts de la femme hors du cadre se trouvent à la bordure-même d’une plaie. Et celle-ci craint que ses phalanges ne s’y enfoncent jusqu’à l’os. Ainsi se tient-elle sur ses gardes. En attendant, je déambule. Je cherche à atteindre ce parfait équilibre que procure la marche. Cet équilibre qui rassure, quand le corps et l’esprit se fondent et s’animent. Déjà ma pensée se ramasse et s’ordonne. Mes poumons se font aériens. Dieu, que le ciel est bleu ! Tant que je marche, c’est sûr, rien ne m’arrivera. Mais elle, elle est sur le qui-vive, la femme hors du cadre. Je le sens bien. Elle se tient prête à me cacher, à me faire disparaître. J’emprunte un sentier tortueux né de la marche ancestrale des hommes. Sur mon passage, les bêtes se taisent, les oiseaux s’envolent. La chasse est ouverte sans doute. Sur l’arbre mort, un charognard. Qui suis-je sur cet étroit sentier de brousse ? Mai la tête me cogne. J’entends venir des hommes. Ils sont armés de machettes. Leurs yeux sont injectés de sang.

 

L’homme sur le sentier – 1985, par ANNETTE 

Il s’était souvent demandé ce qu’était devenu Anaclet, ce jeune danseur dont le corps se mouvait comme un élastique. Un jour, il éprouva le besoin de le retrouver, de revenir à son passé. En fait, c’est Pina qui lui en avait soufflé l’idée quand elle lui avait parlé de sang neuf. Dès le lendemain il embarquait à Zaventem pour atterrir douze heures plus tard dans la capitale minière de son enfance. Sur le tarmac, la chaleur et l’émotion l’avaient saisi à la gorge. Un taxi lui fit parcourir les trente derniers kilomètres qui le séparaient de chez lui.

Le chauffeur conduisait comme un fou. Au mépris des nids de poule, en dépit des piétons, celui-ci observait dans son rétroviseur la petite main fluo que son client tenait épinglée au revers de sa veste. Il lui dit :

– C’est quoi le truc que vous portez-là ? Vous pouvez me dire ce qui est écrit dessus ?

– Touche pas à mon Pote. En France, les jeunes issus de l’immigration galèrent. Ce truc – comme vous dites – c’est SOS Racisme qui le diffuse. Il incite à l’intégration.

– Je peux voir ?

Le voyageur dégrafa son petit badge et le tendit au chauffeur. Celui-ci le glissa aussitôt dans sa poche.

– Vous me le laissez ? 

– Allez-y, c’est cadeau, lui répondit-il en riant. Ici, que voulez-vous que j’en fasse ?

Le taxi le déposa à l’entrée même de la parcelle. Là, il regarda longtemps sa maison. Il eut la désagréable surprise de constater que celle-ci lui était à présent devenue étrangère. Dans la fournaise, il étouffait. Son crâne brûlait. Il détourna les yeux. De l’autre côté de la piste, il était là, son paysage ! Rien n’avait changé ! Il reconnaissait les herbes géantes, les arbres en désordre, la pointe des termitières, le couloir vert foncé de la rivière, et, sur l’autre versant, la douceur des eucalyptus…

Il ajusta son sac à dos. Celui-ci lui pesait déjà. Son voyage allait être bref et il aurait mieux fait de n’emporter avec lui qu’un peu de linge de rechange. Quelle stupidité de s’être encombré de L’insoutenable légèreté de l’être et de Lolita ! Après réflexion, il estima tout de même qu’une lecture de Kundera prendrait peut-être un sens ici, dans cette dictature rongée par la corruption. Mais Nabokov ? Franchement, quelle idiotie ! Au Congo, les unions avec des gamines juste pubères n’étaient-elles pas monnaie courante ?

Il crut ne pas retrouver le sentier. Pourtant, il le retrouva. Alors, il se mit en route, s’engageant dans la formidable cacophonie de la brousse. Anaclet serait peut-être au village. Il comptait bien repartir avec lui. Son ami ne pourrait qu’accepter son offre. Pina Bausch faisait référence. Le monde entier l’acclamait debout. C’est sûr que le danseur n’hésiterait pas une seconde à s’expatrier pour le Tanztheater Wuppertal. Mais une bouffée d’angoisse soudain le saisit. Et s’adressant à lui-même, il soupira :

– T’es fou, mon pauvre vieux ! A quoi tu rêves ! Anaclet ne connaîtra même pas la chorégraphe allemande !

Le voyageur éprouvait depuis quelques temps la sensation pénible de vivre avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête. Pour lui et pour Pina, il y avait urgence. Le sida, cette nouvelle maladie dont on venait à peine d’isoler le virus, s’étendait dangereusement et le Tanztheater Wuppertal n’était pas épargné.

Devant lui, des millions d’insectes s’appelaient, se répondaient, frottant l’une contre l’autre leurs élytres. Des oiseaux sifflaient dans les branches. Des lézards à la tête bleue se faufilaient entre les herbes. Mais à mesure qu’il avançait, le silence se faisait autour de lui. Le même silence qu’autrefois. Le tintement d’une sonnette l’avertit qu’il allait devoir se ranger. En le dépassant, le cycliste le gratifia d’un large sourire. Plus loin, il tomba sur le champ de bananiers, sur son odeur acre et douce, ce mélange d’ombre, de miel et d’humus. A la rivière, une femme remplissait sa calebasse.

L’enfant sur le sentier – 1954, par ANNETTE

Pour Gabriel, c’était toujours la même histoire : quand sa mère le mettait au lit les nuits de pleine lune, des cris lui parvenaient de la brousse et le tamtam l’empêchait de dormir. L’enfant ne tenait plus en place. Des fourmis dans les jambes, il repoussait impatiemment ses draps. Un jour il en avait parlé à son père.

– Papa, avait-il demandé, emmène-moi, s’il te plaît.

Et le père avait accepté.

Au moment où celui-ci lui avait demandé de se tenir prêt, l’enfant s’était levé d’un bond, laissant tomber par terre l’album cartonné qu’il était en train de lire. On a marché sur la Lune s’écrasa sur le sol avec le bruit caractéristique du livre qui s’écorne. Impatient, Gabriel le repoussa du pied. Cette nouvelle BD ne lui plaisait pas. Son livre préféré, c’était Tintin au Congo. Il lui semblait y lire à chaque fois sa propre histoire. Enfin, presque…

Ce soir-là, ils étaient partis tous les deux avec d’inutiles lampes torches.

La nuit était si claire ! Les millions d’étoiles et les nuées lilas qui tracent d’ordinaire leur chemin dans le ciel avaient disparu, absorbés par l’éclat de la lune. L’astre d’un rond parfait portait sur son ventre son petit lapin gris. Gabriel s’enfonçait dans une belle nuit de conte. Le ciel était d’un bleu profond. La brousse s’y découpait en ombres chinoises. Et puis, partout, le clignotement des lucioles. C’est sûr, le rossignol de l’Empereur allait se mettre à chanter… Les termitières ne tarderaient pas à se métamorphoser en pagodes…

Gabriel imagina le plaisir qu’aurait pris son amoureuse à vivre une telle nuit ! Le petit garçon s’était épris de la jeune princesse huit jours plus tôt en découvrant des photos d’elle dans Paris-Match. Ces photos avaient été prises au derby d’Epsom. Il y avait là des dames à voilettes et des dandy en frac, affublés de monocles, de chapeaux hauts-de-forme et de foulards de soie. La course battait son plein. La petite princesse se tenait sagement dans la tribune officielle avec les autres membres de sa famille. La reine trônait au centre, sa parenté étant reléguée autour d’elle selon son rang d’accessibilité au trône. La petite princesse s’ennuyait ferme. Au bout d’un moment, elle s’était mise à gigoter. Mais à force de se tortiller et à force de lever la jambe, elle avait fini par montrer sa petite culotte à tout le monde, la princesse. Et pas un peu, tu peux me croire ! Les journalistes s’étaient précipités. Comme un seul homme, ils l’avaient tous mitraillée, la princesse.
Tac ! Tac ! Tac ! Tac ! Tac !

Dans la nuit, les cris se rapprochaient et le tamtam augmentait sa cadence. Le père de Gabriel avait l’air soucieux. Il suivait son fils comme à regret. Quand dans l’après-midi il avait appris par les ondes qu’un soulèvement avait eu lieu en Algérie, il était devenu tout pâle :

– C’est le début de la fin, avait-il prononcé.

– Qu’est-ce que tu racontes ?, avait demandé son épouse en relevant le nez de son ouvrage.

– Tu n’as pas entendu ? Il y a eu un carnage en Algérie. On ne va tarder à nous flanquer dehors, tu verras. Les événements d’aujourd’hui seront les premiers d’une série qui mènera immanquablement l’Afrique à son indépendance.

Le père traînait les pieds, imperméable à la belle nuit qui l’entourait. N’y tenant plus, Gabriel se mit à courir sur l’étroit sentier qui épousait chaque forme du terrain, qui évitait chaque embûche. L’enfant n’éprouvait nulle crainte. Ni celle des serpents. Ni celle des hommes-léopards qui vous égorgent dans vos rêves. Ni même celle des flaques d’eau dont on ne revient pas. Quand il eut sauté la rivière, l’enfant découvrit le feu qui brillait au-dessus de la pente.

Le vieux sur le sentier – 1954/décembre 2014, par ANNETTE

Quand la douleur l’avait cloué dans son fauteuil, le vieux s’était souvenu du livre de Romain Gary qu’il avait lu dans sa jeunesse : Les Racines du Ciel. Ce roman racontait comment, pour ne pas perdre la raison, un homme du fond de sa prison faisait marcher en lui des troupeaux d’éléphants. Ainsi, quand sa locomotion se fut réduite à l’impossible, le vieux avait-il prit l’habitude de voyager dans sa tête. Assis derrière la baie vitrée de la maison de retraite, fouillant ses souvenirs, il parcourait le monde. Il escaladait des montagnes, naviguait en mer rouge, se faisait montreur d’ours, gigolo ou leveur de dentelles*…

Le voyage que le vieux préférait n’avait cependant rien d’extraordinaire. Celui-ci commençait toujours par quelques pas sur une piste de latérite. Puis, il sautait un fossé pour rejoindre un sentier qui le conduirait à un petit village perdu dans la brousse. Il avançait d’un pas souple, zigzaguant entre les arbres et les termitières, frôlant du doigt en passant la poussière ocre des feuillages, cette couche de velours qui, à la saison sèche, recouvre les arbres à proximité de la piste. Des enfants l’accompagnaient toujours dans sa descente. Leurs bavardages ingénus l’amusaient. A l’approche des bananiers les petits entonnaient à tue-tête La belle de Cadix avec l’accent de Luis Mariano. Les Chiqua ! Chiqua ! Chic ! Aie ! Aie ! Aie ! s’éparpillaient dans des gloussements de joie. Les employés de la maison de retraite qui le voyaient sourire pensaient alors que le vieux commençait à perdre la tête. Ses pas déliés le menaient jusqu’à la fraîcheur d’un ruisseau qu’il enjambait sans efforts. Mais à chacun de ses voyages il butait toujours sur le même serpent jaune en travers de sa route. A ses cris, son père arrivait en courant. D’un seul coup de sa canne, il écrasait la tête du reptile et l’envoyait voltiger jusque dans les hautes herbes. Ceci fait, tous les deux, ils repartaient vers le village.

A la fin de l’année 2014, en conformité avec son dispositif personnel de lutte contre la déprime, le vieux décida de dresser une liste en dix points positifs de l’année écoulée. Dix points. Pas un de plus. Pas un de moins. Cela devait pouvoir se faire… L’exercice se révéla pourtant périlleux. L’avancée de l’islamisme, la guerre en Syrie, la guerre au Mali, les noyés de Méditerranée, le cas Vincent Lambert endeuillaient son esprit. Il pensa finalement à l’élection du nouveau pape.

Vous vous trompez, lui affirma la grosse Fabienne. L’élection du pape François remonte au printemps 2013. J’en suis sûre. Je vais à la messe, moi ! C’est pas comme vous !

Le vieux avait beau fouiller sa mémoire, pas un seul événement agréable n’émergeait. Quand il se tourna pour la seconde fois vers son aide-soignante, celle-ci lui répondit du tac au tac :

Manaudou !

Quoi, Manaudou ?

Manaudou, voyons ! Vous savez bien ! Le beau mec à fossettes ! Le champion de natation aussi baraqué qu’un marsouin !

L’énergique aide-soignante poussa son pensionnaire jusque dans le bureau de la secrétaire.

Allez-y, lui dit-elle en le plaçant de force devant l’ordinateur. Vous me faites pitié ! Cherchez sur Internet…

Au bout d’une demie heure, le vieux avait calligraphié :

1 – Anniversaire de la chute du mur de

     Berlin. Vingt-cinq ans déjà.    

2 – Dégel à Washington. Libération des dissidents cubains à la Havane.

3 – Année record pour Wolkswagen..

L’exercice le dégoûtait. Il finit par déchirer sa liste et par en fourrer les morceaux dans la poche de son chandail. Il roula son fauteuil jusque devant la télé. Sur la « 2 » Laurent Delahousse présentait le JT de vingt heures. Le journaliste était parfait. Nickel chrome. Comme d’habitude.

La femme sur le sentier – 1960, par ANNETTE

En ce mois de novembre 2014, je suis en train de naître d’une consigne d’écriture et du bon vouloir d’une personne que je nommerai ici la femme hors du cadre. Les doigts de la femme hors du cadre tapotent le clavier. Lettre après lettre ma silhouette se dessine. J’apparais à l’écran. Je suis de sexe féminin. Pour le reste, rien de précis. Mes traits sont encore invisibles. Je ne connais ni mon âge, ni même la couleur de ma peau. J’ai chaud. Le soleil est à son zénith et ma robe est trempée. La femme hors du cadre m’a fait prendre cinq fois le sentier jusqu’à la rivière. Cinq fois je l’ai remonté sur l’autre versant. Mais à l’approche du village, elle me fait hésiter. Je suis désemparée. Un invisible obstacle l’empêche de me faire avancer. Et finalement, je rebrousse chemin. Depuis le moment où la femme hors du cadre m’a fait quitter la piste, je me demande pourquoi celle-ci ne me lâche pas. Moi qui n’aspire qu’à devenir une randonneuse lambda sur un point imprécis du globe ! Aurait-elle des raisons souterraines à ce que j’accomplisse ces incessants va-et-vient ? Je le constate, rien n’est simple. Tout se complique. Tout se déglingue. Les doigts de la femme hors du cadre se trouvent à la bordure-même d’une plaie. Et celle-ci craint que ses phalanges ne s’y enfoncent jusqu’à l’os. Ainsi se tient-elle sur ses gardes. En attendant, je déambule. Je cherche à atteindre ce parfait équilibre que procure la marche. Cet équilibre qui rassure, quand le corps et l’esprit se fondent et s’animent. Déjà ma pensée se ramasse et s’ordonne. Mes poumons se font aériens. Dieu, que le ciel est bleu ! Tant que je marche, c’est sûr, rien ne m’arrivera. Mais elle, elle est sur le qui-vive, la femme hors du cadre. Je le sens bien. Elle se tient prête à me cacher, à me faire disparaître. J’emprunte un sentier tortueux né de la marche ancestrale des hommes. Sur mon passage, les bêtes se taisent, les oiseaux s’envolent. La chasse est ouverte sans doute. Sur l’arbre mort, un charognard. Qui suis-je sur cet étroit sentier de brousse ? La tête me cogne. J’entends venir des hommes. Ils sont armés de machettes. Leurs yeux sont injectés de sang.

Voilà, le mal est fait. Ce que la femme hors du cadre craignait le plus est arrivé. Dans son effroi, elle m’abandonne. Mais ce n’est pas à faire ! L’indépendance de la République du Congo vient d’être proclamée. Déjà le pays est à feu et à sang. L’armée s’est mutinée. Elle pourchasse, elle viole et elle tue. J’entends des cris. J’entends des tirs. Ils proviennent du quartier des Européens. Mais on dit qu’en Belgique, l’armée est sur le pied de guerre. Que les paras se tiennent prêts. Qu’ils vont partir. Qu’ils sont en route. Que bientôt, ils nous sauveront. Mais j’ai beau regarder le ciel, celui-ci reste obstinément vide. Pourvu qu’ils arrivent à temps !

Sur le sentier, je me replie. La femme hors du cadre s’est ressaisie. C’est sûr, elle va m’aider. Lentement elle me fait faire un pas sur le côté. Puis deux… Puis trois… Elle me fait lentement glisser derrière le tronc d’un arbre. Elle me fait lentement tomber au sein des hautes herbes. Et là, lentement, je m’enroule sur moi-même. Il faut gagner du temps. La femme hors du cadre passe mon film au ralenti. Déjà mon cœur se transforme en pierre. Déjà mon ventre se fait roc. Mes membres ne sont plus que poussière. Tous mes os me font mal. Les siens la font souffrir aussi. Surtout, ne plus bouger. Une fourmi passe en courant sur ma joue. Une autre est dans mon cou. Une troisième monte et descend sur ma jambe. À moins de deux mètres de moi, voici les pieds des hommes. Voici leurs rires qui me déchirent. Qui ensanglantent mes oreilles. Voici qu’en swahili ils disent Lumumba. Et qu’ils disent Kasavubu. Le ciel m’est invisible. La brousse est en suspens. La femme hors du cadre cache à présent dans mes mains son visage. Elle et moi, nous nous retenons de pleurer…

Fabienne, le père de Gabriel,  Abu Mouhammad, selon Claude (Simon), par ANNETTE

Fabienne (personnage secondaire dans « le vieux sur le sentier »)

 Elle a quarante ans. Une patte d’oie lui griffe désormais l’encoignure des yeux. Avec son index, elle en estompe l’ombre, interminablement.

Elle a dix-sept ans. S’entend le chant intense d’une guitare flamenco. Souffle. Regard calciné sur sa nuque. Descente au firmament du désir.

Elle a trois ans. Au-delà de la dune, le monstrueux corps à corps des éléments. L’énigme d’une lente et formidable respiration.

Elle a onze ans. Reflets dans le miroir. Tendres pousses de ses jeunes seins. Colombes douloureuses.

Elle a quarante deux ans. Elle doit à son amour, son bel amour, sa déchirure, le compte de ses jours illisibles. Pour elle, s’affadit par degrés l’attrait des lèvres sur ses lèvres.

Le père de Gabriel (personnage secondaire dans « l’enfant sur le sentier) 

Il a cinquante-cinq ans. Il suit le rang des peupliers. Ramasse du bois mort. Tant de rêves encore dans la lumière rasante aux rives de l’automne.

Il a deux ans. Il observe le mouvement silencieux des voiles à la fenêtre. S’offre à lui par intermittence la gorge rouillée d’un oiseau. Lit cage.

Il a quinze ans. Il relie désormais la chanson de geste des quatre fils Aymon à la crête rocheuse du même nom. Labours d’un chaland sur la Meuse. Méandre de moire.

Il a trente-quatre ans. L’homme se réveille lèvres contraintes, impuissant à se libérer du faix de son amour. Seul l’interdit d’une peau obscure le désaltère encore.

Il a quarante ans. Il jette le bras en arrière puis le renvoie à bout portant. La ligne vibre. Éclat du leurre dans la gloire du matin. Quelque part en amont, le clapotis d’une pirogue.

Abu Mouhammad (Si loin si près – personnage de Chris)

Il a trente-trois ans. Lettres bâtons du bout des lèvres. Tremblements des doigts sur papier quadrillé. Écriture qui néglige l’orgueil inné qui le portait. Humilité d’un homme à présent désarmé.

Il a deux ans. Nuit de sable. Une mouche se noie dans un seau. Claquements des paumes en cadence. You-you des femmes. Roulement silencieux des hanches. Chants. Sur la braise, l’odeur de l’agneau sacrifié.

Il a trente ans. Les parures de l’exil l’escortaient depuis trop longtemps. Il lace sa sandale. Irrigue l’enclos une dernière fois. Dans sa paume, quelques amandes. Contre la chaux du mur, l’épouse détournée.

Il a douze ans. Ferveur délivrée du feu et du conte. Youssouf et Louylia, main dans la main, à en perdre haleine. Le monstre et son cerbère à l’assaut des épines. Déjà !

Il a trente-cinq ans. Les rameaux résinés lui voilent désormais la coulée douce de l’oranger, ce parfum dont se paraît sa mère. Sous sa langue, l’obole amère du passage…

Monologues, par ANNETTE 

Monologue de l’homme

je vais m’efforcer d’attendre les yeux braqués sur ce parterre dont les bordures – cet arrondi approximatif de cailloux chaulés – renferment des rangs assoiffés d’œillets d’Inde – ces fleurs originaires des Amériques faciles à faire pousser partout dans le monde et qui illuminent de l’éclat orangé de leurs pétales les bordures des plates-bandes les plus modestes – œillets d’Inde auxquels s’ajoutent quatre ou cinq arbustes desquels pendent plusieurs branches brisées – sans doute le fruit de quelques jeux stupides qui agacent par leur vacuité et qui affligent ceux qui ont eu l’idée généreuse de les planter-là pour prodiguer une éclaircie aux patients et à leurs familles – femmes portant des nourrissons dans le dos ou bien des charges sur la tête – charges qui pourraient paraître légères ainsi posées sur l’aplat du crâne alors que cette manière de faire requiert – n’en déplaise aux jean-foutres et aux esprits bornés – une expérience qui s’enseigne dès l’enfance et qui nécessite un sens aigu de l’équilibre et du contrôle de soi –enfants aux corps gris de poussière aux nez qui coulent à la sclère jaunie hommes aux membres atrocement gonflés ou tordus par une de ces effroyables maladies que les pays occidentaux ne cherchent par aucun moyen à éradiquer pour la bonne et simple raison qu’elles ne sévissent pas dans l’hémisphère Nord mais ravagent seulement des pays les plus pauvres dont les populations ne présentent pour l’instant ni pour les années à venir un quelconque intérêt économique je vais m’efforcer d’attendre essayant la patience comme me l’a suggéré le médecin hutu dont j’ai interrompu la course tout à l’heure alors que de ses longues jambes maigres il gravissait quatre à quatre les quelques marches qui donnent accès à la barza cette longue terrasse couverte qui prodigue ombre et fraîcheur dans la plupart des bâtiments construits dans les pays chauds médecin qui m’avait déclaré sur un ton sans appel « Mon cher ami, je vous prie d’attendre votre tour je ne vois pas pourquoi je vous recevrais avant tout le monde » – mais pour qui se prend-il celui-là – je vais m’efforcer d’attendre et de rester calme même si je regarde toutes les cinq secondes l’heure à ma montre cet objet de luxe que j’ai acheté sur un coup de tête rue de la Paix à Paris – ah c’était le bon temps – ce précieux mécanisme où dans mon impatience les secondes semblent s’être définitivement arrêtées je vais me forcer d’attendre et je grille cigarette sur cigarette rejetant mes mégots en direction de la multitude des mégots plus anciens que d’autres ont par centaines jetés dans la cour avant moi je vais m’efforcer d’attendre et m’efforcer aussi de rester calme alors que je suis à deux doigts de me mettre à hurler « Je ne supporte pas que vous me cachiez quelque chose » comme le faisait toujours ma mère quand le mystère planait sur sa maison, ma mère à laquelle je ne ressemble pourtant pas du tout ma pauvre mère que je chérissais tant – Dieu ait son âme – et que je chérirai jusqu’à mon dernier souffle je vais m’efforcer d’attendre assis sur ce banc de tôle écaillé sous lequel avancent pas à pas des fourmis qui avec la belle énergie qui les caractérise transportent les derniers résidus du biscuit que j’ai grignoté tout à l’heure et qui comme si j’avais été frappé d’agueusie m’avait paru d’une fadeur sans limites je vais m’efforcer d’attendre pendant que ces mêmes fourmis s’enfoncent à ma droite dans l’anfractuosité qui découpe en zigzag et de haut en bas toute la façade nord de cet hôpital vétuste devant lequel je suis assis anfractuosité qui permet sans doute d’accéder à une fourmilière silencieuse et affairée cachée dans l’épaisseur du mur et au centre de laquelle pond inlassablement une reine énorme et épuisée je vais m’efforcer d’attendre sans penser ni aux résultats de mes analyses ni à ma stupeur de me retrouver ici dans ce pays malfaisant qui semble se refermer sur moi comme une nasse alors que je l’avais fuit à l’adolescence tandis que des tirs nourris venus de la brousse se rapprochaient de l’aéroport et qu’encadré d’un peloton de paras qui casques sur la tête et kalachnikovs pointées dans toutes les directions protégeaient les réfugiés sales et affolés dont je faisais partie et qui compressés les uns contre les autres la tête dans les épaules et sans jamais un regard en arrière s’empressaient de rejoindre en se bousculant l’avion qui allait peut-être leur sauver la vie je vais m’efforcer d’attendre

Monologue pour l’enfant (voix de la narratrice) 

il sent qu’il tombe ce petit garçon dont la mère, sans même l’avoir embrassé, sans même lui avoir dit comme elle le fait d’habitude en le mettant au lit : « dors bien mon canard, fais de beaux rêves », sans exprimer la moindre tendresse à son égard ni même l’ébauche d’un sourire sans avoir regardé une seule fois du côté du lit où l’enfant se recroqueville déjà a brusquement éteint la lumière faisant claquer comme une réprimande le petit son bref de l’interrupteur électrique et refermé la porte derrière elle alors que lui Gabriel l’avait suppliée de l’entrouvrir ne serait-ce qu’un tout petit peu pour laisser passer un peu de la clarté du couloir il sent qu’il tombe ce petit garçon qui sait bien qu’il devrait se lever pour aller faire pipi mais qui sait aussi que des monstres l’en empêchent, sortant de ses tiroirs, de sous son lit, de derrière les rideaux et que ces derniers s’avancent et que ceux-ci se penchent au-dessus de son lit, le frôlant sans doute quelquefois de la pointe de leurs griffes – il les a sentis il en est certain à présent – ou du bout de leur nez crochu – au secours – laissant alors planer autour de lui qui retient son souffle leurs haleines fétides il sent qu’il tombe ce petit garçon tremblant de la tête aux pieds qui a relevé ses couvertures au-dessus de sa tête se créant ainsi un abri qu’il sait cependant dérisoire une petite tente où il étouffe ce petit garçon qui se demande si ce n’est pas de sa faute si sa maman est si pâle depuis plusieurs jours, si ce n’est pas de sa faute si elle ne parle plus si elle a tout le temps les yeux rouges comme si elle pleurait en cachette si ce n’est pas de sa faute si ce soir son papa en écrasant son poing sur la table faisant ainsi vibrer les verres et s’entrechoquer les assiettes a crié des mots grossiers que personne n’a jamais eu le droit de prononcer – « Putain de bordel de merde vous me faites chier tout les deux je me casse » – et s’est levé fulminant comme un ogre prêt à avaler tout cru son enfant mots qui lui ont fait plus de mal encore que les dégelées que son ami Étienne lui inflige de temps à autre quand il veut être le chef – vlan en plein dans l’estomac – dégelées qui lui coupent la respiration et dont la douleur le fait se plier en deux pendant des instants qui ont tout l’air de ne jamais devoir se terminer des mots qui pèsent encore sur son cœur qui bat la chamade mots qu’il voudrait extirper d’un coup sec comme on arrache une mauvaise herbe il sent qu’il tombe ce petit garçon qui serre contre lui son Gaspard cet ours en peluche qui sourit légèrement que Saint-Nicolas a déposé pour lui il y a trois ans dans la salle à manger et dont l’odeur inimitable atténue quelque peu ses chagrins il sent qu’il tombe ce petit garçon qui a vu les phares de la voiture de son papa tourner à toute vitesse sur les murs de sa chambre emportant avec eux les ombres zébrées du palmier tout un troupeau qui galope en rond et qui disparaît aussi subitement qu’il n’est apparu ce petit garçon qui voudrait être déjà arrivé à demain quand le soleil sera levé quand sa maman et son papa seront assis tous les deux côte à côte devant leur petit-déjeuner qu’ils s’échangeront des mots doux « mon chéri mon cœur ma chérie ma colombe » ce petit garçon qui ouvrira la porte et qui apparaîtra dans sa robe de chambre écossaise et dans son pyjama qu’il n’aura peut-être pas mouillé pendant la nuit tandis que toute la pièce sentira bon le café, le chocolat qui fume et les tartines grillées – y a pas de raisons qu’il en soit autrement – et à qui les parents diront d’une même voix enthousiaste « Bonjour mon trésor as-tu bien dormi viens donc nous embrasser » il sent qu’il tombe ce petit garçon

Monologue du vieux

je reviens souvent à la grosse Fabienne qui m’avait dit : « Pour votre anniversaire, je me débrouille pour vous emmenerau restaurant » la grosse Fabienne qui avait rajouté que ce serait un restaurant gastronomique et qui avait haussé les épaules en déclarant « je m’en fiche si je reçois un blâme » je reviens souvent à cette femme m’épaulant au moment de faire ma toilette faisant couler sur mon corps entièrement couvert de savon l’eau brûlante du pommeau de la douche insistant sur les endroits les plus douloureux – mes genoux mes épaules ma nuque – et qui se dressant sur la pointe des pieds avait retrouvé en haut de l’armoire la bouteille d‘Aqua Velva dont nous avions oublié l’existence je reviens souvent au sourire qu’elle m’avait adressé par l’intermédiaire du miroir sur lequel elle avait de sa main essuyé la buée qui s’y était déposée comme un voile bleu-gris sur le moment où elle était allée vérifier si le hall était désert pour que nous puisions nous enfuir sur le moment où elle m’avait fait monter dans sa petite voiture rouge dont j’ai oublié la marque – sans doute une française bon marché car je doute que ces moyens ne lui permettent jamais de s’offrir une grosse cylindrée – petite voiture rouge dont cette fille dévouée avait rabaissé les sièges arrière pour y glisser mon fauteuil – ce qu’elle fit sans difficultés – je reviens souvent à Fabienne m’aidant à descendre en face d’un tapis rouge d’une longueur d’au moins dix mètres et encadré de plantes vertes géantes fixées par des boulettes de substrats dans de magnifiques pots vernissés comme ceux qui ornent le perron des gentilhommières d’Île-de-France je reviens souvent au groom de service qui avait déclaré en s’inclinant cérémonieusement devant nous « Bonsoir Madame, bonsoir Monsieur, je vous souhaite une bon appétit » à l’affairement du chef qui s’agitait comme un dingue derrière ses fourneaux pour nous satisfaire – tout rouge tout énervé – alors que j’attendais avec une impatience teintée de gourmandise de déguster le foie gras frais que Fabienne avait commandé sans hésiter dès qu’elle avait constaté sa présence sur la carte mets qui coûte la peau des fesses et que je n’avais plus goûté depuis des années je reviens souvent à mes deux bras sur les accoudoirs de mon fauteuil électrique pour lequel j’ai dépensé mes derniers sous mais dont l’achat me rend enfin un peu d’autonomie mes deux bras sur les accoudoirs alors que je défaisais chaque pli empesé de ma serviette qui émettait un minuscule crissement me rappelant avec délectation le linge amidonné de mon enfance je reviens souvent à l’amusement de la grosse Fabienne quand elle me vit mordiller sans façon le pilon de mon chapon aux morilles – « oh le sale » m’avait-elle dit en riant – car nous nous moquions bien elle et moi de l’indignation flagrante des autres convives – je reviens souvent au moment où elle a demandé au maître d’hôtel sur un ton sans réplique « servez-nous donc maintenant une petite prune » je reviens souvent à notre chemin dans la nuit quand elle a pris la peine de faire un long détour avant de rentrer à la maison de retraite où j’aurais sans doute préféré ne jamais revenir et que sous ce beau ciel rempli d’étoiles nous roulions elle et moi en silence directement sur Orion cette constellation que je reconnais entre toutes je reviens souvent au « chut ! » qu’elle avait émis et qui nous avait fait pouffer alors que nous nous approchions elle et moi en catimini de l’ascenseur – ascenseur tellement vétuste qu’il finira bien par tomber en panne un de ces jours – à sa gentillesse quand elle a ouvert mes draps pour que je m’y glisse tandis que sur ma table de chevet mon réveil indiquait exactement deux heures treize et que mon voisin de chambre ce paysan mal débourré qui n’est jamais allé plus loin que son chef-lieu de canton ronflait comme à son habitude je reviens souvent à mon étonnement et à mon bonheur quand la jeune femme effleura de ses lèvres les lèvres desséchées du vieil homme que je suis devenu tandis que de ses deux mains elle m’enserrait le visage geste qui me rappela soudain d’autres baisers d’autres femmes et des amours très anciennes qui s’étaient perdues depuis la nuit des temps au tréfonds de ma mémoire

Réflexions sur l’écriture, par ANNETTE

Nous étions, chères amies, au printemps deux mille quatorze, à Blanlhac, à la grange des Vachers, au moment de l’Assemblée générale de Terre de Lecteurs. Dehors les bourgeons pointaient déjà leurs museaux tendres et la lumière dorait les prés. C’est là que s’est concrétisée l’idée de nous remettre à écrire. Notre blog avait fait long feu. Le rendez-vous mensuel auquel j’étais si attachée et qui nous reliait autrefois par l’écriture me manquait. Notre décision était prise, Marlen serait notre mentor. À partir de la rentrée de septembre, celle-ci nous enverrait chaque mois une proposition d’écriture. L’été venu, nous la retrouverions dans les Cévennes pour un stage intensif. J’exultais ! Ce retour collectif à l’écrit, m’enchantait et les sujets dont nous aurions à rendre compte ne m’effleuraient même pas ! Ma confiance en Marlen était absolue. C’est elle qui nous indiquerait le chemin. Ayant autrefois travaillé en sa compagnie sur le bord d’un abîme, alors que de l’autre côté du ciel un avion bourdonnait sur l’Échine de l’Âne et me souvenant de ses qualités, j’avais alors la certitude que mon égérie allait me prendre par la main pour me conduire vers des eaux tranquilles et des verts pâturages. Il n’en fut rien. Dès sa première proposition, l’Afrique s’imposa à moi avec son cortège de douleurs et de larmes. J’eus beau me débattre, ne n’y pus rien changer. Ma chute dans le piège ne m’importuna cependant qu’à demi car je comptais mettre à profit mes facultés de randonneuse et les réminiscences de mes nombreux treks pour occulter le sujet brûlant qui se profilait sur mon petit sentier de brousse. Si je n’avais été gouvernée par ce tropisme mystérieux et irrésistible qui préside à toute écriture, tropisme qui m’a menée par le bout du nez jusqu’à l’endroit où je refusais de me rendre, j’aurais pu aujourd’hui pasticher Marguerite Duras et faire pour vous quelques variations sur le thème du sentier :
« Un sentier. Oui. Je crois que je vais écrire à propos du sentier. Il faudrait que j’écrive pour des terriennes comme on marche sur un sentier. Le sentier marche. Il traverse la brousse. On l’accompagne. Il nous traverse. Traversée qui ne cesse pas. Le temps. L’espace….»
Mais je ne suis pas Marguerite Duras. Craignant de paraître ridicule à vos yeux et irrévérencieuse envers le talent de l’auteure dont le roman « Un Barrage contre le Pacifique » résonnera toujours intimement en mon cœur, j’arrêterai-là ma parodie.
La deuxième proposition d’écriture nous vint quand l’automne dégrafait déjà les mains jaunies du marronnier. Par ma fenêtre close, une après l’autre, je les voyais tomber. Les portraits que j’avais à faire là me rendirent à mon innocence. Hélas ! Cela ne dura pas. Les thèses qui suivirent me plongèrent à nouveau dans l’expectative. Malgré la neige sous mes pas, malgré les hululements autour de ma maison et les cavalcades du vent, mon destin africain teinté comme il se doit de racisme, d’apartheid et du sujet scabreux de la colonisation revenait une nouvelle fois à l’assaut de mes mots. A Paris, ce fut l’époque des attentats. Ils firent la « une » des journaux. Pendant ces temps troublés, ma lutte fut épique. J’en suis sortie vaincue, je dois le reconnaître.
Maintenant que le printemps pousse à nouveau sa chansonnette, que les merles entrent et sortent du buis où sont nourris dans l’entrelacs de mes cheveux déchus trois ou quatre enfants bleus, maintenant que d’autres par centaines disparaissent en mer, je ne sais rien de l’avenir du monde. Je ne sais pas non plus comment rejoindre ces temps anciens qui se pressent à ma porte. Que vais-je écrire ? Comment rassembler les morceaux ? Aurais-je assez de talent pour dire l’ignorance, la falsification, la peur et la conscience qui s’éveille ? Je suis aujourd’hui confrontée à deux histoires qui se répondent et je pressens que la première – la mienne vieille de plus de cinquante ans – annonçait déjà la seconde dans laquelle nous bataillons vous et moi aujourd’hui. Toutes les pièces du puzzle se mettent bout à bout. Il m’apparaît aussi que les fondements de ces deux épopées se confondent et que ces fondements se confondent également avec ceux de tous les conflits, toutes les guerres, tous les exils et de toutes les conquêtes qui jalonnent l’histoire sanglante de l’humanité, je veux dire cette pulsion brutale et originelle, vitale et implacable, cet instinct animal et sauvage qui pousse l’être mâle à dominer un territoire. Le lion, le cerf et le grand singe des forêts ne pourront pas me contredire.

Une autre lettre, par ANNETTE

Chères amies, cher ami,

Comme nous le demande Marlen, me voici prête à engager une réflexion libre et méditative sur ce qui pourrait être l’ouverture de mon écriture à venir. J’ai noué pour cela mon grand tablier vert et enfilé mes gants de jardinier. Au potager, un carré reste à désherber. Ce travail-là est tout fait pour favoriser l’introspection et pour ordonner ma pensée. Allons-y !

Il me semble que le texte intitulé « La femme sur le sentier » présente les qualités requises à l’engagement de mon écriture. Rappelez-vous. Il y a quatre mois, vous étiez les témoins directs d’une naissance laborieuse. Le personnage qui apparaissait dans mon texte prenait lentement forme sous vos yeux. Cette éclosion gardait des zones d’ombre et résultait de l’imagination, des phantasmes, des souvenirs et des réticences de « la femme hors du cadre » qui n’est personne d’autre que moi-même. Or il m’apparaît aujourd’hui que le procédé employé pour faire sortir du néant mon personnage – procédé qui s’apparente à celui de Pirandello dans Six personnages en quête d’auteurs, comme me le rappelait si opportunément Marlen en m’envoyant par mail l’analyse de mon travail – ce procédé donc, aussi intéressant qu’il puisse paraître, fait perdre à ma créature une part de sa substance et de sa crédibilité. Telle qu’elle vous a été dévoilée, l’existence de cette femme qui depuis quatre mois se cache avec effroi dans les hautes herbes d’une brousse africaine, risque de conserver, si je n’y prends garde, une connotation virtuelle. Je ne le souhaite pas. D’autant plus que mon personnage exige à corps et à cris d’être réellement de chair et de sang. Sachez-le, depuis quatre mois ma créature me houspille. Elle s’emporte. Elle tape du pied. Elle exige non seulement que je la sorte du guêpier dans lequel je l’ai bien involontairement précipitée mais elle appelle aussi à une identité, à un foyer, une enfance et à un devenir. Et voici que depuis ce matin, elle se nourrit aussi d’ambition ! Figurez-vous qu’elle en est à convoiter le rôle de la narratrice dans mon prochain récit ! C’est sûr, cette nana me rendra folle ! Alors que penchée sur le basilic (ocimum basilicum L.) et sur la marjolaine (origanum majorana) un pied de chiendent me résiste, je reste dans l’expectative. J’avais à portée de la main un incipit tout beau tout chaud mais ma créature n’en veut pas. C’est clair et net, m’a-t-elle dit. Pour clouer momentanément le bec à cette harpie, je lui annonce tout de go qu’elle se prénomme Linda et qu’au moment des hautes herbes, elle avait à peine seize ans. Ces informations devraient pour l’instant lui suffire.

Avant d’aborder avec vous le profil de mon futur récit, profil qui n’en est encore qu’au stade des hypothèses, je vous dois, chers amis, une confession. Parlons de mes autres personnages. Aviez-vous deviné que le petit Gabriel, que le chorégraphe et que le pauvre vieux qui s’ennuie à mourir sur sa chaise roulante ne sont qu’un seul et même personnage ? La plus finaude d’entre vous l’avait pressenti depuis belle lurette mais je tairai son nom. L’organisation rationnelle de ma « trinité » était pour moi une gageure. Je l’avais conceptualisée dans l’innocence et Marlen avait été mise au courant. Mois après mois, j’ai pris plaisir à mettre en œuvre mon petit jeu secret et ce divertissement m’a paru longtemps anodin. Mais aujourd’hui celui-ci a des conséquences auxquelles je n’avais pas pensé. Alors que vous vous arrachez les cheveux à essayer de nouer en gerbe la moisson de vos personnages, moi, je m’en vais en sautillant vider mon seau de mauvaises herbes sur le dépotoir. Car je ne suis pas encombrée.

Résumons-nous. Mes personnages principaux sont au nombre de deux. Il s’agit de Linda et de Gabriel. Et quand je vous dirai que le vieux Gabriel ne devrait pas tarder à passer l’arme à gauche, vous vous demanderez dans quel désert je m’enfonce-là. Non. Ne vous inquiétez pas. Il est prévu que le personnage secondaire de la grosse Fabienne prenne bientôt son essor. Je compte sur elle et sur Linda pour mener à bien mon récit. Même si Linda se révèle avoir un fichu caractère, l’idée d’avancer main dans la main avec elle et avec sa comparse m’encourage vraiment. J’aime la compagnie des femmes.

Dans l’avenir, mes premiers textes seront difficilement utilisables tels qu’ils sont. Je m’y casserais les dents. Même si j’ai veillé à y suivre une idée générale, ces textes n’ont entre eux que peu de récurrence, aucune unité de style ou de temps et les narrateurs sont multiples. À moins que les prochaines propositions d’écriture ne m’empêchent d’arriver à mes fins, comme le manant qui s’en va récupérer des pierres au château qui s’écroule pour édifier les murs de sa propre maison, j’irai puiser dans ma réserve. De là je ramènerai avec ma brouette les plus estimables des cargaisons : une clé de voûte, une pierre d’angle, le blason d’un linteau sculpté… Avec ça, j’aurai de quoi édifier mon récit. S’agira-t-il alors de nouer entre Linda et Fabienne une conversation dont Gabriel serait le centre du motif ? Peut-être. S’agira-t-il plutôt d’une confession solitaire ? De quelques mails sur la toile ? Je n’en sais rien encore. En guise d’incipit je serais bien tentée par la rencontre entre mes deux personnages favoris, Fabienne et Linda.

Au point où j’en suis à présent, vous pensez sans doute que j’ai bien avancé. Que mon affaire est dans le sac. Il n’en est rien. Car un récit qui se construit sur la longueur n’est pas une mince affaire en soi. N’en déplaise à Marie-Hélène Lafon qui estime l’exercice moins périlleux que la nouvelle. Dès les premières lignes, je ne devrai me tromper, ni sur le ton, ni dans les mots. Il me faudra ensuite mener rondement mon récit pour tenir éveillé jusqu’au bout l’intérêt du lecteur, renouveler les idées, choisir les bons raccords, m’appesantir aux bons endroits, décocher une flèches ou deux et glisser quelques pointes d’humour… Rien n’est simple. J’en fais actuellement l’amère expérience avec un autre récit que je n’arrête pas de coudre et de découdre, de plonger dans le sommeil et de ressusciter…

Voilà. Je me redresse. Mon travail se termine. Celui-ci s’est fait de bout en bout dans les froissements et les effluves délicieuses de mon carré de simples. Il fait chaud. Le soleil est à son zénith. Chères amies, cher ami, si vous le voulez bien, je vous transmets la fraîcheur vive de ma menthe (mentha aquatica), le miel nacré des fleurs de ma camomille (matricaria chamomilla). Je vous promets également d’aller tout à l’heure boire à votre santé un verre glacé de limonade. Amicalement vôtre sur la toile.

Le père de Gabriel, par ANNETTE

Il a cinquante-cinq ans. Il suit le rang des peupliers. Ramasse du bois mort1. Tant de rêves encore dans la lumière rasante aux rives de l’automne2.

Il a deux ans. Il observe le mouvement silencieux des voiles à la fenêtre3. S’offre à lui par intermittence la gorge rouillée d’un oiseau4. Lit cage.

Il a quinze ans. Il relie désormais la chanson de geste des quatre fils Aymon5 à la crête rocheuse du même nom. Labours d’un chaland6 sur la Meuse. Méandre de moire.

Il a trente-quatre ans. L’homme se réveille lèvres contraintes, impuissant à se libérer du faix de son amour. Seul l’interdit d’une peau obscure le désaltère encore7.

Il a quarante ans. Il jette le bras en arrière puis le renvoie à bout portant. La ligne vibre. Éclat du leurre dans la gloire du matin. Quelque part en amont, le clapotis d’une pirogue8.

……………………………………………………………………………………………………………………….

1 – Le père de Gabriel ramasse du bois mort, du bois de peuplier. L’homme ne semble pas connaître le faible pouvoir calorique de ce « bois d’eau ». Cette lacune est d’autant plus étonnante qu’Anthime Lavau est issu d’une famille d’agriculteurs et qu’il se targue de bien connaître tout ce qui touche à la terre. Cette erreur n’est peut-être pas imputable à l’homme lui-même mais plutôt à la personne qui écrit…

……………………………………………………………………………………………………………………….

2 – Ici, l’image que nous avons d’Anthime reflète la sérénité. La photo – car il s’agit bien d’une photo – a été prise dans le Brabant wallon, au lieu dit La Font du Moulin, sur la commune de La Chapelle Beausart. Anthime Lavau a racheté la ferme de ses grands-parents maternels pour en faire sa résidence secondaire. Dix ans se sont écoulés depuis les douloureux événements du Congo. Pour lui et pour sa famille les traumatismes s’estompent. Il a retrouvé un poste d’enseignant à Bruxelles. Autour de lui, le monde a bien changé. Quand il lui arrive de rencontrer un étudiant zaïrois, il aime évoquer avec lui les temps anciens. Après l’Indépendance, les Zaïrois sont arrivés en masse en Belgique. Elle est loin l’époque coloniale qui leur interdisait la Métropole ! Sa femme s’ennuie. Il lui tarde de devenir grand-mère. Pour s’occuper, Christine fait un peu de secrétariat sur la table de sa cuisine. Leur fils Gabriel a aujourd’hui 27 ans. Il a réussi. Le gamin remuant d’autrefois danse actuellement avec Béjart dans le Ballet du XXe siècle. Là, sous les peupliers, Anthime est heureux. Il vient une fois encore d’entamer un nouvelle histoire amour. Celle-ci est la dernière mais il ne le sait pas.

……………………………………………………………………………………………………………………….

3 – Eté 1917. Temps beau et chaud. Le jeune Anthime est couché dans la chambre qu’il partage avec sa mère au premier étage de la ferme de La Font du Moulin à La Chapelle Beausart. Ensemble ils attendent-là le retour du père de l’enfant qui a été fait prisonnier par les Allemands sur le front de l’Yser dès les premiers jours du conflit. La fenêtre de la chambre ouvre sur un double rang de peupliers.

……………………………………………………………………………………………………………………….

4 – L’oiseau sur le rebord de la fenêtre est probablement un rouge-gorge. Commun en Europe occidentale et plus petit qu’un moineau, il appartient à la famille des turdidés.

……………………………………………………………………………………………………………………….

5 – LÉGENDE DE BAYARD ET DES QUATRE FILS AYMON

Prends-toi garde, Renaud !

Tu as jeté au pavement le fou d’ébène et la reine d’ivoire

Les rois les tours deux paires de chevaux

Après l’effondrement l’orbe des seize pions n’est plus au sol qu’un dernier                                                                                         feulement

L’échiquier sur lequel tu jouais

Celui-là même serti d’Estours et de Carrare

Tu l’as fendu de ta colère

Tu as levé ta dague du fourreau

Et de sa pointe tu as versé le sang de celui qui se disait vainqueur

Bertolais neveu de Charlemagne le vaniteux le fourbe qui te cherchait querelle

Il est mort à présent

Prends-toi garde, Renaud !

Les pelotons de l’empereur déjà te mordent au talon

Déjà leurs souffles aiguillonnent ta nuque

Alors tu hèles tes frères assis au château de Gascogne

« A moi, mes frères ! » leur as-tu dit

À tes cris, Aalard, Guichard et Richard se rallient

Vous êtes tous les quatre à présent attachés l’un à l’autre

Les quatre fils Aymon montant à cru la croupe d’un coursier

Bayard à la belle robe baie

Le cheval-fée venu de l’accouplement d’un dragon et d’une serpente

Prends-toi garde, Renaud ! Et prends garde à tes frères !

Et tandis que vous vous tenez unis autant que chaîne et trame en tissu de                                                                                          brocart

Bayard lance en avant ses sabots

Il bondit

D’une seule enjambée le palefroi franchit les hauts chemins de ronde

Les tours de la cité dont les portes faussées laissent passer le jour

Les risées de lin fin comme mer au vent

Les tréteaux de bois noirs dépliés aux berges des rivières

Et les carrés de chanvre destinés aux cordages

Les bourgs les prés et les forêts…

Mais vous voici acculés aux halages de Meuse

Ce fleuve bistre et bleu le plus âgé du monde

Dont les eaux vous retiennent

Semblables en tous points aux yeux des filles de ce pays dont vous êtes issus

Harassés de fatigue hommes et bête vous haletez !

Prends-toi garde Renaud ! Et prends garde à tes frères !

Et comme vous regardez sur le bord du plateau

Flambent là-haut des galops, des cliquetis et des hennissements

C’est Charlemagne !

L’empereur vient vers vous tout enchâssé d’or et de pierreries

Ses chevaliers l’entourent tenant des oriflammes

C’est sûr ils sont armés !

C’est alors que d’un bond prodigieux d’un élan sans pareil

Le cheval ardennais lance en avant son poitrail plus bombé qu’un navire

Et qu’il vole

Emportant avec lui jusqu’aux astres les quatre fils Aymon

Et quand il redescend atteignant l’autre rive

Le destrier s’abat avec tant de vigueur que ses sabots d’acier cognent

Dans des éclats de feu fendant de part en part le roc qui les reçoit

A présent il est un sortilège en la forêt d’Ardenne

Qui ouvre une drève sous le pas des fuyards

Déjà Montessort baisse pour eux son pont et relève sa herse

Renaud prends-toi garde !

Te voilà qui triomphe mais pour combien de temps ?

……………………………………………………………………………………………………………………..

6 – A partir de la seconde moitié du vingtième siècle, alors que l’intérêt pour ce mode de transport avait été confirmé dès la plus haute antiquité, l’acheminement du fret par voie fluviale tombait en désuétude tandis que le transport autoroutier prenait son essor.

Dès 2009, les accords du Grenelle de l’Environnement qui donnent la priorité à la lutte contre le réchauffement climatique par la réduction des émissions des gaz à effet de serre incitent à la renaissance du transport fluvial.

Aujourd’hui, les Pays-Bas, l’Allemagne, la Belgique et la France réunis comptent près de 10 300 km de voies navigables d’importance internationale. La capacité de leurs flottes dépasse 11 500 milliers de tonnes. Quant à l’importance des marchandises transportées elle équivaut à 107 milliards de tonnes/km. En ces temps de chômage galopant, ces chiffres démontrent la vivacité de la batellerie et de ses métiers et devraient inciter les jeunes à se tourner vers eux.

Quand Anthime se retrouve en 1930 à Bogny-sur-Meuse à observer depuis les berges du fleuve la crête rocheuse des Quatre Fils Aymon et les chalands qui passent, l’importance du transport fluvial dont il est le témoin n’incite néanmoins pas l’adolescent à embrasser une quelconque profession batelière. Sa passion pour Proust, pour Alain-Fournier et même pour Louis Hémon, son amour inconditionnel pour Rimbaud, le goût prononcé qu’il a pour les anciennes épopées le dirigent tout naturellement vers des études de lettres.

……………………………………………………………………………………………………………………….

7 – Le système colonial engendre au Congo belge une société où les rapports entre Blancs et Noirs sont censés se limiter aux secteurs de l’économie. Ce système bannit toutes relations sexuelles entre personnes de communautés différentes. Les rares hommes blancs qui bravent l’interdit sont rejetés sans appel.

La scène se passe à Ruwezi, province du Katanga. Un vendeur africain d’artisanat local se présente chez Lavau. Il est accompagné d’une jeune-fille. Ce marchand, Anthime le connaît bien. Ils ont déjà fait plusieurs fois des affaires ensemble. Quant à la jeune fille, c’est une inconnue. Tandis que celle-ci ouvre le carré de batik dans lequel sont enserrés quelques animaux taillés dans du bois, des bracelets d’ivoire et des peignes, et qu’elle dispose son étal par petits paquets sur le ciment de la barza, le vendeur fait comprendre à Anthime qu’en sus de la bimbeloterie, la jeune fille est aussi à vendre. Ciel ! Lavau s’affole. Où est passée son épouse ? Son fils a-t-il entendu ? Non. Par chance, Christine et Gabriel sont au fond du jardin. Debout sur la balançoire et effrayant sa mère l’enfant s’en vient, l’enfant s’en va, dans des mouvements rapides allant jusqu’à l’horizontale.

………………………………………………………………………………………………………………………

Il a emporté aussi quelques appâts vivants dans une boîte en fer blanc dont le couvercle est percé de petits trous. Ces appâts sont destinés à la pêche de Gabriel. Mais Anthime est lucide. Il sait que son fils ne tiendra pas plus d’un quart d’heure. Dès l’arrivée des oiseleurs, l’enfant abandonnera sa canne et il s’enfuiera avec eux. Qu’ils soient blancs, qu’ils soient noirs, les petits s’en iront grimper ensemble dans les arbres. Christine aura beau tempêter, cela ne pourra rien changer. Les oiseleurs ont tout appris à Gabriel. L’enfant sait à présent comment placer la glu et où la mettre. Pour le reste, c’est fastoche. Les petits oiseaux, il n’y a plus qu’à les cueillir.

La voiture s’enfonce dans la brousse. Une antilope s’écarte du double faisceau des phares. L’apparition est si furtive qu’on croit avoir rêvé. Gabriel a descendu sa vitre. Il gobe à pleine bouche cette fraîcheur qui annonce l’arrivée imminente du jour. Dehors, son bras bat la mesure. De temps en temps, une herbe le fouette. Juste un coup rapide asséné avec force qui déjà disparaît loin derrière. Quelle musique l’enfant a-t-il dans la tête ? La Chevrolet brinqueballe ses chromes de requin entre les nids de poule. Monsieur Lavau peste contre le mauvais état de la route. Sa femme ne dit rien. Les croisées de fer du pont sur le Lualaba apparaissent en même temps que le jour. Aujourd’hui, peut-être, la pêche sera bonne.

************************************************************************************

Il y a le poirier au centre du jardin, par BABETH

Il y a le poirier au centre du jardin. Le jardin est clos, entouré par un grillage aux mailles en forme de losanges. Des fruitiers le bordent. Tels des candélabres, ils dressent leurs ramures, ils plient, obéissent, forment une ronde grotesque. Lui, il a la noblesse de l’aigle, il n’est inféodé à personne.

Il y a le muret

Et le chemin qui le suit

A moins que ce ne soit l’inverse

Je suis toute seule et je me sens libre.

Le chemin revient parfois dans mes rêves, il ne m’inquiète pas mais il est long, éloigné de tout. Je crains de me perdre, j’hésite à chaque intersection. C’est toujours à la même saison lorsque l’herbe est haute et qu’il fait chaud, j’entends les criquets, le chemin descend et bute contre un portillon en bois.

Dans mon rêve le chemin s’interrompt.

Dans la réalité je crois qu’il conduit à « la terre », c’est le nom donné au champ que l’homme cultive, il y plante des patates, des choux et des poireaux.

Pas une route, un chemin sablonneux. Les bouses de vache m’obligent parfois à faire un écart. J’évite d’écraser les fourmis. Mon pied roule sur les cailloux. Je ne sais plus si je glisse, si je tombe, si mon genou s’écorche sur l’angle d’une pierre. Sur le talus les digitales s’inclinent. J’ai lu et écouté cent fois La chèvre de monsieur Seguin et je sais que les buissons et les arbres se penchent au passage des petites filles.

Après la dernière maison du village, celle au dos crépi de blanc, le chemin s’étrangle entre les deux talus. Le chemin m’appartient. Il est à moi, comme le sont pour l’après-midi, les cailloux, l’aile d’un papillon et la sauterelle prisonnière de mon poing qui finiront mariés de force dans la poche de mon gilet. Le chemin n’en fait qu’à sa tête. Il renonce  à contourner le petit bois et s’enfonce dans l’odeur de résine. Je le suis.

Et surgit la rivière.

Sur la gauche il y a la maison et le moulin, un peu plus haut le bief et le fantôme de l’enfant qui est morte noyée. Il y a le pré et l’alignement des ruches. Le chemin suit la rivière, il devient soudain docile.  Alors je vois le dos de l’homme qui plié sur la terre répète la même pantomime. Il ne m’a pas vue, les manches de sa chemise sont retournées et les gestes des mains sont précis. Je reste silencieuse, éblouie par le soleil. Lorsqu’il me rejoint, j’ai cessé d’attendre. Je suis assise dans l’herbe, les pieds dans la rivière, je joue avec le courant. L’eau est froide. Un couple de libellules teinte de bleu un galet. Il s’assoit près de moi, verse dans une tasse le café que j’ai apporté. Tant qu’il n’a pas vidé la tasse, il ne dit mot. Après seulement il m’offre les dernières gouttes, ouvre son éternel couteau, taille deux  bouts de pain et deux morceaux de fromage et parle de la rivière, des truites qui se méfient des ombres, des vers d’eau bien dodus dans leur fourreau de sable, ils serviront d’appât. Il dit qu’il faut que les truites aient la maille, que cette année elles sont plus malignes que jamais, qu’il en a remarqué une énorme, qu’ils mèneront le combat tous les deux, qu’il faudra qu’il soit patient, habile, qu’il devra la fatiguer avant de la sortir de l’eau. Il parle doucement pour ne pas la déranger et l’eau qui se déverse continuellement vient ajouter sa propre mélodie.
Trois personnages, par BABETH

Personnage n° 1 :

Une perle écarlate incrustée sur sa joue, une goutte parfaite, une cicatrice indélébile, l’empreinte d’une griffe de chat.
En son for intérieur : une femme penchée sur lui alors qu’il sort à peine d’un long et profond sommeil. Le col de son chemisier pâle lui rappelle le savant pliage d’une grue de papier.

Dans le RER qui le conduit au bureau, le front collé contre la vitre, il regarde défiler le paysage, les pavillons de banlieue, les jardins clos, les maisons qui s’ennuient, les immeubles gris et au premier plan les kilomètres de mur recouvert de tags et de graffitis. Depuis quelques temps il s’amuse à mémoriser cette frise de béton ; il a même baptisé en secret toutes les icônes païennes : Femme verte, Soubrette, Alien, Regard bleu, Index, Baby, Superman, Golem, Mandela…

Et si demain le soleil renonçait  à se lever, si les vagues retenaient leur envie d’éclabousser les rochers, si les arbres fatigués de croître en direction du ciel se couchaient désormais en repliant leurs bras ; si le temps ne s’écoulait plus du grand sablier que par secousses et lents soubresauts.

Nous aurions l’air malin. 

Personnage n° 2 :

Il a ce geste mécanique parfois insupportable, celui du clarinettiste qui pour prolonger le souffle, monte et tire vers l’arrière une épaule, mais lui, il accompagne son tic d’un léger pincement de peau comme s’il cherchait à remonter la bretelle d’un soutien-gorge invisible.
En son for intérieur : un cheval, lancé au triple galop, arnaché mais sans cavalier. Il s’arrête brusquement devant la grille en fonte couchée sur la chaussée. Le sabot claque, le naseau se dilate, cet obstacle horizontal d’un demi mètre carré lui paraît soudain plus vaste qu’une mer et plus profond qu’un gouffre. 

Du pommeau de douche l’eau s’écoule en cascade, elle rebondit sur le crâne, se fraie un chemin dans les sillons du corps. Les gouttes éclatent sur la nuque et sur le dos courbé, elles explosent, se divisent, ralentissent sur la barbe et sur le torse, semblent vouloir s’accrocher sur la toison clairsemée, retarder leur chute inexorable et leur disparition dans le siphon. Ses mains font mousser le savon, son corps n’est plus que mousse et bulles irisées. L’eau serpente, glisse, hésite, balbutie, chuinte, se cogne aux genoux ; la cabine de douche est saturée de vapeur blanche.

Rendez-vous chez le notaire. En finir avec la maison.

Et puis : vendre, accepter le déracinement définitif, vider les pièces une à une, les placards, les tiroirs. Trier, jeter, s’interdire de lire les lettres ou au contraire ne pas laisser une bribe partir à la décharge ou dans le feu de cheminée sans avoir lu, regardé, touché et pesé sur la balance sentimentale, non par curiosité vaine mais pour conserver le souvenir, pour entretenir le lien, pour retarder le long processus de l’oubli.

Personnage n° 3 :

Comme si un peintre avait secoué énergiquement ses pinceaux au-dessus de sa tête, constellant son visage de mille taches brunes. Comme si elle avait plongé sa chevelure dans l’incendie de l’automne. Comme si un maître tapissier avait cloué dans sa bouche des petits dés de nacre. Cette fille n’avait rien de banal.
En son for intérieur : un papillon, un limenitis reducta à la robe bleue s’abreuve au calice d’une fleur. Il s’éloigne, virevolte et vient se poser sur l’ongle vernis de son pouce. Soudain ses ailes s’ouvrent, prennent l’ampleur d’une cape et l’emprisonnent délicatement. Dans le velours de ses ailes, peu à peu, elle devient chrysalide.

Le jeudi à 15 heures 30  exactement, elle applique sur le visage de madame K un masque relaxant ; à 16 heures, elle procède à l’épilation des jambes et à 16 heures 30 elle rince, sèche, masse et bichonne la peau de madame K qui a retrouvé un nouvel éclat. Elle ne se contente pas de gommer et de lisser l’épiderme ; elle ne fait pas qu’embellir ses clientes ; elle a le sentiment d’accomplir une œuvre humanitaire.

Si c’est un garçon, il s’appellera Giovanni, c’est un beau prénom Giovanni. Il est plein de voyelles qui glissent dans la bouche ; ça sonne clair, c’est lumineux. De toute façon, il aura les yeux  sombres, alors un prénom italien, c’est normal, c’est logique, même si son père n’est pas italien. Giovanni comme dans le film d’Antonioni, La notte. C’est à la fois viril et sensuel, dynamique et audacieux. Mastroianni aux côtés de Jeanne Moreau pendant la scène de strip-tease avec en arrière fond le saxo de Stan Getz. Giovanni… tu l’entends et tu craques. Mais si c’est une fille ?
Sentir le vent, la terre et les cailloux, par BABETH

Marc

Il lui avait suffi d’un clic sur le clavier de l’ordinateur pour voir s’afficher sur l’écran la maison de ses rêves. L’envie le tenaillait depuis deux ans, changer de vie, de région, d’habitudes, il était prêt à faire le grand saut. Lorsqu’il avait découvert le moulin et la rivière, le grand pré, les champs et le bois de sapins, il n’avait pas hésité un instant. Après avoir lu le descriptif succinct, il avait pris sa décision, répondu à l’agence pour prendre un rendez-vous et dans la foulée il avait réservé une place dans un train en direction de Clermont-Ferrand, loué une voiture et retenu une chambre d’hôtel dans un lieu improbable. C’est un peu fébrile qu’il s’était retrouvé dans le wagon deuxième classe, un sac à dos léger pour tout bagage. Une famille trop bruyante partait pour le week-end et la visite de Vulcania occupait toute leurs conversations. Il avait eu droit aux explications détaillées du père, il avait dû goûter le pounti cuisiné par la mère qui ne résista pas au plaisir de lui raconter dans le détail toutes les étapes de la recette transmise par sa grand-mère auvergnate. Il avait écouté les deux garçons enthousiastes sans broncher. Ils n’étaient pas antipathiques ces gens-là mais il n’avait pas eu une minute de tranquillité. Il n’avait pas lu une ligne du roman commencé la veille, il n’avait même pas pu s’isoler pour consulter son smartphone et lorsqu’il arriva enfin en gare de Clermont il n’ignorait plus rien des volcans et de leurs caprices.

Le reste du voyage se passa paisiblement, cent quarante kilomètres le séparaient du moulin et il les savoura. Après avoir programmé le GPS il n’emprunta que des petites routes, se réjouit du moindre vallon, de la couleur des arbres en ce début d’automne, il  crut même apercevoir un renard et un lièvre. Il en avait les larmes aux yeux, il s’arrêta sur le bord de la route mais le temps de sortir son appareil photo, les bestioles avaient disparu. Lorsqu’il arriva enfin au village, il décida de laisser la voiture sur la petite place à côté de l’église romane. Il voulait descendre à pied le chemin, sentir le vent, la terre et les cailloux sous ses chaussures et découvrir l’endroit, religieusement. Il avait une heure d’avance, il avait tout le temps.

Jacques

Une canne à pêche, c’était le cadeau le plus insolite qu’il avait reçu le jour de son départ en retraite. Quelle idée ! lui qui n’aimait que le bruit de la ville, lui qui détestait la solitude et les insectes, lui qui n’avait jamais passé une nuit dehors et préférait l’eau de la piscine à celle des rivières et des lacs. Il avait pourtant décidé de l’essayer cette fameuse canne à pêche, il avait promis de ramener à la maison, au mieux une belle friture, au pire une vilaine carpe. Durant une semaine entière il avait examiné des cartes géographiques et finalement avait jeté son dévolu sur une petite rivière dans un lieu dont le nom l’enchantait : « Bellange ». À Décathlon, il avait acheté une tenue sportive et dans une boutique « Chasse et pêche » il avait acquis un joli panier en osier, des appâts, et des mouches. Il avait passé l’après-midi à écouter les conseils du vendeur, un jeune homme passionné aux allures de voyou. Il n’avait pas imaginé qu’un garçon de l’âge de son fils puisse être intarissable sur l’art de la pêche. Il était ressorti du magasin ragaillardi, certain que la pêche était à sa portée.  Un matin, il se décida enfin. Il embrassa sa femme comme s’il partait pour une lointaine aventure. Elle avait préparé un délicieux pique-nique et il était prêt à taquiner le poisson. Il s’en alla serein, les petites départementales se succédaient et il avait le sentiment de glisser lentement vers l’inconnu. Il aurait pu demander à Fernand de l’accompagner mais il avait préféré être seul, un peu comme si cette aventure nouvelle était une initiation. Lorsqu’il arriva dans le village, il arrêta la voiture sur la petite place à côté de l’église romane. Il voulait descendre à pied le chemin, sentir le vent, la terre et les cailloux sous ses chaussures et découvrir l’endroit, religieusement. Il avait le temps.

Nicole

Le message sur son téléphone était arrivé à 17 heures. Le lieu du rendez-vous, enfin avait été dévoilé. Samedi 20 heures, suivi d’une adresse. Elle avait déjà participé à une rave party, c’était l’année dernière en Bretagne. Elle avait adoré. Tout, l’ambiance, les gens, la musique, cette sensation de rébellion, d’interdit, de folie. Elle avait suivi un copain un peu dingue, un gars de la balle sans amour et sans domicile. Elle s’était retrouvée au milieu d’une faune incroyable, des garçons et des filles étonnants, cheveux fous, emmêlés ou rasés. Elle avait eu un peu de mal au début parmi ces gens inconnus. Personne ne l’avait jugée, elle avait bu des bières, fumé des joints, dansé avec un grand type aux allures celtiques. Elle avait hurlé sur une musique bizarre, pataugé dans la boue, dévoré des frites grasses et pissé derrière une tente. Elle avait l’impression de vivre un truc incroyable, une aventure humaine, si loin de sa réalité à elle de petite esthéticienne. Elle était en vacances, se fichait du lendemain, profitait de chaque seconde, sentait dans son corps les basses et bougeait sans complexe. Elle n’avait pas imaginé que l’expérience pourrait se reproduire si vite.

Dans la salle de bains, devant le miroir elle essaya les tenues les plus diverses, jupe courte, pantalon militaire, collants imprimés et pull moulant, robe noire, jean et chemise cintrée. Elle jeta son dévolu sur un ensemble confortable : un pull noir, un jean et des dock martens. Elle ne put s’empêcher de se maquiller,  une ombre bleue sur les paupières et un rouge sang sur les lèvres. Elle partit en fin d’après-midi, elle hésita quelquefois à quelques carrefours, engagea des marches arrières maladroites et finit par arriver dans un village coquet. Rien n’annonçait le rendez-vous musical. Il fallait appartenir au sérail, montrer patte blanche, être invisible, ne pas attirer l’attention. Elle décida d’arrêter sa voiture sur la petite place à côté de l’église romane. Elle voulait descendre à pied, sentir le vent, la terre et les cailloux sous ses chaussures et découvrir l’endroit, religieusement. Elle avait le temps.

Je

Lorsque j’aperçus sa longue silhouette, je quittais le rond-point et m’engageais sur la départementale. Il tendait le pouce, portait sur la tête un bonnet bolivien et à ses pieds était posé un vieux sac informe que je pris d’abord pour un chien. J’arrêtai la voiture sur le bas-côté et  tout en baissant la vitre lui demandai :

– Vous allez où ?

– Et vous ?

– Montez.

L’instant d’après il s’installait à côté de moi, fourrant son sac à ses pieds et son bonnet dans la poche de son anorak. Nous n’avons parlé qu’au bout d’un quart d’heure. Il ne rentrait pas dans mon plan ce type  sorti de nulle part, je m’en voulais d’avoir cédé à mon éternelle empathie. Je n’avais rien à faire d’un inconnu. J’avais seulement décidé de retourner au village pour fleurir ta tombe. Je n’avais pas le cœur à discuter. Le temps était gris, des nappes de brouillard coulaient dans la vallée mais dès que je m’engageais sur la petite route de montagne, le ciel se fit plus clair et je me détendis. Il était plutôt sympathique ce garçon d’une trentaine d’années qui après une longue période de chômage avait décidé de larguer les amarres et d’aller là où le vent le mènerait. Nous discutions et je me surpris à rire. J’en oubliais les motivations de ce voyage, je roulais doucement de peur d’abîmer les chrysanthèmes que j’avais choisies avec le plus grand soin. J’avais décidé en ce jour de Toussaint d’aller au cimetière et cette décision avait mis des années à mûrir.

– Je vais vous aider à nettoyer la tombe, j’ai travaillé chez un pépiniériste, c’est un peu stupide de mettre des fleurs aussi fragiles, avec le froid de ces derniers jours, demain elles seront peut être gelées. Vous auriez dû acheter un joli buis, un rosier, une plante vivace. Des chrysanthèmes ! C’est encore un truc purement commercial.

– Bon et bien c’est trop tard, j’aurais du vous rencontrer un peu plus tôt.

Ce matin, en quittant mon appartement j’étais bien loin d’imaginer que je nettoierai ce petit coin de terre en racontant ma vie et la tienne. Les minutes s’écoulaient et je n’étais pas triste, en fait de recueillement, je me retrouvais à discuter avec un jeune homme que je ne connaissais pas deux heures auparavant.

Je quittais le cimetière avec le sentiment de t’avoir ramené à la vie. Je n’avais jamais parlé de toi, tu étais mon jardin secret, mon espace intime et voilà que je m’étais confiée à un inconnu. Il avait écouté en silence, parfois il souriait, remuait la tête, reprenait un outil, arrachait une mauvaise herbe, redressait une fleur, se reculait pour vérifier l’angle d’un pot, satisfait il se frottait les mains.

Il n’avait pas fait étalage de ses connaissances, il ne s’était pas plaint, il n’avait pas tenté de m’émouvoir avec sa vie et ses galères, mais comme nous remontions dans la voiture et que la nuit était proche, je lui demandais où il comptait dormir.

– Je vais continuer par là, me dit il en me montrant l’unique route qui traversait le village. J’ai un bon sac de couchage, je dormirai dans une grange.

Je ne pouvais pas le laisser là, la nuit s’annonçait glaciale et il aurait bien du mal à trouver une voiture pour quitter le village.

– J’ai les clés de sa maison, elle n’a pas été occupée depuis longtemps mais vous pourrez allumer la cheminée, il y a des édredons et des couvertures. Il ne faut pas avoir peur de la solitude, la maison est isolée, c’est un moulin au bord de la rivière, je n’y suis pas allée depuis deux ans, je ne sais toujours pas si je vais la vendre. Et puis il n’y a rien à manger mais vous avez de la chance, j’ai dans le coffre de la voiture quelques courses que j’ai faites ce matin.

Il lança un cri qui me fit sursauter.

– J’ai trois boîtes de thon, un beau morceau de comté et deux bières. On va faire un vrai festin.

Déjà j’arrêtai la voiture sur la place, à côté de l’église romane.

– Nous allons descendre à pied. La route est carrossable mais je ne peux me résoudre à emprunter le chemin en voiture. Enfant je descendais seule, j’allais le retrouver avec un Thermos rempli de café, du pain, du fromage et des fruits de saison.

Une fois le sac à dos rempli de victuailles nous prîmes la direction du moulin, les clés tintaient dans ma poche. Je voulais descendre à pied, sentir le vent, la terre et les cailloux sous mes chaussures. Je voulais redécouvrir l’endroit, religieusement.  Nous avions le temps.

Aux quatre vents, par BABETH

Marc

Quitter la région parisienne. Cette envie, ce rêve lointain étaient finalement devenus une nécessité. Certes il aimait son travail, il avait son réseau de connaissances et d’amis ; dès qu’il le pouvait il profitait des expos, des spectacles, mais cet été 2003 l’avait éreinté, il n’avait pas supporté la chaleur oppressante, les nuits sans sommeil à essayer de chercher l’air dans son petit appartement. Pourtant ce n’était ni la température anormalement élevée cette année là, ni les pics de pollution atteins dans la capitale qui l’avait décidé. C’était le décès de la petite dame du cinquième. Elle  vivait dans l’immeuble depuis 40 ans et il la croisait de temps à autre, la plupart du temps elle remontait à pieds les cinq étages, un minuscule cabas à la main, il la saluait lui proposant son aide et invariablement elle répondait : vous en faites pas Marc, c’est bon pour mon cœur. Louise lui avait révélé son prénom un soir de Noël alors qu’elle était seule et qu’il était venu lui offrir une boite de chocolats. Elle avait soulevé légèrement le voile et avait raconté des petits bouts de sa vie. Elle était si discrète qu’elle s’était excusée vingt fois. Lorsque la vague de chaleur s’était installée dans le pays, il aurait dû se soucier de son état de santé. Les journaux télévisés parlaient sans cesse des populations exposées et cela ne lui était pas venu à l’esprit que la vieille dame était en danger. Que s’était il passé ? A bout de force, elle s’était sans doute installée dans son fauteuil, les pieds posés sur le petit tabouret, non loin de la fenêtre, le vieux chat sur les genoux. Elle s’était endormie. Il faisait chaud. Peu à peu les battements de son cœur avaient ralenti, le tic tac avait fini par s’arrêter. La tête inclinée sur le côté, un mouchoir de fil blanc dans la main droite, c’est ainsi que les pompiers l’avaient trouvée. Le chat miaulait depuis deux jours.

Marc se sentait coupable. Il n’avait rien fait et Louise était morte seule dans l’appartement devenu silencieux.  Elle n’avait pas de famille et personne n’avait réclamé son corps. La petite dame du cinquième fut inhumée au cimetière de Thiais, dans le Val de Marne, le 3 septembre avec les 56 autres victimes parisiennes que personne n’avait reconnues. Les jours qui avaient suivi, il n’avait pas quitté sa chambre, il s’était remis à fumer et un matin il avait décidé de déménager. Il ne supportait plus l’anonymat, l’indifférence, il voulait vivre loin de Paris se laisser gifler par le vent. Il voulait respirer l’odeur de la terre, découvrir les étoiles la nuit et lire dans le ciel.

Jacques

Jacques. Il aimerait avoir le cuir plus épais. Avaler des braises chaudes lorsqu’il fait froid dans son cœur. Il aimerait parfois se coudre les paupières pour ne pas assister au spectacle du monde. Il aimerait avoir l’insouciance d’un jeune enfant. Ressembler au chaton qui quitte le bras du fauteuil pour s’installer sur le balcon, qui joue avec un lambeau de papier et l’abandonne brusquement pour chasser une mouche dans l’angle de la fenêtre. Certains sont addicts au tabac, à l’alcool ou aux femmes, lui, il est addict aux infos. C’est un mal sournois qui circule dans ses veines. Un poison, une douleur lancinante. La pêche à la ligne sera peut être un remède ou une thérapie. Noyer la drogue dans l’eau de la rivière, étrangler le serpent, lui écraser la tête d’un coup de talon. Mais là, tout de suite, confortablement installé au volant de sa nouvelle voiture, après avoir entendu le dernier mouvement du Messie de Haendel, il appuie sur le bouton fatal, celui qui lui permet à tout moment de capter France Info. Le printemps arabe, Fukushima. Il a intégré des mots nouveaux, des destinations inconnues. Avant le mois de mars il ne connaissait presque rien du Japon, aujourd’hui il est capable de situer précisément sur une carte de géographie les ports de Sendaï, Rikuzentakata et Minamisankuri. Et pour la Tunisie, c’est la même chose, il peut citer les 5 derniers chefs d’état avant  Ben Ali. C’est curieux cette façon dont les mots s’emparent de nos cerveaux. Ils s’installent à notre table et se croient chez eux. Depuis quelques mois il y a donc dans sa bouche des mots aux consonances arabes et japonaises. Des voyelles qui s’emberlificotent entre ses lèvres. Des mots qui l’empoisonnent ou qui l’enivrent. Des mots et des faits qui occupent presque tout son temps libre. Il se nourrit de tout : la presse, les magazines, les sites d’actualités sur internet avec leur lot de commentaires facilement provocateurs et rarement constructifs et Radio France avec laquelle il entretient une relation affective. Les voix des journalistes lui sont aussi familières que celle aux accents méditerranéens de sa femme Jeanine. Et voilà que soudain ce sont des mots de droit et de mœurs qui frappent à la porte de son crâne. Depuis une semaine il connait le nom de la  prison où a été incarcéré  DSK : Rikers Island. Le Sofitel de New York, c’est un peu comme s’il y avait passé ses dernières vacances. Il est rentré par procuration dans la célèbre suite 2806. L’affaire DSK a balayé les révolutions, les cataclysmes, la crise financière et les caprices de la bourse. DSK : trois lettres majuscules qui lancées au cours d’une conservation précipitent les mots, les avis, les jugements, les points de vue. Et tout le monde y va de son appréciation. Au travail ou au bistrot c’est la valse des sous-entendus et des blagues salaces. Le chauffeur de bus a son opinion, le boucher, l’infirmière, le chômeur et même les gosses de l’école primaire ont la leur. On discute, on s’emballe. On s’écoute, on s’énerve. On est féministe ou libertin, compréhensif ou outré. Jacques rêve d’écouter la mélodie du vent, l’eau et ses conciliabules. Soudain il arrête la radio. Il n’en peut plus des actualités.

Nicole

Nicole a pris quelques jours de congés, alors exceptionnellement madame K se présente samedi à l’ouverture du salon.

Les mains de Nicole massent les chairs généreuses de madame K. Toutes en douceur les mains et en souplesse. Elle prépare le corps à recevoir l’emplâtre d’argile.  Madame K hésite depuis quelques temps entre la liposuccion et la cure thermale.  « Vous avez entendu ma petite Nicole, ce matin à la radio, ils ont dit qu’elle était morte ? Si c’est pas malheureux. »  « Non madame, vous parlez de qui ? » « Mais de ce chanteur qui a tué la fille de Jean-Louis Trintignant. Un fou furieux qui s’est acharné sur une femme sans défense. » Nicole ne dit rien, cette nouvelle matinale la perturbe pourtant. L’an dernier, elle était à Reims et avait assisté à un concert du groupe Noir Désir. Soirée inoubliable, Cantat était en grande forme. Elle voudrait dire que c’est un accident, juste un accident, qu’il s’agissait d’une querelle entre amoureux. Une dispute qui hélas a mal tourné mais madame K fait les questions et les réponses. « Vous imaginez dans quel état doit être Trintignant ? C’est affreux de perdre un enfant. Il n’y a rien de plus terrible pour un père que la mort de sa fille. En tout cas j’espère qu’ils sera puni. Vous me faites mal Nicole, c’est mon épaule sensible, ne l’oubliez pas ! »  Nicole s’excuse et reprend le soin, elle est tendue, un peu triste aussi. Elle ose une réflexion.  » Il doit être effondré, et le groupe, qu’est-ce qu’il va devenir ? » « J’espère qu’ils le garderont en Russie, le goulag, c’est juste ce qu’il mérite ce garçon. »  « C’est pas en Russie Vilnius,  madame, c’est en Lituanie. » « C’est pareil. Je vous assure Nicole, ces gens-là, il faut les enfermer. » Si elle en avait le courage Nicole la pincerait, madame K, là où la peau est sensible. C’est sûr, personne ne risque de lui faire une crise de jalousie. Le pire chez madame K ce n’est pas sa surcharge pondérale. Des corps parfaits, il n’y en a pas tant que ça au salon et Nicole aime revaloriser les femmes, non, c’est sa voix. Une voix désagréable, aux notes trop hautes, un instrument mal accordé. D’habitude, elle supporte les intonations pointues, mais  là il faut qu’elle se taise madame K, sinon ça va mal finir. « Je vais vous mettre une serviette chaude et humide sur le visage pour resserrer les pores, ça vous va ? »  « Faites ma petite. » Enfin un peu de répit. Madame K, une serviette éponge rose fuchsia sur la tête et le corps enduit d’argile verte ressemble à une grosse pâtisserie. Nicole range le matériel. Elle nettoie les spatules. Elle ramasse le linge, les gants, et jette tout ça dans un panier. Elle pense à la soirée qui s’annonce, elle oubliera tout, madame K, la mort de Marie Trintignant, les pleurs de Cantat. Tout se diluera dans la musique et la sueur. Madame K sort de son silence. Elle soulève sa serviette et lance « Nicole, s’il vous plaît arrêtez ce ventilateur j’ai l’impression que le mistral est entré dans la pièce. »

Je

Il fallait bien rompre le silence alors j’ai parlé de l’actualité. La veille, la démission de Blaise Campaoré, président du Burkina Faso m’avait surprise. Tout était allé très vite dans ce petit pays et la rue avait fait plier celui qui depuis 27 ans faisait la pluie et le beau temps. Il me laissa parler comprenant que je mettais beaucoup de passion dans cette discussion. A son tour il me raconta qu’il avait fait un bref séjour au Sénégal lorsqu’il avait 16 ans et en avait gardé des souvenirs d’adolescent émerveillé. Je lui parlais de Thomas Sankara, des indépendances, de la corruption. Il se fit plus véhément et me parla de révolution. Selon lui la marmite des injustices était pleine, le bouillon allait bientôt se répandre et envahir la planète. Ça me rappelait un conte des frères Grimm, La bonne bouillie. Il avait une vision radicale des choses et je commençais à comprendre pourquoi il était sur la route. Ce monde n’était pas à sa taille. C’est ce qu’il me dit en rajoutant : « de toute façon on court à la catastrophe. Pour construire un monde meilleur il faut que celui-ci s’effondre et ça ne va pas tarder. » Je n’étais pas loin de partager son point de vue même si j’étais moins pressée que lui d’assister à l’écroulement général. De temps à autre il parlait d’autre chose, me posait une question, faisait un commentaire sur le paysage. Il sautait ainsi du coq à l’âne  et tout se mélangeait dans ma tête : mes intentions en ce jour de Toussaint de me rendre au cimetière, l’Afrique, les révoltes, la société de consommation. Lorsqu’il apercevait un grand panneau publicitaire ou un supermarché, il levait le poing. Enfin nous arrivâmes au village, je stationnai  devant la grille d’entrée du cimetière. Naturellement je me mis à parler de toi. Lorsqu’il alla chercher les chrysanthèmes dans le coffre de la voiture nos échanges prirent une autre tournure. La fleuriste avait emballé les pots de fleurs dans de vieux journaux. Sur l’un deux, la mort du jeune Rémi Fraisse faisait les gros titres. Il l’arracha, le mit en boule et le jeta loin de lui. Il s’assit sur le caveau voisin et me regarda un long moment en silence. « j’étais là-bas quand ça s’est passé. Ils l’ont tué, c’était pas un accident. »  Je posai mon sécateur et m’installai en face de lui sur une vieille pierre tombale. Je l’écoutai. J’avais suivi  les événements du barrage de Sivens. J’ai la fibre écologique comme le prétendent mes amis alors je savais de quoi il parlait. Je réalisais soudain que la révolution, il était en train de la faire à sa façon. Qu’il était de toutes les manifs, de tous les rassemblements, en France, à l’étranger. Il était à Nantes pour dire non à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes, en Espagne en 2011, aux côtés des Indignés, à Montréal pour participer à la contestation étudiante de 2012 et aux concerts de casseroles qui l’accompagnait.  La nuit était proche et un vent glacial se leva brusquement entraînant dans sa suite une brassée de feuilles dorées. Il était temps de partir.

Monologues, par BABETH

Le monologue de l’auto stoppeur

Ça caille ici et puis c’est le désert des vaches toujours des vaches et des clôtures ça pense à quoi une vache celle là avec ses yeux au beurre noir elle a une bonne tête drôle de vie elle passe son temps entre le pré et l’étable elle fait un veau qu’elle n’a pas le temps de voir grandir elle traîne ses sabots matin et soir sur le goudron usé avant de rentrer au bercail et elle finira à l’abattoir comme une conne finalement on n’est pas mieux lotis et on a davantage de soucis – c’est pas possible la route est déviée pas l’ombre d’une voiture depuis une heure où j’ai foutu mon carnet je pourrai écrire un peu j’ai rien noté depuis Albi c’est trop con cette histoire ils étaient dingues les flics putain j’ai froid il ne me reste que trois feuilles à rouler et un fond de tabac ça va être dur si personne ne passe par là – elle n’était pas mal Chloé ça aurait pu marcher toujours à déconner à dire des blagues j’aimais bien sa bouche, son dos muscle j’ai jamais vu une fille avec un dos pareil arrête de penser à elle mon vieux c’est terminé c’est du passé dans une semaine je serai loin la Suisse why not – bon je ne vais pas moisir ici si je marche jusqu’au prochain croisement j’aurai sans doute ma chance et puis ça va me réchauffer de marcher – ils cultivent quoi ici à part l’herbe et les cailloux – c’est pas riche mais bon on ne peut pas tout avoir la tranquillité et le pognon – faut que j’appelle mon père lui dire que ça baigne lui demander si tante Flora a terminé sa chimio lui suggérer de mettre un peu de fric sur mon compte après tout au printemps je l’ai aidé à terminer son garage et il me doit des thunes en Suisse si j’arrive à trouver un petit job d’un mois ou deux je serai tranquille pour un moment les suisses ont l’habitude de bien payer Carlos n’arrêtait pas de me répéter avec ta gueule de minet tu trouveras du boulot tout de suite  faudra que je me coupe les cheveux pas trop juste pour paraître clean – ça a l’air de bouger un peu plus par là de toute façon je dois regagner une route nationale ben  voyons elle ne s’arrête pas celle là je lui fais peur j’ai l’air d’un voyou ou d’un terroriste ras le bol de tous ces français qui se méfient de tout le monde et lui il est seul dans son Toyota et il ne ralentit pas il a des pelures d’oignon sur les yeux ou quoi ils faisaient comment pour aller en stop jusqu’à Katmandou les hippies – je marche jusqu’au rond point et je me plante milieu de la route

Le monologue de Nicole

La salle d’attente du salon est quand même plus cool que celle-ci le gynécologue s’est pas foulé nous on a mis des plantes vertes une musique de fond pour détendre les clientes un papier rigolo sur les murs avec des minuscules parasols et des transats là quand tu regardes les murs y a de quoi te foutre la trouille le dépistage du sida les maladies vénériennes qu’il ne faut pas sous estimer les dangers du tabac et de l’alcool sur le foetus avec des photos genre Éléphant man avec ça si t’es accro t’es mal partie et puis le diabète les phlébites mais ma parole c’est une maladie la grosse ouah ! Le ventre, elle attend des triplets celle-là moi je suis encore plate comme une limande et avec la nuit que j’ai passée je me demande s’il est encore accroché ou s’il s’est fait la malle – ma mère va être folle si j’ai fait une fausse couche elle va pleurer comme une madeleine en me disant que je l’ai privé d’être grand mère et si je lui annonce que tout va bien elle me dira que c’est une idée stupide de penser élever un enfant toute seule – en fait je ne sais pas quoi penser – une heure de retard il accouche ou quoi le gynéco – tu prends rendez vous en urgence la secrétaire te répète au moins 10 fois au cas ou elle aurait à faire à une débile « vous serez bien à l’heure mademoiselle le médecin vous prendra entre deux patientes » c’est ça il rentre dans la salle d’attente jauge à la dérobée le public qui d’un mouvement collectif se tourne vers lui comme s’il était le messie et il lance un nom « madame machin c’est à vous » et madame machin se lève en traînant son gros bide qu’elle caresse par petits  gestes concentriques elle serre la main du type à la blouse blanche et hop ils disparaissent tous les deux et le silence retombe et la dernière arrivée s’empare d’un magazine et on entend les pages qui se tournent moi je n’arrive pas à me concentrer toutes les familles souriantes et les bébés aux joues rebondies sur les couvertures glacées j’y arrive pas je me repasse le film de ce qui a sans doute était le jour fatidique ou plutôt la nuit c’était un grand moment et je ne suis pas prête de l’oublier après il y eu les premières nausées un état inhabituel les sentiments à fleur de peau du rire aux larmes toute la journée et le test le truc qui vire au vert « ça y est t’a gagné au tirage ma fille » le coup de blues l’hésitation « je fais quoi je le garde » le oui finalement à presque 30 ans c’est le moment idéal les idées plein la tête jusqu’à cette nuit ou j’ai passé deux heures sur la cuvette des toilettes à pisser le sang – faudrait pas qu’on y passe la soirée j’ai mal au ventre et j’ai promis à Mathilde de la rejoindre à la sortie de la piscine – c est quoi le couple idéal c’est le père qui t’accompagne à chaque consultation qui te caresse doucement la main en te répétant « ça va ma chérie » et toi tu le regardes et tu réponds « ça va mon chéri j’ai juste une petite fringale » alors le père se lève et propose d’aller acheter un petit truc dans la boutique au coin de la rue mais toi tu dis non ( il n’est pas question que le papa loupe la bouille de son bébé sur l’écran) « non ça va chéri je patienterai il n’y en a plus pour très longtemps » tu parles moi j’aurai eu le temps de m’enfiler le repas d’un réveillon

Le monologue de Jacques

Un restau pourquoi pas – Janine est partie garder nos petits enfants et moi j’ai fait l’acquisition d’un déguisement de pêcheur dans une boutique somme toute honnête où un jeune garçon m’a farci la cervelle de connaissances indispensables pour ne pas rater mes premières prises tout ça m’a mis en appétit – je ne le connais pas ce restaurant mais à voir la façade il est plutôt tentant – c’est curieux la déco style vieille école en tout cas ça sent bon par ici « oui merci mademoiselle près de la fenêtre ça ira très bien et ne perdez pas votre temps à m’apporter la carte j’ai regardé l’ardoise le menu du jour me convient avec un verre de chardonnay ce sera parfait » les gens qui déjeunent seuls sont tous obnubilés par leurs smartphones les couples aussi du reste il y a une frénésie à vouloir éviter à tout prix la solitude à ne pas se retrouver dans un face à face avec soi-même c’est délirant la jeune fille à côté de moi photographie son assiette de crudités qu’elle va envoyer illico à ses réseaux sociaux et ses amis de part le monde seront ravis de constater la fraîcheur des carottes et le dynamisme des betteraves rouges à moins que ce ne soit pour cette jeune fille l’occasion de prouver qu’elle a les moyens de sortir au restau bref il y a du mystère dans ces comportements – j’espère qu’Androu va remporter sa première compétition d’escrime il est épatant ce gamin à son âge j’étais bien incapable de manier l’épée je n’étais pas mauvais en athlétisme mais de là à en faire une passion très peu pour moi j’étais bien trop feignant mon père me l’a assez répété n’empêche j’ai fait carrière dans la fonction publique et je me suis plutôt bien débrouillé –  » tout ce qu’on partage fleurit tout ce qu’on garde pour soi moisit » elle est pas mal cette leçon de morale écrite avec une belle écriture cursive et celle là  » plus fait douceur que violence » en fait le patron collectionne les souvenirs de l’école d’antan il a du faire les brocantes et les vides greniers pour dénicher tous ces vieux trucs des objets d’un autre âge des photos des cahiers des accessoires d’écoliers  – nostalgie quand tu nous tiens – le risotto est décidément à la hauteur il faudra que je revienne avec les enfants en plus d’un bon repas ils feront une petite plongée 100 ans en arrière – la rivière me turlupine j’espère que l’endroit n’est pas trop sauvage trop isolé ou trop escarpé je ne voudrais pas finir le pied coincé entre deux blocs de granit ou mordu par un serpent sans avoir la force de regagner ma voiture ou encore victime d’une insolation pris d’un délire capable de m’ôter la raison c’est rassurant le portable mais s’il n’y a pas de réseau dans ce trou paumé d’autres avant moi sont morts dans la solitude et la peur un accident est si vite arrivé je ne sais pas si c’est une bonne idée de partir seul à la pêche il auraient pu m’offrir autre chose les collègues – « je prendrai volontiers un café mademoiselle » c’est dingue il suffit d’être loin de chez soi pour changer d’habitude je ne bois  jamais de café et voilà que j’acquiesce à la demande de la jolie serveuse Jeanine à toujours dit que j’étais faible et sentimental influençable disait mon père ah puis zut il n’y a ni risque ni enjeu à boire un café même si on n’aime pas le café « l’addition s’il vous plaît » il est temps que je rentre à la maison j’ai encore des trucs à faire si je je veux aller demain au bord de la rivière

Labourer des terres inconnues, par BABETH

Écrivez ! nous dit Marlen. Et dociles nous écrivons.

Je savais qu’avec elle nous allions labourer d’autres terres mais ce que j’ignorais c’est qu’il me faudrait déterrer la boite aux souvenirs et ça dès le premier jour. Annette ne voulait pas retourner sur la terre de l’homme noir, moi je ne voulais surtout pas regarder en arrière et refaire le chemin qui mène à la rivière, au pied du frêne, j’avais enfoui une partie de moi même. En vrac j’avais fourré là les blessures de l’enfance, l’insécurité affective, l’Algérie de ma mère, les gestes lents de l’homme dans son champ aux abeilles, les secrets de famille, l’arbre généalogique amputé de ses bras. Je ne voulais surtout pas écrire à partir de là. Mais je m’étais engagée et Marlen, à Florac puis dans sa maison au fond de la vallée m’avait paru bienveillante et attentive. J’ai fermé les yeux et le chemin si lointain et pourtant si familier s’est imposé à moi. L’idée du trajet me plaisait, j’avais le sentiment de pouvoir m’en tirer, au prix de quelques pirouettes s’il le fallait et j’ai commencé à écrire le chemin.

Le chemin existe parce qu’il est foulé par le pas de l’homme, par celui de l’homme et des bêtes, par le paysan qui conduit son troupeau, par le pèlerin qui ne fait que passer, par le colporteur, le soldat, l’amoureux ou le berger. Sans eux tous, le chemin n’a pas lieu d’être. Les gens de métier on laissé la place aux randonneurs, aux promeneurs, aux pêcheurs.  Et si ceux-là l’oublient, s’il n’est plus emprunté, le chemin s’efface et meurt peu à peu, la nature reprend ses droits dans la sauvagerie des herbes et des ronces. Tant de chemins ont disparu par inadvertance, par négligence, par mépris, par mégarde ou par abandon volontaire.  Mon chemin est vivant puisqu’il serpente et descend encore jusqu’à la rivière. La rivière est mouvement pur. Elle est en cela supérieure au chemin, elle ne se pose pas de question, elle accomplit son travail de rivière, un point c’est tout. Dans l’échelle de la vie, il y a donc la rivière et le chemin, le reste n’est que décor. L’herbe et les fleurs dans le vallon, les arbres et les pierres. Quant aux maisons, aux hangars, aux cabanes ils ne sont que présence éphémère. Mon chemin est peut-être le personnage central de cet exercice d’écriture. Il a quelque chose à dire, à proposer ou à suggérer et chacun de nous en possède un tronçon. Il me plaît à penser que nos vies sont reliées à des chemins divers. Chemins de traverse, chemins buissonniers, chemins de transhumance, chemins de halage, chemins de servitude et tant d’autres qui se perdent, se croisent ou s’ignorent.

Écrire le chemin c’est entamer une percée dans l’histoire, dans mon histoire d’enfant solitaire et vagabonde. C’est revenir aux sensations premières, c’est essayer de retrouver les parfums des saisons, les couleurs, les paysages mais aussi les pensées qui venaient en descendant jusqu’à la rivière. Écrire le chemin c’est aussi accompagner les autres, ceux qui ont surgi. Au début je n’ai vu que leurs ombres voilées puis peu à peu ils ont pris corps, leurs contours se sont épaissis. J’ai dessiné au feutre noir une silhouette puis une autre encore, je les ai vêtues ; à l’inverse de l’oignon dont on ôte les pelures j’ai déposé sur leurs os, de la chair et du sang, de la peau et du cuir. Ils se sont mis en route sur le chemin. Au début tout allait bien, ils n’étaient encore que des électrons libres, évoluant au gré des propositions sans se parler, sans avoir conscience de l’autre. Et puis l’affaire se corse.

J’aime écrire mais souvent à la relecture, je suis fâchée contre moi, déçue par la banalité de mon écriture, par mon impossibilité à tenir à distance mes émotions, par ma difficulté à traduire ce que j’ai dans la tête. Quand il faut se frotter à Duras c’est encore pire, L’été 80 lorsque je l’avais lu, il y a longtemps, m’avait laissé un sentiment de perfection. Alors va écrire après ça ! Délie ta langue, laisse faire les mots, avance, un pas, un pas, un pas.

Alors que j’écris le vent se déchaîne.  En Suisse  on dit que le vent rend fou, le Foehn venu des Alpes entraînerait avec lui une onde de suicides , « Un valet rendu fou par le fœhn ira tuer le coq-girouette » affirme un dicton populaire. Je n’aime pas le vent, il me met dans un profond malaise, il m’angoisse parce qu’il porte en lui les germes de la tempête. Je ne sortirai pas ce soir parce qu’il fait nuit mais je sais exactement à quoi joue le vent, le grain de folie qu’il allume dans les yeux des chats, la force avec laquelle il s’acharne à plier les blés devant la maison. C’est peut-être cette obstination à tout mettre à genou qui me déplaît. Je voudrais garder le vent pour les vacances, pour les destinations lointaines, les crêtes d’altitude, les déserts ou les falaises océaniques mais pas chez moi. Parfois je le sais, il tente l’intrusion ; dans les vieilles maisons il y a toujours des failles, des ouvertures et des courants d’air. Le vent aime ça, s’engouffrer, faire claquer une planche, griffer un toit ou balayer le plancher de la grange. Les nuits de grand vent je ne dors pas, je n’arrive pas à lire non plus, j’écoute et je décrypte. Y a-t’il du vent sur la lune ? Non puisqu’il n’y a pas d’atmosphère. J’avais six ans et je me souviens du drapeau américain qui flottait au pied de Neil Armstrong,  après j’ai découvert la théorie du complot : si le drapeau flotte c’est qu’il n’est pas planté sur le sol lunaire, plus tard enfin j’ai su que le drapeau était maintenu par une petite tringle et qu’il donnait ainsi l’impression de bouger.

Avant lorsque ma voisine habitait encore dans sa maison, elle aurait attendu que je lui rende visite pour se plaindre, m’avouer qu’elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, elle m’aurait récité la longue litanie des colères du vent et de la pluie : la grande crue de la Loire, la tempête qui avait saccagé la forêt, la neige d’un hiver rigoureux qui avait entraîné une longue coupure d’électricité, c’était la Bérézina dans le congélateur. Elle m’aurait servi un porto glacé en récitant ses souvenirs. Mais elle n’est plus là pour partager ses craintes et ses angoisses, elle continue à se ratatiner dans le fauteuil de sa chambre, au fond du couloir, dans la maison de retraite qui est devenue sa dernière demeure. C’était pourtant une force de la nature qui menait de front plusieurs vies : un travail à l’usine, un travail à la ferme et le jardin qui était sa fierté. Elle aimait plus que tout manger, dévorer, s’empiffrer, cuisiner, nourrir les siens et s’octroyer la meilleure part. Élevée en fille unique, elle en en avait gardé tous les défauts, un égoïsme qui me faisait sourire. Un jour alors qu’elle était partie à la ville pour une visite chez le dentiste, elle avait retrouvé une amie dans un salon de thé réputé où elle avait englouti à la suite d’un pari douze gâteaux. Pas des mignardises minuscules avalées d’une bouchée, non, douze gâteaux de pâtissiers, sucrés et caloriques. Elle finissait par perdre quelques kilos en courant les bois à la recherche des cèpes et des girolles, elle enfourchait sa mobylette bleue qu’elle oubliait en bas du mont Courant et marchait pendant des heures, ne revenant que lorsque son cabas était plein. Elle me manque ma vieille amie. Un jour elle avait voulu m’entraîner dans une balade le long d’un ruisseau, nous devions rejoindre le plateau par un chemin ancien qui traversait la forêt, nous nous sommes perdues, le chemin n’était plus, les arbres avaient envahi la place, les lierres rampaient, les buissons touffus et les ronces nous obligèrent à renoncer. Nous avons arpenté longtemps la montagne avant de retrouver une sente propice à ses jambes fatiguées. De retour chez elle il avait fallu faire honneur au saucisson, reprendre des forces, engloutir une bassine de fraises mais moi j’étais fourbue.

J’écris, je me tiens debout à côté de mes personnages et je commence à les reconnaître. Pourtant j’ai souvent du mal à me concentrer. Les derniers mois ne nous ont rien épargné. Dans la boutique aux horreurs, les démons ont fait la razzia. Les droits des femmes régressent, les exils tournent au drame, les plaies partout sont béantes. Le monde est fanatique ou indifférent, il redessine ses frontières dans la douleur et le chaos. Je suis comme Jacques accro aux actualités, j’ai besoin de comprendre, j’autopsie pour définir l’origine du mal ; comme l’auto-stoppeur, je serais tentée par la révolution, le combat et la route ; comme Marc je rêve d’un cocon, d’un ermitage au plus près des arbres et des oiseaux ; comme Nicole, la lituanienne, je cherche et j’espère. Je devrais pourtant suivre le vieux précepte philosophique :  « Ne rien espérer, ne rien attendre, tel est le chemin du bonheur », le pessimisme gai professé par le bouddha.

Ecrire…, par BABETH

L’écriture est sans doute un des événements majeurs. Lorsque l’homme a commencé à graver des signes sur des tablettes d’argile,  le passé a cessé de se refermer sur lui. Les premiers écrits étaient des inventaires, des listes, des actes de ventes, d’achats, de prêts ou de reconnaissances de dettes. Il a fallu du temps pour que l’usage de l’écriture se diversifie. Des milliers d’années pour que l’homme raconte des histoires, son histoire.

Pendant des siècles nous avons poursuivi  notre marche humaine en tressant sur le papier des lettres et des mots. Nous avons laissé le calame pour la plume, le stylo a prolongé nos doigts et aujourd’hui si certains ont presque oublié le geste, celui de délier le trait sur le blanc de la page, nous continuons à écrire notre histoire. Le clavier et l’écran ont suscité d’autres pratiques d’écriture et désormais nous pouvons participer à un atelier à distance.

Et me voilà préoccupée par des personnages que je ne connaissais pas il y a un an.

Il me faut vous donner de leurs nouvelles.

Marc a pris possession du moulin, et de loin, il a conduit les premiers travaux. Dans quelques jours il va définitivement tourner le dos à sa vie citadine. Il a quelques sous en poche, la vente de son appartement et le petit pactole dont il a hérité à la mort de son père ont de quoi le rassurer.

Depuis qu’il s’est lancé dans le télétravail, il organise son temps beaucoup plus librement. Marc a décidé de suspendre son activité pendant trois mois pour réaliser un rêve.

Jacques est en pleine forme, il a pris goût à la pêche à la ligne, et muni d’un attirail toujours plus sophistiqué il explore les vallées, remonte les rivières, lance sa ligne avec de plus en plus de dextérité. Une petite idée pointe son nez. Au début avec Janine, ils ont frôlé la scène de ménage.

Quelle était cette nouvelle élucubration ? Se prenait-il pour un jeune sportif en quête de reconnaissance ? Était-ce le démon de midi, un peu retardataire qui venait le chatouiller ? Enfin après de longues discussions, l’affaire s’est apaisée et Jacques a commencé à préparer son projet.

Nicole a fait une fausse couche. Une lente déprime s’est installée, un coup dur pour cette trentenaire fonceuse. Au salon, sa patronne a engagé d’importants travaux, congés forcés pour le personnel et finalement l’occasion pour Nicole de faire un break. Elle a un peu d’argent de côté et louera son appartement à une copine dans la galère. Elle peut envisager de partir sans trop de problèmes.

L’auto-stoppeur s’appelle Marco. Les événements de Sivens l’ont ébranlé. Il a l’impression d’un véritable gâchis, rien ne se passe comme il le voudrait.  Rien ! Ni dans le monde où les injustices sont tous les jours un peu plus flagrantes, ni dans sa vie où les relations avec les filles sont catastrophiques. Il a besoin de réfléchir et de faire le point.

La femme dans le cimetière a pris six mois de congés sans solde. Une envie qu’elle gardait dans un coin de sa tête. Ce fut longtemps utopique,  les enfants trop jeunes, le boulot, les charges, les contraintes et la peur. Certes les enfants ont grandi et s’assument seuls désormais, mais sa situation, si elle n’est pas précaire reste fragile, et puis il y a les jugements des collègues, l’incompréhension de la famille. Elle sait pourtant que plus rien ne peut s’opposer à cette décision.  Elle a fini par se débarrasser de  tous les freins, et plus les jours passent, plus elle se sent légère. Elle est restée en lien avec Marco, de temps en temps ils échangent sur les réseaux sociaux.

La vieille voisine quant à elle représente le contrepoint de tous les autres. Elle est immobile là où ils sont en mouvement. Elle demeure impassible dans le fauteuil bleu de la maison de retraite, sa tête dodeline ; de temps à autre, elle jette un coup d’œil indifférent aux images qui défilent sur l’écran de la télévision. Son visage se ranime lorsqu’une fois par semaine, Lucette,  l’animatrice vient lui faire un brin de lecture, tantôt une lettre brève ou une carte postale, tantôt un article de journal. Nul ne sait ce qu’elle retient de cet exercice hebdomadaire. La vieille voisine ne parle presque plus, elle triture de ses doigts ankylosés un mouchoir en dentelle comme s’il s’agissait d’un fidèle doudou.
J’ai placé le chemin au centre de mon travail d’écriture, mes personnages ont, je le sens, le besoin impérieux de partir à  la découverte du monde, à la découverte d’eux-mêmes.
Je vais les entraîner tous sur un chemin mythique, populaire et dépaysant, le chemin de Saint-Jacques de Compostelle.

Les voilà donc sur le point de mettre les voiles. Ils emmènent avec eux leur fragilité, leur doutes et leurs interrogations.

Je ne sais pas à quoi va ressembler mon récit. Mes personnages vont-ils converger vers la pointe de l’Europe, le Finistère, cet endroit minuscule d’où l’on regarde l’Amérique ? Vont-ils se parler, se rencontrer parce que la marche a cette faculté de rendre facile les rencontres ? À l’heure qu’il est, mon travail pourrait prendre la forme d’un récit de voyage. Un récit où les uns et les autres vont se regarder dans le miroir du temps, où ils seront obligés d’appartenir au présent à force d’enfoncer leurs semelles dans la poussière du chemin et d’avaler du regard de multiples horizons.
L’idée, n’est pas neuve, d’autres avant moi ont écrit le chemin. Je ne suis ni Jean-Christophe Rufin,  ni Jean-Claude Bourlès, ni Manon Moreau.  Mais vais-je me laisser abattre parce que tout ou presque a été dit ? L’aventure ne m’est pas complètement inconnue. J’ai usé sur les sentiers plus d’une paire de chaussures, j’ai maudit bien souvent, mon sac à dos trop lourd, je me suis perdue, j’ai eu peur sous l’orage en longeant une crête, j’ai fait un peu de route avec des gens inconnus avec qui j’ai parlé pendant des heures ou juste le temps d’une salutation d’usage entre randonneurs. Le chemin de Saint-Jacques, je l’ai fait, par tronçons en 3 ou 4 ans, évitant, je le confesse, quelques étapes plates et brûlantes, j’ai assisté à la messe des pèlerins un dimanche dans la cathédrale et j’ai eu droit à l’envolée du gigantesque encensoir dans la nef centrale.  j’ai senti bien des fois la fatigue ou l’exaltation. J’ai dormi dehors face à l’océan et je ne suis jamais rentrée rassasiée.

En savoir plus avec les notes

Sur la gauche il y a la maison et le moulin (1), un peu plus haut le bief et le fantôme de l’enfant qui est morte noyée (2). Il y a le pré et l’alignement des ruches. Le chemin suit la rivière, il devient soudain docile.  Alors je vois le dos de l’homme aux abeilles (3) qui plié sur la terre répète la même pantomime. Il ne m’a pas vue, les manches de sa chemise sont retournées et les gestes des mains sont précis (4). Je reste silencieuse, éblouie par le soleil. Lorsqu’il me rejoint, j’ai cessé d’attendre. Je suis assise dans l’herbe, les pieds dans la rivière, je joue avec le courant. L’eau est froide. Un couple de libellules teinte de bleu un galet (5). Il s’assoit près de moi, verse dans une tasse le café que j’ai apporté. Tant qu’il n’a pas vidé la tasse, il ne dit mot (6). Après seulement il m’offre les dernières gouttes, ouvre son couteau, taille deux  bouts de pain et deux morceaux de fromage et parle de la rivière, des truites qui se méfient des ombres, des vers d’eau bien dodus dans leur fourreau de sable, ils serviront d’appât (7). Il dit qu’il faut que les truites aient la maille, que cette année elles sont plus malignes que jamais, qu’il en a remarqué une énorme, qu’ils mèneront le combat tous les deux, qu’il faudra qu’il soit patient, habile, qu’il devra la fatiguer avant de la sortir de l’eau (8). Il parle doucement pour ne pas la déranger et l’eau qui se déverse continuellement vient ajouter sa propre mélodie.

1 Que le lecteur ouvre la carte d’état major N°2734 E, qu’il suive le tracé qui mène à la rivière et il trouvera un lieu-dit au nom délicieux : Bélange. C’est là qu’est bâti le moulin. Il appartenait à Baptiste, meunier et charron de son état. Dans les environs on le surnommait le Saint. Lui et la Rosalie élevèrent chrétiennement neuf enfants, sept filles et deux garçons. Un peu en amont se trouve un autre moulin, aujourd’hui en ruine, il était habité par le Diable. Si le lecteur passe le petit pont, à hauteur de la troisième courbe de niveau il distinguera un carré blanc, une maison, dans celle-ci vivait une femme affublée d’un doux sobriquet : la Chatte. Elle avait la cuisse légère et trompait son mari autant qu’elle le pouvait. Elle mourut dans la fleur de l’âge d’une balle au milieu du front. Sa mort annonça le début d’une série de drames.

2 La plus jeune fille du Saint fut emportée par la grippe espagnole en 1912. Cette année-là, la mort fauchait allègrement. Pas un foyer ne fut épargné. Deux ans plus tard, elle revint au galop. Julia la deuxième fille du meunier jouait derrière le moulin lorsqu’elle glissa dans le bief. Les gamins craignaient tant le père qu’ils ne bougèrent pas ; ils auraient pu crier, cent fois on aurait pu la sauver. La petite se débattit dans l’eau sombre jusqu’à ce que sa robe se gonfle. Elle flotta longtemps, joli nénuphar blanc dans son linceul froid. Lorsque plus tard Le Saint la découvrit, il se mordit la lèvre, ne pipa mot et confia le moineau à saint Pierre. Le brave homme, en cette année de 1914 avait fort à faire. Les couloirs du ciel étaient encombrés, la gamine doubla les jeunes soldats qui attendaient leur tour, son âme était aussi pure que celle d’un lapereau, elle fut reçu par le grand ordonnateur du monde et discrètement s’installa dans son coin de paradis.

3 L’homme aux abeilles s’appelait André mais pour tromper la mort tout le monde l’appelait Claude. Il fallait bien ruser pour éloigner la grande faucheuse et le Saint n’avait aucune envie de lui donner ses fils. André ou Claude, comme vous voulez avait gardé en mémoire la noyade de sa petite sœur, dès qu’il en fut capable il décida de dompter la rivière. Seul, il apprit à nager, faisant de l’eau son alliée. Cela lui valut d’avoir la vie sauve le 31 mai 1940, jour où le Sirocco, célèbre torpilleur fut coulé. Lorsque les matelots anglais le hissèrent sur le pont du Royal Sovereign, il tremblait mais était sain et sauf. Ce fut une nuit de feu, de cris et de douleurs, une nuit de bruits d’explosions et de craquements de coque. 650 soldats périrent dans les eaux, au large de Dunkerque. La lune était blanche et projetait sur le bateau son faisceau de lumière. Le spectacle dura jusqu’au matin.
Claude qui s’appelait André avait hérité du moulin mais il ne l’habitait pas. Il avait épousé une fille du village, la cadette d’un riche marchand de dentelles. Tous les dimanches matin, le Saint remontait le chemin jusqu’au village pour assister à la messe. La famille au grand complet prenait place sur les bancs du fond, tandis que les premières chaises étaient occupées par les bourgeois du village. Le jeune homme n’avait d’yeux que pour une longue fille aux cheveux presque roux. Trois de ses sœurs à lui faisaient les bonnes chez ses parents à elle, alors il manigança quelques ruses d’amoureux. Pour s’attirer les grâces du marchand, Claude ne recula devant rien, il vendit sa vache unique. L’argent en main il alla à la ville et acheta une bague de fiançailles digne d’une princesse. Le mariage fut conclu, le garçon était honnête et travailleur.

4 L’enfant aimait regarder l’homme aux abeilles. Elle aimait ses gestes sûrs et lents lorsqu’il retournait la terre, lorsqu’il rabotait un meuble ou lorsqu’il écrivait. Tout chez lui prenait de l’importance et de la gravité. Elle se souvient qu’il ouvrait souvent un gros dictionnaire pour vérifier l’orthographe d’un mot et c’est sans doute pour cela qu’elle aime les livres et la langue française.

5 L’enfant, puisqu’elle aimait l’homme aux abeilles, aimait aussi la rivière. Elle aimait son odeur si particulière en été. Elle aimait sentir l’eau glacée sur ses chevilles, elle aimait observer le jeu des libellules sur le dos des cailloux, le mouvement souple de la couleuvre qui allait se baigner, les sauts désordonnés des grenouilles et plus que tout le corps délicat des truites que l’homme aux abeilles remontait au bout de sa ligne. Il les assommait d’un coup sec et les couchait sur un lit d’herbe au fond de sa musette. L’enfant regardait les ouïes se soulever en silence. Le silence de la truite qui meurt est un beau silence et l’enfant, l’homme et la truite n’étaient pas bavards. Elle regardait la peau du poisson, ses couleurs irisées dans le soleil qui perçait à travers les grands peupliers et elle trouvait qu’il n’y avait rien de plus beau au monde.

6 L’enfant n’avait pas besoin de parler à l’homme aux abeilles. Il lui suffisait de regarder ses yeux clairs et francs et de suivre ses gestes car ils étaient paroles : le couteau qu’il essuyait sur le revers de sa chemise, le crayon plat et rouge qu’il glissait sur son oreille, le geste pour s’éponger le front après l’effort, celui de soulever sa casquette grasse de sueur. L’enfant aimait l’odeur de l’homme aux abeilles comme elle aimait l’odeur de la truite fario. Il sentait le bois de sapin, le copeau fraîchement raclé, il sentait la poussière de bois et la cire. L’enfant aimait glisser sa main petite dans sa main large, c’était rare et précieux. Dedans la peau était dure, lisse et usée, dessus la peau était douce, brune et tannée. L’enfant aurait voulu embrasser l’homme aux abeilles, mais comme il parlait peu, il embrassait aussi peu. Les gestes avaient de l’importance, rien n’était gaspillé, les sentiments comme le reste. L’enfant se méfait des hommes mais elle aimait l’homme aux abeilles et lorsqu’elle l’apercevait au détour du chemin, son cœur battait plus fort.

7 Comme il était plaisant de sortir le petit ver de son fourreau de bois ou de sable. L’enfant soulevait les pierres gluantes de vase et délicatement en décollait les précieux appâts. Les porte-bois ou traîne-bûche passent quelques mois au fond de la rivière, ils grandissent en élargissant leur fourreau. Plus tard, ils ferment définitivement leur habitat de bric et de broc et entament une complète transformation. Ils sortent de l’eau sous la forme d’un phrygane et ils vivent deux semaines intenses pour la reproduction. L’enfant aimait la sensation de la larve dans le creux de la main, les petites griffes qui chatouillaient la peau. Elle regrettait toutefois de les voir se tortiller au bout de l’hameçon.

8 Dans les eaux vives et tumultueuses, la truite est reine. L’enfant regardait les tourbillons d’eau, elle regardait la ligne qui pliait et sur le cou de l’homme aux abeilles, les veines qui se tendaient. Le combat commençait lorsque la truite, trompée par l’appât, sautait sur l’hameçon. Alors suivaient les bonds de l’une, le corps courbé, la rage au ventre ; les arabesques de l’autre, les mouvements calculés des bras et des épaules ; la détermination des deux. Il n’était pas question de bouger un cil, même sa respiration, l’enfant essayait de la contrôler. À ce moment-là seulement on les entendait parler, les deux, l’homme et la truite. Ils se disaient les mots sauvages que l’enfant ne comprenait pas.

Les sauts de la bête vorace à la surface de l’eau, le clapotement contre les cuissardes vertes, les remous sur les rochers, le chant des grillons, les sifflements tout participait de cette symphonie primitive.

 

************************************************************************************

Rien à voir…, par CHRIS

Derrière la maison, c’est vraiment chez nous. Par la fenêtre de la cuisine et de ma chambre, je vois le jardin potager, le tas de sable, au fond les cyprès. Je connais tout.

Devant la maison, ça n’a rien à voir.  A part la route qui passe juste devant, il y a rien…  Pas une maison, pas un arbre… rien… rien que les champs, les vignes les marais… c’est tout plat… à part le Buisson de l’Angle et la rangée de cyprès, tout au fond, c’est tout plat… du coup, le ciel est très grand. Tellement de vide pourtant… Ma mère dit que c’est le pays de l’autre, elle aime pas.

Je marche dans le paysage qui est juste devant la maison. Je suis sur le « ch’min vert », comme dit l’autre. J’ai mis mes bottes en caoutchouc. Il a plu ce matin, l’herbe est toute  mouillée, pourtant y’a pas de boue ni de flaques.  Ca sent bon ! j’adore l’odeur de la terre juste après quand il a plu, ça me rappelle cet été quand il a plu à torrent et qu’après on est allé ramasser des escargots… un autre jour, on avait attrapé plein de papillons à  l’épuisette.

Je marche sur le chemin vert. C’est le chemin qui traverse les vignes de l’autre. Se souvenir du nom des vignes. A cent dix ou cent vingt pas de la maison, il y a la première vigne. Elle s’appelle la Plante. C’est la plus jeune, la plus verte, la plus haute. Trente pas après la Plante, il y a le Buisson – il est tellement grand qu’on pourrait s’y faire une cabane et se cacher pour vivre là-dedans… dommage y a trop de piquants. Après le buisson, à  quatre-vingt dix ou cent pas, il y a « les Angles » et juste en face, c’est le « Pont de l’Angle » – je sais toujours pas où sont le pont et l’angle. La vieille vigne est loin. Faut encore faire plein de pas. Elle s’appelle « les Bouillates » ; ma mère  préfère dire «  les bois de lattes », c’est vrai que c’est plus beau qu’en patois. Cette vigne, je l’aime pas, on peut pas voir la maison quand on est là-bas.

Par la fenêtre de la salle à manger, du côté gauche, on voit la route, la « route des marais », il l’appelle. La route des marais a deux énormes virages. Il paraît que ces virages sont dangereux et qu’un de ces jours…  Je regarde souvent par la fenêtre le soir. J’attends qu’il y ait des phares de voitures… j’aime les voir disparaitre réapparaitre disparaitre réapparaitre. Un jour, les phares ont disparu pour de bon. C’est le voisin qu’est tombé dans le canal. Paraît qu’il avait trop bu, encore une fois, a dit l’autre.

Tout le long de la route des marais, sur le côté gauche en regardant de la maison, il y a le canal. Le « canal du Douhet », il l’appelle. Là-dedans, l’eau est toute noire et visqueuse. C’est plein d’herbes marron et d’algues vert foncé.  En plus, il y a plein d’anguilles là-dedans. A chaque fois qu’il revient de la pêche, il  ramène toujours des grosses anguilles dans sa besace. C’est visqueux et dégoûtant. Beurk. On dirait des serpents. Même avec la tête coupée, les anguilles bougent encore.

Pour aller dans les marais – la « bosse des marais », comme il l’appelle – il faut passer par-dessus le canal. J’aime pas aller dans les marais. J’ai peur des vaches. En plus, j’aime pas  traverser le canal. Les grands sautent par-dessus. Moi pas, c’est trop grand.

A cent cinquante pas de la maison, il y a le pont en terre. C’est toujours plein de boue et bouses de vaches. A trois cents trois cent vingt pas de la maison, il y a le pont en bois. On dirait une planche pourrie. C’est dégoûtant. En plus, le pont bouge et glisse… l’autre jour, j’ai failli tomber dans l’eau. J’ai pleuré et ça l’a fait rire. Je le déteste.

Ils veulent toujours m’emmener ramasser des champignons dans les marais. Y’a  plein de rosés des prés et des pieds bleus et des mousserons, ils disent. J’adore les mousserons surtout quand ils poussent en rond, on dirait des champignons de sorcières.

Je rêve souvent de ça : je marche dans ce marais sur un chemin très étroit qui longe des carrés et des carrés plein d’eau. Je marche je marche  je tourne à droite à gauche – j’arrive jamais nulle part. J’ai peur de glisser. Je me perds dans ce labyrinthe de marais.

De quelques détails de l’Homme du Monde, par CHRIS

Son grain de beauté semble avoir été posé délicatement par quelque ange follet, comme en souvenir d’un baiser volé. Situé entre ombre et lumière sur la méridienne qui mène de l’arête de son nez de sentinelle à la commissure de ses lèvres de miel, il régit l’équilibre – et l’élégance – de son visage sculpté par les années à l’ocre de sa terre. C’est le repère de son humeur, le nombre d’or des vibrations de son être profond.
En son for intérieur… bienvenue Marhaba Salam nature bienveillante repos O les beaux fruits… coule la rivière en-dessous du Jardin coule ma prière…

Dès qu’il a été assis dans l’avion, il a su que désormais, il n’y aurait plus qu’une chose à faire : patienter. Il a l’habitude. Pas grave que ses jambes trop longues soient obligées de se tenir recroquevillées pour pas s’enfoncer dans le postérieur de la grosse femme assise dans le siège de devant. Pas grave que la marmaille à côté de lui braille dans ses oreilles depuis que l’avion a décollé.  De toutes façons, il se fiche des consignes de sécurité – Mektoub si l’avion tombe !!! Il le sait : c’est son dernier voyage, retour définitif. Se réjouir cependant. Se réjouir de revoir le ciel au-dessus des nuages. Se réjouir malgré l’attente qui – il en est certain – va accompagner le reste de ses ans. « Il faut pourtant que ce soit elle ma compagne au Jardin. Puisse-t-elle trouver le chemin. Puisse-t-Il la laisser entrer… »

—————————————————–

Cinquante ans de vie ont tatoué sur son visage comme des lignes de force à la géométrie éloquente. Juste au milieu de son front par exemple, deux traits verticaux, tels des points d’exclamation, forment des perpendiculaires avec les lignes horizontales qui surlignent la barre sombre de ses sourcils. Ces quatre lignes de peau aux angles mobiles s’élancent les unes vers les autres mais ne se rencontrent jamais tout à fait. Selon leurs tracés mouvants, elles évoquent la figure tutélaire de la Croix – ou du Tao.
En son for intérieur… il sait que le temps qui passe est un leurre, un circuit tronqué. Il aime observer les grains qui coulent, inexorables, du sablier des regards de ceux qu’il croise sur son chemin.

Le petit salon du premier étage est devenu son havre de paix dans la maisonnée qui s’affaire. Sa place, comme il dit. Il y séjourne des heures durant. C’est là qu’il reçoit ses visiteurs, qu’il rêve, qu’il réfléchit, qu’il se repose. Allongé nonchalamment sur le divan qui forme un fer à cheval accueillant dans la pièce ou bien assis, à sa manière aristocratique – les jambes croisées, le torse légèrement en avant, un coude posé en angle droit sur son genou et sa main caressant distraitement ses joues et son menton, selon qu’il écoute, réfléchit ou se tait. Quand il parle, ses deux mains prennent le relais et rythment sa conversation. « Sept fois par jour. Y penser sept fois par jour. Vie mort, compagnes inséparables… »

—————————————————–

Quatre virgules légères apparaissent parfois de chaque côté de ses yeux. Elles ponctuent ses sourires, accompagnent son rire, ses étonnements, sa compassion et mettent entre guillemets le flux rocailleux de sa parole. En cas de Joie profonde, ces virgules de charme s’approfondissent et composent un écrin à son regard d’onyx et de lumière.
En son for intérieur… il se souvient qu’elle lui a dit qu’en français, les mots Foi et Folie sont de la même famille. Pas facile de s’y retrouver dans cette langue…

Parfois, sans que rien, ni dans son attitude ni dans ses mots, ne le laisse présager, comme si son horloge interne lui indiquait l’Appel, il se lève promptement, attrape le tapis qui l’attend sagement sur le rebord du divan et le dépose, délicatement, dans la Direction. Son corps semble s’élancer vers le haut, jambes campées dans le sol, dos et nuque bien droits, les coudes relevés au niveau de la tête, les mains ouvertes, les doigts posés à l’arrière des oreilles, formant un réceptacle à sa méditation. Alors, il entre en prière. « Il n’y a que le rêve qui offre à l’homme la liberté de voler. Il faut apprendre à déployer ses ailes. Voir plus haut, voir plus loin… voir à l’intérieur des choses, des êtres, des évènements… mais attention… ne pas oublier d’apprendre à atterrir…»

Si loin, si près, par CHRIS

Il marche à grandes enjambées le long d’un canal dont il devine, dans l’ombre visqueuse, l’eau croupie et inhospitalière. Ses pas le guident vers un point de lumière qui chancelle à l’horizon de la nuit, comme une promesse de chaleur et d’un peu de répit. Au bout de la route lugubre, il reconnaît « l’arbre qui pousse dans les cimetières » – Il sait pas le nom de cet arbre-là. Faudra qu’il demande… Ses branches sont comme sculptées par le vent maritime et semblent lui indiquer de ses bras tortueux, la direction à prendre. La lumière est bien là, à quelques pas sur sa gauche. Elle scintille par la porte d’entrée de la petite maison. Il approche et aperçoit, au travers du carreau, une fillette, qui le fixe démesurément du regard, puis lui sourit.

Depuis, on lui a dit que l’arbre qui pousse dans les cimetières s’appelle le « cyprés » – si près si loin. Le français est vraiment une drôle de langue ! La nuit dernière, il s’est encore une fois retrouvé là-bas. Ca fait bientôt deux mois que ça dure. Toujours ce même rêve qui revient en boucle. La même marche de nuit le long de ce canal – à force, il connaît l’endroit par cœur : d’abord, c’est tout droit puis deux virages à angles aigus encore cent pas on arrive au carrefour avec l’arbre-cyprès – puis vingt pas vers la gauche et c’est la maison à la lumière. Le long de la route, du côté gauche, il a repéré des vignes, qui semblent lui indiquer les saisons, parfois statues de sel dressées sur leur piquets, parfois bouquets de feuilles échevelées par le vent. Une nuit particulièrement claire, juste de l’autre côté du canal, il a vu miroiter trois immenses étendues d’eaux dormantes, séparées de monticules de terre grisâtre. Pas un bruit, rien. De sa vie, il n’avait rien vu de pareil.

Il se lève d’un bond. Encore ce maudit rêve. Il allume une cigarette, se met à arpenter la chambre –allers retours, six pas entre la porte et la fenêtre, largeur trois pas et demi. Saloperie de « chambre cercueil », comme disent entre eux les pensionnaires du foyer de travailleurs où il a posé sa valise à son arrivée à Lyon, il y a déjà deux ans – que le temps passe vite en Occident ! Sa tête bourdonne. Si loin. Si près. Que cherche à lui dire ce rêve ? C’est où ? C’est qui ?

————————————————————————————

Si loin. Si près. Soudain, comme si un souffle diffus avait contré les courants spasmodiques de sa mémoire, la photo en noir et blanc de son père – celle qui trônait dans son cadre doré sur le mur du petit salon – s’interpose entre lui et le mur. Incroyable que depuis son arrivée en France, pas une seule fois, il n’ait pensé à tout cela.  Pas plus, faut bien l’avouer – Stafil’llah ! – qu’à son pauvre papa, ce père qui lui a tant manqué qu’un jour de forte tempête de crâne, il a décidé de l’enterrer – mort ou vif – au plus profond de sa mémoire pour enfin pouvoir vivre à son tour. Mais ce soir, par le miracle de cette enfant qui lui sourit de la fenêtre d’un rêve, tout lui revient d’un bloc. Hamdou’llah !

Tout lui semble maintenant d’une telle clarté.

———————————————————————————–

Comme la plupart des hommes de son bled, son père Abu Mouhammad était parti « travailler à la France », comme on disait là-bas. Les deux premières années, chaque début de mois, la lettre – et le mandat Hamdou’llah ! – arrivait et provoquait grande joie à la maison. C’est toujours à lui, l’aîné qui savait bien lire le françaoui, que sa mère – Imma miskina – confiait l’enveloppe voyageuse. Et qu’il fasse la lecture ! Il s’amusait à imiter la voix du père qui écrivait comme il parlait, dans son parler mélangé – nos françaoui nos arabia. Il adressait un salam à chacun, disait combien ils leur manquaient, qu’il faisait froid là-bas, que bientôt ils viendraient et que ce serait bien. Il écrivait les noms des endroits où son travail le menait. Son travail dans le « toutaligou » dont personne n’a jamais su ce que ça pouvait bien être comme travail. Il y avait d’autres mots inconnus au bataillon du vocabulaire du bled, des mots comme « regroupement familial » ou « appartement HLM » qu’ils se répétaient en famille comme autant de formules magiques.

Et puis, les lettres se sont espacées. L’impatience a envahi la maison. L’inquiétude était diffuse, poreuse. Le temps entre chaque lettre semblait multiplier les conflits et les chagrins. Il se revoit, fébrile – il a à peine dix ans, c’est comme si c’était hier… Ouvrir l’enveloppe. Déplier le papier à carreaux. Poser les yeux sur les mots écrits, scrupuleusement, en lettres bâton. Il s’entend lire, un à un, ces mots – ces simples mots qui allaient obscurcir son enfance et déchirer ses rêves en morceaux : « chers enfants, ma chère femme, je vous aime. Pardonnez-moi et priez pour moi. ». Sur le coin droit de l’enveloppe, juste en dessous du coq bleu-blanc-rouge du timbre de France, le cachet de la poste indiquait une date – « 9 avril 1974 » et un endroit – « La Brée-les-Bains – Ile d’Oléron – 17 ».

Après ça, il n’y a plus jamais eu de nouvelles. Ni vivant ni mort. « Disparu sans laisser de traces», comme a dit le monsieur du consulat à sa mère.

Tout est évident maintenant. Demain matin, inch’Allah, il part là où son père et son mektoub l’appellent, vers la côte atlantique. Il prendra un train jusqu’à La Rochelle, puis un car jusqu’à La Brée, île d’Oléron – al jazair olérun. Ça fait si longtemps qu’il ne s’est senti autant en vie, les pieds dans son destin.

……………………………………………………….

Ah ça si j’m’en souviens ! Y a des choses dans la vie, voyez-vous, on peut pas les oublier. Je m’en souviens même comme si c’était hier. C’était en 1974. Cette année-là, nous autres, elle nous a marqué. C’est l’année où à la commune, ils ont décidé de nous mettre le tout-à-l’égout dans le village. Les travaux ont duré tout l’hiver. Des mois avec les routes défoncées, des tranchées, des pelleteuses, des tuyaux… et de la boue partout, même dans les maisons ! Moi qui partais travailler tous les jours en vélo, vous pensez ! Quand les travaux sont arrivés jusqu’à chez nous, y avait déjà plusieurs mois que ça avait commencé – faut dire qu’on est à l’écart de tout, et à l’époque c’était pire… Pour creuser la tranchée le long de la route qui passe là, vous voyez, juste devant la maison, ils avaient mis un gars tout seul. Pauv’ bougre ! En revenant du travail le midi, je le voyais, au bord de la route, manger tout seul sa gamelle. Un jour, il s’est mis à pleuvoir. Je l’ai appelé et je lui ai proposé de manger chez nous, plutôt que de rester là sous la pluie. Pour tout dire, il avait fallu négocier avec l’autre – quand je dis l’autre, j’vous parle de mon mari, maintenant j’ suis veuve mais dans ce temps-là, il était pas facile facile – il aimait pas les ‘noraf‘ comme il disait – faut dire que son frère était parti à la guerre d’Algérie à 20 ans et y était resté… ça laisse des traces ces choses-là. Mais bon… – on a pris l’habitude qu’il mange à la maison les jours de la semaine. Deux ou trois dimanches, on l’a même invité à venir manger le gâteau chez nous dans l’après-midi plutôt que de rester seul dans la cabane de chantier où ils les faisaient dormir. Avec un froid pareil, y a pas idée ! Qu’est-ce qu’il était gentil cet homme-là, même si on comprenait pas toujours tout ce qu’il disait. Quand il était là, on était content – l’autre avait même fini par dire que « lui, o vat pour un noraf , olé un bon gars » – il parlait patois mon mari, un oléronais pure souche, comme on dit ici. On aimait bien quand il nous racontait des histoires de son pays du Maroc. Il se passe pas grand-chose par ici, ça nous changeait ! Il nous parlait souvent de sa famille, il disait qu’ils allaient bientôt venir le rejoindre en France. Et ma fille, si vous l’aviez vue ! La petite l’adorait. Elle répétait à tout le monde qu’elle voulait s’ marier avec lui quand elle serait grande. Une adoration !

——————————————————————————————————

C’est elle qui l’a vu la première ce matin-là. Elle était partie prendre le car pour l’école – l’arrêt était juste là-bas – vous voyez au niveau du carrefour. Avant, y avait un grand cyprès – vous savez, c’est l’arbre qui pousse dans les cimetières, comme on dit ici. Ils l’ont coupé depuis. Après ce qui s’est passé, c’est sûr que c’était mieux… La petite a d’abord cru qu’il était en train de grimper à l’arbre et qu’il y arrivait pas. Elle l’a appelée à tue-tête pis elle est arrivée en courant à la maison. Elle criait pour qu’on amène une échelle. C’était trop tard de toutes façons. C’est moi qui ai appelé les gendarmes. Après, ils ont posé plein de questions. Pensez ! Personne connaissait son vrai nom, ils avaient rien trouvé sur lui ni dans la cabane de chantier. Si j’ai bien compris, ils payaient ces pauvres bougres comme ça, de la main à la main. Ça m’a écœurée ! Faire travailler les gens par tous les temps et les payer comme autrefois, quand y avait pas la sécu ni la retraite. Nous on savait juste qu’il s’appelait Mohamed. « Ma pauvre dame, y’en a tellement des Mohamed sur les chantiers ! », qu’ils ont trouvé le moyen de me dire. Y avait aussi eu un article dans le Sud-Ouest. Une sorte d’appel à témoins comme on dirait maintenant. Je l’ai gardé quelque part, je vous le chercherai si vous voulez. Ça a rien dû donner… En tous cas, tout ce que je peux vous dire, c’est qu’ils ont pas cherché longtemps à comprendre. On a jamais su le fin mot de l’histoire mais je vous jure qu’on a souvent pensé à lui et à sa femme et ses enfants, les pauvres, qu’étaient sûrement restés là-bas sans nouvelles. Que vouliez-vous qu’on fasse nous autres ? En ce temps-là, y avait pas les moyens de maintenant. »

 

Monologues, par CHRIS

« Plus le centre est perdu, plus haut le barrissement des monstres » – Patrick GUYON

1 – La fille derrière la vitre – pensées en tentant de s’endormir (2014)

vide faire le vide vide faire le vide – le point focal est au centre de soi l’ego est une apparence qui cache l’être profond chaque parcelle d’ego est à sentir enlever un à un ces habits d’illusion devenir soi-même aucune arête ne peut interrompre la montée vers la lumière je pense donc je suis mais qui pense en moi je tomberai pas dans le panneau des contrôleurs de cerveau – vide faire le vide vide faire le vide le point focal est ici maintenant oublier hier ne pas se projeter à tout à l’heure vivre comme l’oiseau sur la branche qui observe le ciel avant de s’envoler rien d’autre ne compte ici maintenant fais comme l’oiseau ça vit d’air pur et d’eau fraiche l’oiseau – ça y est je vais avoir cet air dans la tête – vide faire le vide vide faire le vide – se rassembler devenir sculpture à l’équilibre parfait ça recommence que faire de ces débris de souvenirs je ne serai jamais cet être à l’équilibre harmonieux aux lignes directrices claires je viens des failles et du combat des femmes pour se libérer des carcans millénaires vivante – vide faire le vide vide faire le vide – le chemin est court entre soi et soi ne pas se perdre le plus simple comme disait maman c’est de s’accepter comme on est de prendre les choses comme elles viennent qu’est-ce qu’elle avait raison – vide faire le vide vide faire le vide – quoi d’autre sinon s’absenter simplement frisson mental solitude flamboyante ouverture des espaces sidéraux ça recommence il me manque tellement
2 – Abu Mohamad , pensées en marchant le long du canal de Donzère Mondragon (1974)
« Marcher, c’est bon pour la santé » qu’il dit tout le temps ce fils de chien marcher moi ça me dérange pas j’ai toujours marché quand j’étais petit déjà fallait marcher plusieurs kilomètres fil’oued jusqu’à l’école une fois dépassé le champs de luzerne et la palmeraie on arrivait au « pont des écoliers » comme l’appelaient les vieux au village « c’est la main de Dieu qui l’a fabriqué pour que les enfants d’Aït Oujana arrivent à l’heure à l’école » en fait c’étaient trois pierres plates simples et belles comme emboitées les unes dans les autres l’eau ne les recouvrait jamais complètement sauf pendant les pluies là fallait marcher une demi-heure de plus pour pouvoir traverser sur le grand pont les pluies les crues les inondations décidément ça me poursuit bizarre là-bas c’est un peu comme ici – mektoub – sauf qu’ici y a le froid et le froid ça oui ça me dérange ces fumiers ils se sont bien gardés d’en parler du froid pendant la réunion du recrutement j’étais bien où j’étais moi j’avais rien demandé ça faisait pas loin d’un an que je travaillais dans le sud sur le chantier des puits de pétrole de la Totale on était plusieurs de mon bled et puis y avait mon cousin Ali mon ami mon frère il me manque tellement hélas lui il a pas eu le tampon rouge oilou makench l’eldorado quand je pense à tout ce qu’on a fait ensemble les larmes montent dans mon cœur si ça se trouve je le reverrai jamais ou alors après la mort mektoub ils nous ont parlé des grands chantiers qui fleurissaient partout en France ils ont dit qu’on pourrait être fiers d’avoir construit les autoroutes les chemins de fer les centrales de France ils ont dit « on a besoin d’hommes comme vous taillés pour les grands chantiers et avec votre expérience vous allez avoir des bonnes places des salaires de nabab » bandes de menteurs moi ma spécialité c’est le puisage je connais tout l’endroit l’axe la direction les forces mécaniques qu’il faut pour aller chercher ce qu’il y a sous la terre eau ou pétrole kifkif c’est les anciens du quartier qui transmettent le don à leurs préférés Dieu nous a donné l’instinct de la géométrie de l’eau c’est comme intégré dans nos êtres « la France saura vous être reconnaissante si vous voulez vous pourrez demander la nationalité au bout de 5 ans de service sur les chantiers volontaires » ah ça ils sont pourtant venus nombreux pour nous sélectionner pas loin d’une quinzaine y avaient ceux qui avaient des cravates les ingénieurs – comme l’homme qui vit sur le bateau là si il croit que je le vois pas tous les matins qui me regarde au travers de son œil de verre dommage il m’a jamais proposé un café il sent pourtant bon son qawa j’ai l’impression de l’avoir déjà vu quelque part ce français là si ça se trouve il était avec eux – après il y a eu la visite médicale ils ont dit que j’étais « apte » hamdoullah j’ai eu le coup de tampon rouge sur l’épaule après on s’est retrouvé à faire la queue devant le bureau d’enregistrement qu’ils avaient installé dans la cour pour « délivrer les papiers didentités » ils voulaient nos extraits de naissance nous on a jamais eu besoin de papiers pour travailler pourquoi ils compliquent tout les françaoui « on va s’arranger ceux qui savent pas le jour où ils sont nés on met 1er janvier quoi lui il sait pas l’année non plus mais ils sont dingues ces gens là hein Marcel » rigole mon gros rigole – patience reste en moi –sur ma carte ils ont marqué « 1er janvier 44 » Imili me l’a lu l’autre jour c’est ça qu’il y a écrit « né le 1er janvier 1944 à Tinghir, Royaume du Maroc » ils nous ont pris en photo juré c’est la première et la dernière photo de ma vie c’est pas bon ça c’est haram ensuite on a dû aussi laisser les empreintes de nos doigts sur un carton il restait plus qu’à signer en bas de la feuille « ceux qui écrivent pas le français faites une croix ce sera toujours mieux que votre charabia » c’était le début de la patience sabr neuf mois déjà que j’ai débarqué au port de Sète c’était au début du mois 11 c’est comme si c’était hier un gros gars tout rouge est venu nous chercher dans sa camionnette pigeot il nous a dit de l’appeler chef « De la main d’œuvre qualifiée Ils en ont à la pelle ce qui leur manque ici c’est des manœuvres alors moi je leur fournis des manœuvres vous comprenez les gars famchi ? Vous plaignez pas hein vous serez mieux payés ici comme manœuvre que comme chef de chantier au bled logés un équipement neuf –chaussures de sécurité casque bleus de travail tout ce qui faut par contre débrouillez-vous avec les chefs d’équipe de là-bas moi sur le chantier j’ai rien à voir avec eux je vous enverrai votre salaire tous les mois surtout oubliez pas d’ouvrir un contenbanque vous avez compris famchi ? » chez nous tu travailles on te donne ton argent tes billets et tes pièces et basta en attendant ce salopard m’a toujours pas payé ce qu’il doit « je garde ton argent avec tous les voleurs c’est mieux je t’ai déjà dit bougre d’âne il faut que t’ouvres ton contenbanque pour que je te verse ton argent dessus » j’y comprends rien en tous cas il a intérêt de me donner mon fiouze ce mois sinon – patience patience reviens à moi sabr – demain je demanderai à Imili comment il faut faire ça va aller hamdoullah tout va s’arranger inch allah

************************************************************************************

La rame, par CLAUDINE

Ce samedi, comme tous les samedis, c’est l’effervescence au 46.

Jean fait des allers retours entre le sixième étage, le cinquième et la rue.

Il transporte des outils, des matériaux, une valise, un sac, un autre,

un petit ,un gros, un moyen,des victuailles… Il ponctue ses efforts d’injures!

Surtout ne pas rester dans ses pattes, faire semblant de s’activer,se dépêcher,surtout ne pas rêver… Ce n’est pas le moment crie t-il !

Raymonde, Jean Pierre et moi montons dans la 203 grise.Nous sommes serrés comme des sardines à l’arrière, coincés entre tous les sacs,un sacré barda…

Le voyage est programmé selon un rituel immuable:l’itinéraire toujours le même.Commence alors pour moi, un souci que je redoute toute la semaine : le mal de cœur. Le ventre se serre, la gorge se coince, se rétrécit, aujourd’hui il y a en plus l’odeur des survêtements neufs eh oui , les premiers… Mais pour l’instant tout va bien ! La 203 file dans la rue des fossés St Bernard, elle suit maintenant la Seine, dépasse Notre-Dame, les quais défilent les uns après les autres.

Ça klaxonne,ça s’injurie, ça s’apostrophe, le Parisien se contient peu !

Nous traversons la Seine à St Cloud pour nous engouffrer dans le tunnel.

Derniers immeubles, puis le trou noir,les vitres remontent rapidement pour éviter l’odeur lourde, acre qui s’échappe des pots d’échappement. Quelques lampes à la lumière blafarde accompagnent les 6 minutes de traversée interminable…

Soudain, c’est l’explosion de lumière ! Le paysage est devenu bucolique, vert.

Par les fenêtres grandes ouvertes, une bonne odeur d’herbe coupée entre par vagues successives dans la voiture. Maintenant c’est la campagne .

Jean accélère,nous sommes sur la route à 40 sous, appelée ainsi en souvenir du salaire journalier des terrassiers qui l’ont construite. Pour mon frère et moi ce parcours sent bon les escapades pleine de découvertes de fin de semaine.

Les habitations se raréfient jusqu’à Orgeval. Ensuite, place à une petite départementale jusqu’à Aubergenville. Le paysage est maintenant vallonné avec des bosquets d’arbres ,des grands champs de céréales, de pommes de terre  mais pas d’animaux en vue. Sur la banquette arrière la situation dégénère, nous chahutons, nous nous couchons l’un sur l’autre à chaque virage.

L’excitation est à son comble quand la 203 s’engage sur la dernière petite route.

Côté passager, Raymonde se laisse caresser par le soleil. Nous apercevons sur la gauche la ferme de Charlotte et Daniel et les premières vaches. Je me concentre pour ne pas rater l’exceptionnel dos d’âne appelé aussi cassis, nous sautons en chœur avec Jean Pierre en hurlant « toccata à la guitare à Manuel ollé ! »

Sur le panneau à l’entrée du hameau on peut lire « VAUX LES HUGUENOTS » .

Nous nous arrêtons devant le portail vert. A gauche, dans la ferme de Marie et Prosper, Mauricette la petite copine nous guette c’est la fête, ses copains  arrivent ! Bienvenue à la RAME . Ce n’est pas une maison normale, c’est un wagon de métro, tout vitré, arrivé de Paris en 1951 grâce à la folie de Jean. Il est posé sur un socle de pierres de meulière et de béton. Il trône fièrement ici à jamais stationné en bout de ligne! Quand l’éolienne sur le toit se met à tourner dans un bruit assourdissant, le wagon tremble et nous sommes prêts pour un départ imminent.

Ici c’est le domaine du rêve et de la liberté.

Il faudra tout de même désherber les fraisiers de Raymonde, mais après, place aux jeux près du lavoir interdit, la cabane en haut du terrain, les parties de vélo, la cueillette des capucines pour la salade, la lampe à pétrole à allumer sans mettre les doigts sur le manchon, la grande pendule à remonter, la brique chaude enveloppée dans du papier journal à glisser au fond du lit, la radio à écouter en douce sur le poste à galène avec ses horribles écouteurs… La nuit venue serrés l’un contre l’autre comme deux poulbots il me raconte des blagues crétines et il me fait peur avec des ombres derrières les vitres, fantômes terrifiants. Nous nous endormons épuisés !

Le dimanche soir, au retour sur la même route, ivres de bon air nous sommes heureux. Ma mémoire s’effiloche mais l’odeur des brassées de lilas et d’œillets embaument encore ces souvenirs.

Clémence, par CLAUDINE

Très mince, elle est toujours vêtue de noir jusqu’à l’extrémité des mains et des pieds. Il faut s’approcher de sa silhouette féline pour remarquer le raffinement porté dans l’empilement des couches successives des tissus moirés, des dentelles, des volants, des rubans, des boutons, des nœuds se chevauchent de manière savamment  étudiée.

Chez elle le détail devient roi.

En son for intérieur, la salamandre noire et jaune s’est glissée dans la pénombre de la pièce. Blottie sous la robe, la tête lui tourne, s’évade, happée par ce parfum enivrant. La salamandre est ivre… Chancelante elle esquisse un pas, hésite son corps ondule avec nonchalance, elle prend de l’assurance, elle file.

La nuit est tombée, dans la rue étroite Clémence enfile ses mitaines noires, lentement avec précision, application. A chaque sortie nocturne c’est le premier cérémonial. Avec agilité elle grimpe sur le toit du numéro 25. Elle se faufile de maisons en maisons pour une mission obscure… Elle enchaîne chaque mouvement de son corps avec une grâce féline.

Que fait-elle ainsi toutes les nuits de pleine lune ? La boulangère la trouve étrange, le Jean Paul inquiétante, le petit plombier lui, la trouve bien à son goût cette belle jeune femme…

– Franchement elle a le don de m’agacer cette prétentieuse de boulangère, c’est une vraie commère avec tous les clients ! Elle n’est aimable avec moi que pour essayer de savoir quelque chose de ma vie, mais les brioches de son mari sont si délicieuses que je continuerai d’entrer dans la boulangerie, mais elle je ne la regarderai plus. Quel bonheur l’odeur des brioches dans la rue la nuit, cela me fait saliver d’envie…

– et lui le gros Jean Paul,ce trouillard je lui flanquerai bien la frousse un de ces soirs histoire de rigoler un brin !

– moi celui qui m’émeut c’est le petit plombier, un peu bêta mais si gentil, allez demain je lui dis bonjour !

Lui, par CLAUDINE

Ce qui attire chez lui comme un aimant, c’est son regard bleu profond, tendre, insistant, tenace. Il vous transperce, vous met à nu, vous emprisonne dans un cocon invisible il le tisse, cisèle chaque jour un peu plus. Surtout ne pas lever la tête, ne pas croiser son regard.

En son for intérieur . Entourée d’une vague de soie bleue, elle s’approche de la fenêtre, sa main glisse le long de sa cuisse voluptueusement sur l’étoffe. Elle ramène une extrémité sur son épaule et seulement lui fait signe de la main.

Il est assis sur la chaise même plutôt tassé, avachi, tête basculée en arrière, il la regarde intensément un regard transparent, triste, suppliant, elle ne lève pas la tête, elle sent le poids de ce regard surtout ne pas croiser ses yeux, rester libre…

– tous les jours je m’assois ici sur la même chaise, elle prend ma commande mais elle détourne les yeux aussitôt mais que craint-elle ? Elle me plaît c’est vrai, mais  je ne fais pas un geste, je ne lui dis pas un mot. Elle me plaît c’est tout, je ne sais même pas comment l’aborder avec la froideur qu’elle dégage.

– je suis un solitaire un taiseux comme on dit mais, j’aime l’ambiance du bar, cette vie qui grouille, c’est une espèce de famille avec ses clients qui se croisent tous les jours s’interpellent s’embrassent sans vraiment se connaître . Oui le bar me plaît, oui cette fille me plaît, elle fait tout avec grâce même le nettoyage d’une table devient avec elle une chorégraphie ! j’ai juste envie de la regarder et de m’abandonner à toutes mes pensées. Quand elle m’apporte ma bière je lui parle…

Solène, par CLAUDINE

Elle glisse avec souplesse sur ses rollers, un soleil cette fille ! Elle pousse la porte de la boutique, tous les yeux se tournent. Oublié le corps, avalé, amputé,une tête sans corps ! Un chèche lumineux entoure sept fois son cou. Aux oreilles, deux poissons assortis au chèche nagent dans le vide à chaque mouvement de tête.

En son for intérieur. Le cormoran a frôlé la mer de son aile, effleuré l’eau avec délicatesse,il s’est redressé, a plongé dans son bec le poisson a l’œil rond a eu un regard triste. Le cormoran  n’a pas vu son œil suppliant, d’un coup sec de la  tête il a avalé le poisson tout rond.

Chez Mireille ce n’est pas une boutique comme les autres, ici on ne paie pas avec de l’argent ! On troque, on fabrique, on boit, on mange, on lit gracieusement, chacun participe. Depuis des années cette boutique se transforme au fil des rencontres. Slovène fait partie de l’équipe d’animation et aujourd’hui elle essaie des rollers pour accompagner les ados. Le vent l’a poussée à s’entortiller dans ce grand foulard tunisien, il fait frais.

– J’adore ce chèche, il fait baigner mes boucles d’oreilles dans un bain ensoleillé c’est super. Je vais faire un malheur en entrant chez Mireille. j’adore les boucles fantaisie, au fait je suis du signe du poisson alors j’en crée de toutes sortes avec des jambes, des chaussures, des lunettes, des chapeaux ; des tristes, des sérieux, des tragiques, des rigolos. Alors quand ils veulent voguer sans moi, je les expose chez Mireille. C’est chouette c’est moi la poissonnière !

 

CLEMENCE, par CLAUDINE

15h30, gare Saint Lazare, Clémence a longtemps hésité à répondre à l’invitation, pour elle c’est un retour sur le passé en a t-elle vraiment envie ?

La curiosité l’a emportée et la voilà dans cette grande gare pleine de courants d’air ! Elle traîne une petite valise noire, décidément il ne fait pas chaud, elle remonte son foulard en polaire noire jusque sous le nez. Elle s’approche du tableau d’affichage,départ 16h15, quarante cinq minutes à tuer, à attendre, à lire non elle n’en a pas envie, elle préfère regarder autour d’elle…

Des voyageurs courent, oublient de composter, reviennent sur leurs pas, repartent, elle vient de réaliser cela, en voyant deux fois de suite repasser le petit marin avec son pompon rouge ! Il ne passe pas inaperçu,on dirait un adolescent, soupire-t-elle. Elle baisse la tête et se recentre sur elle même, comment va t-elle supporter ces retrouvailles ? Cinq ans qu’elle n’a pas revu son père, ils se sont brouillés stupidement, heureusement elle va retrouver ses amis d’enfance. Ce matin devant la glace, elle a sorti toutes sortes de tenues, elles les a toutes essayées !

Ne pas fâcher son père… Elle choisit un pantalon noir bouffant, une superposition de petits pulls noirs, courts, elle oublie aujourd’hui son incontournable jupe longue.  Une fois n’est pas coutume elle décide d’une touche de couleur violente rouge, il aime le rouge elle le sait. Et puis elle a adoré Le rouge et le noir de Stendhal, c’est un clin d’œil, peut être le percevra t-il ? Elle est là sur son banc, calme, décidée. A 16h le train est à quai, elle se lève le train d’à côté roule déjà doucement, avec le reflet de la vitre elle aperçoit le pompon rouge. A 16h15 précises, claquement de portes, une voix inaudible annonce le départ et la gare terminus Solène lève les yeux au ciel, décidément la SNCF ne s’arrange pas !

La banlieue grise apparaît mais il y a un changement incroyable, les murs et les bâtiments s’éveillent à la couleur grâce au délire d’artistes de rues, des fresques superbes donnent vie à la grisaille ambiante, elle  prendrait bien une photo mais le train file, Asnières, Bois Colombes, Flins. Le paysage et les gares défilent sans un arrêt. Elle imagine la Seine qui serpente entre ses berges boisées, les péniches. Elle n’est pas loin la Seine mais elle ne la voit pas. Elle connaît par cœur son parcours. Bien des choses ont changé dans cette campagne et dans sa vie aussi, mais les souvenirs d’enfance sont forts et heureux, seule dans le compartiment, elle s’abandonne, sourit.

Elle descend à Aubergenville-Elisabethville, son père est là sur le quai il l’attend, ils se serrent dans les bras sans un mot.

LUI, par CLAUDINE

Il a quitté son cinquième arrondissement de bonne heure. Un petit plaisir le tenaille : traverser le jardin des plantes… A cette heure matinale les promeneurs et les enfants sont peu nombreux. Il marche avec nonchalance il n’est jamais pressé, il prend son temps c’est un contemplatif. Il pourrait rester devant le grand chêne une journée entière. Il a décidé à l’age de 35 ans de prendre le temps, le temps de lire, le temps de contempler, de rêver, d’admirer.

(suite )

Le temps de ne rien faire ! Ce qui agace beaucoup les autres autour de lui, ils le trouvent lymphatique, ils n’ont rien compris il est juste bipolaire.

Il arpente les allées, le phoque a disparu du bassin, des poissons chinois rouges et blancs y nagent tranquillement. C’est bien dommage il aimait assister au repas du phoque à 17 h pile, c’était l’attraction du jardin, le public était fidèle au rendez vous, les voisins, les enfants venaient assister à cet événement quotidien.

Ce qu’il aime le plus dans le jardin lui, c’est le mélange des parfums de tous les végétaux, le matin ces odeurs sont exacerbées. Il respire profondément, un petit détour à côté de la grande serre pour voir les plantes du désert, forcément il aime le désert ! Un groupe d’adeptes du tai chi semble danser dans des mouvements harmonieux cela n’existait pas il y a quelques années pense t-il.

Il regarde sa montre il a rendez-vous avec Solène donc il faut qu’il accélère le rythme. Ils doivent se retrouver devant l’entrée côté gare d’Austerlitz, 6ans qu’il ne l’a pas vue ,elle doit porter un signe reconnaissable un foulard jaune.

Il a fallu l’invitation au baptême de la Rame pour qu’ils reprennent contact. Solène il l’aimait bien, elle est là au bout de l’allée il la reconnaît tout de suite.

SOLENE n’habite plus Paris depuis longtemps. Pour éviter les embouteillages, elle est partie au lever du jour avec sa Clio rouge. Elle lui a téléphoné et ils ont décidé de partir ensemble pour VAUX LES HUGUENOT. Se retrouver avant au calme le temps du voyage pour se raconter. Elle aussi l’a reconnu aussitôt. Malgré quelques sillons au coin des yeux, les cheveux plus rares, il a conservé la même allure nonchalante avec les épaules légèrement relevées, son charme d’éternel adolescent, elle est heureuse de le retrouver.

Solène,une petite trentaine s’adapte avec gaîté à toutes les situations.

Célibataire, elle ne s’encombre pas de contraintes. Elle vit au jour le jour, avance dans la vie comme sur ses rollers. Elle glisse sur les petits bonheurs, elle se suffit de peu. Elle attire les amis, ils sont nombreux, des jeunes, des plus âgés et des très vieux ! Sa bonne humeur est un peu sa carte de visite. Elle contamine tous ceux qui l’approchent. Souvent habillée en jean, sa grande coquetterie sont les foulards et les boucles d’oreilles. Elle en possède une vraie panoplie multicolore !

Des foulards de toutes matières, coton, voile, laine, soie… Elle parsème des boucles d’oreilles dans tous les coins de sa maison, dans tous les sacs, des petites, des grandes, des pendentifs, des excentriques, des fruits, des fleurs, des animaux et bien sûr des poissons. Tous ses amis jouent le jeu lui en offrent au retour de voyage et la collection ne cesse de s’agrandir.

Gare d’Austerlitz, les voilà installés tous les deux dans la Clio. Ils continuent le quai Saint Bernard, prennent le premier pont pour rejoindre la rue de Rivoli.

Circulation fluide, malgré quelques feux rouges.Cinquante kilomètres pour combler 6ans de vie.Solène conduit doucement se raconte, questionnelui répond, pose des silences, sourit, la regarde en coin. Un sourire rêveur ourle sa lèvre supérieure, son regard bleu s’anime, cela lui va bien ses petites rides accrochées aux coins des yeux pense t-elle.

4, par CLAUDINE

Depuis 1951 « la rame » s’est doucement enracinée à la terre années après années en bout de ligne « Vaux les Huguenots » !

Oublié le métro parisien, la foule, la sonnerie stridente du départ, la rame n’a pas connu le bruit interrompu du métropolitain pendant tout le mois de mai 1968, les stations sont fermées, plus de métro, grève générale… Avant que l’écran reste noir et muet pour cause de grève, le téléviseur dans la vitrine du photographe rue Monge passe en boucle une actualité incroyable.

Le cinquième arrondissement son quartier à lui est dépavé dans de nombreux endroits.

Solène encore une adolescente suit les événements chez sa voisine de palier, les téléviseurs ne sont pas encore dans tous les foyers…

Lui, Gabriel a participé aux premiers échauffourées rue gay Lussac, la première nuit il a même été très actif il peut dire j’y étais.

Ce soir-là, il y a une ambiance survoltée entre les étudiants et quelques travailleurs, la première barricade est montée à toute vitesse avec n’importe quoi, quelques vieux bureaux « empruntés » dans l’entreprise voisine, les planches de coffrage du chantier en face, des poubelles… Il s’éclate Gabriel avec Clémence, ils se sont rencontrés  dans le feu de l’action étudiante. Elle est en fac à Nanterre la révolte étudiante a d’ailleurs commencé là, mais  Clémence souhaite entrer aux beaux arts l’année suivante.

Lui est en pause d’études de mathématiques pour un an, il ne sait plus trop ou il en est. En attendant il a trouvé un petit job dans une boite de pub. Les bandanas rouges mouillés servent à protéger les yeux car en face l’essaim noir des C.R.S. bombardent des grenades lacrymogènes pour déloger les manifestants.

Chacun défend son bout de rue. Les pavés passent de mains en mains.

Raymonde l’oreille collée au poste essaie de suivre les événements. Elle entend au loin le bruit des explosions en continu… Elle s’inquiète car Jean Pierre est bien entendu parti faire la guerre  comme elle dit !

Au petit matin, quand Gabriel rentre chez lui l’euphorie est retombée. Il trouve que la violence s’est vraiment déchaînée  quand les premières voitures ont brûlé…

Il n’est pas d’accord avec cette dernière action, les voitures ont été traînées retournées, incendiées. Il s’imagine Jean au cinquième étage guettant sa voiture place Jussieu, il a un fusil,  cadeau de départ à la retraite… C’est un nerveux, tout est possible et des Jeans dans le quartier il y en a sûrement d’autres… Ce déchaînement de violence l’a perturbé. Ses yeux bleus sont encore très rouges. L’odeur des gaz lacrymogènes a envahi tout le quartier, les gorges sont irritées, les yeux pleurent… Lui le fils de militants communistes convaincus et engagés n’est pas attiré par cette vie  collective, ce partage de tout. Il caresse même l’idée sécrète d’un certain  individualisme, mais il ne l’exprime pas tout haut… Aux Etats-Unis la série noire continue Bob Kennedy vient d’être assassiné.

Pendant ce temps Vaux les Huguenots vit les heures au ralenti, rythmées par les nouvelles qui tombent. De Gaulle pense que le gouvernement a la situation en main mais il ne mesure pas l’ampleur de ce qu’il appelle la chienlit ! Le quartier latin est en effervescence permanente. Les travailleurs  s’associent aux étudiants pour la grosse manifestation du 13 mai. Clémence participe, manifeste, elle est dans la rue mais elle n’aime pas non plus ces mouvements de foule, ils lui font peur. Elle se régale plus, dans le collectif pour la fabrication des décorations, pancartes, banderoles et slogans qui fleurissent un peu partout sur les murs.

Elle les  relève sur son petit calepin  rouge, ensuite elle les écrit sur des grands panneaux qui serviront pour les défilés, ou à la Sorbonne occupée. Dans cette tache elle s ‘épanouit complètement ! Quelques phrases resteront imprimées dans sa mémoire.

« Soyez réalistes demandez l’impossible » « Sous les pavés la plage » « Jouissez sans entraves » « Élections pièges à cons » « Il est interdit d’interdire ». Quand elle vient livrer son travail, elle aime écouter tous les orateurs déjà très politisés les deux Alain Gesmar ,krivine et bien sur Daniel Cohn Bendit dit Dany le Rouge à cause de sa chevelure rousse flamboyante !

Gabriel, lui a pris du retrait, il écoute les appels, lit beaucoup, observe, écoute les uns et les autres mais ne prend jamais la parole…

Pendant les grèves de transports, il a découvert qu’il pouvait se rendre à pied au travail, il s’est régalé et depuis il continue. Il descend sur le bord de la Seine au pont de la tournelle sous l’œil de la statue de sainte Geneviève, il longe les quais et traverse au pont du Palais Royal, la Comédie française imposante lui fait face.

Il travaille au 36 rue de Richelieu à côté de la bibliothèque nationale.

C’est un endroit vieillot, poussiéreux , mais il renferme de vrais trésors, des livres anciens, pièces uniques avec des dessins, enluminures, aquarelles, gravures originales. Quand madame Le Trouher enfile ses gants blancs pour les manipuler, le moment magique de la consultation  arrive… Il a déjà assisté une fois à  ce cérémonial pour des ouvrages illustrés par Jacques Callot, journée inoubliable pour lui. C’est aussi à la bibliothèque qu’il a découvert une autre facette de Pablo Picasso avec ses gravures et il a été très impressionné par le repas frugal…

Cette période troublée de mai et juin 1968 faute de transports en commun a permis à Gabriel de découvrir à pied un PARIS insolite.Il fait beau, les jambes des filles se dévoilent ce qui ne le laisse pas indifférent ! Cela sent bon les vacances qui approchent ici l’odeur des lacrymogènes n’est pas arrivée… Gabriel ne fait partie d’aucun mouvement il veut garder la liberté de ne pas s’engager, peut-être est ce seulement la paresse ou l’ennui qu’il éprouve à aborder les conflits. En fait c’est son caractère profond. Ce matin il a lu un graffiti peint sur un mur : « La beauté est dans la rue » tiens c’est-il dit voilà une phrase qui résume cette révolte spontanée, culturelle, sociale, politique, contre la société capitaliste.

Il n’a pas revu Clémence depuis la grande manif, encore la paresse ? Il fait confiance au temps. Alors que la faculté de Nanterre commence à s’agiter déjà en mars, en avril Martin Luther King est assassiné. Cette tragédie prend une ampleur mondiale. Clémence très engagée pour la cause noire est bouleversée. La guerre du Biafra déclenche une famine violente, les journaux affichent avec impudeur des photos d’enfants squelettiques aux ventres énormes. Mais plus que leurs corps ce sont leurs regards perdus qui émeuvent Clémence. Dans l’été elle s’engage dans une association humanitaire pour 10 mois sur le continent africain. Les nouvelles de France lui arrivent par bribes  entrecoupées du bruit des fusillades… Elle apprend le projet de référendum du général De Gaulle, le désaveu de sa politique par les étudiants et les travailleurs, pour Clémence la politique française est loin, à présent son seul but est  de faire germer des graines et de rallumer des étincelles dans les yeux des petits africains.

L’été 68 arrive avec son cortège de petits boulots. Il désengage une certaine jeunesse un peu plus sage ou désargentée… C’est le doux temps des colonies de vacances ou des diverses prestations dans les stations balnéaires.

La Rame un peu endormie s’apprête à passer l’été 1968.

Depuis quelques mois, le sophora a vraiment grandi, il donne maintenant de l’ombre, cet arbre est de la famille des acacias. Les capucines tissent un maillage compliqué et coloré autour du grillage qui entoure le nouveau trésor : une pompe à main .Jean a fait venir  un sourcier avec sa baguette de coudrier, elle a oscillé à 2m du sophora, nous avons creusé, trouvé l’eau et installé la pompe. Elle est pimpante dans son costume de peinture grise, sûrement un reste de fin de pots de chantiers de la R.A.T.P. !

Le strapontin du chef de train trône  maintenant en bout de table, sous la véranda faite de toutes pièces par Jean. Le siège en bois clair est bien entendu réservé au fessier du chef de famille ! Il préside le repas et aussitôt qu’il a le dos tourné nous l’empruntons ! Jean rassuré par l’essoufflement estival du mouvement soixante huitard a accepté de quitter le quartier avec sa voiture.

Aujourd’hui, il peaufine l’éolienne construite dans l’hiver et nous l’installons sur le toit du wagon. Étonnant, elle est peinte en gris ! L’énergie durable n’est pas encore à la mode mais Jean est en avance sur son temps. C’est un visionnaire et un bricoleur infatigable. Ses petites inventions lui ont valu de participer au concours Lépine.

Vaux les Huguenots vit au rythme des maisons qui s’ouvrent, se ferment, de joyeuses bandes de galopins  font des parties endiablées de vélos, de thèques, de balles aux prisonniers, de jokari. La  vie est tranquille, loin de l’excitation parisienne, ici on ne sent jamais une France qui bouge!

La météo commande les journées, la moisson, les cueillettes, l’arrosage des jardins, pas de télévision dans les maisons…

5, par CLAUDINE

Solène a 32 ans, une vie trépidante Elle se partage entre création , musique, amis.

Une vague déferlante la submerge avec une urgence : casser le fil, ne pas le rompre, l’enlacer autour d’elle, le glisser autour de la cheville, mais vite, vite changer de direction…

Tout explose, vole en éclat, se désintègre. Les poissons qui nagent dans le vide aux oreilles s’agitent, ils ont le tournis, ne comprennent plus, s’interrogent,que se passe t-il ?

A gauche un poisson jaune orangé. A droite un bleu turquoise Tiens ce sont des couleurs complémentaires…

Elle a 3ans, les yeux fixés au sol

la tête baissée

le visage renfrogné

la mine boudeuse

L’ange devient démon

Elle dit non avec la tête

Elle ferme la main pour ne pas ramasser

le jeu qu’elle a éparpillé

elle fait non avec la tête

Elle a 20 ans, elle nage sous l’eau.

Ses yeux agrandis par le masque

ont la couleur transparente de l’eau.

LUI

62 ans déjà, comme le temps a passé vite.

Plus de la moitié de sa vie pense t-il…

Le vieil adolescent redessine sa vie, son corps

sa tête est bien remplie.Tout baigne !

Il sort, acheter du papier Job…

Lui a 10 ans , filiforme, blond, frisé.

Il est réservé, joueur quelquefois euphorique.

Il rampe vers le chat

ils sont les yeux dans les yeux

en face à face

les deux félins s’affrontent

le chat ne bouge pas

lui ne bouge pas,

la respiration courte, il avance la main

le chat comme hypnotisé est immobile

Sur la petite main blanche il y a juste une goutte de sang, comme un petit coquelicot…

Il a 30 ans

La grande maison de pierres est endormie, elle respire

Il sort, l’air matinal frais lui fouette les joues, lui picote le nez.

Seul il est bien,

seul il est toujours très bien …

Assis sur le muret, il respire lentement les yeux fermés.

C’est une respiration ample et profonde

comme pour engloutir avec gourmandise ce jour à peine éveillé.

Chaque frémissement d’air plie les lavandes et libère leur parfum

Il tire de sa poche une feuille de papier,

avec application, méticuleusement il roule la première cigarette du matin.

Elle vient de se lever pour le rejoindre.

Elle ne détache pas ses yeux des siens

Lui, d’un coup de langue habile lèche le papier, le soude,

crachotte au loin un morceau de tabac.

La cigarette est prête, le briquet est là posé sur le muret

juste à portée de main…Il ne l’allumera pas…

Eléonore de Kat offre ses naseaux à Claudine !

Elle a 25 ans, il est vrai que ce nez

est le premier élément qui accroche le regard.

Il danse en cadence avec sa démarche chaloupée.

Sa longue chevelure dorée ébouriffée, indomptable

accompagne une démarche souple presque dansante.

Oui c’est cela! Elle danse en marchant.

Il fut un temps très court ou elle a pensé transformer cet appendice gênant…

Mais ce nez elle l’a toujours accepté alors pourquoi lui faire un pied de nez !

Si il est un peu long quelle importance ?

Puisqu’il est fin, il se poursuit par une ligne parfaitement droite,

Il sépare son visage en deux dans une symétrique sans équivoque !

Ecole Samsoule

Cette proéminence nasale acquise dès son plus jeune âge

lui a valu bien des moqueries , déjà en maternelle …

La fillette rieuse et taquine est affublée des pires quolibets

« Nez à piquer des gaufres, fend la bise , pic à glace, lance fusée

et bien sûr Pinocchio ! »

Elle répond du tac au tac en se saisissant de son inséparable diabolo

A cet instant « fend la bise » se transforme en reine

devant un public ébahi, devenu muet !

Elle a 17ans, adolescente et lycéenne

Le nez a fini de grandi.

Eléonore est devenue une belle plante.

Les tirades de Cyrano de Bergerac chuchotées dans son dos ne l’émeuvent plus.

Rien ne la blesse, elle n’a pas l’ombre d’une rancune.

Du haut de son 1m80, elle domine !

Dans un éclat de rire elle se retourne ,crie aux moqueurs

avec un haussement d’épaules et un claquement de langue

« Je m’en fiche! J’ ai des beaux yeux et des belles jambes ! »

40 ans,il arrive toujours le premier, la précède

il domine encore le visage et ce corps bien planté   .

Comme un phare dans la nuit

c’est un amer pour les marins égarés

Cette nuit Neptune aimera Pégase

 

 

6, par CLAUDINE

« Oui c’est moi c’est Éléonore avec un cœur si vaste encore

mais je suis restée votre seule manière d’oublier »

 

J’étais bien lovée dans l’hémisphère gauche d’une circonvolution compliquée du cerveau de KAT quand il a fallu m’extraire avec mille précautions pour ne rien abîmer  autour de moi mon corps je le connais il est souple obéissant prêt à des expériences élastiques pour toujours allonger le mouvement étiré de plus en plus loin avec la satisfaction du danseur de grandir grandir pour s’accomplir mais quel travail pour quitter ce cerveau j’ai du respirer longtemps amplement être patiente ne jamais

brusquer le mouvement ne pas le dompter mais l’apprivoiser doucement sûrement

ce fut presque une mise au monde ensuite il a bien fallu déplier ce grand nez caché enfoui au chaud il a continué de grandir le bougre avec cette intelligence bouillonnante

qui l’entourait et ces brins d’excentricité et d’originalité ce fut pour lui un  terreau fertile avec cet appendice nasal j’aurais dû sentir  qu’il allait se passer quelque chose de bizarre « Moi j’ai dit bizarre comme c’est bizarre ça vous chatouille

ou ça vous grattouille »alors je saute vers l’inconnu un saut vers une feuille blanche

un saut vers l’écriture pensez vous que j’ai senti  le coup  venir rien du tout ce n’est pas la peine d’avoir un nez aussi long il ne s’est pas allongé comme celui de Pinocchio car je ne ment pas sauf peut être par omission mais c’est bien rare bon me voici après ce périple cérébral fatiguée inquiète pourquoi avoir accepté la tache de sauter sur cette feuille blanche qui m’éblouit un papier inconnu loin de chez moi avec un stylo qui n’en est pas un fini la poétique superbe  plume d’oie l’encre de Chine je me résigne à vivoter avec un feutre «Black water and fade proof» épaisseur 0,4 fabriqué au Vietnam même pas français je boude le clavier et l’écran de l’ordinateur il est 4 h du matin ce n’est pas une heure pour faire des grâces à cet engin qui me révulse là j’exagère mais je n’arrive pas à faire copain avec lui nous nous connaissons si peu c’est tout de même une fameuse découverte je suis passée par une agence de rencontres mais j’ai encore mal rempli le dossier les cases étaient trop petites ou j’ai

mal lu le mode d’emploi encore quelque chose qui m’agace les modes d’emplois ils sont volumineux car écrit dans toutes les langues pour finir par avorter d’une seule page écrite en Français si je n’étais pas aussi flemmarde déjà devant ces deux mots mode

d’emploi tout irait mieux il faut que je vous avoue je commence la lecture à l’envers histoire de simplifier pourtant je ne suis pas arabe quoique cette attirance pour l’Afrique du nord pourrait révéler certaines choses mais je m’égare je reviens à moi même d’ailleurs suis encore moi même  je ne sais plus qui je suis ou je suis ou dois je aller faire connaissance avec «lui» Gabriel aux yeux couleur d’océan ou Clémence

la mystérieuse ou Solène la solaire avec ses inénarrables boucles d’oreilles un monde

nouveau qu’il me faut découvrir les personnages de cette histoire qui n’en est pas encore une ou vais je arriver à me diriger avec un stylo qui n’en est pas un non plus mais il noircit tout de même ce papier d’élucubrations insomniaques c’est incroyable ce que la danse des mots peut faire partir pour un voyage inconnu chausser des grosses galoches ou des chaussons de danse dompter le stylo le crayon le porte plume la craiele feutre pour que le dessin l’illustration s’étire se déforme s’agrandisse jusqu’à devenir des signes des lettres des mots la tempête emporte tout plus de lettres de signes mais l’encre sympathique est passée par ici elle repassera par là tiens cela me fait penser à cette comptine « il court il court le furet le furet du bois joli est passé par ici il repassera par là »

CLEMENCE

Elle est toute ronde lumineuse elle est pleine la lune ce soir et j’ai rendez vous avec elle son reflet tremblotte dans la fontaine de la place le filet d’eau qui coule par intermittence la fragilise la déforme la grosse boule est avalée engloutie aspirée fausse alerte elle réapparaît fébrile une remontée tranquille à la surface  elle se stabilise avant de disparaître à nouveau elle brille la lune mais dans la fontaine elle est comme voilée je lève les yeux et je la retrouve avec toute sa brillance le relief est si net que je devine tous ses cratères un nuage s’installe et la coupe en deux côté  quartier montant quel effronté juste au moment de mon rendez vous les hommes de tout temps l’ont bercée observée chantée elle est au cœur des poèmes des comptines des proverbes des légendes « la lune est le rêve du soleil » a dit Paul Klee « il ne faut pas croire qui promet la lune » alors l’homme est allé la voir de près il a marché la haut sur cet astre « couleur ivoire » comme l’a chanté Brassens pour moi ce soir la

sentinelle de la nuit éclaire mes pas guide mes envies je me faufile dans les ruelles

je me sens aérienne cette nuit les cheveux vont pousser il faut couper les abarines pour faire les paniers c’est le moment de fixer l’œil dans la lunette astronomique de  planter les fleurs de lune au cœur des enfants ce soir c’est la fête j’ai rendez avec la

lune la lumière diaphane transformes mon cheminement j’y vois comme en plein jour plénitude d’un instant tant attendu je peux maintenant enfiler mes mitaines noires je suis en retard ils m’attendent.

SOLENE

Pourquoi ai -je l’impression d’être toute nue quand je n’ai pas de boucles d’oreilles et de foulard c’est un automatisme d’assortir les couleurs dès le matin j’ai besoin de couleurs gaies de la chaleur pour éclairer une journée terne avoir l’illusion  que la couleur se conjugue au mot bonheur tiens cela rime cela me procure surtout du plaisir cette émotion m’est nécessaire comme celle de respirer le plaisir d’aller au bout des choses c’est une forme de perfectionnisme d’équilibre que je peux partager avec les autres le plaisir des yeux

 

 

7, par CLAUDINE

J’ai lu et relu tous les textes, pourquoi ai-je envie d’écrire?

Je ne me suis jamais posé réellement la question je suis dans la notion de plaisir c’est donc important le plaisir !.Il y a longtemps que je narre !

J’écris sur des événements qui m’inspirent, je fais des articles de journaux, des comptes rendus professionnels mais l’élément déclencheur a toujours été une manifestation,la disparition de quelqu’un, un spectacle vivant intéressant, une lecture,

un voyage, un coup de gueule…Cette réflexion manuscrite peut éventuellement  servir pour le press -book d’un artiste donc c’est une motivation de plus.

J’ai toujours eu du mal à synthétiser, toujours envie de trop dire la peur du manque dans tout? Pourtant je n’ai jamais connu la guerre! Je reste trop dans la narration  descriptive alors que faire?Eh bien participer à des ateliers voyons !

La rencontre avec l’écrit remonte à l’école primaire , au collège , au lycée j’aimais travailler seule sur les rédactions, mais mon père avait toujours la très mauvaise idée de vouloir m’aider et en fait d’écrire à ma place! Cela m’horripilait, me frustrait… J’ai toujours eu le goût d’écrire pour n’importe quoi, noircir des pages et des pages  comme une urgence .Je possède des dizaines de carnets, de cahiers inachevés, de lettres, de feuilles volantes  que je finis toujours par retrouver…

J’ai autant de plaisir à écrire qu’à dessiner, entre les deux mon cœur balance donc bien entendu  je suis tombée dans la marmite enchanteresse des carnets de voyages. J’en ai réalisé plusieurs et j’en ai fait faire aux autres.L’écriture est pour moi avant tout un plaisir même si il peut y avoir souffrance devant la feuille blanche .

J’écris aussi beaucoup de lettres un courrier abondant je confectionne des enveloppes avec des dessins, des collages, des aquarelles et je colle de jolis timbres et si possible originaux , je fais donc partie des emmerdeuses qui viennent à la poste au guichet et qui demande à voir tous les timbres du moment, imaginez la tête de l’employé un samedi matin! Un timbre en dehors de l’esthétique  raconte une histoire,

il m’arrive de « sur-timbrer » une jolie enveloppe pour une finition  que je veux parfaite pour le plaisir de celui ou celle qui la recevra.Ah ,j’oubliais, le tampon m’intéresse aussi et si il ne me plaît pas je l’invente, le dessine !Cela me fait penser que je n’ai toujours pas écrit à Michel Julliard.

J’ai découvert tardivement le besoin ou plutôt la curiosité d’écrire en atelier avec d’autres sur proposition et avec une contrainte horaire c’est une tout autre dimension qui me fait progresser et gagner en profondeur je suis  étonnée d’arriver à écrire sur certain sujet qui ne m’aurait pas inspiré en temps ordinaire .

J’aime écouter lire les autres et lire moi aussi, même si c’est souvent difficile de se trouver sous le regard des autres bien que celui ci soit bienveillant.

Dans tes ateliers Marlen j’ai découvert un plaisir différent très formateur qui oblige à une autre réflexion et à sortir de la facilité. Le stylo peut glisser courir sur le papier mais peut aussi rester bloqué dans la main, la tête complètement vide de la moindre idée.

Avec ces propositions pour Terre de Lecteurs j’avance pas à pas, je ne sais absolument pas ou je vais mais j’y vais! Je n’avais aucun projet précis d’écriture  donc je n’ai pas l’excuse d’avoir été freinée . Peut être arriverai -je à construire un récit, rien de sûr d’ailleurs, je n’en ai peut être ni la capacité ni l’envie.

A l’heure ou j’écris ces lignes je ne vois absolument pas ce que je vais pouvoir faire  avec les textes produits mais ils existent…Ces écrits présenteront-ils un intérêt déclencheur d’une histoire ?

Je bloque sur certains personnages qui manquent de profondeur ? je navigue à vue, à mon avis, ils n’ont pas assez de corps peut être ,mais comme dans la vraie vie! Cela aura au moins le mérite de m’interroger !Ces personnages, je les ai composés en pensant à des relations éphémères ou durables, amicales ou familiales, je m’y cache aussi un peu. Lors de certains passages, j’aurais pu me laisser entraîner dans auto-psychothérapie ouf j’ai résisté ! J’ai pris conscience aussi qu’il me faudrait me pencher à nouveau  sur les bases du français ou lire plus, pour enrichir mon vocabulaire, il coince souvent à moins que ce soit un début de dégénérescence !

Le lieu choisi pour arriver au bout de ce premier trajet est le plus présent de mon enfance et il est porteur de moments heureux d’une famille aimante, c’est aussi une manière d’anesthésier des jours bien sombres. Au fur à mesure que j’écrivais, ce texte m’a révélé le regret de ne pas avoir eu le temps de dire merci à Jean, de tous les supports qu’il m’a offert pour grandir,m’accrocher et rêver.

Je mesure toute sa grandeur alors qu’il ne mesurait qu’un mètre cinquante!

Du haut de sa petite taille il a construit un monde à lui ou il nous a obligé à entrer je suis encore prisonnière mais cette fois ci volontaire…L’écrit est révélateur de bouleversements profonds, de constructions de la personnalité c’est une vie qui se déroule comme une pelote de laine primesautière !

Surtout ne pas trop l’emmêler et garder l’envie d’écrire encore et encore et de découvrir ou ces écrits vont m’emporter…

8, par CLAUDINE

Je ne sais pas si j’ai écrit à la Marguerite Duras comme dans « Eté 80 »

mais en me relisant une fois de plus je constate que mes textes existent par eux même j’ai l’impression qu’ils peuvent vivre isolés des uns des autres enfin je le pense…

J’ai listé pèle mêle quelques mots de manière chronologique dans leur écriture.

quatre lieux ressortent où les personnages évoluent de façon régulière ou éphémère : Paris, Vaux les Huguenots, le 36 rue de Richelieu et le 46 rue des fossés St Bernard.

Je viens de m’apercevoir en faisant cette liste qu’il existe entre eux, un lien important :la Seine, on ne la voit jamais mais elle coule toute proche tranquille ou tumultueuse.

L’événementiel est le baptême de la Rame, cet ex-wagon de métro est le lieu de vie

singulier qui recevra les retrouvailles d’amis et de connaissances. Ce wagon a eu une vie propre avant de stationner ici, sur quelle ligne pouvait-il circuler ?

J’ai écrit sur l’itinéraire, le trajet pour rejoindre « la rame » mais je n’ai pas décris son implantation dans le hameau ni la campagne qui l’entoure il y a là sûrement encore matière à l’écriture. Je n’ai pas écrit non plus sur la Seine, son parcours, les péniches, les bateaux de tout poil. Elle coule la Seine avec tout une vie fluviale, des

écluses, des péniches habitées, des péniches transporteurs, des péniches porte containers, ces dernières relient les océans, les mers à la capitale un voyage de l’eau salée à l’eau douce un trait d’union entre Hong Kong et Paris.

Moi, je peux la traverser la Seine avec mes personnages, la longer, la suivre j’arrive toujours de Vaux les Huguenots à Paris et aux gares de Lyon et Austerlitz, elles m’emmènent chez Clémence et Solène.

C’est avec la Seine qu’il peut se passer quelque chose de déterminant…

Elle véhicule toutes sortes de choses étranges, des objets et même des corps…

Ces berges sont des lieux festifs, on y danse, on y soupe, on y fait la fête et certains dorment sous les ponts de Paris.

Les écrivains, les poètes, les chanteurs, les musiciens l’ont célébrée c’est un personnage à elle seule.

Devrais-je aussi donner vie au personnage de Raymonde évoqué deux fois dans les textes mais resté dans l’ombre ? Encore un questionnement.

Si récit il y a, je l’illustrerai au fil de l’eau au fil des pages, les mots

seront porteurs de ces dessins. Ce ne sera pas un carnet de voyage à proprement

parlé, ni un album, je ne sais pas encore quelle forme je vais pouvoir lui donner…

J’attends l’inspiration qui viendra je l’espère dans les Cévennes.

J’exploite mes questionnements…

LA SEINE

Du plateau de Langres où elle prend sa source, La Seine coule enchâssée entre les berges herbeuses de la campagne ou les quais grisâtres de Paris.

Elle s’étire ainsi pendant toute la traversée de la capitale, elle passe sous 37 ponts.

L’hiver elle en profite pour chahuter les pieds du zouave du pont de l’Alma, quand ses guêtres sont sous l’eau la Seine est en crue! Dans le cœur de Paris elle se sépare en deux bras pour mieux enlacer l’île de la cité et l’île st Louis. Notre Dame et la conciergerie n’ont plus qu’à surveiller ses flots « gris vert » peu engageants pour la baignade, tant mieux puisque c’est interdit !

Installés sur les quais, des pêcheurs taquinent les poissons, la faune aquatique est riche de nombreuses espèces vigoureuses.

Aux beaux jours les berges s’animent. Sur les espaces de plein air, les gradins dominent quatre pistes pour recevoir des danseurs, des spectacles de rue, des musiciens.

Chaque petite arène à sa spécialité : ici on y danse le tango, là la salsa, là bas le diatonique et la vielle à roue emportent les danseurs dans la musique traditionnelle,

plus loin ce sont les cuivres avec les fanfares. Les espaces verts sont envahis, certains y dorment, d’autres pique niquent et trinquent avec des inconnus… Ce sont des moments de grande convivialité, c’est un peu comme si la campagne s’invitait à la ville !

Pendant ce temps la Seine est à l’écoute de toute cette vie grouillante, elle coule

tranquille dérangée tout de même par le ballet incessant des bateaux mouches.

Solène quand elle vient à Paris fréquente assidûment ce quai St Bernard juste devant l’institut du monde arabe.

RAYMONDE

A 17 ans, Raymonde toute mignonne, épouse Jean en 1936. « Le Jean » forte personnalité, grande gueule aussi, sportif, ingénieux, créatif, bricoleur, « la Raymonde » est embarquée pour vingt-sept années de vie commune. Un caractère docile, 7 ans d’internat dès l’age de 4 ans chez les sœurs à Versailles, cela laisse des traces et forge le caractère. Elle n’est pas rebelle, elle prend la vie comme elle vient. Elle se plie donc au caractère explosif et autoritaire de son époux. A 19 ans la voilà déjà mère. A l’age où nos générations s’amusent elle est déjà dans des responsabilités maternelles. Sept ans et neuf ans plus tard deux autres enfants arrivent remuants, diables à souhait. C’est parti pour vingt d’éducation, de cuisine, de couture mais aussi de journées plaisantes avec ses amies au jardin des plantes, elles s’assoient toujours autour du grand parterre en face du bassin des phoques. L’aubaine pour des femmes au foyer ce sont des groupes de paroles avant l’heure. Elles tricotent toutes, lire serait difficile car elle doivent avoir un œil sur le tricot l’autre sur les enfants qui courent, se chamaillent ont toujours faim. Ces chers petits, filles et garçons découvrent au jardin des plantes un extraordinaire terrain de jeux pour inventer toute une panoplie de bêtises, trouver des cachettes fabuleuses aussi, ils sont bien à l’abri pour jouer au docteur !!! Le jardin des plantes est pour les petits citadins un lieu magique avec une végétation composée de nombreuses espèces différentes de plantes et d’arbres, comme le jardin d’hiver, la serre des pays chauds avec les bananiers et les bananes toujours inaccessibles, la grande tranche de séquoia  de plus de 2500 ans à l’abri de laquelle jouent les joueurs de belote , la ménagerie au avec des bêtes bien à l’étroit mais qui permet de découvrir les animaux sauvages repérés dans les livres, écouter le paon qui crie Léon et notre écho qui lui répond. Raymonde profite avec gourmandise de ces moments d’échanges avec les copines en occupant ses doigts sur un ouvrage. Fine cuisinière, elle est aussi une fine couturière elle se lance dans des vêtements, compliqués de smocks, petits plis, jours, broderies. Le tricot est aussi une de ses spécialités les albums photos en attestent ils sont remplis de toutes ces tenues que nous portions avec fierté. Docile, toujours obéissante, s’oubliant, elle écoute à la lettre les conseils de son époux. Une vie entre parenthèses sur certains petits plaisirs féminins comme le vernis à ongle la teinture de cheveux et bien sur le maquillage. Jean aime sa femme « nature » mais à vrai dire comme il est un peu jaloux je le soupçonne d’avoir eu très peur que sa femme s’émancipe et lui échappe. Elle le fera bien des années plus tard pour retrouver sa liberté et rattraper tous ces petits plaisirs de femme !

Un jour de maquillage Jean-Pierre lui dira « maman on dirait une anémone » !

9 – par CLAUDINE

CLEMENCE

Elle est toute ronde lumineuse elle est pleine la lune ce soir et j’ai rendez vous avec elle son reflet tremblotte dans la fontaine de la place le filet d’eau qui coule par intermittence la fragilise la déforme la grosse boule est avalée engloutie aspirée fausse alerte elle réapparaît fébrile une remontée tranquille à la surface  elle se stabilise avant de disparaître à nouveau elle brille la lune mais dans la fontaine elle est comme voilée je lève les yeux et je la retrouve avec toute sa brillance le relief est si net que je devine tous ses cratères un nuage s’installe et la coupe en deux côté  quartier montant quel effronté juste au moment de mon rendez vous les hommes de tout temps l’ont bercée observée chantée elle est au cœur des poèmes des comptines des proverbes des légendes « la lune est le rêve du soleil » a dit Paul Klee « il ne faut pas croire qui promet la lune » alors l’homme est allé la voir de près il a marché la haut sur cet astre « couleur ivoire » comme l’a chanté Brassens pour moi ce soir la

sentinelle de la nuit éclaire mes pas guide mes envies je me faufile dans les ruelles*

je me sens aérienne* cette nuit les cheveux vont pousser il faut couper les abarines pour faire les paniers c’est le moment de fixer l’œil dans la lunette astronomique de  planter les fleurs de lune au cœur des enfants ce soir c’est la fête j’ai rendez avec la

lune* la lumière diaphane transformes mon cheminement j’y vois comme en plein jour plénitude d’un instant tant attendu je peux maintenant enfiler mes mitaines* noires je suis en retard ils m’attendent.

Je me faufile dans les ruelles*

Ce n’est pas une ville très grande, plutôt un de ces villages qui vous emporte dès le premier regard au temps d’avant…Il est construit sur un piton rocheux qui rend le lieu imprenable en cas de danger quelconque. Point de remparts avec des meurtrières, rien de tout cela , mais des maisons si hautes qu’elles sont elles même de vraies murailles.

Leurs murs extérieures côté vide correspondent à un quatrième étage, ils sont percés de minuscules « fenestrous ». Ce qui surprend en entrant c’est l’architecture intérieure du village perché . Une fois passé l’entrée, là ou autrefois existait certainement une grande porte pour fermer la ville, les maisons diminuent de moitié en hauteur, elles ne sont plus que de deux étages strictement identiques par leur taille et leur façade, ce qui donne l’impression que toutes ces demeures ont été construites avec un souci évident de régularité, de symétrie, mais dans quel but ?

Les ruelles étroites en pierres de granit grises forment un dédale savamment composé, vues du ciel elles dessinent un étrange dessin qui à la forme d’une enveloppe

ouverte…Ceci a fortement impressionné Clémence et le pilote qui ont survolé en ULM la petite cité .Une autre chose a intrigué Clémence chaque maison possède un rang de pierres en rond de bosse à 1 ,5O des chenaux et positionnées  à environ 80 cm les unes des autres… La région plaisait à Clémence, l’envie de quitter Paris l’a tenaillait déjà depuis longtemps et ce coup de foudre l’a décidé à venir s’installer ici avec son compagnon Mathieu créateur de girouettes.Elle s’est donnée une année sabbatique pour comprendre cet étrange village et faire meilleure connaissance de ses habitants .Elle et lui n’ont pas de gros besoins et leurs quelques économies leur permettront de vivre ici quelques jours tranquilles.

Aérienne*

Clémence est longue et fine. Elle s’est découvert une passion après son séjour en

Afrique pour l’escalade.Elle a commencé de grimper avec des amis, leur terrain deh jeux favori à l’époque ou elle était parisienne, était la forêt de Fontainebleau et ses gros blocs de granit.Son corps élancé et souple est fait pour cette activité .Clémence est devenue une adepte en salle et sur rocher.Après quelques semaines d’installation Clémence alla à la rencontre des habitants du village, peu à peu les langues se délient . Un jour, elle découvre Augustine la rebouteuse,radiestésiste, ramasseuse de plantes un peu sorcière aux dires des autres …Bougonne au début, elle se laisse enfin approcher et raconte…

Lune*

C’est ainsi que Clémence fait la connaissance d’Augustine et de ses secrets.. Cette dernière lui apprend  la présence d’une petite grotte dans la falaise qui domine le village et la vallée ,son entrée n’apparaît que les soirs de pleine lune. Cette caverne n’est jamais visible le jour mais  la nuit ou la lune montante dépose son dernier quartier pour la transformer en ballon rond. Au temps de la construction de la ville les maisons ont été  équipées de pierres en rond de bosses.Celles ci permettent de se déplacer  de murs en murs jusqu’à la dernière maison. Là derrière la cheminée un premier trou de la taille d’une chaussure y est creusé ,précédé d’autres pour y glisser un pied après l’autre démarrage d’une montée acrobatique.Augustine  apprend aux nouveaux venus que depuis la chute il y a 20 ans d’un jeune du village personne n’y a jamais remis les pieds !

Mitaines*

Après la révélation d’Augustine, Clémence a eu du mal à ne pas se précipiter pour découvrir la grotte, cela lui coûtait d’attendre encore 13 jours l’arrivée de la pleine lune. Avec Mathieu ils ont mis au point un plan singulier. Il s’est lancé dans la confection de girouettes en forme de quartiers de lune descendante ou montante et une en forme de pleine lune .Ils ont décidé d’habiller tous les toits de la ville de girouettes lunaires cette nuit là  et de placer la pleine lune à la dernière maison sous la grotte.Tout doit être près pour la lune du 30 août.

A 22 heures, habillée de son pantalon d’escalade moulant noir,elle a enfilé ses mitaines,rangé avec précaution toutes les premières girouettes dans son sac à dos .

Mathieu a prévu de la rejoindre à mi parcours avec le restant les girouettes restantes

A 4 heures du matin elle est enfin arrivée à la dernière maison au pied de la falaise,

elle a tant de fois imaginé cet instant.Comme un chat, elle s’étire, avance chaque pied l’un après l’autre,elle s’est hissé avec souplesse mètres après mètres .Après une escalade de 30 minutes elle a enfin posé le pied sur le sol de la grotte

 

************************************************************************************

Paysage d’enfance, par DANIEL

Longtemps, j’ai eu peur de l’eau. Pas de l’eau sur la plage qui joue avec les pieds, pas de l’eau de la fontaine rafraîchissant le visage en sueur. Non, pas non plus de l’eau douce, déglutie, éteignant le feu dans la gorge. Non non, longtemps j’ai eu peur de l’eau. De l’eau noire, de l’eau froide, de l’eau figée, de l’eau sans reflet, de l’eau prisonnière des rives sombres de l’étang.

Longtemps j’ai rêvé cet étang. Il est comme posé au fond d’un pré humide que les vaches limousines, accompagnées d’une vache normande, aiment brouter. Il est loin de tout, quand on a à peine 10 ans et surtout quand on vient de la ville, la plus grande… ! Même pas peur, de loin, avec son nom de titi parisien : Fonsoumagne ! « Fonce ou magne ! » Trop souvent, il peuple mes cours de calcul et surtout d’orthographe. Il est là juste derrière la haie de saules blancs. Touchées matin et soir pour la tétée des veaux privés de lumière au fond de leur étable, les vaches, placides, regardent passer les intrus. Traverser leur pré en se faufilant entre les barbelés n’est qu’un jeu. Mais lorsque que l’un de nous crie « attention ! » histoire de faire peur, il reste quelque bout de short sur les picots acérés, quand ce n’est pas une grande éraflure sur le mollet.

Enfin, les grandes vacances ! Mes deux frères et ma sœur étions embarqués, dans la fierté de nos parents : la 2CV Citroën. Avec maman au volant, ça faisait quand même cinq personnes à bord ! Plus les bagages pour tous ! Notre père, bénéficiant d’une carte de circulation du chemin de fer, descendait en train. Nous, nous descendions la nationale 20. La Beauce et ses terres à blé à perte de vue, la Sologne et ses chasses, le Berry, petite Beauce aux terres blanches, enfin la vallée de la Creuse, les monts du limousin et leurs côtes interminables. Nous aurions presque pu marcher à côté de la pauvre 2CV complètement essoufflée ! Puis, la descente sur Limoges, capote fermée pour profiter au maximum de la vitesse. Ça sentait bon le patois, on dit occitan maintenant. Il y avait une bonne cinquantaine de kilomètres encore à parcourir à travers le bocage, damier de bois, de prés, de champs et d’étangs. Mais aucun n’était Fonsoumagne. Ils se ressemblaient bien, tous, un petit peu c’est vrai, mais non ! Fonsoumagne est unique.

Fonsoumagne se mérite quand on est enfant : « Si vous êtes sages.», « Si vous obéissez dès la première fois. », « Si vous aidez.  », « Si vous êtes gentils avec vos cousines. ». Car en Limousin, il y avait les cousines, avec lesquelles nous partagions nos jeux. Le seul jeu qui leur était interdit, c’était la sortie à l’étang : si loin si dangereux. Ces petits parisiens et leurs parents sont bien inconscients ! Deux, non ! Trois dangers au moins guettent: les vipères qui adorent nager par les grosses chaleurs, la polio qui rode au fond de l’eau vaseuse et bien sûr la noyade par hydrocution, car, on va toujours trop tôt à l’eau après le pique-nique ! Nous, nous savions faire face à ces dangers. Faire du bruit pour faire fuir les vipères, c’est même un sacré plaisir de taper du pied et de crier. Etre vacciné, c’est pas drôle, mais bon, on est tranquille après. Se mouiller progressivement, et ça, c’est encore plus amusant, surtout si on éclabousse les autres ! Donc, nous allions à l’étang mais sans les cousines.

Les jours de canicule nous réclamions d’aller nous baigner. Après plusieurs demandes, maman disait «  d’accord pour les garçons si votre tante est d’accord, aussi, pour vous accompagner », elle l’était toujours. Restait à préparer les vélos et en selle ! Une longue descente vers le bourg de Saint-Mathieu nous enveloppait d’air frais, premier plaisir de l’après-midi. Les côtes sont plus chaudes. Le goudron brûle et fond par plaques. Les haies de chênes pédonculé, élagués en têtard, filtrent l’ardeur du soleil, mais surtout les châtaigniers à larges feuilles composées, couverts de chatons, présage d’une future récolte abondante, offrent un couvert rafraîchissant tant attendu pour une pause. Et nous flânions, au frais, profitant de l’instant pour se rafraîchir à la gourde, malgré l’envie d’arriver au plus vite. Le petit village de Fonsoumagne traversé en quelques coups de pédale, nous attaquions le chemin d’accès à l’étang, plus souvent emprunté par les vaches que par les vélos. C’était un exploit de rester en selle jusqu’au bout, éviter les mottes, les pierres, les bouses glissantes ; pièges des vaches désireuses de n’être pas dérangées, et les flaques laissées par le dernier orage, cachant de traitres trous. Pas de plage aménagée façonnant les rives, l’herbe jusqu’à l’eau sombre, et même des pieds de jonc descendus du bord, des nappes de nénuphars envahissants et des branches de saules courbées humectant leur feuilles comme pour boire. La lumière tamisée offre à l’œil inquiet des formes torturées. On aperçoit à peine sur le lit de sable né du granite altéré, l’éclat des grains de mica, miroir où joue le soleil, épargnés par l’argile grise recouvrant de sa vase le fond. Une crainte enfle, plus question de rentrer dans l’eau sans moult précautions. Le danger est tout autre que prédit, que ce cache-t-il juste, là sous cette surface glauque ?

L’eau est dite inodore, incolore et sans saveur. Pourtant, elle a bien cinq sens. Elle est un miroir des sens. Tout s’y reflète. Le ciel lui donne sa couleur. Paysage, arbre, colline, construction qui l’entourent, visage scrutant les fonds sont doubles, en elle. Elle sent la vase accumulée ou la fraîcheur de l’herbe fauchée. Elle caresse délicatement la peau ou le rocher. Elle fait entendre son grondement dans le lit des torrents ou l’écho du caillou basculé. Elle goûte les sols mêlant en elle mille saveurs des terroirs traversés. L’eau est vivante, elle fait naître, elle fait germer, elle nourrit, elle offre ses substances transportées. Mais elle inonde, elle noie, elle emporte, elle tue, elle dégrade, elle contraint, elle transforme ; le vivant comme la pierre. Puis tout renaît. Cycle de l’eau, cycle de la vie. Elle habite notre esprit, l’état de notre âme n’est que le reflet de son reflet, elle est un lien entre le réel et nous : elle dévoile. L’océan nous montre le renouvellement permanent, l’horizon comme infini dans l’espace. L’étang dévoile la finitude. Transformé par le temps, il deviendra marais, puis plaine, puis pré, puis champ, puis friche colonisée par la forêt. Les mouvements tectoniques feront naître une colline, une falaise, une montagne à son tour érodée, creusée, où un étang naîtra … impermanence permanente….

************************************************************************************

Enfance, par GENEVIEVE

 Le passage au « besaou ». L’eau y jaillit, libre, entre les pierres dejointées d’un mur moussu appuyé au talus. Elle remplit la première auge qui se déverse dans la suivante : de quoi abreuver plusieurs vaches à la fois. Gargouillis incessant et régulier. Pour capter cette sauvageonne et remplir les gourdes à prendre au champ, je dois trouver mes pas sur les cailloux jetés dans la boue entretenue par le piétinement des bêtes, me dresser sur la pointe des pieds, coller mon ventre contre la rugosité humide du granit, viser… Secouer les doigts engourdis par la froidure de cette eau venant de la montagne, là haut. Et être la première à en cueillir au creux des mains pour en asperger l’autre.

Mais pourquoi ma sœur Marie y allait-elle à la nuit tombée ? Quand les ombres des frênes se font ogres, quand le murmure de l’eau se fait complot …

Surtout, ne pas passer devant « La grande pierre ». Je sais que cette sentinelle est zébrée par une couleuvre, morte mais si longue, si interminable. elle prend le temps de s’y dessècher sous la pluie et le soleil.. C’est mon père qui l’a déposée là. Négligemment ? Volontairement ? Sa découverte a déclenché une tempête : respiration saccadée, souffle accéléré, oreilles bourdonnantes. sans rien entendre d’autre qu’un battement fort et régulier dans mes tempes. Je me bats contre moi-même : je me persuade que, si j’arrive à passer, je gagnerai mes rêves. Je renonce de peur… Je rebrousse chemin, et fais alors le « grand tour ». Aujourd’hui encore, quand mes pas me portent sur ce chemin, « la pierre », innocente mais à jamais imprimée, éveille ma révolte contre Celui qui l’a mis, contre moi et mes phobies.

J’aime monter par les Combes avec le vent. M’arrêter pour chercher les alouettes invisibles mais si présentes sur fond de ciel immense. Encore loin, le ronronnement du tracteur guide mes pas sur le chemin qu’il a dessiné : ornières profondes, contrastes de marron et de vert. L’herbe haute amorce des arabesques sur mes mollets nus. Les sonnailles se dispersent. Hantise de la panne, de la colère du père contre « toute cette mécanique » alors que le ciel reste clément. Le bruit régulier et monotone du moteur me rassure : tout se passe bien. Ce soir, le foin sera à l’abri.

C’est une île en plein champ, une masse grise, anguleuse, perdue dans une mer jaune aux vagues vertes parfumées. Tour à tour falaise, fort, montagne, ombre, refuge, promontoire. Un défi à tenter. D’abord inaccessible aux petites mains, aux petits bras. De plus en plus facile au fil des étés qui filent ! Pour ne devenir qu’un phare éclairant la ronde des râteaux. Au loin, les hêtraies vert sombre, gardiennes d’habitants mystérieux, entrecoupées de chemins forestiers comme des rivières s’étirant vers le ciel. A l’horizon, le sommet pelé avec les mats du téléski ferraillant dans le vent.

Rentrer par le chemin des Gabaches, c’est être triomphalement perchées au plus haut de la remorque. Attendre de voir si le chargement continue sur la route ou tente le raccourci par la Fléole. Sentir alors le tangage, se préparer à sauter si les bottes de foin ébranlées se renversent. Voir le soleil éclairer de rouge le gris du clocher émergeant du Fort. Entendre le père siffler ou chanter, faisant écho à ces longues journées où se mêlent trèfles et fleurs de cet Aubrac insaisissable.

Se souvenir de cela, seulement de cela….

Trois personnages, par GENEVIEVE

Emma

Un sacré nez ! Il lui dessine un profil de princesse antique…
Un nez mis en valeur par des yeux malicieux et vifs, qui, lorsqu’ils se voilent, l’amènent à se plisser mais seulement du coté de la narine droite. Avec un petit reniflement, imperceptible.
En son for intérieur, elle enfourche une autruche voilée pour traverser l’océan déchaîné et vivre enfin libre sur les dernières notes de Greensleaves.

Elle court vers la clairière, abîme de soleil au cœur d’une hêtraie pourpre. Elle danse. Pour s’accompagner et se donner la cadence, elle chante. Sa voix bondit au-dessus des frondaisons, s’enfonce sous la bruyère et la mousse.

« Jamais plus… c’est un non retour…c’est moi qui garderai le violon …moi aussi, je peux voler. »

Bouc

Sa manière de s’adresser aux femmes, regard fuyant vers le sol, le pouce et l’index droits pinçant le haut de son nez, commençant ses phrases par une hésitation et un petit claquement de la langue.
En son for intérieur, il ne peut oublier l’odeur nauséabonde émanant d’une femme diaphane, se dédoublant à l’infini, devenant de plus en plus pâle jusqu’à disparaître puis revenir.

Au milieu d’un champ carré, labour de terre rouge déchirée de rides profondes, juché sur son tracteur, reflet de ce qu’il croit être sa puissance, son casque sur les oreilles, il ignore le vol des oiseaux qu’il chasse de la haie de frênes.

« Je les aurais… tous des lopettes…mieux vaut être seul que mal accompagné… »

Josépha

On la reconnaît de loin, à sa démarche asymétrique, lourde et lente, le buste un peu en avant, sans jamais regarder où elle va. Elle balance son corps, avec un petit déhanchement.
En son for intérieur elle écrit en acrostiches les levers de soleil et la fuite du vent.

Elle est assise dans son minuscule jardin. Du chèvrefeuille qui part à l’assaut du mur aux pierres déjointées, émane une senteur qui lui en rappelle une autre, mais laquelle ? Jasmin ou peut être amandier. Vissée sur son tabouret vert, lui même ancré dans la pelouse si rase qu’elle en est jaune, elle épluche des carottes, des tonnes de carottes.

 » ..soufflé, tarte, purée, flan, jus, gâteau… c’est sûr, les carottes, c’est bon pour le teint… c’est plus correct de dire le teint rose plutôt que les fesses roses…  et si je partais »…

Un chemin sur l’Aubrac, par GENEVIEVE

Emma

En zappant sur les ondes, elle entend : « Création du Parc Naturel Régional de l’Aubrac ». En fond du reportage, un gargouillis d’eau. Elle monte le son. Des sons de cloche. Un journaliste présente les témoignages d’acteurs locaux : « de l’eau, des burons », « l’Aubrac ne se décrit pas, il se vit »… Le pli de sa narine droite se creuse. Elle se mouche plusieurs fois, signe d’une grande émotion.

Ces quelques mots la ramènent des années en arrière. Sa dernière colo. Sur l’Aubrac. Cette année-là un mono lui avait fait découvrir la musique…lui avait permis de révéler le son de sa voix. Il y avait eu cette balade le dernier jour pour aller pique niquer. Le jour du serment.

Elle revoit le petit chemin encaissé, la fontaine où remplir les gourdes, les bottes de foin qui permettaient des parties de chat perché à n’en plus finir. Et le pré. Immense, dominé par un énorme rocher. Perchée sur le rocher, elle avait regardé autour d’elle et elle avait pris à témoin le vent, les hêtres, la montagne, les oiseaux : Elle s’était faite cette promesse : si j’arrive à sauter du rocher, j’aurai un violon ! Elle avait pris son envol…

Alors elle fait ce que jamais elle ne s’est permis : elle annule le concert qu’elle doit donner pour l’association des Clowns de village. Elle consulte les horaires d’avion, les locations de voiture… Après le bourg, elle n’a aucun mal à retrouver la petite route, le chemin, le pré…reconnaissable par sa masse grise et irrégulière qui se dessine de loin. Le soleil va disparaître derrière le Plomb du Cantal. Immobile,

elle veut croire que la vie peut fonctionner comme avant, qu’elle peut se jeter un nouveau défi. Qu’en sautant de ce rocher, là, maintenant elle va changer le cours de sa vie !

Elle est revenue retrouver ce sentiment d’invincibilité et de liberté au moment où sa vie bascule. Elle cherche ses prises, se hisse.

Bouc

Toujours à l’affut en ce qui concerne cette région, un avis de décès attire son attention.

Il sent la sueur dans le bas de son dos. Il respire vite. Depuis le temps qu’il attendait ça. « Il a fini par crever… ».

Il recherche dans ses archives. Oh, il sait où le dossier est rangé…  « Aubrac/Exploitation d’un site de basalte/ granulats, graviers et sable noir ». Il le connaît ce grand pré avec sa masse sombre sur un coté. Avec le premier adjoint, Ils en ont fait faire des études !  Le bloc émergent n’est que la toute minuscule partie de l’iceberg ! Il sait que le gisement est exploitable sur 18 à 20 mètres de profondeur.

Il n’a pas besoin de relire. Tout est gravé dans sa mémoire. Le gisement est de bonne qualité, accessible. Il va pouvoir recontacte r la COLAS, « N° 1 mondial de la route ». Car tout est prêt. Depuis longtemps il n’a plus d’état d’âme : il s’en fiche de la pollution, des sources environnantes, de l’émission sonore des engins, de la vibration des tirs de mine, de la modification du paysage local, du dépôt sauvage des déchets…Quant au réaménagement du site, il trouvera bien une combine pour l’éviter.

Il se met en route et marmonne comme il en a l’habitude. Il passera au cadastre. Avec toutes ces réformes…Faudrait savoir si le site n’a pas changé de mains ou n’a pas été récupéré pour un plan foireux de remembrement…

Et puis il ira la voir, toquer à sa porte. Pour une fois il la regardera droit dans les yeux. Il la tient sa vengeance. Elle va le voir revenir, puissant, riche. Il la fera plier, précisément parce qu’elle a vieilli, qu’elle est seule, fragilisée par le chagrin. A la place de son pré aux alouettes, il n’y aura que béance. Une énorme excavation.

Josepha

Elle s’est inscrite au voyage du troisième âge. Ce n’est pas vraiment son dada mais, cette année, le programme mentionnait une nuit dans une ancienne ferme de l’Aubrac qu’il lui semble reconnaître. Autant par la description que par la photo. Au bout du bout de la petite route qui se prolonge en piste forestière. A la lisière du bois. Ce qui a retenu son attention, c’est la grange. « Aménagée en chambres-tout-confort ». Plus elle scrutait les autres photos, plus elle en était sure. Son père y a stocké de la gentiane, dans cette grange. La curiosité l’emporte sur la nostalgie.

Le bus est énorme pour cette petite route. Le paysage ne lui est pas étranger. Elle reste silencieuse, indifférente au chahut. Soudain, elle sait qu’elle ne s’est pas trompée. A gauche, un petit chemin et un bloc repérable dans le paysage. Dans ce pré, perchée avec sa mère convalescente, elles ont regardé travailler le père avec son équipe de « gençaniaires » Des hommes durs, maniant leur fourche du diable avec effort. Elle les revoit entasser les racines dans les pâturages, puis les charger pour les amener à sécher chez quelque paysan du coin

Au bout de la route, à l’orée du bois. Dans cette grange.

C’est la mi-août…Elle les voit …ces grandes taches jaune intense, d’un bout à l’autre du plateau. La récolte n’a pas encore commencé.

Elle a bien fait de venir. Ce soir, l’amertume de la Suze n’enlèvera rien à la poésie de ses souvenirs.

Dernier personnage

A l’automne, Bertrand Tavernier va venir sur l’Aubrac tourner son film d’amour entre le duc de Guise et Melle de Mezières. « La princesse de Montpensier ». On recherche des figurants… Pourquoi pas moi. C’est ce que je suis, une figurante, sur cette terre qui m’attire et me repousse à la fois. J’aurais aimé ne jamais la quitter. Et pourtant je la critique, je la maudis, je cherche à l’ignorer et je jure ne jamais vouloir y vivre. Depuis quelques temps, tout ce dont je me souviens de mes rêves se passe « là », avec tous les anachronismes et toutes les incohérences possible. Ce film, c’est un prétexte mais surtout une manière de reprendre ma place. Aux yeux de tous.

Et voilà, c’est à chaque fois pareil quand j’arrive ! Tout se bouscule : la fierté et l’amour propre se cognent contre la colère. La rancune prend le dessus, comme si c’était le pays qui m’avait rejetée… Je respire bruyamment dans la froidure de cette immensité blanche, mon regard à perte de vue. Je n’entends que ma respiration, le crissement de mes pas, l’aboiement lointain d’un chien invisible. Mes mains sont crispées au fond de mes poches, glaciales, malgré les gants. Le nez dans mon écharpe je recherche une odeur rassurante. Je me masque encore la vérité. J’étouffe cette voix qui me dit « il est temps ».  Il est temps car le temps a fait de moi une vieille, ridée et boiteuse. Mais au fond de moi, je suis cette petite fille que les gens bien-pensants ont humiliée.

Je suis là pour regarder ce pays en face, le déshabiller de son horizon, de ses immenses plateaux, de ses bois, de ses murs ne pierres sèches et de ses interminables clôtures en piquets, de ses ruisseaux. Je dois le rendre à ce qu’il est, non coupable. Alors je regarderai le village, les burons, les fermes et je crierai au vent.

Je suis venue pardonner…ou pas.

Je serai figurante …ou pas.

Portraits, par GENEVIEVE

Le personnage qui reste dans l’ombre : Bouc

Il a 43 ans, il regarde partir son fils en pensant qu’il a une dégaine de clochard. Il se demande s’il va se retourner. Il le laisse aller sans un mot. Il a 11 ans, il rentre en sixième dans la ville voisine. Il est obligé d’être pensionnaire, ça le terrorise. Il a 37 ans, il se croit au sommet de sa réussite. Il a 50 ans, il n’a pas retrouvé son fils. Il a 22 ans, il pense que la rumeur laissera toujours des traces. Il a 4 ans, il fait des châteaux de sable à Arcachon. Il a 28 ans, il est amoureux d’une fille de la montagne qui lui préfère un paysan ; il se dit qu’il s’en fiche, que dans sa famille de notable, ce serait une mésalliance, même à cette époque. Il a 12 ans, il s’est cassé une jambe en sautant du petit mur, il ne peut partir en voyage scolaire en Espagne. Il a 43 ans, son cœur a-t-il des yeux pour pleurer, c’est la première fois qu’une telle idée lui vient à l’esprit.

L’autostoppeur (personnage de Babeth)

Il a 12 ans, il enterre sa mère, il dévisage, impassible les visages hypocrites de la foule. Il a 20 ans, il a raté ses examens mais il reste en fac pour refaire le module. Il dévore les livres de Théodore Monod, Nicolas Bouvier. Il a 4 ans, il suit des cours d’éducation musicale, son père a prétendu qu’il fallait commencer jeune. Il a 1 an, il entend sa mère soupirer, si tu avais pu être une fille. Il a 30 ans, il se dit que les cimetières sont surprenants, il vient d’y faire une belle rencontre. Il a 8 ans, il suit fasciné le ballet de deux papillons ; il paraît qu’ils vont toujours par deux. Il a 15 ans, il s’est inscrit à des cours de théâtre, il n’en revient pas d’aimer Molière ; il commence à fumer de l’herbe.

Il a 23 ans, il rempote des géraniums, taille des rosiers.

6- Monologue, par GENEVIEVE

Emma

J’irai pas je veux pas y aller c’est bon quand on est jeune j’ai 50 balais et ils me font tous suer j’ai envie de me retrouver sur une île déserte avec des bouquins, de la musique, arrêter de jouer un rôle mon rôle j’ai envie d’être amoureuse il faudra que j’achète du shampoing la politique j’en ai marre les concerts j’en ai marre j’aurais du être dessinatrice c’est bien pour s’exprimer sans les mots bon j’en ai marre de tourner en rond je les agresse tous mais ils ne voient rien stop stop stop il me faut changer tout accepter me faire humilier stop est ce qu’un rocher peut être une île est ce que les alouettes peuvent remplacer les mouettes c’est moins charognards j’ai pas les idées claires j’ai pas la tête en chant j’ai les yeux rouges mais ils ne me verront pas pleurer pas leur donner cette satisfaction je me laisserais pas démolir et qu’est ce que je suis aujourd’hui si je suis pas en miettes j’arrive à me raconter n’importe quoi c’est fou ça se mentir à soi même cette robe me serre sous les bras si je devais recommencer à quelle endroit je devrais bifurquer me détourner abandonner et cet orage qui n’éclate pas ce serait tellement bien une douche salvatrice et cette bagnole qui se traîne bon c’est pas plus mal si elle tombe en rade j’aurai une bonne excuse à défaut d’une belle révérence comment ne pas souffrir quand 36 ans volent en éclat ah je l’exaspère ah je peux pas dire quelque chose sans passer par quatre chemins mais lui eux pendant des mois ils ont été à l’affut de toutes mes faiblesses et vlan ramasse ma spontanéité sur que je l’ai perdu et même que mon violon gémit et n’arrive pas au bout où est passé mon sac j’en ai marre de me justifier m’excuser « quand on veut tuer son chien on l’accuse de la rage » mais pourquoi veulent-ils me tuer stilnox plus atarax plus lexomil plus plus plus et si je me réveille ça sera pas mieux mais il y a les autres vivre pour les autres pourquoi c’est pas cette idée qui me guide allez je vais passer à la méthode je sais plus quoi vivre pour le petit le tout petit lui ne me reproche encore rien il rit en me voyant m’accrocher à son rire m’accrocher m’accrocher est ce que je peux retraverser le temps ils m’en voudront toujours parce que les mots sont traitres ma voix aussi la musique ne résout rien elle masque penser au tout petit à son rire au bleu de son rire je veux regarder l’horizon j’irai pas

 7, Ecrire,  par GENEVIEVE

Pourquoi participer à un atelier… je sais qu’il va m’amener en pays inconnu, peut-être pas si inconnu puisqu’il sera toujours question de ma vie, de moi. Ça je le sais et c’est ce qui me fait hésiter. Je voudrais imaginer, m’évader, avoir du style et ne pas tourner en rond dans ce que je raconte.

Pourquoi participer à un atelier Terre de Lecteurs ? Parce que ce sont des personnes bienveillantes, (quoique !) je me sens liée à elles par une belle histoire.

Pourquoi participer à un atelier mené par Marlen ? Parce que c’est Marlen. Quelqu’un dont j’ai entendu parler suite à un week-end à Florac. L’écho qui a franchit les Causses a murmuré sa tolérance, sa capacité à encadrer, à nourrir, à ouvrir vers des chemins inconnus. Moi qui collectionne les photos de chemins. C’est comme pour les stages contes, j’ai besoin de quelqu’un qui encadre avec indulgence. J’enquête au préalable ! Je ne suis (du verbe suivre) pas n’importe qui !

Parce que, si je ne suis (du verbe être !) pas guidée, aidée, mes écrits sont des rejets de l’insupportable.

Qu’est ce que je recherche quand j’écris ? J’écris peu, j’écris des recettes de cuisine, la liste des courses, les bilans d’activités.

J’écris en voyage ; c’est une prise de notes pour fixer les impressions, les instants fugaces qui disparaitraient ; ce sont souvent de bons moments. Mais il est rare qu’ils ne restent pas entassés, oubliés. Certains jaillissent d’un tiroir au bout de quelques années, sans date pour quelques uns, ce qui m’oblige à restructurer le temps. « Ouaouh, la balade en Sicile, déjà six ans ; Sousse, déjà quatre ans ; Les Encantats, déjà cinq ans … »

Dans le même esprit, depuis que je suis Grand-mère et que je me sens menacée dans ce rôle, j’écris les dires des Petits, leurs expressions, leurs bras autour de mon cou, leurs sourires, leurs chants, le bruit de leur pas, leur respiration sous la pleine lune, leur journal de vacances quand ils sont chez nous, comme si chaque fois devait être la dernière.

J’écris à ma famille, à mon frère, à mes enfants, à mes belles-filles des lettres qui ne partent jamais et que je préfère déchirer quand je les retrouve, parce que j’y pleure de sincérité et d’affection, celles-là même qu’ils relèguent aux oubliettes et condamnent au mépris et à un jugement sans appel.

Je leur écris la nuit quand je ne dors pas, mais ce n’est jamais marrant.

 

Et ouf, je peux enfin écrire en ateliers, même si c’est toujours dans la retenue et l’insatisfaction. Car je voudrais avoir le temps. Le temps de réécrire, et encore réécrire. Prendre le dictionnaire, jouer avec les mots, les embellir, les faire tintinnabuler. Je voudrais jouer avec le registre de l’humour, du théâtral, du romantique, du fantastique, que sais-je. Je voudrais fouiner, lire et danser pour nourrir la chose. Je ne fais que dérouler un quotidien entaché de monologues stériles. (Eh oui le monologue autobiographique du serpent qui se mord la queue, je connais.)

Alors je triche : je fouine sur internet à propos des références que donnent Marlen, sauf pour « l’été 80 » ! Un livre absent du catalogue de ma bibli, et de celui de la médiathèque départementale. Alors j’ai fini par l’acheter et j’ai embarqué Duras en montagne, bien au chaud entre ma doudoune et mon chapeau ! Et j’en suis contente. Jamais je ne me serais acheté un livre de Duras. Eh oui, j’en suis pas fan., il faut enfin l’avouer au groupe…c’est peut-être là où me mènent ces textes, à être de plus en plus vraie, à assumer mes faiblesses, à faire confiance en Marlen, au groupe, à jouer le jeu, à accepter de me laisser amener vers un « je ne sais quoi » , « je ne sais où ».

Je me rappelle qu’un jour j’ai « volé » après avoir longtemps répété « le parapente, jamais pour moi ». Je veux retrouver cette sensation de dépassement, de magie. L’écriture me paraît un moyen d’évasion. Faut pas que je rate le décollage, ni l’atterrissage. Et pour bien voler, il faut voler souvent tout en parlant avec les oiseaux, les nuages et le souffle du vent.

Comment ai je cheminé avec ces textes, donc avec les propositions ? Je suis scolaire, je manque de fantaisie, je veux « coller » à la consigne, comme garant d’un résultat convenable. Est ce sur le chemin aux alouettes que j’ai attrapé la maladie de la quête de la perfection ?  Qui me laisse exposée à la frustration, qui me gangrène toujours aujourd’hui, qui éloigne ceux que j’aime ? Ah Enfance…

 

A propos d’enfance, j’ai aimé jouer avec mes sens pour promener le souvenir, j’ai ainsi fait revivre la source, le rocher, la famille, la liberté.

J’ai cru « mes » trois premiers personnages inoffensifs…faute ! En leur for intérieur, ils révèlent mes rêves et mes répulsions.  Les voilà qui m’habitent, m’envahissent et je sais qu’il y a de ma vie là- dedans. Je le vois bien, quand même ! Comment fait Stephen King ?

Ce sont eux qui me sauvent de l’insomnie. Je lâche alors mes écrits obsessionnels à Axelle et Mathieu. Je vais visiter ces étranges figures. Ils prennent forme, s’animent. Très vite, je sais que Bouc est trop chargé, un mélange trop épicé de mauvais souvenir. Il n’arrive pas à faire surface des vagues de rancune et de confusion qui l’engloutissent. J’ai pourtant essayé de lui trouver des excuses avec la proposition 5.

Et quand le dernier personnage s’est imposé, j’ai su que mes chevilles sont toujours ornées de chaines, celles de ce pays de l’enfance, perdu tout autant que le temps qui l’a marqué.. Comme un enfant qui réclame un livre des dizaines de fois et ne l’abandonne qu’après y avoir trouvé ce qu’il y cherche, à tâtons, je vais assumer, me répéter au besoin et ne plus me recroqueviller quand j’entendrai encore une fois : « tu écris toujours la même chose ! ». J’exorcise.

J’ai perdu pied. Pas assez de temps. Des événements imprévus, violents. Je lis ce que les autres écrivent. Je marche de nouveau en terrain instable. Je me bloque. Les mots arrivent. Dans la tête, pêle-mêle. Je les jette en vrac sur le petit carnet de la voiture, sur un post it, sur un carnet de chèques. Ils ne savent plus se ranger en phrase. Je ne comprends pas la consigne. Je n’ai pas les livres…et le temps passe. Et une nouvelle proposition arrive. Et je me dis « qu’est ce que je cherche ».Et Rachel qui insiste : « inscris-toi ».

Elle a raison, c’est le moyen de raccrocher. Elle sait que je marche à l’engagement. Et je me suis engagée…et j’en ai envie ! J’ai besoin de trouver du beau, du poétique, du sensible dans l’échange.

Je dois aussi avouer qu’au fil du temps, je me suis fait « piéger » ! Mes propres textes me titillent. Si je prenais le temps, si je lisais plus, si je me perfectionnais… en fait, si je suis frustrée, c’est que je suis en curiosité ! Je m’étonne quand une image prend la forme d’une phrase et que je me dis : « Bizarre, c’est moi qui ai écrit ça ? » Je ne le sais pas avant de l’écrire.

 

Aller en Cévennes, c’est cheminer vers cette surprise, vers la découverte.

C’est échapper, pour un temps, à la monotonie du quotidien, à la famille, au boulot, à la nostalgie, à la perte, au renoncement.

Parce qu’il y aura les filles de Terre de Lecteurs, parce qu’il y a Marlen.

8, par GENEVIEVE

Quelle histoire ! Quelle histoire ?

« Un livre à venir » !

« Le souvenir de romans et leur incipit » ! Qui « ouvrirait le montage à venir de mon récit ». La première chose qui me vient, c’est une prière ! Du genre « Bon Dieu, comment vais-je m’en sortir ! ». Non, cette phrase n’annonce rien de la forme de l’objet « littéraire », ne donne pas d’indice sur le récit futur !

 

Est-ce que j’écris pour être lue ?

Comment alors apostropher le lecteur ? L’intéresser ? Lui donner un code pour qu’il me suive ?

Je ne vais quand même pas commencer par « Il était une fois… » ça, c’est du code ! Alors que je cherche à combattre cette schizophrénie de bibliothécaire immergée dans les livres et qui rêve de partager, de transmettre par le conte. Parole universelle qui engage, qui raconte l’humanité et les hommes. De partout. Le conte, objet de tant de réécritures, tellement difficile à définir comme objet littéraire. Conflit de l’oralité et de l’écrit. Comment mes personnages s’en sortiraient-ils avec leurs émotions, l’aspect philosophique, l’engagement qu’exige le conte ?

 

Une forme poétique ? Emma pourrait se singulariser par la musicalité. Mais je manque de codes pour me frotter à toutes les conventions techniques du genre, de compétences pour libérer la force des images, pour suggérer sans dire…

 

Un témoignage ? Pourrais-je rester seulement « témoin » ?

Un récit court ? Une micro nouvelle ? Pour arriver plus vite au bout ? Quel leurre.

Une autofiction, « outil affiché d’une quête identitaire »

Un journal intime ? Rédigé de manière intermittente. Normalement, c’est un récit destiné à rester secret. Sauf pour les écrivains qui veulent quand même le voir publié.

Je me méfie du genre autobiographique, casse-pipe émotionnel chez moi.

 

Un récit épistolaire ? Pourquoi pas ? Des lettres qui s’adresseraient aux personnages du récit mais aussi au lecteur ? Une rencontre entre Emma, Josépha, Bouc personnages fictifs auxquels s’ajoute celui qui me colle tellement à la peau. Touche de réel.

Y enchâsser des histoires à tiroirs, comme dans les Mille et une nuits ?

Et voilà ! Que des questions !

En fait, je ne vois pas comment « ouvrir » un livre à venir. et je n’ai pas de référence. Là, maintenant.

Marlen, au secours !

Pour continuer, ou pas, la route avec mes personnages

Pour reprendre, ou pas, le chemin de la Deveze haute et des grands horizons de l’Aubrac.

Pour aller là où l’écriture me conduira.

 

 

 

 

************************************************************************************

La photo ne sera pas nécessaire, par JOSIANE 

La photo ne sera pas nécessaire. Ma mémoire suffit. L’image est ancrée – encrée – là, bien au fond. Il y a déjà longtemps et pourtant tout est si précis, clair, limpide, lumineux.

La lumière, inonde mon souvenir. Une lumière de paix, une lumière de bleu translucide.

J’arrive au bord de la falaise – la pente, disaient les enfants –, je vois les « Deux Frères » deux rochers élevés, plantés au large, immuables dans leur force minérale, dressés comme une sentinelle, un sémaphore plutôt, dans cette mer bleu profond que les courants tantôt gris, parfois bleu pâle irisent.

Quittant l’horizon, l’œil divague du bleu turquoise des fonds de sable au noir des posidonies. Stop !! Je laisse à Fabbio, le héro de Jean-Claude Izzo, le bonheur de se noyer dans les nuances de bleus.

Plus près du bord, comme chaque fois que ma mémoire s’attarde là bas, je refais mentalement l’inventaire.

La crique aux eaux cristallines, les gros galets ronds, des rochers plats lisses, un peu glissants. Le rocher blanc affleure, soixante centimètres d’eau. Les enfants l’escaladent et plongent chacun à leur tour persuadés que personne d’autre ne devrait y grimper.

Etre les maîtres du lieu.

Le rocher allongé, plat et confortable idéal pour chausser palmes et tuba avec un sérieux qui ne se dément pas.

Voir sous l’eau, approcher les couleurs vives des algues, surprendre de petits bancs de poissons, mentalement les nommer comme le père l’avait appris.

Une pointe d’orgueil, de condescendance en pensant à la plage surpeuplée, derrière la pointe, grisâtre du varech en décomposition.

Les baigneurs ordinaires mollement étendus sur les rabanes, maculés de sables, nageant au bord dans une eau basse et trouble sans chercher à voir plus loin, plus profond.

L’orgueil des habitués des calanques.

La crique comme une récompense, peut-être un privilège. L’eau claire, le soleil voluptueux, les bleus du ciel et de la mer unis comme un cadeau personnel et rare.

Est-ce de cette époque que je garde un certain mépris pour la facilité, l’immédiateté. Pour ceux qui voudraient bien mais qui ne se donnent pas la peine d’essayer. Voir un peu plus loin, chercher, insister, se battre au risque d’être différents ?

Comme dans la crique où la marche est malaisée, où parfois les pieds se meurtrissent d’épines d’oursins, où, pour arriver là, il a fallu s’accrocher aux branches du vieux pin en descendant la pente, dans la terre rouge, un sac sur le dos.

Ce soir il passera au large

Ce que j’ai pu être crédule. Il paraît que je le suis encore. Ça amuse les copines et les petits enfants, c’est toujours mieux que rien !

La journée dans la crique a donné aux visages une couleur de miel cuivré, une bonne mine comme disait ma mère.

Les enfants, propres, dessalés, en survêtement, tenue de rigueur des débuts de soirée, juchés sur les vestiges du petit fortin qui domine la baie, attendent.

Il ne va pas tarder le bateau.

Le bateau de leur père !!! Enfin, pour être précis un cargo comme celui où leur père est embarqué depuis le port de Marseille pour les traversées vers l’Afrique du Nord, escale à Bougie, Philippeville terminus Alger ou vers la Corse.

Comme je les revois ces petits agitant leur bras vers le large.

Ils y ont tellement cru à ce père qui saluait ses enfants depuis le pont du cargo.

La mer prend une couleur orangé à faire pâlir les meilleurs pastellistes.

Le temps calme ajoute encore à la magnificence du moment.

On reviendra encore

Elle avait le courage des femmes élevées à la rude.

On venait chaque année. Le camp des revenants ils l’appelaient.

Dans ce même paysage, contempler chaque soir le ciel étoilé et en ressentir un bonheur intense.

Trois enfants encore si jeunes, une tente de camping sommaire, pas de voiture quel courage elle a eu cette femme !

Le paysage la porte, nous porte.

Vivre plusieurs semaines là. Vivre l’ambiance fraternelle des campeurs comme une petite communauté attachée au bleu, au soleil, à l’amour des choses simples et vraies.

La technologie, la communication, la consommation n’avaient pas encore confisqué le temps.

Temps de l’enfance, temps des constellations

Hasards de l’enfance qui forgent toute une vie

Des gens qui aiment les gens, qui aiment la vie.

Trois personnages, par JOSIANE

Sandrine

Rien dans son port altier et sa voix assurée ne laisse deviner qu’elle est manchote. Elle porte son infirmité vaillamment. Souvent, elle caresse doucement son moignon droit où l’on aperçoit l’amorce d’un pouce atrophié.
En son for intérieur chaque trace prend une coloration cuivrée et explose en gerbe. Rien pour la mettre sur la voie. Pas de cris, seulement un murmure.

Elle arrive la première dans son véhicule aménagé d’un crochet au volant. Le cartable en bandoulière, elle actionne son badge d’entrée avec agilité.

La journée s’annonce morose. Les entretiens d’évaluation se succéderont. Elle recevra deux contractuels pour leur signifier leur licenciement. Elle finalisera le rapport au ministère et accomplira tant d’autres tâches ingrates et insignifiantes.

Par la baie vitrée de son bureau, son regard bleu acier se fixera sur la forme fugace. Elle ne réalisera pas et pourtant ça venait d’arriver. Un jour de décembre, hasard ? Non, c’était inévitable, pas de feinte pas de triche. Rien ne bouge. Elle seule saura qu’une longue attente immobile commence. Il y a trop d’incertitude, de blanc, de coupure derrière les bruits feutrés. Son esprit joue une musique lancinante, répétitive jusqu’à la nausée.

Rodolphe

Un homme de petite taille, un mètre soixante-deux pas vraiment un cas mais tout de même une taille inférieure à la moyenne. De la, son attitude fière accentuée par un buste droit et cambré qui faisait ressortir ses fesses rondes et musclées. Dans sa jeunesse il avait travaillé ses pectoraux de telle sorte que sa silhouette aujourd’hui était, ma foi, assez harmonieuse.
En son for intérieur : il les combat tous. Brassant avec légèreté les voiles rouges et or, rien ne lui résiste. Le trou noir, il le voit, lointain et sans cesse le trou se dérobe à mesure qu’il approche.

La foule des connaisseurs l’attend. La clameur monte quand il descend du luxueux taxi noir qui le dépose au Royal Hôtel. Apercevant les bras tordus de douleur, les crânes chauves, les yeux torves il se dit que rien au monde ne peut être pire.

Jusqu’à quand ? Se précipiter sans croire à rien, nier tout en bloc. C’est si facile de ne croire en rien. Une lumière blanche obscurcit sa vision. Une odeur de pourri passe sur la foule, un voile enveloppant de fiente, voila ce qu’ils méritent. Ils n’auront rien de plus. Qui sait ce que sont les vainqueurs? Des noyés, des perdus sans foi ni loi, une race immobile à la trajectoire noire de bonté et d’amour.

Anémone

Elle ne veut qu’une chose, plaire. Séduire c’est sa raison de vivre. Une attitude qu’elle cultive en toutes circonstances. Même aux pires moments de sa vie elle joue de son corps musclé, de son sourire étincelant. Elle pourrait poser nue, elle ne le fera pas.
En son for intérieur : les jambes et les bras n’appartiennent à aucun corps. Pourtant ils dansent éperdument, mécaniquement. Les yeux la regardent. Elle soutient chaque regard. Nul ne sait d’où vient la musique, elle est assourdissante et tellement envoûtante.

Là c’est l’enfer. L’usine, l’atelier huit heures à la chaine. Une chaleur humide et rance, une odeur de poisson en décomposition, les mains dans les tripes à dégager les filets. Ses cheveux raides et luisants enfermés sous la charlotte. Ses lèvres passées au gloss rouge cerise. Elle retrousse les babines comme une hyène en chasse. Ce que la vie est injuste.

Et si en soufflant fort, le rêve qui la transperce devenait réalité? Prendre un courant ascensionnel, voler longtemps en silence effleurant la cime des arbres, passer sous les jupes des vieilles, épouser au passage un émir du Caucase et revenir belle à mourir. Belle comme tout. Elle hurle en silence.

Quatre personnages, par JOSIANE

Sandrine

Pour une enfant handicapée, les colonies de vacances de la ville de Champigny étaient une aubaine. Sandrine savait que ses parents l’avaient inscrite pour le séjour du mois d’août, comme chaque année. Depuis sa naissance, privée d’une main, Sandrine connaissait une enfance morne, triste, surprotégée par une mère culpabilisée d’avoir absorbé  imprudemment de la Thalidomide, niée par un père souvent retenu à l’extérieur pour des activités dont il ne parlait jamais. Le séjour au bord de la mer, elle en rêvait toute l’année.

Solitaire, elle pensait souvent à la calanque aux reflets cuivrés, aux bleus de la mer et du ciel. Du haut de ses 12 ans, elle sentait que ces paysages étaient bons pour elle, ils l’apaisaient, la comblaient. Etait-elle consciente que les bains de mer la rendaient légère, lui faisant oublier son moignon ?

Aujourd’hui Sandrine a 60 ans un tournant dans la vie. Sa carrière se terminera cette année. Quand elle a été embauchée à la mairie de Tenrac en 1991, Jean Bousquetti commençait son deuxième mandat. Déjà le souvenir de son prédécesseur Emile Jourdans, un vieux maire communiste issu de la Résistance qui avait conduit tant bien que mal pendant 18 ans les destinées de Tenrac, s’estompait.

Ella a trouvé immédiatement sa place dans une équipe municipale que Bousquetti voulait élitiste pour mettre en œuvre son crédo : « gérer la ville comme une entreprise ». Le personnel la craignait. Rien dans son port altier et sa voix assurée ne laissait deviner qu’elle était manchote. Elle portait son infirmité vaillamment. Souvent, elle caressait doucement son moignon droit où l’on apercevait l’amorce d’un pouce atrophié.

Elle arrivait souvent la première dans son véhicule aménagé d’un crochet au volant. Le cartable en bandoulière, elle actionnait son badge d’entrée avec agilité. Elle faisait son travail consciencieusement. Elle avait intégré comme personne les grands principes du management participatif et de la gestion par objectifs. La gestion par le stress prônée par le Directeur général des services correspondait parfaitement à son tempérament. Elle avait reçu tous les Responsables de Départements en leur imposant les grilles d’indicateurs de performance et autres tableaux de bord pour leurs services. Avec un malin plaisir elle leur signifiait que leur mission, qui consistait à faire passer la pilule auprès des syndicats et du personnel, était de la plus haute importance. Du cynisme à l’état pur. C’est elle qui reçut les contractuels pour leur signifier leur licenciement et qui organisa sans ménagement tous les redéploiements de fonctionnaires protégés par le statut.

Rodolphe

Aller jeter un coup d’œil, c’est le mieux. Rodolphe n’était jamais sûr de rien ni de personne. Des années de réclusion volontaire dans les terres inhospitalières n’avaient pas altéré sa détermination.

Un homme de sa trempe ne pouvait pas perdre. Rien n’était, à ses yeux, plus urgent que de voir à quoi ressemblait le « camps des Revenants ».

L’hélicoptère le déposa sur la plage où l’attendaient les membres les plus influents de l’organisation.

Il ne se laissa pas prendre aux jeux des effusions, saluts et autres salamalecs hypocrites.

C’était maintenant un vieil homme que les honneurs agaçaient. D’ailleurs, qui se risquerait à marquer sa sympathie envers lui ?

Les hommes arrivèrent par le sentier côtier, la calanque leur paru exiguë et morne.

Le soleil commençait à rougir l’horizon, les « Deux frères » n’en paraissaient que plus lugubres.

Toujours aussi leste, Rodolphe entreprit l’escalade de la pente de terre rouge. Les pluies diluviennes qui venaient de s’abattre sur la région rendaient la progression difficile, les pierres roulaient sous ses pas. En s’accrochant aux branches du grand pin, il parvint en haut de la falaise, ses acolytes sur les talons. La pinède tournait déjà au bleu sombre.

Rodolphe comprit du premier coup d’œil qu’il avait eu raison de vouloir acquérir à tout prix ce site.

Le fortin surtout attira son attention.

Son téléphone GSM vibra, un message s’affichait laconique, le Préfet Erignac avait été exécuté la veille.

C’était en 1991 que l’empire soviétique s’écroula inexorablement, une véritable implosion.

A cette époque, Rodolphe avait nié tout en bloc. Sans doute il s’était-il souvenu de sa grand-mère italienne qui dés les années 30 disait « s’ils te prennent tu ne sais rien, ni ton nom ni ton adresse, tu nies tout, tu ne parles pas, tu nies » et pour appuyer ses paroles elle mettait ses doigts serrés sur sa bouche d’enfant avec un air sévère, le visage fermé, ses yeux bleus mi-clos.

La bas, pas de procès de Nuremberg malgré les millions de morts, malgré les camps, les familles détruites, les plaies béantes des esprits disparus. Dés 1985, Rodolphe assistait impuissant à l’instauration progressive de la liberté d’expression et la libération des détenus politiques. Il avait vécu la pérestroïka comme un cauchemar, « ce laboratoire grandeur nature du capitalisme sauvage triomphant » disait-il. Une obsession le minait, se débarrasser de Gorbatchev.

Anémone

C’est contrainte et forcée par des coups que Sandrine arriva au « Camps des revenants ». Elle avait dansé toute la nuit dans une boite de Saint Cyr Les Lèques, buvant plus que de raison. A présent elle était seule, attachée fermement à la porte de ce qu’elle pensait être un sanitaire puant. Elle se souvint qu’une forte poigne l’avait contrainte à monter en voiture. Les mains liées, elle avait écopé d’une série de gifles puissantes qui la firent sombrer inconsciente sur la banquette arrière. L’odeur ammoniaquée de pisse ancienne la ramena à la vie. Au petit matin, elle parvint à se dégager et découvrit la pinède déserte. Vaguement les images d’Aimé Jaquet l’entraineur des bleus, porté en triomphe face aux tribunes lui revenait. Zidane tout sourire, l’équipe « Bleue Black Beur » du Stade de France ovationnée partout en France où des écrans géants avaient été installés.

Mais pour l’heure, rien ne lui était familier, elle ne connaissait pas ce qui avait l’air d’être un ancien terrain de camping. Titubante elle parvint au bord de la falaise, en contrebas une calanque, en face la masse noire immense de la mer. Un faux pas l’entraina dans la pente glaiseuse. Son corps heurta le tronc rugueux d’un pin. Un calme profond régnait autour d’elle. Un instant sa raison vacilla. De tout temps Sandrine avait été fragile.

Le quatrième personnage

Mais qu’est-ce que je fous là à écrire ces sornettes ? La France vacille sous les coups des barbares et je scribouille. De la fiction paraît-il. Enfin j’essaie. Ecrire me met dans un état de fatigue rare, c’est une vraie souffrance. Mais je dois être maso car, en fait, je continue, je suis prise au jeu. Je découvre le plaisir de donner vie à des personnages dont je ne sais même pas d’où ils sortent. Les faire évoluer dans le temps et l’espace est grisant. Je me prends à guetter la publication des textes des autres. Je suis leurs personnages. Croiseront-ils les miens ? Tout est possible, tout est permis.

Alors, lecteur, je te le dis, moi aussi je suis retournée au « Camp des Revenants », seule.

Rien dit à personne. J’avais besoin de savoir pourquoi ce lieu me hante, pourquoi je rêve de la terre rouge de la pente, pourquoi je sens la chaleur du soleil, pourquoi je me baigne sans cesse dans l’eau claire de la calanque.

4e personnage

Je suis vraiment un vieux con. 12 janvier 2015, la France vacille sous les coups des barbares et j’écris. De la fiction parait-il. Enfin j’essaie. De la littérature ? Un reste de pudeur ou de clairvoyance m’évite de répondre à la question.

Il faut le savoir, écrire m’épuise, c’est une vraie souffrance. Mais je dois être maso car je continue, je suis pris au jeu. C’est ma vie ça. Incapable de m’affirmer. La routine et la couardise comme moteur de mon existence.

Allez ! Assez d’état d’âme. Revenons-y à cette putain de fiction. Quelle fiction ? L’inspiration ne vient pas.

Je l’avoue quelque chose ne tourne pas rond. A 80 balais, mentalement, je refais encore le trajet. Depuis le terrain planté de pins jusqu’à la calanque d’eau claire, cette pente de terre rouge me hante. Pourquoi je rêve de la pente ? Je sens la chaleur du soleil et pour finir je me baigne dans l’eau claire de la calanque.

Ce matin encore j’y suis et comme d’habitude le voyage ne sera pas nécessaire. Ma mémoire suffit. L’image est ancrée (encrée) là, bien au fond. Il y a déjà longtemps et pourtant tout est si précis, clair, limpide, lumineux.

La lumière, inonde mon souvenir. Une lumière de paix, une lumière de bleu translucide.

J’arrive au bord de la falaise (la pente, disaient les enfants), je vois les « Deux Frères » deux rochers élevés, plantés au large, immuables dans leur force minérale, dressés comme une sentinelle, un sémaphore plutôt, dans cette mer bleu profond que les courants tantôt gris, parfois bleu pâle irisent.

Quittant l’horizon, mon œil divague du bleu turquoise des fonds de sable au bleu noir des posidonies. Stop !! Je laisse à Fabbio, le héro de Jean-Claude Izzo, le bonheur de se noyer dans les nuances de bleus.

Plus près du bord, comme chaque fois que ma mémoire s’attarde là bas, je refais mentalement l’inventaire.

La crique aux eaux cristallines, les gros galets ronds, d’autres plats, lisses, un peu glissants. Le rocher blanc affleure, 60 cm d’eau. Les enfants l’escaladent et plongent chacun à leur tour persuadés que personne d’autre ne devrait jamais y grimper. Etre les maitres du lieu.

Je revois la roche allongée, lisse et confortable, idéale pour chausser palmes et tuba. Consciencieusement comme savent le faire les petits.

Voir sous l’eau, approcher les couleurs vives des algues, surprendre de petits bancs de poissons, mentalement les nommer comme le père l’avait appris.

Une pointe d’orgueil, de condescendance en pensant à la plage surpeuplée, grisâtre du varech en décomposition, là bas derrière la falaise où les baigneurs ordinaires mollement étendus sur les « rabanes », maculées de sables, nagent, au bord, dans une eau basse et trouble sans chercher à voir plus loin, plus profond.

Il me poursuit l’orgueil des habitués des calanques.

La crique comme une récompense, peut-être un privilège. L’eau claire, le soleil incandescent, les bleus du ciel et de la mer unis comme un cadeau personnel et rare.

Malgré mon pâle caractère, est-ce de cette époque que je garde un certain mépris pour la facilité, l’immédiateté ? Pour ceux qui voudraient bien mais qui ne se donnent pas la peine d’essayer. Voir un peu plus loin, chercher, insister, se battre au risque d’être différents, pas pareils ?

Comme dans la crique où la marche est malaisée, où parfois les pieds se meurtrissent d’épines d’oursins, où, pour arriver là, il a fallu s’accrocher aux branches du vieux pin en descendant la pente, dans la terre rouge, un sac sur le dos.

Pas écrit une ligne. L’éditeur va encore pester.

Je repense au rassemblement d’hier, j’y étais, 40 000 personnes, du jamais vu à Tenrac !!

Tant de monde et évidemment je suis tombé sur lui. Ces grands moments de ferveur populaire font sortir du bois les plus désabusés.

Un reste de conscience, un réflexe comme le canard qui court la tête coupée.

Rodolphe

La foule compacte avance en rangs serrés, le cortège arrive place de la mairie, c’est là que je l’ai vu. Dans un fauteuil, poussé par un homme d’âge mur, Rodolphe. Il porte beau ses 90 ans. Son visage impassible témoigne de sa vie de combats. Je me souviens de lui, jeune.

Un homme de petite taille, 1m62 pas vraiment un cas mais tout de même une taille inférieure à la moyenne. De la, son attitude fière accentuée par un buste droit et cambré qui faisait ressortir ses fesses rondes et musclées.

Je le revois. En son for intérieur : il les combat tous. Brassant avec légèreté les voiles rouges et or, rien ne lui résistait. La foule des connaisseurs l’attendait. La clameur montait quand, descendant du luxueux taxi noir devant le Royal Hôtel, il aperçut les bras tordus de douleur, les cranes chauves, les yeux torves. Je crois qu’à ce moment il a douté. Rien au monde ne pourrait être pire.

C’est en 1991 que l’empire s’écroule inexorablement, une véritable implosion.

Rodolphe a nié tout en bloc. Sans doute il s’est souvenu de sa grand-mère italienne qui dés les années 30 disait « s’ils te prennent tu ne sais rien, ni ton nom ni ton adresse, tu nies tout, tu ne parles pas, tu nies » et pour appuyer ses paroles elle mettait ses doigts serrés sur sa bouche d’enfant avec un air sévère, le visage fermé, ses yeux bleus mi-clos. Quelle souffrance à fleur de peau pour marteler ça à un enfant de 10 ans ?

Là bas, pas de procès de Nuremberg malgré les millions de morts, malgré les camps, les familles détruites, les plaies béantes des esprits disparus. Depuis 1985, Rodolphe assistait impuissant à l’instauration progressive de la liberté d’expression et la libération des détenus politiques. Il avait vécu la pérestroïka comme un cauchemar, « ce laboratoire grandeur nature du capitalisme sauvage triomphant » disait-il. Une obsession le minait, se débarrasser de Gorbatchev.

Sandrine

Enfin ! C’est elle, c’est Sandrine, j’attends son coup de fil depuis une semaine. On ne peut pas dire que la vie de son vieux père la passionne. Juste retour des choses certainement.

Nos rapports n’ont jamais été empreints de tendresse. Pas de cette complicité qui lie parfois une fille à son père.

Depuis sa naissance, privée d’une main, elle a connu une enfance morne, triste, surprotégée par sa mère culpabilisée d’avoir absorbée imprudemment de la Thalidomide. Moi j’étais souvent retenu à l’extérieur pour des activités dont je ne parlais jamais. Solitaire, elle pensait souvent à la calanque aux reflets cuivrés, aux bleus de la mer et du ciel. Enfant, elle sentait que ces paysages étaient bons pour elle, ils l’apaisaient, la comblaient. Etait-elle consciente que les bains de mer la rendaient légère, lui faisant oublier son moignon ?

Elle retrouvait avec bonheur le « camp des  Revenants » chaque année en colonie de vacances. Comme les autres enfants elle descendait la pente, glissait sur la terre rouge, se tordant les pieds sur les galets brulants.

Même par téléphone, j’étais impatient de lui souhaiter son anniversaire, 60 ans, un tournant dans la vie. Sa carrière se terminera cette année. Quand elle a été embauchée à la mairie de Tenrac en 1991, Jean Bousquet commençait son 2eme mandat. Déjà le souvenir de son prédécesseur Emile Jourdan, un vieux maire communiste issu de la Résistance qui avait conduit tant bien que mal pendant 18 ans les destinées de Tenrac, s’estompait.

Ella a trouvé immédiatement sa place dans une équipe municipale que Bousquet voulait élitiste pour mettre en œuvre son crédo : « gérer la ville comme une entreprise ». Le personnel la craignait. Rien dans son port altier et sa voix assurée ne laissait deviner qu’elle était manchote. Elle portait son infirmité vaillamment. Souvent, elle caressait doucement son moignon droit où l’on apercevait l’amorce d’un pouce atrophié.

Elle arrivait souvent la première dans son véhicule aménagé d’un crochet au volant. Le cartable en bandoulière, elle actionnait son badge d’entrée avec agilité. Elle faisait son travail consciencieusement. Elle avait intégré comme personne les grands principes du management participatif et de la gestion par objectifs. La gestion par le stress prônée par le Directeur général des services correspondait parfaitement à son tempérament. Elle avait reçu tous les Responsables de Départements en leur imposant les grilles d’indicateurs de performance et autres tableaux de bord pour leurs services. Avec un malin plaisir elle leur signifiait que leur mission, qui consistait à faire passer la pilule auprès des syndicats et du personnel, était de la plus haute importance. Le DGS lui confia, dans le même temps, la mise au point des procédures visant à la réduction des effectifs après la privatisation des cantines scolaires, du ramassage des ordures ménagères et du Centre de Formation des apprentis. C’est elle qui reçut les contractuels pour leur signifier leur licenciement et qui organisa sans ménagement tous les redéploiements de fonctionnaires protégés par le statut.

Un jour, elle avait passé la quarantaine, par la baie vitrée de son bureau, son regard bleu acier s’est fixé sur la forme fugace. Elle ne réalisa pas et pourtant ça venait d’arriver. Un jour de décembre, hasard ? Non, c’était inévitable, pas de feinte pas de triche. Rien ne bouge. Elle seule saura qu’une longue attente immobile avait commencé. Il y a trop d’incertitude, de blanc, de coupure derrière les bruits feutrés. Son esprit a joué une musique lancinante, répétitive jusqu’à la nausée.

Rodolphe

Aller jeter un coup d’œil, c’est le mieux. Rodolphe n’était jamais sûr de rien ni de personne. Des années de réclusion volontaire dans les terres inhospitalières n’avaient pas altéré sa détermination.

Un homme de sa trempe ne pouvait pas perdre. Rien n’était, à ses yeux, plus urgent que de voir à quoi ressemblait le « camps des Revenants ».

L’hélicoptère le déposa sur la plage où l’attendait les membres les plus influents de l’organisation.

Il ne se laissa pas prendre aux jeux des effusions, saluts et autres salamalecs hypocrites.

C’était maintenant un vieil homme que les honneurs agaçaient. D’ailleurs, qui se risquerait à marquer sa sympathie envers lui ?

Les hommes arrivèrent par le sentier côtier, la calanque leur paru exigüe et morne.

Le soleil commençait à rougir l’horizon, les « Deux frères » n’en paraissaient que plus lugubres.

A 75 ans, toujours aussi leste, Rodolphe, entrepris l’escalade de la pente de terre rouge. Les pluies diluviennes qui venaient de s’abattre sur la région rendaient la progression difficile, les pierres roulaient sous ses pas. En s’accrochant aux branches du grand pin, il parvint en haut de la falaise, ses acolytes sur les talons. La pinède tournait déjà au bleu sombre.

Rodolphe comprit du premier coup d’œil qu’il avait eu raison de vouloir acquérir à tout prix ce site.

Le fortin surtout attira son attention.

Son téléphone GSM vibra, un message s’affichait laconique, le Préfet Erignac avait été exécuté la veille.

La grand-mère

Elle a 100 ans, elle est fêtée. Elle voulait mourir jeune.

Elle a 13 ans à la Spezia, au couvent elle est la plus douée. Ses « jours » dans le drap en baptiste sont les plus réguliers les plus fins.

Elle a 48 ans, c’est fini. Ils ne le tortureront plus, hier il a été guillotiné, mort en héros, mort pour la France, mort à 20 ans.

Elle a 60 ans, elle étend ses draps lavés à la main au lavoir au fond du jardin, ses doigts rougis, ses pieds nus dans les sabots.

Elle a 25 ans, jamais plus elle ne reviendra, jamais, sa vie est ailleurs.

Je

Il a 80 ans, il écrit depuis toujours. Laborieusement mais il écrit. Ses activités d’avant il n’en parle pas. Personne ne sait vraiment de quoi il a vécu.

Il a 30 ans il lit le journal, une drogue le journal. Les événements du monde comme si c’était sa propre vie.

Il a 5 ans, sa mère est partie, il est confié à la vieille tante qui crie en parlant comme si la terre entière était sourde.

Il a 25 ans, depuis qu’il pêche au fusil il passe ses dimanches dans les calanques hiver comme été.

Il a 12 ans, la maitresse doute de son avenir et dit à sa mère qu’il ne réussira pas au lycée.

Frédéric (personnage de Rachel)

Il a 26 ans il a lu le livre de Tony Lainé « la raison du plus fou », il en sort conforté.

Il a 80 ans il est encore une fois retourné seul à Fabrégas, cette calanque le fascine. Longtemps il a fixé les « Deux Frères » dans le soleil couchant.

Il a 18 ans il a rencontré une fille formidable, elle s’appelle Nane. Ce doit être un diminutif de Christiane.

Il a 45 ans, il a voulu voir Erevan. Son ami Victor du quartier Beaumont à Marseille en était originaire.

Il a 104 ans jamais il ne pensait voir un tel score de l’extrême droite à Sanary.

Il a 6 ans, sa sœur l’a encore déguisé en fille, une serviette à carreaux en guise de fichu.

6 – Monologue du narrateur (4eme personnage), par JOSIANE

La nuit tombe je revois encore la journée du 12 janvier 2015 la France vacille sous les coups des barbares et je ressasse pris au jeu incapable de me calmer la peur et la couardise comme moteur de mon existence je repense au rassemblement j’y étais une foule compacte jamais vue à Tenrac  le fameux sursaut républicain grands moments de ferveur populaire qui font sortir du bois les plus désabusés reste de conscience réflexe comme le canard qui court la tête coupée tant de monde et évidemment je le vois lui la seule personne que je voudrais oublié il me fixait un rictus de haine à la commissure des lèvres la peur m’étreint comme aux pires moments la mémoire est un gouffre puant mon Dieu il y a si longtemps ma raison flanche oublier cette calanque le bleu du ciel le fortin les « deux frères » je suis vieux diminué toute ma vie comme faire valoir des autres j’en ai avalé des couleuvres maquillé des mauvais coup en noble cause marchandé des bons sentiments pour une courte aubaine lâché des principes par fainéantise

Depuis cette rencontre je ne peux plus écrire l’éditeur attend toujours mon texte je reste sec ma vie s’écoule hors de moi en flot continue une noyade qui m’emporte contre mon gré sans aucune prise sur mes sentiments ma capacité d’analyse de réflexion complètement éteint jusqu’à être étranger à ma propre existence de faible d’obligé complice des pires crimes aux noms d’idéaux folâtrés incapable de voir la réalité en face et d’assumer une rupture louvoyant entre esquives coups bas fausses excuses ma couardise n’épargnant personne.

Même pour ma propre famille jamais un mot sur mes activités mes retards mes absences « tu iras en colo cette année encore » envoyer ma fille Sandrine au « camp des revenants »savoir qu’elle descendrait la pente terreuse tout l’été au milieu des autres enfants apaisait un peu mon angoisse l’éloignait me tranquillisait je savais que j’étais un mauvais père un piètre mari même l’infirmité de Sandrine n’avait pas percé la carapace d’insensibilité qui m’enfermait m’éloignait de mes semblables.

Aujourd’hui à 80 ans rien n’a changé je suis toujours un pauvre ère un vieux con qui comble d’ironie publie à tour de bras des romans à suspens sur fonds de guerre froide d’espionnage de trahison de violence perverse comme un remake de ma chienne de vie qui me colle à la peau et dont j’ai transmis à Sandrine la fureur contre le genre humain la défiance le mépris des gens simples et honnêtes elle qui depuis son embauche à Tenrac exécute les sales boulots avec ardeur appliquant sans sourciller les consignes perverses de ses supérieurs elle qui à 60 ans mène une vie solitaire et laborieuse rêche comme sa peau ridée prématuremment.

Tout le contraire de Rodolphe et son habilité légendaire son aplomb imperturbable prêt à nier les pires évidences je l’ai croisé à la manifestation élégant comme à l’accoutumé dans son complet gris clair une belle femme poussant son fauteuil roulant un simple regard échangé entre nous une froideur qui en dit long sur notre passé dans les hautes sphères de la bureaucratie aveugle nos retrouvailles dramatique au « camp de revenants » cette pinède tranquille descendant en pente raide jusqu’à la calanque aux eaux translucides les ouvertures aveugles du fortin pointées sur les rochers des « deux frères » une impression de gâchis de vie pour rien

 7, par JOSIANE

Donc voici, j’ai saisi à bras le corps la proposition 7 de Marlen. Arriverai-je au bout de cette expérience d’écriture à distance ? J’ai l’impression que je me suis enfermée dans une histoire embrouillée avec des personnages stéréotypés. Pourquoi ont-ils surgit avec tant de force et de présence de mon imagination ? D’ailleurs sont-ils vraiment imaginaires ? Et cette calanque je ne peux pas m’en détacher, pourquoi ? Vers quoi m’emmèneront tous les textes écrits depuis le début de cet atelier, je l’ignore. Est-ce qu’à travers eux s’exprimeront la quintessence des griefs que je porte à une certaine histoire contemporaine. Seras-ce pour moi l’occasion de « tuer » tous ceux qui se sont inscrits dans cette histoire avec plus ou moins de bonheur, d’honnêteté ou de calculs. Qui suis-je pour juger ?

Pour m’éloigner de ces démons où se mêle, il me semble, histoire vécue et grande histoire, je parlerai du temps qu’il fait. Sujet bénin s’il en est ! Sujet bateau et fourre tout ça m’arrange.

Donc il fait chaud. Une chaleur caniculaire qui écrase les terres insulaires où je me suis retirée quelques jours comme pour accomplir une retraite. Pas de visite, pas de festival, pas de course en montagne, pas de baignade. Une vie régulière ponctuée par les repas, la sieste, des nuits sans rêve et idem le lendemain.

Le hameau est mort sous un soleil de plomb, 37°C cet après midi sur la terrasse ombragée. Personne dehors. Pourquoi le préciser ? Canicule ou pas on ne voit jamais personne sur l’unique place. C’est un hameau sans rue, groupé autour d’une chapelle. Plusieurs maisons sont encore habitées mais rien de bouge. Les touristes ne viennent pas jusqu’ici. Rien à voir. Pas même un troquet. Les gens sont claquemurés chez eux volets fermés. Pas un son. Pas de musique. Une radio ? Du linge aux fenêtres ? Le suintement d’un tuyau d’arrosage ? Rien. Un coq ou le braiement de l’âne, oui de loin en loin.

Parfois une portière claque, il faut bien se ravitailler. Ceux qui conduisent encore vont au super marché. Comment font les autres ?

Le ciel est blanc de chaleur. Châtaigniers et chênes vert entourent de près le hameau. Quelques plaques de verts bleus virant au gris signalent quelques oliviers, le paysage est une gangue de nuance de vert à l’infini.

Certains parlent du renouveau économique de l’ile, des statistiques l’attestent mais au plus profond des zones de montagne c’est la mort lente. De rares visiteurs de passage trouvent du charme à ces contrées perdues, loin du bruit, du stress de la circulation moderne et des pollutions en tout genre. Mais pourquoi tant d’infirmières passent-elles chaque matin distribuer des comprimés aux habitants ? Il parait que les antidépresseurs sont les plus souvent prescrits ?

Et je ne m’étendrai pas sur les relations humaines. Jalousie, différends juridiques, oppositions politiques tout est bon pour se haïr. « L’épervier de Maheux » de Jean carrière est un conte fée par rapport à ce qui se vit ici ! On pourrait rejouer tous les jours « Chroniques d’une mort annoncée ».

Les vieux crèvent de peur et de solitude en Corse comme ailleurs. Ils attendent la fin, isolés, vissés à leurs fauteuils et à leur poste de télévision, vivant la somptuosité du paysage comme une calamité supplémentaire. Ils parlent de la mort qui les surprendra une nuit sans que personne ne s’en aperçoive, se demandant avec angoisse quelle image ils offriront à ceux qui finalement les découvriront.

La canicule ne me vaut rien. Mon texte est encore plus noir qu’à l’accoutumée !

 8, par JOSIANE

Quel statut accorder à mon récit ? J’avoue que je n’y avais pas pensé. Novice jusqu’au bout dans cette expérience d’écriture !

Je me propose de procéder par élimination.

Je sais que je ne peux pas écrire des textes longs. L’inspiration se tarit. Les idées se brouillent. La narration s’essouffle et manque de ressort. C’est certain la saga ce n’est pas pour moi !

Je sais que je ne peux pas écrire des textes savants truffés de citations et de références littéraires, philosophiques et autres. Je ne serai jamais Jorge Semprun qui, 20 ans après sa libération du camp de concentration de Buchenwald rédige « l’écriture ou la vie » récit de sa captivité au pied de l’Etterberg, dans l’ enfer si proche de la petite ville de Weimar, la patrie de Goethe rendant hommage à ce dernier tout en citant au fil des pages le poète Keats, Victor Hugo, Aragon ou René Char pour se donner le courage de vivre.

Je sais que je ne veux pas écrire une histoire familiale, un genre d’autofiction ressassante à la Modiano car je ne suis pas Modiano.

Je sais que l’histoire et la géopolitique surgissent immanquablement dés que ma plume s’agite mais je ne veux pas me lancer dans un récit historique. Il serait ennuyeux, figé, rigide entre dissertation du baccalauréat et article de vulgarisation dans « Midi Libre ».

Je sais que je suis bien embarrassée de mes textes et mes personnages. La Duras a eu bien de la chance d’avoir la proposition de Serge July pour « Libération ». Produire des textes courts, sans thèmes précis à publier aléatoirement dans un quotidien. Mais je ne suis pas Duras.

Alors comment commencer mon récit ?

Et si j’adoptais le biais d’Eduardo Padura dans « l’Homme qui aimait les chien »

Des faits : un personnage historique de premier plan est assassiné, Léon Trotski.

Le meurtrier, Ramon Mercader porte pendant des années le poids de son forfait le long des plages cubaines.

La fiction : Mercader rencontre un jeune homme et lui confie son histoire lequel jeune homme en fait un roman « l’homme qui aimait les chien »

Grande et petite histoire mêlées, vérités historiques et pures inventions de l’écrivain, oui je sais c’est à la mode c’est un « docufiction » !

 

Et si j’imaginais que je rencontre un vieil homme, genre mon narrateur du monologue.

Il a un lourd passé, une vie lardée de secret. Il va me parler. Je vais l’écouter car son récit résonne en moi comme une histoire vécue, inscrite dans la mémoire collective de mon entourage. Ces mots réactivent des connaissances enfouies, des lectures oubliées, des discussions avortées, des non-dits vaguement pressentis dans ma jeunesse.

En toile de fonds de ce récit les années 80-90 et leurs dramatiques enjeux planétaires.

Il faudrait écrire pour faire littérature. On parle, on écrit, on se souvient assis sur la terrasse ombragée d’une maison écrasée de soleil. On traverse deux ou trois décennies, on s’arrête, la canicule sévit, brouille les pistes, les dates les vies et puis l’autre, le narrateur ressasse animé d’un mouvement régulier et irrépressible comme les vaguelettes dans la calanque aux eaux limpides.

************************************************************************************

Paysages, KAT

Des feuilles en tapis sous les arbres. Ce devait être l’automne souvent. Elles masquaient la pelouse. Est-ce pour cela qu’on les ramassait?

Suprême cadeau: surprendre un écureuil. Le voir filer comme l’éclair le long du tronc. Se perdre les yeux dans le feuillage à guetter son panache.

Plus loin, le chemin montait, sinuait entre les parterres, les étendues de gazon, rythmé de corbeilles suspendues pour accueillir les détritus intrus.

Tout au bout: les « attractions ». Entre le toboggan à 3 vagues et la roue de hamster : la vendeuse de gaufres. Ses morceaux de grillage dorés et brûlants mous nous tachaient de blanc. Sucre glacé si chaud, si sucré. Un fou rire et il s’infiltrait dans le nez: une ligne de sucre glace comme un paradis artificiel inoffensif.

Balançoires, nacelles blanches à deux places où l’on se grise de n’être qu’un. Où je m’imaginais cheveux aux vents quand ma coupe garçonne, imposée, ne laissait pas voler la moindre mèche.

Elles n’étaient pas ravies de m’emmener, mes sœurs. Elles n’avaient pas le choix. Leur indifférence pesait lourd. Transparente je devenais, dimanches et jours fériés.

Ceux qui avaient de l’argent mangeaient une glace en terrasse avec vue sur le plan d’eau. Mon porte-monnaie avec des yeux qui bougent ne permettait pas de s’assoir mais il autorisait vanille-fraise en cornet.

Sur les berges, gracieux et dignes en toutes circonstances, ils me faisaient peur. Le vilain petit canard était mon conte préféré pourtant ! Je n’oubliais jamais le pain dur. C’était tout un cérémonial que de le jeter, au plus loin, avec le même geste que pour les ricochets. Allongeant à l’extrême leur cou, couleur de neige, ils semblaient tout droits sortis d’une illustration de Gustave doré.

Dans un virage : un kiosque. Le kiosque. Pas à musique. Un Kiosque. Pas à journaux. Je m’y sentais capitaine de vaisseau immobile cherchant à l’horizon ce qu’il y a après… Pendant que mes sœurs célébraient des messes basses sur le gazon. J’écrivais dans un cahier bleu délavé au blason de la ville de Roubaix. J’écrivais. Déjà.

Nous devions prendre le tram. J’aimais tellement le contrôleur ! Sa casquette bleu-gris, sa sacoche en cuir où s’évanouissait la monnaie… et surtout le son, que je ne sais décrire mais que j’entends encore, de sa poinçonneuse. Je conservais soigneusement tous mes tickets dans mon petit porte-monnaie aux yeux qui bougent. Le plus souvent les grandes, s’il ne pleuvait pas, choisissaient d’économiser le prix du trajet. Nous allions alors à grandes enjambées de chaussettes montantes, gardant les quelques pièces qui permettraient un tour de barque ou de pédalo.

Parfois, au hasard d’un fracas de rames, une rencontre masculine. Mes sœurs s’en réjouissaient. Je n’en avais que faire.

Trois personnages, KAT

Eléonore

Le nez se fronce. De gêne ? D’ennui ? De taquinerie.

Il est des nez qui parlent plus qu’une longue conversation. Dieu que le sien est bavard !

En son for intérieur un cyclone de « pourquoi ? » entraîne des chevaux ailés que l’on chevauche sans contrainte.

Penchée sur sa dictée, les signes prennent une toute autre vie que celle attendue par l’autorité dictatoriale. Des envolées de galops sauvages s’ébrouent entre l’accord du participe passé et l’attribut du sujet.

Pégase est-il un migrateur ? Qu’y a-t-il au bout du ciel ? La mer ? Le vide ? Un trou noir lumineux ? Une infinie liberté ou l’étendue des contraintes d’orthographe équestre ? Une éthologie linéaire ou un carcan de postures ? Galoper au-delà des marges et s’emparer de la crinière des mots à perdre haleine !

Thérèse

Tremblement. Flou corporel généralisé. Une seule et même onde sismique de la tête aux pieds. La graphie s’amenuise. Les phalanges se crispent pour contrôler, encore, la plume sur la ligne, l’adresse sur l’enveloppe, le montant sur le chèque.

En son for intérieur une roulotte brinquebalante emmène les saltimbanques à leur prochaine étape. Autour du feu, les jupons virevoltent sur un air de pommes de terre étouffées sous la cendre.

Sortir le cabas à roulettes du cagibi. Enfiler le manteau. Deux fois ramasser la clé tombée deux fois. Ne pas jurer lorsque la manche résiste à se faire enfiler. Réussir, comme toujours, le savant créneau pour entrer dans l’ascenseur. Sourire au voisin du 5e et attraper de justesse le bus 51. Reconnaître le chauffeur qui vous ignore. Descendre devant l’hypermarché, le regarder droit dans les yeux et faire toutes ses commissions chez Mr Salif « au soleil de Casablanca « . Un accueil de même cela ne s’invente pas.

Si c’était à refaire je ne referai pas le même… chemin. Pas la même carriole, ni le même cheval et surtout pas le même cocher. J’irais seule, au gré du vent, le mien et pas un autre. Puisqu’on ne connaît pas la fin que le début soit plénitude et juste cela. Si c’était à refaire je ne garderais que les mandarines et les dattes du soleil de Casablanca.

Anne ma sœur Anne

Boucles en batailles, vrilles au front, pampres capillaires endiablés. Rien ne les emprisonne. Rien ne les dompte. Les ciseaux vous n’y pensez pas ! La tondeuse ?

Elle ne passera pas… ni par ici, ni par-là !

En son for intérieur des pinceaux sensuels s’abandonnent aux palettes multicolores. Un chevalet plié dans la soute du grand oiseau de fer blanc. A elle les marquises et Les hauts de Hurlevent.

Cent fois sur le métier elle remet son ouvrage. Cent fois le même croquis, elle apprivoise le galbe, capte la croupe, étreint d’un trait incisif la chute des reins indolents. Puis elle passe à la terre, s’empare de l’argile, et patiemment modèle le palpitant d’un muscle, le silence d’une étreinte.

Chaque fois je crois le saisir et chaque fois il m’échappe. Tout à l’heure je l’avais, mais le temps d’abraser la mine, le trait a fui. C’est ce que je préfère en fait, le poursuivre, le chercher, qu’il m’échappe et que jamais je ne l’attrape.

Déjà l’heure des enfants ! Chaque jour, au même instant, mon carrosse en citrouille se change. Bientôt ils iront au collège… Plus longue sera ma quête.

Maud’y

 Quelque chose de Modigliani.

Et la cour de récré ricanait : girafe!, héron! Sur fond de  » tra la la la lère ». Tête haute, au sens propre, qui figurait les prises de distance à venir. Vue plongeante sur ces cons d’adultes qui…

En son for intérieur tempête de neige au début d’un printemps. Givre sur les premiers bourgeons qui glace, fige, suspend.

Elan. Plongée. Ce petit nœud au plexus qui signale le grand vide. Apnée suspendue. Elle saisit la barre et aussitôt enchaîne : ballant, saut périlleux carpé, ballant, salto étoile, ballant twiste et papillon… Comme du vent dans les nattes. Un élan vers plus loin, plus haut, ailleurs.

Et chute ! Rebond, rebond, rebond. Le filet accueille, recueille.

Ils devraient se méfier des anges. Je cours, vole et m’arrange d’un demain à venir. Des envies d’envolées pas lyriques, de voyages pacifiques. Juste le goût de voir ce qu’il y a un peu plus loin que leurs nez bornés. Born. Née. Alive.

************************************************************************************

Paysage d’enfance, par MONIKA

Une rue. Rue de ville, bordée de grandes maisons à trois ou cinq étages, aux belles façades anciennes. Calme.

Ma rue. Depuis que je me souviens, toutes mes sorties commencent par là. Peu de circulation à l’époque. Nous non plus, nous n’avions pas de voiture. J’allais à pied.

Je claque doucement la porte de l’appartement. Je descends en courant les escaliers larges en colimaçon, je saute les marches en pierre deux par deux. Je m’arrête aux paliers au sol carrelé, et reprends mon élan, en me tenant fermement à la rampe en bois sculpté et verni. Dernier arrêt avant le rez-de-chaussée, là, où un petit escalier part vers la cave. Cela sent la poussière, la poussière humide des maisons anciennes. Encore douze marches toutes droites et je suis dans le hall d’entrée d’une hauteur démesurée. Je tire la lourde porte vers moi, je sors, la porte se ferme derrière moi en claquant.

Je tourne à gauche.

Quand j’y repense, nous sommes rarement partis vers la droite, la rue continue pourtant et mène à un autre quartier. Pour aller à l’école, aux leçons de piano, à mon cours de gym, pour aller au marché ou à la messe du dimanche, l’itinéraire partait toujours à gauche.

Je fais quelques pas sur le trottoir, je me retourne. Ne pas oublier de faire un petit signe de la main à ma mère qui s’est postée à la fenêtre du bow-window pour me voir partir. Et me voilà lâchée ! Après quelques mètres, un petit carrefour. Je regarde à gauche, à droite, c’est bon, je peux traverser.

Je pourrais aussi tourner à gauche. Passer devant le commissariat de police, devant l’agent de police planté là avec raideur dans son uniforme vert forêt. Ensuite l’hôpital, et une rue qui n’en finit pas. Plus tard, je la prendrai souvent, pour aller à la grande école ou pour visiter des musées.

Je pourrais aussi aller à droite, longer le petit carré de verdure avec le grand saule au milieu qui voisine avec des forsythias, ces arbustes qui éclatent de soleil au début du printemps. Déboucher sur la rue principale, large et passante, et attraper le tramway qui m’amènerait plus loin.

Mais là, non. Je traverse, je continue tout droit. Je longe les maisons grises ou beige sale aux moulures anciennes, je les touche de loin en loin à mon rythme, en chantonnant. Après, mes mains sont pleines de poussière. Parfois je m’arrête sous les belles portes cochères et lis les noms inscrits sur les plaques à côté des sonnettes.

Quelquefois, avec mes cousins, en rentrant du cours de gym le soir, on s’amusait à sonner aux portes, puis on s’échappait vite avant que le concierge puisse sortir et nous attraper. Après la course, nous éclations de rire, soulagés, regonflés… défi minuscule et bête dans une enfance lisse et obéissante…

Par les belles fenêtres en croisée, aux doubles battants et aux doubles vitres, j’entends souvent le son d’un piano ou le cliquetis d’une machine à écrire. Certains jours, des sabots claquent dans la rue, un défilé de chevaux qui partent en promenade. Ils sortent d’un centre équestre voisin et sont montés par des cavaliers assis tout droit, campés sur leurs bottes bien cirées et couvert d’une casquette noire et rigide. Ils m’ont fait rêver toute mon enfance…

Une nouvelle rue à traverser. Quand j’étais plus petite, ma mère m’y envoyait chercher du lait dans une crèmerie, avec un bidon en fer-blanc. Du lait au détail, tout frais, tout crémeux, avec la mousse au-dessus. Au retour, il fallait faire attention, tenir le bidon tout droit pour que le lait ne s’échappe pas.

Je suis toujours sur le côté gauche de la rue. Habitude acquise… inclinaison naturelle… un semblant de raccourci ?

Soudain, la rue s’arrête, se partage devant une grande tour carrée, grise, en béton. Tour massive, immense, monumentale, le Bunker, souvenir de la dernière guerre qui servait à surveiller et à contrer les attaques des avions ennemis, et à abriter la population en danger lors des alertes. Je suis devant le Bunker, gros machin sombre avec une petite porte en fer fermée par un cadenas. Maintenant, la tour est désaffectée, transformée en dépôt.

Je la contourne par la droite sur un chemin étroit goudronné qui propose une voie pour piétons, une voie pour cyclistes. Petit bout de route resserrée et sombre, pas éclairée le soir. Parfois angoissant, mais qui raccourcit mon itinéraire. A gauche le gros mur foncé du Bunker. A droite une grille qui entoure un jardin. Je regarde à droite. C’est un centre pour enfants, il y a des cris, des rires, des bruits réconfortants. Il y a des arbres. A travers les mailles du grillage, je caresse les aiguilles souples d’un if majestueux, je sais déjà qu’il ne faut pas toucher aux baies rouges luisantes, poison violent… L’hiver, il ploie sous la neige, ses aiguilles résistent au froid, il est beau comme un arbre de Noël. L’hiver, il y a de la neige dans le jardin, sur les arbres, sur les mailles du grillage, sur mon chemin où aucune voiture ne peut passer. La neige est immaculée, épaisseur blanche, tapis moelleux. Mes pas marquent le sol, tracent selon mes humeurs, je sautille, je me retourne, je remarche sur mes pas, je suis les pattes d’un chien, je lance des boules de neige sur le mur compact à côté de moi. Parfois je glisse avec la luge quand l’hiver est très enneigé.

Au printemps, la blancheur fait place à la vie, le jardin fleurit. Au milieu du pré, un grand magnolia impose sa silhouette ronde. Les branches souples et larges portent des fleurs. Fleurs de lis mauves et pourpres qui éclosent avant le feuillage vert brillant.

Je suis au bout de la ruelle, j’ai couru. Je tourne à droite sur une rue éclairée, traverse un mini-tunnel qui relie deux immeubles voisins et arrive au feu rouge. Au vert, je m’élance. En face, je passe devant le magasin de chaussures, les trois grandes vitrines m’amènent jusqu’à ma destination : la rue bordée de marronniers où habite ma professeure de piano.

Trois personnages, par MONIKA

Paul :

Grand, élancé, cheveux ondulés, œil bleu vif dans un visage pâle aux contours mous, démarche d’un bateau voguant sur la mer.
En son for intérieur : un lion qui sommeille, aux réveils brusques, aux décisions rapides, à l’ascendant ferme, mais bienveillant sur son entourage.

Paul quitte son agence de voyage. Malgré sa hâte, il se retourne et jette fièrement un coup d’œil à la vitrine. Les affiches accrochent le regard, les informations claquent et tentent les passants. Découverte et dépaysement, ce sont ses fils rouges. Il ferme la porte à clef et monte sur son scooter.

« Les projets sont très réussis pour l’instant. Mais il faut que je continue à développer de nouveaux voyages, des itinéraires plus originaux. Grands espaces, paysages sauvages et ensoleillés, c’est ce qui plaît actuellement. J’ai de la chance, parce que cela me plaît, à moi aussi. Je devrais repartir quelque temps pour reconnaître de nouvelles destinations. Un tour dans le désert marocain en montgolfière ? La visite des îles grecques à ma façon ? Il faudra que je creuse ces idées.

Mais là, tout de suite, je dois rejoindre Elise qui m’attend sûrement depuis un bon moment ! »

Elise

Frange blonde qui lui mange le visage, queue de cheval accrochée bien haut sur la tête, petit nez mutin, jolie bouche remuant sans cesse.
En son for intérieur : dans sa tête les bras grand ouverts sur le monde, une nageuse qui plongerait sans peur ni regrets dans une eau transparente pour se laisser porter par les vagues.

Elise a fini son entraînement. Ce soir, c’était difficile, il a fallu recommencer ses exercices encore et encore, rester souple, poser fermement un pied devant l’autre sur la poutre, bout de bois large de dix centimètres, terrain de jeu pour sauts et voltiges, élan et maîtrise. Elise s’entraîne depuis des années. Elle participe à des championnats, mais elle doit encore progresser.

 « Oh que je suis fatiguée ! en plus, on doit encore sortir ce soir… je suis en retard… cours, ma fille, Paul t’attend. Il n’est jamais en retard, lui. Tiens, voilà le scooter qui passe au coin de la rue… mon Paul, quelle allure…  allez, monte vite… accroche-toi… »

Anna

Un visage de poupée sous un casque de cheveux châtains, regard qui interroge et exige, mine boudeuse, démarche de danseuse.
En son for intérieur : une chatte sauvage qui défend ses petits et ses intérêts, qui sait montrer les griffes et mordre à l’occasion.

La librairie est peu fréquentée ce soir. Anna en profite pour vérifier des fiches qu’elle a alignées sur son bureau. Les livres sont posés sur des tables selon des thèmes, d’autres sont rangés de A à Z sur les étagères qui courent le long du mur jusqu’au plafond. Devant la vitrine, des albums à bas prix pour enfants et ados s’empilent dans des bacs. Ce soir, elle s’occupe seule de l’accueil des clients. Elle est à l’aise, l’ambiance calme et feutrée lui convient.

«  C’est vraiment calme, ce soir. Mais cela me laisse au moins le temps de classer les livres qui viennent d’arriver. Tiens, je n’ai pas vu celui que j’ai commandé pour mon client préféré. Il va être déçu demain… il vient trois fois par semaine au moins. Il regarde toujours les nouveautés, je me demande quel peut être son métier… il est très gentil, un peu charmeur… j’y pense tout d’un coup, il vient peut-être un peu pour moi… moi, il me plaît bien… quel est déjà le titre qu’il a commandé ? Ah oui, bien sûr ! C’est plutôt original… »

Je, Elise, Anna, Paul, par MONIKA

Je

A travers la vitre, je vois tomber la neige à gros flocons, doucement, lentement, tourbillonnant à peine. La route blanchit peu à peu. Je suis à l’abri du temps dans ce café accueillant. Bois sombre, miroirs aux cadres dorés, banquettes en velours rouge. Ambiance intime dans cette fin de journée, feutrée et calme malgré l’affluence. Les garçons s’activent pour porter la commande aux clients, thé, café, pâtisseries crémeuses, mais aussi des plats du jours et des potages à toute heure de la journée. Je parcours les journaux alignés sur une table, puis les programmes des théâtres et de l’opéra qui sont affichés sur un mur près de la sortie. Je savoure le moment de sérénité, parenthèse avant de repartir. La nuit tombe vite en hiver. Les lampadaires éclairent la rue, la neige couvre le sol d’une épaisseur blanche encore immaculée. Les voitures passent plus lentement, le tramway grince et tinte en tournant, les bruits sont étouffés. Je sors. Brrr ! L’air est plus froid et humide que tout à l’heure. Mais j’ai envie de marcher dans la neige fraîche, de la marquer de mes pas. Mes souvenirs remontent. Ma ville sous la neige. Les marchés de Noël joyeux et colorés. Les préparatifs de fête. Les chants, les concerts de Noël. La famille. Les amis. Mon absence a été trop longue, j’ai mis de côté les coutumes, les rites, les habitudes, j’ai voulu oublier.

Elise sortit enfin de l’hôpital. Une visite de courtoisie à une vieille tante qui allait mieux et s’ennuyait déjà dans sa chambre. La jeune fille avait retrouvé sa bonne humeur. Elle s’arrêta un instant sous le porche. Cela sentait le printemps. Le ciel était clair et le soleil de l’après-midi réchauffait l’air. Elle l’avait senti ! Ce matin même, elle avait choisi la jupe légère qui marquait si bien sa taille fine et qui virevoltait à chaque pas. Elle secoua la tête, ses cheveux blonds balançant en cadence, et dépassa la fleuriste qui proposait des bouquets de jonquilles et de violettes à l’entrée du bâtiment. Elle était en retard et réfléchit à son itinéraire. Allait-elle prendre le raccourci à travers le parc? Finalement, elle tourna à droite. Paul habitait cette rue et elle espérait le voir passer sur son scooter. Elle avança d’un pas léger, ses pieds dansaient dans ses ballerines blanches. Dépassant le commissariat de police, elle fit un petit signe aux deux agents en uniforme gris postés devant le portail. Admira le forsythia planté en bordure, explosion de fleurs jaunes printanières. Au feu rouge, elle regarda en arrière. Pas de Paul en vue. Elle s’engagea dans l’avenue et accéléra. Le trottoir était encombré de passants, elle se faufila entre les gens, évita une vieille dame hésitante, sautilla en bordure de chaussée pour aller plus vite. Longea la rangée de magasins, boucher, photographe, droguerie, coiffeur. Magasins de chaussures, d’articles ménagers, de vêtements. Là, elle s’arrêta pile. Dans la vitrine, des robes magnifiques étaient exposées sur des mannequins minces et élégants. Robes de bal décolletées, robes de princesses en dentelles, robes de mariée satinées. Elle repensa à Paul…

Zut ! Le tramway qu’elle guettait, lui passa sous le nez à l’instant. Elle allait devoir courir pour arriver à temps à la répétition.

Anna habitait dans le quartier des ambassades. De belles maisons cossues, des rues calmes, peu de voitures. Elle était repassée chez elle après ses cours et pressait maintenant le pas pour combler le retard. Elle avait trouvé un petit emploi de quelques heures par semaine à la librairie près du marché. Il n’y avait pas de bus dans le quartier et le tramway faisait faire un grand détour. Elle allait donc souvent à pied. Elle aimait ces trajets qu’elle pouvait varier selon son envie et selon ses horaires. Cette fois-ci, elle prit tout de suite à droite et longea la rue de son enfance. Passa le bâtiment de son école primaire, puis traversa devant l’église russe, en briquettes roses et blanches, aux quatre tourelles coiffées de coupoles dorées. Elle était souvent entrée dans cette église à l’intérieur tout en or scintillant. Elle passa devant la grille fermée et arriva à la passerelle qui surplombait la ligne de train. Monter vingt marches, traverser le pont en ferraille, descendre l’escalier en face, replonger dans les rues de la ville. Elle dépassa les bureaux où son père travaillait et s’approcha du parc et de ses deux tours grises, carrées, massives, restes de la guerre. Elle souffla un peu et pensa à la répétition qui l’attendait ce soir. Des chants religieux, Bach, Schubert, Mozart. De la belle musique solennelle, émouvante. Des voix qui s’élevaient dans un ensemble harmonieux, qui transportaient les chanteurs et ceux qui les écoutaient. Des amis retrouvés dans une même passion..

Elle se reprit et accéléra. Toute à ses pensées, elle n’avait pas réalisé qu’elle était presque arrivée.

Paul s’attarda au téléphone. Son agence de voyage commençait à bien tourner. Jusqu’ici, il était seul à faire face à toute l’organisation. Mais maintenant, il sentait un besoin grandissant d’être secondé, relayé par une personne compétente quand il devait s’absenter. Il s’impatientait, son interlocuteur n’arrivait pas à raccrocher. Il aurait dû être en route. Il trouva la phrase pour mettre fin à l’entretien et se leva en hâte de sa chaise, renversant une pile de documents au passage. Il empila le tout à la va- vite et sortit en fermant à clef. Le scooter l’attendait au bord du trottoir. Une Vespa dont il était fier. Il avait déjà fait quelques voyages dans les Alpes italiennes et la Vespa avait résisté à tous les problèmes de froid et d’altitude. Il se lança dans la circulation, slaloma à travers une file de voitures qui embouteillaient l’avenue et suivit les rails du tramway pour aller plus vite. Rentré chez lui, il se changea rapidement, chemise blanche légère et pull-over jaune printemps jeté sur les épaules. Il dévala les escaliers et reprit le scooter resté devant la porte. Il allait prendre le raccourci à travers le parc. Il accéléra jusqu’au bout de la rue, poussa ensuite sa Vespa à pied en suivant la voie cycliste pendant une trentaine de mètres. Il déboucha à côté du Bunker gris qui dominait le parc et s’engagea sous le porche qui amenait au feu rouge et à l’avenue principale. En bifurquant, il évita de justesse un cycliste inattentif, puis donna les gaz pour les derniers cent mètres jusqu’au marché où il avait rendez-vous avec Elise.

Thomas, Léo et Nane, par MONIKA

Thomas

Thomas a 28 ans. Il vit à Vienne depuis deux ans. Le pays observe la neutralité politique depuis peu. Les Autrichiens désirent la paix, une vie tranquille. Pour l’instant, cela lui convient. Il a trouvé un emploi dans un journal et profite à fond des propositions culturelles de la ville.

Thomas a 25 ans. Il fait partie des opposants au régime hongrois qui manifestent à Budapest contre le gouvernement. Il est obligé de fuir. Un ami l’emmène dans sa voiture, bien caché et le fait ainsi franchir la frontière, le rideau de fer. Miradors, barbelés, claquements de fusils, nomandsland, défilé de soldats et de chiens. Heures d’attente dans l’angoisse. A 60 km de là, la ville de Vienne, havre de paix, accueil chez des amis. Il respire.

A 12 ans, Thomas aime écrire. Il fabrique des carnets de contes et de dessins pour sa petite sœur Ilona. Il écrit un roman en cachette.

Thomas a 30 ans. Il est toujours autant intéressé par la politique. Si l’Autriche lui a offert un répit, il suit néanmoins avec une grande attention l’évolution de la Hongrie et de la Tchéchoslovaquie, à 100 km à peine de Vienne.

A 38 ans , Thomas se rend à Prague pour soutenir la révolution tchèque, le printemps de Prague. Les tanks russes arrivent, imposent la normalisation. Les manifestations sont réprimées sévèrement. Une fois de plus, Thomas doit fuir, poursuivi par la police et l’armée russe. Il repart à Vienne, traversant la frontière avec un grand nombre d’émigrants.

A 68 ans, Thomas est devenu un écrivain connu. Son dernier roman est un succès, salué par la critique. On le compare à Odon von Horvath, écrivain hongrois célèbre. Les pays du bloc de l’Est se sont démocratisés, émancipés. Thomas aussi s’est assagi.

Léo

Léo respire fort, lève les bras, embrasse d’un regard circulaire le groupe aligné devant lui, et donne le signe attendu avec sa baguette. Le chœur entonne les premières notes. A 40 ans, Léo est un chef d’orchestre apprécié, et ses compositions commencent à être connues.

Léo a 15 ans. Ses parents l’inscrivent dans une formation de comptabilité, un métier sûr. Léo ne s’oppose pas, mais en cachette, il suit des cours de piano et de violon. La musique est sa passion, son moteur.

A 20 ans, Léo abandonne le métier de comptable. Il accompagne au piano les films muets de l’époque, pour gagner un peu d’argent.

Il a  30 ans, il doit partir à la guerre. En fait, il dirige la chorale des soldats d’une partie de l’armée allemande.

Léo a 60 ans. Il est bien établi dans la musique. Il dirige plusieurs chorales dont certaines voyagent à travers le monde. Il participe à la création des semaines festives de Vienne. Il enseigne à l’Académie de musique et compose pour chœurs et orchestres.

Nane

(personnage de Rachel)

Nane a 19 ans. Elle a envie d’indépendance et devient jeune fille au pair dans le Sud de la France. Pendant quelques mois , elle s’occupe de deux jeunes garçons dans un domaine viticole où elle découvre le monde de la vigne.

Elle a 22 ans. Elle est restée dans le Sud près de Bandol, d’abord dans la famille du viticulteur pour continuer à s’occuper des garçons qui l’aiment bien, puis pour commencer une formation dans le domaine de l’œnologie.

A 12 ans, Nane s’installe avec ses parents à Vienne, en Autriche, et fréquente le Lycée Français.

A 29 ans, elle retourne à Vienne où ses parents sont toujours en poste. Elle cherche une occasion pour étudier la viticulture locale, en particulier l’économie des guinguettes viennoises, symbole d’un tourisme de détente, de gaîté, d’intimité au cœur des vignobles.

Elle a 47 ans. Elle s’est acclimatée à Paris. Elle travaille dans un bar situé dans le quartier du Marais. Elle aime le contact matinal avec les habitués, et apprécie aussi le flux incessant d’artistes et de touristes français et étrangers.

A 40 ans, elle repart à Paris, retrouver Pauline. Elle cherche du travail, ne sait pas bien dans quel domaine. Toujours cette envie de liberté. Voir du pays. Découvrir encore, autre chose. Elle projette de faire un tour de France. Des amis dans le Sud, en Bretagne, en Bourgogne, du côté de Bordeaux..Toujours le vin, les domaines, la recherche d’originalité…

Nane a 50 ans. Elle est en Bretagne, elle a marché des jours entiers dans le Golfe du Morbihan. Elle a besoin de réfléchir.

Personnages par MONIKA (suite)

Elise
Demain, on fêtera nos dix ans de mariage – Paul y tient, il est tout content – 10 ans déjà, quand je dis déjà, cela me semble quand-même un peu plus long que ça…je l’ai eue, ma belle robe de mariée, les roses blanches, les demoiselles d’honneur – des enfants très vite, trois, j’étais bien occupée – nous n’avons pas profité longtemps d’une vie à deux, comme je rêvais – sortir, danser, rire, voyager… je suis fatiguée, je me sens enfermée – Paul est heureux, il ne le voit pas, mon problème, il n’a pas voulu que je prenne un travail – « non, je gagne assez avec l’agence, m’a-t-il dit, reste à la maison, les enfants auront besoin de leur maman » – les enfants, ils sont mignons, sages comme des images – ma belle-mère dit qu’ils sont trop sages, « des enfants, il faut que ça bouge » – Paul, il les trouve bien comme ça, mais il ne les voit pas beaucoup – l’agence, toujours l’agence… et lui, il voyage, il part en Toscane, il part à Paris, il part au Maroc, même en Suède… pourquoi ne m’emmène-t-il jamais … juste pour notre lune de miel, on est partis à deux à Venise – Venise, c’était romantique, on était dans un petit hôtel au centre, on se promenait, on partait sur les canaux avec le vaporetto, une fois, on avait même pris une gondole comme dans les films… le gondolier ne chantait pas, mais nous oui… on s’aimait ….je croyais qu’on serait amoureux toute notre vie…la fête me perturbe, cela fait comme un bilan – qu’est-ce que j’ai fait pendant ces dix ans ? Je me regarde dans le miroir, pas de rides, pas de cheveux blancs, mais des yeux tristes, des larmes faciles, je me sens déjà bien vieille – à 29 ans, c’est désolant – mes amies se promènent, Anna est en Toscane, « la lumière est belle »m’écrit-elle, elle s’est mise à la peinture, ma sœur aussi voyage, elle est hôtesse de l’air, quelle chance… moi, je suis clouée, coincée, il me semble que je vis la vie de quelqu’un d’autre… « mon soleil, mon papillon, mon arc en ciel », me disait Paul autrefois…..on avait du temps l’un pour l’autre, on était heureux….et maintenant ? on peut dire que le soleil est tout gris, et le papillon fané… Paul, qu’est-ce qu’on est devenus ?
Anna
Je suis toute excitée… demain, c’est un grand jour pour moi…. ma première exposition – Carlo et Antonella m’ont beaucoup aidé – depuis que je suis ici, tout va bien, tout me réussit, je vis dans les clichés magnifiques – le soleil de l’Italie, la lumière de la Toscane, des paysages de rêve… ma peinture s’affirme, Carlo me dit que mes tableaux sont « fantastico », pleins de vie, « luminoso » – j’ai un tel bonheur de peindre ici, j’ai retrouvé une voie, un sens à ma vie – quelle ville merveilleuse – l’atelier de Carlo est réputé, j’ai eu de la chance – j’apprends à regarder, à vivre autrement… l’Italie, les Italiens, dragueurs (on me l’avait dit, et c’est vrai !), charmants, conciliants, pas agressifs , mais dragueurs du matin au soir et plus si affinités… pourtant je ne suis pas blonde – c’est Elise qui ferait fureur ici … Elise … j’aurais dû aller à Vienne pour son anniversaire de mariage, après tout je suis son témoin de mariage, mais c’est le même jour que l’inauguration, mon exposition ouvre demain – je ne peux pas être à deux endroits à la fois ! (j’aimerais bien pourtant, si je le pouvais) – c’est peut-être mieux comme ça, j’ai l’impression que ça ne va pas bien, Elise est triste… pourtant, quel couple ! – ils allaient si bien ensemble, c’était l’évidence… j’irai la voir en automne, ce sera plus tranquille ici – j’espère que mes tableaux plairont – il faudrait aussi que j’en vende un peu, je vis sur mes économies, cela ne pourra pas trop durer… j’ai envie de rester encore ici… Thomas ? des fois, je pense à lui …je crois qu’il va bien, il doit être à Prague en ce moment, toujours par monts et par vaux, adorable, mais pas fiable… dans une vie à deux… je ne sais pas trop quand je le reverrai… je veux continuer à apprendre la peinture avec Carlo… je visite… après Florence, Pise, j’aimerais bien voir Sienne, il paraît que c’est une ville superbe, terre de Sienne, couleur terre, terre précieuse, terre de peintres et de sculpteurs, voilà que je m’amuse avec des mots, tiens, je pourrais faire de la peinture avec des mots – o sole mio, quel beau pays que l’Italie !
Victor
Voilà que je vois tout en noir, ce n’est pas dans mes habitudes, ce n’est pas si heureux de se replonger dans le passé, pourtant je n’ai pas tellement de regrets – finalement – bon, je suis parti sur un coup de tête à l’époque, j’aurais pu être raisonnable , avaler quelques couleuvres… ce n’est pas dans ma nature, je préfère trancher dans le vif, remarque, je me suis assoupli, la vie m’a quand-même appris à lâcher du lest quand il faut… je me demande qui m’a manqué le plus au début, Paul ou Elise ?…. il a fallu que je me retourne, que j’apprenne à gérer une autre vie – je ne suis pas mécontent, la soixantaine, bonne santé, pas mal de ma personne, j’ai vu du pays, j’ai encore du succès auprès des dames – bon, pas très stable, c’est vrai, j’ai du mal à m’attacher longtemps, bien que… depuis quelque temps… ma fille, ma jolie, j’irai la voir bientôt, elle me manque, elle m’aime bien… on s’entend bien, mais on ne se voit pas beaucoup.. heureusement que la maman a assuré… mais je ne sais toujours pas où je vais me fixer… le Sud de la France ?… pour être près de Nathalie, cela me tente, mais je me vois mal sédentaire, j’ai encore envie d’arpenter des chemins ailleurs… où alors revenir dans ma ville natale, renouer avec Paul, maintenant qu’Elise n’est plus là ?… il a bien réussi, Paul – pas son mariage – mais il est devenu un homme d’affaires chevronné, voyages, voyages, succès énorme, l’agence s’est agrandi encore et encore, les destinations multiples… j’aurais pu continuer à travailler avec lui à l’époque… on s’est un peu croisés parfois, en Sicile, au Maroc… j’ai préféré tracer ma route … en virages… ça montait, ça descendait – c’est vrai que ce n’était jamais le chemin le plus droit que j’avais envie de suivre – une vie compliquée – comment voulez-vous qu’une femme ait envie de rester avec moi… mais quand j’arrivais au bout, les cimes, les panoramas, les grandes étendues… les villes trépidantes, puis les déserts à perte de vue… quelles émotions ! Cela valait tous les sacrifices, renoncements, solitudes… c’est égoïste peut-être… je ne sais pas… c’est la vie que j’ai fini par choisir… elle me plaît comme elle est.

Réflexions sur l’écriture en cours, par MONIKA

Comment écrire ? Le démarrage est difficile. Le choix de ce que je pourrais raconter m’étourdit toujours. Quel sujet ? Quelle histoire ? Je décris ? Je témoigne ? J’analyse ? J’agite, je secoue, je caresse ? Je dois prendre le temps, réfléchir. C’est là que je souffre, puisqu’il est établi qu’écrire fait souffrir ou qu’on écrit parce qu’on souffre.

Une fois la décision prise, le crayon posé sur le papier, les mots coulent, se déroulent comme un tapis, comme un ruban, s’envolent parfois comme une plume, m’emmènent loin. Quand la main glisse sur le papier ou que les lettres se forment à l’écran, je sais que c’est parti, que tout va bien, je deviens le crayon, le clavier, les phrases s’alignent, les mots dansent dans ma tête. J’aime choisir le mot qui doit y être, le sens, les tournures d’une langue que j’admire, que j’ai choisie. Pour l’instant, c’est la forme qui fait mon plaisir.

Mais alors, tu pourrais faire des mots croisés, cela suffirait à ton bonheur ?

J’en fais, bien sûr, et je passe de longs moments perdus et heureux sur les grilles : mots croisés, mélangés, à l’endroit, à l’envers… Je cherche le sens, le double sens, la tournure de l’esprit, j’interprète, c’est un sport et une joie – retrouver des mots, des idées au fin fond de soi, chercher, reconnaître, extraire… Mais voilà, c’est un passe-temps des plus agréables, ce sont peut-être des préliminaires, pour aiguiser l’esprit, mais ce n’est pas l’écriture.

Donc ensuite – maintenant – le contenu, l’histoire.

Nous revenons au choix du sujet. A nouveau l’hésitation, l’inquiétude. Pour l’instant, il y a les consignes, dans le cadre de l’atelier écriture. Pratique, les consignes. Des rails, des rampes pour s’accrocher. Mais aussi des carcans qui peuvent me bloquer !

D’abord un lieu. Un flash par retour, la réponse est là, évidente, la décision est facile, le chemin reprend vie dans l’instant.

Les personnages s’inscriront dans cet environnement. Portraits créés de souvenirs éparpillés, de désirs inassouvis, de promenades ensoleillées, de soirées animées, d’hier ou d’aujourd’hui. La distance de temps et de lieu crée une incertitude et me permet d’altérer, de réinventer le passé.

Avais-je besoin de raconter cette histoire, qui est tout juste ébauchée, qui m ’emmènera je ne sais où ? Il me semble que non. Les consignes étaient le prétexte, les rencontres et événements de l’année m’ont certainement incitée à chercher dans ce sens-là, à fouiller, à poser des caractères et leur vies entremêlées, riches en espoirs. J’ai appris à les connaître au fil des propositions, à leur tracer un chemin, à créer un réseau, une toile d’araignée, les personnes se rencontrent, se séparent, espèrent ou désespèrent, se battent ou abandonnent. Le fil rouge n’y est pas encore. Qui va quitter l’aventure, qui va rester jusqu’au bout, puisque j’ai eu l’audace de l’étaler sur quarante ans au moins. J’ai déjà de la tendresse pour certains, j’ai envie de savoir plus sur leur vie, sur l’avenir qui n’est pas encore tracé, finalement.

Comment pourrais-je les y conduire ? Des sauts de dix ans en dix ans ? Des retrouvailles épisodiques ? Des activités partagées ? Récit chronologique ou chassé-croisé ?

Un livre sur l’histoire d’une famille, d’une famille d’amis ? Des nouvelles, plus légères, dans un environnement commun ? Tant d’interrogations ! Je suis perplexe. La chronologie semble plus facile à bâtir, des événements à poser, utiliser, transformer selon les personnages qui grandissent et évoluent dans l’histoire. Une nouvelle permettrait d’isoler un fait , une personne. Porter une attention différente. Mettre en valeur autrement. Découvrir des profondeurs cachées. Alors, il faut continuer pour savoir : créer des vies, les laisser partir sur la route, ressentir, partager. Fermer la boucle, doucement, ou surprendre à la fin. A travers le passé, les lectures, les rencontres, trouver d’autres horizons, faire émerger d’autres vies. Raconter une histoire. Leur histoire. Rien n’est encore résolu. L’avenir leur appartient.

Ecrire, encore, par MONIKA

Ça y est j’ai un blocage ! Il me semble avoir tout dit pour commenter mon récit, ma production. Il me semble aussi qu’il n’y a pas encore assez de texte pour, déjà, réfléchir sur la forme future.

J’ai envie d’entrelacer les personnages que j’ai créés, d’y inclure les personnages secondaires qui sont à peine ébauchés. Si je connais le chemin d’Elise et de Paul, si j’approche de la voie d’Anna, je suis en manque de Thomas, de sa sœur Ilona, de Nane qui pourrait prendre une place plus importante dans le récit, et surtout de Victor, personnage clef, à l’histoire cahoteuse, à peine développée. Victor qui se raconte, mais dont on sait peu de choses. Il est parti, sur un coup de tête. Meurtri ou juste insatisfait ? Il a voyagé, s’est installé un temps en France, peut-être aussi ailleurs. Mais quel est son métier ? Quelles étaient ses rencontres pendant près de quarante ans ? Quelles sont ses motivations ? Quel sens a-t-il donné à sa vie ? Il est vrai qu’il s’est un peu dévoilé dans le monologue, mais il reste tant à découvrir…

Victor se raconte. Mais il pourrait être accompagné, précédé ou complété par un narrateur impartial. Cette voix nouvelle pourrait faire le lien entre toutes ces vies, et donner ensuite un éclairage différent de leurs histoires. Il pourrait enrichir le récit en ajoutant à des moments choisis des événements extérieurs, politiques ou culturels.

Il me restera un point fixe à soulever, un fond d’histoire comme un fond d’écran, un élément clef qui sous-tend le récit. C’est le lieu qui abrite l’histoire. La ville qui fait naître les personnages, qui les environne, les façonne, les fait évoluer, grandir, s’épanouir ou qui les fait fuir, qui attire ou qui rejette, qui les enferme peut-être…

Je recherche un montage simple, peut-être chronologique, mais peut-être faudra-t-il au contraire gambader un peu, sauter du coq à l’âne, avancer et revenir….

Je pense à des chapitres pas trop longs où le narrateur pourrait parler de la ville, introduire les personnages. Puis Victor raconterait son retour, rappellerait des événements d’autrefois. Les chapitres retraceraient des moments précis dans la vie des personnes, en alternant récits, faits, sentiments exprimés. Rêves et espoirs aussi.

Ce serait donc une histoire, une sorte de roman à flashs multiples, des pointillés de vie.

Tout est attente et conditionnel, il faudra étoffer avant de choisir, faire avant de savoir.

Et peut-être changer d’avis encore et encore avant d’aboutir !

A la relecture de mon texte écrit suivant les consignes, de mes devoirs, en somme, pour avancer dans une histoire à venir, je me rends compte que je n’ai que des bouts d’idées devant moi, des morceaux de puzzle, mais d’un puzzle sans modèle, mouvant dans le temps. Il faudra en fait réécrire, redéfinir, redessiner, et mettre en ordre tout ce qui est encore épars. Dans ma tête, je retrouve bien mes intentions citées dès le début de ce texte, les personnages existent et peuvent prendre leur place. L’organisation de l’histoire

est plus délicate, peu de matière, et pas d’expérience. En somme, du découragement devant la tâche entreprise ! Est-ce vraiment cela que je voulais écrire ? Qu’est-ce que je pourrais transmettre dans mon texte ? Comment pourrais-je accrocher mes bouts d’histoire pour que quelqu’un soit intéressé par la lecture ?

Voilà que la forme s’efface devant le fond !

Il me reste à écrire, écrire et écrire encore pour voir un peu plus clair.

9, Encore Victor, par MONIKA

« Victor, il s’est déjà raconté un peu. Mais vous n’avez pas beaucoup appris de lui.

Vous ne le connaissez pas comme je l’ai connu. Victor, mon héros, mon grand frère.

On faisait partie de la même bande d’amis. Il était toujours là pour moi, m’accompagnait, me protégeait.  Il savait tout faire. Grand garçon, plus long qu’épais. Musclé. Champion de gym. Champion de basket. Toujours le premier. Le premier aussi à jouer dans les pièces de théâtre que nous montions pour les fêtes. A jouer de la guitare, de l’accordéon. Le premier, je vous dis. Celui qui comptait. Quand il n’était pas là, la fête n’était pas réussie. Il dansait aussi très bien, et les danses à l’époque, il fallait savoir faire – valses, fox-trot, tango, slow valse, et le boogie-woogie qui venait d’arriver d’Amérique. Dans les bals, toutes les filles voulait danser avec lui. Toute la nuit, il glissait sur le parquet ciré, virevoltait, une cavalière dans ses bras. Mon héros, je vous dis.

Il entrait partout avec son grand sourire, ses yeux clairs joyeux, ses mains qui parlaient. Souvent il passait les doigts dans ses boucles blondes, hirsutes, alors que la mode de l’époque voulait des cheveux plaqués, avec de la brillantine. Sûr de lui, rayonnant, le garçon que tout le monde adorait.

Plus tard, il est parti. Une histoire de filles. Je ne sais pas ce qui s’est vraiment passé. D’abord, il n’est pas parti très loin. Grand sportif, il est allé dans les montagnes du Tyrol, faire du ski. Moniteur de ski. A la belle saison, il était professeur de tennis. Puis il est parti au Liban, dans les montagnes enneigées, moniteur de ski, toujours. Après, il n’a plus perdu ce goût du voyage, de l’ailleurs.

Je sais qu’il est d’abord allé en Italie. Des vacances au bord de la mer. L’Adria. Puis Trieste, Venise, Milan, et Marseille où il avait des amis. Ensuite Paris. Il y est resté longtemps. Il trouvait des petits boulots pour gagner un peu d’argent, déménageur, livreur chez les antiquaires – ça payait bien. Parfois acteur – il avait eu des contacts intéressants. Puis, quand son français était devenu très convenable, il avait trouvé une place de garçon de café au cœur de Paris. Parfois, en automne,il descendait dans le Midi pour faire les vendanges. Une année, il y avait croisé Nane qui travaillait sur le domaine. C’est Nane qui me l’a raconté, elle avait gardé le contact après Vienne. Je crois qu’elle avait toujours eu un faible pour lui.

Après, Victor a voyagé. Il a travaillé dans des villages clubs, animateur, barman, directeur. Espagne, Maroc, Grèce, les Antilles. Et puis, je n’ai plus eu de nouvelles ni de lui, ni de Nane. »

.

 

 

 

 

 

**********************************************************************************

La promenade au phare, par RACHEL 

J’habitais à Sanary sur mer une petite maison que louaient mes parents au chemin des jumelles, le nom de ce chemin avait été choisi en raison de la construction sur son itinéraire de deux maisons identiques accolées l’une à l’autre. Je l’ignorais mais le nom me plaisait, il me semblait très original. Il évoquait pour moi des sœurs jumelles, je n’en connaissais pas, il n’y en avait pas dans mon école. Plus tard j’ai habité une maison à l’américaine à Santeny en grande banlieue parisienne. Tous les matins je voyais passer par la fenêtre de ma cuisine deux petites filles jumelles qui partaient à l’école. Même petit imperméable rose, même cartable arrimé à leur dos. Sanary, Santeny, jumelles, j’étais enchantée.

En sortant de l’école Annie me raccompagnait jusqu’à l’entrée du chemin. Là nous nous arrêtions près d’un pilier en ciment qui bornait un jardin. Nous bavardions puis elle me disait « tu me raccompagnes ? » Je la raccompagnais jusqu’au garage que tenaient ses parents dans le village. Nous faisions ainsi deux à trois fois le trajet. Nous passions devant l’Ecole communale, un autre monde, j’apercevais la cour, les garçons et les filles que nous ne connaissions pas, on atteignait la grande rue, la boulangerie, notre école des sœurs de Saint-Vincent-de-Paul et enfin le garage. J’ai encore dans les narines l’odeur tout à la fois âcre et douce de l’essence qui se dégageait de l’endroit où habitait mon amie, dans les yeux les voitures démantelées et son père, grand escogriffe en bleu de travail, bourré de tics qui s’activait sur elles. Je rentrais enfin quand le soir tombait un peu effrayée de devoir seule passer devant le terrain vague sur lequel se dressait les quatre murs en pierres d’une maison dont la construction n’avait jamais été achevée imaginant des fantômes cachés à l’intérieur de ces murs.

Ce que je préférais c’était la promenade au phare. Je ne demandais pas la permission, elle aurait été refusée, j’y allais quelquefois avec Annie, le plus souvent seule. On ne s’occupait pas beaucoup de nous, une punition tombait de temps en temps au petit bonheur. Dépassée la maison d’Annie je ressentais un vent de liberté. La rue principale descendait vers le port. Je passais devant le cinéma qui jouxtait le garage, les affiches colorées agressives m’attiraient irrésistiblement. Je revois une femme, Ava Gardner peut-être, le corps, rejeté en arrière, les seins offerts, la chevelure brune encadrant un visage aux traits épais qui provoquait en moi une émotion inconnue, un homme à cheval s’élançait vers elle. Un peu plus loin, il y avait le magasin de mode de ma mère. Pour l’éviter et ne pas être vue j’empruntais une petite rue étroite et sombre qui menait au port. Je débouchais dans la lumière, la mer et les bateaux étaient là, j’allais jusqu’à l’extrémité du quai qui se prolongeait en angle laissant à droite le chemin de la colline de Pitié qui démarrait devant l’institution religieuse, exactement l’arrière de mon école. Là vivaient les sœurs, je n’y suis jamais entrée, c’était une grosse maison bourgeoise blanche avec des volets gris pâle. Le blanc et le gris associés me font encore aujourd’hui irrésistiblement penser à un couvent. Je courais vers la digue, après c’était le grand large. J’allais au bout, jusqu’au phare, là je m’asseyais sur un rocher regardant pendant quelquefois plus d’une heure les mouvements et les couleurs changeantes de la Méditerranée. Je rêvais à je ne savais quoi.

Le port était le centre du village, avec l’église qui le dominait. Tous mes itinéraires étaient concentrés à l’ouest de la Tour Sarrazine, je n’allais que rarement de l’autre côté. Cette tour m’intriguait, on n’en voyait que le sommet. Elle était entourée de constructions plus récentes. Dans l’un des bâtiments se trouvait le magasin de mode de ma mère. Ma mère était un personnage intermittent, lointain, inaccessible, fascinant et terrifiant que je trouvais extraordinaire. Elle ne ressemblait pas aux mères de mes amies, cela me conférait un statut particulier. Elle était la puissance qui régnait sur mon monde. J’ai toujours eu envie de faire tomber les bâtiments pour voir la tour dans son entier, encore aujourd’hui, je rêve de les voir s’effondrer et d’être l’artisan de leur destruction.

Les sœurs nous emmenaient quelquefois à la chapelle de pitié au sommet de la colline. Nous y montions par un chemin de terre bordé de pins et de petits oratoires. Je n’y allais jamais seule car j’avais une terreur panique des chenilles processionnaires qui pullulaient et encombraient le chemin. Grimper était un cauchemar. La chapelle construite en remerciement de je ne sais quel miracle était vouée à notre Dame-de-Pitié. Dans une niche, une vierge éplorée tenait sur ses genoux un Christ raide et interminable les pieds et les mains percés de trous laissant dégouliner des gouttes de sang. Plus intéressant pour moi étaient les ex-votos qui tapissaient les murs, relatant avec naïveté des histoires effroyables, de tempêtes, de foudre et de marins perdus. Il y avait plus, au-delà de la chapelle le chemin continuait redescendant en pente douce de l’autre côté de la colline jusqu’à la mer mais je ne l’empruntais jamais outre les chenilles il aurait fallu passer devant la maison du crime ! Quel crime avait été commis ? Je ne l’ai jamais su mais il a hanté mon enfance.

Trois personnages, par RACHEL

Frédéric

Le visage blême, les cheveux noirs de geai, rasés tout autour du crâne, s’épanouissent au sommet en une coque épaisse habilement coiffée.
En son for intérieuril marche dans les Andes. Quand il aura surmonté les épreuves un vieux chaman lui dévoilera le secret des origines.

Il monte les escaliers quatre à quatre, le hall du premier étage est encombré de brancards. Une fois de plus il y a eu un attentat la panique est à son comble dans le service des urgences de l’hôpital. Les gémissements des blessés dominent tous les autres bruits. Autour de lui une envolée de blouses blanches.

Voilà les filles, j’arrive.

Les rues alignées au cordeau. La chaleur blanche et torride d’une fin d’été. Le fracas dans la tête. La lente remontée. Le claquement des talons des infirmières. Les souliers rouges, rouges comme le sang. Une infirmière blanche et rouge. Mourir et Ressusciter. La poésie, la médecine, concilier l’une et l’autre. Devenir. Surmonter la fragilité. Mon frère, ma douleur. « Et faire à ton flanc étonné une blessure large et creuse » BAUDELAIRE. Peindre la douleur. Une ville en ruine. Des gratte ciel gris qui s’effondrent. Un soleil noir. Le soleil noir de la mélancolie. Eternel retour, éternelle répétition. Longeant le cimetière le train file brisant le silence.

 Théodore

Il hoche sans cesse sa tête ronde comme une pleine lune de droite à gauche. Elle semble articulée sur son corps comme celle des poupées anciennes.
En son for intérieur il rejoint chaque jour un cirque qui va de ville en ville, là il s’entraîne à dompter des tigres.

Son bureau est vaste. Il n’a pas choisi le mobilier fin XVIIIe trop imposant, trop doré. Sur la cheminée une pendule marquetée égrène les heures avec un son cristallin. La grande glace lui renvoie l’image d’un homme sérieux et important. Dehors il entend le cri des mouettes, il fait gris. Etrange qu’il y ait des mouettes à Paris. La Seine n’est pas très loin. Le bruit de la rue lui parvient assourdi. Il va appeler son assistante pour régler les affaires courantes avant la réunion ministérielle.

– Madame VERNON voulez-vous monter dans mon bureau.

Trop de dossiers sur mon bureau. Quelle importance. LUCILE son sourire légèrement ironique. Pense-t-elle ? J’aime sa vivacité et son rire dans cette maison morne et endormie. Mon appareil photo est dans le tiroir. Quand elle ne s’y attendra pas je vais la photographier. La voir nue au pied des falaises d’ETRETAT. L’enlacer. Les seins de LUCILE. Il y a longtemps que je n’ai pas vu Pierre. Lui téléphoner pour prendre un verre comme autrefois en Normandie.  Ne plus être rivé à ce bureau. Errer sans but précis dans la ville. Dériver à l’affut d’une improbable rencontre qui changerait le cours de mon destin.

 Nane

Elle dévoile à la base de son long cou un tatouage qui représente une clé de sol surmontée d’un oiseau.
En son for intérieur un grand voilier blanc l’emporte sur toutes les mers du globe à la rencontre du vaisseau fantôme.

A cette heure matinale les employées de la maison de couture accoudées au comptoir boivent leur petit noir avant de commencer leur journée. Le couple d’amoureux du petit matin est là comme chaque jour. Chaque fois que la porte s’ouvre un air frais pénètre dans le café. A huit heure précise le marchand de journaux va arriver réveillant l’assemblée encore endormie d’un tonitruant B,jour M,sieurs dames, suivi d’une remarque sur le temps qu’il fait. Et se penchant a travers le comptoir embrasse NANE qui lui tend sa joue. Le rituel est immuable.

Les regrets ne servent à rien. Il me faut tenir, d’autres ont su le faire avant moi. Papa m’a fait une sacrée surprise jamais je n’aurais pu l’imaginer. Reverrai-je Pauline ? déjà trois jours sans qu’elle donne signe de vie où peut-elle être ? A travers la vitre le trottoir est luisant comme un miroir. La pluie recommence à tomber, les gros nuages noirs sont poussés par le vent.  Novembre, le vent, les brumes, les anniversaires, les tempêtes. Vivement le souffle et les odeurs du printemps. Le lilas en fleurs dans le jardin. Cet homme au regard profond assis sur la banquette au fond du café qu’a-t-il à me dévisager avec tant d’insistance ? Je ne l’ai jamais vu dans la quartier, je ne me souviens pas qu’il soit déjà venu dans le café. La journée va me paraître interminable.

Frédéric, Théodore, Nane et Je, par RACHEL

Frédéric

Dépassé Valence le paysage avait brusquement changé. Le ciel paraissait plus léger, les premiers cyprès défilaient à travers les vitres du TGV, déjà le Ventoux se profilait. Frédéric était surpris, il ne se rappelait pas qu’il y eut des cyprès dès la sortie de Valence. Il réalisa que c’était la première fois qu’il prenait le TGV en direction du sud. PARIS, LYON, MARSEILLE le train de son enfance n’existait plus qu’à l’état de souvenir. Quand il avait reçu le carton d’invitation que n’accompagnait aucun message personnel il avait longuement hésité avant de se décider à entreprendre le voyage, l’intrusion du passé bouleversait la bonne organisation de sa vie. Il avait d’abord pensé qu’il déclinerait l’invitation à ce vernissage. Il n’était plus concerné, il avait fait rupture avec sa famille, avec son frère, Il avait cru que c’était possible. Mais le sommeil l’avait fui, les souvenirs avaient ressurgi en foule. En réalité ce carton n’arrivait pas par hasard, il était à un tournant de son existence. Quelques nuits blanches l’avait convaincu de la nécessité de confronter sa vie d’aujourd’hui avec celle d’hier. Son frère dont c’était la première grande exposition avait dû penser la même chose. Déjà le train arrivait à Toulon. Disparue l’ancienne gare mais la Cie des autocars de Provence alignait toujours ses voitures au même endroit. Destination Sanary-sur-Mer. Après avoir acheté son ticket au chauffeur, déjà installé derrière son volant, il gagna le fond du car et s’assit près de la vitre pour mieux voir défiler le paysage. N’ayant pas l’intention de s’attarder Il n’avait pris qu’un léger bagage qu’il envoya prestement dans le filet au-dessus des sièges, comme autrefois son cartable. Il s’étonnait d’être aussi ému. Il se souvenait des trajets en car pour se rendre de Sanary au collège de la Seyne puis plus tard au lycée de Toulon. Il était content que le car n’emprunte pas l’autoroute mais suive l’ancien itinéraire même si tout était différent, la nature s’était rétrécie au profit de multiples constructions. Il descendit sur le port à l’arrêt de l’église. Rien n’avait vraiment changé, seuls les palmiers lui parurent terriblement grands. Peut-être y avait-il davantage de voiliers dans le port, une nouvelle digue faisait face à l’ancienne mais le phare se tenait toujours en sentinelle. Il se dirigea vers l’hôtel de la Tour. Demain, demain seulement il monterait sur la colline.

Théodore

Théo conduisait vite. Depuis Marseille il éprouvait la sensation d’être dans un film en cinémascope. A chaque tournant la Méditerranée se dévoilait, scintillante dans un décor digne du technicolor, blancheur des falaises plongeant dans le bleu intense de la mer, pins d’un vert profond tourmentés par le mistral, ciel infini rejoignant l’horizon et cette lumière éclatante qui enveloppait tout. Cela n’avait rien à voir avec la Normandie de son enfance. Il était heureux, c’était la première fois qu’il venait sur la côte d’Azur. Béatrice rencontrée au cours des vacances l’année précédente, avec qui il entretenait une correspondance irrégulière, lui avait proposé de venir la retrouver dans le petit village qu’elle habitait dans le midi. A mon tour je te ferai connaître les lieux de mon enfance avait-elle dit. Il avait éprouvé le besoin de s’évader de la grisaille parisienne, de la déception que lui causait ses débuts au ministère et décidé d’accepter son invitation. Il avait emprunté la route du bord de mer, il se sentait léger comme il ne l’avait pas été depuis longtemps. Il vit un panneau qui indiquait : La Gorguette ; il se souvint d’avoir lu qu’Aldous Huxley y avait séjourné avant la guerre et que c’était là qu’il avait écrit Le meilleur des mondes. Il ne mit que quelques minutes pour arriver à l’entrée de Sanary. Dans chaque jardin un palmier étalait ses palmes, les mimosas étaient en fleurs, les orangers croulaient de fruits. Béatrice avait parfaitement expliqué l’itinéraire : le garage, le cinéma, dans la descente le magasin de mode où elle travaillait que surplombait la tour et derrière, le petit port éclatant de blancheur, veillé par le phare au bout du môle avec la colline qui s’élançait abrupte vers le ciel. Il rangea sa voiture le long du trottoir. Béatrice l’attendait. Il refit connaissance avec ce visage grave marqué de quelques rides, qui l’avait séduit. Déjà ses bras l’enlaçaient en un geste libre et spontané. Il la serra contre lui. Elle ferma le magasin , le prit par la main et l’entraîna en souriant dans la direction du phare.

Nane

En cette fin d’été la chaleur était intense, le soleil embrasait la campagne. Nane avait quitté le château de la Fond de l’Ange en début d’après-midi. Le propriétaire du domaine venait de perdre sa femme, très occupé à mettre en valeur sa production viticole et à promouvoir les vins de Bandol il avait engagée Nane au pair au début de l’été pour s’occuper de ses deux garçons de huit et dix ans. Son séjour devait durer au moins jusqu’à l’automne. Sur un coup de tête à la fin de l’année scolaire après une dispute plus violente que les autres avec sa mère elle avait répondu à l’annonce parue dans LeProvençal qui demandait une jeune fille entièrement disponible pendant quelques mois. Sa candidature avait été retenue sans problème. Après elle ignorait comment s’orienterait le cours de sa vie.

Elle avait décidé de profiter de sa demi-journée de congé pour descendre au village. Dans quelques jours il y aurait les vendanges, elle ne pourrait plus s’évader. Elle traversa les vignes pour couper au plus court, les ceps croulaient de grappes, les branches griffaient ses jambes nues. Elle regretta de s’être mise en short. Il y avait bien trois kilomètres avant d’arriver à Sanary. Elle marchait vite, elle reprit son souffle devant la petite chapelle Saint-Roch qui marquait l’entrée du village. Elle déboucha sur le port. Il y avait peu de monde, seuls quelques estivants nonchalamment attablés aux terrasses des cafés. Elle dépassa la Tour s’attardant quelques instants devant les vitrines du magasin de couture, plus haut le cinéma affichait la programmation d’un vieux western. Elle prit la route de Portissol qui menait à la plage. Le bain allait être délicieux, elle voulait se laisser aller à rêver au soleil, se sentir libre. Quand la chaleur serait tombée elle rentrerait par le petit bois en prenant le chemin de la colline.

Je

Je crois le moment venu de faire un pas de côté, de prendre un peu de distance avec tout ce qui a été l’essentiel de ma vie. Tenter, peut-être par l’écriture de répondre aux interrogations que des années de travail avec mes patients n’ont pas résolues. Il y a longtemps que j’y pense. A force d’écouter les passions, les souffrances des autres mon cabinet est devenu pour moi aussi un refuge, les bruits du monde ne me parviennent plus qu’amortis. Ces derniers mois je me suis senti moins disponible. Je me suis perdu de vue. La semaine dernière dans un rêve que racontait une de mes patientes j’ai suspendu mon écoute. Cette femme a pourtant l’art de rendre insolite tout ce qu’elle raconte. Chez elle l’imaginaire se mêle au réel sans que la frontière soit distincte, et elle réussit à reproduire en séance le même phénomène. En quel lieu veut-elle m’emmener ? Que devine-t-elle de moi pour être parfois si proche de ce que j’éprouve ? Elle pointe mes blessures en me parlant des siennes.

Je crois aux forces de l’esprit, au pouvoir des mots mais je suis las de côtoyer le pire. Je vais arrêter, partir quelques jours, c’est nécessaire. J’ai envie de voir la mer, de marcher d’un pas vif sur la plage déserte, de sentir l’écume des vagues caresser mes pieds nus sur le sable, le vent siffler à mes oreilles, d’être enfin disponible corps et âme à moi même, de me ressourcer à la « mère Méditerranée », cette mer qui ne cesse de me fasciner et, peut-être une fois encore, de renaître.

 

La nuit fut délicieuse, par RACHEL

Frédéric – 1995

A la fin de l’année 1995 pendant les grandes grèves Frédéric avait choisi de poursuivre ses études par une spécialisation en psychiatrie. Il terminait sa dernière année d’internat de médecine à l’hôpital Cochin. Les attentats racistes qui s’étaient succédé tout au long de l’année à Paris, les contacts difficiles avec les victimes arrivées au service des urgences après l’attentat du RER à la station Saint-Michel, les discussions animées avec ses collègues, les infirmières qui tentaient de réconforter moralement les blessés et demandaient son aide, toutes ces raisons avaient fait taire les doutes qui l’assaillaient sur sa vocation. Sa santé fragile ne lui permettait pas de poursuivre l’objectif qu’il avait eu en commençant ses études de courir le monde en tant que médecin sans frontières, c’était une déception qu’il n’arrivait pas à surmonter. Il savait bien pourtant que la maladie qui l’avait terrassé le jour même de son incorporation au service de santé des armées à Libourne pour faire son service militaire était un signe.

Son goût pour la poésie, la peinture, ce côté artiste, un peu féminin qui déplaisait tant à son père, le rendait sensible aux évènements qui survenaient inopinément dans sa vie. Il en tenait compte dans les décisions qu’il était amené à prendre. Ses origines juives sépharades n’y étaient pas non plus étrangères. Son grand-père né en Turquie à Izmir avait émigré en France avec ses parents et son frère aîné dans les années 1920. Le grand-oncle de Frédéric avait été déporté il était mort à Ravensbrück. Les commémorations de la rafle du Vel d’Hiv, l’attentat à la voiture piégée contre une école juive à Villeurbanne qui avait fait quatorze blessés et la mort de Khaled Kelkal abattu près de Lyon avaient réveillé une mémoire familiale douloureuse et conforté sa décision de devenir psychiatre.

Théodore – 1997

« Les lions de saint Iréné pénétrant dans la pièce ne l’eussent pas surpris davantage ». La télévision venait d’annoncer la dissolution anticipée de l’Assemblée nationale.

La phrase était venue brusquement à l’esprit de Théodore elle surgissait du plus lointain de l’enfance. Il en aimait la consonance, elle provoquait alors en lui un léger effroi, il imaginait le martyre de ce saint au nom bizarre et les lions entrant dans le salon, en même temps qu’il éprouvait une bouffée de tendresse pour sa mère. C’était elle qui la prononçait quand il faisait quelque chose d’inattendu. Il se jetait alors dans ses bras en faisant semblant d’avoir peur. Avec le recul du temps il savait qu’elle le faisait exprès et qu’il s’agissait d’un jeu qui les rendait tous les deux complices. Sa passion pour le cirque et les bêtes fauves, son désir de les dompter trouvait peut-être là son origine.

En réalité il n’était pas tellement surpris par la décision du Président. Le bruit en courait depuis quelques jours dans les couloirs du ministère mais il n’avait été ni consulté, ni informé. Depuis les grandes grèves de 1995, le travail intensif et les conflits inévitables qu’elles avaient suscités il avait pris du recul avec la vie politique et avec ses fonctions. Il se sentait moins concerné. Les batailles qui allaient se déchaîner ne l’intéressaient plus. Il avait pensé vaguement prendre sa retraite quand finirait le septennat de Jacques Chirac mais dans les jours qui suivirent cette annonce les souvenirs de son enfance revinrent en force et il sut qu’il allait anticiper ce moment.

Nane – 1997

Le Golfe du Morbihan étincelait, toutes les îles se détachaient dans un ciel rougeoyant. Le spectacle était somptueux. Nane ne regrettait pas d’avoir plaqué brusquement le Café. Il faisait un temps magnifique, les jours de marche solitaire en Bretagne étaient propices à la réflexion qu’elle avait voulu s’imposer.

Les jours raccourcissaient Nane accéléra sa cadence, ses jambes tiraient un peu, le sac à dos pesait plus lourd et les coups de soleil brûlaient ses bras. Elle voulait arriver avant la nuit, pour le dîner, dans la chambre d’hôtes qu’elle avait réservée le matin par téléphone à Locmariaquer. A l’entrée du village elle quitta le sentier des douaniers pour emprunter le trajet indiqué par l’hôtesse. La maison une grande bâtisse carrée située un peu en dehors du village était entourée de pins magnifiques. Située plein sud un bougainvillier couvert de fleurs qui recouvrait tous les murs l’avait fait baptiser « Maison Rose ». Le nom était mérité. Les propriétaires étaient un couple de jeunes Anglais venus s’installer en Bretagne.

Margaret l’accueillit avec le sourire, elle parlait parfaitement le français, elle lui montra sa chambre, une vue sur la campagne environnante, des rideaux à fleurs, un chien en peluche sur le fauteuil et un bouquet de fleurs immortelles sur la table, le décor enchanta Nane. Après une douche rapide elle descendit au salon. Dans de confortables canapés plusieurs familles étaient déjà installées parents et enfants l’attendaient. Tous étaient Anglais, il l’accueillirent dans un brouhaha suraigu et rieur auquel elle ne comprenait rien. Elle souriait à chacun se sentant un peu idiote de ne pouvoir aligner plus de trois mots dans la langue de Shakespeare. Nane prétexta sa fatigue pour monter se coucher de bonne heure.

La nuit fut délicieuse. Elle se réveilla assez tard. La maison avait l’air endormie aucun bruit ne filtrait jusqu’à sa chambre. Un peu surprise l’heure du déjeuner étant déjà largement avancée, elle s’habilla en vitesse. Arrivée au milieu des escaliers qui aboutissaient au salon elle s’arrêta brusquement. Ils étaient tous là, les Anglais petits et grands bien droits, assis les fesses au bord des canapés, tendus vers l’avant, silencieux, bouleversés et secoués par les sanglots. Sans un regard pour elle, les yeux rivés sur la télévision. Nane était sidérée. Que se passait-il pour les mettre dans cet état. Elle descendit rapidement, une des Anglaises la vit enfin et se précipita dans ses bras en hoquetant. Nane à ce moment-là regarda l’écran et comprit les raisons de leur désespoir. On était le 31 août 1997 et les journaux télévisés relataient en boucle la mort de Lady Di dans un accident de voiture à Paris.

Se sentant vaguement coupable d’être Française et que le drame ce soit produit à Paris Nane passa le reste de la matinée à écouter en anglais le feuilleton de la famille royale tentant vainement de compatir et de consoler. Elle éprouvait d’un coup le fossé qui la séparait des loyaux sujets de sa Majesté la Reine d’Angleterre.

JE – 1993

J’ai commencé le travail d’écriture auquel je songe depuis quelques temps. Depuis mon divorce les soirées me semblent plus longues. Nous parlions avec Hélène. Je me suis aperçu qu’écrire c’était encore lui parler. Je relate mes rêves, les émotions, les réflexions que provoquent en moi les évènements de la vie quotidienne et la pratique de mon métier. La vie de mes patients s’inscrit dans la mienne au même titre que la rumeur du monde. Le fait de travailler dans un institut accessible à tous les publics où la recherche est une des priorités me confronte à une immense variété d’individus. J’ai fait ce choix dès mes débuts, je ne le regrette pas.

Je ne sais pas, au final, ce qui résultera de cette écriture mais elle est devenue une nécessité. J’ai toujours pris quelques notes, souvent pour des cas difficiles mais depuis mes quelques jours de vacances au bord de la Méditerranée je tiens mon journal avec plus de régularité. Journal intime mais qui s’inscrit aussi dans une époque, une histoire. Je pense que nous vivons actuellement des mutations profondes et j’ai l’intuition que nous ne sommes qu’au début de ces grands changements. Je l’entends dans l’évolution du discours de mes patients, dans leurs problèmes qui aujourd’hui résultent davantage de leur condition de vie. Nombre d’entre eux sont au chômage et m’ont parlé de l’affaire Jean-Claude Roman, faux médecin, imposteur et escroc qui sur le point d’être découvert a assassiné, parents, femme et enfants. Ce fait divers a fait couler beaucoup d’encre, il a provoqué de nombreuses discussions et tentatives d’analyse avec mes collègues. Les hommes se sentent dévalorisés aux yeux de leurs épouses. La libération des femmes a engendré pour nombre d’entre eux de la souffrance. Moi même j’ai mal vécu le départ d’Hélène, son désir d’être libre et notre amour ne pesant pas dans la balance.

 

Béatrice, Louis, Elle, selon Claude (Simon), par RACHEL

Béatrice

Elle a 32 ans, Elle sort du cabinet du médecin. Elle aperçoit la mer qui se confond avec le ciel au bout de la rue sombre. L’angoisse a laissé place au vide. Elle ne ressent rien. Il n’y a plus qu’à attendre. Il a dit deux ou trois jours, si quelque chose ne va pas appelez moi. Mais seulement si quelque chose ne va pas.

Elle a 11 ans, elle chantonne pour se rassurer. Elle va acheter le pain. Elle serre les sous dans sa poche. Elle doit cacher dans un cabas la baguette blanche que le boulanger vend au marché noir. Elle est encore une petite fille que l’on remarquera moins, c’est ce que disent les grandes personnes. Elle pense en tout cas que la baguette sera bien meilleure que les grosses boules de pain de maïs qui collent aux dents et qu’elle ne peut pas avaler.

Elle a 50 ans. Elle se sent encore jeune et belle. Elle a conquis chèrement sa liberté mais elle ne regrette rien. Elle va à un rendez-vous important. Elle pense que peut encore se réaliser tout ce qu’elle attendait de la vie et qu’elle a de la chance de vivre à une époque où pour les femmes tout est devenu possible.

Louis, père de Frédéric

 Il a 55 ans son entreprise de transport est en plein essor. Il travaille trop, Esther le lui reproche. Il est déçu, ses deux garçons ne reprendront pas l’affaire familiale. Il ne les comprend pas. Il est fatigué de leurs disputes incessantes, de leur rivalité. Il pense Frédéric est fragile Renaud est fort mais au fond ils sont semblables, ils sont artistes et ressemblent à leur mère. Il la regarde, ses longues mains blanches effleurent les touches du piano il sait qu’elle joue pour lui. Il est amoureux comme au premier jour.

 Il a 4 ans la grille était ouverte il est sorti du jardin et il se promène tout seul dans le village, Il a une drôle d’impression. Il n’a pas peur mais il ressent beaucoup d’espace autour de lui. Il sait confusément qu’il est en train de faire une bêtise mais la tentation est trop forte il n’a pas résisté.

Il a 20 ans il est dans une surprise-partie, les Platters roucoulent « Only you ». Il regarde une grande jeune fille brune au regard profond. Seule nonchalamment assise sur un canapé, elle semble émerger telle une fleur d’une robe en satin rouge. Elle est frêle avec des jambes interminables. Il va l’inviter à danser, il est déjà amoureux et si elle accepte il sait qu’il ne pourra jamais plus la quitter.

Elle

Elle a 5 ans elle se promène avec son papa et sa maman près d’un lac. Il y a un grand soleil. Elle court sur un chemin dans la forêt pour se rapprocher de la berge. Au milieu du lac il y a une île avec un château et de grands oiseaux blancs qui glissent sur le miroir de l’eau. Son papa lui explique que ce sont des cygnes. Elle n’en a jamais vu avant.

Elle a vingt-huit ans. Aujourd’hui à propos du meurtre de Marie Trintignant une cliente lui a parlé de Vilnius, elle croyait que c’était en Russie. Elle n’a pas supporté. Au salon personne ne sait exactement où se trouve la Lituanie. Elle n’a jamais dit que c’était son pays. Elle croit avoir tiré un trait sur son passé.

Elle a 20 ans, elle vit à Paris. Elle aime marcher seule la nuit dans les rues de la ville et quelquefois s’étourdir en dansant dans une boîte de nuit jusqu’au matin. Elle rêve de repartir au pays de son enfance mais personne ne l’y attend. Tous ceux qui l’aimaient sont morts. Elle se sait attirante, d’une beauté singulière, sensuelle. Les garçons qui se succèdent dans son lit le lui disent. Ce sont mes origines, pense-t-elle.

 

Monologues, par RACHEL
Je
Moment de pause entre deux rendez-vous j’ai un peu chaud je vais ouvrir la fenêtre laisser pénétrer l’air frais de ces premiers beaux jours les feuilles du bouleau dans la cour
grandissent un peu plus chaque jour elles bruissent au moindre souffle c’est curieux je ne vois jamais les merles dans la journée je ne les entends qu’à l’aube à la fin de mes nuits d’insomnie quand je crois que je vais me rendormir comment sera cette nouvelle patiente je suis toujours curieux quand un nouveau visage une nouvelle vie va s’offrir à moi la voix était jeune au téléphone un peu saccadée comme tendue ce jeune psychiatre ce matin tout feu tout flamme une belle voix profonde sensuelle un je ne sais quoi d’inquiétude dans les intonations il a une difficulté avec une de ses patientes plus âgée que lui « je n’ai pas l’habitude » dit-il acquiert-on jamais l’habitude je suis peut-être pour lui une image de père est-il le fils que j’aurais aimé avoir calmer son ardeur – transmettre – profiter du moment pour respirer à fond la pause dans tous les sens du terme faire le vide difficile la vacuité l’habitude ne fait rien à l’affaire la serveuse au café ce matin semblait préoccupée elle ne m’a pas souri comme elle le fait habituellement avec un mot gentil le visage fermé est-ce qu’elle me plaît oui assez j’aime son type de beauté ce n’est d’ailleurs pas une beauté elle n’est plus tout à fait jeune le pull bleu dur qu’elle portait lui allait bien il faudra que j’enlève cette affiche le bleu est passée ce tableau de VERMEER m’accompagne depuis si longtemps l’allégorie de la peinture le masque posé sur la table la femme couronnée de feuillages qui tient un livre contre sa poitrine Clio la muse de l’histoire son regard ne cesse de m’interpeller je le devine légèrement moqueur à travers les yeux baissés une atmosphère particulière s’en dégage le mystère du peintre qui se représente de dos que sait-on de Vermeer rien ou presque son père était spécialisé dans le tissage de la soie son grand père maternel horloger aurait été impliqué dans des histoires douteuses il aurait fait graver de la fausse monnaie étrange VERMEER a été copié au XXe siècle par un génial faussaire ici on dépose le masque on vient sans connaître l’histoire on tente de la démasquer les masques me fascinent je ne les collectionne pas par hasard je sais bien que le hasard n’existe pas je pense au film d’Ingmar Bergman « Persona » le sujet m’avait bouleversé il a joué un rôle dans mes choix être psychiatre pour élucider mystère du féminin quête d’une langue qui serait autre radicalement autre ce jeune psychiatre quel est donc son prénom déjà Frédéric est sensible à l’art il aime la peinture la poésie il semble au fond plus artiste que médecin brillant mais de santé fragile trop impulsif violent aussi il ne va pas être facile à superviser l’air frais est entré Hélène je ne m’occupais pas assez d’elle elle était là pour moi c’était naturel je ressens un creux dans l’estomac je vais boire un café attendre combien de jours d’heures dans une vie passons-nous à attendre attendre les beaux jours attendre une femme attendre et la vie passe écouter la vie des autres ce n’est pas la vivre « Vous êtes un réfugié » c’est ce que m’a balancé à travers la figure mon étrange patiente du vendredi elle me devine me pousse dans mes retranchements ne contrôle rien tout dire semble ne lui poser aucun problème parcours atypique que celui de cette femme un chemin fait de ruptures de virages à quatre-vingt-dix degrés d’amours éphémères elle me provoque suis-je retranché ma passion n’est plus aussi vive ai-je oublié de vivre contrairement à ce que je croyais je ne parviens que difficilement à écrire seulement des fragments persévérer tout de même dans la tenue de mon journal il en sortira peut-être quelque chose j’entends des éclats de voix ils proviennent du troisième étage je vais refermer la fenêtre je pourrai profiter de ce moment pour monter voir ce qui se passe avoir œuvré pour la création dans l’hôpital de cet atelier de sculpture pour nos jeunes patients me rend heureux les échanges sont facilités leur plaisir dans la réalisation d’un objet d’un animal d’une forme est évident ce chat de céramique posé sur mon bureau les pattes robustes interminables les yeux dressés vers le ciel dit tout le questionnement sans réponse la douleur non je ne vais pas monter je n’ai plus le temps il y a du bruit dans la salle d’attente ma nouvelle patiente doit être arrivée.

Théodore
Le cerisier n’a jamais été aussi beau seul au milieu de la pelouse sa blancheur explose la lumière du printemps d’une douceur caressante en Normandie sublime tout elle me nargue je ne verrai plus jamais le cerisier en fleurs c’est la dernière fois je n’y faisais presque plus attention il va entrer dans ma mémoire devenir un souvenir qui ressurgira parfois avec des regrets je n’ai pas de regrets avons-nous jamais vraiment habité cette maison ma décision a été brutale les faux-semblants étaient devenus brusquement insupportables trop de compromis d’ajustements erreurs le regard de maman sur nous dans les dernières années de sa vie étonné déçu maman je crois que tu serais contente ton fils a pris une décision capitale faire rupture avec une voie trop bien tracée au fond la politique ne m’a pas vraiment intéressé j’aimais simplement l’excitation qu’elle procure tant d’efforts d’ennuis pour des résultats si décevants je n’ai pas assez de froideur de narcissisme d’envie de pouvoir sur les hommes pour réussir vraiment le dompteur pourtant tapi à fleur de conscience trop tard pour le cirque la politique c’était aussi un cirque tiens je n’y avais jamais vraiment pensé vivre sans contraintes mes moyens me le permettent c’est au moins un des avantages d’une carrière de haut fonctionnaire la lumière a changé le soir tombe le cerisier ressemble a une grosse boule vaporeuse si le gel ne vient pas tout bousculer il y aura des cerises en quantité se sont les acquéreurs qui vont en profiter Jacqueline ne s’amusera plus à faire les confitures durant les quelques jours qu’elle passait ici entre deux conférences autour du monde cela me détend disait-elle avant de repartir vers de nouveaux horizons elle n’a pas été surprise du tout quand j’ai dit que je voulais que nous nous séparions que j’allais demander le divorce il y a longtemps que nous n’échangions plus vraiment je savais qu’elle couchait de temps en temps avec Pierre son vieil amoureux de jeunesse elle savait que je savais une entente tacite cela n’entamait pas mon amitié avec Pierre au fond c’est de la lâcheté nous préservions une apparence y réfléchir m’aurait entraîné trop loin je n’avais pas le temps au fond j’ai refoulé petits arrangements avec moi-même la phrase écrite sur une carte postale que j’ai retrouvée en emballant les livres dans les cartons dit bien ce qui en moi s’est toujours agité « un jour par maladresse il fit tomber une apparence comme il allait la ramasser voyant qu’elle s’était brisée il aperçut des fragments du réel » sensation de n’être pas là où j’aurai dû être les conventions la respectabilité ont pesé sur moi je me suis endormi dans des habitudes la maison les enfants la carrière leurs études ils m’ont regardé avec un peu d’étonnement mais pas tellement surpris quand je leur ai annoncé que j’avais l’intention de me séparer de leur mère ils sont dans leur vie leurs préoccupations les aléas de leur situation ils ne nous connaissent pas je suis content de ce petit appartement que j’ai acheté dans le XVIIIe arrondissement je ne les recevrai pas tous à la fois mais un par un ils se confieront peut être davantage quand je vais être installé je vais faire un petit voyage partir seul en voiture sans destination bien précise comme j’aimais le faire autrefois une envie de liberté retourner dans le sud il y a bien longtemps que je n’y suis pas allé revoir les mimosas en fleurs qu’a pu devenir la belle jeune femme que j’ai connue au début de ma carrière avant d’épouser Jacqueline c’était un coup de cœur assez sérieux j’étais jeune encore et notre entente au lit m’avait ébloui lâche encore je n’ai pas approfondi cette relation j’ai espacé les rencontres la distance nous séparait j’étais pris dans la vie parisienne la nuit tombe le cerisier n’est plus qu’une tâche claire aux contours indistincts je vais rentrer il commence à faire frais demain matin les déménageurs seront là de bonne heure le carton avec les alcools n’est pas fermé je vais me servir un petit verre de Calvados avant d’aller dormir.

Esther
Je ne me lasse pas du paysage le bleu changeant mouvant de la Méditerranée le village qui s’étale dans le creux je le devine derrière l’oratoire trop neuf qui élève sa silhouette vers le ciel j’aimais mieux le chemin avant qu’il ne soit goudronné ordonné paysagé les oratoires étaient décrépis les croix étaient tordues les agaves dressaient leurs feuilles épineuses n’importe où et les pins abritaient le tout je sentais la nature sauvage on appelle les agaves succulentes quel drôle de nom pour des plantes grasses couvertes d’épines monter par le chemin de pitié vers la maison est vraiment agréable il y a paraît-il plus de huit cents oratoires dans le Var je vais m’arrêter un moment à la chapelle de pitié allumer une lumière pour papa il était si heureux que nous ayons acheté cette maison perchée sur la colline « c’est un port d’attache » disait-il papa aimait vraiment Louis il était très content que j’ai épousé un terrien de la France profonde qui sait ce qu’il veut cela le rassurait ils s’entendaient bien tous les deux unis dans leur amour pour moi je devrais demander à Renaud de peindre un ex-voto pour la chapelle « remerciement à la vierge de pitié pour avoir épargné ma petite fille de la déportation » Papa aurait adoré Louis semble inquiet en ce moment les affaires les enfants tout le préoccupe je crois qu’il aurait aimé que Frédéric soit une fille tout ce qui l’agace chez un garçon la sensibilité à fleur de peau la fragilité la versatilité l’aurait attendri chez une fille il supporte mal la rupture admet difficilement qu’il ait réussi brillamment ses études de médecine la lettre reçue ce matin est plutôt rassurante Frédéric fait les choix qu’il désire il se porte bien et même s’il ne vient plus il donne des nouvelles je crois qu’il aurait lui aussi préféré être une fille le soir tombe le soleil couchant agrandit démesurément l’ombre des oratoires l’ombre inquiétante de la guerre surgit quand je m’y attend le moins je suis ce que cette enfance inquiète a fait de moi et je l’ai transmis sans l’avoir voulu à mes enfants j’en aime la lumière mais je ne suis pas d’ici je suis de nulle part parler avec la libraire est un vrai plaisir elle connaît bien l’histoire du village Sanary s’appelait autrefois Saint-Nazaire sa librairie est un lieu de rencontres d’échanges elle a exposé quelques toiles de Renaud elle apprécie son travail elle est seule étrange pour une si belle femme elle n’a pas toujours été libraire je me demande si je vais accepter sa proposition de soirée musicale avec des lectures chez nous je vais en parler à Louis mais il est fatigué il ne va pas aimer que des gens qu’il ne connaît pas viennent à la maison il est jaloux me veut pour lui seul c’est surtout pour cela qu’il s’entend mal avec les garçons notre maison aurait paraît-il une histoire assez sombre crime inceste on ne sait tout le monde a oublié je ne ressens aucune angoisse dans cette maison au contraire peut-être parce qu’elle abrite un amour qui ne se dément pas la sagesse populaire dit que l’amour peut déplacer les montagnes il peut donc bien être rédempteur pour une maison il n’y a plus d’ombres le soir est tombé me voici arrivée à la chapelle.

Il y eut le jour où, par RACHEL

« Les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux un temps nous serons l’équipage de cette flotte composée d’unités rétives et le temps d’un grain son amiral puis le large la reprendra nous laissant à nos torrents limoneux et à nos barbelés givrés »

                                                                                                                                René CHAR  

Du plus loin que je me souvienne les mots, plus que l’écriture à proprement parler, ont été mes compagnons. Des compagnons fidèles, passeurs de mondes étrangers qui m’emportaient petite fille dans un imaginaire merveilleux et consolateur, je lisais, je lisais, je lisais…. J’aimais à l’école écrire les rédactions, je n’étais pas mauvaise. Adolescente j’ai éprouvé le besoin de tenir un journal intime. Est-ce écrire ? Non, on jette les mots qui étouffent sur le papier. Sa découverte l’engueulade et l’humiliation qui s’en suivirent sont certainement une des raisons qui m’ont tenue longtemps éloignée de cette pratique. Quand Internet n’existait pas et que le téléphone était un moyen rare et coûteux j’écrivais de longues lettres, j’en écris encore quelquefois. Je parlais aussi, trop, telle une pythie les mots s’échappaient de ma bouche en flots intarissables.

Il y eut le jour où j’ai découvert que les mots pouvaient dire autre chose que ce qu’ils disent, un jour où j’ai voulu savoir ce que recélaient mes mots. Livrés à tous les vents ils s’envolaient il convenait de les poser, de les creuser jusqu’à ce qu’ils dévoilent ce que j’ignorais d’eux comme le dit si bien René CHAR. J’ai alors repris l’habitude de tenir régulièrement un journal. L’idée d’écrire vraiment pour raconter une histoire surgissait de temps à autre je ne savais par quel bout l’attraper. Je m’y mettais et je renonçais. La vraie rencontre avec l’écriture est arrivée au cours d’un stage organisé par Terre de Lecteurs à RUYNE-en-MARGERIDE. Avec des consignes, sans réfléchir, pour m’amuser j’ai écrit n’importe quoi. Au regard des observateurs le résultat n’était pas brillant, je me perdais entre distance et flottement, il valait mieux renoncer. Ce fut pourtant révélateur pour moi. Mes obsessions s’écrivaient entre les lignes sans même que je les convoque. La surprise était de taille. Sur le blog de Terre de Lecteurs j’ai continué d’écrire tentant de tenir mes obsessions à distance en empruntant des chemins de traverse. J’y ai pris du plaisir créer des personnages les faire devenir dans une aventure qui s’est déroulée pour moi sur une année m’a beaucoup amusée, à travers eux je me suis faite voyager. J’en étais là quand survint la rencontre et la proposition d’écrire avec Marlen. J’ai adhéré sans trop me poser de questions. Pousser l’ expérience d’écriture dans la durée ne pourrait que me plaire.

Patatras ! D’emblée la première proposition me ramenait là où je n’avais pas vraiment envie de revenir mais bon, revisiter les lieux de l’enfance ce m’était familier j’allais jouer le jeu. Il y aurait la mémoire et l’oubli et cette histoire que je connais mais que j’ai toujours eue envie d’écrire précise et inéluctable. Le récit pourrait suivre son cours j’en connaissais les méandres. Hélas chaque nouvelle proposition m’en a éloignée un peu plus.

J’étais immobilisée dans un hors lieu hostile où je faisais de la résistance quand il a fallu créer des personnages. J’ai emprunté les détails qui les caractérisent aux personnes que j’y côtoyais. Puisant dans mes souvenirs, mes désirs, mes amours, mes amitiés, mes chagrins je leur ai inventé une vie personnelle tentant vainement de les amener où je voulais qu’ils aillent. Ils ne s’y prêtent guère. Ecrire avec eux m’est laborieux.

Curieusement la semaine dernière assise à une terrasse de café je me suis trouvée à côté d’une table où discutaient deux jeunes filles, l’une d’elles avait une clef de sol tatouée à la base du cou ! La réalité télescopait ma fiction. Nane se balade, elle était là, assise près de moi, elle vivait sa vie qui m’était étrangère, faufilée incognito dans mon récit comme pour en détourner le cours. Il y a plus, Josiane s’est emparée du personnage de Frédéric elle me le rend plus vrai que nature et lui attribue une rencontre avec Nane dont le parcours s’éclaire sans moi dans le récit de Monika ! Quant à Théodore je me demande ce qu’il fait là. Caractère complexe et imprévisible obéissant à des impulsions pour changer sa vie, je l’ai composé avec le souvenir des hauts fonctionnaires avec lesquels j’ai travaillé qui me semblaient parfois cacher derrière un conformisme bourgeois le désir d’une vie livrée à la fantaisie de l’instant… Ils m’échappent, veulent sans doute être libres d’aller où bon leur semble. Est-ce pour cela que d’autres prennent leur place. Les personnages secondaires s’invitent avec force, essentiellement des femmes, cela ne me surprend pas. Béatrice, Esther et même Hélène sont sans doute la colonne vertébrale du récit peut-être en train de s’écrire. Elles sont marquées par les secousses de la guerre qui ont troublé leur enfance. Esther particulièrement évoque une histoire que je ne connais pas mais qui pourrait être celle de ma famille paternelle. Elle surgit alors que je ne l’attendais pas grave et sage, amoureuse comblée. Elle me semble être là pour réparer une tragédie dont Frédéric et Je seraient les témoins.

En quoi suis-je proche de l’été 80 ? En quoi mon écriture peut-elle se relier à celle de Marguerite DURAS ? Quel secret cherche-elle en écrivant, réécrivant sans désemparer presque toujours la même histoire ? Quel secret sous-tend ma neuve écriture et se dérobe ? Il y a un phare, une maison, un crime mais quel est-il et qui en est l’auteur ? En quoi mes personnages sont-ils concernés ? Autant de questions sans réponses. Moderato cantabile.

Toute modestie mise à part j’aimerai mieux savoir écrire comme Nathalie SARRAUTE, traquer les mots aux frontières de l’indicible !

Ne rêve pas ma belle continue d’écrire tu verras bien où ça te mène fais comme le « Je » de l’histoire, écris en espérant trouver le fil d’Ariane qui t’aidera à sortir du labyrinthe dans lequel s’égarent tes personnages. Ils observent le paysage, sont sensibles au rythme du temps et des saisons. Autour d’eux l’air a frémi. Pourquoi ? Je ne sais pas, comme eux j’avance à tâtons. N’est-ce pas ce que voulait le maître ?

Ce que j’aimerais raconter, par RACHEL

« Tous les chagrins sont supportables si on en fait un conte »                                                                                                                                                                Isak DINESEN

J’aimerais raconter une histoire, une histoire d’amour, de liberté, de vie et de mort, d’exil et d’espoir. Je me penche sur les textes déjà écrits, comment relier entre eux mes personnages ? Les animer. Faire un récit choral dévoilant progressivement ce qui va les unir.

Voilà ce que j’ai commencé d’écrire en réponse à la proposition huit. Hélas je ne peux aller plus loin. Une fois de plus je me cabre. Il en va ainsi crescendo depuis le début de ce chemin d’écriture, « Chemin montant, malaisé, sablonneux ». De longues discussions sur mon impossibilité avec l’une des participantes à cet atelier ne me font pas avancer davantage, je renâcle, j’ai mes raisons. « Alors tu triches » ? C’était dit. Non, pas vraiment, je louvoie mais cela devient de plus en plus difficile.

Je connais le pouvoir des mots. Des années durant je les ai traqués, tordus en tout sens. Les poser ? A partir des chemins de l’enfance je l’ai déjà fait, ils ne peuvent plus rien m’apprendre. Y revenir c’est raviver des douleurs. Je sais ce que cache la tour Sarrasine, je connais le crime commis dans la maison, je sais les raisons de l’effroi devant la piéta portant sur ses genoux son grand enfant mort et celles qui poussaient une petite fille à braver les interdits pour aller jusqu’au phare. Alors que vont pouvoir révéler de neuf les personnages que j’ai construits. J’espérais leur faire raconter l’histoire autrement mais ils se dérobent. C’est donc une autre histoire qui tente de s’écrire.

J’ai construit Frédéric en pensant qu’il serait le personnage principal. Frédéric est un découvreur d’énigmes, il a la fougue de la jeunesse mais il est contraint par une santé défaillante, une fragilité native qu’il veut dominer. Il est en conflit avec son père et son frère beaucoup plus assurés que lui de leur identité. Il devient médecin pour dominer son père. Bien qu’ayant fait rupture, sans doute pour se protéger, Il est néanmoins très attaché à sa famille. Il est l’héritier d’une histoire qui pèse sur lui sans qu’il en ait pleinement conscience.

Je ne connais pas Nane. Il me fallait un personnage féminin. Je l’ai installée avec le souvenir de diverses amies de mon adolescence sans savoir le rôle qu’elle pourrait tenir dans l’histoire. Je la pensais simplement un peu rebelle. J’ai été enchantée de voir que Monika lui donnait une existence à laquelle je n’avais pas pensé mais que j’adopte sans problème d’autant plus que Josiane qui s’est emparé du personnage de Frédéric lui fait rencontrer ce dernier me donnant ainsi la possibilité de la faire entrer dans l’histoire de Frédéric.

Quelle histoire ? Arrivée à ce stade de mon écriture, au fil des propositions, et avec l’irruption de personnages secondaires qui me semblent intéressants je dois abandonner mon projet initial. En fait ce projet me bloquait. L’abandonner me donne une liberté plus grande. Je ne suis plus assurée de rien. Qu’ont en commun mes personnages ? Un décor, celui d’un petit village méditerranéen ; certains d’entre eux y habitent d’autres n’y sont venus que ponctuellement tous y ont vécu quelque chose de fort. Que vont-ils devenir ?

Si je relis les fragments déjà écrits il me semble que chacun des personnages est à un moment clé de sa vie, un moment de fracture, un moment où le passé risque de faire irruption. Comment les faire évoluer ? Les faire devenir, les faire grandir.  Ils sont nombreux, je pourrais en abandonner certains mais ils me sont devenus proches et je désire qu’ils aient chacun leur place.

« Je » est psychiatre, c’est un observateur, il se risque à écrire. A mes yeux il occupe une place centrale, celle du narrateur. Il est en contact avec Frédéric. Avec la distance nécessaire, les échos de son journal pourraient constituer la trame de l’histoire. J’aimerais également garder mon idée initiale de récit choral. L’histoire se dirait donc à partir de voix différentes un peu comme dans le film de François TRUFFAUT «La femme d’à côté » où c’est la voisine qui raconte les évènements que l’on voit se dérouler sur l’écran. Je pense à Béatrice, elle pourrait être cette autre voix. Elle n’a pas quitté SANARY, vendeuse dans le magasin de mode dans sa jeunesse, elle en est devenue plus tard la libraire. C’est une figure du village. Elle en connaît l’histoire et les habitants. Louis et Esther parents de Frédéric pourraient être vus à partir de ces deux voix.

Nane et Théodore sont des témoins. Elle intervient dans la vie de Frédéric. Lui va probablement retrouver Béatrice après un long temps d’absence et ils vont vivre ensemble. Il a des enfants et des petits-enfants. Il me semble qu’il pourrait être à l’ouverture du récit et faire des liens entre le journal de « Je » et les réflexions de Béatrice. L’histoire pourrait être racontée à l’un de ses petits-enfants. Dans les ruptures de ce récit oralisé s’insèreraient des fragments du journal de « Je » les réflexions de Béatrice.

Je pourrais donc reprendre la phrase mise en exergue de cette proposition et en partie l’énoncé du premier paragraphe ci-dessus qui constitueraient l’incipit du Livre.

« Je vais te raconter une histoire… »

9, par RACHEL 

JE (1)

Je crois le moment venu de faire un pas de côté, de prendre un peu de distance avec tout ce qui a été l’essentiel de ma vie (2). Tenter, peut-être par l’écriture, de répondre aux interrogations que des années de travail avec   mes patients n’ont pas résolues,(3) Il y a longtemps que j’y pense.   A force d’écouter les passions, les souffrances des autres mon Cabinet est devenu pour moi aussi un refuge, les bruits du monde ne me parviennent plus qu’amortis. Ces derniers mois je me suis senti moins disponible, je me suis perdu de vue.(4) La semaine dernière dans un rêve que racontait une de mes patientes j’ai suspendu mon écoute. Cette femme a pourtant l’art de rendre insolite tout ce qu’elle raconte.(5) Chez elle l’imaginaire se mêle au réel sans que la frontière soit distincte, et elle réussit à reproduire en séance le même phénomène. En quel lieu veut-elle m’emmener ? Que devine-t-elle de moi pour être parfois si proche de ce que j’éprouve ? Elle pointe mes blessures en me parlant des siennes.(6)

Je crois aux forces de l’esprit, au pouvoir des mots mais je suis las de côtoyer le pire. Je vais arrêter, partir quelques jours, c’est nécessaire.(7) J’ai envie de voir la mer, de marcher d’un pas vif sur la plage déserte, de sentir l’écume des vagues caresser mes pieds nus sur le sable, le vent siffler à mes oreilles, d’être enfin disponible corps et âme à moi même, de me ressourcer à la « mère Méditerranée », cette mer qui ne cesse de me fasciner et, peut-être une fois encore, de renaître. (8)

(1) « Je » est psychiatre. Pour l’instant il n’a pas de nom.

(2) « Je » est né à Marseille de père inconnu, sa mère, couturière, est morte en le mettant au monde. Il n’en pas connu la tendresse et en a eu constamment la nostalgie. Elle n’a dit à personne qui était le père de l’enfant. Il a été élevé dans sa toute petite enfance par sa grand’mère maternelle puis après la mort de cette dernière par son oncle frère aîné de sa mère et sa tante tous deux instituteurs. Pendant la guerre son oncle et sa tante étant engagés dans la résistance il a été réfugié chez des paysans dans la Mayenne. Il a fait ses études secondaires en pension. Après son baccalauréat qu’il a brillamment réussi « Je » a voulu s’éloigner de sa famille. Il a quitté le midi de la France et fait ses études de médecine à PARIS. Il est alors un jeune homme grave. Il s’intéresse à la vie politique et intellectuelle bouillonnante de son époque marquée par l’influence de Jean Paul SARTRE. Le chagrin de ne pas avoir connu ses parents, la culpabilité pour avoir été en naissant responsable de la mort de sa mère et la violente expérience de la guerre durant son enfance l’ont engagé très tôt dans une quête identitaire. Durant ses études de médecine il s’intéresse à la psychiatrie. Il entreprend une analyse   et choisit de se spécialiser en neuropsychiatrie. Passionné par la recherche sur l’origine des maladies mentales il choisit de travailler en hôpital public. Son métier est pour « Je » une vocation, presque un sacerdoce, il y consacre toute son énergie. Il se sent psychiatre jusqu’au bout des doigts.

(3)A 30 ans à la fin de ses études « Je » se marie avec Hélène. Jeune homme sage peu sûr de sa séduction Il a eu quelques aventures sans lendemain avec des camarades de faculté. Hélène est professeur de français. Elle lui a été présentée par un ami Il a été séduit par sa réserve, son goût pour la poésie. Ils ont la même passion pour la littérature. Ils ont été très engagés tous les deux au cours des évènements de mai 1968 participant à l’occupation de la Sorbonne. A ce moment là « Je » s’est particulièrement intéressé aux thèses développées par les antipsychiatres mais le mouvement né en Angleterre n’a pas eu en France les suites qu’il espérait.

(4) Hélène et « Je » n’ont pas eu d’enfant. Hélène ne pouvait en avoir et « Je » n’en voulait pas vraiment. Après vingt ans de vie commune Hélène est tombée amoureuse d’un de ses collègues professeur. Elle a souhaité reprendre sa liberté « Je » ne s’est pas opposé au divorce mais il a été profondément bouleversé. Il a surmonté son chagrin en s’engageant plus encore dans le travail avec ses patients, acceptant de surcroît des tâches d’enseignement et de supervision. Ses recherches remarquées sur le cas de Vincent van Gogh l’amène à faire de nombreuses conférences en France et à l’étranger. Il consacre ses rares moments de loisirs à la lecture.

(5) Rêve de la patiente. Nous l’appellerons Mme V.

Mme V. était revenue dans la maison de son enfance qu’elle devait habiter. Elle regardait les murs ils étaient peints de neuf mais tout le reste était assez sale. Il y avait un frigo qui ressemblait à une cuvette de WC où régnaient poussières et débris de victuailles. La maison n’avait pas de porte et débouchait sur un chemin de campagne hivernal, boueux inondé par la pluie. Arrivaient alors une amie de Mme V. et d’autres gens encombrants. Mme V. voulait être avec son amie. Son amie portait un manteau vert, elle était charmante, elle aimait Mme V. elle se mettait dans ses bras et elle la berçait. Puis Mme V. s’apercevait qu’elle avait oublié un pantalon dans le chemin. Elle revenait dans cette boue. Elle apercevait le pantalon vert qui flottait. Elle voulait le ramasser c’est alors qu’elle commençait à s’enfoncer dans la vase. Elle marchait mais elle ne pouvait s’en sortir, Elle s’enfonçait davantage. Elle pensait qu’elle allait s’enliser, seuls ses bras dépassaient. Elle voyait alors un homme assez fort sur la terre ferme. Il avait autour de son cou des liens en cuir qu’elle essayait d’attraper mais elle n’y parvenait pas ils lui échappaient. Mme V. voyait alors que ces liens retenaient contre le corps de l’homme un bébé attaché a son cou. L’homme défaisait les liens et jetait le bébé dans la boue mais instantanément le bébé se transformait en jolie femme. L’homme et la femme   s’embrassaient mais eux aussi allaient être emportés dans la vase. Mme V. était immobile. Elle savait qu’elle n’allait pas mourir mais elle était prisonnière, seule sa tête sortait de l’eau. Mme V. s’était réveillée car elle voulait se réveiller.

(6) Mme V. dit que sa famille l’a couverte de boue mais elle ne peut s’en détacher. Le rêve évoque clairement cette problématique et, dans la scène de l’homme qui défait les liens, la demande d’aide pour une renaissance est évidente. Mme V. analyse très bien le rêve et identifie « Je » à l’homme qui détache les liens. « Je » a la nostalgie de celui qu’il aurait pu être s’il avait été élevé par sa mère. Ce que raconte Mme V. est en correspondance avec ce qui s’agite en lui. Il a une dette envers la psychanalyse qui lui a permis de dépasser ses blessures d’enfance mais celles-ci ressurgissent et il doit les tenir à distance. « Je » s’en défend mais il est attiré par Mme V. elle le pousse dans ses retranchements, elle lui semble la patiente idéale pour répondre aux interrogations qu’il se pose concernant les femmes. Secrètement il aimerait être celui qui pourrait éclairer le « continent noir ».

(7) « Je » ressent le danger que représente Mme V. il la trouve séduisante. Il aime son intuition. Il se sent vulnérable. Il attribue à la lassitude le fait d’être déstabilisé. Il ne le sait pas encore mais son métier ne suffit plus à remplir sa vie. Il refuse la possibilité d’une transgression avec Mme V. contraire à ses engagements. Il préfère fuir.

(8) « Je » a passé son enfance dans le sud. Aux vacances il retrouvait sa famille. Très tôt il a su nager. La mer a été pour lui une source incessante de plaisir, il l’identifiait à une mère consolatrice. Quand il se plongeait dans l’immensité bleue il ressentait un bonheur indicible toujours renouvelé. Même quand le mistral soufflait fort il se laissait emporter loin par les vagues, sans frayeur, la Méditerranée était son alliée. Elle lui a donné le goût de l’infini. La liberté et la force de ses muscles qu’il ressentait en nageant autorisaient tous les possibles. Seule la lecture des « Misérables » et la découverte de Victor HUGO l’avaient tenu un été des jours entiers éloigné de la plage. Quand il était revenu à la mer il n’était plus tout à fait le même il savait que lorsqu’il serait grand il voulait s’occuper des faibles.

 

 **********************************************************************************

Quartiers nord, par SYLVIE

Ma grand-mère Yvette veut me faire un cadeau. Elle m’accompagne dans les ruelles de son quartier. Elle me donne la main. Les trottoirs sont sales et parfois malodorants mais je sais m’arrêter de respirer par le nez en cas de nécessité. Il faut bien regarder où on met ses pieds pour éviter les crottes de chien, les crachats et d’autres choses que je n’arrive pas à identifier. C’est la fin de la journée. Aujourd’hui, le mistral a beaucoup soufflé, laissant le ciel propre et rose. Les rues montent et descendent, nous passons sous un viaduc. L’air semble plus transparent, après le vent.

Mes grand-parents vivent dans les quartiers nord de Marseille. Mon grand-père est fier : de la fenêtre de son appartement, on voit, au loin, la mer et le château d’If. Il a installé un fauteuil devant les portes vitrées qui donnent sur le balcon et il passe une grande partie de sa vie de retraité assis dans ce fauteuil. Il observe le boulevard Saint-Louis, les bus qui s’arrêtent, les gens qui montent et qui descendent, les arbres rachitiques du parking, la baraque à pizza, l’immeuble d’en face, la gendarmerie, la supérette Unico… Je le regarde regarder.

La nuit est tombée quand nous sortons de la boutique. Je garde mes nouvelles chaussures aux pieds pour les sentir claquer sur le sol. A la lumière orange d’un lampadaire, nous montons la rue qui nous rapproche de l’immeuble où vivent mes grand-parents. Je perçois clairement la tristesse qui nous accompagne, ma grand-mère et moi. Nous partageons ce sentiment tenace. Nous n’en parlons pas, mais nous sommes liées par la mélancolie.

Tous les bons Marseillais portent des mocassins noirs bien cirés. Ils sont souvent un peu italiens. En terrasse des cafés, je les vois fumer, parler un français accentué, rire très fort, agiter les mains et les bras, s’engueuler pour le plaisir et regarder les femmes avec insistance.

J’ai l’impression que ma grand-mère, originaire de Haute-Savoie, vit une sorte d’exil. Avec vue sur la mer et sur une vieille prison.

Mes grand-parents n’ont jamais voyagé, ils n’y ont pas pensé ou ils ne pouvaient pas : enchaînés au château d’If, comme Edmond Dantès.

Trois personnages, par SYLVIE

1) Elle ouvre et ferme au ralenti ses mains de sorcière. Les doigts sont noueux, les articulations grippées. On croirait les entendre grincer.
En son for intérieur, un homme en furie hurle sur un minuscule Pierrot lunaire assis dans une cage d’escalier. Les larmes torrentielles du petit garçon délavent le maquillage de ses joues.

Pour accéder à la terrasse, il faut grimper un escalier biscornu. Quand elle ouvre la porte, la lumière crue lui fait plisser les paupières.
Les toits de la ville s’étendent devant elle. C’est le pays des chats de gouttière et des pigeons, à l’heure où les murs sont encore chauds, où le vent marin se lève, où la rumeur de la ville s’éteint peu à peu.
Elle s’assoit dans son fauteuil et se laisse hypnotiser par le mouvement des vagues.
Alors, une mouette – toujours la même ? – s’invite sur la terrasse.

A la nuit tombée, je m’installais pour travailler. Ce n’était pas une corvée. J’aimais le bruit du tissu épais que je déchirais et celui de la machine à coudre qui mitraillait, pendant que mes petits dormaient, paisibles.
Les voisines étaient des vipères, des jalouses qui ne m’aimaient pas. Une femme seule, qui travaille. Elles trouvaient ça bizarre.
Elles pouvaient parler dans mon dos, je m’en fichais : j’étais heureuse. Ce n’est pas comme mes sœurs, elles ont souffert toute leur vie. Moi, j’ai rencontré le malheur, plusieurs fois, mais il ne m’a pas atteinte. Comme si j’avais été vaccinée.

2) Sur les photos, elle a son sourire Hollywood : immense, presque grimaçant. Les dents sont magnifiquement blanches. Les canines sont celles d’un bébé renard : petites mais acérées.
En son for intérieur, une petite fille essaie de jouer un air facile au piano. Un homme assis à ses côtés se penche vers elle… et lui sourit gentiment… tendrement.

Les pommes de pins craquent sous ses pas. La mousse fait des petits coussins sur les bords du chemin.
Les oiseaux piaillent, s’interpellent,les chevreuils s’enfuient au moindre bruit, les insectes grouillent et les araignées ne font rien, immobiles dans un coin de leur toile.
Elle, elle marche, tous les jours, dans le sous-bois et elle a le sentiment d’être à sa place parmi cette faune.

Je n’ai plus peur des sorcières, ni du loup.
J’ai peur des êtres aux formes inconnues, des êtres innommables et malfaisants. J’ai peur d’être attrapée, traînée par les pieds, massacrée.
« Massacrer », ça c’est un mot que Maman emploie régulièrement.
J’ai peur du moment où on découvre que la gentille grand-mère est une ogresse affamée.
Petite, j’ai inventé sans le vouloir, dans une rédaction, le mot « terrorifié ». Il exprimait une peur paralysante qui arrête le cours du temps, et après laquelle, une autre vie commence.

3) Elle est coiffée comme une Mona Lisa épuisée qui ne fait plus le moindre effort pour paraître. Les cheveux poussent de chaque côté d’une ligne de démarcation entre les deux hémisphères de sa tête. Certains blanchissent, d’autres pas encore.
En son for intérieur, chaque nuit, une dame translucide vient s’asseoir près de son lit. Elle ouvre un grand livre et lui raconte des histoires dont les tristes héros sont ses ancêtres.

Les objets ont pris le dessus, ils envahissent le salon.
Elle s’assoit, fait des mots fléchés, n’a aucune envie de ranger. D’ailleurs, elle ne sait pas comment faire : où mettre les choses ?
Le téléphone sonne souvent : sa sœur, ses filles, ses parents veulent lui faire partager leurs souffrances. Elle les écoute vaguement, en griffonnant sur des petits bouts de papiers. S’ils n’appellent pas, c’est elle qui le fait.

Ma fille vient dîner avec son mari et leur fils. Mon gendre mange trop. D’ailleurs, il a grossi.
La nourriture et ceux qui l’absorbent m’écœurent, mais paradoxalement j’aime nourrir les autres. Cela me fait plaisir d’avoir un goinfre pour gendre.
Et c’est pratique, je lui laisse ma part : je mange très peu, presque rien.
Si mon poids est supérieur à quarante-huit kilos et si mon ventre lorsque je me couche n’est pas creux de manière à ce que les os de mon bassin soient saillants, je ne me sens pas tranquille.

Des personnages dans le monde, par SYLVIE

Chaque soir, à 20h, Pierre allume la télévision pour regarder les infos pendant qu’il prend son repas. C’est ainsi, il a besoin de repères, d’horaires fixes et de choses à leur place.

Il commente et s’énerve, traite les journalistes de menteurs, les politiciens d’escrocs et d’assassins. Sa femme, Jeanne lui apporte son repas, mais elle ne mange pas, ne regarde pas la télé, n’écoute pas ce qu’il dit… Elle regarde les nouvelles chaussures qu’elle vient de s’offrir et qui traînent près du canapé.

Tout à l’heure, en entendant ses talons qui claquaient dans les couloirs du métro, elle a pensé à s’inscrire à un cours de danse. Pourquoi pas du flamenco, c’est beau le flamenco… Elle s’imagine dans une robe rouge, les cheveux relevés en chignon. Elle se dit qu’elle pourrait être une « vraie femme »…

Un changement dans l’atmosphère la tire de ses pensées. Son mari ne parle plus, un silence inhabituel s’est installé dans la salle à manger. Elle jette un coup d’œil à la télévision pour comprendre pourquoi le temps semble s’être arrêté, pourquoi son mari a posé sa fourchette, pourquoi il semble transformé en statue de pierre sous l’effet du regard de Méduse…

Parce que c’est la guerre. Dans un pays qui devait être beau. La Syrie, précise un journaliste.

Elle regarde défiler les images de villes détruites, de cadavres anonymes sur le sol poussiéreux.

Le journaliste parle d’un massacre. Dans une ville qui s’appelle Darayya. Des centaines de corps d’adultes et d’enfants ont été trouvés, empilés, certains ont été abattus par balle, à bout portant.

Peu à peu, Pierre reprend vie et évoque Bashar al-Assad, le tyran qui ferait tout pour garder le pouvoir, les rebelles prêts à se battre à mort pour un peu de liberté, Poutine et les chinois qui empêchent l’ONU d’intervenir pour essayer d’arrêter le massacre et aider les civils dont la vie est devenue un enfer.

Mais, elle ne l’écoute toujours pas, comme elle n’écoutait pas non plus la maîtresse en classe. Les paroles des professeurs, des guides dans les musées et de son mari constituent des fonds sonores. Elle n’a jamais réussi à y prêter attention.

Elle est sidérée par cette simultanéité insupportable : pendant qu’elle rêve de flamenco devant la télévision, des enfants se cachent, terrorisés, des femmes pleurent de douleur et de colère, des hommes ont peur, mais ne peuvent pas l’avouer.

Elle sait que les images des corps la hanteront longtemps, et qu’elle aura du mal à trouver le sommeil. Pour elle, penser à la mort est insupportable, c’est le début d’un cauchemar qui peut durer toute la nuit. Elle ne veut pas voir de cadavres, sauf si on introduit une dimension sacrée, si on parle de vie éternelle et d’étincelle divine en chacun de nous.

En débarrassant la table, elle repense à cette prédiction de fin du monde, le 21 décembre. C’est dans trois mois… Elle ne peut s’empêcher d’avoir peur même si Pierre lui a expliqué que c’était des bêtises, que le calendrier maya n’annonçait pas la fin du monde mais la fin d’un cycle, et qu’en plus les rigolos qui racontaient ça avaient fait une erreur de calcul : la fin du monde aurait déjà dû avoir lieu… Cela ne la rassure qu’à moitié, elle ne vit pas dans le même monde que son mari : dans sa réalité, à elle, les vivants peuvent parler aux morts en posant leurs doigts sur un verre, les fantômes rendent visite à leurs proches et l’avenir se dévoile dans les cartes ou les rêves. L’invisible est palpable. Elle prend les prédictions mayas très au sérieux.

Lorsqu’elle s’allonge dans son lit et se tourne sur le côté, le corps un peu tendu, elle ferme les yeux et des images se succèdent, formant le petit film décousu de sa journée.

La fin du monde en Syrie, les propos incohérents de son père, son mari qui vocifère devant la télévision, les chaussures rouges, les enfants morts, les Marseillais qui klaxonnent, l’électricien-chauffeur, un foulard à fleurs dans la poussière, le 5 qui s’allume sur le bouton de l’ascenseur…

Étonnamment, son angoisse s’est évanouie. Elle se dit que la mort et la folie planent à très basse altitude et parfois s’abattent sur l’un d’entre nous.

Elle s’endort très vite.

Dans son rêve, elle a chaussé des souliers rouges et elle descend les escaliers de la gare Saint-Charles. Marseille est dévastée, des gravats encombrent le boulevard Dugommier et un musicien joue du violoncelle au pied des escaliers, comme Rostropovitch devant le mur de Berlin. Elle s’assoit en terrasse, pour écouter la musique. Le serveur s’approche, il a le visage blafard de Vladimir Poutine. Elle commande un café, elle qui n’en boit jamais, et attend. Le serveur ne revient pas, la musique s’arrête et la nuit commence à tomber. Des hélicoptères tournent dans le ciel. Deux hommes armés passent devant Jeanne. Ils n’ont pas l’air inquiet, ils discutent en fumant des cigarettes, comme si cette balade nocturne, avec une kalachnikov en bandoulière faisait partie de leur quotidien. Jeanne quitte la terrasse et descend le boulevard. Une femme avec un foulard à fleurs dans les cheveux l’aborde et lui explique qu’elle ne doit pas rester ici, que c’est trop dangereux. Elle lui prend la main et la fait entrer dans un immeuble qui n’a plus de porte d’entrée. Tandis qu’elle monte les escaliers, Jeanne entend des bribes de la vie des gens, derrière les cloisons : un homme parle très fort (sûrement au téléphone), un bébé pleure, une mère exaspérée hurle sur ses enfants… Tout le monde semble appeler au secours.

Chez la femme au foulard, le père de Jeanne est assis dans un fauteuil, immobile, les yeux rougis et humides.

C’est l’image de ce vieillard si triste qui la réveille. Il est trois heures du matin. Son mari dort paisiblement à ses côtés.

Le retour à la réalité la rassure, mais elle sait qu’elle ne se rendormira pas.

Dans la cuisine, elle prépare le café que Vladimir Poutine n’a pas daigné lui servir. Elle aimerait bien allumer une cigarette, mais bien sûr, elle n’en a pas : elle n’a jamais fumé. Elle boit son café et s’étonne de le trouver délicieux.

De l’ascenseur à la boutique de chaussures, par SYLVIE

1) Elle vérifia sa mise en plis dans le miroir de l’ascenseur pour essayer de ne pas imaginer ce qui arriverait s’il tombait en panne ou si, au lieu de s’arrêter au rez-de-chaussée, il continuait sa descente, indéfiniment.

Après quelques secondes, elle sentit l’ascenseur s’immobiliser et fut presque étonnée de voir les portes automatiques coulisser.

Elle sortit de la cabine en soupirant, descendit quelques marches, traversa le hall, ouvrit la porte qui semblait chaque semaine un peu plus lourde et s’échappa de l’immeuble.

Habituellement, elle traversait le parking, s’asseyait sous l’abribus et attendait le 26 pour rentrer chez elle. Mais ce jour-là, cette action banale était au-dessus de ses forces. Elle décida de marcher un peu, espérant que le mistral chasserait les idées noires que son fils lui avait données.

Elle traversa prudemment la rue, même si elle avait remarqué que depuis quelques années les gens se montraient plus attentionnés avec elle. Les voitures ralentissaient pour la laisser passer, on lui tenait la porte, on se levait pour lui laisser la place dans le bus, il était même arrivé qu’on lui porte ses courses.

Elle longea la terrasse déserte d’un café et poussée par le vent, remonta le boulevard Saint-Louis, avec à sa droite, la route offrant son concert de klaxons, injures et sirènes hurlantes;  et à sa gauche, les vitrines illuminées avec ours polaires, bonhommes de neige et petits lutins. Elle s’engagea dans une ruelle pentue qui lui parut plus calme et entreprit son ascension, posant consciencieusement un pied devant l’autre. Arrivée en haut de la rue, comme au sommet d’une montagne, elle contempla le grand ciel d’hiver et le soleil pâle qui descendait derrière le viaduc. Elle se sentit paisible quelques instants, puis ses yeux quittèrent le ciel et se dirigèrent en contrebas.

Dans les allées du cimetière une foule sombre suivait un cercueil.

Elle détourna le regard, et découvrit, sur le trottoir d’en face, l’église de style un peu moderne où son fils s’était marié, trente ans auparavant. C’était là que ses pas l’avaient menée.

Brusquement, des larmes brûlantes s’échappèrent de ses yeux et coulèrent sur ses joues. Sa bouche se tordit malgré ses efforts pour maîtriser les innombrables muscles de son visage qui avaient décidé de faire n’importe quoi. Elle pensa qu’elle devait être horrible à voir, puis se moucha, soupira et fit demi-tour, pensant qu’il était impossible de fuir la tristesse et qu’à son âge, elle devrait le savoir.

Son spleen se changea vite en colère contre elle-même. Pour éviter le cimetière, elle fit un détour et s’aventura dans une rue dont elle n’avait jamais remarqué l’existence. Le mistral s’y engouffra derrière elle et la poussa brutalement. Elle trébucha, vacilla, et retrouva son équilibre en s’appuyant contre la porte d’une petite boutique de chaussures. Elle s’approcha de la vitrine et découvrit avec soulagement qu’elle n’était absolument pas décorée, ni guirlandes, ni cristaux de glace en plastique, rien à part, bien sûr, des chaussures. Elle observa avec grand intérêt la qualité du cuir, des coutures, des semelles, et sans réfléchir davantage, poussa la porte. Son carillon mélodieux lui sembla de bon augure.

Le mistral balaya les sombres pensées qu’elle avait oubliées sur le trottoir.

2) Dans l’ascenseur qui descendait, son regard fut attiré par le miroir. Flatteur, il semblait lui murmurer qu’elle était la plus belle des quartiers nord de Marseille. Elle savait qu’il mentait : à côté des jeunes filles africaines, qui, malgré leurs pantalon de joggings ressemblaient à des princesses, elle avait l’air d’une petite chose fragile et anémique.

C’était la première fois qu’elle se rendait seule chez ses grand-parents. Sa première visite de petite-fille devenue adulte. Elle les avait trouvés drôlement vieillis et un peu mal en point et s’était surprise à leur parler comme à ses patients. Elle avait proposé d’acheter une nouvelle paire de pantoufles à sa grand-mère, Luce, qui avait accepté mais exigé qu’elles viennent d’un magasin du quartier. Elle lui avait même tracé un plan très précis.

Elle sortit de l’ascenseur, dévala quelques marches, sauta par dessus les trois dernières et traversa le hall désert en glissant, bras écartés. C’était le rituel qu’elle accomplissait systématiquement quand le sol était lisse et l’endroit désert, la part d’enfance qu’elle gardait précieusement, et qu’elle espérait pouvoir conserver jusqu’à un âge avancé.

Sur le parking, elle repéra la voiture de son grand-père, garée au même endroit depuis fort longtemps.

Les yeux rivés sur le plan de Luce, elle s’avança sur le passage piétons, s’arrêta net pour ne pas se faire renverser, repris sa route et l’analyse du schéma auquel elle ne comprenait rien.

Elle décida de demander son chemin à des hommes qui buvaient leur café en terrasse d’un bar. Ils cessèrent de parler en voyant cette petite femme blonde se diriger vers eux. Elle leur tendit le papier de Mémé Luce qui passa de mains en mains, chacun faisant des commentaires en arabe. Après un débat auquel le patron prit part sans être vraiment écouté, un des buveurs de café fut désigné comme porte-parole du groupe et lui indiqua le chemin, en français : il fallait remonter le boulevard Saint-Louis, au premier feu, tourner à gauche, aller tout en haut de la petite rue qui grimpait jusqu’au cimetière et à l’église, puis prendre tout de suite à droite. Elle répéta pour être sûre d’avoir bien compris, et avant de les quitter, les gratifia de son sourire de Marilyn. Ils la saluèrent, émus.

Elle allongea le pas sur le boulevard, puis sans l’avoir consciemment décidé, se mit à courir. Les vitrines de vêtements bon marché défilaient à sa gauche, elle accéléra dans la petite rue qui grimpait, l’air était lourd, chargé d’un mélange de dioxyde de carbone et d’iode, elle slaloma entre passants et poussettes, puis, atteignant le sommet, elle leva les bras au ciel comme une championne olympique. En pensées, elle remercia sa grand-mère pour cette course d’orientation matinale.

Elle s’arrêta pour reprendre son souffle. Cimetière en bas, église en face, rue à droite. Le soleil était au zénith, au-dessus d’un viaduc. L’endroit était désert, et peut-être à cause de la présence des pierres tombales, elle le trouva plutôt hostile. Il régnait une ambiance de western juste avant le duel final.

Elle se hâta de tourner à droite et découvrit avec soulagement et satisfaction le magasin de chaussures préféré de sa grand-mère. Avant de pousser la porte, elle se demanda si, de l’autre côté, elle trouverait des pantoufles dont les semelles seraient adaptées aux glissades dans les halls déserts. Si tel était le cas, elle achèterait le stock.

3) Lorsqu’elle enfonça le bouton sur lequel était inscrit « Rez-de-chaussée » et que son contour s’illumina, elle se souvint que quand elles étaient petites, ses filles se chamaillaient pour avoir le privilège d’accomplir ce geste un peu magique.

Depuis plus de trente ans, elle rendait visite à ses parents, tous les samedis, mais ces derniers temps, sentant que son père glissait dans une autre dimension, elle avait rapproché ses visites, même si elle ne savait pas comment affronter cette situation. Son père devenait fou. Elle avait peur. Et la peur grippait ses neurones. Sa réflexion était bloquée.

Elle réfléchirait plus tard.

Avant de sortir de l’ascenseur, elle jeta un coup d’œil au miroir, fut surprise de ne pas s’y reconnaître tout de suite, puis descendit lentement les quelques marches qui la séparaient du hall, se tenant à la rampe, à cause de ses genoux douloureux, de son corps tout entier qui semblait lui dire : « Débrouille-toi sans moi ! »
L’air brûlant de l’après-midi l’enveloppa lorsqu’elle ouvrit la porte. Son regard embrassa le parking, le boulevard, les passants, et les boutiques qui avaient fermé puis ouvert sous d’autres enseignes. Le quartier changeait, avec les années, il était devenu très cosmopolite. La rue était bruyante, toujours animée et colorée. Les gamins couraient sur les trottoirs, les femmes discutaient en attendant le bus, les hommes jouaient aux dominos en buvant du café…

Elle traversa la rue, passa devant la baraque à pizza, et alors qu’elle se rapprochait de l’abribus, une lanière de sa sandale droite craqua.

Impossible de marcher avec, pas question de se mettre pieds nus sur le goudron ramolli par la chaleur.

Elle se souvint d’un magasin de chaussures que sa mère aimait bien. Elle se rappelait du chemin qui y menait, ce n’était pas très loin. Elle traversa la route en traînant le pied droit. Les joueurs de dominos du bar d’en face, interrompirent leur partie pour la suivre des yeux, intrigués, alors qu’elle entamait l’ascension du boulevard Saint-Louis. Elle parvint à hauteur d’un feu et tourna à gauche. Contemplant la rue qui montait, elle jugea le dénivelé trop important pour une femme handicapée et mal chaussée.

Elle décida, alors, de tenter quelque chose d’inédit. Elle arrêta une voiture. Le conducteur baissa la vitre et elle lui raconta la chaussure cassée, les genoux, le magasin… Compréhensif, il l’invita à s’asseoir à ses côtés, s’excusant du bazar, il était électricien, c’était sa voiture du boulot, ses outils traînaient, il débarrassa le siège passager de feuilles éparses, et d’emballages de paquets de biscuits. Des coups de klaxons rageurs retentirent, elle se dépêcha de prendre place et il démarra en soupirant que les gens étaient fous à Marseille, surtout au volant. En quelques secondes, la voiture arriva en haut de la rue. Elle reconnut cet endroit familier, le viaduc, l’église où ses parents s’étaient mariés, le cimetière dans lequel elle aimait se promener. L’électricien tourna à droite et elle pensa à cet instant qu’avoir un chauffeur ne lui déplairait pas.

Il se gara devant la boutique. Elle le remercia, sortit et lui fit un petit signe d’adieu auquel il répondit avant de redémarrer.

Avant de pousser la porte, elle se tint, un instant immobile devant la vitrine, et envisagea, pour la première fois, la possibilité de porter des talons…

 

4) Cette odeur et cette lumière se retrouvent dans tous les ascenseurs des immeubles silencieux dont les habitants n’ont jamais eu l’idée de fumer une cigarette à l’intérieur, de couvrir les murs de graffitis, ou de renverser de la bière sur le sol. Les portes se referment, dans une secousse la descente est amorcée et je m’accroupis, le dos contre la paroi. J’écoute les bruits métalliques, les frottements et les grincements qui, autrefois, m’inquiétaient.

Quand les portes s’ouvrent, je remarque que pour la première fois, je sors de cet ascenseur sans m’être regardée dans le miroir. Je descends les marches qui mènent au hall, blanches mouchetées de noir. Au sol, le carrelage est assorti. Il y a une grande plante verte dans un pot, le plan d’évacuation, des consignes du syndicat des copropriétaires pour que la vie ensemble soit supportable, les boîtes aux lettres, parallélépipèdes rectangles impeccables, avec leurs serrures qui semblent toutes en état de marche, en face de moi, la porte de métal et de verre ondulé opaque et dans l’air cette odeur fade qui me rend triste, inévitablement.

Dehors, c’est le déluge. Les Marseillais sont comme les chats, ils ne veulent surtout pas se mouiller, c’est dangereux, on peut « attraper la mort ». Luce m’a prêté un parapluie, elle m’a confié, dans un sac plastique la paire de pantoufle que ma sœur lui avait achetée, elle m’a demandé de l’échanger contre la même paire mais surtout pas rose. Elle n’a pas voulu venir avec moi, il pleut.

Malgré la météo, je décide de me rendre à pied jusqu’au magasin de chaussures.

Je longe le laboratoire d’analyses médicales qui a remplacé le petit Casino puis traverse la rue. Cette pluie crée une parenthèse dans le cours normal des choses : les voitures roulent au pas, les joueurs de dominos ne sont pas en terrasse, je les aperçois à l’intérieur du café… Je commence l’ascension qui me mènera à destination. L’eau roule dans le caniveau, charriant des mégots, des prospectus, des tickets de bus… D’énormes gouttes de pluie s’abattent sur mon parapluie, sur les toits, sur les auvents des magasins dans un vacarme terrible.

J’essaie de presser le pas, mais c’est difficile, je patauge et mon jean qui traîne un peu par terre est de plus en plus mouillé, l’eau monte par capillarité, le tissu est plaqué contre mes mollets… Je prends la rue qui grimpe à gauche, courageusement je fais de grandes enjambées. De temps en temps, je croise quelqu’un qui court en fronçant les sourcils.

Arrivée en haut de la rue, mon jean est mouillé jusqu’aux genoux et je crois que mon parapluie est devenu perméable. Dégoulinante, je regarde le rideau de pluie. De l’autre côté de celui-ci, je me souviens qu’il y a un cimetière, une église et un viaduc, s’ils n’ont pas été dissous. Je me dirige vers le magasin de chaussures, en restant sur le même trottoir puis en tournant à droite. Je ne peux pas éviter les flaques, la rue n’est qu’une grande flaque.

Le vent s’est brusquement levé, il me pousse, me porte et me dépose devant la vitrine du magasin. Les modèles qui y sont exposés viennent d’un autre temps.

Une rafale chargée d’eau me fouette le visage. En poussant la porte, j’aperçois mon reflet trempé et décoiffé : je suis une naufragée qui monte à bord d’un providentiel canot de sauvetage.

C’est beau, le flamenco, par SYLVIE

Chaque soir, à 20h, Pierre allume la télévision pour regarder les infos pendant qu’il prend son repas. C’est ainsi, il a besoin de repères, d’horaires fixes et de choses à leur place.

Il commente et s’énerve, traite les journalistes de menteurs, les politiciens d’escrocs et d’assassins. Sa femme, Jeanne lui apporte son repas, mais elle ne mange pas, ne regarde pas la télé, n’écoute pas ce qu’il dit… Elle regarde les nouvelles chaussures qu’elle vient de s’offrir et qui traînent près du canapé.

Tout à l’heure, en entendant ses talons qui claquaient dans les couloirs du métro, elle a pensé à s’inscrire à un cours de danse. Pourquoi pas du flamenco, c’est beau le flamenco… Elle s’imagine dans une robe rouge, les cheveux relevés en chignon. Elle se dit qu’elle pourrait être une « vraie femme »…

Un changement dans l’atmosphère la tire de ses pensées. Son mari ne parle plus, un silence inhabituel s’est installé dans la salle à manger. Elle jette un coup d’œil à la télévision pour comprendre pourquoi le temps semble s’être arrêté, pourquoi son mari a posé sa fourchette, pourquoi il semble transformé en statue de pierre sous l’effet du regard de Méduse…

Parce que c’est la guerre. Dans un pays qui devait être beau. La Syrie, précise un journaliste.

Elle regarde défiler les images de villes détruites, de cadavres anonymes sur le sol poussiéreux.

Le journaliste parle d’un massacre. Dans une ville qui s’appelle Darayya. Des centaines de corps d’adultes et d’enfants ont été trouvés, empilés, certains ont été abattus par balle, à bout portant.

Peu à peu, Pierre reprend vie et évoque Bashar al-Assad, le tyran qui ferait tout pour garder le pouvoir, les rebelles prêts à se battre à mort pour un peu de liberté, Poutine et les chinois qui empêchent l’ONU d’intervenir pour essayer d’arrêter le massacre et aider les civils dont la vie est devenue un enfer.

Mais, elle ne l’écoute toujours pas, comme elle n’écoutait pas non plus la maîtresse en classe. Les paroles des professeurs, des guides dans les musées et de son mari constituent des fonds sonores. Elle n’a jamais réussi à y prêter attention.

Elle est sidérée par cette simultanéité insupportable : pendant qu’elle rêve de flamenco devant la télévision, des enfants se cachent, terrorisés, des femmes pleurent de douleur et de colère, des hommes ont peur, mais ne peuvent pas l’avouer.

Elle sait que les images des corps la hanteront longtemps, et qu’elle aura du mal à trouver le sommeil. Pour elle, penser à la mort est insupportable, c’est le début d’un cauchemar qui peut durer toute la nuit. Elle ne veut pas voir de cadavres, sauf si on introduit une dimension sacrée, si on parle de vie éternelle et d’étincelle divine en chacun de nous.

En débarrassant la table, elle repense à cette prédiction de fin du monde, le 21 décembre. C’est dans trois mois… Elle ne peut s’empêcher d’avoir peur même si Pierre lui a expliqué que c’était des bêtises, que le calendrier maya n’annonçait pas la fin du monde mais la fin d’un cycle, et qu’en plus les rigolos qui racontaient ça avaient fait une erreur de calcul : la fin du monde aurait déjà dû avoir lieu… Cela ne la rassure qu’à moitié, elle ne vit pas dans le même monde que son mari : dans sa réalité, à elle, les vivants peuvent parler aux morts en posant leurs doigts sur un verre, les fantômes rendent visite à leurs proches et l’avenir se dévoile dans les cartes ou les rêves. L’invisible est palpable. Elle prend les prédictions mayas très au sérieux.

Lorsqu’elle s’allonge dans son lit et se tourne sur le côté, le corps un peu tendu, elle ferme les yeux et des images se succèdent, formant le petit film décousu de sa journée.

La fin du monde en Syrie, les propos incohérents de son père, son mari qui vocifère devant la télévision, les chaussures rouges, les enfants morts, les Marseillais qui klaxonnent, l’électricien-chauffeur, un foulard à fleurs dans la poussière, le 5 qui s’allume sur le bouton de l’ascenseur…

Étonnamment, son angoisse s’est évanouie. Elle se dit que la mort et la folie planent à très basse altitude et parfois s’abattent sur l’un d’entre nous.

Elle s’endort très vite.

Dans son rêve, elle a chaussé des souliers rouges et elle descend les escaliers de la gare Saint-Charles. Marseille est dévastée, des gravats encombrent le boulevard Dugommier et un musicien joue du violoncelle au pied des escaliers, comme Rostropovitch devant le mur de Berlin. Elle s’assoit en terrasse, pour écouter la musique. Le serveur s’approche, il a le visage blafard de Vladimir Poutine. Elle commande un café, elle qui n’en boit jamais, et attend. Le serveur ne revient pas, la musique s’arrête et la nuit commence à tomber. Des hélicoptères tournent dans le ciel. Deux hommes armés passent devant Jeanne. Ils n’ont pas l’air inquiet, ils discutent en fumant des cigarettes, comme si cette balade nocturne, avec une kalachnikov en bandoulière faisait partie de leur quotidien. Jeanne quitte la terrasse et descend le boulevard. Une femme avec un foulard à fleurs dans les cheveux l’aborde et lui explique qu’elle ne doit pas rester ici, que c’est trop dangereux. Elle lui prend la main et la fait entrer dans un immeuble qui n’a plus de porte d’entrée. Tandis qu’elle monte les escaliers, Jeanne entend des bribes de la vie des gens, derrière les cloisons : un homme parle très fort (sûrement au téléphone), un bébé pleure, une mère exaspérée hurle sur ses enfants… Tout le monde semble appeler au secours.

Chez la femme au foulard, le père de Jeanne est assis dans un fauteuil, immobile, les yeux rougis et humides.

C’est l’image de ce vieillard si triste qui la réveille. Il est trois heures du matin. Son mari dort paisiblement à ses côtés.

Le retour à la réalité la rassure, mais elle sait qu’elle ne se rendormira pas.

Dans la cuisine, elle prépare le café que Vladimir Poutine n’a pas daigné lui servir. Elle aimerait bien allumer une cigarette, mais bien sûr, elle n’en a pas : elle n’a jamais fumé. Elle boit son café et s’étonne de le trouver délicieux.

Portraits, par SYLVIE

Luce

Elle a 8 ans. Elle est montée tout en haut du grand peuplier. Elle resserre ses doigts sur les branches et regarde en bas. Ses sœurs sont minuscules, elles lui crient de redescendre. Ses jambes deviennent molles, son cœur s’emballe, elle ferme les yeux. Elle essaie de faire corps avec l’arbre, de s’y accrocher comme un petit koala. Peu à peu, elle se sent bercée par le vent, à l’abri dans la ramure, elle écoute le bruissement des feuilles, ses muscles se détendent et un sourire s’installe sur son visage.

Les pompiers sont arrivés dans leur beau camion et ont déplié la grande échelle pour venir à son secours.

Elle a 24 ans sur sa photo de mariage. Elle a la bouche un peu tordue, elle est crispée. Assez jolie mais pas sensuelle. Elle s’ennuie. Elle sait qu’on ne va pas trop rigoler mais elle n’est pas déçue. Elle s’est rapidement donnée une règle dans la vie : je n’attends rien, je ne suis jamais déçue.

Elle a 15 ans. Elle marche sur un chemin de campagne avec son meilleur ami. Il a un frère jumeau. Ils sont comme ses gardes du corps. Elle aime sentir qu’ils sont près d’elle. Elle est en sécurité à leurs côtés. Elle voudrait les garder pour elle, toujours. Elle se dit que ce serait reposant. Que ce serait une vie de déesse.

Elle a 85 ans. Elle vit au 5ème étage d’un immeuble, à Marseille, dans le 15e arrondissement. Elle ne sort plus de son appartement. Pas envie de voir des voisins, ni de leur parler. Pas envie d’acheter à manger, ni de cuisiner. Pas envie.

Elle a 15 ans. Les Allemands occupent une partie de la France. Le soir, elle les entend marcher, les semelles de leur bottes martèlent le sol pavé et ils chantent. Ils chantent bien.

Elle a 14 ans. Les sirènes hurlent. Tout le monde court dans l’escalier. Elle avance, le corps plié de douleur, soutenue par sa grande sœur. Sa mère pense que c’est une appendicite. Mais pour l’instant, il ne faut pas sortir, il faut rester tous ensemble, serrés dans une cave, quasi sans respirer, attendre que le danger passe…

Elle a 80 ans. Elle est avec sa petite fille qui n’est plus petite. C’est une femme d’au moins trente ans : elle a perdu ses belles joues.

Elles sont dans la cuisine. Le chat écoute leur conversation, assis près de la cafetière.

Luce explique que tout passe. Qu’il faut laisser glisser les événements, les paroles… Elle dit que depuis longtemps, elle est imperméable, que rien ne l’atteint.

Sa petite fille l’écoute en fronçant les sourcils puis pose un diagnostic : « Auto-anesthésie émotionnelle. »

Elle a 30 ans. Elle est enceinte pour la quatrième fois.

Elle sort sur le balcon, arrose ses hortensias et s’accoude à la rambarde. Elle cherche ses enfants du regard. Ils jouent bruyamment avec leurs copains du quartier. Elle les aime ses enfants, mais de façon modérée. Elle ne les trouve ni beaux, ni particulièrement intelligents.

Elle a 10 ans. Sa mère a été hospitalisée pour une appendicite. Luce a cherché le sens de ce mot dans le dictionnaire, puis elle s’est renseignée auprès des jumeaux qui sont un peu plus âgés et souvent mieux informés. Selon eux ce n’est pas très grave, mais le chirurgien doit quand même ouvrir le ventre du malade…

Luce ne peut s’empêcher d’imaginer sa mère entre les mains de Jack l’éventreur.

 Berthe

 Elle a 30 ans. La lumière printanière inonde la pièce, on peut voir un mètre de couturière, de grands ciseaux, des sacs de tissus à carreaux, rayés, unis, des chutes formant un tapis autour de la chaise sur laquelle elle est assise.

Son mari est mort. Mort de colère. Elle n’est pas médecin mais elle se dit qu’être toujours enragé ce ne doit pas être bon pour la santé.

Penchée sur sa machine à coudre, elle travaille pendant que les enfants sont à l’école. Elle balance les casquettes terminées dans une grande corbeille.

Elle a 7 ans.

A l’école, elle est heureuse parce qu’elle aime bien faire, elle aime le beau travail, c’est de famille…

Elle récite ses poésies en y mettant tout son cœur, elle écrit avec application, sans une rature, sans une tache, elle accepte les critiques et n’a pas peur de recommencer un exercice jusqu’à ce que le résultat soit parfait… Elle devient rapidement la préférée de la maîtresse.

Ses camarades, qui n’aiment déjà pas trop son nom italien, sont partagés entre la haine et l’admiration.

Elle a 27 ans.

Elle voudrait aller chez le coiffeur… Antoine ne veut pas. Il est rouge de colère.

Ils ont peur tous les deux : il a peur qu’elle l’abandonne, elle a peur qu’il la tue.

Elle a 81 ans. Elle est effondrée. Son fils lui a dit que sa maison, à cause de ses escaliers tordus, était trop dangereuse pour une vieille dame. Il lui a proposé d’aller vivre chez une de ses filles, à la campagne.

Elle n’aime pas cette femme, elle n’aime pas sa marmaille agitée, elle n’aime pas son mari bizarre.

Elle pense à s’enfuir. Pour avoir la paix. Pour qu’on l’oublie.

Elle a 50 ans. Elle est assise sur une balancelle, dans son jardin. Elle regarde la haie de chèvrefeuille, les groseilliers dont les fruits ne sont pas encore tout à fait mûrs, le grand cerisier devant la maison, les oiseaux qui viennent picorer les miettes de pain qu’elle a laissées pour eux sur le pas de la porte… Comme un chat, elle plisse les yeux.

Marcel apporte du café, il s’assoit près d’elle, allume sa pipe.

Elle a 10 ans. Elle descend du tramway, et continue à pied. Elle marche vite. Elle doit aller réclamer de l’argent à un client de son père.

Son père n’ose pas le faire. Elle n’apprécie pas non plus ce genre de mission, mais elle obéit à ses parents. C’est une de ses fonctions : elle chante, elle récite des poèmes, et elle va rappeler aux clients qu’ils ont des dettes envers leur cordonnier.

En général, les gens s’excusent, paient, certains disent que son père a de la chance d’avoir une petite fille aussi sérieuse.

Elle ne leur fait pas dire.

Elle a 42 ans. Elle descend la Canebière avec Marcel. Il porte un chapeau mou, incliné sur la gauche, ils se tiennent la main. Ils marchent d’un bon pas, un photographe les aborde : « Un petit souvenir !… ».

Habituellement, on dit non, comme on dit non aux représentants en extincteurs, aux marchands d’encyclopédies « Tout l’univers », ou à ceux qui viennent nous annoncer le prochain retour de Dieu sur la Terre.

Mais, ce n’est pas un jour habituel. D’une seule voix, ils disent oui. Il leur faut absolument un souvenir, une image, une preuve que ce bonheur a bien existé.

Lui (le personnage d’Aline)

Il a 13 ans. Il se regarde dans un miroir, effrayé. Moustache naissante, boutons dégoutants, cheveux gras, grand nez… Comment est-ce possible ? Est-ce que cela va durer longtemps ? Il a entendu parler de l’âge ingrat. Il croyait que c’était une façon de reprocher aux enfants de ne pas être assez reconnaissants envers leurs parents, mais en fait c’est l’âge du physique ingrat. L’âge monstrueux. En plus, il est obligé de sortir dans la rue, de monter dans le bus, de se rendre au collège, devant tout le monde. Il aimerait rester dans chambre, comme dans un cocon, en attendant que la mutation soit terminée.

Il a 3 ans. Avec une pelle à tarte empruntée à sa mère, il chasse les monstres cachés sous son lit.

Parfois, il l’emmène avec lui dehors, dans le jardin, au poulailler. Pour se défendre.

Il ne sort pas sans être armé. D’un bout de bois, d’un pistolet à eau, d’une fourchette… On ne sait jamais.

Il a 15 ans. Il fume depuis hier. C’est difficile, écoeurant mais il veut absolument y arriver. Depuis longtemps, il y pense à ce geste de cow-boy qui le fera définitivement sortir de l’enfance. Qui l’aidera à inviter Pauline au cinéma ou n’importe où, où elle voudra.

Non, il ne peut pas lui dire : « Je t’invite n’importe où, où tu voudras », il faut proposer un truc. Il faut trouver une idée qui plaise à Pauline.

Il a 26 ans. Il regarde par la fenêtre de la salle des profs. Les élèves, dans la cour, sont regroupés par paquets de tailles variées, tous en jean avec des sacs énormes sur le dos. Son regard passe d’un groupe à un autre, il cherche une élève de 3e, il se fait du souci pour elle. À 14 ans, cette jeune fille a un visage grave. Elle ne sourit jamais. Elle lit Arthur Rimbaud, Lautréamont, apprend des poèmes de Baudelaire par cœur. Elle gribouille sur son bureau des alexandrins flippants :

« Avalanche, veux-tu m’emporter dans ta chute ? »

Il a 21 ans. Il entre en scène, s’arrête, face au public, puis déclare en articulant, le regard posé : « Je m’appelle Émile et je ne serai jamais détective ». Il sort de scène, retourne s’assoir auprès des autres comédiens amateurs, les regarde défiler et proclamer le plus sérieusement du monde des phrases absurdes.

L’atelier de théâtre est une bulle de sécurité et de liberté, où les plus ordinaires deviennent sublimes. Comme beaucoup de timides, il s’est dit que cela lui ferait du bien. Il n’imaginait pas à quel point.

Pendant les exercices, les improvisations, il explore son cœur comme une terre inconnue. Au début, il avançait prudemment, comme s’il craignait une mauvaise rencontre, une embuscade, un ennemi tapi dans l’ombre. Aujourd’hui, il se lance sans filet, il part à l’abordage.

Il a 17 ans. Il pleure, pleure. Se mouche. Fume. Pleure. Se remouche. Refume. Pleure encore. De temps en temps sa mère entre, aère sa chambre, vide la corbeille et le cendrier, lui apporte un thé, un nouveau paquet de mouchoirs, elle lui demande s’il a besoin de quelque chose, d’une aide quelconque… Pas de réponse, elle lui sourit et ressort. Elle s’occupe de son fils comme une infirmière.

Il a 8 ans. Il doit apprendre une poésie pour lundi. Une fourmi de dix-huit mètres avec un chapeau sur la tête… Il la trouve marrante, mais il se questionne : c’est un métier, ça ? Poète… Les enfants de Robert Desnos, au début de l’année, ils écrivaient profession du père : poète ?

Il va se renseigner, si c’est un métier qui existe, quand il sera grand, il fera ça. Poète.

Monologues, par SYLVIE

Jeanne

J’aurais dû l’engueuler, non on n’a pas le droit, on n’a pas le droit de hurler sur les professeurs, il a dit cet imbécile, « Elle n’a qu’à bien écouter », elle est sourde, il le sait cet abruti, j’aime pas les profs, ils se croient plus intelligents « si j’avais des enfants comme vous, je les noierais » elle avait dit ça, devant toute la classe, je les noierais comme des petits chats, je me souviens de l’école, du collège aussi, la haine des profs et des élèves m’est tombée dessus comme ça, juste parce que j’étais là, Estelle m’a parlé d’une pièce de théâtre, il y a un personnage muet dans un coin, les autres font leur vie et de temps en temps ils lui tapent dessus sans raison, je me suis sentie proche de lui, je me méfie, je sais que tout le monde peut être mauvais, qu’on a tous un petit Hitler en nous, qu’on cherche tous quelqu’un à détester, à taper – je marche trop lentement, Pierre va s’inquiéter, il faut faire à manger, Pierre ne sait pas faire à manger, « Je vais te manger tout cru », elle disait ça, Berthe, aux enfants et ils avaient peur – moi j’ai peur pour eux, ils sont à la merci des adultes, comme les petites tortues qui sortent de leur œuf sur la plage, elles doivent vite rejoindre la mer, sans se faire bouffer par un crabe, un chien errant, une mouette, les enfants, ils peuvent se faire enlever, violer, maltraiter, après ils grandissent, ils doivent faire des études passer leur permis de conduire, trouver du travail, se marier, avoir des enfants, préparer des repas équilibrés, vieillir sans démissionner, sans dire à tous j’arrête, je pars à la mer (comme les tortues) débrouillez-vous, laissez-moi tranquille d’accord – je vais m’asseoir, tant pis, il doit être sept heures et demie je suis fatiguée, j’ai des vertiges, je vais me mettre sur ce banc, on entend la télévision des gens du rez-de-chaussée, des bruits de couverts, quelqu’un a préparé quelque chose qui sent bon, comme un couscous, j’adore le couscous, madame Gambari faisait un couscous délicieux, avec des courgettes, en lamelles, je vais faire ça ce soir, des courgettes grillées, cette odeur, ça va m’aider, comme une béquille, un ours en peluche, une cigarette, un verre de porto, j’en ai bien besoin, c’est la faute à ces imbéciles de profs surtout le prof d’histoire-géo, un grand costaud avec une grosse voix, qui me reprochait presque d’avoir fait une enfant pas normale comme s’il l’était lui normal, je ne supporte pas qu’on dise du mal de mes enfants, ni qu’on les bouscule dans la rue, cela me met en colère, je ne me maîtrise pas, c’est un truc animal, comme les tigresses, les lionnes, je n’ai pas besoin de parler, les gens baissent les yeux, ils disent pardon, ils partent vite ça me fait plaisir, c’est ma revanche – je suis en colère, je suis triste aussi, ça me fatigue, il faut que je rentre à la maison, que je coupe des courgettes, triste ou pas, vertiges ou pas, il faut faire à manger.

Estelle

Avant de rentrer (je n’ai pas envie de rentrer je crois, c’est assez clair ce constat je n’ai plus envie de rentrer chez moi), je vais aller boire un café, en terrasse, fumer une cigarette, écrire, regarder passer les gens, je me sens fiévreuse, bien sûr je n’ai pas de briquet, je suis une mauvaise fumeuse, il me manque toujours un truc, je vais d’abord acheter un briquet, puis j’irai à la pharmacie, je crois que j’ai vraiment de la fièvre – comme ça ce sera parfait, un café, une cigarette, de l’ibuprofène (bravo) – dans ma famille être malade c’est un art de vivre, on a toujours un problème, mal au ventre (un truc de fille), à la tête, « je sens que je vais avoir la migraine » (il dit souvent ça mon père) torticolis, brûlures d’estomac, fatigue, chute de tension, aérophagie, troubles intestinaux, genoux douloureux, tendinites, angines, bronchites à répétition, écœurement permanent, intoxication alimentaire, voire empoisonnement (ça c’est ma mère, elle « s’empoisonne » souvent), mort imminente, je vais demander un deuxième sucre pour mon café, avant je le buvais sans sucre, je sais pas comment c’était possible, c’est dégueulasse un café sans sucre, j’ai besoin du goût sucré, comme mon arrière-grand-mère, selon la légende, elle ne se nourrissait pratiquement que de sucreries, j’aime bien mes ancêtres, ils sont lourds un peu mais je les aime bien, ils m’accompagnent, je vais en faire la liste dans mon carnet,

celle qui vit enfermée dans sa maison depuis au moins vingt ans, celui qui a fait cramer l’usine avant de se tirer une balle dans la tête, celle qui est tombée dans le lavoir, ceux qui se sont pendus, celle qui séduit les hommes, celle qui voit les esprits, celui qui pisse dans le lavabo, celui qui court derrière sa femme en brandissant un grand couteau, celui qui chante à l’église, celle qui roule ses cigarettes paisiblement dans la cuisine, que j’admirais lorsque j’avais cinq ans, celle qui est morte de tuberculose, celle qui a eu une méningite, « la pauvre Catherine », elle s’appelle comme ça maintenant pour l’éternité, celle que sa mère détestait qui est partie loin le jour de ses dix-huit ans, qu’on dit folle, ceux de l’Océan indien, « riches », musulmans, marchands, exotiques, celle qui a été répudiée par son mari polygame, celle qui a eu trois maris dont un qui s’est fait égorger dans la rue en Algérie, celle qui s’est enfuie avec ses filles « en Amérique » (comme Tintin) qui est revenue avec deux petits garçons, américains, qu’on dit folle aussi, celui qui s’est mis à pleurer un jour et qui n’a jamais séché ses larmes, celui qui a voulu m’étrangler, celui qui vote Le Pen et qui n’aime plus personne, celui qui trafique avec la mafia, celui qui est resté chez sa maman jusqu’à quarante ans, celui qui était battu à la maison et à l’école, celle qui est noire, celui que tout le monde trouve idiot, celle qui a épousé son cousin, la liste est longue, des femmes fatiguées, des hommes qui souffrent, des malheureux qui se débattent, « je vais faire un hôpital psychiatrique, euh non, un arbre généalogique », j’ai annoncé ça à ma mère l’autre jour, je vais commander un deuxième café, j’aimerais être à la mer, même si ça me rend triste, toujours, je crois qu’en fait, j’aime bien être triste, j’avais une copine comme ça, elle écoutait du Chopin quand elle était triste, et puis elle était encore plus triste et en fin de compte elle était contente.

Pierre

L’eau chaude me détend, je suis toujours un peu tendu, la bouche crispée, les dents serrées, j’ai besoin du sport, de la musculation, des kilomètres parcourus en courant, en pédalant ou en nageant, même si au bout du compte je reviens au même endroit, « Tu veux aller en haut de la montagne, et après tu vas faire quoi, redescendre, alors pourquoi tu te fatigues à monter? » Marcel me trouvait complètement idiot, il avait raison je suis idiot, j’ai besoin de sentir mon corps qui bouge, qui sue sinon je suis comme un zombie, sinon, je bois c’est le sport ou l’alcoolisme, mon père avait choisi l’alcoolisme et le tiercé aussi je me rappelle l’odeur du pastis et la cigarettes écrasée dans l’assiette à la fin du repas, pourquoi il prenait pas un cendrier, c’est pas compliqué un cendrier, ou même une soucoupe, pas dans l’assiette, c’est dégoûtant, ma mère le regardait écœurée, ou elle détournait le regard, elle aimait la propreté, comme moi, je déteste ce qui est sale, ce qui pue – il faut que je me dépêche un peu sinon Jeanne va s’inquiéter, elle est fragile – elle disait ça Isabelle quand elle était petite, « Maman, elle est fragile », ça me faisait rire, ce devait être nerveux parce que c’est pas drôle d’être toujours en mauvaise santé, ni de vivre avec une femme aussi vulnérable, ça demande beaucoup de précautions, de délicatesse et je ne suis pas délicat, « Je vais te faire une prise de karaté », c’était pour rire, pour frimer un peu aussi, on était jeunes, en tombant elle s’est cassé une clavicule, nos vacances étaient foutues, je me suis senti vraiment débile, elle m’en a voulu, elle m’en veut pour beaucoup de choses, elle me reproche d’être égoïste, c’est vrai je suis égoïste, je ne vois pas comment on peut faire autrement, j’aimerais être altruiste, plus jeune je voulais être prêtre, j’étais romantique, le Christ c’était comme un héros, j’aurais bien aimé être comme lui, gentil, aimer mon prochain comme moi-même, sauf que moi-même je ne m’aime pas, il est peut-être là le problème, moi-même je le trouve nul, moche, pas sympa – je pense trop, c’est ça être perdu dans ses pensées, être à l’ouest, il est midi et demi, je sors à peine de la douche, mon sac n’est pas fait, Jeanne a du préparer le repas, elle m’attend, avant, je l’appelais du travail, pour voir comment elle allait, j’étais inquiet – il y a un film avec Franck Sinatra, sa femme est dans un fauteuil roulant, et on s’aperçoit à la fin qu’elle faisait semblant d’être handicapée pour garder son mari près d’elle, c’est quoi le titre, je me rappelle plus, je regarderai en rentrant, je me demande comment ce serait ma vie avec une femme en bonne santé, est-ce que ça me plairait, est-ce que je supporterais, une femme qui va voir ses copines, qui va au travail, qui n’est pas toujours à la maison, non, j’aimerais pas, j’aurais peur, qu’elle me quitte, qu’elle rencontre un type mieux que moi, c’est très facile il y en a plein, donc en fait ça m’arrange que ma femme soit en mauvaise santé, qu’elle soit angoissée et incapable de conduire une voiture, j’avais jamais vu les choses sous cet angle – et je ne suis toujours pas sorti du vestiaire non mais qu’est-ce que j’ai aujourd’hui – mais c’est quand même bizarre ce que je viens de comprendre tout seul, sans psychanalyste ni rien, j’aimerais bien en parler, mais je vois pas trop à qui je peux confier une chose pareille, à personne, on va me dire que je suis affreux, lâche, ben oui c’est vrai, je suis affreux, lâche, mais au moins, moi, je le sais, j’ai bien fait de pas être prêtre, d’un autre côté je n’aurais pas été marié, je n’aurais pas eu peur que ma femme me quitte, je n’aurais pas eu tous ces problèmes avec mes enfants, de toute façon, c’est trop tard – il est 12 h 45.

Émilie

Le train démarre – je suis inquiète, je ne sais pas si je vais y arriver toute seule, si je vais y arriver sans ma mère, sans mon amoureux sans personne pour s’occuper de moi, je vais faire ce stage, deux jours, ça devrait aller, je n’ai plus quinze ans, j’en ai même largement le double, mais c’est « l’effet train », je m’assois, le quai de la gare commence à bouger, le paysage défile tranquillement, puis, de plus en plus vite, à chaque fois je ressens une tension, quelque chose qui se tord dans mon ventre je suis heureuse et j’appréhende comme un jour de rentrée scolaire, ça ira mieux quand je retrouverai les copines, la musique orientale, les costumes qui brillent, c’est comme entrer dans un autre monde, changer d’identité, au début ma prof me disait « Ton ventre est trop musclé, trop dur », « trop d’abdos », je me suis un peu assouplie, adoucie, détendue aussi, je ne suis toujours pas une femme plantureuse, je ne serai jamais Monica Bellucci, tant pis, ça m’aurait plu, mais non, je ressemble plus à une gymnaste roumaine de quatorze ans, j’ai loupé une étape, on m’a toujours trouvée très jolie, mais ce physique c’est fou la place que ça prend dans ma vie, j’y pense tout le temps, c’est mon drame, ma fixation, comme Nadia Comăneci en 1976, je n’ai pas de seins, quelle horreur (pour elle ça s’est arrangé, elle est même super belle) cette absence, quelle tristesse, tout le monde me dit que ce n’est pas grave, c’est pas grave pour eux, mais ils et surtout elles ne savent pas ce que c’est d’être une femme qui n’a pas besoin de soutien-gorge, je m’achète des strings, des frou-frous, des trucs sexys, pour compenser – le train est arrêté, on ne sait pas pourquoi ni pour combien de temps – dehors, on ne voit rien il fait nuit, je regarde mon reflet dans la vitre, c’est légèrement flou, c’est mieux, c’est pas tout à fait la vérité mais c’est mieux – ça redémarre – c’est comme une photo de loin ou en noir et blanc, ou quand on se regarde sur l’écran noir juste avant que l’ordinateur s’allume, c’est toujours flatteur, j’ai besoin d’être flattée, si on ne me complimente pas, je meurs, peut-être que je vais faire des injections de Botox, ma mère a ouvert des grands yeux quand j’ai dit ça, ma sœur aînée a froncé les sourcils et a souri d’un air méprisant, genre elle, elle s’en fout d’avoir des rides, elle est au dessus de tout ça, j’y crois pas une minute, elle s’en fout pas, elle fait semblant, elle a toujours fait ça, elle m’énerve quand elle fait son intellectuelle, le type en face de moi est habillé comme un banquier, mais il a un joli sourire, pourquoi je n’ai jamais eu un amoureux comme ça, avec des cheveux bien coupés, des mains nickels, pas forcément un banquier, il faut pas exagérer mais, je sais pas un ingénieur, un artiste, un prof, n’importe quoi, mais un type à peu près équilibré, en bonne santé, qui ne se drogue pas, ne fume pas toute la journée, n’est pas dépressif, n’est pas possessif, ce serait bien, je crois que ce n’est pas possible, il y a un interdit, un interdit comme une pierre dans mon estomac, comme un verrou sur mon nombril, j’ai souvent mal au ventre, c’est à cause de l’interdit, maintenant j’en suis sure, c’est comme si j’étais punie pour toute la vie, allez, je vais danser, faire sauter les verrous, cracher les cailloux, il n’y a pas de raison que je sois punie, j’ai rien fait.

Ecrire, par SYLVIE

Écrire me replonge dans un rêve que je connais bien : je traverse le Vieux Port à la nage, l’eau est très sale, il fait presque nuit, sur le quai des gens me regardent, certains m’encouragent. J’ai le sentiment de me rapprocher de la lumière, d’être sur le point de remporter une victoire, de m’évader. Chaque nouvelle proposition de Marlen provoque des remous dans les eaux du Vieux Port. Comme si elles abritaient une sorte de monstre marin…

Parfois des souvenirs remontent à la surface, je les repêche avec précaution, je les observe, les décris. Parfois, je tire le fil des légendes familiales et je les regarde se dérouler sous mes yeux, comme au cinéma.

Au début, les femmes se sont imposées, elles avaient beaucoup à dire, elles s’étaient tues trop longtemps.

Puis, des hommes sont arrivés, inscrivant leur destinée dans une sorte de plan du réseau : des lignes qui se croisent, des nœuds ferroviaires où on se rencontre, où parfois on change de direction, enfin on essaie.

Donc.

Il y a des femmes. Les grand-mères, les tantes, les sœurs.

Il y a Marseille, les mouettes, la roche calcaire et le mistral glacé.

Des bateaux qui partent vers les îles, des gens assis sur les quais.

Une tristesse puissante, profondément incrustée.

Les quartiers nord et un mal être diffus.

Une menace qui plane comme dans les westerns.

Un magasin de chaussures, un peu magique.

Des appartements dont on ne sort plus.

Des gens qui cherchent l’issue de secours.

Des évadés effrayés par la liberté et la solitude.

Des prisonnières qui tirent les cartes dans la cuisine.

Sortis de l’eau trouble de ma mémoire, ils se bousculent. Ils envahissent ma maison, s’installent sur mon canapé, fument mon tabac, pleurent sur mon épaule, me piquent mes mouchoirs.

J’écris sous leur regard.

Et peu à peu, le familier et l’étranger se confondent. Je parcours ma famille pour arriver sur des terres inconnues. Pour m’apercevoir, finalement, que l’inconnu est en moi. Que je n’aurai jamais fini de l’explorer.

Je n’ai plus le vertige. Je plonge les yeux ouverts, sans filet, sans élastique. Je ne suis plus claustrophobe, je rampe dans de longs et tortueux boyaux souterrains. Je découvre des scènes de crimes, décroche des pendus… La vérité des faits n’a aucune importance, nous sommes ailleurs. Les prénoms changent, les personnes que je croyais connaître se transforment, se libèrent d’une identité pesante. Marseille n’est plus Marseille non plus, mais un univers dans lequel tout peut arriver.

J’ai mis un pied de l’autre côté du miroir, j’ai sorti la tête de l’armoire magique comme dans ces histoires où la réalité quotidienne s’ouvre sur un autre monde, où les personnages poussent de drôles de portes ou tombent dans des trous.

En écrivant, je me sens comme Alice, une exploratrice, mais je reste prudente, pieds nus dans la cuisine, avec un café chaud, un chat qui ronronne, une maison silencieuse, une solitude bienheureuse.

Disparition, par SYLVIE (proposition libre)

Estelle Fontaine a disparu. Il ne reste d’elle qu’un vieux sac de sport contenant des vêtements, une trousse de toilette fuchsia, une paire de Doc Marten’s orange, un cahier et des feuilles de classeur dans une pochette en carton rouge. Personne ne l’a vue sortir de sa chambre d’hôtel, elle n’a pas payé sa nuit. On a retrouvé la clé sur le lit, le réceptionniste n’y comprend rien : la porte est verrouillée, la fenêtre fermée, la clé est sur le lit, la dame rousse n’est plus dans la chambre. L’impossible et la réalité se rencontrent, de leur union naît cette situation, c’est trop pour moi, soupire-t-il en allumant une cigarette, quand les femmes s’évaporent on peut fumer dans les lieux publics.

La police s’est penchée sur le contenu de la pochette rouge: un journal intime, quelques articles de journaux et des feuilles manuscrites portant d’autres écritures que la sienne. Les écrits rassemblés évoquent tous la famille d’Estelle : des témoignages, des récits de vie, des portraits, quelques photos en noir et blanc aux bords ondulés. Sur l’une d’elle un sosie de Charlie Chaplin allongé sur un lit, fixe l’objectif avec un sourire de travers. À ses côtés, un bébé dort, bras levés, poings fermés.

Le 12 décembre, 14 h.

Dans la chambre d’hôtel désertée par Estelle, un jeune policier en civil est absorbé par la lecture du cahier qu’il tient entre ses mains gantées de latex. Il lit, debout, comme dans une librairie. Il se tient droit, sans être raide, on croirait qu’il a pratiqué la danse classique pendant des années. C’est certainement le cas. Son collègue trapu et musclé doit plutôt s’adonner à un art martial. Le dragon tatoué sur son avant-bras vient confirmer cette hypothèse. Ils forment un duo très contrasté, comme dans les romans, ou les dessins animés.

L’officier viril s’impatiente:

– On y va, non? Tu liras ça au bureau. On a fait le tour. Oh, tu m’écoutes pas!

– En fait, cette femme, commence son élégant collègue qui effectivement n’écoute pas, elle fait le même travail que nous. Elle rassemble des éléments, elle reconstitue des scènes, elle enquête sur sa famille. Tu trouves pas ça super intéressant?

– Non. Et je suis bien content de pas en faire partie, de sa famille, marmonne le tatoué, en allumant une cigarette. C’est une emmerdeuse. Je les repère de suite.

– À la dernière page, écrite hier soir, elle parle du bébé enterré dans le jardin à Saint-Georges, elle a découpé l’article dans le journal, regarde, s’émeut le littéraire. Elle pense avoir un lien de parenté avec lui. Moi, tu vois, je comprends ce besoin de s’approcher de la vérité… Tu devrais ouvrir la fenêtre, ça fait dix ans qu’on n’a plus le droit de fumer dans les lieux publics.

Le costaud obéit, mais râle parce que c’est vrai, ok, les policiers sont censés représenter et respecter la loi, mais depuis deux jours c’est n’importe quoi : on trouve des bébés enterrés, on cherche des gonzesses qui disparaissent, qui s’évaporent, ou, peut-être se font aspirer par les extra-terrestres comme dans le film La guerre des mondes avec Tom Cruise qui n’arrête pas de courir… C’est une situation de crise, explique-t-il, alors il fume, pour ne pas en faire une (de crise) lui aussi, parce qu’on dirait peut-être pas, mais il a les nerfs fragiles.

Compréhensif, l’intellectuel propose de tout rassembler et de quitter les lieux.

La porte se referme délicatement sur la chambre inoccupée.

Dans la nuit du 11 au 12 décembre 2014, hôtel « Le Central »

Estelle rêve. Dans un paysage pourpre, elle creuse la terre à mains nues, découvre des ossements, des défenses de mammouth. Un mammouth entier. Elle se relève, s’éponge le front comme dans les films, le soleil se couche. Elle va s’arrêter là pour aujourd’hui, elle prend quelques photos avant de partir, c’est pas tous les jours qu’on découvre un mammouth.

À demi-réveillée, elle a trop chaud, elle meurt de soif, sa bouche est archi-sèche. Elle se rappelle : chauffage électrique, hôtel. Sainte-Eugénie-sur-Loire. On déterre les cadavres. On réveille les morts comme chez la famille Adams.

Dans le carnet d’Estelle, à la dernière page

11 décembre 2014, 22 h.

Je me suis arrêtée dans un café, avant de venir à l’hôtel. Il était à peu près 20 h. Ça s’est passé comme ça :

Je m’approche du comptoir. C’est l’apéro depuis 18 h. Une petite dizaine d’hommes, entre trente-cinq et cinquante-cinq ans discutent en picolant. Des habitués, ils se connaissent tous, ils sont comme chez eux. Étonnamment, tout le monde fume, la patronne aussi, très calme au milieu des éclats de voix, gérant les tournées avec efficacité. Elle rappelle qu’on en est à celle de Bernard et que les retardataires qui n’ont pas fini celle de Charles sont priés d’accélérer sinon on ne comprend plus rien. Je demande le journal. Silence. Les sourcils se lèvent, les regards et les moustaches se tournent vers moi, méfiance générale, peut-être que cela ne se fait pas de demander le journal, ou peut-être qu’il faut passer des tests, le mériter. Finalement, un petit homme en bleu de travail me le tend et me demande si je suis du coin. Je raconte : mes arrière-grands-parents étaient de Saint-Georges. J’ai souvent passé mes vacances chez eux, dans mon enfance. Je sens que la présence des mes aïeux dans la région facilite mon intégration : tout le monde se détend. Rassurés, certains écrasent leur mégot en hochant la tête. Le petit homme en bleu de travail est né à Saint-Georges et n’a jamais songé à déménager. Cette histoire de bébé enterré au fond d’un jardin, ça le terrifie. Il n’a pas dit ça me terrifie, il a dit ça fait flipper, mais dans ses yeux, j’ai vu la terreur.

Je ne lui dis pas que cet enfant, s’il avait vécu serait certainement mon grand-oncle. Je vais m’assoir un peu à l’écart, avec le journal. Je suis comme lui, terrorisée. Mais j’ai besoin de savoir pourquoi on enterre son bébé dans le jardin. Il s’agit peut-être d’un enfant mort à la naissance, mais pourquoi le cacher ? Pourquoi ne pas lui donner un nom, pourquoi le tuer encore une fois en niant son existence ? Pourquoi je dis « tuer encore une fois » ? Qui a dit qu’on l’avait tué une première fois ?

Je vais lui donner un prénom. Il s’appellera Léonard. Ses copains l’auraient appelé Léo.

Avant de quitter le café des sports, j’ai glissé le journal dans mon sac.

Une autre proposition (8), par SYLVIE

En réponse à la proposition 8, au lieu de réfléchir « sur ce qui pourrait être l’ouverture du livre à venir », j’ai imaginé l’apparition d’un squelette de bébé, d’un flic qui fait de la danse, d’un bar où on a le droit de fumer et la disparition d’Estelle. J’ai confondu réfléchir avec imaginer… Quelle étourdie!

J’en déduis qu’il faut être prudente : laisser faire les personnages ce n’est pas se laisser embarquer par des gens qui ne sont même pas réels.

 

Les personnages de « cette histoire » vivent au bord de la mer, mais restent coincés à terre. Ils ne s’aventurent pas en mer, ils ne remontent pas dans les terres, ils restent à quai. Des souvenirs enfouis (comme le bébé à Saint-Georges) les clouent sur place.

 

Parmi eux, il y a Estelle. Elle écrit, elle aussi. Et elle étudie sa famille comme un flic qui enquête, un archéologue qui déterre des mammouths, ou un entomologiste qui observe des fourmis rouges à la loupe. Des activités qui aident à se mettre en mouvement.

Estelle inventorie sa famille. Son point de vue est important parce qu’elle s’intéresse réellement au sujet, elle ne se vit plus seulement comme un rouage de la machine. Elle la regarde fonctionner, elle se dit que ça marche pas très bien, c’est encrassé, ça grince, ça va pas. Faut démonter le moteur. Alors, comme elle n’a pas peur, elle démonte le moteur.

Le point de départ c’est cette nécessité : soulever le capot. S’y pencher. Écouter ce que racontent les bruits du moteur.

 

À l’intérieur, les personnages errent dans une sorte de labyrinthe avec des trappes, des culs-de-sac, des oubliettes.

Des sorties, des ouvertures sur la mer comme la terrasse où Berthe prend le soleil.

 

De l’extérieur, j’écoute la rumeur des discussions, des confidences, le bruit des pas. C’est ce que j’aimerais vous faire entendre.

 

J’aimerais aussi que vous perceviez ceux qui m’accompagnent.

Jack Nicholson avec sa hache, Norman Bates derrière la porte de la salle de bain, sa mère momifiée dans un fauteuil. Ils font partie de mes souvenirs d’enfance, comme l’ombre de Dracula, la pauvre Rosemary qui porte l’enfant de Satan, les affreux et ricanants Gremlins, et la famille Adams devant son manoir bancal.

Mais le plus fondateur, c’est le film de la vie des gens, celui de ma famille en particulier. Dès l’âge de trois ans (mes plus lointains souvenirs), je fus happée par ce spectacle passionnant et inquiétant.

Et aujourd’hui, grâce à cet atelier d’écriture, j’élabore ce qu’a annoncé Estelle à sa mère : « un hôpital psychiatrique, euh… non, un arbre généalogique », enfin un peu les deux. Un arbre psychiatrique.

 

Pendant que j’écris, une vieille chanson d’Hubert Félix Thiéfaine passe en boucle dans ma radio mentale. « Et nous avions des gueules à briser les miroirs »….. »dans les dédales obscurs où plane la folie »…. « contents d’être morts-nés »… »fossoyeurs d’un monde à l’agonie »…

C’est tellement triste que ça me fait rire. Hubert Félix Thiéfaine pourrait être un vieil oncle dans mon asile de fous bien aimés.

Asile, c’est un joli mot. C’est ce qu’on recherche quand on est en danger. Mes personnages sont des demandeurs d’asile. Ils sont bloqués à la frontière du monde des vivants.

 

Pour résumer, voici ce qui, peu à peu, se dessine:

Une machine familiale qui grince,

un « dédale obscur où plane la folie »,

un hôpital psychiatrique à tendance généalogique,

un magasin de chaussures qui pourrait servir de refuge.

Des petits bouts d’histoires, des rêves. Rien de très cohérent.

Mais ce n’est pas grave, ce qui compte, pour le moment, c’est mon rendez-vous quotidien avec cette famille, avec ce qui l’empoisonne, avec ceux qui cherchent un antidote et ceux que le mal a emportés.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s