La foule du 14 juillet…

« Il faut écrire ce qu’on ignore. Au fond, le 14 Juillet, on ignore ce qui se produisit. Les récits que nous en avons sont empesés ou lacunaires. C’est depuis la foule sans nom qu’il faut envisager les choses. Et l’on doit raconter ce qui n’est pas écrit. Il faut le supputer du nombre, de ce qu’on sait de la taverne et du trimard, des fonds de poche et du patois des choses, liards froissés, croûtons de pain. Le plancher bâille. On aperçoit le très grand nombre muet, masse aphasique. Ils sont là, à la Bastille, il y a de plus en plus de monde dans les rues, tout autour. Ceux qui ne possèdent pas de fusils se sont armés de bâtons, de méchants bouts ferrés, de merlins, de tire-bouchons, qu’importe ! Depuis l’Arsenal jusqu’à Saint-Antoine, les rues sont noires de monde. Les gueux, les décrotteurs, les cochers, tous les campagnards venus chercher pitance à Paris sont là. Les étudiants arrachent les pieux des palissades, les pieds des tabourets, les bras des charrettes. On saute, on crie. De lourds nuages roulent sur le ciel. On pisse devant les portes.

Qu’est-ce que c’est, une foule ? Personne ne veut le dire. Une mauvaise liste, dressée plus tard, permet déjà d’affirmer ceci. Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier, Mammès Blanchot, dont on ne sait rien non plus, à part ce joli nom qu’il a et qui semble un mélange d’Egypte et de purin. (…) »

Eric Vuillard, 14 juillet, récit, Actes Sud, août 2016.

Ce qui n’a pas changé (suite)

« Le saccage de la folie Titon fut considéré comme un désastre. On compta le moindre bouton de porte disparu, chaque pelle à feu, chaque pincette, le plus petit morceau de tapisserie arraché, les nappes déchirées, les oreillers crevés, les tasses de porcelaine ébréchées, les vestes de soie en lambeaux, le satin en confetti, les innombrables gilets de toile, les déshabillés de madame, les monceaux de mouchoirs brûlés, tout cela fit l’objet d’un compte précis, inventaire méticuleux où les chiffres s’empilent, neuf mille livres par-ci, sept mille par-là, dix-neuf mille livres par-ci, deux mille cinq cents par-là. Mais le nombre de morts parmi les habitants du Faubourg, en revanche, reste vague, indécis. (…) Selon les termes du procès-verbal qui sera dressé le soir même, c’étaient dix-huit cadavres de séditieux, tués lors de l’émeute Réveillon ; autrement dit c’étaient dix-huit ouvriers du Faubourg. (…)
Le numéro 1 est un homme d’environ trente-cinq ans, il porte les cheveux longs noués en catogan, il a le nez aquilin et un visage en lame. Il est vêtu d’une veste de gros drap, d’un gilet rouge à boutons de cuivre, d’une chemise de grosse toile ; il porte un pantalon bleu et un tablier de coutil. Mais l’objet de la visite n’est pas de faire un portrait du défunt ni de détailler sa vêture ; les émeutiers sont soupçonnés de vol. On va donc leur faire les poches. (…) Le fossoyeur s’exécute, lentement, il passe entre les corps, se penche, retourne la poche du tablier, rien. (…) On recommence. Numéro 2. (…) Et la litanie continue jusqu’à 18 (…) Ça en fait des queues de cheval, des bas de laine, des poitrines ouvertes, des plaies sous l’aisselle et des crânes fracassés. Ça en fait des poches vides. (…) On avait retroussé toutes les poches (…) Pas la moindre montre dans le gousset. »

Eric Vuillard, 14 juillet, récit, Actes Sud, 2016