Une vie en éclats (7) fiction

Marlen Sauvage, archives personnelles.

L’anecdote de la fête trop arrosée est tirée d’un de tes courriers… Je me suis contentée de la situer dans un endroit fictif, ce pourrait être le château de la Guette, sachant pourtant que tu n’y étais plus cantonné alors…

Ton mal de tête s’estompe, heureusement ; tu as dû t’allonger après le repas de midi, une heure à remâcher la honte de la veille, à regarder le plafond immense et si haut, troué de taches brunes, pour finalement t’assoupir dans le brouhaha des bavardages. Aussitôt réveillé, il t’a fallu repriser une chaussette pendant le bref temps de vacance avant ton tour de garde. Tu déposes l’œuf en bois jaune, dur, strié de veines claires, l’aiguille et la bobine de fil marron dans la boîte de biscuits Brun, jaune et noire, que t’a donnée ta mère, et remets le tout dans ta valise posée à même les dalles de granit. Hier soir, après la fête entre soldats, après le vin rouge et le cognac, tu as buté dans le creux de la pierre, tête la première sur ton casque près de sa paillasse, et selon les dires de tes camarades, tu es devenu comme fou, parlais de tuer tous les Boches, ils étaient quatre pour te tenir, et après des compresses froides et du café salé, dans le désordre encore de tes pensées, tu te souviens avoir eu peur de la prison. Au contraire, tes supérieurs ont salué la vigueur de tes dix-huit ans et calmé tes craintes. Alors que tu laces tes bottines, ton regard croise un papillon à la livrée noire et orange, parsemée de taches blanches, habitant du lierre grimpant sur l’aile du château de la Guette où la compagnie est cantonnée. L’insecte, une Vanesse vulcain, gît dans une petite dépression que ses ailes occupent toute, les courbes orangées de sa robe rappelant – mais avec éclat – les auréoles rouilles qui parsèment les dalles à cet endroit de la salle.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (6), 1944

Marlen Sauvage, archives personnelles – 1944 ? Flou, mais c’est bien toi…

Ainsi passent trois semaines, loin du front, à regretter qu’il n’y ait pas de vraie bagarre. Tu gardes le moral et la santé. On vous occupe avec des cours théoriques sur les armes de l’infanterie, des exercices de maniement de la mitraillette, du mortier, de la mitrailleuse… On vous emmène en manœuvre, la région est truffée de bois, et vous tirez à blanc, vous passez des cours d’eau sur des branches, des terrains marécageux… Tout cela t’intéresse. Tu trouves que c’est la belle vie, tu espères ensuite te battre « au Japon » (veux-tu dire contre le Japon qui a conquis une partie des territoires de l’Indochine française quatre ans auparavant ?)… En tout cas, tu veux te battre… Tu as appris que vous retourneriez en ligne dans quelques jours et tu te réjouis de descendre « les Boches en quantité… ». Je relis tout cela avec le recul du temps… Ce jeune homme que tu es alors m’est étranger, il ne ressemble pas non plus à l’homme que j’ai connu et apprécié cinquante ans plus tard. Je t’entends pourtant encore répéter lorsque j’étais adolescente « si vis pacem para bellum » (si tu veux la paix, prépare la guerre), à quoi j’opposais la force du pacifisme et du dialogue. A la fin de ta vie, tu n’avais pas 73 ans, que pensais-tu alors de tout cela, de cet engouement pour « la guerre », de cette haine pour l’ennemi ? Tu replaçais les choses dans leur contexte, tu n’en voulais plus aux Allemands, leurs enfants n’étaient pas responsables de leurs parents qui avaient suivi un leader fou, mais tu croyais toujours que pour maintenir la paix, il fallait préparer la guerre… Un point de vue que je ne pouvais toujours pas partager.

A te lire, jamais tu n’imagines que tu peux y laisser la vie, qu’en face aussi on se réjouirait de te descendre, tu disais avoir une bonne étoile et n’avoir en effet pas une seconde imaginé mourir en te battant… Tes préoccupations sont très prosaïques ! Il ne te manque rien, sauf une ou deux aiguilles, « une à repriser et une petite, vous la piquerez sur un morceau de papier et la mettrez dans la lettre, et un extrait d’acte de naissance. » Tu n’oublies pas la famille ni les amis, ta petite sœur, tu les embrasses en fin de lettre, encore. Ton courrier est parfois adressé à ta mère chez ta grand-mère, j’imagine que tu avais su qu’elle avait tenté de quitter ton père… Je crois qu’après sept tentatives, elle avait réussi… Parfois tu écris à tes parents, à leur adresse, probablement se sont-ils réconciliés. Les nouvelles te parvenaient par l’intermédiaire de soldats du « pays »… Les aiguilles, elles, ne te sont pas parvenues, pas plus que l’extrait d’acte de naissance que te réclame la compagnie, et que tu redemandes dans un courrier de février. 

Tu te retrouves alors en ce début de mois dans les tranchées que vous aviez quittées quelques semaines auparavant. Tu es content de retrouver ton cantonnement, les autres soldats… Vous avez le moral, vous êtes venus pour vous battre et vous n’avez pas encore eu votre quota, pourtant il y a des morts dans le camp ennemi. Les Allemands ne vous attaquent plus la nuit… « Tous les jeudis on leur accorde une trêve de quelques heures pour leur permettre de ramasser les morts et les blessés qui sont pris dans les bombardements presque tous les jours ; ils sont bombardés par l’aviation et l’artillerie. » Apparemment, aucune perte de votre côté… Tu ne dis rien des morts dans votre camp, n’y en avait-il pas ? Est-ce la censure qui t’oblige à te taire ? Des Polonais, enrôlés dans l’armée allemande – parmi les 500 000 qui étaient citoyens de la Pologne avant 1939 –, se rendent avec leurs armes.

Au PC, on annonce que les Russes sont à soixante-dix kilomètres de Berlin… Février apporte le dégel et les chemins sont impraticables ; dans les tranchées vous marchez dans la boue, elle atteint vos chevilles, il y a de l’eau partout et vous êtes obligés de coucher sur des planches. Les permissions ont été suspendues pour trois semaines, la tienne est donc retardée, tu annonces un report de deux mois de façon laconique dans la lettre bleue, mouillée de larmes, sur laquelle ta mère a pleuré.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (3) 1944

Marlen Sauvage – Archives personnelles – La première carte, 1944.

« Je vous ai écrit ma première carte hier n’ayant pu avant avec tout le trafic qu’il y a eu, mais le principal, c’est que nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo »… Mes yeux parcourent la petite enveloppe bleue à l’écriture soignée, tamponnée du 1er Régiment d’infanterie, puis la carte postale en noir et blanc jointe à la lettre envoyée de Boiscommun. Cela me semble si loin, 1944… C’est Nibelle (Loiret) qu’indique la légende — Le château de la Guette — un manoir plus qu’un château, irai-je jamais là-bas et pour quelle raison me dis-je aussitôt, sur des traces effacées de toutes façons. Le papier rayé jauni craque un peu sous les doigts, à la pliure il devient difficile de déchiffrer les mots à l’encre noire sur lesquels des larmes ont coulé, celles de ma grand-mère, pourtant la lettre n’est pas triste, « on nous a logés dans des chambres, couchés sur des paillasses avec deux couvertures et nous avons installé des planches pour mettre notre paquetage… ». J’imagine la fuite de la maison de la rue d’En-bas, les engueulades avec ton père, sa signature imitée sur la lettre d’engagement, tu n’as pas dix-huit ans, le camion des FFI est à vingt mètres, tu t’y es engouffré. Je me suis rapprochée du poêle où brûle une bûche de cerisier, ça claque et étincelle, la chaleur monte dans mon dos, comme l’automne se prête à ces réminiscences, songeai-je, alors que la journée s’assombrit et que la vigne ajoute sa note mordorée au paysage dans le cadre de la porte-fenêtre… J’entends les gars dans la chambrée qui s’invectivent, l’un d’eux réclame du savon à la cantonade, il y a des rires et l’on camoufle ses inquiétudes, beaucoup de jeunes gens, aucun ne sachant manier une arme, une immense cheminée réchauffe un peu la salle éclairée de grandes fenêtres ouvrant sur un parc entretenu, les plus malins ont installé leur paillasse tout près ; je ne sais quoi penser de ma tentative de retrouver ce passé qui ne m’appartient pas, ou si peu, je cherche le rendez-vous caché dans la boîte qui contient lettres et photos au pied de mon fauteuil, le chat vient se pelotonner sur mes cuisses et j’écarte le bras pour continuer ma lecture « tout le monde s’organise et cela marche bien. Donnez le bonjour à toute la famille ainsi qu’à mes camarades » ; la même fin toujours à toutes tes lettres, et l’énigme toujours de ton personnage. 

MS