Une vie en éclats (15), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles. Mon père, 21 ans, premier sur le rang de gauche…

Tu pars donc en direction de Marseille début mars 1947 et tu embarques sur le Ville d’Oran le 19 mars. J’ai retrouvé trois photos de toi en mer, et je ne parviens pas à décrypter laquelle concerne cette traversée. Il me semble que celle où tu es accoudé au bastingage, sans calot, dans le vent qui soulève tes cheveux, te livre encore tout timide, jeune, davantage que sur les deux autres…

Débarqué à Oran le 20 mars, tu arrives à Oujda le lendemain. Je cherche où se trouve Oujda… Dans le Nord-Est du Maroc, proche de l’Algérie, à 5 km à l’ouest… Une ville fondée par un roi berbère, vers 994. Une ville au climat méditerranéen « avec un hiver doux à froid et pluvieux et un été chaud, avec des précipitations irrégulières et où la neige peut tomber en hiver ». J’ai retrouvé la photo d’une forteresse non identifiée, prise depuis les hauteurs d’une ville, je ne sais laquelle… Et consulté un chercheur spécialisé dans les forteresses qui n’a pas pu m’aider, car celle-ci s’apparente à ce que l’on trouve dans le nord du pays quand ce spécialiste travaille sur les bâtiments du sud…
Versé au Corps du 2/8e Zouaves à El Hajeb le 24 mars, tu as été affecté à la 6e Compagnie et nommé sergent de bataillon à partir du 16 juin pour être muté ensuite à la CB (compagnie de base, selon mes sources…) le 23 août 1948. « La présence française armée était là pour maintenir l’ordre. On était appelé par le sultan. » (extrait d’un entretien avec Julie). Tu es alors instructeur militaire chez les zouaves. Tu vis dans la médina, derrière ses remparts et protégé de la ville et de son activité. Durant le Protectorat, ses vieilles maisons sans étage ont toujours été affectées aux soldats.

Je trouve sur le net une information concernant le commandement du II/8e Zouaves par le chef de bataillon Albert Julien POMMIER, qu’il forma en octobre 1946. J’apprends ainsi que « les jeunes de la classe 46/2 (ont) un état d’esprit et un moral absolument remarquables ».
Le chef de bataillon parle de vos activités : stand de tir réduit de libre accès – le dimanche, les zouaves s’y entraînent, comme aussi à la « roulette » d’entrainement au parachutage. Les veillées organisées dans un amphithéâtre dominant la place de Meknès donnaient lieu à des chants d’une ampleur émouvante chaque semaine, il y avait rassemblement du bataillon, de nuit, les couleurs éclairés par un projecteur et la précision du maniement d’armes dans la nuit, était elle aussi, émouvante… j’y donnais une pensée à méditer. » (…) Le soir, les ateliers artisanaux étaient très fréquentés. Le dimanche, des sorties organisées souvent par  les hommes eux-mêmes, leur permettaient de s’aérer ou de visiter Meknès ou Fès. A trois mois d’instruction, mes Zouaves remportaient le challenge d’honneur, sur 109 km, devant tirailleurs, goumiers et légionnaires. A 8 mois, nous étions champions de tir du Maroc toutes armes et champions d’A.F.N. (Afrique du Nord) à la mitrailleuse. » Voilà. De quoi imaginer ce que peut faire un jeune soldat de ses journées…
Un historique du 8e Zouaves de 1945 à 1949 mentionne pour la période qui te concerne la reconstitution du régiment « sous la forme d’une demi-brigade à deux bataillons », le 2e bataillon étant mis sur pied à « El Hajeb, qui devient sa garnison définitive », avec en effet comme chef de bataillon Albert Pommier. J’y apprends que l’effectif de chaque bataillon oscille entre 650 et 700 hommes [ce que tu avais dû m’apprendre, je m’en souviens, comme de ce qui constituait une section, une compagnie, un régiment, ou encore les grades de l’armée, que je ne parvenais pas à mémoriser…]

MS

Une vie en éclats (13), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles – 8e régiment de zouaves, El Hajeb. Le deuxième dans le rang…

Aucune lettre, donc ainsi que je le vérifie, le vide total pour cette année 1946.

1947 – Maroc

« Il ne faut pas vois-tu envier les disparus car la vie n’est déjà pas trop longue et bien que l’on se demande parfois pourquoi on est sur terre, elle mérite quand même d’être vécue, si triste soit-elle. » Tu as vingt-et-un ans, tu encourages ta mère à croire à des jours meilleurs, je ne lis pas d’optimisme ici, plutôt un certain fatalisme et le goût de vivre le présent. Carpe diem, c’aurait pu être ton mot d’ordre, en tout cas à ce moment-là de ta vie. Depuis trois ans, sans doute, tu avais expérimenté suffisamment de situations difficiles, de pertes, de chagrins, conjugués à la souffrance de souvenirs d’enfant, pour savoir profiter de chaque parcelle de bonheur et le débusquer dans les plus fragiles instants. Jamais nous n’avons discuté de cela précisément tous les deux, pourtant ce n’était pas faute de parler ensemble à mon retour de l’internat chaque week-end. C’est plus tard, au détour de quelques anecdotes, et à cause d’événements plus ou moins heureux, que tu laissas percer que la vie valait le coup d’être vécue.
Je relis les deux lettres de l’année 1947 qui me sont parvenues, datées du 22 octobre et du 28 novembre. Ton écriture a changé. Plus assurée, penchée légèrement sur la droite, c’est celle que j’ai toujours connue, celle que tu as gardée toute ta vie. Celle que j’ai tenté d’imiter sans succès, parce que j’étais trop brouillonne. Mais je vois une parenté entre nos deux écritures, d’ailleurs toi seul savais me relire. Celle d’octobre est adressée à ta mère, à Bohain, 21, rue Olivier Deguise. Elle est postée de El Hajeb, au Maroc. Tu es sergent, tu l’as mentionné dans le coin gauche de l’enveloppe, avec ton adresse. Tu y regrettes de ne pas avoir pu assister au mariage de l’une de tes sœurs, tu plains ta mère des frais que cette noce a occasionnés, tu lui enverras des sous pour un cadeau « utile au ménage » qu’elle offrira aux jeunes mariés de ta part, tu la conseilles pour l’achat d’un meuble proposé par un voisin… tu lui proposes ton aide bien sûr comme toujours, par un mandat. La deuxième lettre, datée du 28 novembre est postée elle aussi de El Hajeb. On imagine que le courrier prend son temps… ta mère s’inquiète de rester sans nouvelles alors que tu écris, tu envoies des photos, et vos lettres sans doute ne font que se croiser. Tu es dans le souci de ne pas savoir vraiment ce qui se passe en France : « est-ce que vous êtes aussi en grève ? et le ravitaillement comment va-t-il ? ».

MS