Aller chercher la voix des vivants

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J’ai retrouvé ta voix. Dans le murmure à mon oreille de ta langue gutturale, tendre paradoxe, une voix pour une langue, ta langue, étrangère à mon oreille, inscrite dans ce décor de bougainvillée rose au tronc lisse et incliné sur lequel s’appuyer, un chant ténu de paroles versées dans la fraîcheur de la nuit, et me revient à l’évoquer, mélodieuse, séductrice, enjôleuse, cette lancinante intuition de dernière fois dans le parfum entêtant du jasmin.
J’ai retrouvé ta voix. Une pluie de grêlons, la succession en avalanche de phrases hachées, de syllabes disséquées pour asséner la sentence, la voix c’est un ton aussi, celui de la colère dont tu t’enveloppes au fur et à mesure que les mots t’emportent. Une voix de tête, qui grimpe froidement à l’assaut de mon désarroi.
J’ai retrouvé ta voix. Une caresse sur mon chagrin. Lente, appuyée, présente entièrement. Que la distance et les hoquets de la liaison téléphonique cisaillent sans atténuer ton empathie.
J’ai retrouvé ta voix. Hésitante, entrecoupée de silences, de longs regards interrogateurs, ta voix désarmée devant tout ce qui semble insurmontable, inextricable, ta voix fatiguée, amère.
Si familière pourtant si absente, musique souterraine de tes messages, de tes mots écrits, conservés. J’ai retrouvé ta voix.

MS

 

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

 

 

Autoportrait (de et par un personnage)

Je me lave les mains cinquante fois par jour. Je ne mémorise pas mes rêves, pourtant quand je le décide, si. Je ne supporte pas le bourdonnement des mouches, ni celui des moustiques, je me planque sous les draps, je suis toujours leur proie, il paraît que j’ai la peau sucrée. Je ne supporte pas non plus la bêtise. Je marche tous les jours jusqu’au jardin, c’est à côté, autrement dit, je ne marche pas vraiment, je me déplace. Je n’ai pas de souvenir de ma naissance, mais une bizarre impression à regarder les photos, de ressentir ce que ressentait ce bébé blond. Je suis souvent à côté de moi, je me regarde, je me déteste ou je m’adore, je me dis « t’es un mec bien » ou bien « t’es un connard », y’a pas d’entre-deux, on dit de moi que je ne connais pas la nuance, je me fous de ce qu’on dit de moi. Je bois du café tous les matins, une cafetière jusqu’à midi et l’après-midi du thé jusqu’au soir où j’avale une tisane. Je suis grand et maigre, je n’aime pas les gros. La première fois qu’un jeune de trente ans m’a dit « vous », j’ai compris que j’avais vieilli. J’ai le visage expressif : une Américaine m’a raconté ses envies de bébé un soir en buvant une bière à San Francisco, elle était lesbienne et elle cherchait un mec, je l’ai dissuadée d’un seul regard. Je reconnais les plantes sauvages et je sais les cuisiner, je reconnais certaines plantes médicinales et je ne sais pas me soigner. J’ai horreur des toubibs, des dentistes, des chirurgiens. J’ai une cicatrice sur la joue gauche depuis un coup de couteau pris à l’arrière d’un RER, j’ai gueulé au chirurgien qu’il aurait jamais pu travailler dans la haute couture, il m’a menacé de rouvrir la plaie, je le jure. Je vis seul dans la montagne, je ramène une femme de temps en temps, on fait la bringue, on trinque, je la tringle et elle s’en va. J’ai l’habitude de n’avoir aucun regret, aucun remords non plus. J’écoute Bob Dylan en boucle, la seule vraie musique du monde. Je ne mange pas de viande, du cadavre en caissette, merci, je préfère les légumes de mon jardin. Je me passe en général la main droite sur le menton quand je doute de quelque chose, car il m’arrive de douter, je ne fais même que ça. J’observe les étoiles toutes les nuits durant l’été, je partage mon ciel en pensée avec la seule femme qui me comprends et qui ne vivra jamais près de moi. Tout ce que j’écris là, je sais que personne ne le lira jamais, je brûle mes cahiers dès qu’ils sont remplis. Je n’ai plus de chat, plus de chien, quand ils meurent je mets des mois à m’en remettre. Je descends au village chaque dimanche, je bois un bock au comptoir du seul bar, ou sous la treille dès qu’il fait beau, je lis le tableau des annonces des villageois et je remonte chez moi. Je fabrique des meubles en carton, c’est léger et solide à la fois. Je dors l’été sur un transat sous la voie lactée.

 

MS

 

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

Artaud en juste 100 mots

une peur blanche pénétrante, une sensation brutale d’irréversibilité – des paroles jaillies comme restituées d’une leçon apprise, des mouvements réflexes – une absence à soi – le regard au-dessus de soi quelque part observant l’autre soi-même – des tressautements sous la peau, vagues de l’effondrement des viscères, des muscles, des artères, des veines, des nerfs, juste après leur brève paralysie perçue en une fraction de seconde comme un arrêt sur image – la brûlure intense à la jonction de toutes les cervicales – la vision aiguë de l’instant – la fuite du sang d’un coup – un corps blanc titane, une sensation de flottement juste avant le vertige.

MS

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

Avec Valère Novarina

Allemagne, Wetzlar, le diable sur un bout de papier et la clinique disparue ; Marburg, Georgstraße, une maison jaune une voix ; Algérie, Arzew, wilaya d’Oran, toits plats pieds nus sur le béton Chevillard les mauresques et dans les tasses tachées le thé à la menthe Mostaganem le Djebel Sicloun le ravin la menace ; France, Le Cateau-Cambrésis, Nord, chez NEN dans l’ancien Caïffa l’école 22, rue Auguste-Seydoux madame Cloche rue d’En-bas la rampe d’escalier dans les portes les doigts la cuisinière à bois ; Lambersart lait sucré boîte en fer à l’étiquette bleue Pinocchio Rue du Chemin noir Roxane dans sa robe à volants ; Margival rue du Son Milou qui tourne en rond les fraises et les lapins le chemin de l’école Rue du Pont rouge les fermes la paille sur la route Petit Pierre toujours montre ses fesses aux passants Rue de Soissons vol au-dessus d’une moto ; Portes-en-Valdaine Madame Tardieu  au coin d’une rue le cervelas pour étendre le linge ; Pierrelatte, cité du Rocher la piscine municipale Ursule sous la table pleure l’Elastique et le Caoutchouc la chorale et les chants russes ; Paray-le-Monial, le Ragabodot, le coq au vin près du coffre à bois le père Dargaud le téléphone en bakélite noire ; Valréas, route de Grillon le grenadier dans la cour le Tourville chemin de Piedvaurias Traverse du Petit Nice Rue des Ursulines Saint-Dominique le dortoir immense et les cœurs en béton armé les cours de danse la tour de l’Horloge à la charansole le rallye de l’école ; Saint-Paul-Trois-Châteaux, Zouzou la rue du Pialon ; Montségur-sur-Lauzon, la Gentone le chemin de Chabrol la chapelle Saint-Jean l’école l’instituteur fou les pognes à la courge Masbeuf les frères Reboul le château et la princesse morte les ossements des filles de Redon dans les ruines ; Valence la gare rue Denis Papin Institution de jeunes filles rue de la Cécile les errances dans le parc Saint-Victor aux magnolias avenue Victor-Hugo Nourredine et les baklawas…

Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.

 

 

 

Le jour du jour de l’an

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Une sereine lueur dans la matière du ciel ce matin donnait au paysage familier des allures de mer et je m’enfonçais au cœur de la houle rêvée. Tout palpitait en paix, mon corps enseignait à mon esprit de croire qu’il adviendrait le meilleur si je changeais de regard. Une respiration à l’unisson de la merveille, cette nature immuable qui m’offrait ce 1er janvier de la découvrir dans un lavis étonnant jamais observé jusqu’à présent, une respiration et j’étais « en harmonie ». Quelle que soit la route, quelque soit le ciel, se souvenir de l’instant pour le revivre infiniment.

Texte et photo : Marlen Sauvage

Productions élémentaires (34)