Amédée, par Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

A  l’ envers,  de travers, vers le bas, fixe, vide, 

                 le regard

Coincé, asphyxié, essoufflé, avorté, refusé, 

                 le mot 

Tremblent, cherchent, déformées, vides, inutiles,

                  les mains

Froid, inerte, atrophié, condamné, inutile,

                    le pied

Corps bloqué, disloqué, épuisé, ravagé.

……………………………………………………………………………………………….

Bonjour  Amédée, alors déjà levé ? 

Hé ouais, c’est pas toi qui décides, c’est moi le coq, le chef, j’ai chanté à cinq heures ce matin, elles sont  toutes là comme des mouches, à vouloir mes plumes… ouais ouais mes plumes et le reste…

J’me comprends ouais  ouais,  tout seul. 

Je l’ai vu l’autre… t’usais,  la bas, plus loin, t’usais…

Vous voulez du lait avec votre café ?

Du lait… du lait, du pis de ma femme ? Je l’ai vu ce matin à minuit, elle est sortie avec sa fourrure de synthétique, verte, sur le dos. Elle est amoureuse de lui, ouais… ouais j’me comprends, tu crois que je vois pas  des choses ?

Amédée, vous voulez de la confiture ou du miel avec vos tartines.

Ah !!! parce que tu as fait du miel toi, cette nuit, je t’ai pas entendu, je les ai toutes appelées, elles sont pas venues, et ça bourdonne,  ça bourdonne, là ! là ! A croire que la forêt va brûler.

Tu sais le Justin, il est venu tout à l’heure, il m’a donné une boîte d’allumettes, tu le dis pas hein ! 

Je vais mettre le feu moi ouais… ouais j’me comprends

Amédée, buvez ce verre s’il vous plaît, là maintenant, tout à l’heure nous irons visiter le rucher.

Ah !! oui le rucher, rusé comme le rucher, c’est ça ? Regarde… regarde là derrière la vitre, elles sont toutes là, la blonde là oui… oui, elle me  cherche, c’est la reine on a guinché toute la nuit et ça bourdonne !! et ça bourdonne !!, elle me guigne depuis un moment, elle me croit  une fleur de sureau ou peut être même le bourdon, mais moi, ça bourdonne… ça bourdonne là… là. Elle regarde mes yeux comme ils bourdonnent, mais elle croit quoi, que le vais venir, j’suis pas un tarnagas encore, j’irai demain, peut être, si j’ai envie. 

Oui demain, Amédée, nous irons demain voir la reine dans son rucher. 

Attends… attends, il faut que j’te dise, tu sais la compagnie des Indes, qui me téléphone tous les matins,  et ben !!, ils veulent absolument que je leur livre du lait de mes poules, alors demain j’peux pas venir avec toi, il me reste les poules encore à traire, alors tu vois j’suis pas sorti d’l’auberge.   

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
A la façon de Tarkos, dans son texte 
Le contre-jour, dresser une liste de votre environnement mental ici et maintenant, en un bloc de texte, où seuls se succèderont des mots séparés par des virgules. Puis dans un deuxième temps et un deuxième texte, écrire en vous inspirant de cette citation de Virginia Woolf :« Ecrivez. Soyez niais, soyez sentimental, lâchez la bride à toute impulsion, faites toutes les fautes de style, de grammaire, de goût et de syntaxe, débordez, culbutez, dans n’importe quelle prose ou poésie. Ainsi vous apprendrez à écrire. » Marlen Sauvage

Joseph

Photo : Marlen Sauvage – « Justin et le train jaune » (merci Justin !)

Elle l’a oublié, c’est sûr, elle l’a oublié, c’est un peu une fofolle non ?? phrase banale, lancée comme une interrogation, au hasard, sans réponse.

Lui, c’est Joseph, il a cinq ans et ce soir, assis sur le sol de résine vert pomme de la grande salle ; la salle « Tistou les pouces verts » de la garderie municipale, il attend sa maman.

Comme souvent, elle arrivera en retard en fredonnant du Boby Lapointe ou du  Nougaro, joyeuse et insouciante.

Lui dans son coin, saturé de jeux, de balles, de ballons, de trains à l’arrêt, de camions, de voitures où les télescopages sont fréquents, de chevaux de bois belliqueux et de poupées disloquées, lui il préfère et il cache dans ses mains ses deux amis, Goldorak le combatif aux couleurs aveuglantes et capitaine Flam, défenseur de l’univers, heureux de cette compagnie, il n’écoute pas les commentaires des deux monitrices du centre.

Parfois un mots résonne plus fort…  oublié… Fofolle… il lève les yeux, suspend son duel intergalactique entre ses deux mains amies et sourit aux dames qui le regardent.

Voilà bientôt une heure qu’elles attendent, l’impatience aiguise la nervosité des dames, la mastication de leur chewing-gum est plus violente et de grosses bulles sortent de leur bouche, ça fait rire Joseph…

Les mots,  les phrases sont plus dures : c’est une fille de peu, une fofolle, je suis sûre qu’elle l’a oublié, elle doit traîner encore. 

Lui, Joseph, les mots qu’il retient, il les a déjà entendus… oublié,  fofolle…

Oublié, il sait, ça lui arrive aussi parfois, il oublie de faire pipi au bon moment, et alors il fait pipi dans son pantalon, il oublie de se brosser les dents le soir, et alors après il a des caries, voilà c’est des choses comme ça…

Mais fofolle !!! c’est quoi fofolle ? Il sait fou, comme kabouillat, dans la rue quand il crie contre sa femme, il sait folle, c’est la même chose mais en fille, mais fofolle… il sait pas.

Peut être fo-vole, comme l’oiseau au long bec  jaune, aux yeux verts, aux ailes grandes comme  des avions, aux pattes rondes comme des roues, voilà c’est ça, il l’a vu dans la galaxie du capitaine Flam, oui oui il l’a vu. Alors elles aussi, elles connaissent la galaxie du capitaine. 

Joseph est heureux.

Ce soir sur le boulevard du général Joffre, la circulation comme tous les vendredis soirs est anarchique, désordonnée,  chaotique, brouillon, Klaxons, cris, hurlements, vociférations, excitations de fin de semaine.

Elle, dans sa robe multicolore, aux plis surabondants, dans ses chaussures rouges, talons aiguilles, insensés, extravagants de hauteur, les bras et les mains encombrés de paquets, ne sait plus où elle a garé sa voiture, elle va, elle vient, se parle à voix basse : « il va croire que je l’ai oublié… oublié. »

Elle se pose un moment  près d’un lampadaire pour réfléchir, soudain dans une fulgurance tremblante, elle voit sa  Siata Diana rouge, là à dix mètres, de l’autre côté de la route.

Le choc, elle ne l’a pas vu venir, pas de cri, pas de douleur, une main qui s’ouvre et lâche un Albator fracassé. 

Aline Leaunes

Petits bonheurs, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Quand nous sommes arrivés, tout était en place. Sur la scène les rideaux tirés cachaient une cuisine reconstituée, sur la table, une  miche de seigle à la couleur de fin de semaine, une bouteille de vin rouge déjà bien entamée, des miettes de pain oubliées là et trois verres aux culots colorés. Sur la gauche un fourneau de fonte noire, surchargé de casseroles rouges, semble attendre la cuisinière. Les chaises de paille sèche nous montrent leur fatigue échevelée.
Heureux, nous sommes heureux, jouer ce spectacle préparé depuis six mois déjà, quel bonheur. Ils sont tous là, tout le village nous attend,  parents, grands-parents, et nos petits élèves surexcités. Moments joyeux, plaisir de partager, spectacle applaudi, tout en sourire, rire, fou-rire, complicité, clin-d’œil, et bravo sifflé par les plus jeunes.
Plus tard, autour de gâteaux, de jus de fruits, de tartes colorées, sucreries et confiseries, offerts par les parents, régaleront petits et grands. Moment de partage  dans ce petit village haut perché, où la vue s’égare entre Mont Lozère et Finiels. Moment ou chacun fait, défait, refait, le mot, la phrase, le geste, où l’émotion des souvenirs remonte, où la complicité se partage.
Juste là,  à ce moment, un cri d’enfant : « il neige !! il neige !!!  ouhhh il neige ! »
Branle-bas de combat, il neige… déjà cinq ou six centimètres, il faut redescendre dans la vallée, vite… vite… ne pas attendre plus longtemps. File de voitures prudentes, chauffeurs attentifs, enfants excités, arrivée au village vingts kilomètres plus bas, tout est ok, appel de phares, pour certains klaxons, il est une heure du matin.
Pour nous, il faut continuer encore un bout de chemin, passer le petit pont tout en arche, rencontre difficile avec la neige, il faut s’y reprendre à trois fois, suivre la route étroite où la voiture patine parfois mais avance tout de même, et voila la montée en lacets, le moteur s’emballe, les roues patinent, le chauffeur se crispe, les enfants hurlent, joie mêlée de peur, la voiture glisse lentement sur le côté et se fige dans la neige.
Les portes s’ouvrent, premiers pas qui s’enfoncent dans la neige, crainte, appréhension, provocation, première boule lancée  au hasard, première imitation du loup, rire et fou rire encore et encore…
Les arbres plient sous la neige grasse, certaines branches se courbent vers le sol, le passage est difficile, on se met à trois pour secouer les branches et les laisser reprendre leur place, la manœuvre est magique, et c’est un feu d’artifice de milliards de paillettes glacées qui s’envolent.
Et encore des éclats de rire, oublier les chaussures trempées, les pieds glacés, les mains nues rougies, presque ankylosées, les vêtements humides, qui glacent le corps, et toujours, comme une communion dans la nuit, cris de joie, cris enfantins, onomatopées gutturales face au silence, ode a cette nature qui s’offre.
Enfin arrivés, les lumières nous aveuglent, la chaleur du poêle nous brûle les mains. 

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture : Dans l’idée de La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, de Philippe Delerm et sur ce mode du petit rien qui éclaire la vie, je vous propose d’écrire un plaisir minuscule. En ces temps de confinement, vous avez dû prêter attention à bien des détails du quotidien, que ce soit du côté du corps, des sensations, de la nature, de la vie à deux, des enfants… L’enjeu est d’écrire ces petits moments de plaisir avec légèreté ! MS

Les marques du temps, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Revenir sur ce voyage raté, une bérézina  solitaire pour elle, paradoxe des mots, quand ils étaient quinze, de la même promotion tout juste diplômés en agronomie, de la fameuse école de Grignan.
Voyage découverte d’un pays où tout est possible, où tout est à faire ou à refaire, une agriculture à l’abandon et pourtant une immense  richesse à portée de mains.
Un pays qui a gâché sa  décolonisation.
Autour d’elle,  la joie exubérante du groupe, débordante de : « Oh comme c’est beau, ici  tout est concevable, possible, merveilleux », surabondance de mots qu’elle a du mal à entendre.
Pour elle, petite angoisse sournoise, petit mal être insidieux qui sourd au hasard d’un bruit incongru, d’un cri incertain, d’un enfant qui court sur le trottoir d’en face, d’une odeur qui vient bloquer sa respiration, qui  fait remonter inconsciemment ses peurs de petite fille.
Elle a recouvert son corps d’un caftan gris, se fondre dans cette foule, une protection, un ralliement protecteur, pour ou contre sa peur.
Eux, ils  la  trouvent amusante, drôle, originale, ils s’amusent de sa métamorphose, ironie des apparences, quant elle ne pense qu’a être invisible.
Quand dans sa tête, il n’y a que déflagrations, bombes, pleurs d’enfants apeurés, effrayés, ordres hurlés à la volée dans la nuit, et son  cri à elle qui n’arrive pas, qui reste là, coincé, tétanisé, étouffant, bloqué, sans respiration.

Elle a dix ans, de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs et des mains qui les tirent.  

Revenir aussi sur la voix qui lui disait : « poussez… poussez… encore… encore… encore… »
Elle n’en peut plus, elle voit la jeune femme monter sur la table, juste  derrière sa tête et mettre ses mains sur le haut de son ventre. « Poussez… poussez… encore… encore… encore… Voilà. Voilà. On voit les cheveux encore… encore… » OUF… enfin la tête est là… le corps, pas le temps de réaliser… vite… vite… il est parti, ils l’ont emmené, pas un bruit, pas un cri, pas de cri, il n’a pas crié, ah oui c’est un garçon, il n’a pas crié.
Pourquoi… pourquoi… 
« Inhalation amniotique, il part en réa »… phrase entendue par effraction.
Pourquoi   POURQUOI ????
« Mais madame ce n’est pas la rougeole d’un enfant de huit ans ! » 
Triple uppercut qui la laisse sans voix, sans cri, sans souffle.
Deux jours déjà, vite signer la décharge, se sauver, fuir, le rejoindre, le prendre dans les bras, lui dire des je t’aime, lui chanter notre petite chanson, voir son front se plisser, un bonheur en dedans, un éclat de rire silencieux, une explosion sans fracas, l’entendre pleurer et crier de joie.

Il a de grands yeux noirs, des cheveux crépus noirs, et des mains gantées de blanc.

Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture 
Des ravages du temps… Que fait notre mémoire à tous nos souvenirs, bons ou moins bons ? Que dit-elle de nous ? Comment raconter notre passé en traversant l’épaisseur du temps sans pour autant tomber dans la chronologie ? MS

Enchantement fracassé, Aline Leaunes

Photo : Marlen Sauvage

Ce soir comme tous les soirs, depuis quarante ans, c’est une partition à quatre mains qu’ils joueront. Elle à petits pas précautionneux rentrera les cagettes de fruits, de légumes, les bouquets de menthe, les sacs de jute, ou le thé n’en finit pas de sécher, les invendus de la journée ressortiront demain. Lui, un peu plus tard fermera les volets de bois usés, rongés, vermoulus, sur lesquels on peut lire ou plutôt deviner, en lettres majuscules  « ÉPICERIE- KARSENTY »  écriture écaillée, peinture effacée, le soleil et la lune se sont mariés pour éteindre petit à petit, la belle couleur rouge sang d’il y a quarante ans.

A l’intérieur un long néon balance sa cruelle froideur, déforme les couleurs, les citrons jaune, jaune citron, deviennent blancs, les oranges, orange, sont jaunes  et sur le comptoir, les pyroulis, sucre d’orge multicolores, se transforment en vulgaire bâtons de réglisse à la couleur indéfinie.

Il s’est penché vers l’avant, il a appuyé très fort les deux mains sur les volets qui se sont coincés  l’un dans l’autre, il ouvre la petite porte sur la gauche, se courbe un peu et disparaît à l’intérieur.

Voilà la boutique est fermée pour la nuit.

Ce matin c’est le simoun, ce vent du sud sec et chaud, qui a ouvert les volets, sur le trottoir des milliers de bouts de verre  la vitrine est brisée, les galettes de teff éparpillées sur le sol, sur le mur de gauche, des lettres à la peinture noire dégoulinante, encore fraîche, accroche le regard, une écriture incomplète  « CER OU VALI » , déjà quelques clients, les mains autour des yeux avancent avec précaution pour observer l’intérieur de la boutique ou le néon est allumé, un, plus téméraire, avance tout près, il se fige, vacille un peu et d’un signe de la main demande aux autres de venir près de lui. Sur le sol les sacs de farine sont éventrés, les seaux de menthe renversés, le thé noir ou vert piétiné, les murs badigeonnés de rouge au hasard du geste, le comptoir renversé.

Déjà la sirène du village déchire l’air, fracture le silence de ce petit matin, disloque la parole, une agitation fébrile et le cri du marchand ambulant « ils ont assassiné… assassiné… assassiné… égorgé…. égorgé… assassiné… répétition… répétition sans fin,  dans un hoquet où la voix se brise. 

Texte : Aline Leaunes

[Atelier en Cévennes, les textes (8)]

Rappel de la proposition
Il s’agissait de construire des personnages à partir de situations, d’actions, de description des lieux, sans que l’on sache grand-chose des personnages ni de leurs intentions. Pas de monologue intérieur, par exemple, pas de « tentation psychologique ou explicative »1. L’auteur convoqué est Cormac McCarthy, L’obscurité du dehors. MS

1- Une proposition issue d’un vieux bouquin que j’utilisais au début de ma pratique d’animatrice, très bien fichu, Atelier d’écriture : mode d’emploi, d’Odile Pimet (1999).

On lui a dit, Aline Leaunes

©Marlen Sauvage – La can de L’Hospitalet

On  lui a dit
«  Je vous présente mes condoléances » 
Les yeux rougis, égarés, la voix éraillée elle a répondu
«non merci je ne veux pas les rencontrer, je ne veux voir personne, je ne les connais pas.»

On lui a dit
« nous sommes désolés pour vous »
Et dans sa tête en ribambelle ils sont tous arrivés  

«  Moi je suis, détruite, dévastée, ravagée, saccagée, disloquée, morcelée, délitée, pulvérisée piétinée, écrasée. »   

elle a tapé sur l’ordi : condoléances
elle a lu : message de condoléance,  «  modèle de texte gratuit ».
Dans un spasme révulsé incontrôlé elle a vomi.

On lui a dit
« Avec le temps… Tu sais »
Silencieusement  elle a crié. 
Non  Non Non  avec le temps  Je  ne sais pas.
Dans sa galerie j’farfouille des chouettes souvenirs, elle nage à contre-courant, elle se débat hystérique solitaire, dans ses « je t’aime, tu me manques, dans ses pourquoi sans réponse.
Dans une volonté désespérante, rechercher les odeurs, les mots, les sons, les bruits de pas dans les escaliers montés quatre à quatre, vouloir a tout prix y  voir  des signes. Coller sur elle la guitare « sa guitare » et dans une rage incontrôlée, martyriser les cordes. 
Siffler les chiens et les voir venir se coller à elle.  Ils l’ont adoptée.

ON LUI A DIT
«  tu dois, il faut avancer maintenant »

Alors, elle avance Louise, elle avance
tous les matins elle reconstruit les murs écroulés durant la nuit, elle colmate les fissures, elle maquille les fêlures, elle ponce les égrenures, colore ses lèvres et va chercher son pain chez la boulangère. Un petit signe de la main à la fleuriste, qui parfume  sa vitrine, couleurs pastel, camélias rouge et  lilas blanc.
Suit le chemin qu’elle a tracé dans sa tête et va s’asseoir ou plutôt se lover, dans un petit creux sur l’herbe, les pieds dans l’eau de la rivière, en déclamant : » Et depuis, le hareng saur …   sec  sec   sec  
Au bout de cette ficelle…             longue    longue  longue
Très lentement se balance…         toujours    toujours  toujours
et quand de trop rire,  les larmes lui viennent,  alors elle pleure.
Elle avance Louise… Elle avance… 

ON A DIT A LOUISE
Occupe-toi, fais quelque chose

Alors elle a pris un livre entre ses mains, puis deux,  puis cinq,  puis dix,  elle lit Louise, elle lit, des heures et des heures, elle s’évade,  elle s’échappe,  elle s’envole,  elle cavale,  elle découvre,  elle adore ou déteste, elle recopie dans un  petit carnet,  les mots, les phrases qu’elle aime.
Alors le goût lui est  revenu à  Louise, elle lit et elle écrit aussi.                                                      Elle égratigne le verbe, elle défigure le mot, elle abîme l’adverbe, elle étale le sujet  je,  tu, il,  elle travestit la phrase, elle contourne le subjonctif imparfait, méprise le futur, déchire le présent, colore le passé composé.  Elle écrit des poèmes qu’elle lit à haute voix dans sa chambre et mortifiée de son audace,  les émiette  au hasard.                                                                                              
Et saturée de mots, elle s’en va baguenauder, en fredonnant Barbara, Leo, ou Félix
« Moi mes souliers ont beaucoup voyagé
« ils ont traîné de l’école à la guerre… » 

Texte : Aline Leaunes

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Visage de voleuse, Aline Leaunes

Un ciel bleu, des fleurs plein les jardins, une journée de printemps où la joie de vivre est offerte. Elle chante, elle danse, elle déclame la dernière récitation apprise à l’école. Elle voit bien l’agitation inhabituelle au bout de l’impasse. Antonio vocifère comme un fou, sa femme Margarita sur ses talons se lamente en levant les bras au ciel et Maria la grand-mère, interpelle, interroge, menace tous ceux qui passent à portée de main. Louise, elle toujours danse et chante,  éclaboussée de joie, de bonheur d’être en vacances, regarde tout ce charivari  avec le sourire. Soudain, comme une explosion, comme une tornade, sa mère s’abat sur elle, l’invective, s’égosille, s’époumone, l’interroge  : c’est toi dis c’est toi qui a volé l’argent d’Antonio ? Le souffle coupé, la voix qui tremble, elle répond : non c’est pas moi ! Un c’est pas moi fragile que sa mère n’entend pas. Oui c’est toi je le vois sur ton visage, c’est toi la voleuse, donne-moi cet argent, je dirai que je l’ai trouvé sur le banc du parc. Louise dans son coin se rapetisse, se recroqueville, pleure en silence, elle a peur, elle ne comprend pas. Plus tard… beaucoup plus tard elle aura honte… honte d’avoir été accusée par sa mère, mais pourquoi ? elle était juste heureuse, elle chantait, elle dansait c’était les vacances. Pourquoi sa mère, sa mère chérie avait-elle pensé un seul instant qu’elle, Louise, sa fille, avait volé l’argent d’Antonio, et que cela se voyait sur son visage ? Les voleurs ont ils le visage du bonheur et de la joie ? Longtemps longtemps la blessure de cette accusation l’a poursuivie, une blessure dont la cicatrice est encore parfois visible.

Texte : Aline Leaunes (extrait d’un atelier d’écriture à Florac, 2018)
Photo : Marlen Sauvage














Explorer les… couleurs 7 (atelier)

par Aline Leaunes

marlen-sauvage-Soulages

Pourquoi la colère explose-t-elle en rouge ?

Le bleu ciel a-t-il la mème douceur dans la tempête ?

Le vert amande est il amer quand la langue le caresse ?

La brillance du noir soulage–t–elle nos peines ?

Le mauve chrysanthème  a-t-il le parfum de la tristesse ?

Texte : Aline LEAUNES
Photo : Marlen Sauvage

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage

Je vous le disais bien, par Aline Leaunes

marlen-sauvage-etang

Te parler de sa mère, ta grand mère Y., son départ en catimini, sa fuite en douce, l’abandon de ses deux enfants J., 5 ans et A. ton père, 3ans, un jour ordinaire ; d’une semaine ordinaire du beau mois de mai.

Enfants livrés à eux-mêmes toute une nuit suivie d’une longue journée ou le temps n’a de sens qu’à travers les bonbons avalés, engloutis, mal digérés, entre larmes et morve.

Situation révoltante aux yeux de la grand-mère Louise (ton arrière grand-mère). Comment ?, pourquoi ?,  avec qui ?,  pour qui ?,  où était-elle partie cette Y. de misère, cette femme de peu, cette moins que rien, fille à soldats, qui avait osé laisser une lettre, un mot, un brouillon, une bavure, une vomissure, un chiffon sur la table de la cuisine :

JE PARS
Y.

L’armoire vide jupes et jupons disparus
chapeaux feutre délicat ou soie froissée envolés
chaussures de cuir souple, escarpins de satin ou bottines à lacets
iront à petits pas danser sur d’autres parquets

Je vous le disais bien, répétait Louise, l’arrière-grand-mère au corps lourd,  aux hanches larges, à la poitrine tombante, et je crois même deviner sur la photo un soupçon de moustache… Je vous le disais bien que tout cela finirait mal, c’était pas une fille d’ici cette Y. Elle avait le regard par en-bas, les lèvres trop rouges, la chemise trop moulante, la jupe trop courte et les pieds toujours en mouvement. Je vous le disais ! C’est pas une fille d’ici ça !!!

Aline Leaunes
Texte écrit en atelier d’écriture, 17.6.17

Photo : Marlen Sauvage
« Reflets de nuage dans une mare »