Une vie en éclats (20) 1946, une suite.

Rien ne permet d’identifier la date ni le lieu de ces photos… tu es tout jeune encore, je ne sais ce qui te vaut un bras dans le plâtre… Je les ai classées dans une enveloppe qui contient d’autres portraits de toi.

Et si tu étais alors en Allemagne ? C’est à cela que je pense en scrutant les deux photos de toi accidenté, en pyjama semble-t-il, comme tes compagnons… J’apprends par Jo, la petite sœur que tu n’oubliais jamais dans tes courriers, que tu as été hospitalisé en 1946, justement. En témoigne une lettre à elle adressée, de Donaueschingen – je ne peux lire le mois – mais tu parles du printemps qui approche… En-tête, ton nom précédé de « Caporal » Hôpital 402 – Service Médecine – SP 76 616 BPM 79. Je peux donc avec certitude mentionner 1946 au dos de ces 2 photos. A Donaueschingen, la caserne militaire accueillait le 110e régiment d’infanterie qui la quitte en 1974 « après 70 ans de présence française en Allemagne » dit un reportage retrouvé sur le net. En 1946, tu appartenais au 71e régiment d’infanterie selon les documents de l’armée.

Dans la lettre à Jo, tu espères une prochaine permission après ton séjour à l’hôpital. Une troisième photo de toi te montre le bras dans le plâtre…

Marlen Sauvage

Une vie en éclats (14), 1946, un pas en arrière !

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dépitée de n’avoir aucun courrier pour 1946, je suis passée directement à l’année suivante, où j’ai privilégié les lettres, les deux seules retrouvées pour l’année 47, datées d’octobre et de novembre [Une vie en éclats (13)]. Mais si j’en crois tes états de service, tu es resté 17 mois en Allemagne. Toute l’année 46 donc. Où ? Je l’ignore. Quelque part dans la zone d’occupation allouée à la France sur la rive gauche du Rhin… ou bien autour du lac de Constance…*

Je sais seulement que durant ta vie militaire, tu séjournas à Coblence, tu étais marié alors (donc après 1954) ; cette ville par les sonorités de son nom, a alimenté mes rêves d’Allemagne. Vous en parliez avec Maman ainsi que de Baden-Baden, Marburg, où nous sommes allés, Wetzlar, où je suis née… Et alors que nous nous promenions sur les rives du lac de Constance un jour de 1997, se bousculaient les souvenirs dans ta mémoire. Il suffisait d’observer ton regard lointain. Maman évoquait la force de ta voix alors que tu étais instructeur et qu’elle t’entendait depuis la rue voisine de la caserne, à Marburg. Cette même caserne devant laquelle tu serres les poings pour dompter ton émotion, sur une photo de toi, prise lors de ce voyage que nous avons fait ensemble, et qui n’avait de sens que par ta présence. Marburg où nous avons retrouvé la maison que vous habitiez, à la façade jaune, GeorgStraße.

MS

  • * Un peu d’histoire ! Avant la conférence de Yalta (4-11 février 1945), aucune zone d’occupation n’avait été attribuée à la France. C’est Churchill – à la demande de de Gaulle (et du Gouvernement provisoire de la République française), qui obtient de Roosevelt et Staline qu’une zone de l’Allemagne, prélevée sur les zones britannique et américaine, soit allouée à la France pour être occupée par les forces françaises. Les britanniques cédèrent la Sarre, le Palatinat et les territoires sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Remagen comprenant Trèves, Coblence et Montabaur. Tandis que les Américains cédèrent le sud de la République de Bade (devenu le Land de Bade), le sud de l’État libre populaire de Wurtemberg (devenu le Land de Wurtemberg-Hohenzollern), le cercle de Lindau sur le lac de Constance et quatre cercles de la Hesse sur la rive droite du Rhin. Des Forces françaises en Allemagne prirent officiellement possession de leur zone le 26 juillet 1945. Il faudra le 12 août 1945, pour que deux districts berlinois (Reinickendorf et Wedding) leurs soient attribuées. (…) Après la défaite de 1945, la Zone d’occupation attribuée à la France comprenait les territoires situés le long de la frontière française, ainsi que les districts nord de Berlin-ouest dans ce qui deviendra l’Allemagne de l’Ouest (RFA).» (source Wikipédia)

Une vie en éclats, 1945 (10)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

« Passe la frontière franco-allemande. » C’est dit comme ça, laconiquement, dans tes états de service sur lesquels je m’appuie pour écrire ton itinéraire. Or, j’imagine que tu ne la passes pas tout seul. Je cherche parmi les lettres quelque chose en lien avec ce voyage… Je te devinais à l’arrière d’un véhicule de l’armée, en tenue militaire, parmi d’autres soldats de ton âge (pourquoi d’ailleurs ?). Or tu franchis cette frontière en train, début octobre 1945, après un périple qui démarre semble-t-il en avril, le 17, après quelques nuits à Roanne puis à Strasbourg. Ce que tu expliques dans une lettre au crayon à papier, à l’écriture hachée par les soubresauts du transport…
Le 30 avril, dans une autre lettre tu annonces à tes parents que vous avez quitté Aubigny pour l’Est et « après 48 heures de trajet, nous sommes venus cantonner dans un petit patelin. » L’Alsace, apparemment. « La population est craintive », écris-tu, et, plus loin, « ici on réquisitionne ». Le départ est prévu deux jours plus tard, et tu espères — encore — aller en Allemagne, ce qui me fait dire que les informations sont bien vagues que celles que l’on vous donne…
Il semble que tu sois encore sorti de temps en temps, à Aubigny-sur-Nère (Cher) où vous étiez stationnés il y a quelques semaines, pour aller dîner chez une marraine de guerre avec d’autres camarades. L’une d’entre elles, Odette M., déjà entrevue dans tes courriers, écrit à ta mère le 15 mai 1945, qu’elle lui a envoyé un colis de ta part et veut savoir s’il est bien arrivé. Cette dame précise que sur les 1 500 soldats cantonnés à Aubigny, « tous brûlaient d’impatience de piétiner ce sol d’Allemagne. » Plus chanceuse que moi aujourd’hui, elle écrit aussi que tu lui racontes tes journées… Je ne parviens pas à imaginer quelle est ta vie dans cette nouvelle destination, quelles sont tes activités quotidiennes… Toi, tu demandes à ne plus recevoir de colis, que tu partages pourtant, car vous êtes bien nourris !

Les troupes d’occupation en Allemagne (TOA) qui ont leur quartier-général à Baden-Baden, sont à pied d’œuvre le 1er octobre 1945. Tu intègres le 71e régiment d’infanterie huit jours plus tard, le 9 octobre. Il s’est donc écoulé sept mois entre ta précédente situation et celle-ci. Quant au 71e régiment d’infanterie, pour la période qui te concerne, je ne trouve aucune archive. Cela fait un an maintenant que tu as rejoint l’armée française. Et comme tu souhaites te réengager, j’imagine que tu te plais dans cette nouvelle famille… Des débuts de cette période en Allemagne, j’ai retrouvé quatre photos minuscules : deux à bords droits, deux à bords dentelés. L’une où tu poses dans la neige (ci-dessus), entre deux bâtiments – une auberge Gasthof, et un bâtiment administratif dont je ne parviens pas à lire le nom sur la façade noire – ; l’autre où, toujours dans la neige, devant ce qui ressemble fort à une caserne, tu t’appuies du bras droit sur un pilier, tandis qu’autour du bras gauche, tu portes une fourragère simple, pour ce que je peux en voir. Les photos dentelées te représentent devant un immeuble à  balcons, où en tenue militaire, tu sembles soutenir un sapin de Noël sans décoration, l’autre où tu t’apprêtes à sortir d’une jeep, tu as l’air tout jeune… Tu n’as pas dix-neuf ans…

Je fais une pause. Je cherche parmi les lettres suivantes des indices sur cette vie militaire, autres que les envois ou réceptions de colis, les croisements de courriers qui expliquent les répétitions, les nouvelles familiales et les querelles de couple… Et je réalise que je n’en ai aucune pour l’année 1946…

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici