La fleur des petits pois, Anne V.

Saint-Julien d’Arpaon, le long de la voie verte, ancienne voie ferrée de Ste-Cécile d’Andorge à Florac.

La queue va pas lui tomber ; la queue va pas lui tomber ; qu’est ce que ça veut dire ? La queue va pas lui tomber ; d’accord dans le contexte, je comprends, mais ça va plus loin, c’est sûr, faut pas se laisser avoir ; la queue va pas lui tomber; c’est pas la peine d’en prendre trop soin, faut pas la ménager, c’est ça ; faut pas la ménager, ou le, ou les ; on est des durs chez nous, des costauds,  on se laisse pas aller, on prend sur soi, on montre pas ses faiblesses, d’abord des faiblesses on n’en a pas, c’est ça non ? Pour expliquer le contexte, la queue qui tombe pas, c’est celle des brebis qu’on a un peu bousculées ; ah oui, parce que les brebis, on y fait attention quand même, on leur parle, on se soucie de leur queue de leurs oreilles de leur ventre de leur appétit et tout et tout ; la queue qui va pas tomber c’est pour continuer à tenir bon ; faut pas baisser les bras ; quand ça va pas, on serre les dents et on continue ; on se plaint pas, on se plaint jamais ; d’ailleurs pour ça, il faudrait des mots et des mots on n’en a pas beaucoup, des mots, on en a pour le temps qu’il fait  pour le sens du vent pour la pluie de la Saint Médard avec Barnabé qui veut toujours tout arrêter, pour la terre qui sèche se mouille et pour tout ce qui pousse dans les champs, pour les brebis les agneaux les bassibes les perrochs et toutes les fèdes, pour les grives les trides les lièvres et tout ce qui vagabonde dans les bois et les pelléns, mais pour nous qu’est ce qui nous reste comme mots ? Des queues qui tombent ? Ah non, c’est pas fini, quand il n’y a plus d’espoir on a d’autres mots, on ne voit pas la fleur des petits pois, ça veut dire le printemps ne reviendra plus, c’est la fin qui s’annonce, alors là, faut prendre soin, on se couche, on reste au lit, on appelle le docteur le curé les voisines, on fait de la tisane c’est comme ça quand c’est grave ; mais la fleur des petit pois, c’est encore pour les agneaux, c’est pas pour nous, pour nous on a pas de mots jolis avec des fleurs de petits pois, nos mots à nous, on a les a enfouis tout au fond de notre ventre, bien cachés pour qu’ils ne sortent pas comme ça sans prévenir ; alors quand ça va pas, quand elle est là couchée sur son lit et que même la tisane ne peut plus rien faire, on fait quoi on dit quoi on peut pas parler de petit pois alors on utilise les mots des autres ceux du curé avec notre père et je vous salue Marie mais on sait que c’est pas vrai que les vrais mots ils vont finir par jaillir parce que nos yeux se mouillent notre gorge enfle notre ventre se creuse et on sait aussi que ces mots on les a pas si bien cachés que ça, que ce sourire que cette main qui serre un peu trop fort la sienne que cette présence, que ces regards, que ces gestes ce sont ses mots à lui ; ses mots qu’il ne sait pas dire ; des mots. Il a posé la lettre près de l’ oreiller.

Texte : Anne Vernhet
Photo : Marlen Sauvage

Ma proposition d’écriture était de retrouver une expression, une phrase, un mot, qui nous restent en tête malgré le temps, soit parce qu’elles disent quelque chose de la personne qui les prononce, ou parce qu’elles ont suscité un questionnement, ou un désordre quelconque, tout autant qu’une joie. Et remontant la sensation que font naître en nous ces mots, partir à la découverte de ce qu’ils nous racontent au plus profond de soi, et le dire dans une écriture réflexive ou/et de ce qu’ils révèlent des visages, de celles et/ou ceux qui les ont portés. L’auteur convoqué : François Durif, Temps compté (blog remue.net) MS

Histoire de famille, Anne Vernhet

Photo : ©Marlen Sauvage

Tu te réjouissais depuis longtemps de cette période de fête. Tu avais tout préparé avec ton énergie et ton efficacité habituelles. Pendant deux jours, la famille serait réunie. Tes deux sœurs, leurs maris, ton vieux père, et les enfants aussi. Tu avais réussi à les convaincre, tous. Sans toi, cette famille n’existerait plus, tu le savais, et tu étais décidée à faire tout ton possible pour que ce merveilleux lien survive. Bien sûr, c’était toi qui recevais. Tu avais préparé un lit pour chacun, certains seraient un peu serrés mais néanmoins, assez confortablement installés pour une seule nuit. Tu avais prévu les repas (celui du soir, le petit-déjeuner, celui du lendemain midi), fait les courses et c’est toi qui cuisinerais. Marie, ta plus jeune sœur te proposerait probablement de l’aide mais sa maladresse t’agaçait, tu ne lui dirais pas mais tu te débrouillerais pour qu’elle ne te dérange pas trop. Au niveau finances, il y avait peu de chance que l’un d’entre eux propose de participer aux frais. Cela n’avait pas d’importance, tu avais les moyens et tu étais généreuse. Encore une de tes qualités. Le repas du soir fut joyeux et bruyant. L’alcool aidant, les conversations allaient bon train. Aldo, ton beau-frère, le mari d’Hélène, ton autre sœur, t’a encore taquinée sur ton célibat qui s’éternisait après le départ, ou plutôt la fuite, de Sébastien ton ex-mari. Tu as réussi à sourire, c’est vrai, tu sais plaisanter. A la fin de la soirée, tu as pris Hélène en aparté. Tu as pris ton air grave qui annonce les mauvaises nouvelles. Tu lui as montré les photos d’Aldo avec la jeune employée du pressing. Tu ne lui as pas dit que tu les avais retouchées pour qu’il n’y ait pas de doutes sur la nature de leur  relation. Ce n’était pas tricher, tu l’avais vu dans ses yeux que cet homme était un menteur, il faut savoir ajuster la réalité à ta vérité. Ensuite, tu as pris Hélène dans tes bras et tu l’as consolée, tu lui as assuré que tu serais toujours là pour elle. Aldo a dû faire ses valises. Quand tu as croisé ton père le lendemain matin à la table du petit-déjeuner, il te regardait d’un air bizarre. Cela t’a remis en mémoire le jour où tu l’avais supplié de rester avec toi pendant que Marguerite, sa nouvelle femme, allait à la pharmacie te chercher un traitement contre cet étrange malaise. Marguerite n’est jamais revenue. L’accident qu’elle a eu ce jour là, suite à la défaillance des freins de sa voiture, lui fut fatal. Dans ce regard, tu as compris qu’il savait. Il savait que la famille, c’était toi.

Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.


D’un mot à l’autre, par Anne Vernhet

anne-vernhet-ateliers-du-deluge

Partir
Mouvement du corps ou de l’âme qui consiste à oublier ce qui m’oppresse

Oppression
Sentiment permanent que le monde est trop lourd et manque d’oxygène

Oxygène
Gaz mythique qui prétend nous donner la vie et même nous rendre heureux

Bonheur
Sentiment ponctuel que le moment présent, s’il est agréable, est éternel

Éternité
Laps de temps interminable illustré par Mr Camus comme celui perçu en écoutant une conférence donnée dans une langue inconnue sur un sujet inintéressant

Inconnu
Personne ou endroit étrange, suspect, inquiétant, mais tellement nécessaire et attirant

Nécessaire
Augmente sans-cesse jusqu’à donner envie de Partir

Texte  et photo : Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition que j’ai intitulée « D’un mot à l’autre », inspirée d’un texte de Anna Jouy, publié sur sa page Facebook le 5 avril (à lire ci-dessous). Marlen Sauvage

poète

– se demande si 58 kilos ce n’est pas trop pour le plaisir et le goût éthéré des choses

choses

-un mot que j’aime bien, comme s’il soutenait tous les indéfinis de trottoir et que cela m’exemptait de chercher à monter et à les assembler

assembler

-peut-être mais trop souvent, il faut ensuite en découdre, un fil sous la peau et puis le trou suivant… encore.

découdre

-c’est un poing dans l’espace, je ne frôle que le vide, la fuite, et je ne les bats même pas.

frôler

-caresse inaboutie qui tient entre ses dents, son chapeau. toutou sage et formaté. la peur est une amante sans la moindre idée de mon désir

chapeau

-toujours le porter sur le côté responsable. la vie se vit avec un rebord large, comme un anneau de Saturne. mais que des manèges et des tournées de veste

anneau

-je le retiens celui-là, pour toutes les conneries qui passent au travers du feu et n’en sortent même pas roussies

conneries

-fortes, âcres, sentant leurs reflets fauves, oppression de pores et remugles de caniveau où je navigue- paraît que je suis folle-, c’est l’essentiel à dire. je n’en doute pas. ça suinte.

doute

-pourtant. tout est fuites sans corde de rappel. les choses n’ont pas de prix, ne valent pas certes le temps de disparaître. elles vont dans le silence, silence de ce qui est mort.

silence

-pour en finir. on y voit la liberté de vivre, selon soi. à l’autre bout, il n’y a personne – parait-

mais j’en doute

poète

-58 kilos de mots et de gras sur les papiers.

©Anna Jouy

 

 

En amont de l’histoire. Tempête du Désert.

par Anne Vernhet.

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US Air Force  – Avions de l’US Air Force de la 4ème escadre de chasse (F-16, F15) volant au-dessus de puits de pétrole koweïtiens en feu, incendiés par les forces irakiennes lors de leur retraite pendant l’opération Tempête du désert en 1991. (Extrait de Wikipédia)

Janvier 1991

20h : Journal télévisé : un journaliste, sur fond de désert, annonce que l’opération Tempête du Désert est déclarée, la guerre du golfe commence.

Tu n’es plus enfant, ni même une adolescente. Ta vie de jeune adulte s’installe. La fac la semaine. Ton ami, ton grand amour plutôt le week-end. Ta famille juste assez loin, mais pas trop.

Tu crois avoir compris la vie, la politique, le cours des choses. Tu sais bien que tout n’est pas simple  mais quand même. La guerre froide s’est achevée presque dans l’allégresse. Le monde s’est ouvert, les frontières s’estompent. La politique ancienne doit disparaître. Pour toi, aujourd’hui, le seul combat est écologique. Plus de rouge, de rose ou de bleu. L’avenir sera vert.

Et voilà qu’un mot de l’ancien monde refait surface, lancinant : la guerre.

Tu n’y crois pas.

Tu regardes atterrée les gens autour de toi. La grand-mère Augustine qui appelle sans cesse pour qu’on renouvelle ses stocks de sucre et de farine. Tes voisins, si raisonnables et si sensés, qui dévalisent les rayons des magasins. On ne sait jamais, disent-ils.

Tu vois bien que le quotidien n’est pas modifié d’une virgule. Le train du vendredi quitte toujours la gare de Matabiau à 11h45.

Tu veux expliquer, faire comprendre qu’il ne faut pas se laisser manipuler. Tu as confiance dans l’intelligence de notre monde, celui que nous disons libre et que nous prétendons étendre à la planète entière. Nos dirigeants ne prendront pas un tel prétexte, l’invasion du Koweit par l’Irak, pour renvoyer nos pays dans les atrocités d’une guerre. La guerre est d’un autre âge.

Et pourtant c’est ce qui arrive.

Un soir, à 20 h, au journal télévisé, un journaliste, sur fond de désert, annonce que l’opération tempête du désert a débuté.

La population entière s’agglutine devant les écrans pour regarder cette guerre. Guerre en direct. Guerre chirurgicale. Guerre spectacle.  Que voit-on ? Des images vides. Des commentaires vides. A perte de temps.

Tu ne t’aperçois pas que des larmes coulent sur tes joues.

Tu éteins la télé.

Pour longtemps.

Texte : Anne Vernhet

Un texte écrit en atelier à partir d’une proposition inspirée de l’Écran de nuit : retour autobiographique sur mai 68 en 5 épisodes de François Bon, que j’ai intitulée « En amont de l’histoire »… Marlen Sauvage

Explorer les formes 4 (atelier)

par Anne Vernhet

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Le carré, en se multipliant par lui même, peut-il nous élever jusqu’à l’infini ?

Le cercle, si rond, si régulier, si accessible est-il bien celui que nous croyons, ne peut-il pas sans que nous n’y prenions garde, nous rouler hors de nous même ?

Le rectangle, carré raté, parallélépipède trop réussi, surreprésenté dans nos vies, de l’écran au stade de foot, a t’il définitivement conquis le monde ?

Le passé est triangle, le présent est rectangle, comment sera l’avenir ? …ovale j’espère !

L’ovale n’est il qu’un rond aplati ou est ce une ruse pour mieux rebondir ?

 

Un triangle,

deux triangles,

Une étoile,

Trois triangles,

Quatre triangles,

Deux étoiles,

Mille triangles,

Un ciel étoilé.

 

Pourquoi réduire le triangle à une quelconque forme géométrique alors qu’il suffit d’en avoir deux pour faire surgir une étoile ?

Texte : Anne Vernhet

Atelier d’écriture librement inspiré de la question quotidienne de Claude Enuset.
Marlen Sauvage