Un fragment de la vie du monde

Photo : Marlen Sauvage, Arles, 2012.

Les rues convergent vers le cloître, on dirait que tous les passants s’y dirigent, cherchant l’ombre sur leur trajet, sous les parasols verts ou jaunes des boutiques ; c’est un serpent humain qui déambule, zoom sur la rue des Arts où avance un homme roux, le visage baissé, un début de calvitie ne dira même pas son âge, il sait qu’il ne sera pas au rendez-vous demain, il a lâché l’affaire, trop de concessions à envisager, quelle allure incertaine pourtant, quel pas lent – à quel moment sait-on que l’on fait le bon choix, pour soi, pour l’autre – le bitume brûlant de midi n’apporte aucune réponse, l’homme les yeux au sol secoue la tête en signe de dénégation, un geste qu’impulse sa pensée, une sorte de confirmation à soi-même que sa décision est la bonne, qu’il est prêt à la défendre et là où il piétinait maintenant il file rapidement ; il y a comme un film opaque dans l’air, une brume de chaleur qui enveloppe tous les personnages engagés dans ce moment de leur vie sous un regard qui les rapproche, en unira certains, peut-être, dans une temporalité bousculée, errant autour des uns et des autres ; une femme au crâne rasé, bermuda mastic, s’échine à faire grimper la poussette sur le trottoir, le papa du gosse chapeauté d’un bob tourne négligemment la tête sans pour autant apporter son aide, appareil photo en bandoulière, lunettes noires sur le nez, il ne comprend pas l’entêtement de la maman à trimballer leur fils par cet été caniculaire – il lui proposera de rester à l’ombre des grands arbres au bord de la fontaine du cloître, pendant qu’il ira voir le travail de Marc Garanger sur les femmes algériennes, il est venu pour ça, retrouver trace d’un passé dans les yeux noirs des adolescentes au front buté tatoué de henné, aux cheveux nattés, aux chèches négligemment posés sur les crânes soumis, aux voiles transparents recouvrant les épaules, aux bijoux offerts au regard du photographe. Parmi la foule, seul un gamin a repéré le manège d’un pigeon qui voltige d’un toit voisin jusqu’au volet entrouvert de la maison d’en face, y revenant sans cesse comme pour l’obliger à s’ouvrir, heurtant son bec sur le bois ; on s’écarte autour de l’enfant planté au milieu de la chaussée, une voix appelle « Noé ! », mais le garçon reste perdu dans sa contemplation ; la petite foule ramassée dans la rue des Arts avance toujours attirée par l’exposition à moins que certains ne s’arrêtent boire un verre en chemin ou cherchent un restaurant à cette heure de la journée. Juste derrière l’enfant, un grand gars mince, large d’épaules, adolescent trentenaire au visage tourmenté, tape du pied dans une cannette de bière abandonnée, se repassant en boucle l’altercation d’hier soir avec sa jeune femme, lasse de sa vie de mère déjà, de son quotidien d’où il serait absent, lui qui se lève la nuit depuis la naissance de Lila, engoncé dans le manque de sommeil et ne livrant rien de lui-même, égal au profil du militaire tel qu’on l’attend dans l’armée de l’air aux commandes de son Fennec, lui qui mesure d’un seul mouvement de tête vers elle à quel point ils se sont éloignés, alors qu’il aime tant encore sa silhouette, la minceur de son corps, sa démarche de fée, suspendue, son regard éthéré, sa voix, et c’est alors qu’elle le fusille de ses yeux verts, il reçoit dans l’instant la charge de son exaspération, une vague hostile traverse le peu de distance qui les sépare, ça tremble en lui, ça frissonne, étrangement cela attise son désir pour elle, il refoule la pensée de l’enlacer, de l’étreindre, sous le soleil plombant sa frustration se confond avec la mélancolie, sa part d’ombre, celle qui le rattrape toujours dans les moments de doute extrême, du sentiment exacerbé de la perte imminente, il la guide d’un mouvement de tête vers la boutique d’antiquités où elle le suit d’un air maussade. A la traîne, derrière la foule, une femme aux cheveux cachés sous un tissu fleuri arpente la rue, rattrape le monde, se faufile entre les uns et les autres, croise un homme en tongs qu’elle bouscule et qui, en perdant l’une de ses savates, se retourne pour la récupérer tandis que la femme s’excuse, un bras sur l’épaule de l’homme, et lui sourit, son foulard repose sur un crâne rasé, qui le sait, la bandoulière de son sac s’affaisse sur un sein coupé, qui le voit, elle avance telle une amazone, éclairée par une grâce intérieure, elle cultive ses passions, elle se rend au cloître, elle trouvera ce qu’elle n’est pas allée y chercher.

Marlen Sauvage

Ce texte est le premier du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Une vie

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Je me souviens d’un décor bucolique étonnamment coincé entre les immeubles d’une ville de banlieue parisienne et des villas à l’architecture hétérogène. Ici, la maison était en bois, petite, avec un auvent de verre au-dessus du seuil de l’entrée. Un massif d’hortensias roses, une allée de cerisiers, de pommiers, une tonnelle où trônait une table en béton, un petit bassin décoré de mosaïques, un immense jardin à l’arrière. C’était un 14 juillet, je suis entrée.

J’ai vu les pièces où avait vécu une famille d’Italiens, un couple et ses six enfants. Les moulures au plafond, les murs de bois recouverts de toile de jute, la marque sur le sol d’une ancienne cheminée, deux lits superposés où dormaient les garçons…

J’embrassais tout, la vie d’avant, le puits et sa margelle, le noyer aux branches trop basses, la cabane au fond du jardin, la présence de la maman qui clôturait les salades pour laisser les poules en liberté, je devinais le linge qu’elle suspendait aux branches des arbres du verger.

J’étais la première que tu invitais dans cette maison, je mesurais le cadeau qui m’était offert, je rêvais de m’installer là, je rêvais. Je plongeais la tête la première dans cette vie où pour seul héritage tu avais me disais-tu ce vieux vélo posé contre le grillage.

Depuis nous avons bu à toutes les sources, dévalé toutes les montagnes, nous nous sommes baignés dans des lacs au petit matin, nous avons dégusté des pâtes aux cèpes en Italie, promené nos âmes dans Arcumeggia, ri et pleuré à Polperro, Rouen, Lille, Arles et Sète, volé des petites cuillères dans les bars d’Irlande, retrouvé notre adolescence à l’Ecole d’arts d’Orléans, vu naître des rhinocéros, suivi Teresa quelque part en Ombrie sur les traces de Maurice Bellet,  adoré (moi) et détesté (toi) Rony Brauman, nous avons eu froid ensemble dans le dernier train de banlieue qui nous ramenait chez nous après les pièces de théâtre à Saint-Denis, tu m’inondais de carnets remplis de photos de moi, tu m’appelais ta Madone, tu t’étonnais de ma fantaisie à déposer des cuticules de fraises sur des oranges, et puis voilà vingt ans ont passé.

Je me tiens en équilibre quelque part entre deux terres, avec la mer pour seul obstacle, de là où tu es tu me regardes, le plongeon sera périlleux, je ferai exploser le bocal, ma vie m’appartient désormais.

 

Image © Marc GuerraDes poissons et des femmes, ≠43

Nous poursuivons notre voyage dans l’univers  Des poissons et des femmes entamé le 4 janvier et pour une année entière : sur une image de Marc Guerra, j’écris un texte et publie le tout chaque vendredi… jour du poisson !

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Le carnet rouge à spirale [≠ 4]

(2010, toujours, Les Rencontres d’Arles)

Expo collection Marin Karmitz, Mickael Ackerman
Magnifiques noir et blanc, déroulé de photos rectangulaires au grain plus ou moins épais, aux flous travaillés, aux traces posées comme des empreintes de mousse, de lichen. Je retiens l’enfant allongée dans la lumière blanche et tout entourée de noir ; le couple à l’homme chauve ; les regards de bien d’autres.

Deux très beaux portraits de Patrick Faïgenbaum, Angela et un vieux « docteur », Karel Cerny.
Johan van der Kenken. Beaucoup trop posé. Les jeunes filles aux yeux maquillés, les allusions lourdes (fenêtre avec pub Rose Vincent) puis jeune fille « à la robe »…

Gotthard Schuh
Je retiens ces deux images de l’enfant qui joue aux billes un genou à terre, un pied posé sur le premier cliché, le pide décollé sur le deuxième.

Dieter Appelt
« La tache attristant le miroir où l’haleine a pris. » Magnifique image d’un homme de dos, devant un miroir et qui souffle son haleine. Flou sur le regard. Main gauche aux veines saillantes posée sur le marbre du miroir (ou d’un meuble).

Graciela Iturbide
Etonnante Femme aux oiseaux dans un cimetière mexicain, 1988.

Larry Fink => « Beatnik », 1958.

On retrouve une photo de Joseph Koudelka, 1968, avec le cheval et l’homme accroupi à droite, qui semble lui parler.
[J’en parle dans le zap book jaune ≠12. Pas moyen d’installer le lien, flûte !]

La sérénité des paysages d’Abas Kiarostami, couleur et noir et blanc.

Toute cette collection Karmitz est à l’église des Prêcheurs où avait lieu l’an dernier celle de Nan Goldin.

Au bistrot l’Arlésien, ce soir du 28 août, château Marjolet, côtes du Rhône 2007, Bernard et Laurent Pontaud à Gaujac, dans le Gard.
Au menu, foie gras et confit de figue. Hampe au poivre vert pour Marc (non, ce n’est pas du poisson !), entrecôte pour moi.
Belle journée, belle soirée terminée par une balade près des arènes, descente vers la maison jaune, puis la petite place où se trouvaient les hôtels Voltaire et Gauguin. Nous y descendions quelque quatre ans auparavant et l’environnement a changé. L’hôtel Gauguin s’appelle désormais Le Belvédère, ses chambres doubles coûtent plus cher que celles où nous dormons (L’Amphithéâtre) pourtant classieux, la place a été relookée “piétonnière”. C’est mieux. Et les platanes sont toujours là.

[Toujours l’esprit GDR qui se réveille !]

Dimanche 29 août.
Café jambon au Tambourin à 9 h avant de piétiner dans la grande halle, enfin les Ateliers, à la découverte d’autres surprises photographiques.

[Chaque année bonheur renouvelé de découvrir l’univers d’artistes venus du monde entier. Chaque année, j’en reviens avec un désir d’écrire débordant, nourri de toutes ces rencontres. Où ai-je écrit ce qui déborde ?]

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Le carnet rouge à spirale [≠ 3]

Arles, 28 août 2010
Arrivés ce matin après deux heures de route, la maison confiée à nos hôtes du moment, ainsi que Pénélope. Deux « pass » dans la poche, et hop, exposition Léon Ferrari, 90 ans aux fraises, avec son Christ en avion, dans le chœur de l’église, s’il-vous-plaît. Pas d’extase particulière pour nous deux. Augusto, le papa, avec ses photos de 1917 (poses diverses) donne à voir le procédé antique et solennel utilisé par les peintres pour reproduire un motif (quadrillage).
Ernst Haas (1921-1986) ne nous a pas non plus enthousiasmés, cette expo est celle de photos qu’il gardait pour lui… comme il avait raison. En dehors tout de même de trois : celle d’une femme de dos, en dos-nu, dans une soirée ou à un café ; les trois jeunes sur un balcon avec un ballon jaune ; la nageuse sortant de l’eau. Je crois que c’est tout. Nous sommes durs cette année.

Chez lui, tout sourit. Tout lui sourit, à elle. Chez elle tout sourit, tout lui sourit à lui. Echange radieux, uniquement surpris de profil. Elle blonde dorée, cheveux au carré, lunettes de soleil sur la tête, petite robe colorée ; lui, chauve, avec des yeux et un sourire pour tout charme. Ils s’écoutent, rient beaucoup. Contraste avec l’environnement atone, indifférent, des touristes ou des habitués. Ici, c’est le bistrot arlésien, et je me demande s’ils sont amis ou amants.

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Un Zap book jaune [≠ 31]

J’entends « ventre effort » pour « vent très fort ».

[Quand les oreilles s’y mettent…]

Samedi 27 août 2011
Marignane aéroport. C’est le départ de J. et W. pour La Réunion. Le vrai départ, cette fois, après les aléas du lundi précédent. Arles est prévu à notre programme en même temps que la visite à un concessionnaire X…

Le 29 août
Dernière journée à Arles. L’art ne doit pas commenter mais provoquer le commentaire. Je ne regarde pas les 101 photos de X morts, accidents, catastrophes.
Mark Ruwedel évoque la présence et l’absence avec la série « Crépuscule », des photos de maisons abandonnées dans des régions désertiques à l’ouest de Los Angeles.

Tropismes, à rapprocher du travail photographique de Lynne Cohen (née en 44 aux US). Photos d’intérieur sans présence humaine. Un détail qui dérange ou ambiance inquiétante.
[J’imagine que je parle des tropismes en écriture, à la façon de Nathalie Sarraute…]

And the winner is Mickael Subotsky. Voir aussi l’Italien qui photographie des paysages.
[Giacomelli naturalmente]

[Et en bleu sur une seule page, cette phrase énigmatique]
On ne le prendra QUE si la Poste refuse.

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Le carnet jaune à spirale [Suite ≠5]

Arles, entrepôts le 10 août 2012

Aurore Valade, née en 1981, référence à Rainer Maria Rilke pour ses portraits « montés », sur la mélodie des choses à partir de témoignages de ses personnes photographiées.
J’ai aimé l’homme jeune et son intérieur orienté sur le jardin et la nature.
L’autre homme et ses Dettagli che fanno la differenzia (piccoli, dit le journal au premier plan).
Le titre de ses images et parfois (tout le temps ?) la reprise du titre d’un journal, comme L’Uomo del fondo il gusto dei principi (livre) Gli indifferenti
[en fait, j’aime l’italien !]
A proposer en atelier, un montage autour du titre d’un livre ou d’un article de journal.
Tu ne me perdras jamais (photo de femme) [là, je pense que le titre a fait tilt… ça sonne comme un défi !]
Mehdi Medacci
Beau « discours » sur la réalité des apparences du voyage. Voir si site internet ?
Film/images x 5 différentes dans une salle, avec le gars me semble-t-il qui a joué dans « Le Prophète », voire 2 acteurs.
[Dans quelques jours je pars à Arles, pour les rencontres internationales de la photo. J’essaierai de poster en direct si je peux dire, mes notations.]

Marina Gadonneix sur la maison qui brûle voir texte photo Marc sur le pire toujours à venir (entre 2 photos de maisons qui brûlent)
[Voilà, ça semble abscons mais c’est très clair ! Quand un texte m’intéresse, plutôt que de le reproduire, je demande à Marc de le prendre en photo… Le problème est que n’ayant pas relu mes notes, j’ai oublié la photo ! Heureusement, tout est classé nickel…]

A partir des « Accidents » de Béchet, aussi imaginer la même chose en écriture. Ou redonner leur valeur aux ratures (Ponge).
[Très souvent, les expos m’inspirent des propositions d’ateliers. Je n’ai pas utilisé celle-ci encore…]

Toujours « tenir mon bout » malgré mes abductions !
Toujours me recentrer, relativiser, constater, ou accepter de constater mes suppositions, regarder mon « moi » faire avec et retourner à mon « je ».
[Ah ! ces sempiternelles injonctions…]

An image arises when words do not correspond to physical reality (photo)

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Le carnet jaune à spirale [2012]

Arles 2012, le 8 [août]

Petit hôtel de notre place des premières années. Chambre 5, bleue. Ventilateur bruyant au plafond. Casablanca ambiance !
Josef Koudelka et ses gitans pour commencer. Avec cette histoire de maquette deux fois perdue ! Photos superbes.
De ce que nous avons vu ensuite, que me reste-t-il en ce matin du 9 ? [C’est toujours le flou après des journées passées à arpenter les expos dans la ville, comme il y a longtemps, à Rouen pendant le festival du cinéma nordique, où nous passions de film en film, jusqu’à 4 par jour, pour finir par ne plus nous y retrouver dans les histoires, les acteurs, les cinéastes, les titres de films… Après des dialogues en norvégien, danois, suédois et toutes langues baltes entendues durant des heures, en sortant, invariablement, je m’étonnais que les publicités dans la ville soient en français, « tiens, ils disent biscottes ici aussi »…]

L’atmosphère Amos Gitai, dans l’église des Prêcheurs (à partir de 20 h) avec la voix de Jeanne Moreau, et des images de film dispersées çà et là sur les murs de pierre, installation limitée par des panneaux-photos sans grand intérêt (pour moi), mais l’ensemble me parle…
Il me reste Actes Sud et ce libraire charmant, bavard sur Italo Calvino et ses ayants droit « insolents et rapaces »… Pas de Château des destins croisés, mais cela me revient, une expo de photos de la fondation Alinari de 1890 à 1920 (à peu près) sur tout ce qui se photographiait en Italie avec une mise en scène inspirée justement d’Italo Calvino et de ses destins croisés. Extraits de son roman, cartes de tarots, et en correspondance, photos de la fondation. Nous sommes invités par un jeune guide érudit à imaginer une histoire derrière ces assemblages. Belle expérience.

Jan Mulder et sa collection de photos d’artistes latinos, pas mal non plus de voir les sujets d’intérêt au fil des décennies. Du portrait de gendarmes fin XIXe à la traque de gouttes d’eau sur une vitre en 2010. De grands panoramiques de villes où sont saisis à la fois les beaux quartiers et les bidonvilles dans un « abraço » [je prends des libertés avec le portugais…] qui donne à voir tout au même plan.

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