A la recherche des souvenirs manquants, Chrystel Courbassier

© Marlen Sauvage 2016

« Un bord de mer en soirée, un anniversaire, une joyeuse tablée, dans la promiscuité du camping-car familial ; un chemisier blanc à gros pois colorés ; un paquet de cigarettes à l’eucalyptus ; une bouteille de vin en plastique vert La Villageoise ; des bouteilles en verre avec des étoiles au bord, la consigne, quelques centimes en échange ; une collection de code-barres découpés sur les emballages, Cédric, glissade, fracture du tibia ; allongée sur la banquette-arrière, mon père au volant, les lumières des phares qui défilent sur l’autoroute, Paris au matin ; une carte de ma tata, un brin de muguet dessiné dessus ; une maison, un garage, quelques copains éphémères, encore un Cédric, premier baiser ; un été, une amie au prénom oublié ; tata Jeanne, Rians, une boîte à bonbons ; une nuit de fête chez des amis, retour à la maison, seule dans la ruelle, sous la pluie peut-être, j’ai peur ; une grande chambre, un bureau devant la fenêtre, une fenêtre donnant sur la rue, une maison abandonnée en face ; un camping-car garé devant la maison, il est vert et gris, aux formes arrondies, toujours en panne, un seul souvenir de lui… »

Autrice : Chrystel Courbassier

Je/Elle, un texte de Monika Espinasse

© Marlen Sauvage 2020

Je suis présente, elle est distante. Je suis timide, je n’aime pas déballer ma vie, elle peut dire ce qu’elle veut et comme elle le veut. Je me cache derrière elle pour dire des choses que je ne dirais pas moi-même. J’aime pourtant bien décrire, expliquer, m’impliquer, mais je n’ai pas encore appris à mentir. Quand je dis JE, c’est moi, et personne d’autre. Pas de voile, pas de rideau, pas de maquillage – ou juste un peu, je fais des progrès.

Quand je dis je, et que je veux me cacher, je deviens un homme. C’est un homme qui parle dans l’histoire, qui marche, qui agit ou qui se laisse aller ; je ne suis plus moi.

Quand elle prend la plume, elle me ressemble de prime abord, elle pense comme moi, elle avance comme moi, mais elle n’a de comptes à rendre à personne. Elle peut vivre pleinement ou chichement, elle peut aimer, et même haïr, elle n’est plus moi. Elle crée son histoire, qui est peut-être un peu mon histoire – ou peut-être pas ! Cela ne regarde plus personne. Et le comble de la liberté, c’est le moment où je lui cherche un nom, un prénom qui lui irait, qui sonnerait bien, qui la rentrerait encore plus dans l’histoire pour l’amener plus loin ou ailleurs. Et je la soutiens et je l’aide à avancer. Elle est un peu à moi avant d’être lâchée dans l’arène. Et moi, j’avance avec elle, elle me permet de m’ouvrir un peu plus au monde et d’avoir la force de créer d’autres histoires.

Elle trépigne, elle aimerait déjà être partie. Mais les parents ne sont pas prêts . Ils traînent comme toujours, se bichonnent, vérifient le gaz, ou ont oublié les gants. Elle n’a pas le droit de partir seule. Elle sera encore en retard à la messe comme tous les dimanches. L’église sera pleine, lumière, chants, orgue, prières. Les rangs sont serrés, ses amies l’attendent sur le banc, et elles vont encore se moquer d’elle, quand elle arrivera en retard se faufilant à travers les couloirs bondés pour trouver sa place, pour s’asseoir aussi discrètement que possible parmi la foule. Quand les parents se mettront en route, la messe sera commencée et c’est comme tous les dimanches, en plein sermon, qu’elle avancera . Tout le monde tournera la tête pour voir les retardataires, elle se fera toute petite, les yeux pleins de larmes, elle voudrait rentrer sous terre, ne plus être vue, semblable à une petite souris. Pourquoi est-ce si difficile d’être à l’heure comme tout le monde ?

Autrice : Monika Espinasse

Histoire de famille, Anne Vernhet

© Marlen Sauvage 2021

Tu te réjouissais depuis longtemps de cette période de fête. Tu avais tout préparé avec ton énergie et ton efficacité habituelle. Pendant deux jours, la famille serait réunie. Tes deux sœurs, leurs maris, ton vieux père, et les enfants aussi. Tu avais réussi à les convaincre, tous. Sans toi, cette famille n’existerait plus, tu le savais, et tu étais décidée à faire tout ton possible pour que ce merveilleux lien survive. Bien sûr, c’était toi qui recevais. Tu avais préparé un lit pour chacun, certains seraient un peu serrés mais néanmoins, assez confortablement installés pour une seule nuit. Tu avais prévu les repas (celui du soir, le petit-déjeuner, celui du lendemain midi), fait les courses et c’est toi qui cuisinerais. Marie, ta plus jeune sœur, te proposerait probablement de l’aide mais sa maladresse t’agaçait, tu ne lui dirais pas mais tu te débrouillerais pour qu’elle ne te dérange pas trop. Au niveau finance, il y avait peu de chance que l’un d’entre eux propose de participer aux frais. Cela n’avait pas d’importance, tu avais les moyens et tu étais généreuse. Encore une de tes qualités. Le repas du soir fut joyeux et bruyant. L’alcool aidant, les conversations allaient bon train. Aldo, ton beau-frère, le mari d’Hélène, ton autre sœur, t’a encore taquiné sur ton célibat qui s’éternisait après le départ, ou plutôt la fuite, de Sébastien ton ex-mari. Tu as réussi à sourire, c’est vrai, tu sais plaisanter. A la fin de la soirée, tu as pris Hélène en aparté. Tu as pris ton air grave qui annonce les mauvaises nouvelles. Tu lui as montré les photos d’Aldo avec la jeune employée du pressing. Tu ne lui as pas dit que tu les avais retouchées pour qu’il n’y ait pas de doutes sur la nature de leur  relation. Ce n’était pas triché, tu l’avais vu dans ses yeux que cet homme était un menteur, il faut savoir ajuster la réalité à ta vérité. Ensuite, tu as pris Hélène dans tes bras et tu l’as consolée, tu lui as assuré que tu serais toujours là pour elle. Aldo a dû faire ses valises. Quand tu as croisé ton père le lendemain matin à la table du petit-déjeuner, il te regardait d’un air bizarre. Cela t’a remis en mémoire le jour où tu l’avais supplié de rester avec toi pendant que Marguerite, sa nouvelle femme, allait à la pharmacie te chercher un traitement contre cet étrange malaise. Marguerite n’est jamais revenue. L’accident qu’elle a eu ce jour là, suite à la défaillance des freins de sa voiture, lui fut fatal. Dans ce regard, tu as compris qu’il savait. Il savait que la famille, c’était toi.

Autrice : Anne Vernhet

Dans son baluchon, un texte de Stéphanie Rieu

© statue-deco.com

Le porte-clés est en métal argenté, il représente 3 petits singes accolés, le premier se cache la bouche, le deuxième se cache les yeux, le troisième se bouche les oreilles. Je pense que cette image est connue. J’ai déjà vu ces singes en statuette de bois, posés sur une télévision, il y a longtemps chez je ne sais plus qui. Je ne crois pas que c’étaient des gens engagés ou qui réfléchissaient particulièrement. J’ai le sentiment que l’objet avait simplement une fonction décorative mais je ne sais pas pourquoi je ressens cela. Ce porte-clés, je l’ai trouvé dans une boîte à babioles, chez mon beau-père quand on a vidé la maison pour la vendre. Il en avait plein des babioles, Jean, des collections, des boîtes à trucs tout mélangés, cachées partout, même sous la baignoire avec des pièces en argent dedans, la caverne d’Ali-Baba, des amoncellements de tout qui allaient bien avec sa maison biscornue et ensevelie sous les couches de poussière et les années passées à ne plus vouloir se retourner. J’ai toujours été fascinée par l’image de ces petits singes, je les ai exhumés de leur boîte et me les suis appropriés sans rien demander. Ils me revenaient de fait comme un rappel de ce que je ne veux surtout pas être, de ce que je me suis appliquée à ne surtout jamais devenir même si ce n’est pas facile, même s’il a fallu renverser les murs, même si parfois, me prends comme une envie pressante de me reposer de cette mission-là.

Je regarde.

J’écoute.

Je dis.

La pommade magique est juste un tube jaunâtre avec du gel qui sent le citron à l’intérieur. Ça sert à tout, c’est écrit dessus : COMPLEXES. Il y a des mélanges en tout genre, des élixirs floraux et des minéraux, des pierres précieuses en poudre aussi, c’est inscrit en tout petit. C’est pratique, ça guérit tous les bobos, ceux de ma fille, qui ne supporte pas la moindre égratignure sur sa peau de pêche, ceux de sa mère, surtout, qui ne supporte pas l’idée qu’elle puisse s’abîmer, se faire piquer, brûler par le soleil, avoir trop peur, être choquée ou malheureuse. L’ingrédient principal est à base de prunelle d’œil de mère. Avec cette pommade, je déjoue le destin, je ne prends aucun risque. Je m’encanaille même, parée contre tout. Comme un talisman, je la tripote souvent au fond de mon sac,  prête à dégainer au moindre outrage. Elle m’aide à partir en vadrouille sans crainte, en vacances, plusieurs nuits sans risquer une catastrophe. Pas de danger que le remède soit pire que le mal, cette pommade est NA-TU-RELLE et a même le pouvoir de préserver mes illusions.

Autrice : Stéphanie Rieu

Un lieu, un personnage, Chrystel Courbassier

Photo © Marlen Sauvage 2019

Noircies par le temps, sans jointure, traversées de part en part par un rai de lumière d’octobre, les pierres m’avaient plu. J’en avais senti l’épaisseur, la consistance, la solidité. Il ne nous en avait pas fallu davantage pour acheter la maison. Nous ne savions pas encore le travail qu’elles allaient nous demander, les heures interminables passées dans le froid, la poussière et l’humidité à en sublimer les couleurs, les contours, les surfaces, à les ramener à la vie. Grises, rayées, allongées, bosselées ou rectilignes, épaisses ou toutes fines, unies entre elles par un enduit fabriqué par nos soins dont les nuances variaient en fonction des dosages de colorants mélangés au sable et à la chaux, du beige au rosé en passant par divers tons de jaune orangé. A chaque zone de la voûte correspondait le travail d’une personne, lui, moi, ou bien d’autres venus prêter main forte pour une heure ou deux. Là, entre la cheminée et la cuisine, à l’endroit où descend une arête de la voûte, on devinait des coulures jaunâtres sur la pierre, première tentative non concluante d’un enduit tout prêt, vision d’horreur, minutes de désespoir… Au-dessus de la hotte d’aujourd’hui, quelques pierres restées sombres malgré le sablage, traces laissées par le poêle d’autrefois. 

Elle ouvrit les yeux avec difficulté sous l’assaut du soleil qui venait de surgir par  la porte-fenêtre. Elle tenta de bouger une jambe puis l’autre mais chaque mouvement, même infime, de ses membre inférieurs lui arrachait un râle de douleur. Elle sentit le poids de la chaîne métallique qui reliait ses chevilles à un crochet planté dans une grosse pierre aux coulures jaunâtres, près du sol. De sa main droite, elle écarta les cheveux gras et poussiéreux de son visage. Elle passa sa langue sur la peau craquelée de ses lèvres. Même redresser sa tête lui semblait une prouesse. Elle la laissa poser lourdement sur le carrelage froid et crasseux de la pièce, près d’une assiette et d’un verre vides à même le sol. Elle se concentra sur sa respiration, les battements lents et réguliers de son cœur pour tenter d’avoir moins froid et moins mal aussi. Ses vêtements en lambeaux ne recouvraient plus qu’une mince surface de son corps décharné, pâle et couvert de croûtes. Ne lui venaient à l’esprit que des images floues sans couleurs et sans mot, sans lien entre elles. Sa tête tournait, elle ferma les yeux, les rouvrit et dans un effort désespéré, fit pivoter son corps en position allongée sur le dos. Elle vit alors la masse écrasante des centaines de pierres qui constituaient la voûte, grises, glaciales, immobiles, prêtes à l’ensevelir une bonne fois pour toutes. Depuis combien de temps gisait-elle là prisonnière ? Dans l’instant, elle ne savait le dire. Elle tourna légèrement la tête sur sa gauche, près du crochet, quelques traits alignés sur une pierre plus grosse que les autres, gravés à l’aide d’un vieux clou rouillé, soixante-cinq au total. 

Autrice : Chrystel Courbassier

Générique, Liliane Paffoni

© Marlen Sauvage 2013

A la fenêtre de la cuisine pendent des rideaux ; la base est effilochée et dessine des vagues, les mailles se  sont défaites au fil des mois et font apparaître des jours ; les rais de lumière tentent de percer d’abord les vitres grises et sales, puis les trous du rideau ; cette lumière incertaine se dépose sur un vase en étain où des roses ont fini de mourir ; le rebord de la fenêtre en bois est strié par des arabesques sans doute le cheminement des vers qui ont élu domicile, le doigt peut suivre ces zigzags, aller à droite ou à gauche, faire demi-tour ; inexorablement, le chemin conduit à ce vase piqueté de taches brunâtres ou verdâtres d’où surgissent des figures grotesques ; la pluie, le vent et la poussière ont fait naître, en écho, des formes tout aussi monstrueuses sur les vitres qui empêchent le regard de se poser sur l’extérieur, sur ce qui fut sans doute un jardin.

Elle est assise, droite, presque raide. Ses yeux fixent un point sur le mur uniformément blanc ; elle les ferme de temps en temps pour aller chercher au tréfonds d’elle un peu de calme. Elle s’efforce de respirer lentement, chaque goulée d’air lui est précieuse. Ses mains sont glacées, posées à plat sur la table, lourdement, durement pour sentir le bois. Elle aimerait qu’il la réchauffe ; mais tout ce que ce contact parvient à faire, c’est éviter les tremblements incontrôlés. Ses genoux sont collés, les pieds bien posés sur le carrelage ; elle a besoin de se sentir ancrée dans le bois, dans  le sol et dans ce mur tout blanc. A cet instant, ils sont sa force. Ses lèvres remuent doucement, répètent inlassablement le même prénom, la même phrase comme une incantation. De temps en temps, elle détourne son regard et le pose sur le bouquet de roses cueillies ce matin. L’immobilité parvient à peine à endiguer la peur et l’inquiétude qui se sont insinués en elle, qui ont d’abord rôdé sournoisement comme une vague qui part et revient avec plus de force. C’est parti du plus profond de son ventre, puis c’est monté et maintenant c’est là dans sa gorge, prêt à se déverser comme une coulée de lave. Elle ferme les yeux pour reprendre des forces. Un grand éclair de lumière la fait tressaillir. A travers les rideaux de la fenêtre de la cuisine, elle aperçoit le gyrophare bleu de la gendarmerie.

Autrice : Liliane Paffoni

Trop loin, peut-être, par Chrystel C.

Photo : ©Marlen Sauvage

Soixante-cinq jours qu’il la séquestrait là, comme un animal. Il passait une ou deux fois par jour pour lui changer son eau ou bien lui déposer quelques restes de nourriture séchée. Elle ne savait plus très bien comment cela était arrivé, comment les choses avaient tourné sans qu’elle n’y prît garde. Au début, tout se passait plutôt bien, il était amoureux, elle en faisait ce qu’elle voulait. Elle l’avait convaincu de placer sa mère dans une maison de retraite, prétextant qu’ainsi, elle serait mieux soignée. Dix mois avec elle à la maison avaient été de trop ! Elle ne la supportait plus, elle avait pourtant essayé plusieurs fois d’abréger ses souffrances en s’emmêlant les pinceaux dans la posologie des dizaines de cachets qu’elle lui administrait chaque jour mais la vieille, coriace, avait toujours résisté. Bon, une fois ce problème réglé, il y avait eu celui de son travail. Il travaillait trop à son goût et puis, elle avait besoin de lui, besoin qu’il soit là, à ses côtés, à prendre soin d’elle. Alors elle avait simulé une dépression nerveuse carabinée, feignant la tentative de suicide à chacun de ses départs. Il avait fini par capituler et avait posé sa démission. Il avait des réserves sur son compte en banque, elle le savait, il n’aurait qu’à puiser dedans. Là, ça avait été le meilleur moment, l’avoir près d’elle à chaque minute du jour et de la nuit. Elle l’appelait, il accourait. Ils se faisaient livrer les courses, tout pouvait se faire par internet à présent, plus besoin de mettre le nez dehors. Même son gosse prenait le transport scolaire pour aller à l’école et pour rentrer le soir. Bon ça, ça avait été un problème plus épineux à régler. C’était peut-être là d’ailleurs que tout avait basculé, qu’il avait peut-être compris que quelque chose n’allait pas. Pourtant, elle avait bien joué le jeu, elle avait tenté d’être au maximum de sa gentillesse quand elle lui avait cuisiné, exprès pour lui, une belle omelette aux champignons qu’elle était allée ramasser la veille lors d’une ultime sortie en forêt, avant qu’il ne parte avec le voisin à son entraînement de football. Il lui fallait des protéines avant toute cette activité physique. Ensuite, elle avait entendu dire que le pauvre malheureux s’était effondré sur le terrain après s’être vidé de ses entrailles. Et malgré l’intervention rapide des pompiers, ils n’avaient pas pu le sauver. Grégoire ne s’en était pas remis. Toujours est-il qu’elle ne l’avait pas vu venir le jour où il l’avait attrapée par les cheveux et enchaînée comme une bête dans le sous-sol de leur maison. Elle était peut-être allée trop loin, songeait-elle en regardant les pierres grises de la voûte… 

Texte : Chrystel C.

Un texte écrit en atelier d’écriture avec le groupe de Florac, 2018.

Faut-il couper les roses fanées ?


Un texte de Mireille Del Bianco, écrit en atelier d’écriture, à Florac, en 2018.

Photo © Marlen Sauvage, les roses rouges de la maison de Noé.

Aujourd’hui mon rosier foisonne de fleurs, mais elles se terniront, les pétales tomberont, il ne restera que le fruit : « Il faut couper les roses dès qu’elles fanent pour que refleurisse le rosier très rapidement, sinon les fruits vont épuiser l’arbuste et l’année prochaine tu n’auras pas de fleurs », me disent mes amies. Moi j’ai du mal à les couper, je préfère les laisser vivre leur vie jusqu’au bout, tout ce qui m’entoure a une vie et l’on ne peut ni répudier ni mettre au rebut ni supprimer, de quel droit peut-on savoir ce qui est bien pour la rose ? Le petit prince le savait-il vraiment ? Ne serait-ce pas ce qui nous convient qui fait que nous décidons de couper la rose ? Ne serait-ce pas que nous voulons voir la beauté de la rose et non sa déchéance, comme la belle fille de magazine svelte, de longues jambes, mince à souhait, aucun bourrelet, qui ne devrait pas enfanter, pas grossir, garder sa peau fraîche et rose, aucune ride à l’horizon. La rose avec ses feuilles flétries, jaunies, puis noircies au matin pousse ses derniers efforts sous la rosée pour protéger le fruit qui va venir après elle et qui plus tard tombera, finira par germer pour reproduire une autre vie Après les grossesses, les varices, les yeux bouffis par le manque de sommeil, les cheveux blancs, et malgré le sport pour garder les muscles fermes, les seins finissent par tomber comme des pétales flétris… Doit-on cacher les vieux ? Doit-on s’en débarrasser ? Doit-on mettre en place une IVV (interruption volontaire de vieillesse) ?

Texte : Mireille Del Bianco
Photo : Marlen Sauvage


Souvenirs ténus, par M. Fraissinet

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Ils étaient debout devant le bassin, il m’a pris par la main puis m’a soulevée dans ses bras feignant de me jeter dans l’eau, j’entendais et hop et hop ; mes cris dans la nuit, ma mère se lève, je vois une tête d’homme nager dans une bassine de sang, nuit de peurs et de cauchemars ; un fauteuil que le coiffeur manipule. ses ciseaux derrière mes oreilles, les lames qui claquent, mes mains prisonnières du tablier qui me recouvre ; odeur du bois, tous les outils de sabotier, les sabots qui naissent de ce bois, le froid de l’atelier ; ma mère, une casserole de lait bouillant, mon beau tablier tâché, le dos cuisant de douleur ; trois hommes en costume noir, une traction noire, mon épaule contre la portière, ma sœur sur la route, cris de peur et de panique ; un beuglement de vache, pas de vache, un trou béant ; l’inspecteur dans la salle de classe, un homme grand, qui regarde mon cahier, le temps est long ; elle me parle de Dieu et de Jésus, elle me dit qu’il viendra sur terre pour nous juger, il doit être si vieux, l’enfant que je suis devant l’irréel ; un bruit de klaxon pendant la sieste, un bruit de porte qui s’ouvre, puis celle d’un placard, le bruit d’un moteur qui démarre, à quatre heures nous aurons des croissants ; l’odeur du levain, les manches retroussées du tablier de la grand-mère, les pâtons, le bois dans le four ; mon père, chemise déchirée, poitrine rougie, le moulin, tout arrêter, première approche du danger et de l’accident ; l’observatoire de l’Aigoual, au loin la ligne argentée de la mer, voir au-delà des montagnes, sortir de l’espace réduit.

Texte : Monique Fraissinet (extrait d’un atelier d’écriture à Florac)
Photo : M. Guerra

Construire une ville… – livres enfuis

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Tout me racontait un univers désiré, côtoyé peut-être en rêve, à moins que ce ne fut dans l’enfance, ce que l’on perçoit d’un pays, d’une ville, d’une maison qui resurgissait à la lecture, écho réveillé de sons disparus, d’une atmosphère languide, de noms étrangers aux sonorités caressantes, d’espaces couleur de sable où l’immobilité n’était qu’un leurre, d’où le chaos pouvait jaillir sournoisement ; de ciels bouleversés par un regard, une réminiscence ; de ruelles vides hantées par une présence, une énigme qu’on ne résoudra pas ; du dépaysement, du désarroi du personnage dont je partageais l’ambition, la curiosité, les élans passionnés, la mélancolie ; des individus au langage ambigu qui refaisaient surface, portés par les mots d’un auteur aimé mais inconnu, et dont les visages s’effaçaient à l’instant qu’on croyait les revoir ; ces situations  glauques où s’insinuait le pire quand on croyait à l’instant même vivre le meilleur ; tout m’attachait aux rêves d’un autre comme si vivre véritablement c’était cela, vivre par procuration. 

Un territoire d’affinités, un village, des champs et des églises, les images que déroulent les mots d’un autre, une histoire dont on ne saura pas à quoi elle appartient, au rêve ou à la fiction, et où l’on déambule troué de questions sans réponse comme l’épouvantail d’un jardin soumis aux jets de pierres incessants des enfants, car c’est l’enfance encore qui vient hanter la route, qui  houspille les souvenirs, qui trimballe ses odeurs, ses peurs et ses merveilles. Cette étrange impression que nos routes mènent au même endroit du passé, que cette histoire est la nôtre au bout du compte, et les rues, et la route circonscrivent une ville intérieure, ancrée quelque part, et des maisons sans adresse, peuplées de fantômes, que l’on regarde s’écrire sur l’écran d’un ordinateur.

Au hasard de maisons et de villes enracinées dans le rêve et la réalité, s’attachent des réminiscences encapsulées dans des façades, des ruelles, des porches, des cimetières, des paysages. La pensée vagabonde à travers l’épaisseur du temps, de l’enfance ou de l’avant-enfance jusqu’à aujourd’hui, une route, longue, chemine de la première adresse à la dernière – la dernière ? –, d’un pays à un autre, d’une sereine solitude carrée à une ville-vie, mouvante, aux trottoirs délabrés. Dans cette succession de maisons-villes traversées où l’on n’a pas suffisamment vécu, pas assez longtemps pour ouvrir sa mémoire et croire à ce qu’elle nous raconte, émerge la frustration de ne pas être, de ne pas exister, de ne pas « habiter », de ne garder aucune empreinte vraie d’un lieu, d’être dans un entre-deux toujours. 

Texte et photos : Marlen Sauvage

Un texte écrit pour l’atelier d’été 2018 (Construire une ville avec des mots) de François Bon sur le tiers-livre. Pour chaque auteur(e), une page… et un oloé

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