La Gentone – Bifurcation

J’ai manqué ton départ, ce sera le seul regret sans doute de ma vie. Quand sur l’autoroute j’ai aperçu la bretelle qui indiquait C., où tu avais choisi de vivre pour maman, certain qu’elle y terminerait sa vie longtemps après que toi tu l’aurais quittée, j’ai pensé il est là-bas, quelque part entre son lit et son fauteuil, peut-être se repose-t-il, peut-être rêve-t-il un livre entre les mains, et j’espérais que c’était celui de Boris Schreiber que je venais de t’offrir. Je ressentais intensément le besoin de te voir (comme à douze ans quand j’avais su avant vous peut-être que vous ne rentreriez pas de votre virée dans la nuit où vous aviez heurté ce colporteur sur le bas-côté de la route) mais nous avons poursuivi la nôtre, nous allions à Blois, j’ai détourné la tête. J’étais sûre de te revoir le lundi suivant, nous l’avions planifié ainsi, je devais revenir, cette pensée de toi s’est imposée de nouveau le soir après l’hôtel, le repas, dans cette fête de sons et lumières au château, en montant les marches un flambeau à la main, (je t’entendais me dire l’expérience est une lanterne que l’on porte sur le dos et qui n’éclaire que le chemin parcouru), derrière une vitrine sur la gauche de l’escalier se tenait le Monde et j’ai pensé à Juliette, restée seule à la maison pour la garder ; et puis plus loin, la Mort aux orbites vides, j’ai ressenti une douleur dans le plexus, cherché des yeux M. qui m’accompagnait mais il avait avancé dans la foule de son grand pas de rêveur et nous nous étions perdus, je lui avais dit en voyant le panneau de C. sur la route, tiens je croyais que tu m’emmènerais chez eux et il avait répondu non, ce sera pour une prochaine fois, je t’emmène ailleurs, tu n’es pas déçue tout de même ? J’avais souri, je ne voulais pas gâcher son enthousiasme, pourtant comment ne pas m’en vouloir de ne pas avoir insisté ? Il m’avait habituée à ces virées inattendues, je sais que tu enviais son tempérament, toi, tu as toujours eu besoin de prévoir, de calculer, de te rassurer en somme, toi l’éternel inquiet qui as baigné notre enfance dans ta propre inquiétude, la distillant en creux dans nos vies de fillettes, puis d’adolescentes, toi qui avais peur du mal que le monde pourrait nous faire, toi tu n’aurais certainement pas eu la pensée de bifurquer en passant devant la bretelle pour C….

Ton visage sur la photo, je ne le reconnais pas, il ne me dit rien de toi, sauf ce que tout le monde raconte. Je ne veux garder que le souvenir de celui que tu osais avec nous, dans tous ses effacements, ses tensions, ses rictus, ses rebuffades, ses contradictions, ses emportements, ses confrontations avec la pire facette de toi, la paranoïa rampante, la béance du regard, les tremblements maîtrisés, la violence insolente – malgré soi, malgré les autres – la tristesse farouche qui ne se livre pas, la solitude extrême et la pudeur à ne rien en avouer. Ton visage est là ainsi posé dans mon souvenir. Dans ce regard faussement caché derrière des lunettes d’écaille, trop grandes pour ton visage triangulaire, je lis toute ta détresse d’enfant traînée avec toi durant ta vie entière, les batailles livrées avec cette partie coléreuse de toi qu’a révélée l’adolescence quand tu n’avais pas assez de cartes en main pour comprendre le monde et que tout s’évanouissait devant ton idéal et tes exigences. Je lis tout ce que tu as tu, j’écarte la réserve, je n’épargne ni la honte ni la culpabilité ; parfait, tu serais décevant. Avec le temps, ta personnalité et ses paradoxes se sont inscrits dans les rides au coin de tes yeux, à la commissure des lèvres, en travers de ton front frappé par l’étonnement encore à la fin de ta vie. Quelque chose de la bonté qui témoigne d’une simplicité intrinsèque émanait de ton visage et venait enfin se perdre dans ton sourire, un large sourire que plus rien ne retenait, où tu larguais enfin toutes les amarres, quelque chose de la sérénité, de la réconciliation aussi et nous étions si peu à comprendre ce message silencieux.

Je devais décrire La Gentone… J’espérais voir émerger ce que cette maison suscite encore des années plus tard chez ceux qui l’ont connue, qui y ont vécu, qui l’ont aimée ou détestée, comme souvenirs, comme regrets, comme attentes, comme blessures, en tentant de cerner ce que chacun a laissé de soi dans ce lieu, traces visibles ou invisibles.

Je l’ai revue pourtant la maison de mon enfance, j’ai retrouvé ma hâte d’atteindre le dernier virage, la course sur le chemin où les cailloux roulaient, ma main libre frôlant les genêts, le chemin court par la chênaie où Dolly venait nous accueillir. La vision du toit orangé nouait encore ma gorge, rien que d’y songer, je ralentissais le pas. En bas je retrouverais mes sœurs, une fois n’est pas coutume, nous serions trois ce jour-là, si peu de temps pour se revoir, se reconnaître. De ma fenêtre je contemplais les roses trémières, elles avaient essaimé. Du passé me parvenait le piaillement des poules, un miaulement, un appel : la voix de la plus jeune. Bientôt ensemble nous cueillerions les amandes fraîches, et nous les croquerions en gardant les yeux clos.

Je devais décrire La Gentone… Mais ce qui a surgi, c’est ton visage et cette bretelle d’autoroute. Le lieu pourtant est bien là, tout est arrivé par lui, et j’explique tout par son rayonnement fossile.

(à suivre…)

Ce texte a été en partie produit durant un atelier d’été de François Bon.

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Texte : M. Sauvage

Compression, transfert

Une femme se retrouve seule en haute montagne, dans le chalet d’un couple ami qui ne rentrera jamais d’une course au village voisin. La narratrice tient le journal de ses journées après que, sortie de la maison pour promener le chien, elle heurte un mur invisible au-delà duquel la vie s’est arrêtée, suspendue dans les gestes des habitants. Le quotidien s’égrène sur les pages d’un cahier, immuable : soins aux animaux (un chat, un chien, une vache…), coupe de bois, culture du jardin. Tout cela dans le silence de la nature et la solitude. Son ultime compagnie : une corneille blanche bannie de la société des oiseaux.

J’ai trouvé la faille, je suis passée de l’autre côté. L’enfer aussi m’attendait là. Ma face cachée de démiurge. Tout pouvoir entre mes mains. La conscience du mal agaçait mes tempes à heure fixe, le temps de le réaliser, rien en dehors de cet instant fugitif. Il fallait agir au bon moment, surprendre l’éclair de lucidité, franchir le mur et retrouver la solitude. Mais une boîte invisible me compressait maintenant, quatre murs translucides contre lesquels je me heurterais jusqu’à la mort. 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Distensions du temps

On m’avait appelée, je devrais quitter l’escalier où je me tenais assise au soleil de septembre, un soleil froid qui ne réchauffait pas mon dos amaigri. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela ». J’essayais de saisir la raison d’être de ces paroles. Issue du silence où il m’entretenait, cette phrase oscillait du matin au soir dans mon cerveau comprimé. Je me levais avec elle, la sentais glisser d’abord dans le long frottement du réveil, puis s’ébranler dans une rotation étourdissante qui aurait pu l’installer dans l’habitude comme on s’accommode d’une grande douleur, mais toujours un à-coup en déviait la trajectoire pour m’obliger à la comprendre. On m’appelait. Deux minutes encore et une cigarette coincée entre les doigts. Le regard sur les pieds au sol. Un œil clignait, m’invitait à le rejoindre dans une spirale noire. Comme au temps d’avant, quand au bord du gouffre je n’avais été retenue que par la rage de vivre. Le sang refluait de mon corps, pour se perdre j’ignorais où. Je n’étais plus que matière molle, en décomposition, espérant du soleil qu’il la racornirait, et qu’on finirait par me ramasser tel un déchet inodore, incolore, sur ces marches de pierre. La voix insistait. Venue d’un gouffre toujours ouvert sous mes pieds que je ne cessais de fixer. Comment se lever alors que le sol se boursouflait et que les cris fusaient du ventre de la terre ? Près de moi, le verre d’eau chuta, celui que l’on avait posé et que je devais boire. Je l’avais heurté dans le mouvement du bras qui portait la cigarette à mes lèvres. Il se démultipliait en une myriade d’éclats mouvants. Le liquide étincelait sur le micaschiste de l’escalier, ses molécules me narguaient, brûlaient mes pupilles, et je compris soudain la menace qu’elles contenaient. « Tout est en mouvement toujours, je ne suis sûr que de cela » Mes tympans vrillaient, on m’avait appelée, mais c’était une autre voix que j’espérais, un autre appel, les yeux dans le vide j’aspirais à y plonger. Une croix d’or surgit d’une lettre immense, à la tête masculine qui se confondait avec la fumée de ma cigarette, et qui enroulait ses jambes de A autour de mes jambes. Ceinturée. Immobile désormais. Clouée au sol. On m’appelait encore. Autour de moi tout tourbillonnait, je parvins à écraser ma cigarette dans la menue flaque du verre renversé.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Texte : M. Sauvage

Pour un dictionnaire

INVISIBLE. Ce que l’on devine, ce que l’on pressent, ce qui s’insinue dans un recoin du cerveau et l’on comprend plus tard pourquoi le chien a choisi de rester près d’une étrangère plutôt que de suivre ses maîtres. Une présence comme un mur lisse et froid qui empêche d’avancer, un inconnu lentement exploré pour ne pas le heurter. Et vous marchez maintenant les mains en l’air. Qui suscite l’effroi quand le seul battement sourd perceptible est celui de votre propre cœur dans une nature majestueuse. Qui peut conduire à la folie. Qui divise le monde en deux. Qui s’installe et vous maintient dans un cauchemar même la nuit. Qui vous fait refermer quand même les rideaux le soir avant de vous coucher. Qui abat toutes les résistances, et vous vous résignez à ne pas résister pour que la vie reste supportable. Qui vous confronte à votre humanité quand vous vous savez condamné à mourir de toute façon. L’invisible, ce sont des habits pendus à un arbre et qui flottent dans une brise au cri des oiseaux. Alors vous êtes seul à pouvoir faire preuve de pitié. Et vous continuez à nourrir la corneille blanche.

 

 

 

 

 

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Compter jusqu’à cinq (rêves)

1 le savon couleur lavande vole à travers la pièce blanche et bleue, au plafond bas, quelque part en Crête ou en Grèce avant de trouver le fenestrou par où filer, je suis le savon, libre, qui pense qu’enfin il a trouvé la sortie 2 cet escalier de béton que je dois grimper dans un bruit de bottes qui me poursuivent alors que tout brûle dehors, le feu dévore les arbres, et je grimpe, j’ai douze ans peut-être la peur me glace mais il faut grimper pour arriver sur une terrasse toute de béton aussi vers laquelle je cours, qui n’a pas de rambarde et c’était là que je me réveillais toujours 3 une clé perdue que je cherche dans les phares d’une voiture en pleine nuit dans un pré d’herbes hautes 4 cette porte qui se referme sur moi coincée dans un appartement inconnu alors que des dessous de femme restent accrochés au dossier d’une chaise 5 et cette voie d’eau gluante de pétrole dans laquelle je m’enfonce pour rejoindre un bateau au large.

Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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Marcher perdu dans la ville

s’orienter devenait difficile dans le soir tombé mais il suffisait de poursuivre son chemin dans la rue aux pavés roses, au trottoir effondré à l’entrée de l’échoppe du cordonnier – on s’était fait la réflexion que les talons ici forcément devaient s’y tordre – tourner à l’angle de la petite épicerie encore ouverte à cette heure-ci, dont le néon projetait sur le macadam l’ombre démesurée des fruits suspendus à l’auvent, et longer les murs blancs des villas cachées dans les jardins en fleurs où l’air embaumait le jasmin ; Hamza, Elyes, Trinita, rappelaient la présence du collège derrière l’esplanade, je t’entendis égrener d’un ton neutre les prénoms inscrits en bleu sur le crépi blanc de la haute façade, comme pour dire que l’on avançait dans la bonne direction, un peu précipitamment peut-être, inquiets de la chaleur qui anéantissait la réflexion, on traverserait au prochain croisement pour obliquer légèrement sur la gauche me disais-tu et retrouver la rue parallèle à la grande avenue que l’on aurait dû prendre finalement, tout aurait été plus simple, mais on avait préféré vagabonder dans les allées, et le regard maintenant guettait fiévreusement l’apparition du porche de la maison où l’on était attendu, il se dérobait, une guérite posée comme un obstacle à un coin de rue, on ne se souvenait pas l’avoir vue à l’aller, un chat étique surgi de l’ombre et surprenant la foulée, des villas cossues allumaient leurs fenêtres, on levait le nez malgré soi pour apercevoir une vie dans le silence qui encombrait la nuit maintenant, la marche soutenue nous conduisit vers des entrepôts, et l’on soupira de découragement, on avait dépassé le panneau de parking qui devait se trouver là et sans s’y attendre, l’on avait rejoint la voie ferrée qui traversait la ville, il fallait rebrousser chemin, partager des regards muets et déambuler en somnambule dans la moiteur que ne dissipait pas l’heure avancée, la guérite offrait une fois de plus son abri de l’autre côté de la rue, on laissa le panneau d’une impasse sur la droite, un chien aboyait sourdement et nous fit tressauter, on n’était plus sûr de rien, mais on se persuadait de rester en connivence avec ce quartier éteint…

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Texte écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture proposé par François Bon pour cet été 2015, sur le thème du fantastique…

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