Obscure lumière

Une proposition issue de la lecture d’un court récit traduit de l’argentin, magnifiquement traduit. Je vous en recommande la lecture. Alicia Kozameh, Esquisse des hauteurs, publié par L’atelier du Tilde, un petit éditeur indépendant installé à Lyon, rencontré au festival du livre de Florac en avril dernier.

Extrait :
« Il y a des fulgurances. Ce sont les regards qui se croisent dans l’espace. Ce sont quelques mots. D’entente. De désaccord. Ils se frôlent, se frottent dans l’air. Produisent de la lumière. Les pupilles se dilatent et peuvent se voir les unes les autres. Elles se voient et se découvrent essayant de bouger, de se regarder. Le mouvement les fait rire. Aux fulgurances s’ajoutent les sons. Elles rient, étouffent des gloussements, les déchaînent. Se souviennent des limites. Se taisent.
L’air est une masse de pensées qui surgit de tous les orifices de tous les corps, et les obture.
Il y a des surfaces rugueuses. Des ciments. Le ciment de la cellule du fond. Parfait pour limer l’os. Râper et râper. La poussière blanche qui se dépose, se volatilise, croit disparaître. Mais par où. Par où. Le morceau entier que la main soutient et frotte encore et frotte enflammée et chaude, se transforme jusqu’à n’être qu’un anneau. (…) »

Dire les liens, les conflits, les complicités, les joies et les drames communs à un groupe de personnages réunis dans un but précis, sans jamais les nommer ou être explicite quant à la situation. Donner à voir sans jamais montrer, c’est l’impalpable qu’il va falloir écrire. Tenter une écriture lumineuse pour parler d’une situation gardée volontairement énigmatique sinon obscure, qui s’éclairera à rebours.

Ci-dessous, le texte de Roger East :

« Les murs sont sombres. Le silence est profond. Ils n’entendent que l’écho, le souvenir de leurs quinze voix, leurs rires et leurs chansons. Que sont-ils devenus ? Sont-ils tous muets ? Immobiles, toujours moitié nus. Ça sent l’adrénaline. Un robinet goutte encore.
Au fond du couloir, la porte noire, lourde, métallique, c’est un défi.
Lentement, ils commencent à s’habiller. Les regards fixes. Certains droit devant, d’autres aux pieds, lui vers cette porte.
Brusquement, il se lève, se précipite vers la porte. Il la pousse. Evidemment, elle s’ouvre. Avec la lumière, le bruit de la foule envahit et magnifie leurs angoisses. Et ils sont tous debout. Et ils se regardent. Et ça change tout. Le silence qui les isolait, maintenant ils le partagent a quinze. Ils ont été seuls, mais c’est du passé. Ils sont prêts. L’heure est arrivée ; ils y sont. Ils le suivront. Et soudain ils courent ensemble. Et dans le stade, trente mille voix les acclament. »

Dans le secret du personnage

La proposition portait sur ce que révèle un personnage par son comportement dans une situation où l’on fait l’économie d’explications superflues.

Le texte est de Marie Vincent, auteur de Femmes du Burkina, Lharmattan, 2012.

La maison de campagne où nous réunissions s’éveillait de bonne heure. Des mots que l’on chuchote à peine, des portes qui claquent, les rires des enfants. Tout le monde se retrouvait vers huit heures dans la grande salle qui donnait sur la terrasse pour prendre le petit-déjeuner. Entre adultes, les discussions allaient déjà bon train. Assis à la table des enfants, Roman racontait son cauchemar de la nuit avec force éclats de voix. Le petit Adrien, malicieux, s’amusait à dérober le doudou de sa petite sœur Violette. Piquée par le jeu, celle-ci éclatait en sanglots.

Assis à l’autre bout de la table, Clément tournait inlassablement sa cuillère dans une tasse de porcelaine. Le sucre avait dû fondre depuis longtemps, mais Clément n’avait pas l’air de s’en soucier. Indifférent au brouhaha joyeux. Indifférent au long regard que lui jetait sa mère. Comme chaque matin, cette année-là, seul Clément l’air absent, ne participait pas à notre petite assemblée familiale.

Quand arrivait dix heures, une heure bien tardive pour le cœur d’une mère, et que le soleil plongeait enfin la grande pièce dans la lumière de l’été, Clément semblait alors capter un peu de cette énergie vitale. De nouveau, sa voix, son visage semblait s’adresser à nous. Cessant d’agiter sa cuillère, Clément levait alors son regard vers le plafond et détaillait le lustre de verre. Mais malgré ce semblant d’attention, Clément était ailleurs. La mère le savait bien, elle qui l’observait attentivement voyait déjà s’éteindre la pâle lueur qui avait animé quelques instants son regard. Clément, son fils aîné, avait un secret. La mère en était sûre.

Alors que nous nous préoccupions uniquement de tartines, de miel, de confitures et de jeux, Clément, lui, semblait négliger tout ce qui relevait de nourriture terrestre. Ses pensées s’abreuvaient à la source d’un souvenir qui nous échappait à tous, à sa mère en particulier,

Une main qui remonte le long d’un bras, s’attarde dans la chaleur de l’aisselle pour se poser sur un sein ferme et douillet. La sensation était telle que Clément frissonna. Un soupçon de mouvement tout de suite capté par la perspicacité maternelle sans qu’il dévoile pour autant le mystère qui avait transformé Clément.

Un corps qui s’allonge, une main que l’on tend comme un appel. Trop d’images se bousculaient dans la tête de Clément et son regard s’éteignait encore davantage. Clément n’avait pas su répondre à ce geste gravé dans sa mémoire. Et chaque matin, les remords, les regrets l’attraient sur une autre rive, au fil de la douleur, au fil d’un amour inachevé dont il avait bien du mal à s’extraire.

Clément, absent pour son amour, était absent pour le monde. Et la mère ignorante, avait bien du mal à s’y résoudre.
Marie Vincent 

2009/J’ai mal à la Terre – spectacle musical

Photo ©Allen Lares

Les ateliers du déluge ont participé à la conception et à la réalisation d’une fable écologique intitulée « J’ai mal à la Terre ». Joué, dansé et mis en musique par une soixantaine d’enfants de la Fédération des écoles de musique des Hauts Gardons, ce spectacle fêtait le dixième anniversaire de la « Fédé » en juin dernier.

Ecrire d’abord
En 2007, une vingtaine d’enfants se réapproprient la légende australienne de la création du monde racontée par Bruce Chatwin dans Le Chant des pistes. Six ateliers d’écriture plus tard, ils ont la trame de leur fable : cinq tableaux et autant d’ancêtres – Cheval, Oiseau, Poisson, Lion et Salamandre – constatant avec consternation les ravages infligés à la Terre par leurs descendants.

Composer ensuite
Les professeurs de musique des associations musicales de la Fédération* – l’Esperluette, l’Atelier musical, l’Arche musicale, la Music’ole – composent avec une quarantaine d’élèves la musique de cette légende revisitée. Percussions, piano, violon, saxophone, trompette, claviers, flûtes et guitares donnent ainsi vie aux ancêtres, aux hommes et à la Terre. Créant pour chacun des ancêtres un thème spécifique, ils le reprennent dans une musique commune, symbole de la solidarité qui pourrait rétablir l’harmonie originelle entre l’homme et l’univers.
*Frédéric Anthouard, Lena Bordes, Florence Bourbon, Christiane Gastou, Fabrice Jullian, Hervé Morel et Louise White.

Danser, jouer, chanter
Plusieurs chorégraphies travaillées en atelier de danse avec Lukay Devresse viennent, entre fantaisie et gravité, ponctuer les incantations de ces vieux sages. Une petite troupe de théâtre enfin se constitue (co-animée par Marlen Sauvage et Francis Faure) pour incarner les personnages, et tout ce petit monde de musiciens, de danseuses, de comédiens et de décorateurs entonnent un final réjouissant (chanson écrite et dirigée par Louise White) suggérant quelques solutions raisonnables ou farfelues « Pour sauver notre Terre ».

Des décors et des costumes
La réalisation des décors et des masques, sous la houlette de Sarah Fistol (La muse de Jaracasse), réunit une dizaine d’enfants de 7 à 10 ans : terre changeante sous l’action de l’homme, terre déchirée, souffrante, dont les ancêtres relaient la plainte auprès des hommes.
Les costumes ont été conçus et réalisés par Valérie Siksik (Gard’Robe, à Anduze). Valérie intervient à la Recyclerie d’Anduze où elle dispense des cours de couture. Allez-y, elle est géniale ! C’est le Pétassou, friperie unique (et vice versa) de Sainte-Croix incarnée par Jeanine Julien, qui finance la partie décors et costumes.

Agés de 7 à 17 ans, les enfants viennent de la Vallée Longue, de Saint-Germain, de Saint-Etienne ou de Sainte-Croix. Ce spectacle qui a nécessité deux ans de préparation a été représenté les 13 et 14 juin 2009 à St-Michel-de-Dèze et à St-Etienne-Vallée Française.

Ce projet a pu voir le jour grâce au soutien du Syndicat mixte des Hauts Gardons, de la Communauté de communes de la Vallée longue et du Calbertois, du Conseil général de la Lozère, de la Direction départementale de la Jeunesse et des Sports et de la Région Languedoc-Roussillon.

Il a surtout pu se concrétiser grâce à la volonté farouche de quelques profs, animateurs, responsables d’assos et de nombreux bénévoles…