Douleur, Monique Fraissinet

©Marc Guerra

La douleur n’avait pas complètement quitté son ventre, des flots de sang arrivaient par petites saccades souillant son jupon, dégoulinant sur ses bas de laine mités. Elle prendrait, pour le couvrir les derniers haillons qui avaient été jetés dans le bas de l’armoire bancale de la chambre sombre et froide et qui n’avaient pas servis depuis au moins deux ans. Un bonnet d’indienne rouge et blanc seule touche de couleur, couvrait  la petite tête dodelinante laissant apercevoir une peau fripée, rougie par le froid de ce début d’hiver. Tout au long du chemin  bordé de sapins, elle ne se plaindra pas, elle avancera, évitant les flaques et les boues qui en couvrait le sol, espérant qu’au moins, pour cette longue nuit, la clarté de la lune éclairerait son premier trajet.

Elle essaierait de lui donner pour quelques heures un peu de la chaleur de son corps,  elle le serrerait fort contre elle afin qu’il entende les battements de son cœur. 

Des kilomètres à parcourir, combien, elle n’en savait rien, elle savait juste qu’il lui faudrait du temps. Il ne s’agitait pas malgré la cadence effrénée qu’elle lui faisait subir. Arrivée en haut de la colline qui surplombait la grande falaise, elle déboutonna son corsage. L’instinct de survie avait guidé sa petite bouche rose. Avide de vivre, il ne se fit pas prier. Elle se pencha vers lui puis détourna son visage se refusant à la réalité.  

L’ ombre de sa silhouette la poursuivait, ils ne faisaient qu’un. 

Dans son dos, la musette qu’elle portait en bandoulière battait ses fesses au rythme de ses pas. Arrivée à l’orée du bois, c’est le vent qui lui glaçait le dos. Elle n’avait pas d’autre choix.

En bas dans la vallée, l’horloge du Prieuré sonnait les douze coups de minuit.

Monique Fraissinet

Un texte issu d’une proposition d’écriture, par une habituée de mes ateliers…  Illustré par la photo de mon petit Souleyman, 7 ans maintenant, merci à lui !

Image récurante, Stéphanie Rieu

Photo : Marlen Sauvage

Si j’avais un blog et que ce texte prenait la forme d’une chronique journalière, j’aurais pu l’intituler :
« Journal d’une con pas trop fine », ou alors : « J’ai testé pour vous ! ». C’eût été l’occasion délicieuse de me livrer à maintes expériences et de vous en faire partager la primeur. Hélas, trois fois hélas, ce texte n’est qu’un texte. Dommage. Encore une belle idée qui fera long feu. Malgré ce manque de ténacité qui m’empêche de me tenir à la discipline rigoureuse et quotidienne qu’implique la tenue d’un journal, vous me savez plutôt versée dans l’autobiographie et c’est pourquoi, je me décide à vous faire part de l’expérience édifiante que je viens de vivre. Car, effectivement, mes amies, j’ai testé pour vous le fameux gommage au marc de café et huile de noix de coco dont une de mes proches m’avait un jour confié la recette dans le creux de l’oreille. Voilà déjà plusieurs jours que je mettais religieusement de côté la poudre noire de nos petits déjeuners. En cette période de confinement, c’est l’occasion de s’essayer à réaliser des choses que l’on n’aurait jamais osé faire en temps normal. L’occasion que se rappelle à nous, les femmes, notre essence profonde, l’occasion de prendre soin de nous d’une autre manière. L’occasion aussi de rappeler au cercle des intimes que nous ne sommes pas simplement cette personne qu’on appelle maman à tout bout de champ ou chérie, où t’as rangé  mes lunettes, j’arrive plus à remettre la main dessus. Un moment rien qu’à soi qu’il faut négocier dur. Mais là, c’était vendredi soir, il avait fait un temps magnifique toute la journée et j’ai annoncé solennellement à la cantonade : « Ce soir, je fais mon gommage ! ». J’ai fait fi des réflexions vexées de ma fille qui m’a aussitôt hurlé : « Ouais, c’est ça, tu vas faire ta belle et pourquoi j’ai JAMAIS le droit d’être une femme, moi ? » et j’ai vivement claqué la porte de la salle de bains au nez de mon conjoint qui essayait par tous les moyens de ne pas rater l’instant où mon corps serait oint de particules de café odorantes et qui me criait à travers la porte : « Combien de temps, t’as dit pour faire cuire les asperges, déjà, je me rappelle plus, dis, c’est combien déjà  ??? ». 

Enfin seule, je me suis livré à la petite préparation simple qui consiste à faire fondre au bain-marie l’huile de noix de coco et à y incorporer délicatement le marc de café. Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de m’installer dans la baignoire plutôt que sous la douche afin de profiter plus voluptueusement de cette sensation inédite et tellement vantée par mon amie. Après m’être scrupuleusement récurée en suivant bien les recommandations du ministre de la Santé, mon autorisation posée sur le rebord en faïence, j’ai délicatement  pioché une petite pincée du mélange que j’ai appliquée sur ma peau en effectuant de petits mouvements circulaires du poignet, guettant l’extase qui ne manquerait pas de m’emporter subitement dans un volcan odorant de fragrances subtiles. En réalité, ma peau a commencé à me démanger furieusement, les petits grains de café agissant comme le côté vert de l’éponge qui nous sert à gratter les gamelles. J’ai quand même persévéré, me rappelant ce que ma mère n’avait cessé de me seriner durant toute mon enfance et que jamais, au grand jamais, je ne m’aventurerai à répéter à ma fille, à savoir «  Faut souffrir, pour être belle ! ». Puis je me suis dit que la baignoire allait être coton à ravoir avec tout ce gras et ce café même si comme me le répétait mon conjoint à travers la porte d’un ton encourageant : « Il paraît que le marc de café, c’est super pour déboucher la tuyauterie ! ». Ce à quoi je me suis abstenue de rétorquer pour ne pas gâcher ce pur moment de détente, que jusqu’à preuve du contraire, l’écoulement de la baignoire n’était pas encore bouché. Il a fini par redescendre pour surveiller la cuisson des asperges pendant que je m’échinais à rincer mon corps à grand renfort d’eau bouillante que je voyais glisser en jolies perles mordorées sur tout ce gras de coco sans réussir à l’emporter. Et c’est là qu’est arrivée cette image récurrente, objet de ce texte et de la proposition d’écriture de mardi dernier. Cette image qui me fuyait jusque là, à tel point que je m’étais presque résignée à ne rien écrire pour cette fois. C’est étrange, l’écriture, comme ça vient toujours vous chercher dans les moments où on ne l’attend plus ! Alors que je me décidai à me mettre debout pour essayer d’optimiser l’écoulement du café et du gras vers le sol, je me suis rendue compte que mes pieds n’adhéraient pas très bien sur le revêtement de la baignoire et là, toutes sortes d’images m’ont traversé l’esprit. Je me suis vue glissant et me cassant une jambe alors que le week-end avait si bien commencé. C’est toujours quand je décide de me détendre que les catastrophes arrivent. J’ai essayé précautionneusement de poser mon pied mais rien à faire, l’imminence des dégâts continuait de tourner en boucle dans ma tête avec de plus en plus de détails et de précisions : j’allais rester coincée des heures dans cette baignoire, ma jambe formant un angle bizarre et pas du tout seyant, à hurler pour qu’on vienne me secourir mais personne ne m’entendrait bien sûr, pourquoi avait-il fallu que l’on achète une maison aussi grande, d’abord ? En bas, ils devaient être en train de s’activer aux menus besognes des débuts de soirées et il allait s’écouler pas mal de temps avant qu’on ne remarque mon absence… plus j’essayais d’inciter mon pied à rester stable et plus je voyais la quasi-impossibilité de réussir la manœuvre sans heurts. Alors sont revenues toutes ces images qui m’assaillent à tout instant, tous les possibles drames qui s’imaginent dans un coin de mon esprit en continu, même dans la placidité d’un quotidien banal, toute cette fabrique de peur qui tourne en boucle en temps normal sans la moindre raison. Je me suis précipitée hors de la salle de bains pour m’atteler à l’écriture puisque l’heure était venue. C’est ainsi que ce texte est né. Quant au reste, le résultat de mon gommage, quelques petits conseils avisés : s’il vous prend l’envie d’essayer, campez-vous bien les deux pieds dans la douche : ce n’est guère le moment de se casser le col du fémur. Et puis si vous voulez un conseil : n’essayez pas. On m’avait dit que je serai toute douce et bien je suis juste grasse. Mes doigts glissent dangereusement sur le clavier et j’espère que je ne vais pas passer le dîner à tenter de récupérer mes couverts sous la table, ce qui risque de nuire à la bonne ambiance de ce début de soirée. J’espère aussi que tout ce marc de café ne va pas m’empêcher de dormir moi qui suis si sensible à toute sollicitation de mes nerfs. Car dans ce cas, c’est certain, les images ne manqueront pas de revenir m’assaillir. Je dégage en outre, une odeur de noix de coco qui n’est pas sans me rappeler les petits sapins caoutchouteux que mon père laissait pendre au rétroviseur intérieur de la voiture quand j’étais petite, rehaussée d’une touche légère de vieux percolateur qu’on aurait oublié au fond d’une brasserie parisienne désaffectée. Je sens la migraine qui monte. Il est temps que je retourne dans le monde des vivants. 

Stéphanie Rieu

La proposition consistait à puiser parmi le flot de plaisirs minuscules (sur le mode de La première gorgée de bière, de Philippe Delerm) que l’on avait forcément découverts durant cette période de confinement et d’écrire avec légèreté un de ces petits riens qui éclairent la vie…

Photo : MS « Le marc, à dessein… »