Une vie en éclats

Marlen Sauvage, collection personnelle.

Il s’engagea pour 5 ans. A 18 ans et 5 mois, il débarque à l’Intendance militaire de Bourges, au 1er régiment d’infanterie, le 15 octobre 1944. C’est un dimanche. Un service de l’armée de terre métropolitaine française, chargé du ravitaillement, des services de la solde, des subsistances, de l’habillement, du campement, des marches, des transports et des lits militaires. Très vite, il écrivit à ses parents. Le vendredi, il leur envoie un courrier, lettre et carte postale, de Boiscommun. « Nous sommes tous arrivés à bon port au château où nous sommes logés et dont je vous envoie la photo ». Créé sous la Révolution à partir d’un régiment français de l’Ancien Régime, ce 1er régiment d’infanterie est l’un des Vieux-Corps, un des « Cinq Vieux » de 1479 qui portait le nom de « bandes de Picardie ». Il n’ignore pas ce détail. Quand il l’intègre en 1944, il vient d’être recréé sous le nom de 1er régiment d’infanterie, à partir des Maquis du Berry. Quelques mois plus tard, il participa à la bataille de Royan. Il vient tout juste d’apprendre à se servir d’un fusil… Il mentionne dans un courrier avoir appris le maniement du fusil mitrailleur… « Je sais tout cela très bien », précise-t-il comme pour rassurer ses parents. Il espère alors « monter sur La Rochelle où il reste encore 75 000 boches très bien armés ». La bataille de Royan dura exactement trois mois et demi, du 14 novembre 1944 au 29 février 1945. Il y participe exactement à ces dates-là, selon ses états de service. Retardée jusqu’au 10 janvier, l’attaque aura finalement lieu le 5, deux vagues de bombardiers de la RAF attaquent entre 4 h et 5 h 43. Royan est rayée de la carte. Dans une archive de la ville, on parle de 442 tués sur les 2 223 habitants et 300 à 400 blessés. On dit que « les troupes FFI mal encadrées et peu aguerries » ne peuvent qu’occuper le terrain derrière les blindés. Dans ses Chroniques irrévérencieuses, d’un humour cruel, LARMINAT (le général de corps d’armée nommé par de Gaulle) admire la bravoure et la témérité de ses FFI tout en déplorant « quelques éléments vicieux ». Il ne fit pas partie de ceux-là. Désigné pour la surveillance du magasin d’armes et de munitions dès les premiers jours de son incorporation, c’est un bon petit soldat, fier de servir son pays, quelle que soit la charge qu’on lui donne. Trop content même sans doute, de cette marque de confiance… La vie alors ne fut que mouvement. Il changea souvent de localité. Il tient des positions dans les tranchées, des embuscades dressées « sans résultat », il séjourne dans la boue, reçoit aux alentours de Noël des colis de nourriture qu’il partage avec les autres soldats… Il évoque ces villages traversés sans plus aucun habitant, où « les maisons ont été mises au pillage » et il espère l’arrivée des Américains pour stopper les Allemands… Cet hiver-là fut rude. « Il gèle terriblement en ce moment, et nous n’avons pas chaud dans nos trous, ma foi. » Gel, vent, pluie… On parle d’un hiver sibérien… Envoyé avec les troupes sur les lignes, on lui demanda de rentrer à la base, en ligne d’arrêt, ce qui n’est pas exactement le repos, une dizaine de kilomètres plus bas. Pas de « boches » en vue, très peu de coups de feu, il est frustré. Le 3e bataillon les remplace. Eux ont eu la chance de se confronter à l’ennemi et de faire dix prisonniers. Entretemps, les tours de permission sont établis et il arrive en queue de liste du septième et dernier, sans se plaindre. Les anciens passent avant, comme les hommes mariés. Quelques gars du Nord partiront d’ici deux ou trois jours et il leur remettra du courrier, il parviendra plus vite aux parents, espère-t-il. Il échappera à la censure aussi…

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 7e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Pointe ou tire…

Photo : Marlen Sauvage. Merci à toi, Xavier !

1
Il a pris bien soin de respecter le cercle jeté au sol, plié les genoux, trouvé son centre de gravité, secoué quelques secondes la boule dans la main droite tandis que le bras gauche tient la deuxième serrée… Il pointe et se relève prestement un demi-sourire aux lèvres.

2
C’est un tireur ! La casquette vissée sur le crâne, les yeux aimantés par la boule à dégommer, il tire d’un violent coup de bras et c’est le carreau.

3
Il n’a pas la dégaine d’un joueur, il est là le temps d’une partie, entre deux visites aux copains du village. Instable dans ses baskets, les pieds bien trop collés l’un contre l’autre, il a la mine défaite de celui qui ratera son coup, le bras droit le long du corps, à peine replié, avec dans la main, sa propre boule comme adversaire…

4
Il s’est accroupi dans le cercle bleu, face au jeu, impeccablement aligné, la cigarette au bec… Et son bras droit s’élève négligemment tandis que la boule s’approche du cochonnet, presque sans effort.

5
Il a le regard qui tue ! La pétanque, c’est pas du chiquet. Il joue pour gagner ! Sa médaille en or sursaute au moment où il tire en direction de la boule à dégager, il rate son coup, tourne sur lui-même, furieux.

6
Torse nu, le corps athlétique de la jeunesse sportive, les cheveux retenus en arrière par sa paire de lunettes de soleil, il a mesuré du regard l’ensemble du jeu. Tandis qu’il s’assied sur ses talons, la pointe des pieds stable, le corps légèrement de profil, il jauge encore le terrain, fixe de son regard vert le point d’impact qu’il vise et l’atteint.

7
Après chaque lancer de boule, il reste le bras en l’air au-dessus de la tête, les doigts légèrement écartés, la bouche entrouverte, le visage encore pleinement concentré sur sa cible.

8
Les pieds joints, les fesses en arrière, le buste projeté en avant, le regard obstinément collé à son objectif, elle atteint la cible dans les hourrah de son équipe !

9
On dirait une figure de taï-chi… A demi-baissé, il a relevé la pointe du pied droit tandis que le gauche est ancré dans le sol, le corps en avant, la tête parfaitement alignée dans l’axe du torse, le bras gauche en arrière dans le prolongement de l’épaule et le bras droit, souple, qui balance la boule…

10
C’est un grand mince, bronzé, un mec sûr de lui sans ostentation, qui joue pour le plaisir de la gagne, debout, les pieds « tanqués » au sol, le visage relâché. Il tire comme il pointe, avec précision, en plombant la boule haut dans l’espace, ou en dégommant celle de l’équipe adverse d’un mouvement sec du bras droit.

Marlen Sauvage

Ce texte répond à la 5e proposition du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Quitter la ville

Le Cateau Cambrésis carte postale – https://www.youtube.com/watch?v=wNVCjfVfJbM

en bref

Il a déposé son baluchon sur le carrelage, le frôle de temps en temps du bout des pieds pour se persuader qu’il en est là de sa vie. Derrière les carreaux impeccablement transparents de la cuisine, il inspecte la rue d’En-Bas. Ce matin brumeux d’octobre, les voisins rentrent chez eux avec sous le bras une baguette de pain ou la boîte enrubannée des desserts du dimanche, la demi-heure de huit vient de sonner au beffroi. Pourvu que les FFI arrivent, que tout cela n’ait pas été un coup d’épée dans l’eau. Et puis, le nez du camion apparaît au coin de la rue. Il se baisse pour attraper son bagage, jette un regard à sa mère, l’embrasse dans les cheveux, le temps de fermer les yeux, de s’imprégner de son odeur, il court et grimpe à l’arrière du véhicule, tend à un homme en treillis la lettre d’engagement où il a imité la signature de son père. Près de lui les autres engagés restent silencieux, tout est enveloppé dans une ouate grisâtre, dehors et dedans à l’intérieur de son crâne ; il sait qu’il a bien fait, cela suffit à faire taire la douleur dans la gorge et le battement intempestif dans le plexus solaire. Le moteur hoquète, les façades de brique rouge se succèdent, n’en finissent pas de s’éloigner, et plus elles s’éloignent, plus les rues lui semblent longues et sa fuite interminable.

en (plus) long

Il a depuis des mois imaginé le départ de la maison de la rue d’En-bas, ses stratagèmes sans arrêt mis à mal par l’actualité quotidienne : les coups portés à la mère – les bris de verre sur le carrelage, les fragments frappés par la lumière du soir, irisés de rouge, ses yeux happés par le spectacle écœurant – la frayeur des plus jeunes rassemblées sous la table de la cuisine – leur foi en lui, le grand frère, le sauveur – et les scrupules à échapper à cette fatalité quand toutes les quatre continueraient à vivre dans la terreur. Il quitterait cette vie qu’il n’avait pas choisie, – les images le hanteront longtemps mais il n’en sait rien encore –, il cesserait de trembler dès le retour du père de l’usine, déjà la boxe qu’il pratiquait en cachette lui donnait confiance en lui, il avait tellement rêvé de le cogner jusqu’à le laisser à terre, mais ce n’était pas une solution, non, partir, mais où commencer une vie, jusqu’à ce qu’il apprenne le recrutement par les FFI dès l’âge de dix-huit ans. Se faire la belle à la barbe du tyran. Le dimanche où il peut enfin partir, un sac en toile rempli du minimum, il guette le camion des résistants, et quand il l’aperçoit à vingt mètres de là, il s’arrache aux bras de sa mère prévenue à son réveil, se précipite à l’extérieur – le père travaille dans son atelier, rien à craindre – et sans un regard derrière lui, accélère le pas sur le pavé, tendu vers un rêve : quitter sa ville, oublier l’enfance. Une fois à l’abri, adossé à la bâche, dans l’odeur de savon des jeunes engagés comme lui, défilent sous ses paupières fermées les façades de brique salies par le temps et les arrière-cours, l’usine textile où les femmes de la famille filent et tissent la laine, l’école où seule la petite sœur n’a pas encore mis les pieds, le cinéma municipal qui pour quelques sous l’emploie comme ouvreur – qui l’employait, il n’ira pas ce dimanche – et lui a donné non seulement le goût du cinéma mais ses premiers modèles masculins, l’ancienne brasserie – l’antienne rabâchée : « fermée l’année de ta naissance » – l’hôtel du Mouton Blanc, le palais Fénelon et son parc aux tilleuls centenaires, le marché couvert, l’ancien relais de poste au porche monumental, l’hôtel de ville, le beffroi et le campanile, avec le carillon qui rythmait ses journées et aujourd’hui son départ, l’église, la vallée de la Selle… Epaule contre épaule, il ressent les cahots de la chaussée dans son corps en même temps que le corps de ses voisins, pieds ancrés au sol, tous bougent d’un même mouvement selon les accélérations, les virages, les arrêts, son regard traverse le regard vide du jeune homme face à lui, et par bouffées, l’air s’épaissit de la crainte que quelque chose encore ne l’arrête dans sa fuite…

Marlen Sauvage

Ce texte est le troisième du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est . Il s’agissait ici d’amorcer un texte sous l’angle de la nouvelle, puis du roman.

Quel pataquès…

Photo : Marlen Sauvage

Je peux le prendre le pain, sur l’étagère, alors… ? La boulangère jette un œil au bonhomme fluet vêtu comme un sac, elle attrape une miche craquante qu’elle enveloppe lestement d’un papier kraft et ne fait aucun cas de celui qui vient d’entrer en trombe, s’agite et marche le long de la vitrine, dans un sens puis dans l’autre, jette un œil vers les pâtisseries, s’arrête à proximité des clientes devant la caisse puis rebrousse chemin. Je peux le prendre le pain, sur l’étagère… ? Personne ne daigne lui répondre, alors il s’adresse au commis venu remettre un lot de baguettes tout juste cuites à la stagiaire -– celles au chia que tu m’as demandées –- je pourrai le prendre le pain ? Il m’a dit que je pouvais… Mais le commis, un jeune gars en blouse grise qui s’est retourné sur le vieil homme, ne sait pas quoi lui répondre, il adresse un regard furtif à la patronne, ah ! près du fournil, mais non on ne rentre pas comme ça, c’est tout ce qu’il lui semble possible de dire, il n’est pas au courant en tout cas, il en parlera au patron, pas de problème, mais là, non, impossible, il est dans ses cuissons, il n’a pas le temps et puis on ne lui a rien dit à lui… La boulangère fait mine de rien tout en observant la scène. Elle revient à son service mais les deux clientes interrompent l’une son règlement, l’autre sa commande, pour observer l’homme contrarié qui pousse sa voix – je peux le prendre le pain, sur l’étagère… ? -– le volume sonore augmente d’un seul coup dans l’étroite boutique, la boulangère accompagne son mouvement de tête d’un froncement de sourcils vers la vendeuse qui voudrait interrompre le débit verbal du bonhomme, en vain, l’homme tempête, essaie d’accéder au fournil, le commis le repousse, et la boulangère, depuis sa caisse, tente de calmer l’homme en lui rappelant que le patron – son mari – ne reviendra que d’ici une heure (elle lance un regard appuyé au commis) ce qui plonge le monsieur dans une seconde d’interrogation muette, avant qu’il ne se dirige vers la sortie, quand le commis alors l’interpelle à distance pour confirmer que le pain sera prêt comme d’habitude, mais pas avant une heure et qu’il lui faut revenir. Une cliente murmure « quel pataquès ! », avec une moue désapprobatrice.

Marlen Sauvage

Ce texte est le deuxième du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Un fragment de la vie du monde

Photo : Marlen Sauvage, Arles, 2012.

Les rues convergent vers le cloître, on dirait que tous les passants s’y dirigent, cherchant l’ombre sur leur trajet, sous les parasols verts ou jaunes des boutiques ; c’est un serpent humain qui déambule, zoom sur la rue des Arts où avance un homme roux, le visage baissé, un début de calvitie ne dira même pas son âge, il sait qu’il ne sera pas au rendez-vous demain, il a lâché l’affaire, trop de concessions à envisager, quelle allure incertaine pourtant, quel pas lent – à quel moment sait-on que l’on fait le bon choix, pour soi, pour l’autre – le bitume brûlant de midi n’apporte aucune réponse, l’homme les yeux au sol secoue la tête en signe de dénégation, un geste qu’impulse sa pensée, une sorte de confirmation à soi-même que sa décision est la bonne, qu’il est prêt à la défendre et là où il piétinait maintenant il file rapidement ; il y a comme un film opaque dans l’air, une brume de chaleur qui enveloppe tous les personnages engagés dans ce moment de leur vie sous un regard qui les rapproche, en unira certains, peut-être, dans une temporalité bousculée, errant autour des uns et des autres ; une femme au crâne rasé, bermuda mastic, s’échine à faire grimper la poussette sur le trottoir, le papa du gosse chapeauté d’un bob tourne négligemment la tête sans pour autant apporter son aide, appareil photo en bandoulière, lunettes noires sur le nez, il ne comprend pas l’entêtement de la maman à trimballer leur fils par cet été caniculaire – il lui proposera de rester à l’ombre des grands arbres au bord de la fontaine du cloître, pendant qu’il ira voir le travail de Marc Garanger sur les femmes algériennes, il est venu pour ça, retrouver trace d’un passé dans les yeux noirs des adolescentes au front buté tatoué de henné, aux cheveux nattés, aux chèches négligemment posés sur les crânes soumis, aux voiles transparents recouvrant les épaules, aux bijoux offerts au regard du photographe. Parmi la foule, seul un gamin a repéré le manège d’un pigeon qui voltige d’un toit voisin jusqu’au volet entrouvert de la maison d’en face, y revenant sans cesse comme pour l’obliger à s’ouvrir, heurtant son bec sur le bois ; on s’écarte autour de l’enfant planté au milieu de la chaussée, une voix appelle « Noé ! », mais le garçon reste perdu dans sa contemplation ; la petite foule ramassée dans la rue des Arts avance toujours attirée par l’exposition à moins que certains ne s’arrêtent boire un verre en chemin ou cherchent un restaurant à cette heure de la journée. Juste derrière l’enfant, un grand gars mince, large d’épaules, adolescent trentenaire au visage tourmenté, tape du pied dans une cannette de bière abandonnée, se repassant en boucle l’altercation d’hier soir avec sa jeune femme, lasse de sa vie de mère déjà, de son quotidien d’où il serait absent, lui qui se lève la nuit depuis la naissance de Lila, engoncé dans le manque de sommeil et ne livrant rien de lui-même, égal au profil du militaire tel qu’on l’attend dans l’armée de l’air aux commandes de son Fennec, lui qui mesure d’un seul mouvement de tête vers elle à quel point ils se sont éloignés, alors qu’il aime tant encore sa silhouette, la minceur de son corps, sa démarche de fée, suspendue, son regard éthéré, sa voix, et c’est alors qu’elle le fusille de ses yeux verts, il reçoit dans l’instant la charge de son exaspération, une vague hostile traverse le peu de distance qui les sépare, ça tremble en lui, ça frissonne, étrangement cela attise son désir pour elle, il refoule la pensée de l’enlacer, de l’étreindre, sous le soleil plombant sa frustration se confond avec la mélancolie, sa part d’ombre, celle qui le rattrape toujours dans les moments de doute extrême, du sentiment exacerbé de la perte imminente, il la guide d’un mouvement de tête vers la boutique d’antiquités où elle le suit d’un air maussade. A la traîne, derrière la foule, une femme aux cheveux cachés sous un tissu fleuri arpente la rue, rattrape le monde, se faufile entre les uns et les autres, croise un homme en tongs qu’elle bouscule et qui, en perdant l’une de ses savates, se retourne pour la récupérer tandis que la femme s’excuse, un bras sur l’épaule de l’homme, et lui sourit, son foulard repose sur un crâne rasé, qui le sait, la bandoulière de son sac s’affaisse sur un sein coupé, qui le voit, elle avance telle une amazone, éclairée par une grâce intérieure, elle cultive ses passions, elle se rend au cloître, elle trouvera ce qu’elle n’est pas allée y chercher.

Marlen Sauvage

Ce texte est le premier du cycle d’ateliers proposé par François Bon cet été 2020. Son thème : « Outils du roman ». Tout est .

Retrouvailles (Scène avec téléphone)

Photo : Marlen Sauvage

La sonnerie avait retenti longtemps, celle du fixe, personne ne l’appelait jamais sur celui-ci, elle avait cru à un énième appel venu lui vanter les mérites d’une isolation à un euro, aussi ne s’était-elle pas inquiétée, quand l’autre, le cellulaire, avait pris le relais, jouant « Paroles, paroles, paroles », elle se mit à chercher nerveusement l’engin toujours planqué quelque part dans l’appartement, soulevant un coussin, un livre – le son provenait de la table du salon – elle eut à peine le temps de lire le nom qui s’affichait, appuya précipitamment sur l’icône verte, pour l’entendre à l’autre bout du fil – depuis longtemps ils ne s’étaient pas parlé de vive voix, échangeant ici ou là un mail, une carte envoyée par la poste, quand cela se faisait encore de s’écrire, – et là, quelle heureuse surprise, après les textos où il parlait de retrouvailles, il la joignait enfin –, le ton était à la plaisanterie, il mettait de l’humour dans toutes ses réparties, c’était comme une seconde nature chez lui, sa marque de fabrique, une forme de séduction aussi, ils évoquèrent très vite les souvenirs anciens – datant d’une petite trentaine d’années – déjà dix-sept ans qu’ils ne s’étaient pas revus, leur amitié avait tenu bon malgré l’éloignement, quand la rédaction avait éclaté, les renvoyant à des boulots de pigiste, dans des revues qui finissaient toutes par mourir de leur belle mort, puis d’écrivain public pour lui en région parisienne, et de rédactrice dans la presse institutionnelle pour elle, en province, – la dernière fois, souviens-toi, c’était en montagne, dans cette grande maison entourée de silence –, il l’y avait rejointe à moto sur la route du midi, déjà leurs amours respectives avaient subi les aléas de la vie à deux, les ruptures s’enchaînant, il leur était devenu difficile de croire à la survie d’un couple au-delà de quelques années, ils s’accordaient l’un et l’autre sur l’aliénation sournoise qui finissait par briser la joie de vivre, et avec l’heure de la retraite, à la soixantaine bien tassée maintenant, le téléphone les rapprochait dans une complicité amusée, leur voix toujours identique ne trahissait rien du temps qui avait passé – la voix, ce chant si particulier à chacun, insaisissable une fois le corps emporté par la mort –, leurs rires s’entrechoquaient, ils parlaient en même temps, leur mémoire les ramenait à des détails oubliés qu’ils reconstruisaient à deux, tâtonnant quant aux articles, aux lieux, aux interlocuteurs rencontrés, elle se réjouissait de la prochaine rencontre qu’ils organisaient depuis quelques semaines, leur joie partagée la rassurait sur ce qu’ils étaient devenus, oui ils se reconnaîtraient, malgré les rides, l’embonpoint, la calvitie, elle l’attendait malgré les mesures annoncées en raison de la pandémie de COVID19, quand plus lucide qu’elle, il éteint d’un seul coup son enthousiasme, arguant qu’il était plus raisonnable de reporter leur rendez-vous, pour finalement briser le silence qui venait de la saisir : « croisons les doigts, on va y arriver ».

Marlen Sauvage

Atelier de François Bon, 7e proposition, « qui est plus d’exploration qu’une consigne formelle : partir en quête de souvenirs autobiographiques liés au téléphone, aux pics d’intensité liés à une conversation téléphonique, l’évolution des appareils, des usages… et depuis un de ces souvenirs précis, détourner le dispositif (un peu, très peu, le moins possible en fait) pour le produire comme fiction… »

Et finalement, j’ignore tout d’eux…

1 – Un sourire qui découvre quelques dents, un sourire que dessinent des lèvres fines à peine ourlées d’une carnation plus cuivrée que le teint du visage.

En son for intérieur : un gant de boxe écrase la figure figée d’une déesse aux yeux mornes et au visage blafard, sans que la silhouette imperturbable s’écarte de son trône doré, l’épée dans une main, la balance dans l’autre.

Après avoir eu la confirmation que la protection des hommes qui sortent était bien assurée, il a fait un tour par les cuisines pour vérifier la préparation du repas et le ravitaillement en eau, sa tournée habituelle avant la paperasse à enregistrer et à répondre.

…ce que j’aurai fait pour elle… entrer dans une église… quel abandon… le village entier déserté… pourquoi exactement… pourquoi je suis là… pour elle… prier… quoi dire… comment… elle m’a pas appris ça… mais je lui raconterai que j’y suis allé… la petite église de Yun Lai… pour la rassurer… prier… pour elle… ma petite mère du nord… pour que tout ce bordel cesse… m’agenouiller… oui… et ce Christ qui me regarde depuis sa croix… que dit-elle, elle ?… je n’ai pas les mots… aucun Pater, aucun Ave, j’ignore tout… ce que tu me demandes est au-dessus de mes forces… c’est le vide… je ne sens rien… je n’entends rien… pourquoi cette furie alors, si je dois te demander quelque chose… je n’entends rien… est-ce qu’il lui répond à elle… comment est-ce qu’elle a pu croire à ces foutaises… 

2 – Dans le visage allongé le menton se creuse en son milieu faisant écho à la courbure de la lèvre supérieure que vient surplomber un nez long et fort.

En son for intérieur : un sommeil de pluie de plumes s’étend sur la vallée, d’en haut, il la voit, endormie et sereine, la chevelure en feu.

C’est la fin de la répétition, il ferme les yeux un instant, éprouve encore dans son corps les sonorités de la Symphonie concertante pour violon et alto de Mozart, il replace méticuleusement l’alto dans son étui avant d’avancer lentement de son pas allongé vers la sortie.  

Et si le corps de ce noyé était le sien, je ne peux pas le croire, ne plus y penser, attendre les résultats, à aucun moment, je n’ai cru qu’il pourrait passer à l’acte, et si ce n’était pas ça, comment le dire à Y., à qui est-ce qu’elle reprochera la dernière discussion, le dernier conflit, sinon à moi ?

3 – On ne voit que ses yeux, immenses, dans l’ovale de son visage, des yeux noirs qui cisaillent le regard de l’autre quand elle est offensée.

En son for intérieur : une biche fuit à travers les bois, et la mène jusqu’à l’homme qu’elle n’a cessé d’apercevoir dans ses rêves.

Pour la énième fois, elle fait répéter aux enfants leurs leçons pour le lendemain, pour la énième fois, elle hurle sur l’aînée qui ne retient rien, et sur la deuxième qui a encore placé des invités au milieu de la rallonge de la table dans son devoir de géométrie. 

Si je lui dis pour le courrier, je suis obligée d’y aller, tandis que si je…, non c’est compliqué, il finira par le savoir, oui, je vais me présenter, et puis ce serait l’occasion pour moi de sortir d’ici, il faut absolument que je quitte cette maison, tant pis si ça bouscule notre vie et ça va la bousculer, c’est certain, ils parlent de gardes de nuit… je n’ai rien à perdre, je lui montre le courrier ce soir, je lui dirai ma décision, il sera forcément d’accord, on a besoin de cet argent…

Marlen Sauvage

Sixième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont .

Conversation

Photo : Marlen Sauvage

Dans le salon de thé, un couple et son enfant perchés sur de hauts tabourets de bois clair déjeunent en devisant. Le papa porte une kippa noire, posée de travers sur le haut du crâne. C’est un miracle pour moi qu’elle tienne ainsi posée. La petite fille a conservé son manteau bleu marine et son bonnet rouge, façon béret à hauts bords, et avale son chocolat les mains serrées autour de la tasse de porcelaine, en levant de temps en temps ses grands yeux marron vers son père. Le père de dos me cache la maman. L’un et l’autre s’adressent à l’enfant, d’une voix douce, gentiment. Conversation d’adultes d’où elle n’est pas exclue. Le salon de thé affiche une pancarte blanche et rouge, garantissant les produits casher, je lis « casherout » sans savoir bien si c’est un nom ou un adjectif. Ici on vend du bordeaux casher en boîte de bois, à 25 € les trois bouteilles. Et des gâteaux orientaux plus ou moins mielleux, plus ou moins orange ou jaune, à 1,50 € l’unité. Mais aussi des croissants, d’énormes pains au chocolat dont je me demande comment la jeune serveuse peut y résister. J’en déduis que la petite famille est une habituée des lieux. Y déjeunent-ils tous les dimanches ? La petite fille au béret rouge gardera-t-elle le souvenir de ces chocolats chauds avalés autour d’une petite table ronde, sous le regard protecteur de ses parents ? Il a de longues mains fines, presque osseuses, des mains de musicien, de violoniste peut-être, ou de pianiste. Elles volent un instant au-dessus de la table, accompagnent ses paroles, je n’entends pas ce qui se dit, un rire fuse, un rire qui teinte autrement la scène, celui de la maman, qui, s’écartant de la trajectoire, laisse seulement apparaître une chevelure brune bouclée. La fillette interroge son père du regard mais il baisse la tête et c’est un silence long qui s’installe. Il n’y a plus que le dos du père, large sous la parka, le cliquetis d’une fourchette sur une assiette, et les grands yeux de la gamine. Après le déjeuner ils marcheront dans le parc voisin, la petite les devancera, sautillant d’un pied sur l’autre, se retournant parfois pour vérifier qu’ils la suivent toujours, ils poursuivront leur conversation animée, s’écartant parfois l’un de l’autre, se questionnant d’un mouvement de tête, et se rapprocheront, lui l’enlaçant du bras gauche, brièvement pourtant, car elle se dégage de son étreinte enfonçant les mains dans les poches de son manteau, avant de courir vers la petite, de ramasser à terre une barrette qu’elle lui remet dans les cheveux, tandis qu’il n’imagine pas un autre enfant parmi eux, celui qu’elle lui réclame depuis des mois, que ses épaules d’un seul coup s’affaissent à l’idée de la perdre, elle, sa belle jeune épouse au front buté, à l’allure si déterminée.

Marlen Sauvage

Quatrième proposition du cycle d’écriture de François Bon, intitulé « Vies, visages, situations, personnages ». Les textes des autres auteur.e.s sont