C’est vraiment la rentrée !

marlen-sauvage-montagneLes ateliers d’écriture ont démarré au GEM (Groupe d’entraide mutuel) de Mende hier mercredi 16 septembre. Ils se dérouleront deux mercredis par mois de 14h30 à 16h. Le GEM de Mende accueille à cette occasion des adhérent(e)s du GEM de Marvejols. Bienvenue à tous.

Reprise aussi des ateliers bimensuels à la bibliothèque municipale Roger-Cibien de Florac, à partir du mardi 6 octobre (18h30-21h30) et tous les 15 jours… Merci à Eva Collin et à la municipalité de Florac de nous accueillir cette année encore !

Les ateliers de suivi de manuscrit (à distance) démarrent le 1er octobre avec l’association Terre de lecteurs pour laquelle j’ai eu le plaisir d’animer un stage cet été. Ce suivi de manuscrit succède à des ateliers menés durant une année par internet.

Pour toute information sur les stages à venir et les autres activités des Ateliers du déluge, merci de me contacter par mail à marlen.sauvage@orange.fr

http://ecrire-en-cevennes.com

Market, Jean-Pierre Aupetit

Une enseigne avenante et lumineuse surplombe le bâtiment. Le parking est devant. Les portes automatiques s’ouvrent pour le chaland qui pousse un chariot métallique.

Par un pur hasard qui doit sans doute beaucoup au marketing, le visiteur est généralement confronté à un magnifique étalage de fruits et légumes. Savant mélange de couleurs qui évoquent fraîcheur et promesses gustatives, mais, curieusement, aucune odeur ne flotte dans l’air.

Plus loin l’œil est attiré par un parfait alignement de boites de conserves. Digne d’un musée d’art contemporain, cet impeccable rangement provoque une réelle émotion esthétique prolongée par une magnifique exposition de bouteilles d’eau.

Il est à noter que rien ne vient distraire notre attention, aucune ouverture vers l’extérieur, aucune baie vitrée. L’espace est clos et notre attention uniquement dirigée vers les produits disponibles. L’éclairage est électrique et uniforme.

Parfois, un faux cellier présente des vins, soulignant la noblesse du produit.

Mais où tout se complique, c’est au rayon boucherie. Souvent situé au fond du magasin, c’est le seul endroit où le consommateur parle à un vendeur. On ne touche pas à la viande. L’interlocuteur avisé emballe prestement côtelettes et rôtis. On ne doit pas faire le lien entre l’animal sacrifié et le produit fini. Nulle trace de sang ne doit être visible, mais pourtant on débite du boudin au mètre et il serait presque étrange de considérer qu’un steak provient de la chair d’une vache morte.

Le caddie plein, après un parcours étudié, le client dépose ses achats sur un tapis roulant pendant qu’un lecteur de code barre décrypte les prix.

On n’est pas obligé de parler à la caissière.

Se souvenir ensemble

 

« Ecrire de la fiction, c’est comme se rappeler ce qui ne s’est jamais produit. »
Siri Hustvedt*

(Entendu sur France-Culture, le 24 janvier 2013, dans l’émission La Grande Table.)

C’est pour se souvenir ensemble que je vous invite aux ateliers d’écriture mensuels qui se déroulent à la bibliothèque de Florac.

Le prochain aura lieu le 26 février, de 18 h à 21 h.
* écrivaine américaine, née en 1955, publiée chez Actes Sud.

De l’infini à l’intime

Comment dire l’infini, comment l’écrire ? « J’en arrive au point essentiel, ineffable, de mon récit ; ici commence mon désespoir d’écrivain », écrit Borges dans L’Aleph, à propos de cet infini entrevu et incommunicable. (Proposition à retrouver dans la rubrique « Je vous propose »)

Les textes ci-dessous ont été produits pendant une balade écriture avec l’association Terre de lecteurs, qui nous emmena sur le causse au-dessus de Florac. A déguster dans le silence…

Zéro pointé vers l’infini

Ecrire l’infini, c’est écrire l’infime

J’ai vu…

Des lignes, à l’horizon. Lignes courbes qui se rejoignent comme autant d’arches, comme autant de fils d’Ariane ; passages truqués menant d’un pont à l’autre, d’un point
à l’autre ; fluides, mouvants

Surtout ne pas s’arrêter en chemin, surtout ne pas reculer

Laisser les lignes s’articuler, en une parfaite géométrie jusqu’au point d’ancrage global : la Vision.

Le pont vers l’infini se conçoit dans le mouvement /permanent / indispensable à l’équilibre des lignes de fuite.

Apprivoiser le mouvement

—————————

J’ai vu…

Un arc inversé – écho de la vision première / miroir de la forme première – doubles zéros qui tendent vers l’infini. La sphère englobe.  La sphère est englobée.

Resserrement / concentration / zoom

Se saisir de l’axe  puis du centre.  Le point capte la vision. Concevoir l’Infini exige de fixer l’Unique

—————-

Alors, j’ai vu le noir extrême / vertige cosmique / aboutissement et origine

            Ne pas avoir peur du noir – cheminer

Puis,  j’ai vu des miroitements multiples / étoiles, messagères ancestrales / guides /orientation

Ensuite, J’ai vu un puissant éclat de lumière – insoutenable à l’œil – réticent au regard intérieur – aveuglant ou éclairant – selon le degré de préparation de l’âme

Enfin,  j’ai vu la palette des couleurs du monde / leur mosaïque. Contrastes, contraires et harmonie… J’ai vu le cadeau des couleurs du monde fini

Chris 

Matin
Aube en brouillard
Entre loup et chien, guetter l’aurore.
Froid.

Alors je vis l’escalier des lacets par la dernière étincelle des constellations qui donnaient à voir.

Je vis la ruine.
Un pignon.

Questions affluaient

mais déjà, au loin, se découvrait la croupe de l’âne.
Je vis son échine aiguë, têtue.
La peur me vint.

Se rassurer…

Alors, plus près, l’enfilade des piquets réguliers, même au rocher.

La main de l’homme.
Je vis le son sec de la masse qui tombe, enferme/

M’envoler et voir…

ailleurs,

meilleur.
Reprendre l’escalier des lacets, tourner après la première lueur, monter, grimper, ascensionner,

là où le ciel devient marée sur l’écume des nuages.

Naviguer, au-delà.

Kat
Je vois une étendue bleue, turquoise, indigo. Profonde, calme. De petites crêtes blanches moutonnent sur les vagues qui roulent vers le lointain, qui me portent, qui m’entraînent.  Je flotte dans la mer…

Je vois une étendue jaune, blanche, grise, sable, les grains de sable frottent, bougent, avancent, chantent d’une voix grave, étrange, les dunes de sable se déroulent à l’infini, se fondent dans le ciel. Je me perds dans les vagues éternelles du désert…

Je vois une étendue massive, du vert, du gris, du blanc glacé dans les combes. Les herbes s’accrochent à la terre parmi les rochers. Des rochers ronds, gris, massifs, empilés là, jetés du ciel le long des pentes. Une montagne puissante aux sommets étalés. L’horizon lointain m’emmène, là-bas, je m’envole…

Je vois une arche irisée, azur, grise ou blanche, de plomb, de coton ou de mousseline transparente, les nuages défilent, s’effilochent, courent, s’amassent, explosent. Je plane dans le ciel…

Je vois une boule aveuglante, blanche, jaune, orange, rouge, elle rayonne de toutes ses forces, elle englobe l’univers, elle chauffe, elle brûle, destructrice, bienfaitrice. Je la sens qui m’enveloppe, qui me transperce, me traverse, s’étale en moi. Je fonds dans le soleil…

Monika
l’aleph
Allongé sur le pavé l’aleph m’agrippe
et
j’ai vu un trou béant
un trou noir
dans lequel je plonge
je me noie
et
je ne suis plus

mais
je suis tout
j’ai vu l’arrêt du temps
où l’instant devient intemporel
maintenant devient toujours
hier aujourd’hui demain
ne font qu’un
j’ai vu le présent devenir éternité
et le point devenir infini
j’ai vu la déconstruction du monde
le palpable devenir impalpable
la matière muter en énergie
l’énergie se dissiper dans le néant
lumière noire
j’ai vu l’univers se concentrer
et n’être contenu
qu’au centre de l’aleph
j’ai vu l’alpha et l’omega
unique point
où tout est dit
tout est vécu
tout est inscrit
j’ai vu ce point d’où tout émergea
et où tout reviendra
balancier infini

Daniel

Doute

Je vis l’œil, écarquillé dans une orbite sans fond, tournant sur lui-même à une vitesse extrême. Son bleu d’acier, froid et dur clignotait.

Je vis la roche blanche se déliter en particules fines de calcaire.

La poussière envahissait l’infini, l’œil seulement gardait son éclat.

Je vis la femme et l’homme apparaître, se tenant la main, laissant loin derrière eux de vagues formes humaines.

Une angoisse terrible noircissait ma raison.

Je compris alors que je n’irai pas plus loin.

Je vis que la connaissance absolue n’était qu’illusion.

L’infini commandait, l’humilité de l’ignorance s’imposait, peut-être ?

Josiane 
J’ai vu de la fumée noire, bleutée.

Il montait lentement, mais opiniâtrement puis disparut tout doucement dans la fumée, c’était lui.

La route de l’espoir était là sinueuse, présente mais intangible.

Sentiment étrange, impossible de se laisser aller, sensation de vide, de vertige, d’aspiration vers le néant; ça grouille, au loin des êtres étranges, jamais vus.

J’ai ouvert une fenêtre sur un monde inconnu mais plein de promesses.

Comment communiquer, où porter son regard ?

Le vide fait peur et en même temps m’attire mais je reste spectatrice ; je n’ose pas.

Tout est là devant moi, si près si loin.

Christiane
Je vis le dos massif des géants de pierre
leur parure de buis jaunie par l’hiver
je vis les rides sur la joue du dragon et sa crête de calcaire
je vis le babil transparent des oiseaux
celui moqueur du choucas
je vis des grappes de bâtisses
étonnées de demeurer debout
je vis le flanc râpé du puech, dans le lointain

je vis le cri des camisards
le souffle des morts qui remonte en brume du fond de la vallée

je vis la fleur des eaux
à chaque printemps, la princesse Malalouche, vient s’y baigner
le pas léger, elle descend du Causse
secoue ses jupes fleuries et nettoie les fossés enneigés
s’attarde ça et là en semant des crocus
réveille un vieux pin endormi
bouscule un peu les genêts rabougris
et lentement se déshabille et se lave dans la rivière

Couché sur le pavé
je vis la faille où tout bascule
un empilement de chair et de ferraille
un ruban d’asphalte
le gris des toits

je vis une couche d’amertume
une couche de regret
une couche de misère
une autre de bienveillance
une autre encore de haine et de batailles

Etait-ce l’âme humaine
qui coulait dans ce couloir sombre
et que j’ai cru entrevoir ?

Babeth
La sphère dans le creux de la paume, j’ai vu
J’ai vu le brasillement des toits en reflets noirs dans les yeux de Marlène
Les mamelons bleuis dans les ruts printaniers
Le mouton à cinq pattes
Le lait caillé du ciel brisé par l’abeille d’un moteur
J’ai vu la lente décomposition du Méjean
L’érosion des couronnes calcaire
Le chagrin terne des cailloux
Se métamorphoser en grenaille la source vive du Pécher
J’ai vu l’ombre
Les poux sur l’échine de l’âne
Le silence de l’arche romane
J’ai vu croître l’herbe en sa sève
La main osseuse du temps qui passe
Et puis se relever vivante la reine Malamouche
J’ai vu la sinuosité des lignes droites
L’incommunicabilité des mots justes
La lumière de l’ignorance
La conviction tangente des mystiques
Enfin, j’ai vu la solitude sans faille de l’initié
Avant que ne se brise définitivement mon aleph

 Annette
J’ai vu le temps du rien et le temps des commencements.

J’ai vu le premier homme et ses errements.

J’ai vu les barricades et le peuple en mouvement.

J’ai vu surgir le soleil levant.

J’ai vu grandir l’enfant.

J’ai vu bien des amants.

J’ai vu frémir la terre, exploser les volcans, déborder la rivière, mugir les océans.

J’ai vu brûler le Causse sous un soleil ardent,

J’ai vu la pierre déshabillée par le vent.

J’ai vu le mal omniprésent.

J’ai vu la guerre, la trahison, le mensonge et tout cela en même temps.

J’ai vu la nuit et le silence bienfaisants.

J’ai vu ton cœur battant.

J’ai vu l’avenir menaçant ;

J’ai vu les premiers balbutiements et les derniers gémissements.

J’ai vu le cri du dernier instant.

J’ai vu danser un survivant.

J’ai vu chanter un survivant.

J’ai vu l’éternel recommencement.

Aline
Je vis une lumière verte le long d’un étroit couloir.

Je vis des candélabres qui traçaient mon chemin, des bruits sourds accompagnaient la lente remontée, des musiques inouïes surgissaient par intermittence.

Je vis des yeux d’hommes et de femmes bleus, verts, noirs. Je vis qu’ils me regardaient. Ils s’évanouissaient à mon approche. Je vis qu’ils étaient pleins de larmes.

Je vis une étendue déserte.

Je vis un arbre couvert de fruits d’or, je le connaissais de toute éternité. Au pied de cet arbre je vis un homme et une femme et j’étais rassurée.

Je vis le minuscule et j’en fus éblouie. Une chaleur douce caressait mon visage.

Je vis que je n’étais pas seule comme je l’avais cru.

Rachel
J’ ai vu la roche à nu

J’ai vu une variété de couleurs infinie

J’ai vu les lichens peindre des formes enlacées
J’ai vu la matière s’aimer, s’épouser

J’ai vu des gris, des noirs, des verts

J’ai vu le genévrier, le buis tanguer, danser sous la brise

J’ai vu le coussin de mousse moelleux

J’ai vu l’arbre enraciné dans si peu, dans rien

J’ai vu l’arbre cramponné au rocher

J’ai vu l’arbre disputer sa place au guetteur privilégié

J’ai vu les barrières rocheuses, personnages figés dans le temps

J’ai  vu dans ma bulle de savon

J’ai vu tout proche de moi au bout de mon nez, au bout de mon souffle

J’ai vu la bulle tremblante se former, naître, grandir

J’ai vu alors une écharpe vaporeuse se poser sur les épaules nues du Lozère

J’ai vu la ligne de son corps

J’ai vu jusqu’à sa croupe

J’ai vu jusqu’à son sexe alangui, endormi,

J’ai vu sa nudité, je l’ai recouverte d’un regard impudique.

__.

Claudine

Des mots pour les collégiens

A Saint-Etienne-Vallée-Française, c’était tous les lundis ou presque, atelier Slam Poésie au collège Achille Rousson. Sept jeunes d’une quinzaine d’années, en classe de 3e, écrivaient dès 9 h. Le sommeil souvent accompagnait les premiers mots. Pas facile de se retrouver « au bahut » pour une semaine d’internat, même quand on démarre avec un atelier d’écriture… Les « externes » paraissent toujours plus chanceux (l’atelier en compte quelques-uns).

Tous ont écrit sur les thèmes qu’ils avaient choisis : l’amitié, le groupe, l’avenir, l’amour, les interdits, l’autonomie, et d’autres encore. En ce moment, nous révisons les textes, pour une scène slam qui devrait se tenir au collège le 22 juin après-midi. Ils seront publiés plus tard donc sur ce blog, avec l’accord des collégiens.

J’ai souvent répété que dans l’atelier, rien n’était finalisé, rien n’était parfait, mais que la grâce, parfois, se tenait en embuscade. Je fais donc exception à la règle, je poste cette unique vers qui me paraît être de ce côté de la surprise, écrit par Thibaut :

« Un jour la terre ne sera plus qu’une carcasse accrochée à une toile d’araignée. »

MS

Ecrire sur les murs, textes d’atelier

Ecrire sur les murs… C’était le titre de la proposition qui a suscité l’écriture des textes publiés ici. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique “Je vous propose”.

« Je n’osais jamais lui refuser le moindre service. Je savais qu’elle se couchait parfois
à point d’heure pour arriver à tenir sa maison bien remplie par les jeux de mes frères.
Et je ne lui en voulais pas. Pas à elle. Déjà, j’obéissais en silence, ne répondais jamais
à ses récriminations quand j’avais laissé traîner mon cartable dans le couloir et que Paul s’était pris les pieds dedans. Le jour où elle avait fait disparaître le fauteuil, je n’avais rien dit. Mais ce jour-là, je n’avais pas été le seul à me taire. Même Jean qui la ramenait toujours, avait fait comme s’il n’avait rien remarqué. Si les petits généralement opposaient à l’absence les cris de leurs chamailleries, j’avais décidé de grandir en silence. À l’école, cela me valut très vite d’être orienté vers une filière professionnelle.
« Plombier, t’auras à peine besoin de savoir parler », m’avait encouragé le vieux professeur en me donnant une tape dans le dos alors que je rassemblais mes affaires
le jour où je quittais le lycée.

Le silence n’avait pas que des avantages. Quand j’obtins mon diplôme professionnel,
je n’avais encore jamais fréquenté les filles et commençais à me demander si cela m’arriverait un jour. Même Thomas, le plus petit de mes frères, avait déjà ramené
une fille à la maison. À son tour, la mère n’avait rien dit et je n’étais même pas sorti
de ma chambre pour la saluer.

Quand la mère m’avait demandé de quitter la maison, je n’avais pas desserré les dents, seulement un hochement de tête en signe d’approbation. Je gagnais déjà ma vie et mes trois frères, qui partageaient la même chambre, avaient besoin d’un peu d’indépendance. « Tu peux le comprendre », avait précisé la mère.

Elle m’avait trouvé un petit deux-pièces à une distance respectable de la maison.
« Comme ça, tu pourras toujours venir passer le dimanche avec nous » et elle avait rajouté, généreuse, « ou même peut-être venir prendre certains repas du soir. »

Je n’avais jamais remis les pieds dans la maison de mon enfance. Les garçons étaient assez grands pour se charger des corvées à ma place et leurs rires me faisaient horreur.

Dans ce petit deux-pièces désormais, le silence pouvait habiter ma vie tout entière. »

Marie Vincent

Derrière le mur

 La vieille école était toujours là. Plus pimpante, plus gaie qu’autrefois. La sinistre cour et l’unique arbre souffreteux avaient disparu. A présent, une haie d’arbustes protégeait l’école de la rue. Des bacs à fleurs avaient été installés le long du mur. On avait repeint la façade lézardée et décrépie. De larges baies vitrées avaient remplacé les fenêtres hautes étroites. Mathilde leva les yeux. Le logement où elle avait vécu avec ses parents n’existait plus. A la place, on avait aménagé de nouvelles salles de classe. Elle n’avait pas beaucoup aimé cette maison-école. Pourtant, elle était troublée. Elle tourna la tête vers la gauche et vit que le mur qui séparait l’école de la maison voisine avait été abattu. Autrefois, c’était un mur très haut, gris et sans vie. Le jardin n’était plus là. Son jardin ! Maintenant, il y avait une place nue et triste au bout de laquelle se dressait un  bâtiment administratif froid et terne. Elle s’assit sur un banc et ferma les yeux.

Elle a 10 ans. Accroupie, la respiration haletante de peur d’être prise en flagrant délit, elle clignait des yeux pour mieux voir. A travers le trou minuscule du mur de béton, elle voyait un cercle de lumière. Sur sa gauche, elle apercevait des morceaux du potager et les allées de buis odorant. Les rames de haricot s’élançaient vers le ciel, tels des guerriers intrépides, qui malgré tout consentaient bonnement que les vrilles partent à l’assaut de leurs piques. Les gros choux ventrus d’un vert acidulé s’épanouissaient et gardaient sur le bord de leurs larges feuilles des gouttes de rosée. Sur la paille fraîche, bien protégées, elle imaginait les fraises en train de se gorger de soleil. Justes mûres, encore légèrement acides, elle sentait les fruits s‘écraser dans sa bouche, le jus couler aux commissures des lèvres. Sur la droite, en tordant douloureusement le cou, elle distinguait la terrasse qui courait le long de la maison. Des poiriers en espalier la bordaient. Une treille la protégeait du soleil. Un peu, plus loin, un chèvrefeuille et une glycine s’entrelaçaient et s’emmêlaient le long des croisillons en bois. Elle coinçait son petit nez dans l’interstice, fermait les yeux, respirait profondément et s’enivrait de leur parfum. Elle aurait tant voulu s’en approcher, rien que pour mieux sentir ces parfums qui lui auraient fait tourner la tête. Elle rouvrait les yeux et distinguait le petit carré d’herbes folles où poussaient en toute liberté des fleurs sauvages. Elle  rêverait, allongée dans l’herbe, baignant dans la fraîcheur végétale, fuyant la chaleur naissante. Les herbes caresseraient ses jambes nues, chatouilleraient ses bras.

Elle tendrait le bras pour goûter aux cerises craquantes. Elle se roulerait dans l’herbe, rirait aux éclats, se gorgerait d’odeurs et de soleil.

« Mathilde, où es-tu ? Reviens ici, immédiatement ! »

Elle sursautait, mécontente d’être dérangée dans sa contemplation. A regret, elle se détachait du mur, se retournait et à pas lents, elle regagnait la cour triste et vide. Elle s’asseyait sur les marches de l’escalier en face du vieil arbre solitaire et attendait.

Mathilde ouvrit les yeux, regarda la place tristement. Elle sut qu’une fois de plus le béton avait eu raison d’elle.

Liliane Paffoni

« Maintenant, il était tout seul. Tout seul dans la grande maison. La belle maison confortable qu’il avait bâtie pour sa femme et qui n’avait pas réussi à la retenir. Elle était partie, après dix ans de vie commune, de vie agréable… du moins le croyait-il. Elle avait tout pour être heureuse ! Que voulait-elle de plus ? Elle avait cette maison qui aurait pu être le rêve de toutes les femmes, une cuisine spacieuse, bien équipée, des chambres confortables meublées avec soin, des salles de bain modernes ; il voulait tant lui faire plaisir. Ensemble, ils avaient eu un fils, un beau garçon prometteur qui les remplissait de fierté et de joie. Alors, de quoi se plaignait-elle ? Qu’est-ce qui lui manquait ? C’est vrai qu’il n’était pas souvent à la maison. Il avait son travail qui l’absorbait énormément. En contrepartie, il gagnait beaucoup d’argent, et tous les trois en profitaient. Il était fier de sa famille, il aimait sa femme et son fils, mais il ne savait pas le leur dire, il ne savait pas leur montrer cette affection.

Il était souvent fatigué.  Il aimait être seul. Sa famille était importante, mais il ne savait pas rester avec eux, vivre des moments intimes, discuter avec sa femme, s’amuser avec son fils, en fin de compte, « jouer à la famille ». Ce n’était pas son truc.

L’estomac noué, il contemple le canapé rouge, où elle était si souvent assise pour regarder la télévision. Une boule monte dans sa gorge, mais il ne sait pas non plus pleurer… Il a mal, il se sent abandonné, seul, mais d’une solitude qu’il n’a pas choisie et qu’il ne supporte pas.

Il voudrait la reconquérir, mais il se sent si maladroit… Un mur s’élève entre elle et lui, elle a choisi une autre vie, lui, il subit la sienne, celle qui lui reste entre les mains, qu’il n’a pas tracée, pas voulue… Il se sent impuissant à franchir ce mur d’incompréhension, bâti de mille malentendus, de petites scènes de ménage, d’occasions manquées… ce mur de grisaille qui lui barre le chemin, qui l’empêche d’avancer. Il se laisse tomber dans le canapé, profondément malheureux. La boule dans la gorge l’empêche de respirer. Il tousse, s’étrangle, sanglote. C’est violent, ça fait mal. La pression monte dans ses tempes, son crâne est serré dans un étau, le mur est dans sa tête, le mur remplit sa tête avec ses grosses pierres grises qui se disloquent et qui finissent par exploser dans la douleur. »

Monika Espinasse

A 15 ans, Hugo décida de se murer dans le silence, au grand désarroi de sa maman, brave femme qui avait pourtant sacrifié sa vie pour subvenir à ses besoins. Mise en cloque elle-même à 15 ans, elle en avait voulu à cet enfant mais avait cependant tout fait, enfin, tout ce qu’elle avait cru bon de faire, pour l’élever au mieux. Cet enfant, décidément, ne s’était jamais comporté comme les autres. Il était obstiné et déconcertant. Il manifestait des centres d’intérêt particuliers, très éloignés de ceux des enfants de son âge. Et voilà qu’à présent, il refusait de parler. Elle ne comprenait pas pourquoi, vraiment pas.

Hugo avait attendu patiemment l’année de ses 15 ans pour s’enquérir de l’identité de son géniteur. Sa mère avait toujours éludé la question comme s’il s’agissait d’un sujet honteux. Cette fois-ci, il aurait sa réponse, enfin l’espérait-il. Après l’avoir assaillie de demandes restées lettres mortes, il avait décidé de ne plus lui adresser la parole. Et comme il vivait également le monde extérieur comme persécuteur, il choisit également de ne plus prononcer un mot, même au lycée où tout le monde l’ennuyait de toute façon. Se taire lui fut finalement plus facile que ce qu’il avait imaginé. D’ailleurs très vite, il cessa d’aller en cours, pour fuir ces nombreux regards insistants.

Et puis, pour renforcer sa décision, il cessa aussi de se laver. Puisqu’il n’était le fils de personne, il allait devenir personne, rien, il allait revenir à cet état informe qu’il était avant d’être là.

Sa saleté et son silence barraient toute relation à l’autre et encore plus à cet autre maternel avec qui il cohabitait depuis toutes ces années. Plus personne n’allait l’approcher. Il se sentait alors invincible et tout-puissant.

Chrystel

L’absence, textes d’atelier

Les textes qui suivent répondaient à la suggestion d’écriture sur l’absence, proposée en atelier bimensuel il y a quelques semaines. L’intégralité de la proposition se trouve sur ce blog dans la rubrique « Propositions ».

« Madeleine a 75 ans. Elle vit seule dans son appartement. Des visites, elle en a, de temps en temps. Infirmière, aide-ménagère viennent plusieurs fois par jour. Son fils aussi demeure présent. Il appelle pour avoir des nouvelles. Il a peur pour elle.

Ses petits-enfants viennent de moins en moins. Elle n’est plus guère intéressante. Elle radote, elle bougonne, elle tourne en rond. Elle ne pense même plus à la petite pièce qu’elle leur donnait avant. Pire encore, parfois, elle les confond, ne sait plus leur prénom.

Il est de plus en plus difficile de converser avec elle. Madeleine perd le sens des mots, elle perd les mots eux-mêmes, les remplace par d’autres en attendant… en attendant quoi ? Peut-être d’en retrouver un ou deux dans les affres de sa mémoire.

Madeleine perd le sens de l’orientation aussi. Même dans son appartement, elle a du mal à se repérer parfois. Alors, si elle s’aventure au dehors, elle se perd littéralement.

Madeleine perd le sens des choses. Elle ne sait plus à quoi sert une théière et réchauffe sa soupe dans la cafetière.

Madeleine est mère, grand-mère aussi. Mais elle ne sait plus où est sa place, quel est son rôle, sa fonction. Madeleine perd la mémoire. Elle ne sait plus qui vient de sortir de chez elle mais elle se rappelle du temps où elle faisait la tournée, sur son petit vélo, avec son père facteur.

Madeleine croit voir sa mère quand elle croise la voisine. Elle ne sait plus que sa mère est morte il y a bien longtemps.

Madeleine perd le langage. Elle dit les mots dans le désordre, ses phrases n’ont plus de sens. Ses sens font naufrage, la trahissent.

Madeleine a perdu son mari il y a un an. Il est mort brutalement, lui qui était si vaillant, si vivant aussi. Elle a perdu l’autre moitié de sa vie, celui qui était là, présent, depuis plus de cinquante ans. Avec lui, se sont envolés ses idées, ses pensées, ses souvenirs, ses émotions. Alors Madeleine a fait ce choix-là : elle s’absente du monde, elle s’absente à elle-même. Elle se réfugie dans l’oubli pour mieux supporter peut-être l’absence de l’autre. L’autre sans qui elle n’est plus rien, qu’un être sans sens. A cette absence inexorable, elle répond par une autre, sans retour également. Bientôt, elle perdra la parole aussi. Puis, son corps s’absentera. »

Chrystel

« ARNAL Benoît ?

–       Présent.

CASTAN Sylvie ?

–       Présente.

Et ainsi, la voix monocorde et impatiente de la maîtresse, Mme DUBOIS, récite son chapelet de prénoms. C’est l’appel. 25 noms défilent jusqu’au dernier, le 26e.

Valette Iris ? …. Silence. Iris VALETTE ?… Iris est la dernière de la liste. Bien sûr, le V est à la fin de l’alphabet !

Iris ne répond pas. Iris n’est pas là. Le silence qui suit l’appel de ses nom et prénom signe son absence. Absence répétée. La venue d’Iris à l’école est plutôt épisodique. Ses absences répétées, inexpliquées, font d’elle un personnage mystérieux. Son absence est un mystère, une énigme. Comme s’il s’agissait d’un message que je tente de décrypter.

Iris est très jolie avec ses boucles blondes qui flottent délicatement sur ses épaules. Même lorsqu’elle est là, je la sens absente. Son regard me traverse, me dépasse.

Ses grands yeux noisette en amande brillent comme des étincelles au milieu de son visage pâle.

Peut-être est-elle couchée au fond de son grand lit à baldaquin, encore malade. Son corps si frêle dissimule-t-il une santé fragile ? Ou bien, Iris souffre d’une maladie grave, incurable, nécessitant des soins à l’hôpital de la ville, d’où ses absences si fréquentes. Elle va bientôt mourir et ne veut pas se lier aux autres de peur de les faire souffrir à leur tour lorsqu’elle disparaîtra.

Personne n’a jamais vu ses parents. Une voiture sombre la dépose à l’angle de la rue lorsqu’elle vient à l’école et la reprend le soir, au même endroit, dès la sortie.

On ne sait pas qui conduit la voiture. Iris serait-elle une princesse conduite ici par son chauffeur ? Elle est si riche qu’aller à l’école ne lui sert à rien.

Mademoiselle a un précepteur qui l’instruit à domicile dans son palais isolé derrière la forêt. Elle ne vient à l’école que pour faire illusion, pour que personne ne sache son secret.

Ou bien, celui qui conduit l’auto est son père, un ignoble monstre si épris de sa fille unique qu’il ne peut résister au désir de la garder près de lui la plupart du temps. Iris a perdu sa mère en couches et c’est son père qui l’élève seul, un père trop aimant. Iris l’orpheline. Avec une si jolie princesse en guise de fille, pas étonnant qu’il ait du mal à s’en séparer. Alors il la séquestre dans une pièce cachée de son grand chalet, situé en dehors du village, en haut d’une colline. Et il lui sert à manger sur un plateau argenté plusieurs fois par jour. Iris passe ses journées à lire des romans et à écouter de la musique sur un vieux gramophone.

Iris parle peu. Sa voix est pourtant si douce, si mature. Elle ne joue avec personne, ne se mêle pas aux autres. Un jour, elle m’a dit qu’elle aimait bien mon écharpe avec ses petites boules de toutes les couleurs. J’aurais aimé profiter de cet instant pour engager la conversation avec elle mais très vite, elle s’est sauvée dans un coin de la cour de récréation et s’est replongée dans un de ses innombrables livres qu’elle apporte toujours à l’école.

Elle sent la lavande et le citron. Elle porte des vêtements d’un autre temps. Souvent les autres se moquent. Moi, je l’admire. Iris viendrait-elle d’une autre époque, d’une autre planète ? Iris l’étrangère. Une jeune fille échouée là par erreur. Incomprise des autres comme des siens.

Iris parle peu. Elle ne sourit jamais. Elle sourit juste d’un sourire malheureux malgré l’étincelle au fond de ses yeux. Elle ne dit rien et semble pourtant avoir tant de choses à dire. Elle sait des choses que je ne sais pas. Elle connait les noms des fleurs, des arbres et des oiseaux sur les livres d’école. Mais elle ne vient jamais aux sorties.

J’aurais aimé être son amie, connaître tous ses secrets.

Mais Iris est absente, elle ne répond pas à l’appel aujourd’hui et n’y répondra pas non plus demain ni les autres jours. Car Iris n’est plus là. »

Chrystel

 

Les mots pour le dire

Cette proposition s’inscrit dans la poursuite de la création d’un personnage, entamée il y a plusieurs séances avec le groupe de participants aux ateliers bimensuels.

Les mots pour le dire

Votre personnage a quelque chose à dire : une cause à défendre, un conflit à régler, une mise au point à faire qui justifie un courrier traditionnel, ou une longue réflexion à poser sur le papier (ou par mail…). Cette parole est donc adressée. Même si vous ne savez pas encore exactement de quoi il retourne.

Vous avez tenté de cerner votre personnage – homme ou femme – à travers ce qui le constitue, son environnement social, ses centres d’intérêt. Il ne vous a pas encore tout révélé de lui. Le laisser exister, c’est lui donner la parole sans a priori. A qui parle-t-il ? Cette lettre ne se situe peut-être pas dans le temps où vous avez laissé votre personnage au dernier atelier… La personne à qui il s’adresse, la situation qu’il évoque, vous sont peut-être encore inconnues… Peut-être cette parole s’adresse-t-elle à lui-même ? A une personne perdue, morte, absente… ?

Ce qui nous renvoie à l’une des questions que pose l’écriture : à qui écrit-on quand on écrit ? Que la lettre ait un destinataire incarné ou non, elle « s’adresse à »… On n’écrit pas forcément quelque chose mais on écrit « à » quelqu’un.

Proposition : la forme peut être celle d’une lettre avec tous les attributs d’une lettre. Ou comme dans le brouillon de lettre de Perec (Espèces d’espaces, « La rue », Ed. Galilée, 1974, pp. 74-75), une lettre où l’on ignore qui est précisément le destinataire, où quelque chose se dit de très personnel qui n’a pas à être justifié, et qui va nous renseigner sur notre personnage.  Que dit notre personnage que nous ne savons pas de lui ?

Autres lectures :
Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke
Lettres à Lou Andréas-Salomé, Rainer Maria Rilke
Lettres de Vincent Van Gogh à son frère Théo
Le fusil de chasse, Yasushi Inoué

L’atelier des « anciens »

Les rencontres « écriture » des Ateliers reprendront à partir du 1er octobre : une journée par mois pour s’immerger dans l’écriture, partager nos questionnements, proposer notre écoute active à la lecture des textes, mais aussi partager nos lectures, nos coups de cœur… et un repas festif dans « l’auberge cévenole » qui nous accueillera selon le temps et l’envie des uns et des autres (La maison de Noé). Ces rencontres restent ouvertes à quelques personnes supplémentaires, qui écrivent déjà et voudraient tester cette formule.

Possibilité d’hébergement. Merci de nous contacter au 04 66 44 07 82.

Photo : M. Guerra