Celle du moulin qui grince

C’était hier dimanche à Aubres et le jour d’avant à Villedieu… Les enfants assis sur des coussins sous le nez du conteur, les parents derrière mais pas les derniers à rire à l’histoire contée par Remi Lapouble qui a su embarquer dans la forêt –  de la route goudronnée, en passant par le chemin creux et puis la roche plate et la clairière – jusqu’au moulin qui grince, les dizaines de spectateurs attentifs.
Contes et rencontres, 34e édition, du 11 novembre au 11 décembre. Et on n’a pas encore tout vu !

Carnet des jours (47), hier à Aubres

Concert à Aubres, hier soir, avec trois artistes généreux, un accordéoniste (Daniel Mille), un violoncelliste (Eric Longsworth) et une poétesse, Sabine Venaruzzo, à la voix ensorcelante (elle est aussi chanteuse lyrique). « Faire sens, faire lien », c’est leur leitmotiv. « Osez l’écrire, osez le dire, osez le chanter », leur invitation à la fin du spectacle sur le thème de la liberté, pour ce concert qui tourne en Drôme. Financé par le ministère de la Culture, ainsi que l’a rappelé Pascale, la manageuse : « si l’on regarde notre feuille de salaire, à la fin du mois, on constate que ce n’est vraiment pas grand-chose, mais quand on voit avec quoi on repart dans le cœur, on se dit que ça vaut le coup ».

Au lieu des 80 personnes attendues dans le vieux village d’Aubres, ce sont 120 femmes, hommes, enfants qui ont rejoint la petite place venteuse. Une heure d’évasion, de musique complice, de mélopées nostalgiques, d’envolées syncopées, sur laquelle la voix de Sabine venait se poser.

Ci-dessous, un extrait du texte Et maintenant, j’attends, entendu hier soir, que l’auteure a dédié à Khojali, jeune soudanais rencontré à l’église de Vintimille, et à Marc Alexandre Oho-Bambé.

« Je suis né dans un rouge paysage
Parfumé d’entrailles et de poussières
Où les balles se fondent dans les corps
Où les enfants jouent aux billes de plomb

Et maintenant, j’attends

J’ai écrit dans mes mains le nom de ma mère
Juste sous mon pied le jour de ma naissance
Et j’ai marché sur les chemins d’espérance
Tenu les mots qui se perdent dans le vent

Et maintenant, j’attends

J’ai quitté mon frère à la seconde où
Je suis parti sans le choix de rester
J’ai offert ma force au désert de sang
Pour chercher l’or au centre de la terre

Et maintenant, j’attends

J’ai sauté par-dessus une frontière
Dans un éclat de rire j’ai crié
Me voici l’oiseau de la liberté
Mais déjà les ailes se dérobaient

Et maintenant, j’attends

Que s’effacent les souvenirs d’un trait
Que mon corps s’allège de mon histoire
Pour que la vague m’emmène loin loin
Juste de l’autre côté du miroir

Et maintenant, j’attends

J’ai caché mon corps dans la blanche écume
Retenu des mains et des pieds sans tête
Mais ne pouvais secourir l’autre moi
La mort fauchait sans faille les plus faibles

Et maintenant, j’attends

(…)
Extrait de Et maintenant, j’attends, Sabine Venarruzo, éditions de l’Aigrette.

Et nous sommes restés nombreux à déguster les produits locaux discutant ici et là sur les bancs de bois, découvrant de nouvelles têtes, nous promettant de nous revoir… La nuit est tombée sans prévenir, je suis restée avec la petite équipe municipale pour donner un coup de main, ranger les bancs, les tables, applaudissant ma petite sistra, organisatrice de l’événement… Et je suis repartie des mots plein la tête, et le cœur en joie.

MS

Carnet des jours (41)

Mercredi – jour de notre rencontre hebdomadaire de bricolage avec la sœurette –, rendez-vous chez elle en fin d’après-midi pour échapper à la canicule, où B. m’annonce dès mon arrivée avoir la charge de distribuer le journal municipal. Tout chaud sorti de l’imprimante il n’attend que notre bonne volonté pour être lu. Qu’à cela ne tienne, nous le distribuerons ensemble. Nous voilà parties, liste en main, 63 noms, 63 « feux » à trouver dans trois quartiers différents. Dans le plus proche, nous déambulons à pied sous une chaleur assommante, bien décidées à nous activer pour profiter de notre petite après-midi. Tout n’est pourtant pas évident, des numéros se cachent derrière les murs ou les boîtes à lettres, mais une courte question ici ou là et le tour est finalement joué. Pour les autres quartiers, il faudra prendre la voiture et c’est en haut du vieux village que nous nous dirigeons, non sans repérer les foyers concernés par le petit journal, le long de la route. Beaucoup de maisons secondaires, des touristes… 

L’une conduit, l’autre lit la liste, repère les numéros, descend déposer la revue dans la boîte et remonte tandis que la première raye consciencieusement un nom après l’autre. La chaleur sévit toujours, une quarantaine de degrés dans l’habitacle, nous n’avons pas pris d’eau. Mais nous retrouvons un morceau d’enfance à arpenter ainsi cette nature accablée de soleil, nos errances dans la campagne, à pied, par les étés blancs de chaleur, pour rejoindre un village ou un autre, marcher dans la garrigue, nous inventer des rôles et des noms… Aucune évocation de cela entre nous, mais nos fous rires à toute occasion racontent quelque chose de cette complicité enfantine. Les descentes et les remontées ont raison de mes hanches, heureusement, c’est un bonheur de laisser la voiture sur un coin d’herbe pour chercher à pied dans le village les demeures des uns et des autres. La rue de l’ermite nous donnera du fil à retordre, on nous a parlé d’un rocher et d’un fil électrique comme éléments de repérage de l’adresse à trouver, nous ne la trouverons jamais. En revanche, un joli potager médiéval, au prunier chargé de fruits, aux herbes agencées dans un espace enclos, face à la vallée… des escaliers de pierre, des fenêtres ouvrant sur le vide, une ancienne fenière encombrée aujourd’hui d’outils divers, des arches, des portes cachées sous des voûtes, des poulies perchées, sous un ciel magnifiquement bleu. La vue sur la vallée est un cadeau pour les yeux. Je pense à Abbas Kiarostami et Au travers des oliviers en surprenant la balade de trois promeneurs le long d’une oliveraie. Il nous aura fallu trois heures et demie pour finalement distribuer la totalité des journaux, sauf deux, caresser un chien ici, discuter avec un monsieur charmant à l’accent outre-atlantique, affronter quelques abeilles réfugiées dans une boîte à lettres, embarquer à l’arrière de la voiture deux marcheurs lourdement chargés, paumés dans la montagne du Flachet – notre dernier quartier –, avant de s’attabler aux alentours de 21 h devant une salade de tomates du jardin, complètement épuisées par notre sortie imprévue…

Marlen Sauvage