Trois chambres

Photo : Marlen Sauvage – Affiche : DR Rouen France 1995

Numéro 47. C’était la dernière des quarante-sept chambres de l’établissement. Nous n’espérions pas y passer la nuit. Il s’agissait seulement de retrouver l’hôtel dans cette ville d’Auxerre où j’avais, trente ans plus tôt, séjourné une semaine, un séjour forcé dû à une panne de voiture sur la route des vacances. Ce soir-là, nous avions trouvé l’hôtel de Normandie un peu par hasard, le nom me disait quelque chose et tu avais, suivant ton flair, tenté le coup. La 47 nous attendait au dernier étage, à droite, au fond d’un couloir orange décoré d’un poster de Vézelay, ville éternelle, où nous avions hésité à nous arrêter. La chambre était spacieuse. Face à la porte, une fenêtre donnait sur le perron de l’hôtel, puis sur la double allée de platanes au-delà de la route. Le centre-ville était tout proche. Je croyais me rappeler l’oisillon trouvé au pied d’un arbre et chouchouté dans une boîte à chaussures pendant une semaine jusqu’à ce qu’il meure. Je l’avais enterré dans le Nord, à Cambrai où finalement nous nous rendions avec mes parents. En entrant dans la chambre, à gauche, une commode surmontée d’un collage de Rosine Wachmeister, une colombe à Jérusalem. L’image me réchauffa le cœur en ces temps troublés par le deuil. Mon père qui nous appelait ses trois colombes venait de mourir et celle-ci m’attendait dans une chambre inespérée. Je jetai un œil dans la salle de bains toute carrelée de blanc et découvris la boîte en bois ciré qui contenait le nécessaire à chaussures. C’était bien là, c’était bien l’hôtel de Normandie. J’avais douze ou treize ans. Je me souvenais du nécessaire à chaussures.

Hôtel de la Cathédrale, Rouen, au centre-ville. La chambre 28 était au deuxième étage. Une chambre verte, à deux fenêtres, l’une à droite en entrant, qui ouvrait sur une cour intérieure plantée de jacinthes au parfum capiteux, l’autre au fond, qui devait donner sur les toits de la ville. A gauche, la salle d’eau étroite où nous nous serrions sous la douche après chaque virée de plusieurs heures dans les ruelles, nos corps fumant dans la vapeur d’eau brûlante. Le lit occupait le centre de la pièce, avec sous la fenêtre un fauteuil de paille et une coiffeuse en marbre blanc, fissuré par endroits. Une lumière diffuse filtrée par les voilages flirtait avec les murs patinés par le temps ; à toute heure du jour, une semi-obscurité enveloppait nos silhouettes ; je goûtais un bonheur que je savais éphémère, nous écoutions ensemble Nougaro chanter la vie et la violence, je ne conserve que la douceur de ces instants. Chambre 28. Celle du festival du cinéma nordique. Je découvrais Joris Ivens, Lars von Trier, Aki Kaurismâki, Bille August, Thomas Vinterberg…, Astrid Henning-Jensen, Suzanne Bier, Leila Laius, Marie-Louise Ekman, Agneta Fagerström, Anja Breien, Helle Ryslinge, Kristin Johannesdottir et avec ces réalisatrices venues de Suède, du Danemark, d’Islande, d’Estonie, de Lettonie et d’ailleurs, une autre façon de regarder le monde…, et encore Jay-Jay Johanson, et nous croisions durant des jours dans les allées du Gaumont, de l’Ariel, de Saint Sever, les mêmes têtes de cinéphiles complices, une famille dispersée et inconnue encore la semaine précédente.

J’ai oublié le nom de l’hôtel. C’était à Bourges par un temps froid et pluvieux. La chambre que tu avais retenue nous attendait sous les combles. Une grande salle de bains aveugle éclatait de blancheur à droite d’un petit couloir sombre. Un lit bas dans le fond de la pièce, entouré de tables de chevet, une armoire massive, une table ronde posée sur un tapis de laine et deux chaises recouvertes de velours bleu, une atmosphère orangée… c’est tout ce dont je me souviens. Nous avions visité le palais Jacques Cœur, découvert une ou deux librairies, acheté une dizaine de romans sur les conseils des libraires ; nous arpentions les rues, précédés par nos souffles raidis par l’hiver, oreilles et pieds gelés, nos doigts gantés entrelacés ; personne ne se risquait sous la pluie fine verglacée, que nous, heureux et amoureux. C’était un 14 février. Je découvrais sur la table une boîte de chocolats à mon prénom, venus de la Maison des Forestines, le plus ancien chocolatier de la ville. Tu m’offrais des vers sur du papier dentelé, empruntés à Prévert, Aragon, Becker, Ramuz, Eluard, Desnos et Cadou et encore Char… Tu égrenais les mots pour dire nos « Six ans et trois allumettes », pour me réclamer d’être ton espace du dedans, tu me parlais de vertige et d’attente, d’une âme à caresser comme le soleil une tempête… J’ai oublié les mots, oublié le nom de l’hôtel, c’était à Bourges par un temps froid, je me souviens des combles, d’une lumière orange, d’un palais, des friandises et de notre haleine brûlante, un 14 février.

Texte : Marlen Sauvage

Ce texte appartient à une série de fictions publiées sur le site des Cosaques des Frontières en décembre 2017.

Entrer dans des maisons inconnues 

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Elle avait la migraine et dévalé les rues. Jamais elle ne retenait rien des villes et de ses déambulations, mais de ce jeudi 19 août à 15 h 11, elle se souviendrait. Boulevard Vauban près de l’hôtel de Normandie, un tressaillement. La perspective de la contre-allée bordée d’arbres auprès de laquelle gisait un oiseau mort… Elle s’avança. L’image persista. Elle secoua si fort la tête pour la chasser qu’elle en vacilla, s’appuya à un platane et tourna le regard vers la façade de l’hôtel mangée par le lierre. Cette sensation d’étrangeté familière. Et un désir d’entrailles à dormir là. Elle traversa la chaussée. Une nausée l’emporta, elle s’appuya à l’un des piliers de l’entrée, retrouvant dans la rugosité de l’enduit quelque chose de celui de la maison d’enfance, et sa blancheur jaunâtre. En pénétrant dans le hall rose thé, la surprise l’étreignit de ne rien reconnaître. A quoi s’attendait-elle ? Foulant l’épaisse moquette, elle s’avança jusqu’au comptoir derrière lequel se tenait une employée au sourire convenu qui pourtant s’inquiéta de sa pâleur. Lui offrit un verre d’eau et l’installa dans un canapé de cuir blanc. Alors elle éprouva la fragilité de sa nuque, un échafaudage de vertèbres aux ligaments enflammés, la douleur intense qui plongeait du haut du dos vers le bras droit. Elle payait son inconséquence. La fatigue venue, elle avait opté pour la prochaine sortie sur l’autoroute, suivi la direction d’Auxerre, luttant par des bâillements contre le désir de dormir qui alourdissait ses paupières. Elle entendait la voix de son père « toujours s’arrêter sur le bord de la route dès que le sommeil vous prend… ». Maintenant qu’il avait franchi le seuil d’un autre monde, ses paroles traversaient le temps plus souvent qu’à leur tour. Elle n’avait pourtant pas suivi son conseil. En mode automatique, à la sortie 19, elle avait quitté l’A6 et emprunté la nationale, suivi le centre ville, garé sa voiture au hasard d’un parking pour respirer l’air frais et marcher dans les rues médiévales. La tour de l’Horloge l’avait ramenée à la guerre de Cent ans, à celle des Deux-Roses, à ces vieilles rancœurs qu’exprimaient encore dans son enfance les Bourguignons de la famille envers les Anglais… Sans doute les maisons à colombages ici comme dans tant d’autres villes moyenâgeuses perturbaient-elles son souvenir… Sans doute se fourvoyait-elle et n’avait-elle jamais mis les pieds ici. A cet instant, dans le canapé blanc, elle s’en tint là. Mais la vision de l’oiseau au pied d’un arbre la tenaillait. Lever les yeux, contourner l’incontournable. Le plafond aux moulures anciennes avouait l’âge de l’hôtel. Etait-ce bien celui-ci ? Elle aimait son côté suranné et regrettait qu’on ait de toute évidence voulu en gommer l’aspect vieillot.

Elle réserva une chambre et donna le nom de son père, « mon nom, pensa-t-elle, celui que je ne porte plus depuis des lustres ». La lourde clé au numéro 47 vieilli dans son écrin d’émail pesait dans sa main d’un poids de passé. Elle emprunta l’ascenseur, assaillie de nouveau par l’image de l’oiseau cette fois dans une boîte à chaussures. « Je l’avais ramassé et devant mon insistance et mes larmes, papa avait cédé. Nous devions reprendre la route des vacances le lendemain, peut-être pensait-il que l’oiseau ne passerait pas la nuit… » Trente ans auparavant, seul un escalier menait au deuxième étage, nul ascenseur alors, elle retrouvait encore en fermant les yeux le moelleux de la moquette sous la main le long de la rampe…

Elle enfonça la clé dans la serrure, mais le ventre noué, étonnée qu’une autre main la tournât pour elle, la volonté de revivre un fragment d’enfance si ancrée dans son chagrin. La première image de la chambre et celle de la colombe de Rosine Wachtmeister au-dessus du lit fut une révélation. Rien qu’elle n’aimât dans ce dessin, la surprise se trouvait dans le symbole de la colombe, des dernières conversations avec son père, de la sensation sur son épaule d’une paix sereine au moment de la cérémonie d’adieu. Dans le grand lit elle s’allongea, cherchant à extirper du fond de sa mémoire ce qui y gisait comme un poids mort. Quand elle se réveilla, le ciel s’assombrissait, par la fenêtre une cavale de nuages fonçait droit sur la contre-allée, ses platanes, et sous la rangée d’arbres, une petite fille ramassait un oiseau tombé du nid des années auparavant. Elle jeta un œil au-dessus des toits de la ville. « J’ai déjà admiré ces toits. J’ai rêvé vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, j’ai fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui me parlait d’ailleurs, j’avais dix ans… » Quand elle redescendit plus tard, la tête moins cotonneuse, l’aspect désuet de l’hôtel ne lui évoqua plus rien. Il lui sembla avoir tout inventé : la contre-allée bordée de platanes, la boîte à chaussures, le poids de la clé. Réveillée tout à fait dans la nuit qu’éclairaient deux lampadaires posés sur les piliers à l’entrée de l’hôtel, elle traversa la chaussée, leva la tête vers le deuxième étage et ses chiens-assis. Elle avait admiré la vue de la ville de sa chambre sous les toits. Elle rêvait encore de vivre dans les hôtels, voyageant d’une ville à l’autre, d’un pays à l’autre, elle avait fermé les yeux et respiré à fond l’air de cette ville qui lui parlait d’ailleurs, elle avait dix ans…

Texte et photo : Marlen Sauvage

Ce texte a été écrit dans le cadre de l’atelier d’écriture permanent proposé par François Bon sur le tiers-livre. Vidéo explicative ici, sur la chaîne youtube de François Bon.