Un seul instant…

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« Ainsi m’abandonnais-je de plus en plus à la Nature radieuse, et presque avec excès. J’aurais aimé redevenir enfant, avoir moins de science et me changer en pur rayon
pour en être plus proche. Un seul instant me sentir dans sa paix, dans sa beauté,
me semblait mille fois plus précieux que des années chargées de méditation, que toutes ces expériences de cet éternel expérimentateur qu’est l’homme. Tout ce que j’avais appris ou fait au cours de ma vie fondait comme glace, et toutes les tentatives
de ma jeunesse sombraient peu à peu dans l’oubli. Quant à vous, bien-aimés si lointains, morts ou vivants, comme nous étions intimes ! »

Hölderlin, Hypérion.

Photos : Marlen Sauvage.
[Hypérion parut à Pâques 1797…]

Invincible avril

marlen-sauvage-palmier

Entre quatre murs
poussent les racines d’avril
l’avril chargé,
grandissent à travers béton
de tristesse, de froidure,
grandissent en silence
et malgré dureté, malgré mort, se ramifient.

Entre quatre murs
palmier ne se laissera pas brimer
chantant sa longue mélodie,
bras ouverts au firmament,
il accueillera l’aurore
et la tendre lumière du couchant.

Entre quatre murs
au travers du vide maudit,
se rebellent les mots,
se font,
se fécondent les vingt ans,
le monde change en chant de senteur,
en don
ce monde qui a failli trahir.

Siège, Tamar Hammami, Invincile avril
in Ecrivains de Tunisie, © Sud Editions
Anthologie de textes et poèmes traduits de l’arabe par Taoufik Baccar et Salah Garmadi

Haïku d’avril

Pour Liliane

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Avril en neige/Parterre de pétales blancs/– Le prunier est nu

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Trois cris ce matin/Réveil en sursaut/— Mouettes sur l’étang de Thau

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Dimanche à Palmyre –/Dans le temple de Bêl/Même les pierres sont en deuil

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Camélia en fleur/au rouge insolent/—Jalousie de jardinier

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Frémissements blancs/dans le ciel blanc/— Présence du merisier

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Echapper au soleil/pour admirer les toits de lauze/de Sainte-Enimie

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Soir de confidences—/ton amour pour cette Autre/nos âmes en joie

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Vie de solitaire,/Non ! de solitude/– Orange sans quartiers

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Repiqué trois fois/le chou s’endurcit/Mais non le cœur d’artichaut

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Bercée par tes bras/– ô doux souvenir –/Gravé dans un pli du temps

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Ami Ennemi/Infiniment pressé Temps/– Trame de nos vies

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L’appel des oiseaux/dans le matin assombri /déchire la brume

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Au petit matin/frémissent les capillaires/dans les murs de schiste

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Ciel pesant de pluie/Ciel lourd à tomber sur Terre /- Avril en grêle (photo)

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Regard égaré –/Dent de la brebis /sur les rosiers en bourgeon

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Vrai silence –/Bois de charpente/Qui se réveille dans la nuit

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Réveil en douceur –/Soleil par dessus le toit/Et chant des oiseaux

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Pivoine au bourgeon blessé/Cœur ensanglanté/— Larme du jardin

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Image de printemps –/bourgeons sur une branche/comme oiseaux sur un fil

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La lune pleine/illumine ton sommeil/Et tu ne dors pas

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Devant les nuages/Abandonner le jardin/— S’en remettre au ciel

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Mais ici le ciel/n’a rien de joyeux Philippe/Donc il ne sait rien !

(en réponse au haïku ci-dessous de Philippe Castelneau)

Le ciel si joyeux /Doit savoir des choses /Que même les rois ignorent

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Sur le cognassier/les abeilles tourbillonnent/– Les coings mûriront

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1 2 3 4 5/Le culot de la paresse/1 2 3 4 5

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Ses doigts dans les miens/L’écureuil gris dans l’arbre/Et sa voix d’enfant

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Dans son poulailler/Plus de vingt races de poules/et pas un seul œuf…

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Coup d’œil sur le mur –/Perchée dans le pigeonnier/La glycine en fleurs

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Matin de lumière/obsédante et crue /– Tête allergique au printemps

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Rêver au soleil/Sans se découvrir d’un fil/– Et passer en mai

Texte et photo : Marlen Sauvage

Surtout ne rien perdre. Le vase d’avril.

Ce vase est dédié à Francis Royo, poète, qui nous a quittés le 14 mars dernier. Ses mots sont ici.

J’ai le plaisir aujourd’hui, pour ces Vases communicants d’avril, d’accueillir Françoise Renaud, auteur de nombreux ouvrages, qui écrit aussi sur son blog Terrain fragile. Françoise me disait le 5 mars à propos d’un vase communicant que nous pourrions écrire conjointement :

« tout m’intéresse, d’écrire à partir d’une image ou d’un mot ou d’une phrase
piochée chez l’autre… ou bien une idée plus travaillée
par exemple : habitant le même type de territoire, on pourrait partir sur
l’âme du paysage ou l’idée de jardin ou de ciel ou….
produire une photographie et écrire quelque chose pour donner à voir à
l’autre… »

…et nous avons échangé plusieurs photos, à chacune de choisir parmi ce qui l’inspirait…

…et nous nous sommes retrouvées sans le chercher sur le chemin, un chemin similaire, puisque nous vivons toutes deux en Cévennes ; c’est sans doute pourquoi nos photos et nos textes se font tellement écho…

Ci-dessous donc, le texte de Françoise sur une image d’un chemin de « chez moi ». Et mon texte sur son blog.

Surtout ne rien perdre

marlen-sauvage-cheminvaseco

Il va sans souci. Sans fatigue. Plus léger à l’heure fraîche. Il va, porte le vent. Glisse au flanc du versant. S’incurve, se resserre quand il faut, bientôt raidit sa pente pour entraîner vers le col.

On va avec lui, on le suit — on lui fait confiance.

On essaie de sentir tout ce qu’il y a dans l’instant de formes, de textures, de parfums, de murmures. On ne veut rien manquer. La couleur de l’air. Le ruiné du rocher. Le port des arbres rares. La sensation d’altitude. Et puis le dessin des crêtes contre le ciel, les nuages échevelés, la résonance de l’horizon. Le tressaillement des bêtes cachées. Toutes ces choses émanant du dehors proposées au cours de la marche, cette profusion d’événements minuscules engageant le regard et les autres sens, nous reconduisant dans le giron de la nature. Finalement nous procurant un sentiment de plénitude et d’amour sans réserve pour ce monde qui bouleverse.

Sentiment qui gagne en nous. Pénètre.

Et on regrette de ne pas voir humer toucher avec plus d’acuité. On regrette d’être ignorant : tant de  variétés de plantes sauvages d’insectes d’oiseaux, tant de nuances de vert de bleu. On voudrait voir profond. On voudrait voir la sève circuler dans les tiges, la pluie glisser dans la terre, les cristaux se transformer dans la pierre. L’âme dans le corps s’émerveille. Surtout ne rien perdre.

Qu’importe, on y va. On va dans la joie du paysage.

Au-delà du tournant l’air surprend et coule sur le visage. On a les joues rouges. On devient chemin, rocher, bout de ciel. On froisse la tête des bruyères du plat de la main, si douce couleur — couleur d’invisibles baisers — tout en se hissant jusqu’au plateau aride, râpé par les courants puissants du vent.

Françoise Renaud

Photo : Marlen Sauvage

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Tiers Livre (www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages,
les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement…
Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. »

Marie-Noëlle Bertrand coordonne les échanges et inscrit les publications sur le blog le rendez-vous des vases. Merci à elle !