Un Zap book jaune, [≠ 15]

[2001]

Le « mana ». Parmi les publications essentielles de Mauss, il y a celles consacrées à la magie et au mana. Je pense aux « mots mana » de Barthes.

[J’avais trouvé un abécédaire sur le net à l’époque qui donnait cette définition de Mana : « notion liée à l’énergie et à la puissance vitale, croyance primitive universelle sous divers noms. Un dieu a pour fonction de distribuer le mana, élément de vie essentiel et n’a de valeur aux yeux de ses fidèles que s’il peut le faire efficacement. Le mana est une notion essentielle du magisme, universel sous diverses appellations, sorte de force spirituelle immatérielle et surnaturelle. Cette notion est liée à un problème d’énergie et de puissance vitale. Un totem, une entité, un dieu, un chamane a pour fonction de distribuer le mana, élément de vie essentiel qui est lié aux pouvoirs magiques. » J’aime bien faire écrire autour des mots mana que l’on cultive pour soi depuis son enfance…]

Je trouve que ça sent bon
Je trouve que ça sent rond
Il lui caressait la fesse gauche, elle était allongée sur le ventre, presque collée à lui.
Il dit L’autre est un inconnu familier
Elle répondit C’est bien quand ça reste comme ça !

[En retranscrivant ce qui précède, je pense aux Etrangers familiers, ce spectacle (créé en 2008), ce collectif de chanteurs et musiciens, avec entre autres Loïc Lantoine et Eric Lareine créé en hommage à Brassens, et je ne suis pas surprise que l’homme de ma vie soit un fan de Loïc Lantoine…]

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Mana…

Mots-mana : mot évocateur, qui fait surgir des choses essentielles et qui fait écrire, mot qui fait plaisir, qui fait du bien.

« Framboise –
C’est franc, c’est frais, ça se trouve dans les bois. Comme la myrtille ou la fraise des bois. Le fruit de mon enfance.
Ma grand-mère entretenait des pans de murs entiers de framboisiers que j’arpentais, en long en large et en travers, assise, debout, couchée, pour en dénicher les fruits rouge-violet, les plus gros, les plus mûrs. Je les décrochais délicatement pour les faire fondre aussitôt dans ma bouche. J’en ai encore le jus à la bouche. Le jus des framboises de ma grand-mère, celui de l’été, du soleil, des vacances. »

« La myrtille-
Ce petit fruit rond bleu-mauve, que l’on cueille au ras du sol, juteux à souhait. Il en faut de ces petites baies sauvages pour remplir un panier, un moule à tarte ! Une tarte aux myrtilles, pour titiller les papilles, après la cueillette, à déguster en famille. La tarte aux myrtilles de ma grand-mère, toujours la même, femme austère mais fameuse cuisinière. Faisait-elle passer ses émotions au travers de ses bons petits plats ? De ses pâtisseries ? Jamais je n’ai dégusté de tarte aux myrtilles à la hauteur des siennes. Jamais. Une saveur délicieuse, inimitable, jamais retrouvée. Celle des repas en famille, le temps d’un répit, celui des vacances. »

Les textes sont de Chrystel Courbassier

« C’était lui qui parlait pour elle »

Cette proposition interroge ce  qui, dans un paysage, parle pour lui. Ce qui perce le paysage au point que tout s’agence autour d’un élément majeur, et qui n’a d’intérêt que par le regard que nous portons sur lui. Que l’élément choisi fasse l’unanimité, parce qu’il s’agit d’un monument remarquable par exemple, ne suffira pas.

J’ai bâti cette proposition à partir de la lecture de Proust (Du côté de chez Swann, pp. 107, 108 & 109, Le livre de poche, 1992.) quand il évoque le clocher de Saint-Hilaire, et où il va jusqu’à prêter à l’église une conscience d’elle-même qui se tiendrait dans le clocher précisément. « C’était lui qui parlait pour elle. »

Suggestion : Partir d’un paysage qui vous émeut. Qu’est-ce qui dans ce paysage pourrait être réductible à un élément qui cristalliserait toutes les impressions suscitées par le paysage, à tel point que l’on puisse dire : c’est à cause de cela que ce paysage me parle ?
Ce détail dans le paysage, architectural ou non, peut-être lié à une émotion de l’enfance ou à une étape de la vie, à une date même obscure au moment où on est devant le paysage, mais il nous accompagne, il nous le fait lire d’une façon certes subjective, mais que nous allons tenter de dire, de décrire. Une fois qu’on a trouvé son « objet », on ne le lâche plus pour faire surgir « de la langue ». On peut à ce moment, entrer dans la fiction la plus totale, pourvu qu’on reste dans un travail de la langue.

Il y a dans cette proposition quelque chose du punctum de Barthes, dans La chambre claire.

Forme : essayer la phrase longue, très ponctuée si l’on souhaite, avec des virgules, des points virgules, des parenthèses (Claude Simon, L’acacia), deux points, etc. Utiliser toute la gamme de la ponctuation pour rester dans la ligne de votre pensée, sans point avant la fin.

Ci-dessous un texte écrit par Roger East en atelier le 20 novembre 2012, à Florac.

Quoique dans la forêt secrète et silencieuse de mes rêves et de ma jeunesse la pente à gauche est raide, voire vertigineuse, et le soleil qui illumine le ciel automnal de ce côté est diffusée par des centaines d’arbres (dont on m’a appris le nom, en francais et en latin, merci mon père, mais que j’ai évidemment oublié tout de suite, sans rien oublier de leur hauteur, leur écorce lisse et leurs feuilles éparses et délicates), c’est néanmoins toujours vers la droite que mes yeux sont attirés, par la verdure – non, moins par la verdure que par la douceur (douceur inimaginable même si jamais, jamais touchée, ce serait un sacrilège d’en douter et d’en demander la preuve, qui peut après tout oublier la honte de l’apôtre Thomas?), oui, la douceur – du tapis épais de mousse qui couvre la pente ascendante, et qui se montre si adepte à cacher tous les espoirs secrets des semences qui veulent y prendre racine, tous les insectes qui colonisent les bas-fonds, et les animaux nocturnes qui se permettent (chose impensable pour nous deux autres, humains, gamins, frères, ennemis temporaires, alliés à vie), oui, qui se permettent – et pourquoi pas, dis-donc, ce ne sont que des bêtes – de creuser leurs propres chemins aléatoires ou essentiels là-dedans.

Et un texte de Chrystel, pendant le même atelier :

« En haut de l’escalier en pierres gris foncé, trônait l’objet de plâtre, le nain de jardin multicolore poussant sa brouette verdâtre, inlassablement, l’insolent petit bonhomme au sourire figé, le nain d’un autre temps, d’une autre vie, celui qu’il avait volé, sans scrupule, à la mort de son père (car son frère le convoitait déjà depuis un moment pour clore sa collection), le petit homme tout grassouillet, aux joues rebondies et disproportionnées par rapport au reste du visage, aux yeux azur, à la barbe blanche et au bonnet rouge, légèrement ébréché à l’oreille droite et au genou gauche (amoché lors du déplacement rapide de chez son père à chez lui) et il était là, dominant l’entrée de la demeure, cimenté au muret, ancré à vie dans la pierre grise, résistant à toutes les intempéries, à toutes les catastrophes, là, bien décidé à y rester, à asseoir son pouvoir et son autorité, prêt à accomplir sa besogne agricole, toujours bien propre sur lui, c’est qu’il était entretenu le bonhomme, astiqué une fois par semaine dans tous les coins, même les plus difficiles d’accès, sa veste bleue à boutons jaunes, assortie à sa culotte, bleue également, et ses souliers bruns, pas un centimètre carré de poussière, et toujours ce sourire qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde des objets, ce sourire qui la narguait quand elle montait l’escalier, lentement, précautionneusement, silencieusement, réfléchissant encore avec anxiété, à l’état dans lequel elle allait le retrouver, l’aborder, lui parler, pas le nain de jardin, non, mais son père, le propriétaire des lieux.»