De rose et de bleu mystique

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Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères
Des divans profonds comme des tombeaux
Et d’étranges fleurs sur des étagères
Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant à l’envi leurs chaleurs dernières
Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux
Qui réfléchiront leurs doubles lumières
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique
Nous échangerons un éclair unique
Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux

Et plus tard, un Ange, entrouvrant les portes
Viendra ranimer, fidèle et joyeux
Les miroirs ternis et les flammes mortes.

 

Ch. Baudelaire, La mort des amants

A quoi rêvons-nous la nuit ?

Nous rêvons tous, même si nous ne souvenons pas de nos rêves. C’est un peu comme si notre cerveau dressait une frontière mentale entre nous et les événements qui nous déstabilisent, nous dérangent, nous font peur. Ecrire le rêve, c’est tenter de se rendre à cette frontière qui nous échappe un peu. On pouvait inventorier la liste des rêves récurrents, collecter des fragments de rêve, ou écrire à partir de quelques éléments matériels et des sensations. Le titre de cette proposition fait écho à la pièce de théâtre que j’avais vue en 1998, jouée par la troupe d’Olivier Besson, un merveilleux souvenir ! Il y a une très vieille affinité du rêve et de la littérature. On pouvait faire appel à Perec, Baudelaire, Nerval, Kafka, Breton, et j’en passe.

Les textes de Chrystel C :

« J’ai une dent qui bouge. Aïe ! Qu’est-ce qui se passe dans ma bouche ? L’angoisse commence à monter. La dent se détache et tombe. Je l’attrape entre mes doigts pour ne pas m’étouffer avec. Une deuxième dent, puis une troisième. L’horreur !! Ce n’est pas un rêve, c’est un cauchemar. Je me réveille haletante.
Ça tombe, un sentiment de chute sans fin. Un sentiment de perte inéluctable. Plus rien ne tient, plus rien ne tient en place. Sans dent, à quoi vais-je ressembler ? Je ne pourrai plus sourire, plus séduire, plus manger, plus parler. Mais tais-toi ! Tais-toi donc ! Puisque je te dis que tu parles trop !!
Je savais bien que j’aurais dû me taire. Me taire pour toujours. Parler, c’est perdre. Perdre les mots. Une fois qu’ils sont sortis, tu ne peux plus les rattraper. Tu peux toujours essayer de leur courir après, tu ne les rattraperas jamais. Ils sont perdus, pour toujours !

Je n’arrive pas à parler, à articuler. J’ai du sang dans la bouche. Des bouts de verre remplissent ma bouche. Et plus j’en sors, plus il y en a.
Là aussi, je suis empêchée. Empêchée de parler. C’est dangereux ces mots-là, qui sortent ou bien non, plutôt, qui ne sortent pas, qui n’arrivent pas à sortir. Ça fait mal de les sortir, ou bien de les retenir. Ca coupe, ça tranche, ça écorche. Ne les avale pas, sors-les quand même ! C’est toujours mieux que de se taire même si tu y perds. Perds ? Père ?…

Oui, une dent perdue, ça laisse un trou, un vide. Un trou dans la bouche, un trou noir.
Tu pourras toujours passer ta langue dessus pour sentir le creux, combler le vide… jusqu’à ce qu’avec le temps, le trou se bouche, se cicatrise. Une légère trace dans la bouche, une légère boursouflure. Une trace de la perte, une trace quand même. Toujours là, mais qui ne fait plus mal.
Attention, il s’agit de dents définitives !! Elles ne repousseront pas. Quand c’est perdu, c’est perdu ! Et puis, de toute façon, en vieillissant, tu finiras bien par toutes les perdre. Elles vont toutes tomber, de vieillesse, t’abandonner. Alors tu n’auras plus rien. Que des trous, des vides. DE-FI-NI-TI-VES.
Mes dents, elles ont dû trop subir trop de choses jusqu’à présent pour avoir laissé autant de traces, de tracas, d’angoisses. Mes dents, ma bouche et ce qu’il y a de-dans.
Enfant, j’avais demandé un jour à mon père combien il en avait lui de « dents de lait » faisant rire ainsi toute l’assemblée. Humiliée. Dents de lait, dents définitives, de l’enfance à l’âge adulte, du possible au définitif, au figé, à l’inéluctable. Où l’on ne revient pas en arrière, où ça ne repousse pas, où ce qui est perdu l’est pour toujours. »

« Je sais voler, je l’ai déjà fait. Je tente de prendre mon envol mais c’est laborieux. Je décolle du sol puis redescends. Je n’arrive pas à prendre de l’altitude ni de la vitesse. C’est extrêmement frustrant. J’y arrivais bien pourtant avant. »

« Je suis dans ma voiture et je freine mais elle ne m’obéit plus. Je ne maîtrise plus rien. »