Une vie en éclats (19)

Marlen Sauvage, archives personnelles. A droite, sur la photo, en tenue de zouave, donc au Maroc…

Au 1er décembre 1948, tu te trouves à Ouezzane (Maroc) depuis le 17 novembre. « Ouezzane est une petite ville qui peut compter environ trente mille habitants dont une centaine de Français, expliques-tu, comme vous voyez c’est peu. C’est un peu plus agréable que El Hajeb, mais bien moins sain. C’est la région du paludisme… » Tu  n’as jamais souffert de cette maladie… autant que je sache. A 200 m d’altitude au lieu de 1300, il fait aussi beaucoup plus chaud. 

Ici, tu occupes un poste de vaguemestre, « bien différent cependant de celui de El Hajeb où il était un peu moins compliqué, mais je m’en sors bien quand même. » Tu m’avais parlé de ce premier travail de facteur finalement, où tu assurais le service postal de toute la garnison, dans un camp immense précisais-tu en énumérant les services à desservir : Génie, Subsistances, Economat, Transmissions etc. Tout à pied ! soit 15 à 20 kilomètres. 

Une de tes sœurs travaille à l’émaillage (Jacqueline)… On comprend que dans le précédent courrier que tu as reçu de tes parents, ta mère n’avait pas écrit… Tu insistes « et maman, je pense quelle va bien aussi, je serais très content si elle pouvait mettre un petit mot dans votre prochaine lettre. »… En fait dans cette lettre, tu t’adresses à ton père : « j’ai pris connaissance de l’annonce que tu m’as fait parvenir et qui semble intéressante pour toi puisque tu es quand même spécialisé dans plusieurs branches et qu’on demande un outilleur » [voir « Une vie en éclats » (18)]. Il semble que ton père te faisait confiance pour le renseigner, voire l’aider éventuellement, ce que tu ne peux faire de là où tu te trouves, puisqu’il s’agit d’une annonce à Strasbourg, précises-tu encore… En revanche, ce père ne laissait pas de place à ta mère dans une lettre que tu devais pourtant attendre… Je me demande si ton père ne te jalousait pas, sachant la place que tu occupais dans le cœur de ta mère, ou plutôt s’il ne jalousait pas ta mère.

Et je me demande bien, regardant cette photo, comment peut bien tenir ce calot…

MS

NB : La raison de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (18)

Marlen Sauvage, archives personnelles. Quelque part au Maroc…

J’ai bien sûr classé il y a longtemps les lettres qui me sont parvenues, de 1944 à 1953… Pour 44, alors que tu pars t’engager le 15 octobre, j’ai retrouvé 7 lettres ; 12 pour 1945 ; 2 pour 1947 ; 4 pour 1948 ; 11 pour 1951 ; 4 pour 1952 et 7 pour 1953… Parmi ces lettres, celle qui suit, sans enveloppe et qui t’est adressée le 28 novembre 1948. Depuis 10 jours exactement, votre bataillon s’est déplacé à Ouezzane, au nord-ouest du Maroc.

« Cher E,

Nous nous empressons de répondre à ta lettre que nous avons reçue ce matin en même temps que ton colis intact ce qui nous a fait plaisir. Cela changera un peu l’ordinaire, nous sommes allés à B. dimanche voir M. et A. qui a été blessé au doigt en nettoyant son métier ce qui nécessite un arrêt de travail de 3 semaines à 1 mois. Nous avons trouvé leur petite N. changée c’est une belle grosse fille et bien sage. M. a repris son travail depuis lundi dernier à part la blessure d’A. tout va bien. Nous avons eu la visite d’Alphonsine et de Paulette hier. Elles te donnent bien le bonjour ainsi que grand-père et grand-mère qui sont venus nous voir par ici la situation est toujours sans grand changement. Les grèves qui se terminent d’autres qui recommencent mais tout se passe dans le calme. Nous sommes contents de ta photo qui nous fait penser qu’il fait meilleur là-bas qu’au C. car nous avons déjà endossé la tenue d’hiver depuis longtemps. (…) que tu seras changé quand tu recevras notre lettre, tu nous dis que le temps te semble un peu long bien sûr mais 8 mois ce sera encore vite passé. »

Cette lettre qui est un brouillon me semble être de la main de mon grand-père. Je connais l’écriture de ma grand-mère, ce n’est pas celle-ci, et elle écrivait à « son fils ». Ce qui me surprend, c’est ce que je lis plus bas, écrit au crayon de bois
« Maroc import Société
recherche pour création objet et transformation tôle fine 4 contremaîtres dont un outilleur écrire avec curri vitae Higlor-Maroc (?) 75 allée Roberleare Strasbourg »

et à l’encre violette (comme la lettre)
« suite à votre annonce parue dans Ce soir du 17 courant… »
J’ignore si mon grand-père a eu l’idée de partir à Strasbourg pour travailler… Il était ajusteur-fraiseur.

MS

NB : La raison de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (17)

El Hajeb, région Fès-Mekhnes, Maroc, source Wikipédia.

De nouveau une enveloppe beige, sans timbre, oblitérée EL-HAJEB MAROC, 18 h 6-8 1948. Toujours dans le coin gauche les coordonnées de l’expéditeur. Identiques aux précédentes. Mais l’adresse a changé ainsi que les destinataires car tu l’envoies à tes deux parents, de nouveau réunis… Le papier à en-tête du 2/8e régiment de ZOUAVES porte un logo figurant une tête d’animal au-dessus d’une croix de Lorraine, un Z un 8, et comme une lune renversée. Tu réagis au dernier courrier de ta mère concernant une lettre à laquelle tu n’aurais pas répondu. Ton propre ton est amer car le reproche est injuste… C’est toi qui es resté sans nouvelles « depuis 2 mois 1/2 environ, pour préciser depuis le 18 mai. »  Ah ! Ça on pouvait te faire confiance, tu avais dû noter la date, compter les jours, et te morfondre car bien qu’heureux d’être loin, tu souffrais d’être oublié… La lettre est longue où perce la colère… Des histoires de famille, de couple plus exactement, dont tu te mêles car il s’agit de tes parents et que tu les sens se liguer contre toi.Tes mots sont cinglants, tant vis-à-vis de ta mère que de ton père, tu les enjoins à quitter la ville où ils résident comme ils disent le souhaiter « car c’est encore nous qui recevrons tous les éclats des cancans que les gens (…). aiment tant ». Quant à ton père, malgré ses défaillances tu l’assures de ton affection  « et j’espère que cela seul compte pour vous ». A ces parents qui voyaient jusqu’ici un enfant, tu fais comprendre de ne voir « plus en lui un gosse, mais un homme et un soldat ». Et tu te poses comme un adulte face à un couple d’adultes, les exhortant à profiter encore de la beauté de la vie, quand ils ont « gâché toute [leur] jeunesse en même temps que celle de [leurs] enfants ».
Quelle lettre ! Que mon père, à 22 ans, dans ces années-là, ait pu parler ainsi à ses deux parents, me surprend encore. Et puis, à la réflexion, elle livre déjà quelques-unes de ses valeurs : franchise, intégrité, fermeté, courage, respect… Je me souviens de cet homme qui ne mâchait pas ses mots, qui préférait les explications directes, voire douloureuses plutôt que les attitudes fuyantes. Je l’ai entendu raconter comment dans l’armée il avait « fait du trou » pour avoir refusé d’obéir à un ordre qu’il jugeait stupide (je crois qu’il s’agissait d’ôter sa deuxième chaussure pour montrer qu’il s’était bien lavé les deux pieds… est-ce qu’un tel ordre est possible ?) Une autre fois parce qu’il avait défendu un de « ses » hommes à coups de poing et qu’un sous-officier ne pouvait pas se permettre un tel dérapage. Et ce que m’apprend Brigitte, c’est qu’en Algérie pour avoir refusé d’infliger la « gégène », il avait été emprisonné un mois. Un refus. Deux refus. Et puis, il avait obéi aux ordres… Pouvait-on refuser deux fois d’obtempérer ? Etait-il déjà sous-officier ?
Je retourne à la lettre du 4 août 1948. Ce qui se dessine ici, c’est la paranoïa dans laquelle il tombera plus tard dans sa vie. Je la lis dans ce souci de donner des détails, de retourner les questions, tout cela parce qu’il ne supportait pas l’injustice de tels reproches alors qu’il était si attentionné pour sa mère et ses sœurs. Il était foncièrement juste. Quand j’étais gamine, il m’encourageait à faire la différence entre « justesse » et « justice ». Ce que j’entrevois ici aussi, c’est son désarroi devant le conflit familial, son rêve d’harmonie, son désir de paix – lui qui avait choisi la guerre – et cette croyance bercée d’illusions que son père, un homme violent et paranoïaque, pouvait changer.

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats (16)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Papa, à gauche sur la photo, en 1943.

Je me perds dans les dates, reviens à cet « Etat signalétique et des services » qui retrace ton parcours… Je viens de voir passer à vive allure deux ans et demi de ta vie. Il me manque trop de lettres… Sur quoi m’appuyer pour combler les vides temporels ? Et puis, il suffit de la trace de ta main au verso d’images jaunies pour me ré-engouffrer dans le passé à ta recherche. Immanquablement, je ferai demi-tour dans ces années déjà visitées. Une photo te montre devant un monument aux morts, les noms sont à consonance anglosaxonne, tu es en civil, où te trouves-tu ? Toi et l’ami à tes côtés avez un ruban noir au revers de votre veston. De qui portez-vous le deuil ? Un coup de fil à Jo et j’apprends que tu es au Cateau, dans l’espace du cimetière réservé aux Anglais près duquel ton ami André Grumiaux vient d’être enterré. Nous sommes en 1943. Tu as 17 ans. A tes côtés, Edmond Fontaine. J’imagine aujourd’hui que cette mort aussi t’a convaincu de t’engager…
Mes recherches m’ont menée jusqu’en 1947, en Afrique du Nord, où tu as intégré le 8e régiment de zouaves… Sur les clichés, tu portes un pantalon quelque peu bouffant, des guêtres blanches, un calot qui ressemble fort à une chéchia… Deux ans auparavant, tu ne jurais que par l’Allemagne, où tu espérais… quoi d’ailleurs ? Venger ton ami… Ailleurs, sur le pont d’un bateau, le regard au-delà de l’horizon, que vois-tu que je ne peux déchiffrer sur la photo minuscule ? Tu sembles si loin, perdu dans tes pensées… de quelle traversée s’agit-il, quelle terre quittes-tu, pour y revenir ou non ? Tu n’étais alors qu’un soldat en mission et en uniforme, ni un mari, ni un père, un homme jeune encore, vingt-et-un ans, et dans ta tête, sous ton front plissé, quelles pensées, quels regrets, quelles décisions, quelles espérances ? J’erre en vain parmi les images, en quête de ta personnalité, ta singularité, la trace de toi en moi, et tu ne peux rien pour moi dans ce pli-là de ta vie, car nous étions si loin l’un de l’autre, un je inexistant – le mien –, le tien, inconnu de moi. Pourrais-je alors si ce n’est t’emprunter ton je, t’imaginer en il, lui, le père avant le père, le jeune homme ?

MS

Une vie en éclats (15), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles. Mon père, 21 ans, premier sur le rang de gauche…

Tu pars donc en direction de Marseille début mars 1947 et tu embarques sur le Ville d’Oran le 19 mars. J’ai retrouvé trois photos de toi en mer, et je ne parviens pas à décrypter laquelle concerne cette traversée. Il me semble que celle où tu es accoudé au bastingage, sans calot, dans le vent qui soulève tes cheveux, te livre encore tout timide, jeune, davantage que sur les deux autres…

Débarqué à Oran le 20 mars, tu arrives à Oujda le lendemain. Je cherche où se trouve Oujda… Dans le Nord-Est du Maroc, proche de l’Algérie, à 5 km à l’ouest… Une ville fondée par un roi berbère, vers 994. Une ville au climat méditerranéen « avec un hiver doux à froid et pluvieux et un été chaud, avec des précipitations irrégulières et où la neige peut tomber en hiver ». J’ai retrouvé la photo d’une forteresse non identifiée, prise depuis les hauteurs d’une ville, je ne sais laquelle… Et consulté un chercheur spécialisé dans les forteresses qui n’a pas pu m’aider, car celle-ci s’apparente à ce que l’on trouve dans le nord du pays quand ce spécialiste travaille sur les bâtiments du sud…
Versé au Corps du 2/8e Zouaves à El Hajeb le 24 mars, tu as été affecté à la 6e Compagnie et nommé sergent de bataillon à partir du 16 juin pour être muté ensuite à la CB (compagnie de base, selon mes sources…) le 23 août 1948. « La présence française armée était là pour maintenir l’ordre. On était appelé par le sultan. » (extrait d’un entretien avec Julie). Tu es alors instructeur militaire chez les zouaves. Tu vis dans la médina, derrière ses remparts et protégé de la ville et de son activité. Durant le Protectorat, ses vieilles maisons sans étage ont toujours été affectées aux soldats.

Je trouve sur le net une information concernant le commandement du II/8e Zouaves par le chef de bataillon Albert Julien POMMIER, qu’il forma en octobre 1946. J’apprends ainsi que « les jeunes de la classe 46/2 (ont) un état d’esprit et un moral absolument remarquables ».
Le chef de bataillon parle de vos activités : stand de tir réduit de libre accès – le dimanche, les zouaves s’y entraînent, comme aussi à la « roulette » d’entrainement au parachutage. Les veillées organisées dans un amphithéâtre dominant la place de Meknès donnaient lieu à des chants d’une ampleur émouvante chaque semaine, il y avait rassemblement du bataillon, de nuit, les couleurs éclairés par un projecteur et la précision du maniement d’armes dans la nuit, était elle aussi, émouvante… j’y donnais une pensée à méditer. » (…) Le soir, les ateliers artisanaux étaient très fréquentés. Le dimanche, des sorties organisées souvent par  les hommes eux-mêmes, leur permettaient de s’aérer ou de visiter Meknès ou Fès. A trois mois d’instruction, mes Zouaves remportaient le challenge d’honneur, sur 109 km, devant tirailleurs, goumiers et légionnaires. A 8 mois, nous étions champions de tir du Maroc toutes armes et champions d’A.F.N. (Afrique du Nord) à la mitrailleuse. » Voilà. De quoi imaginer ce que peut faire un jeune soldat de ses journées…
Un historique du 8e Zouaves de 1945 à 1949 mentionne pour la période qui te concerne la reconstitution du régiment « sous la forme d’une demi-brigade à deux bataillons », le 2e bataillon étant mis sur pied à « El Hajeb, qui devient sa garnison définitive », avec en effet comme chef de bataillon Albert Pommier. J’y apprends que l’effectif de chaque bataillon oscille entre 650 et 700 hommes [ce que tu avais dû m’apprendre, je m’en souviens, comme de ce qui constituait une section, une compagnie, un régiment, ou encore les grades de l’armée, que je ne parvenais pas à mémoriser…]

MS

Une vie en éclats (14), 1946, un pas en arrière !

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dépitée de n’avoir aucun courrier pour 1946, je suis passée directement à l’année suivante, où j’ai privilégié les lettres, les deux seules retrouvées pour l’année 47, datées d’octobre et de novembre [Une vie en éclats (13)]. Mais si j’en crois tes états de service, tu es resté 17 mois en Allemagne. Toute l’année 46 donc. Où ? Je l’ignore. Quelque part dans la zone d’occupation allouée à la France sur la rive gauche du Rhin… ou bien autour du lac de Constance…*

Je sais seulement que durant ta vie militaire, tu séjournas à Coblence, tu étais marié alors (donc après 1954) ; cette ville par les sonorités de son nom, a alimenté mes rêves d’Allemagne. Vous en parliez avec Maman ainsi que de Baden-Baden, Marburg, où nous sommes allés, Wetzlar, où je suis née… Et alors que nous nous promenions sur les rives du lac de Constance un jour de 1997, se bousculaient les souvenirs dans ta mémoire. Il suffisait d’observer ton regard lointain. Maman évoquait la force de ta voix alors que tu étais instructeur et qu’elle t’entendait depuis la rue voisine de la caserne, à Marburg. Cette même caserne devant laquelle tu serres les poings pour dompter ton émotion, sur une photo de toi, prise lors de ce voyage que nous avons fait ensemble, et qui n’avait de sens que par ta présence. Marburg où nous avons retrouvé la maison que vous habitiez, à la façade jaune, GeorgStraße.

MS

  • * Un peu d’histoire ! Avant la conférence de Yalta (4-11 février 1945), aucune zone d’occupation n’avait été attribuée à la France. C’est Churchill – à la demande de de Gaulle (et du Gouvernement provisoire de la République française), qui obtient de Roosevelt et Staline qu’une zone de l’Allemagne, prélevée sur les zones britannique et américaine, soit allouée à la France pour être occupée par les forces françaises. Les britanniques cédèrent la Sarre, le Palatinat et les territoires sur la rive gauche du Rhin jusqu’à Remagen comprenant Trèves, Coblence et Montabaur. Tandis que les Américains cédèrent le sud de la République de Bade (devenu le Land de Bade), le sud de l’État libre populaire de Wurtemberg (devenu le Land de Wurtemberg-Hohenzollern), le cercle de Lindau sur le lac de Constance et quatre cercles de la Hesse sur la rive droite du Rhin. Des Forces françaises en Allemagne prirent officiellement possession de leur zone le 26 juillet 1945. Il faudra le 12 août 1945, pour que deux districts berlinois (Reinickendorf et Wedding) leurs soient attribuées. (…) Après la défaite de 1945, la Zone d’occupation attribuée à la France comprenait les territoires situés le long de la frontière française, ainsi que les districts nord de Berlin-ouest dans ce qui deviendra l’Allemagne de l’Ouest (RFA).» (source Wikipédia)

Une vie en éclats (13), 1947

Marlen Sauvage, archives personnelles – 8e régiment de zouaves, El Hajeb. Le deuxième dans le rang…

Aucune lettre, donc ainsi que je le vérifie, le vide total pour cette année 1946.

1947 – Maroc

« Il ne faut pas vois-tu envier les disparus car la vie n’est déjà pas trop longue et bien que l’on se demande parfois pourquoi on est sur terre, elle mérite quand même d’être vécue, si triste soit-elle. » Tu as vingt-et-un ans, tu encourages ta mère à croire à des jours meilleurs, je ne lis pas d’optimisme ici, plutôt un certain fatalisme et le goût de vivre le présent. Carpe diem, c’aurait pu être ton mot d’ordre, en tout cas à ce moment-là de ta vie. Depuis trois ans, sans doute, tu avais expérimenté suffisamment de situations difficiles, de pertes, de chagrins, conjugués à la souffrance de souvenirs d’enfant, pour savoir profiter de chaque parcelle de bonheur et le débusquer dans les plus fragiles instants. Jamais nous n’avons discuté de cela précisément tous les deux, pourtant ce n’était pas faute de parler ensemble à mon retour de l’internat chaque week-end. C’est plus tard, au détour de quelques anecdotes, et à cause d’événements plus ou moins heureux, que tu laissas percer que la vie valait le coup d’être vécue.
Je relis les deux lettres de l’année 1947 qui me sont parvenues, datées du 22 octobre et du 28 novembre. Ton écriture a changé. Plus assurée, penchée légèrement sur la droite, c’est celle que j’ai toujours connue, celle que tu as gardée toute ta vie. Celle que j’ai tenté d’imiter sans succès, parce que j’étais trop brouillonne. Mais je vois une parenté entre nos deux écritures, d’ailleurs toi seul savais me relire. Celle d’octobre est adressée à ta mère, à Bohain, 21, rue Olivier Deguise. Elle est postée de El Hajeb, au Maroc. Tu es sergent, tu l’as mentionné dans le coin gauche de l’enveloppe, avec ton adresse. Tu y regrettes de ne pas avoir pu assister au mariage de l’une de tes sœurs, tu plains ta mère des frais que cette noce a occasionnés, tu lui enverras des sous pour un cadeau « utile au ménage » qu’elle offrira aux jeunes mariés de ta part, tu la conseilles pour l’achat d’un meuble proposé par un voisin… tu lui proposes ton aide bien sûr comme toujours, par un mandat. La deuxième lettre, datée du 28 novembre est postée elle aussi de El Hajeb. On imagine que le courrier prend son temps… ta mère s’inquiète de rester sans nouvelles alors que tu écris, tu envoies des photos, et vos lettres sans doute ne font que se croiser. Tu es dans le souci de ne pas savoir vraiment ce qui se passe en France : « est-ce que vous êtes aussi en grève ? et le ravitaillement comment va-t-il ? ».

MS

Une vie en éclats (11) fiction

Photo : MS

bleu fané jaune sale bleu blanc rouge par avion noire comme l’encre de ses lettres TRACES des chiffres sur des enveloppes quelques mots au dos d’une photo noir et blanc un visage inconnu TRACES toutes ces images de convois d’hommes le pont d’un bateau un horizon de sable et d’eau j’ai dit la Méditerranée « Sur le Ville d’Oran le 20 mars 47 » et puis d’eaux mortes comme le temps « Hanoï le 21 juillet 1952 » TRACES amas de poussière brûlante qui écorche les yeux bleus sans repère sans mémoire TRACES que la parole des autres les mots les silences à décrypter les évidences fausses TRACES murmures en grappes insaisissables quand le ravin vomit des peurs TRACES ciel blanc caniculaire de l’enfance suspendue cherche ailleurs à chaque faux pas la confrontation TRACES désillusion ruines que la mémoire des autres ou bien l’oubli volontaire TRACES et cette odeur de passé humide encore reprendre du début recommencer à partir de TRACES les visages les sourires sur les images dentelées comme des balises encore TRACES l’âme des objets retrouvés à caresser des yeux des doigts à respirer et peu importe les murs toujours les mêmes l’absence de sens TRACES recommence recolle écoute revois invente TRACES vers un autre horizon de sable dans les mots fuir le huis clos des pensées suivre les TRACES et courir loin de l’enfermement du carcan imposé fuir en mouvements désordonnés et peu importe inconscience folie passion dérèglements hors norme loin des moules et des cases AILLEURS où les souvenirs emportent AILLEURS mais n’est-ce pas vers les mêmes murs la même morale AILLEURS un leurre ce qui colle à la peau vous rattrape AILLEURS nulle part où aller pour changer la donne AILLEURS ce serait en soi au-delà de soi en deçà du monde des hommes là-bas AILLEURS mais pas au bout du monde AILLEURS en soi relégué au dedans de soi introuvable AILLEURS ou peut-être devant sans y prendre garde loin de ses habitudes AILLEURS pour s’apercevoir qu’on a toujours été côte à côte quand tout était sens dessus dessous AILLEURS et qu’il fallait traverser le pire jeter un œil alentour pour tenter de raccommoder les TRACES AILLEURS 

Marlen Sauvage

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats, 1945 (10)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

« Passe la frontière franco-allemande. » C’est dit comme ça, laconiquement, dans tes états de service sur lesquels je m’appuie pour écrire ton itinéraire. Or, j’imagine que tu ne la passes pas tout seul. Je cherche parmi les lettres quelque chose en lien avec ce voyage… Je te devinais à l’arrière d’un véhicule de l’armée, en tenue militaire, parmi d’autres soldats de ton âge (pourquoi d’ailleurs ?). Or tu franchis cette frontière en train, début octobre 1945, après un périple qui démarre semble-t-il en avril, le 17, après quelques nuits à Roanne puis à Strasbourg. Ce que tu expliques dans une lettre au crayon à papier, à l’écriture hachée par les soubresauts du transport…
Le 30 avril, dans une autre lettre tu annonces à tes parents que vous avez quitté Aubigny pour l’Est et « après 48 heures de trajet, nous sommes venus cantonner dans un petit patelin. » L’Alsace, apparemment. « La population est craintive », écris-tu, et, plus loin, « ici on réquisitionne ». Le départ est prévu deux jours plus tard, et tu espères — encore — aller en Allemagne, ce qui me fait dire que les informations sont bien vagues que celles que l’on vous donne…
Il semble que tu sois encore sorti de temps en temps, à Aubigny-sur-Nère (Cher) où vous étiez stationnés il y a quelques semaines, pour aller dîner chez une marraine de guerre avec d’autres camarades. L’une d’entre elles, Odette M., déjà entrevue dans tes courriers, écrit à ta mère le 15 mai 1945, qu’elle lui a envoyé un colis de ta part et veut savoir s’il est bien arrivé. Cette dame précise que sur les 1 500 soldats cantonnés à Aubigny, « tous brûlaient d’impatience de piétiner ce sol d’Allemagne. » Plus chanceuse que moi aujourd’hui, elle écrit aussi que tu lui racontes tes journées… Je ne parviens pas à imaginer quelle est ta vie dans cette nouvelle destination, quelles sont tes activités quotidiennes… Toi, tu demandes à ne plus recevoir de colis, que tu partages pourtant, car vous êtes bien nourris !

Les troupes d’occupation en Allemagne (TOA) qui ont leur quartier-général à Baden-Baden, sont à pied d’œuvre le 1er octobre 1945. Tu intègres le 71e régiment d’infanterie huit jours plus tard, le 9 octobre. Il s’est donc écoulé sept mois entre ta précédente situation et celle-ci. Quant au 71e régiment d’infanterie, pour la période qui te concerne, je ne trouve aucune archive. Cela fait un an maintenant que tu as rejoint l’armée française. Et comme tu souhaites te réengager, j’imagine que tu te plais dans cette nouvelle famille… Des débuts de cette période en Allemagne, j’ai retrouvé quatre photos minuscules : deux à bords droits, deux à bords dentelés. L’une où tu poses dans la neige (ci-dessus), entre deux bâtiments – une auberge Gasthof, et un bâtiment administratif dont je ne parviens pas à lire le nom sur la façade noire – ; l’autre où, toujours dans la neige, devant ce qui ressemble fort à une caserne, tu t’appuies du bras droit sur un pilier, tandis qu’autour du bras gauche, tu portes une fourragère simple, pour ce que je peux en voir. Les photos dentelées te représentent devant un immeuble à  balcons, où en tenue militaire, tu sembles soutenir un sapin de Noël sans décoration, l’autre où tu t’apprêtes à sortir d’une jeep, tu as l’air tout jeune… Tu n’as pas dix-neuf ans…

Je fais une pause. Je cherche parmi les lettres suivantes des indices sur cette vie militaire, autres que les envois ou réceptions de colis, les croisements de courriers qui expliquent les répétitions, les nouvelles familiales et les querelles de couple… Et je réalise que je n’en ai aucune pour l’année 1946…

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici

Une vie en éclats, 1945 (9)

Marlen Sauvage, archives personnelles, Allemagne, 1945.

Dans une lettre du 17 avril 1945 qui ne dit rien de l’endroit où tu te trouves, tu mentionnes les noms du sergent Leroy Marquerez et du caporal chef Reuschélé qui, écris-tu, ne sont plus avec toi. Tu réclames à ta mère de t’envoyer du tabac belge, et du savon, ce qui te manque le plus. « Je suis toujours aussi content d’être parti et on parle de nous refaire signer un engagement. Si on me le demande, j’en prends pour 5 ans. » Combien de larmes ta mère a-t-elle versées à constater l’engouement de son seul fils à risquer sa vie loin d’elle ?

Dans une autre lettre du 21 avril, où tu t’excuses de n’avoir pas écrit plus tôt (!), tu racontes avoir été désigné pour quelques corvées et notamment être allé chercher l’équipement avec des camarades : « cette fois ce n’est plus de la blague », tu as dix-neuf ans, et j’ai dans l’idée que les jeux de guerre sont vraiment des trucs de garçons, indépendamment de tout préjugé de genre. Plus loin dans cette lettre, tu donnes le détail (à ta mère et tes sœurs) de cet équipement : « 16 chenillettes, 12 canons de 57, un camion et une jeep. » Et tu évoques l’habillement : « tenue de campagne, veste pantalon, mais nous gardons les houseaux français, casques, etc. » Tu précises aussi avoir remboursé l’argent que tu devais, ajoutant « J’aime bien que ce soit vite réglé ». Enfin, je trouve l’information du général Bertrand dont tu dis dans cette lettre que vous avez eu la visite deux jours auparavant, avec le ministre de la guerre et le général Caille.

C’est ici que des détails horribles interviennent. Alors que la fête s’annonçait avec la visite de ces personnalités importantes pour vous, des femmes — enfermées à la mairie de la ville, mais tu ne mentionnes pas laquelle — qui avaient dénoncé des patriotes, entendues pour un supplément d’information, se sont fait tirer dessus, cogner par des soldats, assommer à coups de gourdins de cailloux et de coups de poing… « Ça servira de leçon pour les autres je crois », dis-tu. Du récit que tu fais, tu n’as pas participé à ce lynchage, mais tes propos m’atterrent. Nous ne saurons jamais rien de ce qu’ont vécu des populations occupées, si tant est que nous puissions éviter un tel drame. Nous ne pourrons jamais imaginer quelle haine pouvait animer « les défenseurs de la nation », face à des traîtres… Et comme il est facile aujourd’hui de critiquer, de juger… Pourtant je ne me résous pas à absoudre ceux qui se comportaient en « barbares » sous prétexte de faire payer d’autres « barbares ». J’ai en tête ces comportements sauvages vis-à-vis des femmes qui avaient pactisé avec l’ennemi, tondues à la Libération, le visage marqué d’une croix gammée ; de ces individus lynchés sans autre forme de procès… Tu avais dix-neuf ans, notre pays était en guerre… Tu ne dis rien de la réaction des officiers… vis-à-vis des soldats. Bien plus tard, tu as été le seul homme de la famille à ne porter aucun jugement sur la femme d’un de tes oncles qui en l’absence de son mari parti au front, et restée seule avec trois gosses, avait eu des enfants d’un Allemand, d’un GI américain et d’un « motorisé français », et qui bien sûr, avait subi pour sa conduite son lot d’humiliations. « Elle devait nourrir trois enfants (ceux issus de son mariage), disais-tu, qui sait ce que nous aurions fait à sa place ? »

Après les propos inquiétants de cette lettre, une remarque touchante et puérile sur le fait que tu sais nager et l’anecdote des camarades partis en barque laquelle s’est retournée, et que vous êtes allés rechercher avec d’autres. « Je suis bien content de savoir nager car cela permet d‘aider les autres et on peut encore en avoir besoin à l’occasion. » En tête de tes courriers, toujours est indiquée la compagnie antichars et un secteur postal, ici le 50.205. La lettre du 24.4.45 parle de l’Est « dans 2 ou 3 jours ».

MS

NB : La raison d’être de cette histoire se trouve ici