Carnet des jours (40)

Partie vers 8 h ce matin sur le sentier de Barjavel qui mène à mon arbre, un tilleul finalement, que je n’avais pas identifié comme tel la fois précédente… Mais en m’adossant au tronc rugueux, j’ai bien remarqué les fruits à venir, de petites boules vert clair et ses feuilles en forme de cœur… J’ai retrouvé le foulard quelque peu tâché par les pluies de ces derniers jours. Enveloppée dans la ramure, j’ai  décidé de revenir là écrire sur un carnet une fiction épistolaire… Le ferai-je ? Je me renseigne sur le tilleul : arbre sacré en Egypte, il était utilisé dans la fabrication de masques funéraires. Dans l’Est de la France et dans les pays germaniques, on rendait la justice à son ombre… C’est un arbre qui symbolise la liberté, il a été choisi en 1792 pour incarner les valeurs de la Révolution française… Il est aussi le symbole de l’amitié. Tout cela me va…

Le bois qu’il faut traverser pour parvenir à « mon » tilleul s’appelle m’a-t-on dit, le Bois de lumière. Que voulez-vous que je vous dise ? N’est-ce pas merveilleux ? Durant le trajet, je renifle toutes les senteurs de chèvrefeuille, de genêt, de sureau, et au retour, en me détournant de la route, j’ai la surprise d’un couple de chevaux – noir, blanc – broutant l’herbe fraîche de leur pré.

MS

Photos : Marlen Sauvage

Automne (To do list 5)

Dans la série des « To do list » écrites en atelier et inspirées par  Christine Jeanney et Marie-Christine Grimard, un cinquième texte, écrit par Aline Leaunes.

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• Retrouver l’odeur de terre humide, de champignons, de figues mûres, parfum que l’humidité appauvrit

• Nettoyer le bassin où la mousse, le lichen, les iris d’eau masquent la mosaïque monochrome au visage difforme

• Aller a la rencontre de François qui bientôt, avec ses brebis, rentrera de son estive solitaire

• Rentrer le bois sec dans la grange en savourant déjà la flamme qui s’élance, qui éclaire, qui crépite et qui réchauffe

• Sortir de l’armoire la cape verte aux couleurs flamboyantes qui illuminera les journées sombres et mon cœur tiède

• Devoir mais ne pas pouvoir fermer la cabane au fond du jardin ou résonnent encore les cris, les rires, les pleurs, les disputes des enfants partis trop loin

Texte : Aline Leaunes
Photo : Marlen Sauvage

 

Pensées d’automne

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Pendant que François Bon voyage de Philadelphie à Baltimore, ici on range le bois. Une tâche habituelle en prévision de l’hiver, associée à l’automne, aux jours qui raccourcissent, à l’humidité prégnante dans les maisons de pierre ; une tâche que l’on repousse de jour en jour, jusqu’à ce que le monticule agace la vue et l’ordonnance du paysage si l’on peut employer ce mot pour un décor aussi sauvage ; une tâche que l’on entreprend seul ou à deux, dans une économie de mots, et dans le flux des pensées du moment – gratifiante parce qu’elle apaise les tensions et que le résultat satisfait l’œil, qu’elle pérennise une certaine image de la campagne ou de la montagne à ce moment de l’année et mieux que cela, parce qu’elle nous rassure : nous aurons du bois pour l’hiver. On pense à tous ces auteurs qu’il faudra découvrir encore après Boussole, à toutes les musiques à écouter, aux atlas à feuilleter, parce que Mathias Enard nous y invite et qu’on ne peut se contenter de le lire. On pense à l’Orient et à l’Occident. On pense à la Turquie et aux deux millions de réfugiés syriens qui campent sur son territoire, à la Tunisie qui fait l’actualité pour le Goncourt cette fois, et c’est bien, mais en se disant que Pivot, le Bardo et un éventuel prix tunisien ne changeront pas grand-chose au fait que la lecture coûte cher là-bas [un Poche coûte au bas mot 20 dinars alors que le salaire moyen avoisine les 300… dites-moi si je me trompe, merci) ; on pense à l’intolérance de l’islam, à Hamed Abdel Samad, à Daesch, à ce que Lambert Schlechter en écrit sur son blog dans « attendri et sidéré » ; enfin, en parvenant à extraire la dernière bûche enfoncée dans la terre, on se dit qu’il faudra ratisser, que les sangliers labourent tout près de la maison cette année, on lève les yeux vers le sumac de Virginie, et on se demande si, à Baltimore ou à Philadelphie, villes horizontales ou verticales, les arbres gagnent le cœur de ceux qui les regardent.

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Texte et photo : M. Sauvage.

Un Zap book jaune [≠ 22]

2 janvier 2003
Entretemps, nous avons découvert et acheté la maison de Noé (le 29 mai) pour y emménager le 16 septembre 2002. Depuis nous avons accueilli la famille, les amis, nos plus proches voisins venus nous souhaiter la bienvenue un soir d’octobre ; et ceux du Mas Vallat.

Suivent des résolutions [c’est une vieille habitude…] reprises le 10 janvier 2003 sur une association à créer, un jardin à envisager, etc.

Je dis à M. alors que nous dînons devant le poêle : « Regarde la caverne ! » Il me répond : « C’est la caverne d’Ali bois bois ».

[Ces petites choses qui me font encore rire aujourd’hui… Nous passions des soirées entières à admirer notre tout nouveau poêle Gaudin, nous émerveillant des sculptures de feu, des couleurs – orange, rouge, bleu – de la chaleur… Hippolyte, le chat noir qui avait élu domicile chez nous, s’installait près de nous, s’étirant de façon à toucher l’un et l’autre. Nous n’avions pas de télé et c’était le bonheur !]

« Il est sans cœur… »
« Sans cœur et sans recroche. »

[Je transcris au fil des pages de ce Zap book jaune, sans les relire auparavant. J’avance donc en même temps que vous, chers lecteurs qui me faites l’amitié de me suivre. C’est une vieille habitude pour moi de noter les jeux de mots, les loupés de langue de Marc, élevé dans une famille italienne où la syntaxe parfois défaillait à souhait. Je suis sûre que c’est de là qu’il tient cette facilité à jouer avec la langue.]

« Duchamp faisait un pied de nique à l’art » [Qu’est-ce que je vous disais !]
« Tu es le César verbal, tu fais de la compression », lui répond un ami…

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