La fin du monde

La thèse était qu’un régime absolutiste ne pouvait exister et se maintenir que s’il contrôlait le pays jusque dans ses pensées les plus intimes, chose irréalisable car, malgré tout
ce qu’il était possible d’inventer en matière de contrôle et de répression, un rêve réussirait un jour à prendre forme puis à s’évader, et alors on verrait naître une opposition, là où
on ne l’attendait pas, renforcée dans le combat clandestin, et le peuple qui naturellement se porte à accorder sa sympathie à ceux qui combattent la tyrannie la soutiendrait dès lors que la victoire lui paraîtrait une hypothèse crédible. Le moyen pour le pouvoir
de conserver son absolutisme était de prendre les devants et de créer lui-même
cette opposition puis de la faire porter par de véritables opposants, qu’il créerait
et formerait au besoin et qu’il occuperait ensuite à se garder de leurs propres opposants, des ultras, des dissidents, des lieutenants ambitieux, des héritiers présomptifs pressés
d’en finir, qui de partout surgiraient comme par miracle. Quelques crimes anonymes
par-ci par-là aideraient à entretenir la machine de guerre. Etre son propre ennemi,
c’est la garantie de gagner à tous les coups. La chose était certainement difficile à mettre en place mais une fois lancée elle tournerait d’elle-même, tous croiraient
à ce qu’on leur donnerait à voir et personne n’échapperait à la suspicion ni à la terreur. Pour que les gens croient et s’accrochent désespérément à leur foi, il faut la guerre,
une vraie guerre, qui fait  des morts en nombre et qui ne cesse jamais, et un ennemi
qu’on ne voit pas ou qu’on voit partout sans le voir nulle part.

Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, nrf, Gallimard, 2015, pp. 104-105.
© Editions Gallimard 2015

Lecture de la semaine, Boualem Sansal

Je poursuis dans la veine algérienne, avec bonheur, et vous recommande

Rue Darwin, de Boualem Sansal, chez Folio, Gallimard, 2011

Une histoire de famille des années 50 à aujourd’hui, racontée avec tendresse et humour.

Rue Darwin a reçu le Prix du roman arabe 2012.

Boualem Sansal est né en 1949, il vit à Boumerdès, près d’Alger. Ingénieur et économiste de formation, il a fait sa carrière dans l’enseignement et dans l’administration. En 2003, il est limogé du son poste de directeur général au ministère de l’Industrie en raison de ses prises de position contre le régime algérien.