Effilochée

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Absence de dispositif de retenue, indiquait le panneau sur le bord de la route. Elle répétait en boucle, absence-de-dispositif-de-retenue. On lui avait rabâché qu’il suffisait de patienter, de laisser le temps s’écouler, de lui faire confiance. Elle avait traversé la vie sur le dos d’un souvenir puis d’un autre, sensible aux sons d’avant, une clé dans la porte, avec au bout des doigts la peau vivante et nue de celui qui l’avait quittée depuis longtemps. Etre devenue si vieille quand il était resté si jeune. Elle avait enfilé des gants, cogné son regard au miroir sur pied, tiré la porte sur elle. Eloigné d’elle le présent. Elle divaguait dans les rues aux vitrines colorées, reflet maigre et noir sans une main amie. Ne plus laisser trace d’elle, se tenir hors de la vue des autres, vagabonder. Absence de dispositif de retenue. Elle surgissait de sa léthargie et se méfiait du parfum du temps. Vieillir encore ? Ses pas la ramenaient chez elle. Indifférente, elle brûlait une chandelle, un papier d’Arménie, écrivait comme on prie peut-être, sans le savoir ni à qui l’on s’adresse. Elle s’étourdissait de la débandade des nuages, de leur course effilochée, elle écoutait le tam-tam de la vie des autres, percevait encore le souffle estompé de son cœur, laissait de la place au vide plutôt qu’à la pensée, appelait le silence, levait les yeux au ciel, et ne savait plus dans l’instant ce qu’elle fabriquait là, devant la fenêtre.
Marlen Sauvage
Texte partagé le 4 avril 2014 sur le blog de Brigitte Célérier pour un épisode des Vases communicants.

Avignon, le nez en l’air

Vendredi 30 octobre, fin d’après-midi dans les rues d’Avignon, le ciel bleu encore pour un temps qui fraîchit. J’ai marché tout droit de l’extérieur des remparts jusqu’à la rue Galante, du macadam aux rues pavées, tâchant de retrouver quelque chose d’autrefois. Mais aucun frémissement sous le voile noir. Me suis délestée du sac à dos et de l’ordinateur pour une boisson fraîche au troquet de la place Saint-Didier où les murs racontent un peu du passé de la ville.

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Cette enseigne sur la place où se tenait le marché aux cocons m’a rappelé ce superbe livre d’Alessandro Barrico, Soie.

« On était en 1861. Flaubert écrivait Salammbô, l’éclairage électrique n’était encore qu’une hypothèse et Abraham Lincoln, de l’autre côté de l’Océan, livrait une guerre dont il ne verrait jamais la fin. 
Hervé Joncour avait trente-deux ans.
Il  achetait, et il vendait.
Des vers à soie. »

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Une église pose ses drôles d’yeux sur moi et s’étonne de mon passage, je lui fais une frange de la branche d’un pin et tente de capter une autre facette d’elle.

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Samedi 31, dernier jour d’octobre, il n’y a bien qu’ici que les ciels sont si purs (j’entends gronder des voix derrière les écrans)… Mais je n’en dirai rien, chacun y est allé de son coin de ciel bleu pour le 1er novembre ! Oubliez, oubliez. [Je viens d’aller voir la couleur du ciel d’Avignon du côté de chez Paumée ce 3 novembre. Très en retard ce matin. Encore bien bleu !]

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Je longe et contourne le Palais des Papes, à la beauté gothique indestructible.

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« Le visage de l’arbre est souvent tourné vers le haut, et sa beauté livrée à qui le surplombe, comme en témoignent tous les voyageurs qui ont survolé la forêt vierge », écrit Julien Gracq (Carnets du grand chemin). La beauté du dessous me saisit toujours, elle se tient dans l’élan qui porte haut les arbres…

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Contrastes…

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Des hauteurs d’Avignon, on surplombait le fleuve et les toits de la ville, d’ici était-ce le Rhône ou bien le Petit Rhône ? Me revient en mémoire la voix de la petite sœur qui chantait toujours en voiture lorsque nous descendions du nord vers le sud « Montélimar, Espelusse (Espeluche), le Rhône » et son Rhône à elle ne portait pas d’accent.

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Au loin, un autre ami de l’enfance, celui que je voyais de la fenêtre de ma chambre, le Ventoux. Nous nous sommes affrontés un été, moi à vélo, lui, imperturbable de pente et de virages, et je me suis inclinée au mont Serein (1400 m) atteint sans mettre pied à terre.

 

 

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Parfois des branches poussent la tête en bas… et j’aime cette idée d’un arbre aux racines dans le ciel.

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Cette œuvre est mise à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International.

Texte et photo : M. Sauvage

Il y avait donc quarante ans (échange avec Brigitte Celerier)

On ne s’explique pas l’émotion qui surgit à la lecture d’un texte. Et c’est souvent quand
on ne se méfie pas que les mots nous bousculent. J’ai été bousculée par ceux de Brigitte Celerier, dans le texte qu’elle m’a confié pour ce vase communicant d’avril. On y parle
de temps, le thème que nous nous sommes choisi. Merci encore à toi, Brigitte.
Mon texte, Effilochée, est hébergé sur son blog, Paumée.

 

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Il revenait.
Dans le train il n’avait pas d’âge.
Il était heureux, oui assez heureux, de renouer…
Il y avait quarante ans que les avait quittés…. le savait. Il n’y pensait pas.
Il revenait.
Il n’y avait plus de voix, ailée ou non, annonçant son train, sous la verrière…
Mais il a reconnu la gare, les différences étaient de détails, de propreté, d’un peu de clinquant surajouté, comme partout… Il ne les a pas vues.
Mais il a vu l’homme qui lui faisait signe, qui avançait, et il a cru que le temps avait fait volte-face… il a eu, un instant, dix-huit ans.
Et puis non, il revenait… l’homme a pris sa valise en l’appelant oncle.
Il l’a suivi.
Les immeubles du front de mer avaient vieilli, avaient été rénovés, les peintures des volets se dégradaient lentement à nouveau.
La voiture est passée le long du stade, a tourné vers le quartier des villas, il regardait… comme partout le trou entre la ville et cette banlieue résidentielle avait disparu, les terrains vagues étaient traversés d’immeubles en épi.
Il regardait, indifférent, ce nouvel aspect du vide neutre.

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Ils ont retrouvé la mer. Il a senti qu’un sourire lui venait, visible ou non.
Après le petit port, après le fort, après la première bande de sable naissante, la plage s’élargissait sous la rue, ou le boulevard comme on l’appelait, devenait terre-plein, espace, avec quelques palmiers, de petites constructions, des jeux, du sable, de vraies plages, de fausses criques séparées par des petites jetées avançant dans l’eau.
Il regardait avec une approbation un peu distraite, une curiosité. Il était prévenu.
Il savait qu’il ne reconnaîtrait rien.
Il s’est étonné, plutôt, de reconnaître, justement, les courbes, les virages que suivait la voiture, ou du moins il le lui semblait, et des villas, encore, beaucoup des villas qu’il avait connues… et il cherchait les noms de leurs habitants.
Le neveu l’a regardé, lui a demandé s’il avait suffisamment salué la mer, a tourné brusquement, au coin de la maison framboise passée – juste le temps que sa mémoire murmure un nom – pour grimper vers le ciel au-dessus des pins.
Il s’est redressé, les immeubles blancs étaient toujours là, les dominant.
Il rentrait.

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Et puis, sur le plat, la voiture a continué, au-delà de son ancien monde, est entrée dans un quartier de villas, petits immeubles, lauriers roses, avenues sinuant entre portails, et déjà certaines peintures écaillées parlaient de vétusté… là où étaient, derrière un grillage, un terrain vague, une garrigue, épineux, fleurs d’ail, terre éboulée, poussière, le petit blockhaus où ils avaient eu tant de chance le jour où un des petits avait voulu jouer avec une grenade, le saut de loup qui séparait des chambres d’enfants, et d’adolescentes surprises en jupons, ce grand terrain de jeux interdits et tolérés…
et il a senti que les ans se ruaient sur lui, l’attaquaient, le ravinaient, l’usaient, jusqu’à le dissoudre.

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Les Vases communicants, réseau d’échanges littéraires, se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis.
Brigitte Celerier (un grand merci à elle) coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé, Le rendez-vous des vases.

 

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Carnets de l’intime, par Philippe Castelneau

Mon premier Vase communicant !

A lire les récits de voyage de Philippe Castelneau, à démarrer chaque journée par la surprise d’une de ses photos, j’ai eu envie d’expérimenter avec lui les Vases communicants… [Aux blogueurs de définir un thème, d’associer images ou son à leur texte et d’écrire sur le blog de l’autre.] Philippe m’a proposé le thème des carnets puisque de carnets il était question aussi dans mon blog. Alors que je tentais de comprendre mes intentions à noircir autant de pages depuis autant d’années, j’ai imaginé que Philippe peut-être pourrait se questionner de la même façon. Partager les mêmes doutes. Je suis heureuse de l’accueillir dans les Ateliers du déluge et de partager avec vous mon coup de cœur pour cet auteur photographe. Et sincèrement enthousiaste que soit publié « A relire mes carnets » sur son blog dont le titre dit toute la modestie, Rien que du bruit

©Ph. Castelneau
©Ph. Castelneau

Cahiers lignés, petits carreaux, échappés de l’enfance qu’ils semblent prolonger. Recueils de songes, souvenirs à venir, écriture sage et appliquée, encre bleue à la plume, idées, projets de chansons, haïkus, poèmes appris par cœur et jamais oubliés.
Écriture déchirée, mot syncopé, phrases raturées, le noir succède au bleu, le bleu revient plus sombre, les taches d’encre sur le buvard comme un test de Rorschach : carnets de l’intime plutôt que journal intime. Ici, pas de mots clés ni de hashtags pour faciliter les recherches futures, des pages et des pages de mots écrits, jetés, voués à l’oubli.

12 janvier 199.. : 20 h 15 boulevard Saint-Michel. Date confuse pour un rendez-vous oublié. Plus loin, sans aucune date : Tout a commencé vraiment le jour où est mort ton chat, un dimanche froid et sec de novembre.
1991 à 1993. J’ai 24 ans. Citations, fragments de cours, emplois du temps : culture générale et pratique de l’écriture, dialogue des arts, littérature roumaine, anglais, philo, linguistique et stylistique. Horaires de bus, listes en tous genres : livres lus, disques achetés : Spector, Springsteen, Cowboy Junkies ; Television, David Sylvian ; Huysmans, Cioran, Bataille ; Morand, Bulteau, Calaferte ; Nabokov, Gracq, Apollinaire — les goûts changent, s’organisent et font sens derrière une apparente contradiction. Et aussi : articles de presse, photos d’auteurs — Kerouac, Montherlant — cartes postales — Picasso, Matisse.
16 septembre 1992 : 23 h 10, à Saint-Michel, dans le train qui part pour Juvisy. Tim m’a appelé à 18 h 30 au travail. Il est venu me chercher à 19 h pour qu’on aille manger ensemble. Après, nous avons fait des photomatons, et Tim a appelé deux fois son amie à New York. Nous nous sommes promenés vers la tour Saint-Jacques. 26 septembre : visité hier avec K. la serre tropicale du jardin des plantes. Longue marche depuis Austerlitz jusqu’à Notre-Dame. Sur les quais, j’ai acheté un numéro du Magazine littéraire consacré à Gracq (n ° 179, déc. 1981). 21 octobre, je commence la lecture de Benoit Misère, de Ferré.
Très vite, des notes pour de futurs livres qui n’aboutiront pas : Sortons, dit-elle, sortons vite ! (…) Pierre s’endort dans le square Viviani (…) Il y a le fou qui dit je ne veux pas devenir fou, qui dit vous vous moquez, vous n’écoutez pas, qui dit les enfants tombent aussi (…)

23 octobre 1994 : un mot d’elle et tout s’écroule… Après, plus rien, le carnet s’arrête là. Il y en aura d’autres.

Un autre, voilà, pris au hasard. 2007, une citation de Montaigne : Si la vie n’est qu’un passage, dans ce passage au moins semons des fleurs. J’ai 40 ans. Dimanche 13 mai : arrivée à Tokyo à 18 h. Lundi 14 : matin, visite du quartier d’Akihabara. Après-midi, Asakusa. 19 h, dîner au restaurant Tsukiji, dans le quartier Ginza. Mercredi 16, 8 h, visite guidée du marché aux poissons. 18 h, départ de l’hôtel pour la résidence de l’ambassade de France. 22 h : soirée à Shinjuku.
2009, adresse de notaire, numéro d’avocat, date du rendez-vous pour la première audience. Croquis rapides, plans maladroits, nouveau chez-soi.
2010. 31 octobre : Le chat sur la couverture, endormi. Le thé chaud, dehors, la pluie. Le jour qui commence. 24 Novembre : Londres. Rough Trade records, Portobello et son mur de vinyles, Abbey Road, les fish & chips, le pub à deux pas de notre hôtel.
12 janvier 2011 : Sognoles. Promenade dans la campagne. J’arrive au cimetière où repose mon frère. 6 février : raconter l’enfance, raconter Paris. Raconter le parc Monceau, le jardin des plantes. Les serres, le labyrinthe, les miroirs déformants, les rails du petit train, les sorties du dimanche matin au bois de Boulogne pour faire courir le chien. Raconter Jacques allongé sur mon lit lorsque l’on rentre, l’odeur d’éther, la seringue remplie de sang sur les draps blancs, la porte que je referme, ma mère qui me demande si j’ai vu mon frère et moi qui réponds non. Qui dis : je ne sais pas où il est, je ne l’ai pas vu. Je n’ai rien voulu voir. J’aurais préféré ne rien voir. J’ai tout vu. J’ai onze ans et mon frère dort d’un rêve opiacé sur mon lit. J’ai 44 ans, et je peux enfin l’écrire. Écrire mon frère, mort en 2001.
28 janvier 2012 : Tu dis que c’est dommage que l’on ne se soit pas connu plus tôt, que tes plus belles années sont passées, mais moi, avec toi, dans tes bras, je me sens un homme pour la première fois. Mes plus belles années, ce sont celles-là. 29 avril : mon petit chat est mort hier matin… Il me manque… 12 août : nous sommes arrivés sans encombre à JFK, puis les douanes, les bagages et une bonne heure de métro, et nous voilà enfin, à 21 h à l’hôtel Belleclaire. 17 août. Hier, escapade à Brooklyn pour la journée. 18 août, ballade dans Central Park avant de rejoindre le MET.
25 mai 2013 : Nous sommes arrivés à 13 h à Barcelone, et avons pris le métro jusqu’à notre hôtel. 27 mai : Journée sous le signe de Gaudi. 12 septembre : banderole de papier trouvée dans un fortune cookie : « You will be on top of the world soon ». 12 octobre 2013. Il est 19 h à Paris, 10 h du matin à San Francisco, la température extérieure est de -46° et nous survolons les Greenlands à 10 058 mètres d’altitude. Nous sommes à 6 h 31 de notre destination et nous volons à 898 km/h. L. dort à mes côtés. 6 h 30, le mercredi 16 octobre : non pas une nuit blanche, mais un sommeil agité, et beaucoup d’idées qui se bousculent dans ma tête. Écrire reste ma principale obsession et j’espère que je retirerai quelque chose de ce carnet, de ce voyage.

J’ai oublié de dire qu’avec Philippe, nous avons tout cet été participé à l’atelier virtuel organisé par François Bon, Un été pour écrire. Prochainement dans ce blog le résultat de cette expérience…

Les Vases communicants, réseau d’échanges littéraires, se déroulent tous les premiers vendredis du mois depuis juillet 2009, à l’initiative de François Bon et Jérôme Denis.

Brigitte Celerier coordonne les publications et inscrit les futurs échanges sur le blog associé, <a href=" » target= »_blank »>Le rendez-vous des vases.