Carnet des jours (16)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Lundi 17 avril
Je taille la route dès 9 h pour être vers midi à la maison et préparer le repas pour la venue de S. Woody le précède ! Déjeuner au soleil et discussion autour de son livre quasiment terminé maintenant. Lecture de quelques passages. La contrainte qu’il s’est imposé l’oblige à retravailler son texte dès qu’il s’avise de modifier quoi que ce soit… Mais il a ainsi contourné l’obstacle qui se dressait entre lui et la satisfaction du résultat. Il tient son histoire à distance dans l’épaisseur des mots, des expressions saugrenues qui émergent au hasard de vieux dictionnaires, et tout cela reste compréhensible pour qui veut bien s’en donner la peine !  Balade sur la Royale. A notre retour, Uma a le droit de brouter l’herbe en notre compagnie, chacun lit et écrit de son côté en attendant le soir.

Mardi 18 avril
Poulet fermier sous le soleil. Je ne lui prêterai pas Laurent Gaudé. Mais je suis d’accord avec S. quant à la luminosité de l’écriture de Cohen. J’en prends pour mon grade au passage. Mais il n’y a que les amis pour vous secouer ainsi.
L’atelier du soir à Florac nous a toutes réunies, sauf A. et c’est encore un temps de partage essentiel pour moi, avec ces femmes si différentes, aux écritures-univers que j’explore avec elles dans les retours sur leurs textes. Durant le trajet, je cogite sur les remarques des unes et des autres.

Mercredi 19 avril
Atelier GEM dans les locaux de l’ancien Secours populaire. Nous poursuivons notre déambulation dans les mois de l’année. Quelques fous rires encore dus à la désinvolte approche des propositions par E. le chansonnier. Beaucoup d’émotion (pour moi en tout cas) à la lecture par R. de ses deux ou trois phrases toujours teintées d’une poésie décalée… Les deux C. m’épatent, à la fois par leur présence assidue et bienveillante, et par leurs écritures débridées et joyeuses, stimulantes. D’ailleurs la tendance est à la confiance et au relâchement. Ce qui me rassure finalement un peu ! J’ai acheté des fleurs de Bach !

Jeudi 20 avril
Journée de tri et de rangement. Je regarde la Terre éphémère, ce drame bouleversant d’un vieil homme et de sa petite-fille aux confins de l’Abkhasie et de la Géorgie, qui travaillent une terre née de la crue du fleuve. Un film de George Ovashvili dont j’ai envie de connaître la filmographie. Plus qu’un drame triste, une métaphore de la vie avec ses cycles auxquels il est inutile de tenter d’échapper, et les espoirs que permet justement l’engloutissement de l’ancien, du passé.

Vendredi 21 avril
Atelier Caravane, le dernier avec le groupe, visite de M.-N. Esnault qui a initié le projet. Discussion fructueuse avec elle et les autres intervenants et repas partagé sur la terrasse du GEM. Atelier d’arts plastiques l’après-midi pour finaliser la carte de nos territoires de mots.

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Dessin : Marlen Sauvage

Nous programmons une visite à l’atelier de Sophie puis je file au château du PnC pour l’agencement des stands éditeurs/auteurs du festival du livre avec Eva. Enfin, direction le mas de la Donzelenche, chez une autre Eva, pour assister à la représentation du Cas du Dr Jekyll et Mr Hyde, par Claude Enuset. Je retrouve là à ma grande surprise, Séverine et Josiane. Belle soirée ! Bluffée par la présence sur scène de Claude. Quelle performance ! Je fais la connaissance de M. toute en discrétion, qui assure la mise en scène, ainsi que celle « en vrai » de cet « ami Facebook » avec lequel nous parlons de Stevenson et de sa pièce avant que je reparte dans la nuit pour 1h30 de route, tout à fait revigorée par cette rencontre. Impression de renouer avec ma part belge, familiale, une gentillesse qui précède tout, et une sincérité rassurante.

Samedi 22 avril
Bref appel vidéo ce matin de R. qui va présider une « journée doctorante »… Une dizaine de thèses dont chaque thème sera présenté par son auteur. Marouane est l’un deux, avec ses « Petits traités de… (? j’ai oublié) à Pascal Quignard »… (Brillant, me dit R. plus tard. Comment en douter ?) Aujourd’hui, Sacha fête ses 2 ans, Pascal ses 59 ! Je calcule que nous nous connaissons… depuis 40 ans ! J’ai trouvé le temps de lire L’épervier de Maheux, de marcher une quarantaine de minutes, de fabriquer deux maquettes de livres objets, de téléphoner (à J.), de discuter avec M. pas très en forme ce soir. Je lui donne le flacon de Star of Bethléem, Espoir et courage ! Pas eu le courage, justement, de regarder Cléo de 5 à 7… Demain matin, élections, et virée à Nîmes pour retrouver S.

Dimanche 23 avril
Je vote puis file à Nîmes pour A voix haute au Sémaphore avec S. Optimiste et lumineux (le mot du moment !). Au retour, pris en stop une jeune Italienne de 16 ans, prénommée Aria, quel beau prénom !, avec laquelle nous parlons de musique, de A voix haute, d’élections… Soirée entre voisins chez P. et E. Dans notre village sur 67 votants, 40 Mélenchon, 9 Hamon (j’en suis), 4 Le Pen, 4 Fillon, 1 Lasalle (!!!). A voir, il en manque 9… Le duel Macron-Le Pen nous attriste. Un vinho verde « Présidente » accompagne 11 natas comme les 11 prétendants et chacun veille à dire qu’il ne mange pas MLP ! Alors qu’il faudrait l’engloutir une bonne fois pour toutes. Bref. Nous buvons sans modération mais pas assez toutefois pour tout oublier.

Lundi 24 avril
Petit message de Juliette, triste des résultats. Nous « messengerisons », elle s’interroge sur la raison de la place de MLP, 2e derrière Mélenchon, à La Réunion. Ses convictions la poussent – aujourd’hui précise-t-elle – à ne pas voter Macron qui ne fera qu’aggraver la situation et qui n’empêchera pas dans cinq ans le retour de MLP. « Plutôt la merde tout de suite que ce cauchemar à répétition. » J’adhère à tous ses arguments, hésitant aussi à glisser au 2e tour un bulletin blanc dans l’urne (avec un gros « poutou » dessus ? une idée qui circule dans la vallée !) ou à voter Macron. Coup de fil de J. pour son anniversaire à G. que nous fixons finalement à la première semaine de septembre. Coup de fil à Maman qui me parle longuement d’un tas de choses mais de ses ennuis d’arthrose et de tension, ce qu’elle fait si rarement, tout en les relativisant d’ailleurs…
Petite vidéo brève avec F. ce matin, qui s’amuse de ma fidélité à Hamon, mais la salue en même temps (ouf) ; je prévois des vacances à M. Je continue la lecture de L’épervier… Déprimant. Je ne sais pas si j’irai jusqu’au bout.

Mardi 25 avril
Visite planifiée en France de R. Paris, Senlis au programme.

Mercredi 26 avril
Posté ce matin mon petit livre pour F. en allant à Alès faire la radio de ma cheville. Déjeuné au Gambrinus d’un tartare salade kfé. Me suis rattrapée ce soir avec fraises et banane et tranches de saucisson. Qu’est-ce que j’ai décidé déjà ce matin ? Posté le 3e récit d’ateliers de campagne pour demain. Reste à écrire le portrait pour Jan.

Samedi 29
Pierre est là depuis hier soir (on parle écriture, atelier du lendemain – enfin de ce jour, et de son rapport aux ateliers en général. Pas vraiment d’accord avec lui sur la « fonction » de l’atelier si tant est qu’il en ait une, pas ok non plus sur ses enjeux. Pour lui, un atelier doit permettre d’écrire quelque chose de « fini », avec une introduction, un développement et une conclusion. Ah ! l’école…) Lever vers 7 h, je n’ai rien dormi de la nuit tant la perspective de devoir me lever « pour » quelqu’un me tétanise toujours. Journée d’atelier en ce samedi, à la Rouvière finalement, car M. est malade (mais présente). Accueil chaleureux comme à son habitude par A. qui est heureuse de voir vivre sa maison. Ecoute attentive de Pierre et des raisons qui l’ont amené à mettre au point une méthodologie pour retrouver ses souvenirs même très anciens, qu’il a baptisée « auto-explicitation ». La mise en pratique de sa théorie par 2 exercices au cours de la journée porte ses fruits. Je pense, j’espère, que tout le monde est satisfait de cette rencontre et de ce que nous y avons appris.
Repas pantagruélique pris face à l’Aigoual, discussions à bâtons rompus, détente, joie d’être là parmi ces gens vrais.
Retour par grand soleil et vent jusqu’en vallée de Trabassac et discussion encore avec Pierre près du poêle, à propos de ce que son intervention suscite encore chez moi.

Dimanche 30
Pluie diluvienne. Au marché du village pour des produits locaux, quelques fromages et du bon pain. Départ en début d’après-midi de P.

Texte : M. Sauvage
(Je rebaptise ma série Carnet des jours. Plus pertinent me semble-t-il qu’un singulier…)

 

 

Carnet du jour (15)

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[Sans doute ai-je l’impression, à cultiver ce décalage, de ne plus parler vraiment de moi…]

Le 4 avril, mardi. Retour de congés… Trajet sous le soleil du matin, arrivée vers 9 h. Goûté dans l’herbe le vent et le chant des oiseaux. En mon absence, le clivia de Julie a mis toutes ses fleurs. Une beauté. Moustique ne me lâche pas d’une semelle. Reprise du quotidien. Courriers. Devis. Paperasserie. Heureusement, atelier ce soir. Mes pensées dépassent les frontières.
Florac, atelier en soirée où je réfère beaucoup à François Bon. Gratitude !

Mercredi 5, Gem de Mende. Toujours le même bonheur de partager avec ce groupe et ces animatrices. Mais c’est déjà une longue histoire entre nous, ce qui change les choses… Téléphoné à L. pour les renseignements sur ma grand-mère Julie.

Jeudi 6. Ecriture du portrait de Julie et préparation (pour une fois !) de mon plan d’écriture de la série Ateliers de campagne.

Vendredi 7. Journée Caravane, peu de monde, mais nous avançons. Ce sera un beau projet révélateur de l’imaginaire de chacun/e, même si les contraintes nous ont valu quelques déboires, et aussi la pratique inexistante d’ateliers d’écriture avec ces deux groupes, le peu de temps pour s’apprivoiser, cette plongée abrupte dans un univers à construire quand nous ne savons rien les uns des autres. Je quitte avant l’intervention de Sophie pour un rendez-vous chez M.

Samedi 8, jardinage, le compost déborde. Virée à pied avec Eve jusqu’à la Combe pour nourrir les chats, ramasser des asperges, dégustées le soir-même, un régal, et… admirer le paysage, l’azalée éblouissante en fleurs, de la taille d’un arbre, les cognassiers, l’arbre de Judée, et toutes les fleurettes de la saison écloses ici et là. Lu ce matin et écrit.

Dimanche 9, repiquage de quelques salades, et corrections. Skype avec Julie, Souleyman et Sacha. Willy est rentré de sa tournée avec Zanmari Baré et Daniel Hoareau, je ne l’ai même pas aperçu…

Lundi 10 avril. Il pleut à verse. Le temps a tourné d’un coup, comme souvent ici. Méditation matinale dans le soleil, concentrée sur les fragrances de lilas et de glycine. J’ai enlevé une épaisseur, seulement en pensant au dicton, déjeuné dehors d’une salade en compagnie des chats et de Uma que j’avais sortie de son enclos (il reste des pissenlits !), et le temps de la ramener au bercail, l’orage s’est annoncé. Vite débranché la box et revenue guider la brebis vers la clède alors qu’elle broutait tranquillement le rosier pleureur… Travaillé aujourd’hui à la relecture du livre de R. comme hier dimanche, exclusivement. Les encombrants sont passés ce matin à ma grande satisfaction, toujours, de me séparer de vieilleries et de meubles inutiles.

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Mardi 11 avril. Essentiellement corrigé le livre de R. Trois points de vue sur la violence dans les religions monothéistes. Sa partie sur l’islam est édifiante et fascinante. Sa connaissance de la vie du prophète et l’analyse fine de ses propos témoignent de son investissement dans cette religion durant des années et de son impact dans sa vie personnelle.
L’incendie du camp de Grande-Synthe va alimenter la polémique autour des migrants. J’avais suivi cette construction d’un camp en dur, avec des petites maisons en bois, en me réjouissant de l’exemple que donnait ce maire. Quelle tristesse. Il y a quand même une bonne nouvelle dans l’actualité : le catamaran Race for Water qui part en croisade contre le plastique jusqu’en 2022…
J’ai vu le toubib ce matin pour cette entorse récalcitrante. La séance d’ostéo a été douloureuse et… bruyante. Rarement dégusté autant à cause de trois os « coincés », j’en avais mal jusque dans l’arcade sourcilière gauche ! Suis repartie guillerette ou presque mais le mal m’a rattrapée dans la soirée, normal me dit-il. J’y retournerai dans 3 semaines.  Je n’irai pas à Guérande à Pentecôte. Personne n’y sera…
M. me demande de l’accompagner à Avignon pour voir ce local qu’il aimerait acheter pour son projet de stages.

Mercredi 12 avril. Encore une journée de soleil et de ciel bleu, sans vent et sans nuage. Je transcris les textes de la Caravane pour l’atelier de vendredi. Notre monde existe, il possède ses contours, ses peuples et ses vents, ses mers, ses îles. Ce sera donc le Monde des Canulars, un vrai monde, quoi ! Tout droit sorti de l’imaginaire d’une dizaine d’individus.

Jeudi 13 avril. Journée alésienne, journée off, une journée pour moi. Rentrée à la maison, je tente un selfie avec ce carré un peu court et comme à chaque fois la sensation étrange de voir quelqu’un d’autre dans la glace. Rendez-vous ce soir avec Thierry Crouzet et sa petite famille chez un ami qui vient d’acheter la maison de Françoise. Les moutons de Gardies peuplent le silence de la montagne. Pot sur la terrasse plein sud. Nous discutons de la Caravane, de journalisme, de ses manques, de ses travers. Gilles sait que nous vendons. Ici, les choses se savent avant que le principal intéressé en ait vraiment pris conscience. Je réalise donc que la maison est en vente puisqu’on me le dit ! J’attends les amis B. pour le repas, un imprévu comme il y en a aussi ici, et c’est le charme de cette vie, dans un bel endroit.

 

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Vendredi 14 avril. La caravane est passée, elle m’a écrasée ! Le groupe s’est effondré. Trois survivants ! (hormis les animatrices…) Je vis comme un échec cette fonte des participants alors que je pense identifier les failles assez objectivement. Mais voilà, la déprime me rattrape vite en ces temps d’incertitude, un rien me déstabilise et je me laisse submerger par mes émotions. J’aurai passé ma journée à battre ma coulpe quand tant de personnes ne se remettent pas en question. Je me ficherais des claques. J’avais apporté des propositions en dehors de ce projet pour « terminer » l’aventure en goûtant à quelques jeux d’écriture, je repars avec mes propositions sous le bras et la sensation d’incarner le ridicule et le ratage. Il fera jour demain comme me dit A. ce soir.

Samedi 15 avril. Partis pour Avignon ce matin et la visite en question. Rencontre avec J.-F. Cholley, un caractère, une personnalité… une belle personne ! Durant tout le temps où M. échafaude des plans d’aménagement, nous discutons de ces vieux procédés de reproduction – Van Dycke, albumine, gomme bichromatée, cyanotype, collodion, argentique… – qu’il expérimente en atelier et à partir desquels il travaille depuis des décennies. Ses images sont noires, bouleversantes, elles vont à l’os. Le petit café pris dans l’appartement  qui donne sur les toits a le goût du bonheur perdu. L’appartement est vendu. J’en reprends un (de café !) et vers 16 h je quitte les lieux pour Aubres où je retrouve finalement B. et P. Et me voilà ce soir tard, il est plus de minuit, dans le lit douillet qui m’attend toujours, après avoir pris en chemin un stoppeur qui regagnait ses pénates après l’ascension du Ventoux, à pied (grande discussion sur la randonnée, St-Jacques, la vie au vert), admiré les Dentelles de Montmirail et retrouvé un morceau de vie dans leurs déchirures ; discuté de l’avenir avec B.

Dimanche 16 avril, Pâques ! Aucun œuf à cacher, aucune cloche pour m’annoncer une quelconque bonne nouvelle. Un bref SMS de Sam m’amène à reporter mon départ à demain matin. Je passerai ce dimanche en famille. Nans et Julie sont radieux, Julien tourne, émaille, crée pour la saison qui commence, secret et taiseux durant ces journées de création et de production. Je ne parviens pas à sortir de ma sieste pour aller déguster en ville le chichi traditionnel du Corso de Pâques. J’ai vu les chars défiler ce matin à la sortie de la boulangerie, nous étions coincés par cette procession de tableaux tirés par des tracteurs rutilants, habillés de crépon de couleur, tous plus évocateurs les uns que les autres. Ce soir ce sera feu d’artifice sur le pont roman, avec les amis retrouvés à la Rose, quelques réparties et franches rigolades qui réconcilient avec la vie.

Texte et photos : Marlen Sauvage