Le fils du Soleil

Photo : Marlen Sauvage – La Réunion

Je sentis qu’ici nous arrivions dans un domaine très délicat qui touchait aux mystères du clan. « Après tout, nous sommes un peuple, dit-il, qui demeure sur le toit du monde ; nous sommes les fils de notre Père, le Soleil, et grâce à notre religion nous aidons quotidiennement notre Père à traverser le ciel. Nous agissons ainsi non seulement pour nous, mais pour le monde entier. Si nous arrêtions nos pratiques religieuses, dans dix ans, le Soleil ne se lèverait plus. Ce serait la nuit à jamais. »
Alors je compris sur quoi reposait la « dignité », la certitude sereine de l’individu isolé : il est le fils du Soleil, sa vie a un sens cosmologique : n’assiste-t-il pas son Père – qui conserve toute vie – dans son lever et son coucher quotidiens ? Si nous comparons à cela notre autojustification, ou le sens que la raison prête à notre vie, nous ne pouvons éviter d’être impressionnés par notre misère. Déjà, il nous faut sourire, ne fût-ce que par pure jalousie, de la naïveté indienne, et nous glorifier de notre intelligence, afin de ne pas découvrir combien nous sommes appauvris et dégénérés. Le savoir ne nous enrichit pas, au contraire, il nous éloigne de plus en plus du monde mythique dans lequel, jadis, nous avions droit de cité.

Carl Jung, Ma vie [Voyages, Les indiens Pueblos), Gallimard, 1966.